‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 60 sur 201 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Extrêmes peines qu'oui In Sainie dans cette fondation . par les difficultés continuelles que l'archevêque de Bmgos y apportait, quoiqu'il eût témoigné d'abord l'avoir trèsagréable, et qu'il n'y <'ùt rien que l'évêque de Ralencc ne fil pour le presser de tenir la parole qu'il avait donnée. Le monastère des Carmélites de Saint-Joseph d'Avila

se trouvant alors le seul qui ne fût pas soumis à l'ordre, la Sainie obtint de l'évêque de cette ville, à qui il était soumis, qu'il le serait désormais comme les autres.

Il y avait déjà plus de six ans que quelques religieux de la compagnie

I>E BURGOS. -f SI

Je Jésus, dos plus anciens, des plus savants et des plus habiles, m'avaient dit qu'il sérail avantageux pour le sen ice de Dieu de fonder dans la >ille de Burgos un monastère de noire réforme, et m'en avaient allégué des raisons qui m'avaient portée à le désirer; mais les agitations arrivées dans noire ordre, et tant de fondations que j'avais été obligée de faire, m'avaient empêché d'y travailler.

En l'année 1580, lorsque j'étais à Valladolid , l'archevêque des Canaries, nommé depuis à l'archevêché de Burgos, passant par là, je priai dom Alvarez de Mendoce, évêque de Palence , qui, l'étant auparavant d'Avila, avait permis l'établissement du monaslère de Saint-Joseph de cette ville, qui était la première de nos fondations, et qui n'affectionne pas moins les affaires de notre ordre que les siennes propres, de vouloir, avec sa bonté ordinaire pour moi, demander à cet archevêque la permission d'établir un monastère dans Burgos. L'arche\êquc n'ayant pas voulu entrer dans Valladolid, mais s'étant retiré dans un monastère do Saint-Jérôme, l'évêque alla le visiter avec une grande démonstration de joie de son arrivée, dîna avec lui, lui donna une ceinture, et je ne sais quelle autre chose, avec une cérémonie qui devait être faite par un évêque, et lui demanda ensuite la permission de fonder ce monastère. Il lui répondit que non seulement il l'accorderait très-volontiers; mais que. lorsqu'il était encore dans les Canaries, il avait désiré qu'il y en eût un, comme il y en avait dans le lieu de sa naissance; qu'il savait que nous servions fidèlement Dieu, et que même il me connaissait particulièrement. Ainsi l'évêque me rapporta avec beaucoup de joie que rien ne pouvait m'empêcher de faire cette fondation, puisqu'il suffit d'oblenir le consenti ment de l'évêque sans que le concile oblige de L'avoir par écrit. J'ai dit, dans la fondation de Palence, la répugnance que j'avais alors à faire des fondations, parce que je n'étais pas encore bien remise d'une maladie dont l'on avait cru que je ne guérirais point, quoique je n'aie pas accoutumé d'avoir si peu de courage quand il s'agit du service de Dieu. Je ne sais d'où pouvait me venir cette lâcheté, puisque si c'était des obstacles qui se rencontraient dans cette fondation, j'en avais trouvé de plus grands en d'autres. Et depuis que j'ai vu qu'elic a si bien réussi , je ne saurais en attrihuer la cause qu'au démon ; car il m'arrive d'ordinaire que lorsqu'il y aie plus de difficultés à surmonter dans de semblables entreprises, Dieu qui connaît ma faiblesse m'assiste et me fortifie, soit par des paroles qu'il me fait entendre, ou par des rencontres favorables qu'il fait naître ; au lieu que dans les fondations qui ne sont point traversées, il ne me dit rien. C'est ainsi que voyant les peines que j'aurais à surmonter dans celle-ci, dont je traitais en même temps que de celle de Palence, il m'encouragea par cette sévère répréhension qu'il me fit en me disant: Que craignez-vous? Vous ai-ic jamais manque? Et ne suis— je pas toujours le même? Que rien ne vous empêche de faire ces deux fondations. Sur quoi il serait inutile de répéter ce que j'ai dit du courage que ces paroles me donnèrent ; il fut tel, que

ma lâcheté s'évanouit, et que je ne craignis point d'entreprendre ces deux fondations en même temps. Il parut donc que ce n'était ni de ma maladie ni de mon âge que procédait mon découragement ; et il me sembla qu'il était plus à propos de commencer par celle de Palence, tant à cause qu'elle était plus proche, et que la saison commençait d'être très-rude, Burgos étant dans un pays encore plus froid, que pour contenter le bon é\éque de Palence. Mais après que cette fondation fut achevée, celle de Sorie m'ayant été proposée, et toutes choses étant préparées pour l'exécuter, je crus qu'il valait mieux terminer cette affaire pour aller ensuite à Burgos. L'évêque de Palence jugea à propos, et je l'en suppliai aussi, d'informer l'archevêque de Burgos du sujet de mon retardement; et lorsque je fus partie pour Sorie, il lui envoya exprès un chanoine, nommé Jean Alphonse. L'archevêque, après avoir conféré avec ce chanoine, m'écrivit qu'il désirait de tout son cœur que la fondation se fit, et manda par une autre lettre à l'évêque de Palence qu'il se remettait à lui de la conduite de cette affaire; qu'il connaissait Burgos ; qu'il était besoin d'avoir le consentement de la ville, et que, lorsque je serais arrivée, je travaillasse à l'obtenir. Que si elle le refusait, elle ne pouvait pas lui lier les mains pour l'empêcher de me donner le sien. Que ce qui le faisait parler ainsi était que, s'étant trouve à Avila dans le temps de la fondation du premier monastère , et ayant vu les oppositions qui s'y étaient rencontrées et le trouble qu'elles avaient excité, il désirait les prévenir : mais qu'à moins d'avoir ce consentement delà ville, il fallait nécessairement que ce monastère fût rente.

L'évêque de Palence tint alors l'affaire pour faite, et avec raison, puisque l'archevêque me mandait d'y aller, et m'avait fait dire que je n'avais point de temps à perdre. Pour moi, il me paraissait que l'archevêque n'agissait pas avec assez de fermeté. Je lui écrivis pour le remercier de la faveur qu'il me faisait, et lui mandai que je prenais la liberté de lui dire que mon avis était que, si la ville ne voulait point donner son consentement, il valait mieux faire cette fondation sans le lui demander, que de commettre sa seigneurie avec elle. Il semblait qu'en parlant ainsi, je pressentisse le peu d'appui que nous pouvions tirer de ce prélat, si l'affaire eût reçu quelque contradiction; car j'y trouvais de la difficulté, à cause de la diversité de sentiments que l'on rencontre toujours en pareille occasion. J'écrivis aussi à l'évêque de Palence, pour le supplier de trouver bon que, l'été étant si avancé et mes maladies si grandes , je différasse quelque temps d'aller dans un pays si froid; mais je ne lui parlai point de ce qui m'était passé dans l'esprit touchant l'archevêque, tant parce qu'il était déjà assez fâché de voir qu'ayant témoigné d'abord tant de bonne volonté, il alléguait maintenant des difficultés, que parce qu'étant amis, je ne voulais pas causer du refroidissement entre eux. Ainsi , comme je ne pensais plus a me rendre sitôt à Burgos, je partis pour Saint-Joseph d'Avila, où, j)ar de certains événements, ma présence fut plus dune fois nécessaire.

Il y avait à Burgos une sainte veuve, nommée Catherine deToloze,

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qui était de Biscaye. Que n"aurais-je point à dire sur son sujet, si je voulais rapporter toutes ses vertus , tant pour ce qui regarde la pénitence, que l'oraison, l*auniône, la charité et l'excellence de son esprit? Elle avait, quatre ans auparavant, cerne semble, mis deux de ses filles religieuses dans le monastère de la Conception, qui est de notre ordre, et avait mené les deux autres à Palence , pour y attendre que notre monastère y fût fondé, et elle les y fit aussitôt entrer. Toutes ces quatre sœurs, élevées de la main d'une telle mère, ont si bien réussi, qu'elles me paraissent des anges. Elle les dota très-bien; car, comme elle est riche et libérale , elle agit aussi très-honorablement dans tout le reste. Lorsque j'étais encore à Palence, et comme je me tenais assurée de la permission de l'archevêque de Burgos, je la priai d'y chercher une maison à louer , afin d'en prendre possession, et d'y faire faire un tour et des grilles, dont je lui ferais rendre l'argent, ne prétendant pas que ce fût à ses dépens. Le retardement de cette fondation, qu'elle désirait avec ardeur, lui donnait tant de peine, que, dans le temps que j'étais de retour à Avila et que je n'y pensais pas, la connaissance qu'elle fit que notre établissement dépendait du consentement de la ville, la fit résoudre, sans m'en rien mander, de travailler à l'obtenir. Elle avait pour voisines et pour amies une mère et une fille, personnes de condition et de grande vertu; la mère se nommait madame Marie Manriquez, qui avait pour fils dom Alphonse de Saint-Doniinique-Manriquez , intendant de la police; et la fille se nommait madame Catherine. Toutes deux prièrent cet intendant de s'employer à obtenir du conseil de la ville ce consentement. Il en conféra avec Catherine de Tolose, et lui demanda quelle subsistance ce monastère pourrait avoir, parce qu'autrement il n'y avait pas lieu d'espérer que le conseil accordât cette demande Elle nous répondit qu'elle s'obligeait à nous donner une maison, si nous n'en avions point, et de quoi vivre; et elle signa la requête qui portait ces conditions. Dom Alphonse s'y employa avec tant d'affection, qu'il obtint ce consentement par écrit, et le porta à l'archevêque. Dès que cette vertueuse femme eut commencé à traiter ce que je viens de dire, elle m'en donna avis. Mais je l'avais considéré comme une chimère, à cause que je n'ignore pas la difficulté que l'on fait de recevoir des monastères sans revenus, et que je ne savais ni n'aurais jamais cru qu'elle eût voulu s'employer de la sorte. Néanmoins, recommandant l'affaire à Notre-Seigneur un jour de l'octave de Saint-Martin , je pensais en moi-même ce que je devais faire si j'obtenais ce consentement, parce qu'il me semblait qu'étant travaillée de tant de maux, auxquels le froid , qui était alors très-grand , était si contraire, il n'y avait point d'apparence que , ne faisant que d'arriver d'un si pénible voyage, je m'engageasse dans un autre si grand que celui de Burgos, et que, quand même je le voudrais, le père provincial ne me le permettrait pas, et que l'affaire étant sans difficultés, la prieure de Palence

l'achèverait aussi Lien que moi. Lorsque j'étais dans ces pensées, et s. Tn. ii. 12

résolue de ne point aller, Notre-Seigneur me ilil ces propres paroles, qtii me firent connaître que le consentement de la ville était déjà aecordé : Que ce grand froid ne vous mette point en peine ; je suis la chaleur re'ritable. Le démon fait tous ses efforts pour empêcher cette fondation ; faites tous les cotres pour la faire réussir, et que rien ne cous arrête : cotre voilage sera très-<itile. Ces paroles me firent changer de sentiment, malgré la répugnance de la nature, qui , bien qu'elle résiste quelquefois quand il s'agit de souffrir, ne saurait ébranler ma résolution de tout endurer pour l'amour de Dieu. Ainsi je lui répondis qu'il pouvait, sans s'arrêter à ma faiblesse, me commander tout ce qu'il voudrait, et qu'avec son assistance, rien ne m'empêcherait de l'exécuter.

Outre que le froid était déjà grand , et la terre couverte de neige , mon peu de santé était ce qui me rendait si paresseuse ; et il me semblait que si je me fusse bien portée, j'aurais méprisé tout le reste. Il est vrai que ce fut celte mauvaise santé qui me donna le plus de peine dan9 celte fondation; car pour le froid, j'en ressentis si peu d'incommodité, qu'elle n'aurait pas été moindre à Tolède. Par-là, Notre-Seigneur fit bien connaître que ses promesses sont toujours suivies des effets.

Peu de jours après , je reçus le consentement de la ville, ainsi que des lettres de Catherine de Toloze et de madame Catherine, qui me pressaient extrêmement de me hâter, de peur qu'il n'arrivât quelque traverse, parce que les religieux de Saint-François-de-Paul, des carmes mitigés , et des religieux de Saint-Bazile, étaient venus pour s'établir à Burgos. Cette nouvelle, qui nous était sans doute un obstacle trèsconsidérable, ne me donna pas moins de sujet de m'étonner que tant de divers ordres eussent conçu, comme de concert, un même dessein, plutôt que de louer la charité de cette ville, qui les recevait tous si volontiers dans un temps où elle n'était plus si opulente ; et quoiqu'on m'eût toujours fort exalté sa charité, j'avoue que je ne la croyais pas si grande. Les uns favorisaient un ordre, les autres un autre; mais l'archevêque, considérant les inconvénients qui en pouvaient naître, s'y opposait, parce qu'il lui semblait que c'était faire tort aux autres ordres de mendiants, qui avaient déjà de la peine à subsister. Peutêtre que ces pères lui inspiraient ce sentiment, ou le démon, qui voulait ainsi empêcher le grand bien que produisent les monastères dans les lieux où ils s'établissent, et que Dieu peut aussi facilement faire subsister en grand nombre qu'en petit nombre.

Me voyant donc si pressée par ces saintes femmes, je crois que, sans quelques affaires qu'il me fallut terminer, je serais partie à l'heure .;.ème, parce que, les voyant agir avec tant d'affection, je me trouvais plus obligée qu'elles à ne point perdre de temps dans une conjoncture si importante; et qu'encore que je ne pusse douter du succès, puisque Notre-Seigneur m'en avait assurée, je n'avais pas oublié qu'il m'avait dit que le démon ferait tous ses efforts pour traverser celte affaire. Mais je ne pouvais pas m'imagincr d'où viendrait la difficulté, Catherine

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de Toloze m'ayant mandé que sa maison était prête pour prendre possession, et que l'archevêque et la ville avaient accordé leur consentement. Il parut en cette occasion que Dieu lui-même éclaira les supérieurs ; car ayant écrit au père Jérôme (italien de la Mère de Dieu, notre provincial, pour savoir si je devais m'engager dans ce voyage, que Notre-Seigneur m'avait fait connaître qu'il voulait que je tisse , il me témoigna qu'il l'approuvait, et me demanda si j'avais la permission par écrit de l'archevêque. Je lui répondis que l'on m'avait mandé de Burgos que l'affaire avait été résolue avec lui; que la ville avait donné son consentement; qu'il avait fait paraître en être bien aise; et que tout cela, joint à la manière dont il avait toujours parlé, me faisait croire qu'il n'y avait pas lieu de douter.

Ce père voulut venir avec nous , tant à cause qu'ayant achevé de prêcher lavent, il avait alors plus de loisir, que pour aller visiter le monastère de Sorie, qu'il n'avait point vu depuis son établissement; comme aussi, parce que me croyant encore bonne à quelque chose, et me voyant vieille, si infirme, elle temps si rude, il désirait prendre soin de ma santé. Je pense que Dieu le permit; car les chemins étaient si mauvais, et les eaux si grandes; que son assistance et celle de ses compagnons nous furent nécessaires pour nous empêcher de nous égarer, et pour dégager nos chariots des bourbiers qu'ils rencontraient à toute heure, surtout depuis Palence jusqu'à Burgos, dont le chemin était tel, qu'il fallait être bien hardi pour l'entreprendre; mais il est vrai que Notre-Seigneur me dit: Que nous pouvions aller sans crainte , puisqu'il serait avec nous. Je ne le dis point alors au père provincial* je me contentai d'en tirer ma consolation dans les grands travaux que nous souffrîmes, et les périls que nous courûmes, particulièrement en un lieu proche de Burgos, nommé les Ponts. L'eau répandue dans toule la campagne était si haute, qu'elle la couvrait entièrement, et l'on ne pouvait, sans témérité, tenter ce passage, principalement dans les chariots, parce que, pour peu qu'ils s'écartassent d'un côté ou d'autre, il fallait périr; et en effet il y en eut un qui courut grand danger. Nous prîmes dans une hôtellerie un guide qui connaissait ce passage, et nos journées se trouvèrent rompues , à cause de ces mauvais chemins, où nos chariots s'enfonçaient de telle sorte, que l'on était obligé, pour les en tirer , de prendre les chevaux de l'un pour les atteler à l'autre ; ce qui donna d'autant plus de peine à nos pères , que nous n'avions que de jeunes charretiers peu soigneux. La présence du père provincial me soulageait beaucoup ; ses soins s'étendaient à tout, et son humeur était si égale et si tranquille, qu'il ne s'inquiétait de rien, et lui faisait trouver aisé ce qui aurait paru très-difficile à un autre. Il ne laissa pas néanmoins de craindre au passage de ces ponts , lorsqu'il se vit au milieu de l'eau, sans savoir le chemin que l'on devait prendre, et sans le secours d'aucun bateau. Je ne fus pas moi-même exempte de crainte, quelque assurance que Notre-Seigneur m'eût donnée de nous assister : on peut

.iiiier par là quelle pouvait être l'appréhension de rocs compagnes. Nous étions huit, dont deux devaient retourner avec moi, et les cinq autres, v compris une converse, demeurer à Burgos. Un très-grand mal de gorge, qui m'avait prise en chemin en arrivant à Valladolid, et faisait que je ne pouvais manger sans beaucoup de douleur, joint à la fièvre qui ne me quittait point, m'empêchait de ressentir autant les incommodités de notre voyage; et ces maux me durent encore maintenant que nous sommes au mois de juin, mais avec moins de violence. Mes compagnes oublièrent aisément les fatigues de ce voyage, parce qu'aussitôt que le péril est passé, on en parle avec plaisir, et que souffrir par obéissance est une chose douce et agréable pour ceux qui aiment autant cette vertu que ces bonnes religieuses.

Nous arrivâmes à Burgos le lendemain de la conversion de saint Paul, un vendredi, vingt-sixième jour de janvier, et notre père provincial nous ordonna d'aller à l'église, devant le saint crucifix, tant pour recommander l'affaire à Notre- Seigneur, que pour y attendre l'entrée de la nuit, étant alors encore grand jour. Il avait résolu que nous ne perdrions point de temps pour faire cette fondation, et j'avais apporté plusieurs lettres du chanoine Salinas, dont j'ai parlé dans celle de Palence, et qui n'a pas eu moins de part à celle-ci; comme aussi d'autres personnes de qualité qui écrivaient avec grande affection à leurs parents et à leurs amis, pour les prier de nous assister. Ils n'y manquèrent pas, et vinrent tous nous voir dès le lendemain. Des députés de la ville vinrent aussi me témoigner leur joie de mon arrivée, et me prier de leur dire en quoi ils pourraient me favoriser. Comme notre appréhension n'était que de ce côté-là, nous ne craignîmes plus alors de rencontrer aucun obstacle, et aussitôt que nous fûmes arrivées chez la bonne Catherine de Toloze, sans que personne en eût connais^ sance, à cause que nous y allâmes par une très-grande pluie , nous résolûmes de faire savoir l'état des choses à l'archevêque, afin qu'il lui plût de donner la permission de faire dire la messe, comme j'avais accoutumé de le pratiquer; mais le succès ne répondit pas à mon espérance.

N'y ayant point de bons traitements que cette sainte femme ne nous fit, nous nous délassâmes cette nuit, et néanmoins j'eus beaucoup à souffrir, parce qu'ayant fait faire un grand feu pour nous sécher, après avoir été si mouillées, quoique ce fût dans une cheminée, le lendemain je ne pouvais lever la tète, ni parler à ceux qui venaient me voir qu'étant couchée, et au travers d'une petite fenêtre treillissée, sur laquelle on avait tendu un voile ; ce qui me donnait beaucoup de peine, à cause qu'il me fallait nécessairement traiter de nos affaires.

Notre père provincial alla dès le lendemain demander la bénédiction à l'archevêque, dans la créance qu'il ne restait plus aucune difficulté ; et il le trouva en aussi mauvaise humeur de ce que j'étais venue sans sa permission , que s'il ne me l'eût point accordée, et qu'il n'eût jamais

entendu parler de l'affaire. Il témoigna à ce père être mécontent de moi, et fut contraint néanmoins de demeurer d'accord qu'il m'avait mandé de venir; mais il dit qu'il entendait que ce fût seulement pour traiter l'affaire, et non pas avec ce grand nombre de religieuses. Le père provincial lui répondit que nous avions cru qu'il n'y avait plus rien à négocier, et qu'il ne restait qu'à nous établir, puisque nous avions obtenu de la ville le consentement qu'il avait jugé à propos d'avoir, et qu'ayant demandé à l'évêque de Palence s'il serait bon que j'allasse sans le lui faire savoir, il m'avait dit que je n'en devais point faire difficulté, parce que cette fondation lui était très-agréable. Cette réponse le surprit extrêmement, mais ne le fit point changer ; et si Dieu, qui voulait cet établissement, n'eût permis que nous nous fussions conduites de la sorte, il ne se serait point fait ; l'archevêque ayant avoué depuis que si nous eussions demandé la permission de venir, il nous l'aurait refusée. La conclusion fut, qu'à moins que d'avoir une maison en propre etdn revenu, il ne souffrirait point notre établissement ; que nous n'avions qu'à nous en retourner, et que le temps et les chemins n'étaient plus mauvais. « Seigneur mon Dieu, qu'il paraît bien que l'on ne vous rend point de a. service, sans en être récompensé par quelque grande peine ; et que « cette peine serait agréable à ceux qui vous aiment véritablement, s'ils « connaissaient d'abord quel en est le prix! » Mais nous n'étions pas alors capables de le comprendre, parce qu'il nous paraissait impossible de faire ce que proposait ce prélat, à cause qu'il ne voulait pas que l'achat de la maison et notre revenu se prissent sur ce qu'apporteraient les religieuses que nous recevrions ; et quel moyen dans un temps tel que celui où nous sommes de trouver du remède à une si grande difficulté? Je ne désespérais néanmoins de rien, tant j'étais persuadée que tout ce qui nous arrivait était pour notre avantage; que c'étaient des artifices du démon pour traverser une si bonne œuvre, et que Dieu ne manquerait pas de la faire réussir. Comme le père provincial ne s'était point troublé de cette réponse, il me la rapporta avec un visage gai, et Dieu le permit pour m'épargner la peine que j'aurais eue, s'il m'eût témoigné être mal satisfait de ce que je n'avais pas demandé par écrit la permission de l'archevêque, ainsi qu'il me l'avait conseillé.

Le chanoine de Salinas , qui ne s'était pas contenté de nous donner, comme les autres , des lettres de recommandation , mais avait voulu venir avec nous , fut d'avis , lui et ses parents , que nous demandassions permission à l'archevêque de faire dire la messe dans la maison où nous étions, parce qu'étant nu -pieds, c'aurait été une chose indécente de nous voir aller ainsi par les rues au milieu des boues, et à cause qu'il se rencontrait y avoir dans cette maison un lieu qui avait , durant plus de dix ans, servi d'église aux pères de la compagnie de Jésus, lorsqu'ils étaient venus s'établir à Burgos ; et que nous aurions pu même , par cette raison, en prendre possession, avant que d'avoir acheté une maison. Mais, quoique deux chanoines fussent allés demander cette permis-

siun ;\ ce prélat, il ne voulut jamais l'accorder. Tout ce qu'ils purent obtenir de lui fut que, quand nous aurions un revenu assuré, il consentirait à la fondation, quoique nous n'eussions point encore de maison à nous , pourvu que nous nous obligeassions d'en acheter une, et que nous donnassions pour cela des cautions. Ensuite de cette réponse, les amis du chanoine Salinas s'offrirent de nous cautionner, et Catherine de Toloze promit de nous donner du revenu.

Plus de trois semaines se passèrent dans ces négociations, pendant lesquelles nous n'entendions la messe que les fêtes, de grand malin, et jetais toujours malade et avec la fièvre : mais il ne se pouvait rien ajouter au bon traitement que nous faisait Catherine de Toloze. Elle nous nourrit durant un mois dans un appartement de sa maison, où nous vivions retirées, et prenait tant de soin de nous, que, quand nous aurions été ses propres filles , elle n'aurait pu nous témoigner plus d'affection. Le père provincial et ses compagnons logeaient chez un de ses amis, avec qui il avait fait connaissante au collège, et qui se nommait le docteur Manso, chanoine et théologal de la grande église; et il était assez ennuyé de ce long retard; mais il ne pouvait se résoudre à nous quitter.

Ce qui regardait les cautions et le revenu étant résolu , l'archevêque nous renvoya au proviseur, pour expédier l'affaire ; mais le démon nous suscita de nouvelles traverses ; car, lorsque nous ne pensions plus qu'il pût y avoir des difficultés , ce proviseur nous manda que l'on ne donnerait point de permission qu'après avoir acheté une maison , parce quo l'archevêque ne voulait pas que la fondation se fit dans celle où nous étions alors, à cause qu'elle était trop humide et dans une rue trop exposée au bruit, comme aussi parce que la sûreté pour le revenu n'était pas entière, et autres choses semblables. Ainsi il semblait que l'on ne fit que commencer à négocier l'affaire, quoiqu'il y eût plus d'un mois qu'elle se traitât; et ce proviseur ajoutait qu'il n'y ai ait point à répliquer, puisqu'il fallait que la maison fût agréable à l'archevêque.

Notre père provincial ne put, non plus que nous toutes, entendre sans émotion des propositions si déraisonnables; car quel temps n'aurait-il point fallu pour acheter une maison propre à y bâtir un monastère? et il ne pouvait souffrir aussi la peine que ce nous était d'être obligées de sortir pour aller à la messe, quoique l'église ne fût pas fort éloignée, et que nous l'entendissions dans une chapelle où nous n'étions vues de personne. Il fut d'avis, s'il m'en souvient bien, que nous nous en retournassions; mais me souvenant du commandement que Notre-Seigneur m'avait fait de travailler à cette affaire , je me tenais si assurée qu'elle s'achèverait, que je ne pouvais consentir à ce retour, et ne me tourmentais point de ce retard. J'avais seulement beaucoup de déplaisir de ce que ce bon père était venu avec nous, ne sachant pas combien ses amis pouvaient nous servir, ainsi qu'on le verra dans la suite. Lorsque

j'étais clans celte peine, et qu'encore que celle de mes compagnes fût encore plus grande , je la considérais peu , en comparaison de celle du père provincial, Dieu nie dit, sans que je fusse en oraison: Thérèse, c'est maintenant qu'il faut tenir ferme. J'exhortai alors plus hardiment que jamais le père provincial de partir pour aller prêcher le carême au lieu où il s'était engagé , et Notre-Seigneur le disposa sans doute à s'y résoudre. Avant de partir, il fit en sorte , par le moyen de ses amis , que l'on nous donnât un petit logement dans l'hôpital delà Conception , où était le très-saint Sacrement, et où nous pouvions tous les jours entendre la messe. Cela le satisfit un peu , mais non pas entièrement; car une Neuve qui avait loué une bonne chambre dans cet hôpital, non seulement ne voulut pas nous la prêter, quoiqu'elle n'y dût aller de six mois, mais elle fut si fâchée de ce que l'on nous avait donné un petit galetas , par où l'on pouvait passer à son quartier, qu'elle ne se contenta pas de fermer ce passage à clef, elle le fit encore clouer par dedans. Dieu permit de plus, pour nous faire mériter davantage par tant de traverses, que les confrères de cet hôpital , s'imaginant que nous avions dessein de nous l'approprier, nous obligèrent, le père provincial et moi, à promettre, par devant notaires , d'en déloger à la première signification qu'ils nous en feraient. Cela me fit plus de peine que tout le reste, parce que cette veuve étant riche et bien apparentée , j'appréhendais qu'à la première fantaisie qui lui prendrait , elle ne nous obligeât à sortir. Le père provincial, qui était plus sage que moi , fut d'avis au contraire de faire tout ce qu'elle désirait, afin d'y entrer plus promptement. On ne nous donna qu'une chambre et une cuisine ; mais l'administrateur de L'hôpital, nommé Ferdinand Matanea, qui était un homme de bien, nous en donna encore deux autres, dont l'une nous servait de parloir ; et comme il était très-charitable et grand aumônier, il nous fit, outre cela, beaucoup de bien. François de Cuévas, maître des postes de la ville , qui avait un grand soin de cet hôpital, ne nous en fit pas moins, et il continue de nous assister en toutes rencontres. Je nomme ici ceux à qui nous sommes si obligées, afin que les religieuses qui sont vivantes, et celles qui leur succéderont , se souviennent d'eux dans leurs prières ; et elles doivent avec encore plus de raison s'acquitter de ce devoir envers nos fondatrices. Quoique je ne crusse pas d'abord que Catherine de Toloze serait de ce nombre, sa piété l'a rendue digne devant Dieu d'en être, puisqu'elle s'est conduite de telle sorte dans cette affaire , que l'on ne pourrait l'en exclure sans injustice; car, outre qu'elle acheta la maison que nous ne pouvions avoir sans elle, on ne saurait croire combien toutes ces difficultés de l'archevêque lui ont donné de peine, par l'extrême affliction où elle était de penser que l'affaire pourrait ne pas réussir; et elle ne s'est jamais lassée de nous obliger. Bien que cet hôpital fût fort éloigné de son logis, il ne se passait presque point de jour qu'elle ne vînt nous voir, et elle nous envoyait tout ce dont nous avions besoin, quoiqu'on lui en fit sans cesse tant de railleries, qu'à moins que d'avoir

autant de bonté et de courage qu'elle en avait, elle nous aurait abandonnées. Ces peines qu'on lui faisaient m'en donnait une très-grande; car, bien qu'elle s'efforçât de les cacher, elle ne pouvait quelquefois les dissimuler, principalement lorsqu'elles touchaient sa conscience. Elle l'avait si bonne, que, quelque sujet que ces personnes lui donnassent de s'aigrir contre elles, je n'ai jamais entendu sortir de sa bouche une seule parole qui pût offenser Dieu. Ils lui disaient qu'elle se damnait, et qu'ils ne comprenaient pas comment, ayant des enfants, elle croyait pouvoir, sans péché, en user de la sorte ; mais elle ne faisait rien que par les conseils de gens savants et habiles , et encore qu'elle n'eût pas voulu , je n'aurais jamais souffert qu'elle y eût manqué, quand cela aurait empêché la fondation, non seulement de ce monastère, mais de mille monastères. Je ne m'étonne pas néanmoins que la manière dont cette affaire se traitait n'ayant point été sue, on en portât des jugements si désavantageux, ni qu'ils le fussent même encore davantage. Comme c'était une personne extrêmement prudente et discrète , elle leur répondit si sagement, qu'il paraissait qiie Notre—Seigneur la conduisait, pour la rendre capable de contenter les uns , de souffrir les autres , et de ne se point décourager dans la suite de cette entreprise ; ce qui montre combien, lorsque l'on est véritablement à Dieu, on est plus propre à traiter des affaires importantes que ceux qui ne sont considérables que par la grandeur de leur naissance , quoique cette vertueuse femme dont je parle fût très-bien demoiselle.

Le père provincial nous ayant donc procuré une maison où nous pouvions , sans rompre notre clôture , entendre tous les jours la messe , il reprit courage et s'en alla à Valladolid , où il était obligé de prêcher. II avait de la peine néanmoins de voir l'archevêque peu disposé à nous accorder la permission qui nous était nécessaire , et il ne pouvait me croire lorsque je tâchais de lui persuader de bien espérer. m

Nos amis, qui espéraient encore moins que lui, le fortifiaient dans sa défiance ; et il ne faut pas s'en étonner, vu le sujet qu'ils en avaient. Ainsi son absence me soulagea, parce que, comme je l'ai dit, ma plus grande peine venait de la sienne. Il nous ordonna, en partant, de travailler à acheter une maison; mais cela n'était pas facile, à cause qu'on n'avait pas encore pu en trouver qui nous fût propre , et que nous eussions moyen d'acquérir. Nos amis, et particulièrement ceux qui restaient des siens, redoublèrent, durant son éloignement, les soins qu'ils avaient de nous, et résolurent de ne point faire parler à l'archevêque jusqu'à ce que nous eussions une maison. Ce prélat disait toujours qu'il désirait plus que personne que la fondation se fit ; et il est si homme de bien, que je ne saurais croire qu'il ne dit vrai. Ses actions néanmoins témoignaient le contraire, puisqu'il nous proposait des choses impossibles ; et t'était par un artifice du démon, qu'il agissait de la sorte. «Mais «comme vous êtes tout-puissant, mon Dieu, vous files réussir cette

« affaire par le même moyen dont cet esprit de ténèbres se servait pour « la ruiner. Que vous soyez béni à jamais! »

Nous demeurâmes clans cet hôpital depuis la veille de saint Maliiias , jusqu'à la veille de saint Joseph , travaillant toujours à acheter une maison, sans que l'on n'en pût trouver qui nous fût propre. On me donna avis d'une qu'un gentilhomme voulait vendre, et que plusieurs religieux, qui en cherchaient aussi bien que nous, avaient vue sans qu'elle leur eût plu. Je crois que Dieu le permit ainsi; car ils s'en étonnent maintenant, et quelques-uns même s'en repentent. Deux personnes m'en avaient parlé avantageusement; mais tant d'autres m'en avaient dégoûtée, que je n'y pensais plus du tout. Étant un jour avec le licencié Aguiar, que j'ai dit ailleurs être fort ami de notre père provincial, et qui s'employait pour nous avec un extrême soin, il me dit qu'après en a\oir tant cherché, il ne croyait pas possible d'en trouver une qui nous fût propre. Celle de ce gentilhomme me vînt alors dans l'esprit, et je pensai qu'encore qu'elle fût telle qu'on me l'avait représentée, nous pourrions nous en servir dans un aussi pressant besoin, et ensuite la revendre. Je la lui proposai, et, parce qu'il ne l'avait point encore vue, je le priai d'y aller. Il partit à l'heure même, quoiqu'il fit le plus mauvais temps du monde, et celui qui l'avait louée n'ayant point envie qu'on la vendit, refusa de la lui montrer; mais l'assiette et tout ce qu'il en put voir le satisfit tellement que , sur son rapport, nous résolûmes de l'acheter. Le gentilhomme à qui elle appartenait était absent; et il avait donné pouvoir de la vendre à un ecclésiastique fort homme de bien. Dieu inspira à ce bon prêtre le désir d'en traiter avec nous , et il agit fort franchement. On trouva à propos que je la visse ; j'y allai, et je la trouvai si à mon gré, que, quand on aurait voulu la vendre deux fois autant , j'aurais cru l'avoir à bon marché : y a-l-il sujet de s'en étonner, puisque deux ans auparavant ce gentilhomme en avait refusé le prix qu'on en demandait alors? Le lendemain cet ecclésiastique vint me trouver avec le licencié qui , n'étant pas moins satisfait que moi de la maison, voulait que l'on conclût à l'heure même; et sur ce que je lui dis que quelques-uns de nos amis croyaient que ce serait l'acheter cinq cents ducats plus qu'elle ne valait, il me répondit qu'il était très-persuadé du contraire; et mon sentiment était si conforme au sien, qu'il me semblait que c'était l'avoir pour rien; mais, parce que celte somme devait se payer de l'argent de l'ordre , je marchais avec retenue. Ce fut la veille de la fête du glorieux saint Joseph que nous commençâmes de traiter, avant la messe, et j'avertis ces messieurs qu'aussitôt qu'elle serait dite, nous nous rassemblerions pour terminer cette affaire. Comme le licencie est un homme de fort bon esprit, et qu'il jugeait bien qu'il n'y avait point de temps à perdre, puisque , si la chose se divulguait, il nous en coûterait beaucoup plus , il tira parole de l'ecclésiastique de revenir après la messe. Nous recommandâmes cette affaire à Dieu, et il me dit. 1 Vous arrêtes-cous à de l'argent? me faisant connaître, par ces paroles,

que la maison nous était propre. Nos sœurs avaient extrêmement prié saint Joseph pour pouvoir en avoir une au jour de sa fête; et, lorsqu'il y avait le moins sujet d'espérer que cela se fit si tôt, il se trouya fait. Le licencié rencontra, au sortir du logis, un notaire, si à propos, qu'il semblait que Notre-Seigneur l'eût envoyé pour ce sujet. Il l'amena, et me dit qu'il fallait conclure à l'heure même. Il fit venir des témoins, ferma la porte de la salle, de peur que quelqu'un n'apprît ce qui se passait, et ce traité s'acheva avec toutes les sûretés nécessaires , par le soin et la diligence d'un si excellent ami.

Personne ne se fût imaginé que l'on eût donné cette maison à si bon marché, elle bruit n'en fut pas plus tôt répandu, que ceux qui avaient envie de l'acheter, dirent que cet ecclésiastique l'avait donnée pour rien, ttque le marché étant frauduleux, il fallait le rompre. Ainsi ce bon prêtre eut beaucoup à souffrir. Il en donna avis à ce gentilhomme et à sa femme, qui était aussi de fort bonne maison ; et au lieu d'en être mécontents, ils témoignèrent de la joie de voir leur logis converti en un monastère. Ainsi ils ratifièrent le contrat, et quand ils auraient voulu, ils n'auraient pu le refuser. Le lendemain on acheva de passer les actes nécessaires, on paya le tiers du prix, et l'on demeura d'accord de quelques conditions plus avantageuses pour le vendeur que ne portait le contrat; mais ce bon ecclésiastique le désira, et on ne put le lui refuser.

Quoiqu'il puisse paraître ridicule de m'être tant arrêtée sur l'achat de cette maison, je crois que, si l'on considère la manière dont celte affaire se passa, on jugera qu'il y a eu du miracle , tant en ce qui regarde le prix, l'ayant eue à si bon marché, qu'en ce qu'il semble que tous ces religieux qui l'avaient vue, aient été aveuglés d'avoir manqué de l'acquérir. Car tous ceux qui la virent ensuite, ne s'en étonnaient pas seulement, mais disaient qu'ils avaient perdu l'esprit. Ainsi, une communauté de religieuses qui cherchait une maison à acheter, deux autres communautés, de l'une desquelles le monastère avait été brûlé, et une personne riche qui en voulait fonder un , ayant tous vu cette maison, pas un n'en voulut, et aujourd'hui tous s'en repentent. Nous connûmes, par le bruit que cela fit dans la ville, que ce bon licencié Aguiar avait eu raison de tenir la chose secrète, et de n'y pas perdre un moment, puisque nous pouvons dire avec vérité, qu'après Dieu nous lui sommes obligées d'une acquisition qui nous est si avantageuse. Il faut avouer qu'un esprit capable de tout, comme était le sien, joint à une aussi grande affection que celle que Dieu lui avait donnée pour nous, était nécessaire pour faire réussir une telle affaire. Il travailla ensuite plus d'un mois à nous aider à tout accommoder pour nous loger, ce qui se fit avec peu de dépense; et il paraît que Notre-Seigneur avait jeté les yeux sur cette maison pour l'employer à son service , tant nous y trouvâmes toutes choses si disposées, qu'elles semblaient avoir été faites pour ce dessein. 11 me paraissait que c'était un songe de voir, en si peu de temps, tout en état de nous recevoir, et que Dieu nous récompensât ainsi, avec usure,

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de ce que nous avions souffert, en nous mettant dans un lieu que le jardin, la vue et les eaux rendaient extrêmement agréable.

L'archevêque en eut aussitôt avis, et parut être fort aise de ce que nous avions si bien rencontré, dans la créance que son opiniâtreté en avait été la cause; en quoi il avait raison. Je lui écrivis pour lui témoigner ma joie de ce qu'il était satisfait, et je l'assurai que je ne perdrais point de temps pour mettre la maison en état de pouvoir l'habiter, afin qu'il lui plût d'achever la faveur qu'il avait commencé de nous faire. Je me hâtai d'autant plus d'exécuter ce que je lui promettais, que je sus que l'on voulait nous retarder, sous prétexte de je ne sais quels autres actes. Ainsi, quoiqu'il se passât quelque temps avant de pouvoir faire sortir un locataire qui y demeurait, nous ne laissâmes pas d'y aller, et de nous loger dans une autre partie de cette maison. On me dit aussitôt après que l'archevêque n'en était pas content. Je l'adoucis le mieux que je pus, et comme il est bon, sa colère passa aisément. 11 se fâcha encore lorsqu'il apprit que, sans savoir s'il l'approuvait, nous avions fait mettre des grilles. Je lui écrivis et lui mandai que les religieuses en avaient toujours, mais que je n'avais osé rien faire dans la maison qui marquât que ce fût un monastère, ni seulement, par celte raison, y mettre une croix, et c'était vrai. Cependant, quelque affection qu'il témoignât nous porter, nous ne pouvions obtenir de lui la permission.

Il vint voir notre maison, me dit qu'il en était fort content, et nous fit paraître beaucoup de bonne volonté, mais sans nous promettre de donner la permission. Il nous la fit seulement espérer, et l'on devait passer certains actes avec Catherine de Toloze, dont l'on appréhendait (ju'il ne fût pas satisfait. Le docteur Manso, cet autre ami du père provincial, qui était fort bien auprès de lui, tâchait de prendre le temps à propos pour avoir son consentement, parce qu'il ne pouvait souffrir la peine que ce nous était d'être obligées de sortir pour aller à la messe; car encore qu'il y eût une chapelle dans la maiaon, où on la disait avant que nous l'eussions achetée , ce prélat n'avait point voulu permettre que l'on continuât dr la dire. Ainsi nous étions contraintes, les dimanches et les fêtes, de l'entendre dans une église, qui se trouva, par bonheur, être assez proche, et cela dura environ un mois depuis le temps que nous entrâmes dans cette maison, jusqu'à l'établissement du monastère. Comme toutes les personnes savantes croyaient qu'il suffisait que l'on eût dit auparavant la messe chez nous pour nous faire accorder la même permission, et que l'archevêque était trop habile pour l'ignorer, il ne paraissait point d'autre cause de son refus, sinon que Dieu voulait nous faire souffrir. Je le supportais assez patiemment; mais une de nos religieuses en avait tant de peine, qu'elle ne mettait pas plus tôt le pied dans la rue, qu'il lui prenait un grand tremblement.

Nous trouvâmes beaucoup de difficulté à achever de passer tous ces actes, parce que tantôt l'archevêque se contentait des cautions que nous lui présentions , tautôt il voulait que nous donnassions de l'argent

comptant, et il nous faisait ainsi mille peines. Néanmoins il n'y avait pas tant de sa faute que de celle de son proviseur, qui ne se lassait point de nous tourmenter ; et si Dieu ne lui eût enfin changé le cœur, je crois que l'affaire ne se serait jamais achevée. C'est une chose incroyable que ce que souffrit la bonne Catherine de Toloze : Je ne pouvais assez admirer sa patience, et le plaisir qu'elle continuait de prendre à nous assister. Elle ne nous donna pas seulement des lits, elle nous donna aussi les autres meubles qui nous étaient nécessaires, et généralement tout ce dont nous avions besoin pour nous établir; et quand elle ne l'aurait pas trouvé chez elle, je ne doute point qu'elle ne l'eût acheté, plutôt que de nous en laisser manquer. D'autres fondatrices de nos monastères nous ont donné beaucoup plus de bien; mais nulle n'a eu, pour ce sujet, la dixième partie de tant de peine; et si elle n'eût point eu d'enfants, elle nous aurait sans doute donné tout son bien ; son ardeur pour l'établissement de ce monastère étant si grande , qu'elle croyait même ne rien faire.

Voyant un si long retardement, j'écrivis à l'éyêqae de Palence, pour le supplier, encore que, par son extrême affection pour nous, il fût mal satisfait de l'archevêque, de vouloir bien lui écrire, pour lui représenter que, puisque nous avions une maison, et qu'on avait fait ce qu'il avait voulu, rien ne devait plus l'empêcher d'achever l'affaire. Il m'envoya une lettre ouverte conçue en des termes si forts , que c'aurait été tout perdre que de la rendre. Ainsi le docteur Manso, à qui je me confessais, et sans le conseil duquel je ne faisais rien, no jugea pas à propos de la donner. Ce n'est pas qu'elle ne fût fort civile ; mais il y avait de certaines vérités qui, de l'humeur dont était l'archevêque, auraient été ca-. pables de l'irriter, étant déjà aigri par des choses qu'il lui avait mandées, et qui l'avaient porté à me dire que la mort de Notre-Seigneur avait rendu amis ceux qui auparavant étaient ennemis ; mais que d'amis qu'ils étaient, 1 cvêque de Palence et lui, je les avais rendus ennemis; à quoi je lui avais répondu que le temps lui ferait connaître la vérité, et qu'il n'y avait point de soin que je ne prisse pour les empêcher d'être mal ensemble. J'écrivis ensuite à l'évêque, pour le supplier de m'envoyer une lettre plus douce, et je lui représentai les raisons qui me faisaient croire qu'il rendrait en cela un service agréable à Dieu. Cette considération jointe au plaisir qu'il prenait à m'obliger, le fit résoudre à me l'accorder, et il m'écrivit en même temps que tout ce qu'il avait jamais fait en faveur de notre ordre, n'était rien en comparaison de ce que lui avait coûté cette lettre. Elle vint si à propos, que l'archevêque, après l'avoir reçue par le docteur Manso, nous envoya cette permission, si longtemps poursuivie et attendue, par le bon Ferdinand Matenca, qui fut ravi d'en être le porteur. Il se rencontra que ce même jour nos sœurs et la bonne Catherine de Toloze étaient plus découragées qu'elles ne l'avaient encore été, et que moi-même, qui avais toujours eu tant de confiance, je l'avais perdue la nuit précédente, comme si Notre-Seigneur

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rut pris plaisir à nous voir dans une plus grande peine que jamais, lorsqu'il était près de nous consoler. Que son saint nom soit loué dans tous les siècles 1

L'archevêque permit ensuite au docteur Manso de faire dire le lendemain la messe chez nous, et que l'on y mît le très-saint Sacrement. Ce bon docteur dit la première, et le père prieur de Saint-Paul, dominicain, à qui notre ordre est fort obligé, aussi bien qu'aux pères delà compagnie de Jésus, dit la grand'messe. Elle fut chantée avec beaucoup de solennité par des musiciens qu'on n'avait point priés : tous nos amis y assistèrent avec une grande joie, et presque toute la ville, qui n'avait pu voir sans compassion ce que nous avions souffert, et sans blâmer tellement la conduite de l'archevêque, que j'étais souvent plus touchée de la manière dont on en parlait, que de ce que nous endurions. I^e contentement de la bonne Catherine de Toloze et de nos sœurs était si grand, qu'il me donnait de la dévotion, et je disais à Notre-Seigneur : « Qu'est-ce, mon Dieu, que vos servantes pourraient souhaiter davantage, que d'employer toute leur vie à votre service dans un lieu «d'où elles ne sortent jamais, aCn de ne s'occuper que de vous?» Il faut l'avoir éprouvé, pour comprendre quelle était notre joie en ces fondations, quand nous nous trouvions dans quelque clôture où les personnes séculières ne pouvaient entrer, parce qu'encore que nous les aimions beaucoup, r.ulie consolation n'égale celle que nous avions d'être seules. Il me semble qu'on peut alors nous comparer à des poissons qui rentrent dans l'eau d'où on les avait tirés; caries âmes nourries dans les eaux vives des faveurs de Dieu, se voyant comme prises en des filets, quand on les engage dans le commerce du monde, peuvent à peine respirer, jusqu'à ce qu'elles rentrent dans leur sainte solitude. Je l'ai remarqué en toutes nos sœurs, et je sais, par expérience, que les religieuses qui désirent sortir pour converser avec des séculiers , ou communiquer beaucoup avec eux, n'ont jamais goûté de cette eau vive dont Notre-Seigneur parla à la Samaritaine, et que cet époux céleste s'éloigne d'elles avec justice , quand il voit qu'elles ne connaissent pas l'extrême bonheur que ce leur est de demeurer avec lui. J'appréhende que ce malheur ne leur arrive de l'une de ces deux causes, ou de n'avoir pas embrassé purement pour son amour la profession religieuse, ou de ne connaître pas assez la faveur qu'il leur a faite de les appeler à son service, et de les empêcher, par ce moyen, d'être assujélies à un homme qui est souvent cause de leur mort, non seulement temporelle, mais éternelle. « O Jésus-Christ, mon sauveur et mon saint époux, qui êtes «tout ensemble véritablement Dieu et véritablement homme, une si « grande faveur doit-elle donc être si peu estimée ? » Rendons-lui grâces, mes sœurs, de nous l'avoir faite, et ne cessons point de louer ce puissant roi, qui, pour nous récompenser de quelques petits travaux qui ont si peu duré, et qui ont même été mêlés de diverses consolations, nous prépare un royaume qui n'aura jamais de Cn.

Quelques jours après eelte fondation, il nous sembla, au pore pro- \iueial et a moi, que se rencontrant des circonstances dans le revenu que Catherine de Toloze nous avait donné, qui seraient capables de nous causer des procès . et à elle du déplaisir, il valait mieux mettre toute notre confiance en Dieu, que de laisser des sujets de contestation dont elle [nit recevoir la moindre peine. Ainsi, étant toutes assemblées dans le chapitre, nous renonçâmes, avec la permisson de ce père , à tout le bien que nous tenions d'elle, et lui remîmes entre les mains tous les contrats qui en avaient été passés. Cela se fit très-secrètement, de peur que l'archevêque ne le sût, parce qu'il l'aurait trouvé fort mauvais, quoique nous seules en reçussions du préjudice. Car, quand une maison ne possède rien, elle ne peut manquer de rien, à cause que chacun l'assiste; au lieu que, lorsque l'on croit qu'elle a du revenu , elle court le risque de souffrir beaucoup, ainsi que celle-là fait maintenant; mais après la mort de Catherine de Toloze, elle ne sera pas en cette peine, parce que deux de ses filles qui avaient en cette même année fait profession dans le monastère de Palence, ayant renoncé à leur bien, cette renonciation a été déclarée nulle, et ordonné qu'elle tournera au profit de celui de Burgos ; ce qui, joint à ce qu'une troisième de ses filles qui a pris l'habit à Burgos, et qui était en liberté de disposer de ce qui lui appartenait de la succession de son père et de sa mère, a voulu aussi le donner à cette maison, égale le revenu que leur mère nous avait donné. La seule difficulté est que ce monastère n'en jouit pas dès à présent ; mais je ne saurais appréhender que rien lui manque, puisque Dieu, qui fait subsister ceux qui ne vivent que d'aumônes , suscitera sans doute quelqu'un qui assistera ces bonnes religieuses, ou y pouvoira par d'autres voies. Néanmoins, parce que nous n'avions encore fondé aucun monastère qui se trouvât en cet état, je demandais quelquefois â Dieu qu'il lui plût, puisqu'il l'avait permis, de considérer ses besoins, et je n'avais point d'envie de m'en aller que je ne visse des effets de ma prière, par l'entrée de quelque fille qui y aurait apporté du bien. Mais un jour que j'y pensais après avoir communié, Notre-Seigneur me dit : De quoi vous inquiétez-* vous? Cela est déjà fait, et rien ne doit vous empêcher de partir, me faisant connaître par ces paroles que l'on pourrait y subsister; car tout se passa de telle sorte, que je n'en fus depuis non plus en peine que si je les eusse laissées avec un revenu suffisant et très-assuré. Ainsi je ne pensai plus qu'à m'en retourner, comme n'ayant plus à faire dans cette maison, qu'à jouir du contentement d'y être, parce qu'elle me plaît fort, au lieu que je pourrais par mes travaux, profiter à d'autres.

La fondation de ce monastère réchauffa l'amitié de l'archevêque et de L'évéque de Palence, et ce premier nous a toujours depuis témoigné beaucoup d'affection. Il a donné l'habit à 1a fille de Catherine de Toloze et à une autre ; et quelques personnes jusqu'ici nous font sentir des effets de leur charité. Ainsi j'espère que Notre-Seigneur ne permettra pas que ses épouses souffrent, pourvu qu'elles continuent à le servir, comme

elles y sont obligées ; je le prie par son infinie miséricorde, de leur en iàire la grâce.

J'ai écrit ailleurs de quelle sorte Saint-Joseph d'Avila, qui a été le premier de nos monastères , fut fondé dans la dépendance de l'ordinaire ; et je crois devoir dire maintenant comment il passa dans celle de notre ordre.

Don Alvarez de Mendocc, maintenant évèque de Palcnce, l'était d'Avila quand ce monastère y fut fondé. 11 ne se pouvait rien ajouter à l'affection dont il nous favorisait; et lorsque nous lui promîmes obéissance. Notre- Seigneur me dit que nous ne pouvions mieux faire. Les suites l'ont bien fait voir, n'y ayant point d'assistance que notre ordre n'ait reçue de lui dans toutes les occasions qui s'en sont présentées. Il voulut être lui-mèmo notre visiteur, suis permettre que nul autre s'en mêlât, et il n'ordonnait rien dans notre monastère que sur ce que je lui représentais, et à ma prière. Dix-sept ans, ou environ, car je ne me souviens pas précisément du temps, se passèrent de la sorte ; mais, quand il fut fait évèque, Notre- Seigneur me dit, dans le monastère de Palence où j'étais alors, qu'il fallait que celui de Saint-Joseph fut soumis à l'ordre, et que j'y travaillasse, parce que autrement cette maison pourrait bientôt se relâcher. Celte contrariété, entre ce que Dieu m'avait dit dans ces divers temps, me mit en peine. J'en parlai à mon confesseur, maintenant évèque d'Osme, très-savant et trè— capable. Il me dit que cela ne devait pas m'embarrasser, puisque des choses sont avantageuses en des temps et ne le sont pas en d'autres (ce que j'ai éprouvé en plusieurs rencontres être très— Véritable), et qu'il trouvait qu'en effet il était plus à propos que ce monastère fût soumis à l'ordre comme les autres, que d'être le seul qui ne le fût pas. J'allai, pour lui obéir, à Avila traiter de cette affaire avec l'évêque, et je l'y trouvai fort opposé; mais lui ayant représenté de quelle importance cela était pour les religieuses qu'il avait la bonté de tant affectionner, il considéra mes raisons ; et comme il est très-habile, et que Dieu nous assistait, il L.i-en vint encore d'autres dans l'esprit qui le firent résoudre à m'accorder ma demande, quoique quelques-uns de ses ecclésiastinues firent tout ce qu'ils purent pour l'en détourner. Le consentement des religieuses étant nécessaire aussi, quelques-unes avaient peine à le donner; mais, parce qu'elles m'aimaient beaucoup, elles se rendirent à mes raisons, dont celle qui leur fit le plus d'impression, fut que l'évêque, à qui l'ordre était si obligé, et pour qui j'avais tant de respect et d'affection, venant à manquer, elles ne m'auraient plus avec elles. Ainsi cette importante affaire fut terminée, et l'on a vu clairement depuis qu'il y allait de la conservation de cette maison. Que Notre-Seigneur soit béni et loué à jamais de prendre tant de soin de ses servantes. Ainsi soit-il.

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