A MADEMOISELLE ISABELLE CHIMÈNE, A SÉGOVIE
La Sainte ta fortifie dans le dessein qu'elle avait de se (aire carmélite, et lui donne son
agrément.
Entre 1570 et 1573. — Que l'Esprit saint soit toujours avec vous, mademoiselle , et vous fasse la grâce de comprendre combien vous êtes redevable au Seigneur. C'est en éclairant votre âme de sa divine lumière qu'il vous a fait souhaiter d'échapper aux affreux périls qui vous environnent, je veux dire la jeunesse, les grands biens et la liberté. C'est par sa miséricorde que la pénitence, la clôture et la pauvreté, tous objets qui inspirent ordinairement l'horreur et l'épouvante, n'ont fait d'autre impression sur vous que de vous donner une haute idée des biens célestes, et un souverain mépris pour les biens trompeurs et dangereux de ce monde ; Dieu en soit béni à jamais. Il ne m'en faut pas davantage pour me persuader que vous êtes un excellent sujet, que vous avez les qualités requises pour entrer dans notre saint ordre, et que vous serez une digne fille de la sainte Vierge. Dieu vous fasse la grâce d'avancer toujours dans vos saints désirs , et dans la pratique des bonnes œuvres, en sorte que je n'aie que des grâces à rendre au père Jean de Léon. Son témoignage me suffit, je n'ai pas besoin d'une plus ample information , et j'ai si fort dans l'esprit que vous serez un jour une grande sainte, que je ne voudrais d'autre caution que vous-même.
Je prie Dieu de vous rendre l'aumône que vous avez résolu de faire au couvent où vous entrerez. Elle est considérable , et c'est pour vous un grand motif de consolation de suivre si exactement le conseil du Seigneur, en vous donnant à lui sans réserve , et tout ce que vous possédez aux pauvres, pour l'amour do lui. Il est vrai qu'à la vue de tant de grâces que vous avez reçues de sa miséricorde , vous ne pouviez moins faire pour lui marquer votre reconnaissance; mais aussi c'est beaucoup faire que de faire tout ce qu'on peut; et sans doute ce Dieu puissant, qui n'est jamais en reste, récompensera votre zèle par de nouveaux bienfaits.
Puisque vous avez vu nos constitutions et notre règle, il ne me reste rien à vous dire, sinon que vous pouvez vous rendre dans relie de nos
2i2 lettre vin.
maisons qui vous conviendra le mieux, si vous persistez dans votre résolution. C'est le moins que je puisse faire pour le père Jean de Léon, que de vous en laisser le choix. La vérité est que je serais charmée que vous prissiez l'habit dans le couvent où je serais, parce que j'ai grande envie de vous connaître. Mais je remets le tout entre les mains de Dieu , et le prie d'en ordonner pour sa plus grande gloire. Je suis avec respect ,
Mademoiselle,
Votre indigne servante ,
Thérèse de Jésus , carmélite.
REMARQUES
Cette demoiselle prit depuis l'h iliit dans le couvent de Sala manque, et son nom de religion fut Isabelle de Jésus. Celait une excellente religieuse; elle accompagna la Sainte à la fondation de Ségovie, lieu de sa naissance , d'où elle passa à Palence en qualité de prieure.
Rien n'annonce la daté de cette letlre; tout ce qu'on en peut dire, c'est qu'elle a du être écrite postérieurement à la fondation de Salarnanque , puisque celle demoiselle y prit l'habit; et plus d'un an avant la fondation de Ségovie, puisqu'elle suivit la Saint.» en celte dernière ville avant que les carmélites y fussent établies, et qu'il faut prendre le temps de la postulation et du noviciat. Or la Fondation de Salarnanque est du l" novembre 1570, et celle de Ségovie est du 19 mars 157-i. C'est donc entre la fin de l'année 1570 et le commencement de l'année 1575 qu'il faut placer celte lettre; ce qui fait un espace d'environ deux ans.
AU RÉVÉREND PÈRE DOMINIQUE BAGNES, DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE, L'UN DE SES CONFESSEURS.
La Sainte lui rend compte de l'excellente vocation d'une fille qu'il l'avait priée de recevoir sans dot, et lui donne quelques avis.
La grâce du Saint-Esprit soit toujours avec vous et avec moi , mon révérend père.
1574. — Je ne suis plus étonnée des grandes choses qu'on entreprend pour l'amour de Dieu , puisque l'amitié que j'ai pour le père Dominique est capable de me faire trouver bon tout ce qu'il trouve bon, et de me faire vouloir tout ce qu'il veut. Je ne sais pas trop où aboutira cet enchantement.
Nous sommes extrêmement contentes de votre Grise; elle est tellement ravie de joie depuis qu'elle est entrée ici , qu'elle nous fait bénir Dieu à chaque instant de l'avoir reçue. Je crois que je n'aurai jamais le courage d'en faire une sœur du voile blanc , surtout voyant ce que vous avez fait pour elle. J'ai résolu de lui faire apprendre à lire, et, suivant le progrès qu'elle fera , nous nous déterminerons.
Elle a pénétré ma façon de penser sans que je lui aie parlé, et depuis qu'elle est ici, elle s'est si fort avancée dans l'oraison, que plus d'une religieuse lui porte envie. Vous ne sauriez croire, mon père, le doux plaisir que je ressens quand je reçois quelque fille qui n'ap-
LETTRE VIII. 2'l3
porte non , et que je la prends seulement pour l'amour de Dieu. Quand je rencontre de ces pauvres filles qui souhaitent sincèrement de se consacrer à Dieu, et qui ne peuvent suivre leur vocation, faute d'argent, je regarde comme une faveur singulière que Dieu me fait de me les adresser, et de se servir de moi pour les aider. Quelle satisfaction pour moi, s'il était possible de les recevoir toutes de cette façon-là 1 Je ne me souviens pourtant pas d'en avoir refusé aucune , pour n'avoir rien à donner, lorsque j'en étais d'ailleurs contente.
J'ai eu une joie toute particulière de la grâce que Dieu vous a faite de vous employer à des œuvres si saintes, et de voir avec quelle ardeur vous vous portez à celle-ci. Vous êtes devenu le père de ceux qui peuvent peu , et votre charité me charme à tel point, qu'il n'y a rien que je ne fasse pour vous seconder en pareille occasion, du moins autant que je le pourrai- La compagne de cette fille ne pouvait se résoudre à la quitter. Je crus qu'elle ne finirait point de pleurer. Je ne sais à quelle intention vous m'avez envoyé celte compagne ; cependant le père visiteur a déjà donné la permission pour la faire entrer, et c'est un commencement pour en obtenir davantage avec l'aide de Dieu; et peut-être pourrai-je prendre encore cette pleureuse si vous le souhaitez ; mais ce ne sera pas pour Ségovie, car mon nombre est plus que complet.
La Grise a trouvé en vous un bon père; elle dit qu'elle a peine encore à se persuader qu'elle ait le bonheur d'être parmi nous. 11 y a de quoi louer Dieu de voir son parfait contentement. Et à propos de contentement, c'en a été un bien grand pour moi de voir ici monsieur votre petit neveu que madame Béatrix m'a amené. Pourquoi donc ne m'avoir pas marqué qu'il dût venir?
J'ai une raison de plus pour m'attacher à votre Grise, c'est qu'elle a demeuré avec ma sainte amie. Sa sœur m'a écrit et me fait mille offres de service. Je lui réponds qu'elle m'a trop attendrie. Il me semble que mon attachement pour la pauvre défunte est encore augmenté depuis que je l'ai perdue.
Vous savez sans doute que vous avez eu une voix dans l'élection qu'on vient de faire du prieur de S. -Etienne. Toutes les autres ont été pour celui qui a été élu. J'ai été bien édifiée d'un si bon accord
J'eus hier la visite d'un de vos pères qui se nomme le père Melchior Cano ; et, après m'êlre entretenue quelque temps avec lui , je ne pus m'empêcher de lui dire que, s'il y avait dans votre ordre beaucoup d'esprits comme le sien , il serait facile d'y former des monastères uniquement composés de contemplatifs.
J'ai écrit à Avila, de peur que nos gens ne viennent à se refroidir, en apprenant que nous n'avons pas encore ici tout ce qu'il nous faut; je voudrais déjà que l'affaire fût commencée. Pourquoi ne me dites-vous pas où vous en êtes ? Je prie Dieu qu'il fasse de vous un grand saint ; mais j'ai grande envie d'avoir avec vous une conversation au sujet de ces vaine3
24'j LETTRE IX.
appréhensions qui vous embarrassent l'esprit. Vous perdez le temps à vous \ arrêter, et \ous manquez d'humilité à ne vouloir pas me croire là-dessus.. le suis Men plus contente du père Melchior; car pour une fois que je lui ai parlé à Avila, il a la bonté de dire qu'il a beaucoup profité avec moi , et qu'il m'a perpétuellement devant les yeux. C'est en vérité un saint religieux et une âme qui doit èlre bien agréable au Seigneur : je ne puis vous dire combien il m'a édifiée ; mais ne dirait-on pas que je n'ai à vous parler que de la piété des autres? Demeurez toujours uni avec Dieu, et priez-le de ne pas permettre que je fasse jamais rien contre sa volonté. Vous connaissez le sincère et respectueux attachement
Avec lequel je suis pour la vie,
Mon révérend père,
Votre indigne fille et servante, , Ce dimanche au soir. Thérèse de Jésus.
REMARQUES
Le dessus de cette lettre était conçu en ces termes : An très-révérend seigneur le pire muilre Dominique Bagnes, mon pire et mon seigneur. Ce qui marque bien rattachement et la vénération particulière que la Sainte avait pour ce père. Il était professeur de théologie en l'université de Salamanque, et homme d'une profonde érudition. Il fut le premier ;i Avila qui prit la défense de la maison de S. Joseph, premier couvcnl de la réforme, contre les attaques des religieux et du peuple. Ce fut lui qui, par nu savanl discours que l'Histoire de l'ordre nous a conservé, arrêta seul la résolution qu'on avait prise de détruire cette maison, pour avoir été fondée sans le consentement de la x ille. On voit par là combien la réforme est redevable à l'ordre de S. Dominique ; aussi la Sainte était elle extrêmement attachée à cet ordre, et elle avait coutume de dire qu'elle était dominicaine jusqu'au fond de lame. Ce fut aussi ce même père qui, étant confesseur de la Sainte, lui ordonna d'écrire son traité du Chemin de i.i pa fection , qui est un ouvrage excellent.
Celle lettre est pleine de laconisme, et le style en est d'une précision admirable (I). Il parait que la Sainte l'écrivit de Ségovie à l'occasion d'une religieuse qu'elle recevait sans dot à la prière de ce père. Elle l'appelle la Grise, soit que ce fût effectivement son nom, soit que ce fut par allusion à la couleur de l'habit avec lequel elle était entrée au couvent.
On apprend de celte lettre que le défaut de dot ne saurait être un motif légitime pour refuser des filles en qui l'on reconnaîtrait d'ailleurs toutes les qualités nécessaires à de bonnes religieuses, à moins que l'état des facultés des monastères en otàt le moyen. 11 est triste qu'on ne puisse pas toujours faire à cet égard ce qu'on voudrait bien.
Le père Melchior Cano, dont la Sainte parle à la fin de sa lettre, n'était pas l'évêque de Canacie ; car il y en a eu un de ce nom qni était aussi dominicain , et un savant prélat. C'était le neveu de l'évêque, qui était un des plus grands sujets de son ordre.
(1) C'est surtout dans le texte qu'il faut chercher ce mérite.
A DOM TUTONIO DE BRAGANCE, DEPUIS ARCHEVÊQUE d'eBORA, A SALAMANQUE.
PREMIÈRE
La Sainte lui donne des avis utiles, et le console ; elle le remercie de quelques aumônes, et lui recommande l'établissement d'une nouvelle maison de carmes déchaussés.
La grâce de l'Esprit saint soit avec vous, monsieur.
lo71, vert le mois de juin. — J'apprends avec bien du plaisirque vous
i il riii. ix. 2'i5
('lis arrivé heureusement et en bonne santé; mais pour un si long trajet que celui que vous venez de faire, je trouve votre lettre bien tourte; encore ne me dites-vous pas si vous avez réussi dans l'affaire qui était l'objet de votre voyage.
Ce n'est pas chose si étrange que vous soyez mécontent de vousmême, et vous ne devez point être alarmé de ce que vous éprouvez un peu de tiédeur. C'est une suite de l'embarras et de la fatigue du voyage, qui ne vous ont pas permis de régler votre temps sur la route comme vous avez coutume de faire. Mais vous ne serez pas plus tôt rendu à vous-même, que la paix se rétablira dans votre âme.
Ma santé est assez passable, du moins en comparaison de ce qu'elle a été. Si j'avais comme vous le talent de me plaindre, je vous ferais convenir que mes maux sont fort au-dessus des vôtres. J'ai été surtout extrêmement malade pendant deux mois, et mes douleurs étaient si violentes, que l'intérieur s'en ressentait, au point que je ne savais si j'existais encore. L'intérieur va bien présentement, mais l'extérieur est toujours à peu près le même , malgré les secours que vous voulez bien me procurer, à moi et à mes sœurs, dont je prie Dieu de vous donner la récompense. J'en ai ici quelques-unes qui sont arrivées de Pastrane fort malades, parce que la maison était trop humide ; mais grâces à vos charités, elles se portent beaucoup mieux. Ce sont de fort bonnes âmes avec qui vous auriez bien de la consolation de communiquer, surtout la mère prieure.
Je savais déjà la mort du roi de France. J'envisage avec douleur les maux que cet événement va traîner après soi , et combien d'âmes sont menacées d'être la proie du démon ; Dieu veuille y remédier. Si nos prières y pouvaient quelque chose, nous ne les épargnons pas. Je ne cesse aussi de le supplier de vous rendre avec usure tout le bien que vous faites à notre ordre.
Le père provincial (je veux dire le père visiteur) est allé si loin, que je n'ai pu encore traiter avec lui, même par lettres, de l'affaire dont vous me parlez. Ce serait sans doute une fort bonne œuvre que l'établissement d'une maison pour nos pères à Salamanque; Dieu veuille que l'ennemi de tout bien n'y apporte pas d'obstacles. La faveur que vous voulez bien nous faire n'y contribuera pas peu, jointe à la circonstance favorable de la confirmation des visiteurs, sans limitation de temps. Je crois même qu'ils ont été confirmés avec une plus grande autorité qu'ils n'en avaient auparavant, et qu'ils ont présentement le pouvoir d'admettre les fondations de nouveaux monastères. Ainsi je me flatte que Dieu fera réussir ce projet. De grâce, monsieur, ne vous rebutez point. Je crois que le père visiteur ne tardera pas à s'approcher de vous, et l'on dit qu'il ira à Salamanque; je lui écrirai. Vous aurez la bonté de lui parler , et de lui dire ce que vous pensez de tout ceci : vous pouvez vous ouvrir à lui ; c'est un grand homme de bien qui mérite qu'on n'ait pour lui aucune réserv e ; et peut- être même qu'à
votre seule considération , il se portera à terminer cette affaire. Ne désespérez de rien jusqu'à ee que vous ayez conféré avec lui.
La mère prieure se recommande à vos prières; toutes nos sœurs ont déjà bien prie, et continuent de prier le Seigneur pour vous. On en doit faire autant à Medine, et partout ailleurs où l'on voudra me faire plaisir. La mauvaise santé du père recteur nie fait peine; je prie Dieu qu'il lui en donne une meilleure; et à vous, monsieur, toutes les grâces spirituelles dont vous pouvez avoir besoin pour votre sanctification.
Je suis avec beaucoup de re-pect,
Monsieur ,
Votre indigne servante ,
Thérèse de Jésus.
Obligez-moi de faire dire au père recteur que nous ne cessons de demander au Seigneur le retour de sa santé, et que je suis fort bien avec le père Santandcr, mais assez mal avec les religieux nos voisins. Ils nous ont fait un procès à l'occasion d'une maison dans le voisinage de la leur, que nous avons achetée, parce qu'elle nous convenait; je ne sais ce que ce procès-là deviendra.
REMARQUES
La Sainte écrivit cette lettre île Ségovie en l'année 157i. Dom Tulonio de Bragance à qui elle est adressée, et qui lui depuis archevêque d'Ebora, était un prélat extrcmomenl respectable, tant par la grandeur de sa naissance, *jite par sa piété exemplaire; il élail fort ami de noire Sainte. La prieure des religieuses de Paslrane transférées à Ségovie, de laquelle elle parle avec éloge, était la mère Isabelle de S. Dominique, fondatrice du couvent des carmélites de S. -Joseph deSaragosse. Sa Vie a éié écrite par dom Manuel-Jean-Bapliste de la Nuze, protonotaire d'Aragon. En parlant de la mort du roi de France, la Sainte entend parler de Charles IX , qui mourut au mois de mai de l'année 1574, âgé de trente ans. La mort de ce roi donna lieu aux hérétiques de faire de nouveaux progrès et de grands ravages dans ce royaume. Ce sont là les malheurs que la Sainte envisage , et dont elle s'afllige par avance.
Charles IX mourut en \till, au mois de mai ; el la nouvelle de fa mort était encore récente en Espagne lors de celte lettre. Elle doit donc avoir été écrite aux environs du mois de juin 1574.
A LA RÉVÉRENDE MÈRE MARIE BAPTISTE, CARMÉLITE DÉCHAUSSÉE, PRIEURE AU COUVENT DE VALIADOLID, ET NIÈCE DE LA SAINTE.
PREMIÈRE
Sainte Thérèse lui marque le chagrin quelle a de ne pouvoir l'aller voir à Valladolid, comme elle s'en était flattée, ella prie de lui rendre un service.
La grâce du Saint-Esprit soit avec votre révérence, ma chère fille.
1571. 10 sept. — Vous verrez par la lettre que j'écris au père maître Dominique (1) ce qui se passe ici, et comme Dieu a disposé les choses de façon que je ne puis vous aller voir. J'en suis, je vous assure, tout à fait chagrine, car c'est une des choses qui m'aurait fait le plus de plaisir. Mais au bout du compte, cette satisfaction aurait passé comme
(t) C'est du père Dominique Bagnez qu'elle parle.
LETTRE ï. '.'V7
tout passe dans cette vie. Quand je pense à cela, il n'y a point de douleur que je ne supporte patiemment.
J'ai bien du regret aussi de ne pas voir ma bien-aimée Casilde; faites-lui . je vous prie , mille compliments de ma part, aussi bien qu'à la mère Marie-de-la-Croix. Dieu me rendra quelque jour la satisfaction dont il me prive aujourd'hui, et peut-être dans un temps où j'aurai plus de loisir pour en profiter, que je n'aurais eu cette fois-ci.
Prenez soin de votre santé, ma chère Clle, vous voyez le besoin que vous en avez; et vous n'ignorez pas la peine que j'ai quand j'apprends que vous êtes malade. Tâchez aussi d'être une grande sainte, c'est un point qui vous est bien nécessaire pour supporter le travail de votre place. La fièvre quarte m'a quittée. Je remarque que quand Notre— Seigneur veut exiger de moi quelque senice, il me renvoie aussitôt la santé.
Je partirai à la fin de ce mois ; mais j'appréhende bien que nos sœurs ne soient pas encore dans leur maison, quand je les quitterai ; car nous nous sommes engagées de donner incessamment six cents ducats au chapitre, et nous ne savons où les prendre. Nous avons bien un contrat de rente au principal de six cent trente ducats qu'une religieuse nous a apporté en dot, mais nous ne trouvons personne qui veuille s'en accommoder, ou nous prêter sur cet effet la somme qui nous est nécessaire. Recommandez cette affaire à Dieu. J'aurais bien de la satisfaction de voir ces pauvres filles en possession de leur maison , avant que de les quitter. Si madame Marie vous avait payé ce qu'elle vous doit, vous ne pourriez mieux faire que de prendre ce contrat, c'est un fort bon effet et bien sûr. Marquez-moi si la chose est faisable, ou si vous connaissez quelqu'un qui veuille la faire, ou qui veuille nous prêter les six cents ducats sur de bons gages qui en valent plus de mille. Priez Dieu pour moi, j'en ai grand besoin, étant sur le point d'entreprendre un long voyage, et encore pendant l'hiver.
Je partirai donc, comme je vous dis, à la fin du mois au plus tard, pour me rendre au couvent de l'Incarnation; si d'ici à ce temps-là vous avez quelque chose de nouveau à me mander, vous pouvez m'écrire. Ne soyez point fâchée de ne me pas voir; peut-être le seriezvous encore davantage de me voir aussi vieille et aussi cassée que je le suis. Mes amitiés à toutes nos sœurs. J'aurais été bien satisfaite de voir la sœur IsabelIe-de-S.-Paul. J'oublie de vous dire que ces messieurs les chanoines nous ont toutes mortifiées. Dieu le leur pardonne.
Si vous trouviez quelqu'un dans vos quartiers qui voulût me prêter
quelque argent, je ne demanderais pas qu'on m'en fit présent, mais
qu'on attendit seulement que j'eusse reçu ce que mon frère m'a donné
à recevoir, dont on dit que le recouvrement est déjà fait ; il est bon de
vous dire que je n'ai pas le premier sou, et il m'en faut nécessairement
pour n.e rendre à mon couvent. D'en tirer d'ici, il n'y a pas moyen,
parce que nos sœurs ont à peine ce qu'il leur faut pour arranger leur 9. Tn. ii. 1(3
maison. Ainsi , peu ou beaucoup . tous m'obligerez de m'en faire trouver.
Dieu soit loué de ce que le père Dominique est arrivé en bonne santé; ;i par hasard le père maître Médine allait dans vos quartiers, faites-moi l'amitié de lui remettre celte lettre; il s'est imaginé, à ce que m'a dit le père provincial, que j'étais fâchée contre lui, à l'occasion d'une lettre qu'il m'a écrite ; mais il n'y pense pas ; cette lettre méritait plutôt des remercîments que des reproches. Je ne sais si vous en avez reçu une que je vous écrivis dernièrement ; vous êtes une méchante personne de demeurer si longtemps sans me donner de vos nouvelles , surtout sachant le plaisir que j'ai à en recevoir. Dieu soit avec vous. Ah ! que je suis mortifiée de ne pouvoir vous aller voir I Je m'en étais flattée jusqu'à présent , mais il y faut renoncer. Je suis bien tendrement, ma
chère fille, toute à vous.
Thérèse de Jéscs.
remarques.
La mère Marie-Baptiste émit celte généreuse fille qui , dans le temps que sainte Thérèse méditait le projet de la réforme au couvent de l'Incarnation d'Avda, lui offrit mille ducats pour l'exécution de ce grand projet. Dieu récompensa son zèle en la rendant elle-même une des principales colonnes de ce saint édifice. Ce fut à Ségovie, le 10 septembre 1574, que la Sainte lui écrivit cette lettre a\ant de partir pour retourner à Avila, dont elle avait été nommée prieure , trois ans auparavant , par le père Fernandez, visiteur apostolique. On voit bien d'ailleurs que celte lettre est adressée à Valladolid, puisqu'il y est l'ait mention de la soeur Casilde, que sainte Thérèse aimait tant, el qui demeurait dans le couvent de cette ville (1).
Il parait que la Sainte avait eu quelque démêlé avec les chanoines de l'église de Ségovie, à l'occasion d'une maison qu'elle voulait acheter, qui leur appartenait; mais ce démêlé n'eut point de suite, et ces chanoines se montrèrent toujours depuis les plus zélés partisans de la réforme.
Au resle l'empressement que marque ici la Sainte à trouver de l'argent ne doit pas surprendre , vu le bon motif qui la faisait agir. Si ce métal est le mobile des plus grands désordres, il est aussi l'instrument des meilleures actions.
Le père Médine était un des directeurs de la Sainte.
(I) Elle était encore novice.