LETTRE PREMIÈRE
A DOM LAURENT DE CEPÈDE, FRÈllE DE LA SAINTE.
Elle lui rend grâce» d'une somme considérable qu'il lui avait fait tenir dans le temps qu'elle était le plus embarrassée pour la fondation du couvent de Saint- Joseph d'Aviia, le félicite sur le dessein qu'il avait de se retirer du monde, et lui rend compte de l'étal actuel de sa famille en Espagne
30 décembre 15G1. — Que l'Esprit saint soit toujours avec vous, mon cher frère, et vous récompense de la grande diligence que vous avez apportée à nous secourir tous ; j'espère que parla vous gagnerez beaucoup devant le Seigneur; en vérité la nécessité où se trouvaient tous ceux à qui vous avez envoyé de l'argent était telle, que ce secours ne pouvait leur venir plus à propos. J'en ai eu en mon particulier une grande consolation : c'est Dieu sans doute qui vous ainspiré de me faire tenir une si grosse somme ; car pour une pauvre petite religieuse telle que moi , qui , grâce à Dieu , tiens à honneur de porter un habit rapiécé, c'était assez de ce que j'avais déjà reçu par les mains de messieurs Jean-Pierre d'Espinose et Varone (je crois que c'est le nom de l'autre marchand) pour me fournir le nécessaire pendaut quelques années.
Mais, comme je vous l'ai déjà écrit plus au long, j'avais grand besoin de ce secours pour l'affaire que j'ai entreprise par des motifs auxquels je n'ai pu me refuser, Dieu me les ayant inspirés. Je n'ose m'expliquer ici plus clairement ; je vous dirai seulement que des personnes saintes el savantes me croient dans l'obligation de bannir toute timidité , et de faire tout ce que je pourrai pour la réussite de cette affaire. Il est question, comme je vous l'ai marqué, de la fondation d'un monastère où il n'y aura que treize religieuses, sans que le nombre en puisse être augmenté, qui garderont une perpétuelle clôture, ne parleront à personne que le voile baissé, et s'adonneront principalement à l'oraison et à la mortification. J'entrerai dans un plus grand détail dans la lettre que je vous écrirai par M. Antoine Moran, quand il partira d'ici.
Madame Guiomar, qui vous écrit la lettre ci-jointe, me prête la main dans cette entreprise. Elle est venve de, dom François d'Aviia, qui était de la maison de Sobralèque , et que vous avez connu. Il y a neuf ans
(I) C'était l'usage de la Sainte de meure le nom de Jésus à la tête de toutes ses lctin-s. Il suflit que nous en prévenions pour être dispensés de le lépéier à chaque leitrc.
que son mari est raorl; celait un homme fort riche (1); et indépendamment du bien qu'il lui a fait, elle a encore par elle-même un revenu fort honnête. Quoiqu'elle n'eût que vingt-cinq ans lorsqu'elle est demeurée veuve, elle n'a pas eu envie de se remarier; elle a mieux aimé s'attacher à Dieu, et l'on peut dire que c'est une dame fort spirituelle. Nous sommes si étroitement unies depuis plus de quatre ans, que je l'aime plus que si elle était ma propre sœur. Elle m'est assurément d'un grand secours , puisqu'elle me laisse disposer d'une grande partie de son revenu; mais comme elle est à présent sans argent, je n'aurais jamais pu acheter et bâtir une maison, si la Providence n'y avait pourv u ; d'ailleurs j'ai reçu par avance les dots de deux filles, qui m'ont servi à acheter secrètement la maison ; mais il y avait bien des réparations et des changements à y faire, et je n'avais pas pour cela le premier sou; dans la confiance cependant que Dieu y pourvoirait, puisque c'est sa volonté que cette œuvre s'accomplisse , j'avais toujours commencé par faire marché avec les ouvriers, ce qui semblait une grande folie, et il est arrivé que Dieu vous a inspiré de venir à mon secours dans mon plus grand embarras. Ce qui m'a même surprise davantage , ce sont les quarante écus que vous avez ajoutés à la somme, et qui m'auraient fait faute. Je crois fermement que je dois cette assistance à l'intercession de saint Joseph , qui sera le patron de cette maison ; et je suis persuadée qu'il vous rendra votre charité. On travaille encore actuellement à mettre la maison en état; elle est pauvre et petite, mais la vue en est belle, et le terrein qu'elle renferme est spacieux.
On est allé à Rome pour les bulles ; car ce couvent , quoique de l'ordre duCarmel , sera sous l'obéissance de lévèque. Les filles qui doivent y entrer sont toutes des sujets choisis, des modèles d'humilité, de pénitence et d'oraison. Ainsi j'espère que tout ceci tournera à la plus grande gloire de Dieu, si nous en venons à bout, comme je n'en doute pas. Recommandez-lui , s'il vous plait, cette affaire ; je compte , moyennant sa grâce , qu'elle sera terminée avant le départ d'Antoine Moran.
Il m'est venu voir, et sa visite m'a fait grand plaisir; il m'a paru homme de mérite, franc et intelligent, et m'a appris de vous des particularités bien consolantes. Je regarde comme une des plus grandes grâces que Dieu m'ait faites, de vous avoir fait comprendre le néant du monde, et de vous avoir inspiré le dessein de vous retirer. Que je suis contente, mon cher frère, de savoir que vous prenez le chemin du ciel ; c'est ce que je désirais le plus d'apprendre , et jusqu'à présent cela m'avait donné de grandes inquiétudes. Gloire soit rendue à celui qui est l'auteur de tout bien , et qu'il vous fasse la grâce d'avancer toujours de plus en plus dans son service. Puisque la récompense qui nous attend doit être sans mesure , nous ne devons pas nous arrêter en che-
(I) Le texte dit : Qui avait un million de rente, ce qui s'entend de maravedis, el revient à 6,'260 I de noue monnaie. On était fort riche dans ce temps-là avec ce revenu.
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min; il faut, au contraire, aller toujours en avant, et faire au moins quelques pas chaque jour avec ferveur, en sorte qu'il paraisse que nous sommes à la guerre (comme c'est la vérité), et que nous ne voulons ni nous reposer ni rien négliger que nous n'ayons remporté la victoire.
Tous ceux dont vous vous êtes servi pour faire passer ici vos fonds se sont acquittés fidèlement de la commission; mais Antoine Moran s'est signalé par dessus tous; non seulement il a trouvé moyen de vendre l'or à plus haut priv, et sans frais, comme vous verrez ; mais il a pris la peine de venir ici lui-même de Madrid pour en apporter l'argent, quoiqu'il ne fut pas en trop bonne santé. Ce n'était pourtant qu'une indisposition passagère, et il se porte mieux présentement ; j'ai reconnu qu'il vous est fort attaché. Il a aussi apporté avec un trèsgrand soin l'argent de Varone. Je suis également contente de Rodriguez, qui est venu ici avec lui ; je lui donnerai une lettre pour vous, en cas qu'il parte le premier; Moran m'a montré celle que vous lui avez écrite; croyez, comme je le crois moi-même, que l'empressement que vous avez eu à me secourir ne vient pas seulement de votre charité, mais qu'il vient encore d'une inspiration particulière de Dieu.
Ma sœur dona Marie (1) m'envoya hier la lettre ci-jointe pour vous la faire tenir. Elle doit m'en envoyer une autre quand elle aura reçu l'argent; ce secours lui est venu bien à propos. C'est une bonne chrétienne, que son mari en mourant a laissée dans de grands embarras ; ses enfants seraient ruinés, si monsieur d'Ovaillé s'avisait de vouloir les plaider. L'objet n'est pourtant pas aussi considérable que celui-ci se le figure, quoiqu'au fond on ait mal fait de vendre l'béritage et d'en dissiper l'argent ; mais feu monsieur de Gusman, à qui Dieu fasse miséricorde, ne laissait pas d'avoir ses raisons; et la justice lui avait donné gain de cause, je crois pourtant assez mal à propos. Quoi qu'il en soit, je ne puis souffrir qu'on veuille aujourd'hui revendiquer un bien que feu mon père a vendu, et d'autant plus que ma sœur dona Marie serait bien en peine, si on revoyait le procès que son mari a gagné. Dieu me préserve de ces vues intéressées, qu'on ne peut remplir qu'en faisant tort à ses parents ; mais c'est ainsi qu'on se gouverne dans ce monde en matière d'intérêt, et ce serait merveille de voir le père et le Gis s'accorder ensemble, ou le frère avec le frère. Aussi les poursuites de monsieur d'Ovaillé ne m'ont-elles point surprise, je suis même étonnée qu'il les ait suspendues pour l'amour de moi. Il me paraît être d'un fort bon naturel ; mais en cette matière je ne voudrais pas m'y fier, et je serais d'avis , quand vous lui enverrez les mille écus , que cette somme ne lui fût remise qu'à condition qu'il s'engagera par écrit à en remettre la moitié à sa belle-sœur, le jour même qu'il recommencera ses poursuites.
(1) Dona Marie de Ccpcde , sœur de la Sainte, avait été mariée à dom Mariin de Cusman.
Les maisons de Jean de Centure ne sont pas encore vendues; niais feu monsieur de Gusman en avait déjà touché trois cent mille maravedis qu'il est juste de rendre à monsieur d'Ovaillé , moyennant quoi , et avec, les mille écus que vous devez lui envoyer, il sera fort à son aise, et en état de vivre ici. Il est quant à présent assez mal dans ses affaires , et sans quelque secours il lui serait impossible de s'y établir; tout ce qu'il pourrait faire , ce serait d'y venir de temps en temps : encore y ferait-il une assez mince figure.
Ma sœur dona Juana (1) est assez bien mariée. Elle a acquis tant de mérite, et a si bien su s'attirer l'estime générale de tout le monde, qu'il y a de quoi en louer Dieu. C'est une âme vraiment angélique. Je suis moi la plus méchante de toutes, et je ne mériterais pas , vu le peu que je vaux, que vous m'avouassiez pour votre sœur. Je dis ceci dans la sincérité de mon cœur, et je ne conçois pas sur quel fondement on m'aime tant. Pour revenir à dona Juana, elle a essuyé mille traverses, et les a supportées avec une constance admirable. Si vous pouviez, mon cher frère, sans vous incommoder, lui envoyer quelque chose, ne différez pas de le faire, quand ce serait peu à la fois.
Vous verrez par les lettres qu'on vous écrit l'emploi qu'on a fait de votre argent. ïoribie et son mari étant morts tous deux, on a donné ce que vous leur aviez destiné à leurs enfants, et cela leur a fait grand bien , car ils sont fort pauvres. J'ai fait dire toutes les messes que vous avez demandées, je crois même qu'elles étaient dites avant que l'argent arrivât; elles ont été dites à l'intention que vous avez marquée, qui m'a fort édiûée, et j'en ai chargé les plus saints prêtres que j'ai pu trouver. J'ai expédié toutes ces affaires dans la maison de madame Guiomar, où je me trouve fort à mon aise , et d'autant plus que je vis avec des personnes qui me parlent souvent de vous. Si vous voulez savoir comment cela est arrivé, c'est qu'une fille de cette dame , qui est religieuse dans notre maison de l'Incarnation , a eu la permission de sortir, pour venir voir sa mère , et le père provincial m'a ordonné de lui servir de compagne. Je suis ici beaucoup plus libre pour tout ce que j'ai envie de faire , que je n'étais chez ma sœur. Nous ne nous entretenons que de Dieu, et nous vivons dans un grand recueillement ; j'y resterai jusqu'à ce que le père provincial en ordonne autrement; mais je voudrais bien qu'il m'y laissât encore quelque temps , parce que j'y ai plus de commodité pour négocier l'affaire dont je vous ai parlé un peu plus haut.
Venons présentement à madame Juana (2), ma très-chère sœur; quoique je la nomme ici la dernière , elle ne tiajit assurément pas la dernière place dans mon cœur, et je suis bien aise de vous dire que je prie Dieu d'aussi bon cœur pour elle que pour vous ; trouvez bon que je lui fasse mille très-humbles remercîments de toutes les bontés qu'elle a
(I) Dona Juana d'Aliuniade était une autre sœur de la Sainte.
(ï) Dom Laurent de Cepède avait épousé dona Juana de Fuentes et Gusman.
pour moi ; je no sais comment les reconnaître , si ce n'est en recommandant noire petit bon homme, comme je fais tous les jours, aux. prières des bonnes âmes que je connais, telles que le père Pierre d'Alcantara, les pères Jésuites (1), et plusieurs autres personnes que Dieu sans doute exaucera. Plaise à sa divine Majesté le rendre encore meilleur que ses père et mère ; ce sont des personnes vertueuses , mais je demande encore quelque chose de plus pour lui. Entretenez-moi toujours, je vous prie, dans vos lettres, de la bonne union qui règne entre vous et votre chère femme; rien ne peut me faire tant de plaisir.
Je crois vous avoir marqué que je vous ferai tenir par la voie d'Antoine Moran , une copie collationnée des lettres exécutoires, soyez bien sûr que je n'y manquerai pas. Elles sont dressées tout au mieux , à ce que l'on dit. Si cette copie n'arrivait pas à bon port, je vous en enverrai une autre, et je continuerai jusqu'à ce que je sache qu'elle vous soit parvenue. Si on ne vous l'a pas envoyée plus tôt, c'est par le caprice de quelqu'un, que je ne veux pas nommer, qui s'y est opposé. Je vous enverrai aussi, par la même commodité, quelques reliques dans un reliquaire qui n'est pas d'un grand prix. Je ne puis assez remercier ma chère sœur de son magnifique présent; c'est dommage que je ne porte plus d'or sur moi; caria figure est si bien faite que j'aurais eu toutes les envies du monde de la garder. Je prie Dieu de vous conserver longtemps l'un et l'autre, et de vous combler de ses bénédictions dans l'année nouvelle où nous allons entrer, étant plus véritablement que personne,
Mon cher frère,
Votre très-humble servante
Dona Thérèse d'Aiilmade.
C'est aujourd'hui la surveille du premier jour de l'année 1562.
Je me suis amusée si longtemps avec Antoine Moran. qu'il était déjà tard quand j'ai commencé cette lettre. Je vous en dirais davantage, mais il veut s'en retourner demain, et je garde le reste pour quand je vous écrirai par la voie de mon cher dom Jérôme (2). Ainsi il n'y a pas grand inconvénient que celle-ci soit si pressée. Ne manquez pas, je vous prie, de lire toutes mes lettres; ce que j'ai fait de mieux cette fois-ci, c'est de m'être servie de bonne encre; mais je vous écris si précipitamment, et, comme je vous dis, il est si tard, que je ne puis relire ma lettre ; ma sauté est meilleure qu'à l'ordinaire, je souhaite que la vôtre soit parfaite, tant pour l'âme que pour le corps. Si je n'écris point à messieurs Ferdinand et Pierre d'Ahumade, c'est que le temps me manque; mais j'aurai cet honneur-là incessamment. Il est bon de vous dire que des personnes d'une grande piété, et qui savent le secret de l'affaire en question, ont regardé comme un miracle que vous m'ayez envoyé une si grosse somme, et si à propos. J'espère que si par la suite il m'en
(1) Le texte dit Tliéatins.
(2) C'était un autre frère de la Sainte.
faul davantage , Dieu vous touchera !e cœur, cl vous inspirera de m'assister, quand vous n"y seriez pas naturellement disposé.
REMARQUES
Dom Laurent de Cepède, frère de la Sainte , demeurait, lors de celle lettre, aux Indes-Occidentales, dans la ville des Rois, autrement appelée Lima, qui est la capitale Ju Pérou dans l'Amérique-Méridionale, 11 parait, par le détail qu'elle lui fait au sujet de ses sœurs, qu'elle avait éié très-longtemps sans lui écrire. Elle dit, dans ses Fondations, qu'il demeura dans ce pays plus de trente-quatre ans. La Sainte était pour lors tout occupée de la Fondation du couvent de Saint-Joseph d'Avila, qui fut la première maison de la réforme, et elle venait de recevoir de son frère une somme d'argent qui l'avait mise en état d'achever son entreprise, sans quoi elle eût été contrainte de l'abandonner. Le P. Pierre d'Alcaniara, dont elle parle ici, est celui-là même que l'Église a mis depuis au nombre des saints; il était de l'ordre des Recollets. 11 fut un des directeurs de la Sainte.
La Sainte, en parlant ici des Jésuites, les nomme Théalins, se conformant en cela- à l'usage d'Espagne, où on leur donne ce nom, parce que, lorsque les Jésuites vinrent d'Italie s'établir en Espagne, Févêque de Théaii, qui a depuis élé pape sous le nom de Paul IV, fit la fondation des Théalins; et, comme ces deux religions ont à peu près la même profession, c'est ce qui a causé en Espagne celte équivoque.
Madame Guiomar, à qui la Sainte était si attachée, se nommait Guiomar d'L'Iloa; elle était native de Tore, et d'une des plus nobles familles de celle ville. Cette pieuse dame contribua plus que personne à la fondation du monastère de Saint-Joseph d'Avila, par ses conseils, son crédit et ses libéralités.