‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 73 sur 201 · A LA TRES-ILLOSTRE MADAME ANNE UENRIQUEZ, A TORE · texte numérisé non relu

A LA TRES-ILLOSTRE MADAME ANNE UENRIQUEZ, A TORE

Elle lui témoigne l'envie qu'elle a de In voir, fait l'éloge de deux de ses religieuses, el lui

parle de diverses choses.

La grâce du Saint-Esprit soit toujours avec vous, madame.

1574.22 décemb. — C'eût été pour moi une grande consolation de vous trouver ici, et de pouvoir vous posséder plus à loisir que je n'ai t'ait à Salamanque : je n'aurais eu nul regret à la fatigue du voyage , mais je n'ai pas mérité apparemment que Dieu me fit cette faveur. Qu'il soit béni à jamais. Notre prieure en a joui tout à son aise. Enfin elle est meilleure que moi , et je sais qu'elle vous est tout à fait dévouée.

J'apprends avec bien du plaisir que vous avez retenu chez vous pen-

LETTRE SI. 2'l9

danl quelques jours le prie Baltazar Alvarez, pour le délasser un peu de ses travaux ; et je loue Dieu de ce que vous vous portez mieux que de coutume. Ma santé est aussi beaucoup meilleure à présent qu'elle n'a été les dernières années , ce qui n'est pas peu , pour la saison où nous sommes.

Je vous dirai , madame , que j'ai trouvé ici de si bonnes âmes, que j'en ai remercié Notre-Seigneur de tout mon cœur. Je tiens la sœur Stéphanie pour sainte ; et j'ai eu un contentement parfait de voir le mérite personnel de la sœur Casilde, ainsi que les grâces que Dieu a répandues sur elle depuis sa prise d'habit. Plaise à sa bonté de mettre la dernière main à son ouvrage ! On ne peut qu'avoir une grande idée des âmes qu'il attire à lui de si bonne heure. Je ne puis surtout, m'empêcher d'admirer la simplicité de la sœur Stéphanie pour toute autre chose que pour Dieu , quand je considère l'étendue de ses lumières en matière de religion.

Le père provincial est venu faire la visite de cette maison , et a fait faire l'élection. On a continué la mère prieure tout d'une voix, et on a choisi pour sous-prieure une de nos sœurs de Saint-Joseph-d'Avila, qui se nomme la mère Antoinette-du-Saint-Esprit; madame Guiomar la connaît bien ; c'est un fort bon esprit.

Il n'est plus question de la fondation de Zamorc, du moins quant à présent ; et je suis sur le point de reprendre mon grand voyage. C'est bien mon dessein de passer par votre ville, pour avoir la satisfaction de vous rendre mes devoirs. Je n'ai point reçu depuis longtemps de lettre du père Baltazar Alvarez, aussi je ne lui écris point. Ce n'est pourtant pas que je veuille me mortiGer en me privant de sa correspondance , car je n'ai jamais su en profiter , ni de quoi que ce soit ; mais vous ne sauriez croire la peine que j'ai à écrire ; et quand c'est uniquement pour ma propre satisfaction, je n'en trouve pas le temps. Béni soit Dieu de qui nous devons jouir un jour avec assurance et pour l'éternité ; mais en ce monde, sur quoi peut-on faire fonds, avec toutes ces absences et ces vicissitudes qu'on y éprouve perpétuellement en toutes choses ? Enfin cela finira un jour, et je passe ma vie dans cette attente ; on s'imagine que c'est parmi les souffrances, pour moi je ne le trouve pas.

La mère prieure me conte mille gentillesses de mon petit garde. Elle trouve comme moi que c'est un enfant charmant. Je prie le Seigneur d'en faire un grand saint. Faites-lui, s'il vous plaît, bien des amitiés pour moi, de même qu'à dom Juan Antonio. Je les offre souvent à Dieu tous les deux dans mes prières. De grâce, madame, ne m'oubliez pas dans les vôtres , j'en ai toujours un très-grand besoin. Pour madame Guiomar, nous n'avons plus que faire de nous en mettre en peine, suivant ce que vous me marquez, et ce qu'elle m'écrit elle-même, qui est encore plus fort ; j'aurais bien voulu savoir quelque particularité de cette bonne affaire, pour pouvoir en juger et goûter la même joie que

vous en ressente/. Dieu vous en envoie une parfaite pendant ces fêtes; je l'en prierai bien instamment.

Le père Dominique nous a fait aujourd'hui, fête de saint Thomas, un sermon où il nous a si bien parlé du mérite des souffrances, qu'il m'a laissé un grand regret d'avoir si peu souffert jusqu'à présent, et un grand désir de souffrir davantage à l'avenir. J'ai été extrêmement satisfaite de tous ses sermons. On vient de l'élire prieur, mais on ne sait s'il sera confirmé. Il est si fort occupé qu'il ne m'a guère été possible d'en jouir. Je serais pourtant bien contente si je pouvais vous posséder autant de temps. Dieu veuille disposer les choses pour cela , et vous donner autant de santé et de tranquillité qu'il vous en faut pour parvenir à la félicité qui n'a point de fin. Ce sont les vœux sincères de celle qui est pleine de vénération et de reconnaissance,

Madame,

Votre indigi:c et très-soumise servante, Thérèse de Jésus.

C'est demain la veille de Noël.

REMARQUES

La Sii'niie était à Valladolid lorsqu'elle écrivit cette lettre. Elle est adressée à une dame de l'illustre maison des Heuriquer.-, de la ville de Tore, qui sont les marquis d'Alcagnices. Celle dame était fort pieuse et intime amie de la Sainte. Mlles avaient teUtés deux pour confesseur le père Ballazar Alvarez, de la compagnie de Jésus, pers «mage d'une vertu éminente, et qui avait un talent particulier pour gouverner l'esprit de la Sainte.

J'ai ouï dire qu'un jour la Sainte, étant dans la plus grande ferveur de ses fondalions, lui écrivit \m billet pour lui demander son avis sur une affaire importante. Elle le priait en même temps de ne pas différer d'un moment de lui faire réponse, parce que le moindre délai pouvait préjudiciel1 à rétablissement qu'elle projetait. Le bon père ne manqua pas de lui repondre sur-le-cliamp ; mais ayant cacheté sa lettre, il mit ces mois sur la suscriplion : Ne l'ouvrez pus de deux mois d'ici. A quoi la Sainte dliéit jusqu'à ce qu'il lui manda qu'elle pouvait l'ouvrir. C'était là sans doute une grande mortification cl une rude épreuve pour un caractère tel que celui de la Sainte, qui était naturellement vive, active, et même impétueuse, surtout quand il s'agissait du service de Dieu.

Elle fait ici l'éloge de deux de ses religieuses du couvent de Valladolid. L'une s'appelait sœur Casildc-de-S. -Ange , tille d'une si grande vertu, qoe les chroniques de l'ordre nous apprennent qu'elle eut le courage de sucer le pus de la plaie d'une de ses compagnes.

Cette sainte fille étant un jour ravie en extase, vit une lumière qui descendait du ciel sur le couvent, et qui en faisait comme un autre ciel; et, en même temps, elleen-i tendit une voix, qui disait: Verè locus iste sanelus est.

Un autre jour, qui était celui de l'Epiphanie, comme les soMirs renouvelaient leurs va:ux selon la coutume, elle vit l'enfant Jésus entre les mains de la prieure qui relevait ses vœux. J'y étais présent, et Dieu me lit la grâce de me faire voir la même chose.

L'autre religieuse se nommait sœur SléphanieMles-Apôlres, fille extrêmement péniti nie et mortifiée. On raconte de celle-ci qu'un jour que l'on allait faire l'élection d'une prieure (et je crois que celte prieure fut la. niere Marie-Baptiste, nièce de la Sainte), étanl au i lueur, eu oraison avec la communauté, elle vit sortir du tabernacle une main (rès-lielle et d'une grande blancheur, qui alla donner la bénédiction sur la lête de celle qui devait être élue, et qui le lui en effet.

L'enfant dont parle la Sainte, et qu'elle appelle son pelii garde, élait vraisemblablement un fils de madame Henriquez.

Enfin le prédicateur, dont il est fait mention à la fin de cette lettre, était le père Dominique Baguez, qui était aussi confesseur de la Sainte.

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