‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 69 sur 201 · DE SES DIRECTEURS · texte numérisé non relu

DE SES DIRECTEURS

Elle lui envoie les mémoires de sa vie qu'il lui avait ordonné d'écrire.

La grâce du Saint-Esprit soit toujours avec vous, mon révérend père.

An. 1568, au commencement. — Il n'y aurait, je crois, pas grand mal à vous exagérer un peu ce que je fais par complaisance pour vous, ne fût-ce que pour vous engager à prier Dieu pour moi avec plus de ferveur. Je l'ai bien mérité, et vous seriez le premier à en convenir, si tous saviez ce que j'ai souffert à me rappeler mes misères , et à les voir sur le papier. Il est pourtant vrai que j'ai eu plus de répugnance à écrire les grâces que j'ai reçues de Notre-Seigneur , que les offenses que j'ai commises contre sa divine Majesté.

Je me suis beaucoup étendue, comme vous me l'avez ordonné; mais je compte sur la promesse que vous m'avez faite de déchirer ce qui ne vous paraîtra pas bien. Je n'avais pas encore achevé de relire mon ouvrage , quand on est venu le prendre de votre part ; ainsi vous y pourrez trouver bien des endroits où je me suis mal expliquée , et d'autres où je me serai répétée. J'ai eu si peu de temps à moi pour y travailler , que je n'ai pu revoir à mesure ce que j'écrivais.

Je vous prie , mon révérend père, de le corriger, et de le faire transcrire, en cas qu'on l'envoie au père-maître d'Avila, de crainte qu'on

ne reconnaisse mon écriture. J'ai grande envie qu'on le lui fasse voir, et c'a été mon intention dus le moment que je m'y suis mise. Je serai contente s'il trouve que je suis dans le bon chemin; je croirai pour lors avoir fait tout ce qui dépendait de moi.

Disposez de tout ainsi qu'il vous plaira, et considérez que vous êtes oblige d'assister celle qui vous ouvre ainsi son âme. Tant que je vivrai, je prierai Dieu pour vous. Hâtez-vous donc de le servir, pour vous mettre à portée de m'aider aussi de votre côté. Vous verrez dans ces Mémoires ce que l'on gagne à se donner tout entier (comme vous avez commencé de faire) à celui qui se donne à nous sans mesure. Qu'il soit béni à jamais. J'espère de sa miséricorde que nous nous verrons un jour dans le ciel , où nous connaîtrons mieux qu'ici le prix des grâces qu'il nous a faites, et où nous le bénirons éternellement.

Je suis avec autant de respect que de reconnaissance ,

Mo» révérend père,

Votre indigne et très-soumise servante

TUÉRÈSE DE JÉSDS.

REMARQUES

Celle lettre se trouve imprimée avec les œuvres de la Sainte à la fin du livre de sa Vie. Le |ère Pierre Ibagnez, dominicain, àqui elle est adressée, fut le premier qui , comme son confesseur, lui commanda d'écrire sa vie, après qu'elle lui en eut fait le récit.

On a île plus l'obligation à ce savant et vénérable religieux , d'avoir fait prendre à la Sainte la dernière résolution de travailler à la réforme. Voici comme la chose se passa . suivant que nous l'apprenons des chroniques de l'ordre. La Sainte était un jour dans une chambre du couvent de l'Incarnation, à s'entretenir avec madame Guiomar d't'lloa et mademoiselle Marie d'Ocampo sa nièce, depuis religieuse au couvent de Saint-Joseph. Après avoir longtemps raisonné sur les difficultés qui se rencontraient dans l'exécution de cette entreprise, elles convinrent de se conduire suivant lavis du père Pierre Ibagnez. 11 faut observer que le confesseur de la Sainte, qui était alors le père Dallazar Alvarez, regardait la chose comme impraticable, et lui avait même conseillé de n'y plus penser. L'affaire ayant donc été communiquée au père Ibagnez, à qui l'on ne lit point mystère du sentiment du confesseur, il demanda huit jours pour se consulter avec Dieu. Il revint au bout de ce terme, et encouragea fortement la Sainte à suivre son projet; mais la Sainte, pour n'avoir pas à se reprocher d'avoir agi contre le sentiment de son confesseur, ne voulut faire aucune démarche qu'après qu'elle eût obtenu sa permission.

Je ne suis point étonné que le père Alvarez regardât comme impossible une entreprise aussi difficile ; il ne manquait pas de bonnes raisons pour appuyer son sentiment. Je ne m'étonne pas non plus (pie le père Ibagnez, dont Dieu avait éclairé l'esprit, en ait jugé tout différemment : mais ce qui m'étonne, e'est de voir trois femmes , une religieuse, une veuve, et une jeune personne du siècle, s'assembler pour délibérer sur les moyi ns de réformer un aussi grand ordre que celui du Mont Carmel, qui était alors rempli de vieillards respectables, de savants personnages et de saints religieux. Les chroniques disent que la nièce de la Sainte lui offrait mille écus pour l'encourager, et que madame Guiomar lui promettait de l'aider de tout son pouvoir. Qu'étaitce que mille écus, et que le pouvoir d'une veuve pour une entreprise de cette importance?

Si toutes les universités du monde s'étaient alors réunies , et qu'elles eussent fixé leur attention sur ces trois femmes raisonnant ensemble , quel est le savant qui n'eût pas dit qu'elles étaient folles? Cependant Dieu fit éclater sa sagesse et sa puissance par le moyen de cette petite assemblée, et il s'en servit pour élever le grand édifice de la réforme. C'est ainsi qu'il se plaît à employer les sujets les plus faibles pour renverser les plus forts, suivant les paroles de l'Apôtre : Infirma elcgitDcus ut con'umial (01 lia.

Le père Pierre Ibagnez n'encouragea pas seulement la Sainte à entreprendre la réforme de l'ordre du Mont-Carmel, mais il l'assura très-positivement qu'elle en viendrait à bout. Voici comme elle s'en explique elle-même (chap. 35 de sa Vie) : Ce saint religieux dominicain n'était cependant vas moins assuré que moi queCaffaire réussirait; et parce que je n'en voulais point entendre parler, de peur tic désobéir à mon confesseur, il traitait seulement avec mon amie. Ils écrivirent à Rome de concert , et disposèrent toutes choses sans m'en parler.

Dans un autre endroit (chap. 58 de sa Vie), la Sainte parle ainsi de ce père : Je vis une fois la sainte Vierge qui le couvrait d'un manteau blanc; elle médit que celait pour le récompenser du service qu'il lui avait rendu en procurant l'établissement de cette maison (la Sainte entend parler du couvent de Saint-Joseph-d'Avila) , et pour marque qu'il conserverait la pureté de son âme jusqu'à la fui. Il n'y a pas à douter de la vérité de cite prédiction ; car il mourut peu d'années après en odeur de sainteté, après avoir mené une vie toute pénitente. J'ai appris d'un religieux qui se trouva présent à sa mort, qu'un peu avant de rendre l'esprit, il lui dit que saint Thomas était auprès de lui. Il avait tant de goût pour l'oraison, qu'étant à l'extrémité il ne pouvait se dispenser delà faire, quoiqu'il fit Ce qu'il pût pour s'en distraire, à cause de son extrême faiblesse; et il m'écrivit même sur la fin de sa vie, pour me demander quelque remède aux longs ravissements dans lesquels il avait coutume de tomber malgré lui, en sortant de dire su messe. Mais enfin JSolre-Seigneur te récompensa de tout ce qu'il avait fait pour lui.

Ce fut donc par l'ordre du père Pierre Ibagnez que la Sainte éerhit sa vie pour la première fois; mais, dix ans après, le père Gareia de Tolède, aussi Sun confesseur, et religieux dominicain, homme fort pieux et fort savant, lui lit recommencer son ouw'age qu'elle distingua pour lors par chapitres avec des augmentations.

Ce fut dans le temps de la fondation de Malagon, que les Mémoires de la vie de la Sainte furent envoyés au père maître Jean d'Avila, comme la Sainte l'axait désiré; or celte fondation est* du dimanche des Hameaux de l'année 1568; et la présente lettre est évidemment antérieure à cet envoi; mais comme elle ne doit pas être antérieure de beaucoup, c'est ce qui fait penser que la Sainte l'écrivit au commencement de l'année 1508.

A LA TRÈS ILLUSTRE MADAME LOUISE DE LA CERDA, FONDATRICE DES CARMÉLITES DÉCHAUSSÉES DE MALAGON.

Elle lui rend compte de l'état de sa santé, et lui demande son entremise pour une nouvelle fondation.

Dieu soit avec vous, madame.

1568. Décrmb. — Je n'ai ni le temps ni la force de beaucoup écrire, aussi ne le fais-je de ma main que pour très-peu de personnes. J'ai eu cependant l'honneur de vous écrire il n'y a pas longtemps. Ma santé est tout à fait dérangée dans ce pays-ci ; je me trouve beaucoup mieux auprès de vous. Ce n'est pas qu'on ne me voie ici de fort bon œil, Dieu merci ; mais comme mon cœur est où vous êtes , je voudrais bien aussi y être de corps.

Que vous semble, madame, de la manière dont Dieu conduit toutes choses pour ma satisfaction? Que son saint nom soit béni d'avoir bien voulu remettre nos intérêts entre les mains de personnes qui sont si fort affectionnées à son service ! Je crois qu'elles feront en ceci une œuvre qui lui sera bien agréable. Pour l'amour de Dieu, madame, tâchez d'obtenir la permission. Je serais d'avis qu'on ne me nommai s. TH. ii. la

point au gouverneur, cl qu'on se contentât de la lui demander simplement pour une maison de carmélites déchaus; ces, en lui représentant le bien que font nos religieuses dans les lieux de leur établissement; e"est du moins ce qu'on peut dire à juste litre de notre maison de Malagon, dont Dieu soit loué. La permission une fois obtenue, vous verrez bientôt arriver votre servante; car il semble que Dieu ne veut pas que nous nous séparions. Plaise à sa bonté qu'il nous en arrive de même dans son paradis, et que nous nous y trouvions avec tous vos messieurs , aux prières de qui je me recommande instamment. Donnez-moi de vos nouvelles; vous êtes bien paresseuse à me faire cet bonncur-là. Nos sœurs vous présentent leurs respects. Vous ne sauriez croire les pardons et les indulgences que nous avons trouvées pour les fondations de notre ordre. Elles sont sans nombre. Que Notre-Seigneur vous accompagne.

Je suis avec :tn L:mt de respect que de reconnaissance, madame ,

Voire indigne servante,

Thérèse de Jésus, carmélite.

C'est aujourd'hui la fête de sainte Luce.

Madame Louise de la Corda, à qui celte lettre esi adressée, était femme d'Arias Pa'rdo, Seigneur de Malagon, de qui descendent les marquis de Ma lagon d'aujourd'hui. ( . gentilhomme était neveu du cardinal don» Juan Tahère, archevêque de Tolède, in |iiis)leur général el gouverneur des royaumes d'Espagne, homme d'un si grand n éi ie, que l'empereur Charles-Quint dit en apprenant sa morl:Je perd* ">' vieillard qui maintenait mes étatt en paix.

Madame de la Cerda était grande amie de la Sainte et sœur du dur de Medina-Cœli qui avait relire la Sainte chez lui pendant plusieurs jouis, lorsqu'elle attendait ses dépêches de Rome pour la fondation du couvent de Sairît-Joseph-d'AvJa, étant encore simple religieuse dans celui do l'Incarnation. On ne gardait point alors la clôture comme on tait aujourd'hui, depuis le bref de Pic V.

Celte lettre est surtout remarquable par le merveilleux laconisme qui y règne (1); trois paroles y font une phrase entière. La Sainte se serrait le plus qu'elle pouvait, pour dérober moins de temps à ses occupations; et cela lui coûtait moins qu'à un autre, par la grande connaissance qu'elle avait de sa langue. Je n'ai point vu de style épisiolaire comparable au sien, si ce n'est celui de la reine Isabelle do Castille, dont le père Josej h de Siguença nous a conservé <leu\ lettres dans son Histoire de

l'ordre de S. Jérôme, toutes deux adressées à d Ferdinand do Talavère, archevêque

de Grenade; confesseur de celte grande princesse.

Il parait par celle lettre que la Sainte était alors à Valladolid, et qu'elle projetait la fondation de Tolède, où demeurait madame de la Cerda. Elle la prie de ne pas demander la permission pour elle, nommément à cause des ennemis personnels qu'elle avait alors, el dans la crainte que son nom no nuisit à l'affaire. Le gouverneur dont i lie parle était apparemment celui de l'archevêché, c'est-à-dire celui qui gouvernait en l'absence do dom Barthélémy de Carence cl Mirande de l'ordre de S. Dominique, alors archevêque de Tolède. Ce prélat était pour lors à Home, où il mourut en 1570, dans le couvent de la Minerve, après que Dieu eût éprouvé sa patience par une prison de cinq années.

On voit par le livre des fondations que la Sainte n'arriva à Tolède qu'au mois de mars 1500, la veille de l'Annonciation. Ainsi le jour de sainte Luce, où elle écrivit colle lettre, devait être do l'année liitiS.

(1) Ce n'est que dans le texte que ce laconisme est sensible.

Page 1