‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 5 sur 201 · BOUCHE · texte numérisé non relu

BOUCHE

Je vais donc commencer, avec l'assistance de ce grand roi et la permission de mon confesseur, à vous faire part de mes pensées, et je prie sa divine Majesté de în'accorder la même grâce de bien rencontrer en quelque chose qu'il m'a faite en d'autres occasions peut-être pour l'amour de vous. Mais quand cela n'arriverait pas, je ne saurais avoir regret au temps que j'emploierai à l'écrire et à m'occuper d'un sujet qui est si divin, que je ne suis pas digne d'en ouïr seulement parler.

Il me semble que par ces paroles, dont j'ai dit au commencement que l'épouse se sert pour parler en tierce personne à celui avec qui elle est, le Saint-Esprit veut nous faire entendre qu'il y a deux natures en Jésus- Christ, l'une divine et l'autre humaine. Mais je ne m'y arrêterai pas ; mon dessein n'est de traiter que de ce qui peut servir aux personnes d'oraison, quoique tout puisse servir pour encourager et donner de l'admiration aux âmes qui ont un ardent amour pour Notre-Seigneur. Il sait que, encore que j'aie entendu expliquer quelques-unes de ces paroles, ce n'a été que rarement, et que j'ai si peu de mémoire, que je n'ai pu en retenir un seul mot : ainsi je ne saurais dire que ce que Notre- Seigneur m'en a appris, et je suis fort trompée si l'on m'a jamais rien dit touchant ces premières paroles.

« Quelles paroles, ô Seigneur mon Dieu ! Est-il possible qu'un ver de

sur l'amour de dieu. Il

* terre ose les adresser à son Créateur? Soyez-vous béni à jamais, Sei- « gneur, de nous apprendre de quelle sorte nous pouvons parler à vous « en tant de diverses manières. Mais, mon roi, qui sera assez hardi pour « user envers vous de semblables termes, si vous ne lui en donnez « la permission ? » On ne saurait y penser sans étonneinent , et l'on s'étonnera aussi peui-étre de m'entendre dire que personne n'use de ces termes.

On pourra s'imaginer que ces mots de baiser et de bouche ayant diverses significations, ce que je viens de dire est une folie, puisqu'ils se peuvent expliquer d'une autre manière, et qu'ainsi il est évident que nous ne devons pas prendre la liberté d'en user en parlant à Dieu, ni d'exposer de semblables termes à la vue des personnes simples et grossières. Je demeure d'accord que ces divines paroles se peuvent expliquer diversement; mais une âme si embrasée de l'amour de son dhin époux, qu'elle est toute hors d'elle-même, ne saurait en employer d'autres, ni leur donner un autre sens que celui qu'elles ont naturellement. « Qu'y a-t-ildonc en cela, mon Dieu, qui doive tant nous étonner? Et « n'y a-t-il pas incomparablement plus de sujet d'admirer que vous « voulez bien nous faire cette inconcevable faveur de vous recevoir « vous-même dans la sainte Eucharistie, pour devenir notre nour- « riture ? »

Il m'est venu dans l'esprit que c'est peut-être ce que l'épouse demandait par ces paroles a Jésus-Christ son époux, ou bien qu'il lui plût de s'abaisser jusqu'à vouloir faire cette si étroite union avec la nature humaine, qui le rend tout ensemble Dieu et homme, puisque chacun sait que le baiser est une marque de paix, d'amitié et d'alliance entre deux personnes ; et je prie sa divine Majesté de m'assister pour faire entendre combien il y a de sortes de paix.

Mais avant que de passer outre, j'ai, mes filles, un avis important à vous donner, et la crainte de l'oublier me le fera mettre ici, quoiqu'il fût peut-être plus à propos d'en parler ailleurs. C'est que si ceux qui, étant en péché mortel, osent s'approcher du très-saint Sacrement, dont Dieu veuille que le nombre ne soit pas si grand que je le crois, entendaient une personne comme mourante, par la véhémence de son amour pour Dieu, proférer ces paroles du cantique, ils ne s'en étonneraient pas seulement, mais l'attribueraient à une hardiesse insupportable. Ces censeurs de ce qu'ils n'entendent point, n'ont garde d'user de ces paroles, ni d'autres semblables qui se trouvent aussi dans ces admirables cantiques, parce qu'il n'y a que cet ardent amour de Dieu qu'ils n'ont point qui les fasse proférer. Ils peuvent bien les lire et les relire dans ce divin livre, mais non pas s'en servir. Et comment oseraient-ils les avoir en la bouche, puisqu'on ne saurait seulement les entendre sans être touché de crainte, tant elles sont pleines de majesté? « Celle que vous avez, Sei- « gneur, dans le très-saint Sacrement, est sans doute merveilleuse ; mais « comme la foi de ces personnes n'est qu'une foi morte, il n'y pas sujet

« de trouver étrange que, ne leur faisant point la faveur de leur parler, « parce qu'ils en sont indignes, et vous voyant si humilié sous les « espèces sacramentales, ils aient l'audace de faire des jugements si lé- « méraires. »

J'avoue que ces paroles, considérées selon leur simple signification, seraient capables d'étonner les personnes qui les prononcent ; si elles n'étaient point dans le transport qui les leur fait proférer ; mais elles ne donnent nulle crainte à celles que Notrc-Seigneur a comme tirées heureusement hors d'elles-mêmes. «Pardonnez-moi, mon Dieu, si j'ose « parler ainsi ; et quelque grande que soit ma hardiesse, vous m'excu- « seriez sans doute quand j'en dirais encore davantage. Car, puisque le « baiser est une marque de paix et d'amitié, pourquoi les âmes que vous « aimez ne pourront-elles pas vous demander? et que peuvent-elles dé- « sirer de vous qui leur soit plus avantageux? Je vous demande donc, •* mon Sauveur, de me donner cette pais et ce baiser de votre divine « bouche, qui est, mes filles, la plus grande faveur que nous puissions « recevoir de son infinie bonté , comme vous le verrez dans la suite. »

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