SLR CES MEMES PAROLES : QU'IL ME BAISE D'UN BAISER DE SA BOUCHE
Je viens maintenant, ô saint époux, à cette bienheureuse paix que vous demandez à votre épouse, à cette paix que l'âme souhaite avec tant d'ardeur qu'elle ne craint point, pour l'acquérir, de déclarer la guerre à tout ce qu'il y a dans le monde , sans néanmoins que cette ardeur, quelque grande qu'elle soit, lui donne le moindre trouble. Qui peut exprimer quel est le prix de cette faveur? Elle unit de telle sorte lame à son Dieu, que non seulement ses paroles, mais ses actions montrent qu'elle n'a plus d'autre volonté que la sienne. 11 n'y a rien qu'elle n'abandonne pour lui obéir; elle se moque des raisons que son
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i entendement lui représente au contraire, et des appréhensions qu'il
s'efforce de lui donner; elle méprise ses intérêts particuliers, elle laisse
agir pleinement sa foi , et ne trouve de satisfaction et de repos qu'en ce
qui peut contenter son saint époux.
Vous vous étonnerez peut-être, mes sœurs, de ce que je viens de dire, parce que c'est une chose louable d'agir avec discrétion en toutes choses; mais si les effets vous font juger ( car de le savoir de certitude, cela ne se peut ) que Notrc-Seigneur vous a accordé la prière que vous lui avez faite de vous donner ce divin baiser, n'appréhendez point de renoncer à tout , et de vous oublier vous-mêmes pour ne penser qu'à lui plaire.
QUE LA TA1X DE L'AME EST UN EFFET DE CE DIVIN BAISER, ET QU'ELLE E\ PRODUIT D'ADMIRABLES.
Quand ce saint époux honore une âme d'une si grande faveur, il la lui fait connaître par diverses marques, telles que sont celles d'avoir pour toutes les choses de la terre le mépris qu'elles méritent, de ne chercher de consolation qu'avec les personnes qui ont de l'amour pour lui, et de trouver la vie ennuyeuse, et d'autres dispositions semblables. Leur seule appréhension est de n'être pas dignes qu'il se serve d'elles en des occasions où il y ait beaucoup à souffrir ; et c'est en ces rencontres où je viens de dire que l'amour et la foi agissent, sans écouter ce que l'entendement leur représente, parce que cette bienheureuse épouse a reçu de son divin époux des connaissances jusqu'auxquelles son esprit ne pouvait atteindre.
Voici une comparaison qui pourra vous le faire comprendre. Un homme se trouve esclave des Maures, et ne peut, à cause de l'extrême pauvreté de son père, espérer de recouvrer sa liberté que par le moyen d'un intime ami qu'il a. Si cet ami, voyant que son bien ne suffit pas pour le racheter, se résout de se rendre esclave au lieu de lui, afin de le délivrer, la discrétion vient aussitôt lui représenter qu'il se doit plutôt à lui-même qu'à son ami ; qu'il n'aurait peut-être pas tant de force que lui pour demeurer ferme dans la foi; qu'il ne pourrait, sans imprudence, s'engager dans un si grand péril , et d'autres raisons non moins apparentes ; mais la générosité de ce parfait ami est si grande , qu'il ne les écoute point.
Ainsi , ô véritable amour de mon Dieu ! que vous êtes puissant , puisque rien ne vous paraît impossible! et qu'heureuse est rame à qui il donne cette paix qui lui fait mépriser tous les travaux et tous les périls , sans pouvoir être touchée d'aucune autre crainte que de ne le pas servir comme elle le souhaite, et comme il mérite de l'être !
Vous n'ignorez pas sans doute, mes filles, que saint Paulin, évéque de Noie, touché des larmes d'une veuve dont le fils était prisonnier, se rendit esclave au lieu de lui pour le tirer de captivité. Comme il ne fit cette action ni pour un fils , ni pour un ami , mais par le mouvement d'une charité plus élevée, et qui ne pouvait procéder que de son ardent amour pour Jésus-Christ, il est visible ou'il avait reçu de lui cet amour
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et cette paix dont j'ai parlé. Ainsi on ne doit pas s'étonner qu'il ait \oulu imiter en quelque sorte ce qu'il a plu à ce divin Sauveur de souffrir pour nous , lorsqu'il est venu du ciel sur la terre pour nou? affranchir de la servitude du démon; et chacun sait l'heureux succès qu'eut la charité si extraordinaire de ce grand évèque.
J'ai connu, et vous avez vu ce religieux du même ordre du bienheureux père Pierre d'Alcantara , qui me vint trouver tout fondant en pleurs par le violent désir qu'il avait de délivrer un captif en se mettant à sa place. Nous en conférâmes ensemble, et son général accorda enfin cette permission à ses instantes prières ; mais, lorsqu'il n'était plus qu'à quatre lieues d'Alger, Dieu le retira à lui , et qui peut douter de la récompense qu'il a reçue? Néanmoins assez de gens d'entre ceux qui affectent la qualité de discrets , et qui passent pour tels dans le monde , lui disaient qu'il faisait une folie; et comme nous ne sommes pas encore arrivés jusqu'à un si haut degré d'amour pour Dieu que celui qu'avait ce saint religieux , nous sommes capables de faire un semblable jugement. Mais y a-t-il , au contraire, une plus grande folie que d'attribuer à prudence cette dangereuse discrétion qui nous fait ainsi passer la vie comme dans un profond sommeil; au lieu que l'amour de Dieu devrait nous réveiller pour travailler sans cesse à lui plaire? Je le prie de tout mon cœur de nous faire la grâce , non seulement d'entrer dans le ciel, mais d'être du nombre de ceux qui y rentrent après lui avoir donné icibas de si grandes preuves de leur amour.
Vous voyez donc , mes filles , que nous ne saurions , sans une assistance toute particulière de Dieu, nous porter à de si grandes actions. C'est pourquoi , si vous me croyez , ne vous lassez jamais de demander à votre divin époux cet amour et cette paix dont j'ai parlé ; c'est le moyen de vous élever de telle sorte au-dessus de ces vaines craintes et de cette fausse prudence du siècle , qui voudraient troubler votre repos , que vous puissiez, sans vous en émouvoir, les fouler aux pieds. Car n'est-il pas évident que, lorsque Dieu témoigne tant d'amour à une âme que l'unir si étroitement à lui , il n'y a point de faveurs dont il ne la gratifie et ne l'enrichisse. La seule chose que nous y pouvons contribuer est de désirer et de lui demander qu'il nous fasse cette grâce. Mais cela même , nous ne le pouvons que par son assistance , à cause que U péché nous a réduits dans un état si déplorable , que nous n'envisageons les vertus que selon la faiblesse de notre nature; et quel remède, mes filles , à un si grand mal? Nul autre sans doute que de demander à notre divin époux qu'il nous baise d'un baiser de sa bouche.
Si un roi épousait une simple paysanne, et qu'il en eût des enfants, ne seraient-ce pas des princes , nonobstant la bassesse de l'extraction) de leur mère? Ainsi, lorsque Notre-Seignéur a fait une si grande faveur à une âme que de la prendre pour son épouse , ne sera-ce pas la faute de cette âme, si l'on ne voit naître de ce divin mariage des désirs ardents, des résolutions généreuses , et des actions héroïques?
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ce que l'eucharistie devrait opérer dans nos ames.
Je suis très-persuadée que si nous nous approchions de l'adorable Eucharistie avec une grande foi et un grand amour, une seule communion nous enrichirait des trésors célestes. A combien plus forte raison tant de communions devraient-elles donc y suffire ! Mais faut-il s'étonner que nous en tirions si peu de fruit, puisqu'il semble que nous ne nous approchions de la sainte table que par cérémonie et par coutume? Misérable monde, qui nous fermez ainsi les yeux pour nous empêcher de voir le bonheur éternel que nous pourrions acquérir, si nous recevions ce grand sacrement avec un cœur tout brûlant d'amour pour notre Sauveur , et de charité pour notre prochain 1
« O Seigneur du ciel et de la terre ! est-il possible que nous soyons « capables de recevoir, dans un corps mortel, des preuves si extraordi- « naires de votre amour? Est-il possible que le Saint-Esprit le déclare « si nettement par ces paroles que j'ai rapportées? Est-il possible que « nous ne voulions pas comprendre quelles sont les faveurs dont ce « cantique fait voir qu'un Dieu tout-puissant veut bien honorer les «âmes? O faveurs inconcevables! ô paroles si douces et si pénétrantes « qu'une seule devrait , par la tendresse de notre amour pour vous , « mon Sauveur , nous faire tomber dans une sainte défaillance! Que « vous soyez béni à iamais de ce qu'il ne tient pas à vous que nous ne «jouissions d'un si grand bonheur. En combien de diverses manières « ayez-vous voulu et voulez-vous encore tous les jours nous témoigner « votre amour ? Vous ne vous conteniez pas d'avoir passé dans les tra- « vaux continuels tout le temps que vous avez vécu dans le monde, et « d'avoir enduré sur la croix la plus cruelle de toutes les morts ; vous « souffrez encore tous les jours, et nous pardonnez les injures que nous « vous faisons, et l'excès de votre miséricorde va jusqu'à percer notre « cœur par des paroles aussi pénétrantes que sont celles de ce divin «cantique, pour nous apprendre ce que nous devons dire; et quoi- « qu'elles ne nous fassent pas toute l'impression qu'elles devraient, à « cause delà disproportion infinie qu'il y a entre vous et nous, celle « qu'elles y font est telle , qu'il nous serait impossible de la supporter, « si votre bonté ne venait au secours de notre faiblesse pour nous en « donner la force. Je ne vous demande donc , mon Sauveur , autre chose « en ce monde , sinon de m'honorer d'un baiser de votre divine bouche, « qui produise en moi un tel effet , que je ne puisse , quand je le vou- « drais , me refroidir dans cet amour, et me ralentir dans cette étroite « union que vous voulez bien me faire ia grâce que j'aie pour vous et « avec vous. Faites, ô souverain maître de ma vie! que ma volonté « soit toujours tellement soumise à la vôtre , que rien n'étant capable « de l'en séparer , je puisse vous dire : O mon Dieu . qui êtes toute ma « gloire, que le lait qui coule de vos divines mamelles est plus délicieux « que le vin. »