‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 82 sur 201 · AU RÉVÉREND PÈRE JÉRÔME GRATIE\ DE-LA-MÈRE-DE-DIEU · texte numérisé non relu

AU RÉVÉREND PÈRE JÉRÔME GRATIE\ DE-LA-MÈRE-DE-DIEU

SECONDE

La Sainle le détourne du dessein où il était de prendre sur son compte l'élection d'un provincial particulier pour la réforme ; lui propose de s'adresser plutôt à Rome pour en obtenir la permission, cl lui indique les moyens d'y réussir ; elle lui parle aussi de deux de ses sœurs, qui étaient dans la volonté cl sur le point de prendre l'habit delà réforme.

Jésus soit avec votre révérence, mon cher père.

lo Avril 1578. — Depuis le départ du père prieur de Mancère, j'ai parlé au maître Daça et au docteur Kueda, sur l'affaire de la province; car je ne voudrais pas que vous fissiez rien à quoi l'on pût trouvera redire "t cda me ferait plus de peine, quand même par l'événement, la

chose tournerait à bien, que tous les revers qui pourraient nous arriver, sans qu'il y eût de notre faute Tous deux s'accordent à dire que c'est une entreprise bien difficile, à moins que votre commission ne renferme quelque clause particulière, qui vous donne le pouvoir défaire cette séparation. Le docteur Rueda surtout est de ce sentiment, et je défère beaucoup à son avis, parce que je vois qu'il pense juste en toutes choses, et qu'il est extrêmement savant. Il dit que l'élection d'un provincial souffre de grandes difficultés, parce que c'est un point de juridiction ; qu'il n'y a que le pape ou le général qui puissent faire un pro- \ incial, et que l'unanimité des suffrages ne peut y suppléer ; qu'il n'en faudrait pas davantage pour donner lieu aux pères mitigés d'avoir recours au Pape, et de crier hautement qu'on cherche à se soustraire de l'obéissance, en se choisissant ainsi des supérieurs sans y être autorisés. Il ajoute que cette entreprise, serait mal interprétée, et qu'à son avis on aurait plus de peine à obtenir du Pape la confirmation du provincial, que la permission de faire une province à part ; que, pour peu que le roi veuille mander à son ambassadeur d'en parler au pape , sa Sainteté se fera un plaisir d'accorder cette permission ; que, pour y parvenir, il suffira de représenter au pape la façon dont les pères mitigés traitent les pères de la réforme; qu'il se pourrait faire, si on en touchait quelque chose au roi , qu'il s'y portât de lui-même ; et que de plus ce serait un grand coup pour la réforme , parce que les pères mitigés en auraient plus de considération pour nous , et perdraient l'espérance de nous détruire.

Je ne sais, mon révérend père, s'il ne serait pas à propos que vous conférassiez de cette affaire avec le père maître Chaves , en lui portant la lettre que je lui écris , que le père prieur vous remettra. C'est un homme fort prudent , et s'il employait le crédit qu'il a auprès du roi , peut-être qu'il obtiendrait ce que nous souhaitons ; et dans ce cas nos pères députés se rendraient à Rome, munis des lettres du roi; mais quand on n'aurait pas ces lettres, je voudrais toujours qu'on y allât, parce que, comme dit le docteur Rueda, la voie la plus droite et la plus sûre , c'est de s'adresser au pape ou au père général. Je suis persuadée que, si le père Padille se fût joint à nous pour solliciter auprès du roi de la bonne façon , ce serait déjà une affaire faite. Vous pourriez même encore lui en parler, ou vous adressera l'archevêque: car s'il faut que le provincial, après être élu, soit encore confirmé et soutenu par le roi, il est bien plus simple de commencer par obtenir de sa majesté la permission de l'élire. Si on ne réussit pas , au moins nous nous épargnerons l'affront qu'il y aurait à ne pouvoir le faire confirmer après l'avoir élu. Considérez , je vous prie , quelle honte ce serait pour nous et combien vous perdriez de votre crédit, si l'on avait à vous reprocher d'avoir fait plus que vous ne pouviez, et d'avoir manqué de discernement.

Le docteur Rueda dit encore que , si c'était le visiteur apostolique de

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S. Dominique, ou quelqu'autre qui fit cette élection, on y trouverait moins à redire que si les prieurs entreprenaient de la faire; et que, dans Ces matières de juridiction , le point le plus important, comme j'ai déjà dit , est que le chef soit établi par une puissance légitime. En vérité je perds courage , quand je viens à penser qu'on pourrait bien dans cette affaire jeter toute la faute sur vous , avec quelque sorte de raison ; au lieu que, quand il arrive qu'on vous blâme sans raison, loin de me décourager , je ne m'en sens que plus animée. Aussi n'ai-je eu rien de plus pressé que de vous écrire , pour vous recommander de bien examiner toutes choses.

Savez-vous , mon révérend père, ce que je me suis imaginée? J'ai pensé qu'il se pourrait bien faire que notre père général se servit contre nous des lettres que je lui ai écrites (quoiqu'il n'y ait pourtant rien que de bon), et qu'il les eût remises aux cardinaux; et il m'est venu dans l'esprit de ne lui plus écrire , jusqu'à ce que nous ayons vu la fin de cette affaire; mais on ferait, je crois, fort bien, d'eu toucher quel que chose au nonce , si l'occasion s'en présentait. Je m'aperçois que, quand vous êtes à Madrid, vous avancez beaucoup en un jour. Je me persuade qu'en parlant aux uns et aux autres, en faisant agir les daines que vous connaissez à la cour, et le père Antoine employant le crédit de la duchesse, on n'aurait pas grande peine à obtenir celte grâce du roi , dont je connais les bonnes intentions pour le maintien de la réforme. Le père Marian , qui a souvent l'occasion de lui parler, pourrait l'en entretenir, l'en supplier, et même lui représenter le temps qu'il y a que le père Jean, ce petit saint , languit dans la prison. Enfin il est certain que le roi écoute tout le monde; et je ne vois pas à quoi il tient qu'on ne lui parle , et qu'on ne lui demande cette grâce, surtout le père Marian.

Mais à quoi bon vous parler ainsi , et que d'impertinences je vous débite ! Cependant vous me souffrez tout. Je me consume de regret de n'avoir pas la liberté d'aller faire par moi-même ce que je souhaite que les autres fassent. Voilà le roi qui va partir pour s'en aller bien loin ; je voudrais qu'il y eût quelque chose de fait avant son départ. Dieu est le maître ; je le conjure d'y mettre la main.

Nous attendons vos dames avec grande impatience ; et nos sœurs veulent absolument que mademoiselle votre sœur n'aille pas plus loin pour prendre l'habit. C'est quelque chose d'étonnant que l'envie qu'elles ont de vous obliger. Je leur en sais un gré infini , car leur nombre est déjà fort grand , et elles ne sont pas à leur aise; mais le désir qu'elles ont de posséder quelque chose qui vous appartienne, les fait passer par dessus toutes les difficultés. 11 n'y arien que la petite Thérèse ne dise et ne fasse. Je serais la [première à m'en réjouir, si cela pouvait se faire, parce que je ne pourrai pas posséder cette chère postulante où elle doit aller, comme je ferais ici ; et peut-être même ne la reverrai-je plus , vu l'éloignement des lieux. Avec tout cela il ne lient qu'à moi , et c'est moi

LETTRE XXXW. 337

seule qui m'y oppose , par la raison qu'elle est déjà reçue à Valladolid, qu'elle y sera fort bien; et que, si elle n'y allait pas , nos sœurs de làbas en seraient extrêmement fàehées, surtout la sœur Casilde. Je compte garder la petile Julienne , quoique je n'en témoigne rien ici ; car de l'envoyer à Séville , ce serait un trop grand chagrin pour madame votre mère , et peut-être la petite personne en serait-elle fâchée elle-même , lorsqu'elle sera plus grande. Mon Dieu , que je voudrais bien avoir ici votre autre sœur, qui est chez ces demoiselles 1 La pauvre enfant ne connaît pas ses besoins ; elle serait ici bien mieux instruite , et plus tranquille qu'où elle est.

Mon frère Laurent, qui vous remettra cette lettre, va à la cour; il doit passer quelques jours à Madrid, d'où il se rendra, je crois , à Séville. Je pense que la mère prieure vous écrit. Ainsi je n'ai rien de plus à vous mander.

La prieure d'Albe est très-mal, priez Dieu pour elle. Quelque chose qu'on en dise , on perdra beaucoup en la perdant; elle est fort obéissante , et s'il lui arrive de s'écarter en quelque chose , au moindre avis qu'on lui donne , elle se corrige. Oh 1 quel tintamarre parmi nos sœurs de Malagon , au sujet de la mère Briande ! J'ai bien ri de 1 idée qui leur est venue de me prier d'y retourner.

Madame Louise de la Ccrda a perdu la plus jeune de ses filles. Je suis extrêmement touchée des afflictions que Dieu envoie à cette danie! Il ne lui reste plus que la veuve. Je pense que vous feriez bien de lui écrire une lettre de consolation; vous savez que nous lui avons de grandes obligations.

Voyez , mon révérend peVe , si nous garderons mademoiselle votre sœur. En cas que vous le jugiez à propos, et que madame votre mère soit bien aise de l'avoir plus près d'elle , je ne m'y opposerai pas ; mais ce que je crains , c'est que, comme elle a fait son plan d'aller à Valladolid, elle n'ait par la suite quelque regret d'être restée ici, parce qu'elle entendra raconter quantité de choses de ce couvent-là , qui ne se trouvent point ici, ne fût-ce que le jardin , qui y est fort beau; au lieu qu'ici nous n'avons qu'un terrain fort ingrat. Je prie le Seigneur qu'il vous donne de longs jours , et qu'il fasse de vous un aussi grand saint que je le désire. Ce sont les vœux de celle qui est avec autanl d'attachement que de vénération , mon révérend père,

Votre indigne servante et fille, Thérèse de Jésus.

Mon bras va de mieux en mieux. Madame Guiomar est ici, elle se porte mieux , et a grande envie de vous voir. Elle ne cesse de pleurer son pauvre frère Jean-de-la-Croix ; et toutes nos sœurs en font de même. C'est un événement bien triste que celui-là. Le couvent de l'Incarnation commence à se remettre.

REMARQUES

Le père Jérôme Gratien, à q.ii la Sainte écrivit celte lettre, tut le premier visiteur cl !'■ premier provincial de la réforme, cl celui qui coulribua le plus à ce grand ou-

vroge, qui lui attira les plus cruelles persécutions. Sa vie a élé écrite par doru FrançoiSrGralicu Berruguele, secrétaire-interprète du roi.

Les moyens qne la Sainte proposait à ce père, pour parvenir à faire de la léformc une province séparée , furent employés avec succès. Le roi en lit la demande au pape , et le pape y consentit. Ce fut un coup décisif pour le soutien de la réforme.

.Mais malgré les remontrances de la Sainte, les pères de la réforme ne laissèrent pas de t nii ua chapitre a Almadouar, le D octobre suivant, où ils élurent un provincial, élection dont ils eurent tout lieu de se repentir par la suite. Voyez l'Histoire générale de l'ordre, seconde part., liv. i, chap. 5.

Le père maître Chaves, dont il est l'ait ici mention, était suis doute le père Jacques de (..hâves, dominicain, confesseur du roi, et qui l'avait été de la Sainte ; c'était un homme de beaucoup d'esprit, et d'une grande vertu. On raconte de lui que quelques négociants lui ayant porte leurs plaintes des vexations d'un ministre d'état, il en avertit le roi (Philippe 11), et chargea sa conscience d'y mettre ordre. Le roi en parla à son ministre ; mais celui-ci n'ayant pas pour cela changé de conduite, a la première occasion où le roi eut besoin du père de Chaves pour le confesser, ce père s'en excusa, et lui écrivit qu'il ne croyait pas pouvoir lui donner l'absolution, jusqu'à ce qu'il eût obligé le ministre à rendre justice. Je crains, sire, lui marquait-il, pour votre salul tant que vous ne mettrez pas ordre à cette affaire. Venez, répondit ce prince religieux, venez me confesser, je remédierai à tout, et j'espère me sauver, puisque je souffre ce que rous me dites, cl approuve votre hardiesse. Le vertueux confesseur n'en demeura pus là, il exigea du roi qu'il fil faire au ministre une promesse écrite et signée de sa main, par laquelle celui-ci s'obligeait de réparer le tort qu'il avait l'ail ; et le roi remit lui-même cette promesse au père de Chaves, qui la garda pour confondre le ministre, en cas qu'il vint à manquer à son engagement.

La Sainte parle à la lin de sa lettre du voyage de doua Juana.mère dupèreGratien, laquelle menait sa lille doua Maria à Valladolid, pour y prendre l'habit de la réforme; elle dit qu'on désirait fort de la garder à Avila; mais qu'elle compte garder dona Juliana qui était une autre sœur du père; celle-ci prit aussi depuis l'habit, mais ce fut au couvent de Séville.

Dans toute celte lettre on remarque l'sprit de la Sainte, sa prudence, sa bonne conduite, et la grande affection qu'elle portait au père Gratien et à toute sa famille parce que c'étaient des personnes selon son cœur.

11 est important d'observer que lors de cette lettre le projet d'envoyer des députés à Rome était déjà formé, et que le père Jean-de-la-Croix était encore en prison.

LETTRE XXXVH.

A LA RÉVÉRENDE MÈRE MARIE-DE-SAINT-JOSEPH

Elle lui apprend les mesures qu'elle a prises pour faciliter et assurer leur correspondance, témoigne son indifférence pour les satisfactions de ce monde, approuve le travail manuel pour fournir aux besoins d( la vie, donne des instructions pour la réception des sujets qui se présentent, rejette les caractères mélancoliques, remercie d'un secoursqu on lui avait envoyé, parle de la maladie de la prieure de Malaaon et traite divers autres sujets.

Jésus soit avec votre révérence, ma chère Glle.

7 septembre 1578. — J'ai tant de plaisir à lire vos lettres, que je désire continuellement d'en recevoir. Je ne sais d'où cela vient, mais j'ai une tendresse particulière pour votre maison, et pour toutes celles qui y demeurent; c'est peut-être parce que j'y ai beaucoup souffert. Je me porte assez bien présentement , Dieu merci , si ce n'est que je suis fort enrhumée; mais la flèvre m'a quittée.

J'avais bien prévu que les pères mitigés ne manqueraient pas de dire et de faire tout ce qu'ils pourraient pour vous chagriner. Ils ne nou? ont pas épargnées non plus dans ce pays-ci; mais Dieu nous ayant déjà délivrées du père Tostat , j'espère qu'il nou* fera grâce entière. Ne

cessez pas de le prier avec ferveur, afin qu'il vienne à noire secours et qu'il rende le calme à nos maisons ; car tant que le révérendissime père, général sera indisposé contre nous , je vous assure que nous aurons assez d'occasions de mériter. Je ne vous dis rien pour cette fois de nos affaires, parce que vous saurez tout de notre père; je vous prie seulement, par charité, d'avoir grand soin de m'écrire ce qui se passe de vos côtés, quand notre père ne pourra pas le faire par lui-même ; comme aussi de lui remettre nos lettres, et de vous charger des siennes. Vous savez assez les alarmes où nous sommes tous les jours par rapport à nos lettres, quoiqu'il soit actuellement à Séville : que sera-ce quand il en sera si éloigné? Le maître de la poste d'ici est cousin d'une de nos sœurs de Ségovie; il m'est venu voir, et m'a promis de faire des merveilles pour l'amour de sa cousine. Il se nomme Figueredo. Nous nous sommes arrangés ensemble : il dit que, pourvu qu'on ait soin chez vous de porter les lettres directement au maître de la poste, je pourrai recevoir de vos nouvelles presque tous les huit jours. Voyez quelle satisfaction ce serait pour moi ! Il dit encore que, mettant vos lettres sous une enveloppe avec cette adresse : Au maître de la poste de Tolède, on ne doit pas craindre qu'il s'en perde aucune. Tout cela n'est que de la peine pour vous, ma chère fille; mais je sais que vous en prendriez bien d'autres pour l'amour de moi, comme il n'y en a point que je ne prisse volontiers pour vous. Figurez -vous qu'il me prend de temps en temps de si grandes envies de vous voir, que je ne puis m'occuper d'autre chose; c'est la pure vérité. Informez- vous quelle qualité il faudra donner à ce maître de poste, et si on doit le traiter de magnifique; je vous observe qu'il est fort à son aise. Si quelque chose est capable de me faire trouver le séjour de Tolède agréable, c'est cette commodité de recevoir souvent de vos lettres, et quelques autres agréments que je ne trouve point à Avila. Il n'y a que mon frère que je regrette, parce que je sais que mon absence lui est extrêmement sensible. Vous êtes une méchante personne de ne lui pas écrire quelquefois. Voici une lettre de lui que je vous envoie, par laquelle vous verrez le peu de santé dont il jouit ; je loue Dieu cependant de ce qu'il est sans fièvre.

J'oublie toujours de garder les lettres où l'on me parle de Thérèse. II n'y en a pas une où nos sœurs ne me mandent qu'elles sont confuses de voir le progrès qu'elle fait dans la vertu, et son inclination pour les plus bas emplois de la maison. Elle leur dit qu'on ne doit pas l'estimer davantage pour être nièce de la fondatrice, mais qu'au contraire on doit l'en estimer moins. Toutes nos sœurs l'aiment beaucoup, et disent d'elle mille jolies choses. Je vous rapporte tout cela à vous, ma fille, et à mes sœurs de Séville, parce que c'est chez vous qu'elle a puisé ces bons sentiments, et pour que vous en remerciiez Dieu. J'apprends avec une grande satisfaction que vous ne l'oubliez pas dans vos prières. J'aime beaucoup son père , assurément; et , malgré cela , croiriez-vous que je

:3V0 lettre xxxvii.

suis bien aise d'en être éloignée? J'ai peine à me rendre raison A moimême de celle situation d'esprit; a moins que cela ne vienne de ce qno les douceurs de la vie me sont à charge , par la crainte que j'ai de m'y trop attacher, ce qui m'en fait éviter l'occasion. Cependant quant à présent, et pour n'être pas ingrate des services qu'il nous a rendus, je voudrais être auprès de lui seulement jusqu'à ce qu'il eût arrangé certaines affaires pour lesquelles il attend mon retour.

J'ai renoué l'affaire de la prétendante du père Nicolas , que j'avais d'abord remerciée, parce qu'il est revenu à la charge. Notre père ne trouve pas que cette fille nous convienne. Cependant je n'ai pas cru devoir refuser le père Nicolas une seconde fois, sur ce que j'ai fait réflexion que vous pourriez bien vous trouver en telle nécessité que vous vous repentiriez de ne l'avoir pas du moins admise à l'épreuve. Que sait-on? peut-être sera-ce un meilleur sujet que l'on ne pense. Parlezen à notre père, pour peu que vous en soyez embarrassée; et informezvous des défauts qu'elle peut avoir. Je n'ai pas eu grand entretien avec lui sur cet article; mais ce qui m'inquiète, c'est la situation de vos affaires, qui, à ce que je vois, n'est rien moins qu'avantageuse.

J'ai été charmée d'apprendre que vous vous occupez à faire des bas, et que vous y gagnez quelque chose. Pourvu que vous vous aidiez, Dieu vous aidera. Quant à la question que vous me proposez, savoir si vous ferez bien de vendre les rentes qui vous sont dues pour rembourser celles que vous devez , il n'est pas douteux que c'est toujours bien fait de se libérer.

Sur l'autre question , je réponds que, dans les circonstances où vous vous trouvez, c'est un coup bien hardi de recevoir une sœur sans dot; mais que cependant cela se peut faire pour l'amour de Dieu. Considérez , je vous prie , que vous n'en avez encore reçu aucune de cette façon ; et que si vous recevez celle qui se présente , Dieu vous assistera en vous en attirant d'autres, qui vous récompenseront de ce que vous aurez fait pour lui. Je suis d'avis cependant que vous attendiez que notre père en soit si importuné qu'il se détermine à vous en parler, et que jusque là vous n'en ouvriez pas la bouche. Mais ce que je vous recommande le plus, ma chère amie, c'est de ne jamais rien précipiter sur le choix de vos religieuses , parce qu'il y va de la vie de bien discerner celles qui sont propres pour notre état. A l'égard de celle que propose le père Nicolas , je ne lui crois d'autre défaut que d'être un peu simple.

11 me paraît que ce que je vous ai mandé de la nièce ou cousine de monsieur Garcie Alvarez, n'est que trop certain. Cavaillard me l'a confirmé, et je ne crois point que ce soit mademoiselle Clémence, mais bien l'autre. Vous pouvez donc dire tout franchement à monsieur Alvarez que vous avez appris que cette fille a eu de grands accès de mélancolie. Cavaillard ne fut pas si réservé , car il me dit clairement qu'elle avait été folle, et c'est ce qui m'empêcha depuis de parlera cette

fille. Quand cela ne serait pas, vous n'êtes pas en' situation présente ment d'augmenter les charges de votre maison; vous devez songer au contraire à acquitter vos dettes le plus tôt que vous pourrez. Attendons un peu. 11 n'est pas fort étonnant que, dans l'embarras où nous jettent les pères mitigés , il ne se présente point de sujets tels qu'il nous les faudrait.

Ayez soin de tenir un état de ce que vous dépenserez en ports de lettres , afin de vous acquitter par là petit à petit des quarante ducats qu'on vous a envoyés de Saint-Joseph d'Avila; n'y manquez pas au moins. Ce serait une simplicité plutôt qu'une politesse d'en user autrement; j'ai mes raisons pour vous donner ce conseil. Mais y pensez-vous de m'envoyer de l'argent? quoi! dans le temps que je suis ici dans la plus grande inquiétude sur les moyens que vous pourrez trouver pour subsister! En vérité, vous êtes admirable! Quoi qu'il en soit, cet argent est venu fort à propos , et me servira aussi pour payer mes ports de lettres. Dieu vous le rende ! Je vous remercie aussi de votre eau de fleur d'orange, qui est arrivée bien conditionnée, et je suis obligée à la sœur Jeanne-de-la-Croix du voile qu'elle m'a envoyé. Passe pour cette fois; mais je vous défends expressément, à vous, ma fille, et à nos sœurs, de m'envoyer de vous-mêmes quoi que ce soit. Soyez assurées que quand j'aurai besoin de quelque chose, je vous en avertirai, et que je m'adresserai à vous avec autant et plus de franchise qu'à celles sur qui je compte le plus, parce que je vous connais à toutes un bon cœur.

Cette fille qui a la voix si belle, n'est pas revenue depuis. Je suis toujours occupée à vous chercher quelque sujet qui vous convienne. Ah! que je voudrais bien qu'on vous donnât de l'eau! Je le souhaite si fort que je n'ose l'espérer. J'ai pourtant bonne idée de ce que c'est le père Bonaventure qui est actuellement gardien des cordeliers, parce que j'imagine que le père Marian et notre père auront quelque crédit sur son esprit. Dieu veuille que vous réussissiez ! ce serait pour vous une grande douceur. Vous jugez bien qu'aujourd'hui que noire père est sur le point d'aller à Avila, j'aimerais beaucoup mieux y être qu'ici, au risque d'avoir quelques mauvais quarts d'heure à passer avec l'évêque. Je suis toute surprise de vous voir toutes si joyeuses et si contentes. Dieu a tout fait pour le mieux. Qu'il soit béni en toutes choses, et qu'il lui plaise de vous conserver longtemps, ma chère fille !

Pour ne vous point faire de peine, je voudrais pouvoir me dispenser de vous apprendre celle que je ressens du triste état où est actuellement la mère prieure de Malagon, quoique Dieu, qui l'a tirée du néant, puisse bien encore la guérir. Mettant à part l'amitié que je lui porte , je la trouve extrêmement à redire dans un temps aussi critique que celui-ci. Je l'aurais fait venir ici, si notre médecin ne m'eût assurée qu'au lieu l'un an qu'elle a peut-être à vivre en restant où elle est, elle ne vivrait pas ici un mois. Priez bien Dieu pour elle, car elle est abandonnée des médecins, et l'on dit qu'elle est étique. Qu'on se garde bien chez

roaa de boire cl» l'eau de salsepareille, quelque bonne qu'elle soit pour les maux d'estomac. La prieure et nos sœurs vous l'ont mille compliments. J'ai été bien fàcliéc de la maladie de mon saint prieur (1). unis n'avons pas manqué de prier Dieu pour lui. Faites-moi savoir ■.miment il se porte, et ce qu'est devenu Dclgadc. Mes compliments à toutes celles et à tous ceux que vous jugerez à propos, et demeurez avec Dieu. Je ne comptais pas être si longue. Je suis charmée que vous vous portiez bien toutes, et vous principalement, ma cbère fille ; car je crains surtout pour les prieures, à cause du besoin que nous en avons.

Dieu vous conserve, et croyez-moi bien tendrement, ma révérende mère, Votre servante, Thérèse de Jésus.

Je reçois ici de temps en temps des lettres de Caravaque et de Veas. On ne manque pas de chagrins à Caravaque; mais j'espère que Dieu y remédiera. Nous nous écrirons plus souvent présentement. Pourquoi donc ne me dites-vous rien du père Grégoire? Assurez -le de mes respects, et rendez-lui compte de tout ce qui se passe chez vous. Si vous n'avez pas soin de m'écrire, personne n'y pensera. Marquez-moi comment vous êtes avec le père Antoine-de-Jésus. Je ne ferai réponse au père Nicolas que quand j'aurai reçu de vos nouvelles. Vous mettrez un demi-réal de port quand il n'y aura que trois ou quatre lettres , et plus quand il y en aura davantage. Comme je sais ce que c'est que de se voir dans la nécessité, et la peine qu'il y a de trouver de l'argent à Séville, je n'ai pas osé pour le présent refuser absolument le père Nicolas. Lorsque vous demanderez à notre père son avis sur quelque chose, prenez si bien votre temps qu'il ait le loisir de vous écouter et de saisir toutes les circonstances; autrement, comme il est fort occupé, je craindrais que ses réponses ne fussent pas toujours justes.

REMARQUES

On voit bien que lors de cette lettre la persécution contre les religieuses de Séville n'était pas encore dissipée ; et comme c'était une lille mélancolique qui avait été le

Iiilo de cette persécution, il n'y a pas lieu de s'étonner de Péloigneinenl que marque

ici la Sainte pour ces Sortes de caractères, qu'elle a d'ailleurs toujours regardés, comme extrêmement incommodes et dangereux à la société

La prieure de Malagon était la mère Briande de-Saint-Joseph. Elle était alors dans m état bien triste, puisqu'elle s'était rompue une veine dans le corps, et jetait le sang far la bouche. On attribuait cela aux peines et à la fatigue qu'elle avait eues en entrant dans l'ordre.

(I) Le prieur de la chartreuse des Grottes.

LETTUE XXXV11I.

AU RÉVÉREND PÈRE JÉRÔME GRATIEN nE-LA-MÈRE-DE-DIEU.

TROISIÈME

La Sainle répond h une lettre qu'elle avait teçûe île ce père, oit elle lui faisait part des mauvais bruits qui couraient sur te couvent de Valladolid, à l'occasion d'une novice qui en et lit sortie.

28 sept. 1578. — Jésus soit avec votre révérence, mon père.

J'ai déjà eu l'honneur de vous écrire par la voie de Tolède. Je reçois

LETTRE XXXIX. 3i3

aujourd'hui celle que vous, m'écrivez de Valladolid. La nouvelle dont vous me faites part m'a d'abord alarmée ; mais j'ai fait réflexion presque aussitôt que les jugements de Dieu sont impénétrables, qu'il aime notre ordre, et que sans doute il tirera de cet événement quelque bien auquel nous ne nous attendons pas, ou qu'il s'en servira pour nous garantir de quelque mal. Au nom de Dieu, ne vous mettez point en peine. J'ai grande pitié de cette pauvre enfant; c'est elle qui est la plus à plaindre. Quelle dérision de lui supposer des sujets de mécontentement, avec la gaîté et la satisfaction qu'elle a toujours montrées tant qu'elle a été parmi nous! Dieu ne veut pas apparemment que nous recherchions la faveur des grands ; il veut que nous nous contentions de l'amitié des petits, comme faisaient les apôtres. Ainsi cet événement doit nous être indifférent. D'ailleurs, puisque ce seigneur a aussi retiré son autre Ailedé Sainte-Catherine-de-Sienne, pour la reprendre chez lui, cela ne peut nous faire aucun tort dans le monde. Peut-être même ferions -nous mieux de ne considérer que Dieu seul. Qu'il en arrive ce qu'il lui plaira ; mais qu'il me préserve de ces grands seigneurs qui peuvent tout , et n'ont d'autre règle que leur caprice. La pauvre petite n'a pas su ce qu'elle faisait , et s'est du moins bien trompée en se figurant qu'elle pourrait retourner dans l'ordre; car je ne pense pas qu'il nous convint de la reprendre. S'il y a quelque mal dans tout ceci , c'est qu'il est à craindre (surtout dans ces commencements) que la paix intérieure de la maison n'en soit troublée. Encore si cette novice eût marqué son mécontentement , comme celle que nous avons ici ! Mais je tiens pour impossible qu'elle eût dissimulé aussi longtemps , si sa peine eût été telle qu'on la suppose. Je plains bien la pauvre prieure et notre amie , la mère Marie-de-Saint-Joseph ; écrivez-lui, je vous prie. Mon Dieu, que je suis fâchée que vous vous éloigniez si fort! Je ne sais pourquoi je vous suis si fort attachée. Dieu vous conduise heureusement. Mes compliments, je vous prie, au père Nicolas. Toutes nos sœurs vous présentent leurs respects, et je suis avec une vénération parfaite, mon révérend père, votre très-humble servante et fille,

Thérèse de Jésus, remarques.

Celte lellreesl remarquable par son si vie serré et laconique, l'n grand seig enr avait deux filles qui voulaient se faire religieuses. L'une avait pris l'habit dans le couvent de Valladolid, l'autre avait choisi celui de Sainte-Catheiine-de-Sieiine. Le père ayant jugé à propos de les retirer toutes deux, il se répandit un bruit à la cour de Madrid que relie qui avait quitté les carmélites n'en était sortie qu'à cause des mauvais procédés qu'on avait eus pour elle. C'est dans ces circonstances que la Sainte écrivit cette lettre.

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