‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 9 sur 201 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Sur ces paroles de l'épouse dans le Cantique des cantiques : Le lait qw coule île vos mamelles , ti /ko» divin époux! est plus délicieux que le vin , et il en sort une odeur qui surpasse celte des parfums les plus excellents.

Ln Sainte dit qu'elle croil que ces p irol is s<> doivent entendre des faveurs particulière! que l>i''ii l'ait à l'àme dans l'oraison , cl en représente les effets d'une manière qui montre combien tout ce que l'on |>ait s'imaginer de plaisirs et de contentements dans le monde est méprisable en comparaison d'un bonheur si extraordinaire.

SIR CES PAROLES . I.E LUT QUI COULE DE VOS MAMELLES rsr PLUS DÉLICIEUX QUE LE VIN.

Les soi rets , mes filles . qui sont renfermés dans ces paroles, sont si -rends et si admirables qu'élan) comme impossible de les exprimer, liens devons prier Dieu de nous taire la grâce de les connaître par notre propre expérience. Lorsqu'il plaît à ce saint époux de faire une si mande faveur à une âme que de lui accorder la demande dont je viens de parler; il commence à contrai 1er avec elle une amitié qui ne peu! être comprise que de ceux qui en ressentent les effets. J'en parlerai peu ici , parce que, dans la créance que cela pourrait vous être utile, j'en ai écrit fort au long en des traités que vous verrez après ma mort, si Noire-Seigneur l'a pour agréable- .le ne saurais assurer d'avoir rapporté précisément les mêmes paroles qu'il lui a plu de me dire sur ce sujet.

Lue si grande Faveur répand une telle douceur dans le plus intérieur de l'àme, qu'elle lui fait bien sentir que Notrc-Scigneur est proche d'elle. Cotte douceur ne ressemble point à ces dévolions qui font répandre quantité de larmes lorsque l'on pense à sa passion, ou que l'on pleure ses péchés. Car la tendresse dont ces larmes sont accompagnées n'approche point de celle que l'on ressent pendant l'oraison dont je parle. Je la nomme oraison de quiétude, à cause du calme où elle met toutes les puissances, et qui est loi que l'âme croit si assurément posséder Dieu, qu'elle pense n'avoir plus rien à souhaiter. Il arrive néanmoins quelquefois , lorsque l'extase n'est pas si grande , que cela ne passe entièrement de la sorte. Mais dans celle dont je traite, tout l'homme extérieur et intérieur se sent pénétré et fortifié comme par une liqueur précieuse et odoriférante, qui, pénétrant jusque dans la moelle (le l'âme, si l'on peut user de ce terme, la remplit toute d'une senteur délicieuse, de même que si l'on entrait dans une chambre pleine de l'odeur de divers parfums, on n'en serait pas moins ravi que surpris, sans toutefois pouvoir dire quels sont ces parfums qui produisent une senteur si admirable. C'est ainsi que cet amour de Notre-Seigneur , plus délicieux que l'on ne saurait se l'imaginer , entre dans une âme avec

SLR L AMOUR DE DIEU. 2o

une douceur si merveilleuse, qu'elle la comble de joie, sans qu'elle puisse comprendre d*où cette divine douceur procède, et c'est, à mon a\ is , ce que l'épouse veut dire par ces paroles : Le lait qui coule de vos mamelles est plus délicieux que le vin, et il en sort une odeur qui surpasse celle des parfums les plus excellents. Elle ne sait en quelle manière cela se fait, ni comment un si grand bonheur lui arrive, et elle appréhende si fort de le perdre qu'à peine ose-t-elle respirer, tant elle craint que la moindre chose ne l'en éloigne. Mais par ce que j'ai dit ailleurs de quelle sorte elle se doit conduire dans ces occasions pour en tirer du profit , et que je n'en parle ici qu'en passant ; je me contenterai d'ajouter que Notre-Scigneur témoigne à l'âme, par cette preuve si particulière de son amour, qu'il veut s'unir si intimement à elle, qu'elle ne puisse jamais plus être séparée de lui. Dans la lumière dont l'âme se trouve environnée et si éblouie, qu'elle comprend à peine ce que c'est que cette lumière, ce divin époux lui fait connaître de grandes vérités, et quel est le néant du monde. Elle ne voit point toutefois cet adorable maître qui l'instruit , elle sait seulement de certitude qu'il est avec elle ; elle se trouve si éclairée et si affermie dans les vertus , qu'elle ne se connaît plus elle-même. Elle voudrait ne s'occuper jamais qu'à publier ses louanges; elle est si plongée, ou, pour mieux dire, si abîmée dans le bonheur dont elle jouit, qu'elle est comme dans une sainte ivresse. Elle ne sait durant ce transport, ni que vouloir ni que demander àDieu ; elle ne sait ce qu'elle est devenue ; et elle n'est pas tellement hors de soi qu'elle ne comprenne quelque chose de ce qui se passe en elle.

Ainsi , quand cet immortel époux veut avec tant de profusion enrichir et comme combler une âme des trésors de ses grâces, il l'unit si étroitement à lui , que, dans l'excès de son bonheur, elle tombe entre ses bras comme évanouie. Tout ce qu'elle peut faire est de s'appuyer sur lui, et de recevoir ce lait si délicieux qui la soutient, qui la nourrit, qui la fortiGe, et qui la met en état d'clrc honorée de nouvelles faveurs qui la rendent capable d'en recevoir encore de plus grandes.

Après que l'âme est revenue, ainsi que d'un profond sommeil, de cette bienheureuse ivresse, elle se trouve si étonnée qu'il me semble que dans ce transport qui parait tenir quelque chose de la folie, elle peut dire ces paroles : Le lait qui coule de vos mamelles est plus délicieux que le vin. Ce transport vient de ce que lorsque l'âme était dans cette ivresse sainte , elle ne croyait pas que son bonheur pût aller plus loin , et que s'étant néanmoins ensuite vue élevée encore plus haut, et abîmée dans cette immense grandeur de Dieu, elle se sent tellement fortifiée par ce lait céleste dont son divin époux l'a favorisée, que l'on ne doit pas s'étonner qu'elle lui dise qu'il est plus délicieux que le vin. Or, de même qu'un enfant ne sait comment il croit , ni comment il tète , et que sa nourrice lui met souvent le tetin dans la bouche, sans qu'il ait besoin de le chercher, ainsi l'âme ne sait ni d'où ni comment un si grand bonheur lui arrive.

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Sachez, mes filles, que quand tous les plaisirs <in<- l'on saurait goûter dans le monde seraient joints ensemble, ils n'approcheraient point de ce plaisir si élevé au-dessus des sens et de la nature. L'âme , comme je l'ai dit, se trouve nourrie sans savoir d'où lui est venue celte nourriture. l'Ile se trouve instruite de grandes vérités sans avoir vu le maître qui les lui a enseignées. Elle se trouve fortifiée dans les vertus par celui qui seul les peut augmenter , et elle se trouve favorisée de nouvelles grâces par l'auteur de toutes les grâces, par son divin époux qui en est l.i source, et qui l'aime avec une telle tendresse, que l'on ne peut comparer la joie qu'il a de la combler de tant de faveur, qu'au plaisir que prend une mère de témoigner son affection à un enfant pour lequel elle a une passion tout extraordinaire.

Je prie Dieu, mes filles, de vous faire la grâce de comprendre, ou, pour mieux dire , de goûter, puisqu'on ne saurait le comprendre d'une autre manière, quel est le contentement dont l'âme jouit lorsqu'elle est arrivée à ce bienheureux état. Que ceux qui sont si enchantés des fausses félicités du monde, viennent un peu les comparer à celle-ci. Quand ils pourraient jouir en même temps durant plusieurs siècles de toutes les grandeurs, de tous les honneurs, de tous les biens, de tous les plaisirs, et de toutes les délices qu'ils sauraient souhaiter, sans être jamais traversés par le moindre chagrin et la moindre inquiétude, cela n'approcherait pas d'un instant du bonheur que goûte l'âme à qui Notre- Seigneur fait une si merveilleuse faveur. Saint Faul dit que tous les travaux que l'on peut souffrir en cette vie , ne sauraient mériter la gloire dont on jouira dans le ciel, et j'ose ajouter qu'ils ne sauraient mériter seulement une heure du plaisir inconcevable dont je viens de parler, parce qu'il n'y a point de proportion entre cette faveur et ces travaux. Ainsi, quelque grands qu'ils soient, ils ne sauraient rendre l'âme digne d'une si intime union avec son divin époux, et de cette effusion de son amour qui lui dérouvre tant de vérités et lui donne un si grand mépris de toutes les choses du monde. Qu'est-ce donc que ces travaux pa-sagers pour les faire entrer en comparaison avec une telle laveur? Si ce n'est pas pour l'amour de Dieu qu'on les souffre, ils ne méritent aucune récompense , et si c'est pour l'amour de lui qu'on les endure, la connaissance qu'il a de l'infirmité de notre nature les lui fait proportionner à notre faiblesse.

0 chrétiens , ô mes filles, ne nous réveillerons-nous point enfin de ce dangereux assoupissement qui nous l'ait pa>ser celle vie comme dans un profond sommeil? Je vous conjure au nom de Dieu d'en sortir el de considérer qu'il ne nous réserve pas seulement en l'autre inonde la récompense de l'amour que nous Importons, mais qu'il commence dès maintenant à nous la donner. « Jésus, mon Sauveur, qui pourra « nous faire connaître le merveilleux avantage que c'est à une âme de « se jeter entre vos bras, de s'abandonner à votre conduite , et de dire, « après s'être entièrement donnée à vous : Je suis toute à mon saint

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« époux , et mon saint époux est tout à moi. 11 a soin de tout ce qui nie « regarde, et je ne pense qu'à lui plaire. Serait-il possible, mes filles , « que n'aimant que nous-mêmes , au lieu de n'aimer que lui , nous fus- « sions si malheureuses que d'être . par notre folie , la cause de notre «perte? Je vous prie donc encore, mon Dieu, et vous conjure par le « sang que votre Fils a répandu sur la croix , de me faire la grâce de « me donner un baiser de voire divine bouche, et de goûter du lait de « vos mamelles sacrées. Car que suis-je. Seigneur, si je ne suis assistée « de vous? Que suis-je, si je ne suis unie à vous ? Et que deviendrai— je « pour peu que je m'éloigne de vous? 0 mon Sauveur, qui êtes toute « mon espérance et tout mon bonheur, que puis-je souhaiter en celte « vie qui me soit si avantageux que d'être inséparablement attachée à « vous ? pourvu que vous me permettiez d'être toujours en votre coru- « pagnie , rien ne me paraîtra jamais difficile; et que n'entreprendra i-je « point pour votre service lorsque je me verrai si proche de vous? Mais, « hélas! Seigneur, au lieu d'avoir la joie de vous servir , je n'ai qu'à «m'accuser, avec une extrême confusion, de ce que je ne vous sers « point , et permettez-moi de vous dire du fond de mon cœur avec saint « Augustin : Donnez-moi la grâce d'accomplir ce que vous me comman- « dez , et commandez-moi ce que vous voudrez. Avec celte assistance, «mon Dieu, rien ne sera capable de m'ébranler. et je ne tournerai « jamais la tête en arrière dans ce qui regarde voire service. »

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