CHAPITRE XXXI
Vous m'ordonnez d'écrire la fondation de cette maison de Grenade; ma tête est si faible, et ma mémoire si infidèle, que je ne. sais si je pourrai bien m'en souvenir: néanmoins, je dirai ce que ma mémoire me rappellera.
Il y eut quatre ans au mois d'octobre 1583, que le père Jacques de la Trinité (que Dieu tienne en gloire), alors votre vicaire provincial, vint visiter le monastère de Veas, dont j'avais cessé d'être prieure il y avait trois ou quatre mois. J'étais fort maladive, et le père visiteur me voyant en cet état, insista pour me faire partir avec lui pour Grenade, afin d'y fonder un monastère. 11 m'allégua les instances que lui faisaient à ce sujet des personnes de haut rang, des daines nobles et riches, et m'assura que d'abondantes aumônes seconderaient nos efforts.
Il me sembla que toutes les espérances que le père Jacques de la Trinité fondait sur l'aide de ces hauts personnages, ne reposaient que sur sa bonne foi et sa crédulité. Je lui dis donc que ces brillantes promesses n'étaient que des paroles flatteuses dont il découvrirait bientôt toute la vanité; j'ajoutai que l'archevêque de Grenade ne m'autoriserait point à fonder un monastère de pauvres religieuses dans une ville qui contenait tant d'autres couvents dans la détresse, dans une cité dépeuplée, et dont le sol était frappé de stérilité. Le père sentait la force de mes objections, mais son extrême désir de voir s'élever ce monastère l'affermissait dans ses espérances. Le licencié Laguno, disait-il, conseiller de la cour de Grenade, lui avait fait les offres les plus rassurantes ; le père Salazar, de la compagnie de Jésus, devait le seconder secrètement, et l'archevêque nous accorderait volontiers l'autorisation.
Je ne voyais dans tout cela rien de bien certain, et j'avais raison de penser ainsi ; mais en considérant la persévérance du père de la Trinité et les peines qu'il se donnait dans cette affaire, je cessai mes observations ; je priai Dieu instamment en sa faveur, et j'enjoignis aux sœurs de demander à Dieu ses lumières sur l'issue de ce projet : sa divine Majesté condescendit à tous nos vœux. Nous vîmes clairement alors que ce n'était point dans les secours humains que nous devions placer notre espoir , mais que les autres maisons ayant été fondées sur la confiance en sa sainte providence, il fallait donner la même base à celle-ci , pour qu'il en prît soin, et qu'il y envoyât de zélés serviteurs de sa gloire.
Cette réflexion me vint après que j'eus communié, lorsque déjà depuis
(t) Quoique celle fondation ne soit pas écrite par sainte Thérèse, elle a élé tellement l'ouvrage de ses inspirations, qu'elle nous a paru indispensable dans une édition comp'éie de ses œuvres.
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trois semaines, le père visiteur pressait vivement la réalisation de son dessein : à peine eus-je achevé de communier, que mes doutes et mes objections firent place à une ferme résolution de le seconder. Je dis à la sœur-portière Béatrix de Saint-Michel, qui avait approché de la sainte table avec moi : « Croyez bien que Dieu veut que cette maison de Gre- « nade se fasse ; c'est pourquoi, faites-moi venir le père Jean de la Croix, « pour que je lui apprenne, comme à mon confesseur, ce que la divine « Majesté a daigné me faire entendre. »
Je m'en ouvris donc en confession au père Jean de la Croix, qui fut d'avis d'en informer le père visiteur, afin qu'il vous fît connaître ses vues, et obtint votre agrément. Ce jour-là tout fut arrêté, et toutes les démarches nécessaires furent faites, au grand contentement des pères et de tout le couvent, qui sut que cette fondation s'acheminait. Nous écrivîmes à votre Révérence, et à notre sainte mère Thérèse de Jésus, demandant quatre religieuses de Castille pour premières recluses, et nolro sainte mère pour fondatrice. Pleins de confiance dans la réussite de notre entréprise, nous envoyâmes en avant le père Jean de la Croix, et un autre religieux, chargés de porter tout ce qui était nécessaire pour conduire les religieuses. Il partit donc de Veas, et alla trouver à Avila notre sainte mère Thérèse de Jésus ; delà, ils firent partir un messager pour Salamanque où se trouvait votre Révérence. A peine eûtes-vous lu les lettres, que vous vous rendîtes à toutes nos demandes, remettant à notre sainte mère le choix des religieuses qu'elle devait envoyer, soit d'après son propre jugement, soit sur nos recommandations.
Elle nous envoya deux religieuses de la maison d'Avila. L'une était la mère Marie de Christ, qui avait été cinq ans prieure dans ce monastère; l'autre était la sœur Antoinette du Saint-Esprit, l'une des quatre premières qui prirent à Saint-Joseph d'Avila l'habit de Déchaussées. De la maison de Tolède nous vint la sœur Béalrix de Jésus, qui était aussi ancienne religieuse, et nièce de notre sainte mère. Celle-ci ne put venir, parce qu'elle était sur le point de partir pour Burgos, où il se fonda un monastère en même temps qu'à Grenade. Notre sainte mère m'avait écrit plusieurs fois qu'elle ne viendrait point à la fondation du couvent de Grenade, si elle avait lieu, parce qu'elle pensait que Dieu m'avait destinée à l'accomplir. Il me semblait que sans elle il était impossible que je pusse réussir à aucune fondation, et je fus vivement affligée , en voyant sans elle ses religieuses arriver à Veas le jour de la Conception. Elle m'écrivait qu'elle eût désiré pouvoir venir pour ma seule satisfaction, mais que Dieu l'appelait ailleurs ; qu'elle était sûre que tout se passerait bien à Grenade, et que le Seigneur nous protégerait : la suite a montré combien ses présages étaient certains. Le père Jacques de la Trinité, vicaire provincial, s'en alla à Grenade pendant que l'on faisait venir les religieuses de Castille. Il venait presser l'exécution des promesses avantageuses auxquelles il ne cessait d'ajouter foi, et devait
nous écrire lorsqu'elles se réaliseraient.
s. TH. II. 13
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Ce saint personnage n'épargna ni p incs ni travaux pour obtenir, d'un rôle, les secours et la protection dont on Pavai) datte, de l'antre, l'assentiment de l'archevêque de Grenade. Il ne put jamais réussira rien; et néanmoins le bon père nous écrivait, avec sa confiance ordinaire, les propositions avantageuses qu'on lui faisait. Je riais de sa crédulité, dont je l'exhortais à se défaire, le priant seulement de nous trouver à louer quelque maison où nous loger, puisque les sœurs de Castille étaient arrivées; le saint homme était grandement déconcerté, car il ne pouvait pas même nous répondre affirmativement à ce sujet. 11 s'était fait présentera l'archevêque de Grenade par deux des plus anciens conseillers, Don Louis de Mercado et le licencié Laguno ; tous ensemble ne purent faire agréer notre venue à l'archevêque, qui manifestait s.i désapprobation en termes fort durs. Il ne parlait de rien moins que de défaire tous les couvents de religieuses, et qu'il était bien étrange qu'on en amenât encore d'autres dans une aussi mauvaise année, où tout le monde voyait bien que le pays était désolé, et qu'on n'y pouvait vivre.
Les conseillers qui l'entendaient, étaient fort surpris de ce que nous bâtions de tout notre pouvoir la décision de cette affaire, écrivant de Veas qu'il fallait se presser, et qu'il faudrait bien peu de chose pour dix religieuses qui devaient venir à la fois. Le père était secrètement appuyé par ces conseillers, qui décidèrent un échevin de Grenade à lui louer une maison. Il ne l'eut pas plus tôt accordée, que le père nous l'écrivit, bien fâché de ne pouvoir nous apprendre de meilleures nouvelles. Nous étions dans l'attente à Veas, bien décidées à partir au premier mot rassurant que nous recevrions ; c'était une résolution arrêtée entre le père Jean de la Croix et les religieuses qui étaient arrivées depuis le 13 janvier. Pleine d'espérance, j'allai prier à l'heure ordinaire de l'oraison du soir , ayant pris pour sujet de méditation ces paroles de l'Evangile qui traitent du baptême de Jésus-Christ : Il nous contient d'accomplir toute justice. J'étais dans un profond recueillement, et ne pensais nullement à la fondation de notre monastère de Grenade, lorsque j'entendis des cris épouvantables et des hurlements de rage. Il me parut que tout ce bruit venait des démons, irrités de l'arrivée du messager, porteur des dépêches qui nous mandaient de partir pour cette ville. Cette idée m'avait frappée, lorsque le bruit et les gémissements redoublèrent avec tant de violence, que je me sentis défaillir, et cherchai à m'appuyer sur la mère prieure qui se trouvait auprès de moi : celle-ci regardant cet accident comme une faiblesse ordinaire, ordonna que l'on m'apportât quelque aliment; mais je fis signe que je n'en avais pas besoin, et qu'il fallait aller au tour voir qui appelait ; on s'y rendit, et l'on trouva le messager dont les dépêches allaient décider notre départ.
Soudain la pluie et la grêle tombèrent avec tant de violence, qu'il semblait que le monde entier s'abîmât ; en même temps je fus saisie d'un ma! si terrible, que je me sentais près de mourir; les médecins et tous ceux qui me voyaient, considérant les douleurs horribles elle trou-
Lie surnaturel auxquels jetais en proie, disaient qu'il me serait impossible de me mettre en route. Mes souffrances mêmes affermirent mon courage, et je n'en étais que plus pressée de faire commander les voitures et tout ce qui était nécessaire pour partir le lendemain. Le messager était arrivé dans la nuit du samedi ; le dimanche il me fut impossible, tant mes douleurs étaient \ ives, d'entendre la messe, bien que ma cellule fût bâtie contre le chœur.
Le lundi suivant, à trois heures du matin, nous partîmes malgré tous ces contretemps; mais toutes les sœurs qui faisaient le voyage étaient dans un grand contentement, parce qu'il leur semblait que le service de Dieu y était intéressé. Nous eûmes un assez beau temps, quoique l'orage eût tellement défoncé les chemins, que les mules ne pouvaient s'en tirer. Nous arrivâmes ainsi à Daifontès, nous entretenant avec le père Jean de la Croix et le père Pierre des Anges, qui nous accompagnaient, des moyens d'obtenir de L'archevêque son autorisation cl un accueil moins défavorable. Cette nuit-là même, étant à Daifontès, nous entendîmes un terrible coup de tonnerre, et la foudre tomba à Grenade sur le palais même de l'archevêque, près de sa chambre à coucher. Elle brûla une partie de sa bibliothèque, et tua quelques animaux. L'archevêque fut tellement épouvanté, qu'il en tomba malade, et l'on dit que cet accident le rendit plus doux. De mémoire d'homme, la foudre n'était tombée à Grenade dans cette saison.
Le même jour, l'échevin qui avait loué au père vicaire la maison où nous devions entrer, rompit le marché passé avec Don Louis de Mercado et le licencié Laguno , leur déclarant qu'en acquiesçant à leurs conditions, il ignorait entièrement que l'on destinât sa maison à devenir un monastère, mais qu'étant informé de ce projet, il n'avait garde de la quitter, ni d'en renvoyer les autres locataires. 11 réussit dans ses prétentions; car les messieurs qui nous protégeaient secrètement ne purent jamais le décider à sortir, bien qu'ils lui offrissent une hypothèque do cinquante mille écus. Lorsqu'ils surent que nous étions si proches, que dans deux jours nous devions arriver, leur embarras fut au comble. Don Louis de Mercado avait une sœur, madame Anne de Pegnalos, à qui le père vicaire avait caché ses projets et son entreprise ; Don Louis dit par hasard à cette dame : « Ma sœur, puisque les religieuses sont « déjà en chemin, il serait bon de voir si elles ne pourraient pas des- « cendre chez nous; on leur donnerait un quartier à part, où elles « resteraient seules, jusqu'à ce qu'elles eussent trouvé quelque autre « logement. » La bonne dame, qui depuis plusieurs années passait sa v ie dans son oratoire à pleurer son veuvage et la mort de sa fille unique , sentit renaître son courage ; elle se mit à préparer et à mettre en ordre sa maison, disposant tout ce qui était nécessaire pour l'église et pour nos besoins particuliers ; ce qui fut exécuté honorablement, quoique la petitesse de la maison obligeât de nous laisser bien à l'étroit.
Nous arrivâmes à Grenade le jour de S. Fabien et S. Sébastien, à trois
heures du malin, ayant choisi celle heure pour lenir noire outre.' secrètes Nous Irotn âmes cette sainte dame qui nous attendait à sa porte, et nous reçut à bras ouverts, en versant des larmes de dévotion. Nous en versâmes aussi de notre côté; nous chantâmes un Laudate Dominum, à la >iie de l'église que l'on nous avait préparée. 11 nous manquait encore l'autorisation de l'archevêque ; je priai donc les pères qui se trouvaient avec le père-vicaire, de faire fermer les portes, de ne point sonner les cloches, ni dire la messe en public ou en secret, jusqu'à ce que nous eussions obtenu cette autorisation , car j'étais persuadée qu'elle ne se ferait pas attendre.
En même temps j'envoyai le père-vicaire visiter l'archevêque, le prévenir de notre arrivée, cl le supplier très-humblement de venir nous donner sa bénédiction , et poser le très -saint Sacrement, parce que nous étions décidées à ne pas entendre de inesse sans sa permission, bien que ce fût un jour de fête. II répondit avec beaucoup d'affection que nous étions les bien-venues ; qu'il se réjouissait de notre arrivée, et qu'il voudrait pouvoir se lever pour venir nous dire la première messe ; mais qu'étant malade , il nous envoyait son provéditenr pour nous la dire, et le mettait à nos ordres. Lofs donc que le provéditeur arriva, à sept heures du matin, je lui demandai qu'il nous dit la messe, nous fît toutes communier, et nous laissât le Très-Saint-Sacrement posé de sa main; ce qui fut exécuté avec beaucoup de solennité.
Les deux conseillers étaient dans notre église, où vinrent en outre un si grand nombre de personnes , qu'il est inconcevable comment elles avaient pu être informées sitôt de ce qui se passait. En effet, à huit heures, le jour même de notre arrivée, le Saint-Sacrement était déjà mis, et il se disait plusieurs messes, auxquelles tout Grenade accourait, comme s'il se fut agi de gagner un jubilé ; tout le monde nous proclamait saintes, et déclarait que le Seigneur avait, à cause de nous, visité la ville de Grenade. Ce jour même, Don Louis de Mcrcado et le licencié Laguno allèrent rendre visite à l'archevêque, malade par suite de l'émotion que lui avait causée, deux jours auparavant, la chute du tonnerre sur son palais ; ils le trouvèrent dans une violente colère, à cause de notre arrivée. Ils lui représentèrent que s'il en était si fâché, il fallait d'abord nous refuser l'autorisation ; maisqucdéjàlc monastèreélaitfait.
Il répondit : « Je ne pouvais moins faire ; je me suis fait violence à « moi-même, car naturellement je n'aime pas à voir des religieuses ; « mais je ne prétends rien leur donner, puisque je ne puis même pas « entretenir celles qui sont à ma charge. » Ainsi nous commençâmes à jouir de faitde la pauvreté que nous professions. Madame Anne nous faisait bien l'aumône, mais avec parcimonie; les autres personnes ne nous assistaient pas, nous voyant logées dans une maison qui était le rendezvous des pauvres, et dont la maîtresse était si généreuse envers tous les couvents et hôpitaux de la ville. On ne pouvait s'imaginer que dans une telle maison nous eussions quelque privation à supporter, et néan-
moins nous en subissions tant, et de si rudes , que souvent nous n'aurions su vivre de ce qu'elle nous donnait, si l'on ne nous eût envoyé du pain et du poisson du couvent des Martyrs, habité par nos pères Déchaussés. Ils en avaient cependant bien peu à leur disposition, victimes, comme tout le monde, de la famine cl de la stérilité qui dévoraient toute l'Andalousie. Nous n'avions pas aussi tout ce qu'il nous fallait pour nous coucher; il nous manquait des couvertures; nous étions réduites à celles que nous avions apportées , qui pouvaient à peine accommoder deux ou trois d'entre nous; nous allions tour-à-tour passer la nuit sur les nattes qui se trouvaient dans le chœur. Le contentement que nous éprouvions de ces mortifications était si pur et si doux, que, pour en jouir, nous cachions nos besoins ; nous avions bien soin de les soustraire à tous les yeux, mais surtout à ceux de notre protectrice, que nous craignions d'importuner. En nous voyant si joyeuses, elle nous prenait pour de bonnes pénitentes , et ne s'inquiétait pas si nous avions besoin de plus qu'elle ne nous donnait.
Nous passâmes dans cet état les sept mois que nous restâmes dans sa maison. Nous reçûmes les visites de personnages importants et de religieux de tous les ordres , qui ne nous parlaient que de la témérité qu'ils trouvaient à essayer de fonder un monastère sans nous être assuré aucune ressource, sans avoir consulté les règles de la sagesse humaine. Nous leur répondions que cet oubli des choses humaines nous rendait plus sensible la jouissance des choses divines; que l'expérience nous avait fait reconnaître combien la providence de Dieu protégeait spécialement nos maisons ; qu'avec cette assurance , non seulement nous ne tremblions pas de commencer, comme nous l'avions fait, mais encore nous ne voudrions pas fonder une seule maison par d'autres moyens, celles ainsi élevées étant, selon nous, les plus stables. On se moquait de. nos discours et du contentement que nous montrions au milieu de notre détresse ; car, pour garder notre clôture , nons étions si contraintes et si gênées, que don Louis de Mercado même, qui demeurait dans la maison, ne nous vit jamais sans voile, et que personne ne nous surprit jamais dévoilées. 11 n'y a rien dans cette observation d'extraordinaire, ni d'étranger à nos habitudes ; mais nous la maintenons, parce que dans cette ville on y faisait une attention toute particulière.
Plusieurs personnes de toutes classes venaient nous demander l'habit ; mais, parmi plus de deux cents qui se présentèrent à cet effet, nous n'en trouvâmes pas une admissible aux termes de nos constitutions. C'était le motif pour lequel nous en renvoyions plusieurs sans nous en expliquer même avec elles ; quant aux autres , nous leur faisions entendre qu'il était raisonnable d'étudier d'abord notre manière de vivre, et de nous donner ainsi le temps de nous assurer de la sincérité des désirs qu'elles nous manifestaient; qu'en outre, nous ne pouvions recevoir personne avant d'avoir trouvé une maison, n'ayant que bien strictement place pour les sœurs venues les premières. Nous cherchions avec cm-
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pressentent une maison à louer ou à acheter, mais toujours en vain.
Pendant tout ce temps, je souffrais une vive douleur de l'abandon où tout ce peuple nous laissait : quand je m'arrêtais à ces réflexions, il me semblait entendre ces paroles de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ à ses apôtres : Lorsque je vous ai envoyés prêcher sans besace et sans souliers, vous a-t-il manque quelque chose? Mon âme répondait : Non certes, avec la conviction bien intime que sa divine Majesté subviendrait à nos besoins tant spirituels que temporels.
Tout nous annonçait le succès; en effet , nous avions des messes et des sermons par les prêtres et les prédicateurs les plus renommés de la ville. Ils prenaient plaisir à nous entendre en confession et à connaître notre genre de vie. Nous ne recherchions point cette célébrité ; niais la foi et la confiance que Dieu m'avait inspirées devenaient de jour en jour plus vives, et ma sécurité s'affermissait, encouragée encore par un é\énement qui m'arriva dès le commencement de mon séjour à Grenade. J'entendis un jour intérieurement, mais d'une manière précise et distincte ce verset : Scapulis suis obumbrabit tibi, et sub pennis ejus sperabis. Je fis part de cette communication intérieure à mon confesseur, le père Jean de la Croix, ainsi qu'au père Jean-Baptiste de Ribeira, de la compagnie de Jésus, auquel je faisais connaître, soit en confession, soit autrement, tout ce qui m'arrivait. Tous deux jugèrent que cette promesse était comme les gages ou les arrhes de la future prospérité de cette fondation , comme la suite l'a prouvé, depuis quatre ans que cette maison est établie. Que le saint nom de Dieu en soit béni! Pendant tout ce temps , les sœurs qui m'avaient accompagnée à Grenade m'assurèrent qu'elles n'avaient jamais été plus vivement occupées de la présence do Dieu, ni ressenti une communication plus intime avec sa souveraine Majesté.
On pouvait s'en assurer en voyant le progrès journalier qu'elles faisaient dans la piété, et celui que leurs exemples faisaient faire aux autres religieuses de Grenade ; car j'appris parle président Don Pierre de Castro que , depuis notre arrivée, les nombreux monastères de femmes de cette ville, même ceux des autres ordres , s'étaient améliorés sensiblement. Outre ces grâces que nous tenions de Notre-Seigneur , nous jouissions d'une très-grande, celle d'avoir la compagnie de la personne sacrée de notre Sauveur au saint-Sacrement de l'autel. Nous pensions sentir sa présence visible et corporelle, et ce sentiment était si général et si habituel , que nous en parlions familièrement entre nous , en avouant que nous n'avions nulle part ailleurs éprouvé de semblables effets du saint Sacrement. Ce qui est fort remarquable, c'est qu'il nous causa cette consolation du premier moment qu'il fut posé , et que plusieurs en jouissent encore jusquà présent, moins sensiblement, il est vrai, que dans les sept premiers mois.
Au bout de ce temps, nous trouvâmes une maison louée pour nous , où vous nous introduisîtes fort secrètement; car vous étiez venu exprès
de Baessc pour disposer le plus commodément possible ce petit logement. Nous y entraînes sans que le propriétaire sût quelle destination nous voulions lui donner; le locataire s'était en allé fort à propos. Nous ne pûmes nous procurer d'autre logement que dix mois après, lorsque Notre-Seigncur inspira à quelques-unes des plus nobles et des plus riches demoiselles de Grenade le désir de prendre secrètement notre habit, par le conseil de leurs confesseurs, et sans l'agrément de leurs parents , qui ne voulurent jamais consentir à leur laisser adopter une règle si sévère.
Nous donnâmes donc dans peu de jours l'habit à six religieuses, avec grande solennité , au vif déplaisir des parents , et même avec quelque bruit dans la ville : on s'effrayait d'entrer dans notre ordre , et les parents gardaient leurs filles avec une extrême vigilance, parce que le père et la mère de la sœur Marianne de Jésus, la première reçue, étant morts peu de temps après son entrée , on fit courir le bruit que le chagrin les avait tués; mais je vous assure que rien ne put jamais faire soupçonner que cette sœur eût à se repentir de son entrée en religion; au contraire, elle en témoigne une extrême satisfaction, et en rend chaque jour grâces à Dieu. Elle, ainsi que toutes celles qui furent reçues depuis , ne montrent que du contentement.
Lorsqu'elles firent profession , nous essayâmes d'acheter, au moyen de leurs douaires, une maison convenable; nous entraînes en marché, pour plusieurs, il y eut même des conventions écrites; mais toujours sans résultat, jusqu'à ce que nous résolûmes d'acheter celle du duc de Sessa. Tant de difficultés en entravaient la vente, que l'on pouvait regarder comme une folie d'y songer, et tout le monde qui en entendait parler portait le même jugement, bien que cette maison fût la plus convenable et la mieux située de Grenade.
Je résolus d'entreprendre cette acquisilion, et je parlai d'acheter cette maison. 11 y avait plus de deux ans que la sœur qui me sert de secrétaire (et que je ne vous nomme point, la lettre vous la faisant connaître) m'avait assuré avoir eu trois fois des révélations de Notre- Seigneur à ce sujet ; sa divine Majesté lui avait fait autant de fois connaître que le couvent serait érigé dans la maison du duc de Sessa. Cette assertion était si positive ; que rien ne pourrait en empêcher l'effet. La prédiction s'est accomplie, comme vous le savez, et nous demeurons dans cette maison. Anne de Jésus.
On trouve dans les additions à la Vie du père Louis Bertrand un paragraphe ainsi conçu :
La bienheureuse mère Thérèse de Jésus, fondatrice des Carmes déchaussés et des Carmélites déchaussées, cruldevoir le consulter dans les premières années où elle commença à établir la vie retirée et solitaire de son ordre, avec plusieurs personnes pieuses, et particulièrement avec le père Bertrand, auquel elle envoya une lettre pour lui communiquer
son projet et les révélations qu'elle avait eues à ce sujet. Le père Louis recommanda à Dieu, en ses oraisons et sacrifices, les bonnes intentions de la consultante , et , trois ou quatre mois après, lui répondit en ces termes :
« Ma mère Thérèse , j'ai reçu votre lettre , et l'affaire sur laquelle « vous me demandez mon avis étant du service de Notre-Seigneur, j'ai « voulu la lui recommander en mes pauvres oraisons et sacrifices : c'est « ce qui m'a fait tant retarder ma réponse. A cette heure, je dis, au nom « du même Seigneur, que vous preniez courage dans une si haute en- « treprise; car Dieu vous aidera et vous favorisera, et je vous certifie « de sa part qu'avant cinquante ans votre religion sera une des plus " illustres qui soient en l'Église de Dieu, lequel vous garde , etc. »
De Valence.