AU ROI D'ESPAGNE PHILIPPE II
La Sainte implore la protection du roi, à l'occasion d'un mémoire présenté à sa majesté, injurieux au pire Gratuit et à la réforme.
( 15 septembre 1577. )
La grâce du Saint-Esprit soit incessamment avec votre majesté.
Sire,
J'ai appris qu'on a depuis peu présenté à votre majesté un mémoire contre le père Gratien. Cette nouvelle ruse du démon et de ses ministres me cause les plus cruelles alarmes. On ne se contente pas de diffamer ce serviteur de Dieu qui ne cesse de nous édifier, et qui, suivant ce qu'on me mande des monastères qu'il visite, les laisse tous remplis d'un nouvel esprit de ferveur ; on tâche encore de déshonorer ces monastères où Dieu est si fidèlement servi.
L'un des principaux acteurs de cet odieux complot est un carme déchaussé qui, avant de prendre l'habit, était domestique dans nos maisons, et qui plus d'une fois a donné des preuves de son peu de jugement. Les envieux du père Gratien se sont servis de ce religieux et de quelques autres qui sont animés contre lui, parce que c'est à lui, comme visiteur, de les punir lorsqu'ils sont en faute. On leur a fait signer des choses si extravagantes, et je puis dire si monstrueuses pour des personnes de notre état, que si je n'étais alarmée du mal que le démon se propose d'en faire résulter, je serais la première à m'amuser des contes qu'ils débitent de nos carmélites. Au nom de Dieu, sire, ne permettez pas que des dépositions aussi scandaleuses soient portées dans les tribunaux de la justice. Le monde est fait de façon que bien des gens pourraient nous soupçonner d'avoir donné matière à la médisance, lors même que notre innocence serait le mieux prouvée ; et il est à craindre que la plus petite tache ne nuise au progrès de notre sainte réforme, sur laquelle, jusqu'à présent, Dieu a versé ses bénédictions.
Votre majesté peut facilement instruire sa religion, en se faisant rendre compte d'une attestation que le père Gratien a jugé à propos de faire faire. Cet acte renferme le témoignage de plusieurs personnes également considérables par leurs lumières et leur vertu, qui communiquent avec nos religieuses. D'ailleurs on peut découvrir, par le moyen dune information juridique, le motif qui fait agir les auteurs du mémoire. Je supplie donc instamment votre majesté d'apporter son attention à cette affaire. La gloire de Dieu y est intéressée ; car si nos adversaires s'aperçoivent que l'on fait quelques cas de leurs allégations , ils ne manqueront pas, pour secouer le joug de la visite, d'accuser d'hérésie quiconque osera s'en charger; et, où la crainte de Dieu est presque bannie, l'on n'est point embarrassé pour trouver des témoins.
Je suis sensiblement touchée de la persécution que souffre ce serviteur
LETTUE XXXI. *"*
de Dieu, dont je connais la droiture et la vertu. C'est ce qui m'engage à conjurer votre majesté de le protéger, ou de donner ses ordres pour qu'il ne soit plus exposé à de pareils dangers. 11 a pris naissance dans une famille qui vous est particulièrement attachée, et il est assurément très-méritant par lui-même. Je le regarde comme un homme envoyé du ciel; et je ne doute pas que la sainte Vierge, en qui il a toujours eu une dévotion singulière, ne lui ait inspiré le dessein d'entrer dans notre ordre pour venir à mon secours dans un temps où les forces commençaient à me manquer, après avoir travaillé seule pendant plus de dixsept ans.
Peut-être , sire , abusé-je dans cette lettre des moments précieux de votre majesté ; mais le tendre et respectueux attachement que j'ai pour elle me donne quelque droit à ses bontés ; et je considère que, puisque Dieu souffre mes plaintes indiscrètes , votre majesté voudra bien aussi les souffrir. Plaise à sa miséricorde d'exaucer les prières que nos religieux et nos religieuses ne cessent de lui adresser pour la conservation de votre personne sacrée, qui est notre unique appui sur la terre.
Je suis avec le plus profond respect, Sire , De votre majesté
L'indigne servante et sujette,
TuÉRÈSE DE JÉSUS.
A Avila, ce 13 septembre 1577.
REMARQUES
C'est à Séville que s'ilail élevée la persécution qui donna lieu à cette lettre , dans laquelle trois choses sont à remarquer : le zèle de la Sainte, la confiance qu'elle avait dans les bontés de Philippe II , et la pieuse liberté avec laquelle elle écrivait a ce monarque.
AD RÉVÉREND PÈRE JÉRÔME GRATIEN DE-LA-MERE-DE-DIEL , PREMIER VISITEUR ET PREMIER PROVINCIAL DES CARMES DÉCHAUSSÉS, DIRECTEUR DE LA SAINTE.
PREMIÈRE
Elle répond à plusieurs de ses lettres, et l'entretient de différentes affaires ; (ait des réflexions très-judicieuses sur le caractère de la bonne oraison , et donne quelques ordres pour le couvent de Séiille.
La grâce du Saint-Esprit soit avec votre révérence, mon père.
23 octobre 1577. — J'ai reçu aujourd'hui trois de vos lettres par la voie du directeur de la poste ; et hier je reçus celles dont frère Alphonse était porteur. Dieu m'a bien récompensée de la peine que le retardement de celles-ci m'avait causée : qu'il soit à jamais béni de vous avoir conservé en santé. Je fus d'abord fort alarmée . lorsqu'on apporta les paquets de la mère prieure, et que dans l'un ni dans l'autre il ne se trouva aucunes lettres de vous pour moi. Imaginez-vous le chagrin que cela
3îS LETTRE XXXI.
me fit ; niais heureusement j'eus bientôt de quoi me consoler. De gràco, souvenez-vous de m'accuser la réception de mes lettres; la plupart du temps vous ne répondez point à ce que je vous écris, et encore oubliezvous de dater les vôtres.
Nous me demandez dans vos deux dernières comment les choses se sont passées entre madame votre mère et moi. Je vous l'ai mandé par la voie du messager de cette ville, et je compte que vous répondez à cet article par la lettre que vous me marquez que je dois recevoir par la voie de Madrid. Ainsi je n'ai point d'inquiétude à cet égard. Je me porte, bien. Mon Isabelle est toute notre récréation. C'est quelque chose d'étonnant que sa satisfaction et sa gaîté. Je reçus hier une lettre de madame votre mère ; tout le monde est en bonne santé.
J'ai bien remercié Dieu de la tournure que prennent nos afTaires ; mais j'ai été étrangement surprise des choses que frère Alphonse, m'a rapporté qu'on disait de vous. Bon Dieu, qu'il était nécessaire que vous fissiez ce voyage ! Quand vous n'auriez fait autre chose que de vous montrer, vous y étiez obligé en conscience pour l'honneur de l'ordre. Je ne conçois pas comment ces gens-là ont eu le front de publier de pareilles calomnies. Dieu veuille les éclairer! Si vous aviez quelqu'un en main, en qui vous pussiez prendre confiance, ils mériteraient bien qu'on leur fit le plaisir de leur donner un autre prieur. Mais c'est une matière qui n'est pas à ma portée, ni de mon ressort. Celui qui adonné le conseil dont vous me parlez , m'a bien étonnée ; c'eût été ne rien faire. C'est une chose étrange et bien pénible pour vous, que vous ayez là-bas quelqu'un qui vous soit contraire en tout. Sans doute il eût bien fait de refuser celte place ; mais que voulez-vous , on ne leur a pas appris à désirer d'cHre peu estimés dans ce monde.
N'est-ce pas une merveille que Paul avec autant d'occupations qu'il en a, puisse conserver toute sa tranquillité, en traitant avec Joseph? J'en bénis Dieu de tout mon cœur. Dites-lui , je vous prie, mon révérend père , qu'il prenne son parti de se contenter de sa manière d'oraison; et qu'il ne s'embarrasse pas si son entendement reste sans action, quand c'est la volonté de Dieu de le favoriser d'une autre manière. Vous lui direz aussi, s'il vous plaît, que je suis fort contente de ce qu'il m'écrit. Le grand principe dans ces matières intérieures et spirituelles, c'est que l'oraison la mieux faite et la plus agréable à Dieu, est toujours celle qui laisse après elle de meilleurs effets. Je n'entends point parler des grands désirs; car, quoique ce soit une bonne chose que les désirs , ils ne sont pas toujours tels que notre amour-propre nous les présente. J'appelle de bons effets ceux qui s'annoncent par les œuvres; de sorte que l'âme fasse connaître le désir qu'elle a de la gloire de Dieu, par son attention à ne travailler que pour lui, à n'occuper sa mémoire et son entendement que de choses qui lui soient agréables , et à lai marquer de plus en plus l'amour qu'elle lui porte.
Oh! que c'est bien là la véritable oraison, et non pas ces goûts qui
n'aboutissent qu'à notre propre satisfaction. Quand l'oraison n'a pas le caractère que je tiens de dire , il reste souvent dans l'âme beaucoup de lâcheté, de vaincs frayeurs, et même de l'aigreur contre ceux qui t'ont peu de cas de nous. Pour moi je ne désirerais point d'autre oraison que celle qui me ferait croître en vertus. Quand clic serait accompagnée de grandes tentations , de sécheresse et de tribulations , je la regarderais tomme la meilleure, parce qu'elle me rendrait plus humble, et par conséquent plus agréable à Dieu. Car il ne faut pas croire que celui qui souffre ne prie pas, lorsqu'il offre à Dieu ses souffrances. Souvent il prie beaucoup plus que celui qui se rompt la tète dans un coin de sa cellule pour s'exciter à l'oraison, et qui croit avoir beaucoup fait, s'il a tiré par force quelques larmes de ses yeux.
Pardonnez si je vous donne une commission aussi étendue pour Joseph. Je compte que l'amitié qu'il porte à Paul vous engagera de vous en charger, supposé que vous approuviez mes idées; autrement ne lui en dites mot. Je dis seulement ce que je souhaiterais qui m'arrivât; et j'ajoute que ce sont deux grands articles que les bonnes œuvres et la bonne conscience.
Ce que vous me marquez du père Jean m'a fait grand plaisir. Il pourrait forhbien arriver que, d'un mal que le démon aurait voulu faire, Dieu en fit sortir un bien ; mais il faut être extrêmement sur ses gardes ; car je suis persuadée que le démon emploiera toutes sortes de ruses pour nuire à Elisée. Ainsi il a grande raison de s'en défier. Je crois même qu'il ne faudrait pas ajouter beaucoup de foi à ces sortes de choses ; car si c'est afin que Jean fasse pénitence , Dieu lui en a fourni plus de matières qu'il ne lui en fallait pour lui seul; aussi les trois autres qui devaient lui donner conseil, en ont-ils eu bientôt leur bonne part, comme Joseph l'avait prévu.
Pour la sœur S. -Jérôme, il faudra lui faire manger de la viande pendant quelques jours, et lui défendre l'oraison. Il sera aussi fort à propos que vous lui ordonniez de ne traiter qu'avec vous, ou de m'écrire. C'est une imagination faible. Elle croit voir et entendre les choses qu'elle médite. Cependant, comme c'est en même temps une très-bonne âme, je ne voudrais pas assurer qu'il n'y ait eu , et qu'il ne puisse encore y avoir du vrai.
Je pense de même sur le compte de la sœur Béatrix , quoique ce qu'on m'écrit touchant le temps de sa profession ne me paraisse pas une fantaisie ; et qu'au contraire je le trouve assez bien. Elle est aussi dans le cas qu'on la fasse peu jeûner. Donnez sur cela vos ordres à la prieure , et que de temps en temps on défende l'oraison à ces deux religieuses, en les occupant à d'autres exercices , pour éviter un plus grand mal. Croyez-moi, mon père, ces précautions-là sont nécessaires.
L'article des lettres m'a fort chagrinée; mais vous ne me dites point si celles qui sont tombées entre les mains de Péraltc étaient impor-
tanles. Je vous envoie un messager exprès. Ah! que j'ai porté d'envie à nos sœurs , qui ont eu le bonheur d'entendre vos serinons ! 11 paraît bien qu'elles méritent les douceurs , et moi les amertumes. Cependant Dieu ne peut m'en envoyer tant, que je ne les accepte volontiers pour l'amour de lui. J'ai été fâchée d'apprendre que vous deviez aller à Grenade. Je voudrais savoir combien vous comptez y rester, et en même temps comment je ferai pour vous écrire, et où j'adresserai mes lettres. Au nom de Dieu , n'oubliez pas à me répondre sur tout cela. Je n'ai reçu aucun blanc-seing. Je crois que j'en aura: besoin de deux; envoyez-les moi, je vous prie. Je vois la peine que vous avez; et jusqu'à ce que vous soyez un peu plus tranquille , je voudrais pouvoir vous soulager en quelque chose. Je prie Dieu qu'il vous donne la paix et toute la sainteté que je vous désire. Et je suis toujours avec une parfaite vénération,
Mon révérend père ,
Votre indigne servante,
Thérèse de Jésus.
f1emarques.
Cette lettre n'est pas une des moindres de la Sainte , quoique le style familier qui y règne fasse assez connaître le peu de soin qu'elle a pris à l'écrire. L'on admire surtout l'endroit de la commission qu'elle donne à Paul pour Joseph.
11 faut observer pour l'intelligence de la lettre que, sous le nom de Joseph, la Sainte entend parler de la mère Marie:de-Saint-Joseph , prieure du couvent de Séville; et que sous ceux de Paul et d'Elisée, elle désigne le père Gratien lui-même, qu'elle appelle tantôt d'une façon et tantôt d'une autre. Elle déguisait ainsi les noms, pour donner le change à ceux qui auraient pu intercepter ses lettres, parce qu'elle écrivait dans un temps de trouble et de persécutions.
Celte Isabelle, dont elle fait ici mention, était une des sœurs du père Gratien , qui prit l'habit de la réforme à Tolède, étant encore fort jeune, sous le nom d'Isabelle de Jésus. La mère s'appelait dona Juana d'Antisco. Elle avait passé depuis peu à Avila, et avait rendu visite à la Sainte. Cette dame fut heureuse en enfants; presque tous entrèrent dans l'ordre du Carmel.
La date de cette lettre est fort diflieile à iixer. 11 semble effectivement qu'elle soit postérieure à celle du 15 avril 1578, qui est la XXXNT, dans laquelle la Sainte dit qu'elle attend la mère du père Gratien; parce que dans celle-ci la Sainte parle d'une entrevue qui s'est faite entre cette dame et elle. C'est sans doute cette considération qui a déterminé l'éditeur espagnol à placer la présente lettre parmi celles de l'année 1578, après celle du 15 avril ; et M. de Palafox parait avoir été de ce sentiment. Mais quand on y regarde de plus près, on reconnaît que la présente lettre n'a pu être écrite en 1578 ; car d'un coté il est évident que, lors de cette lettre, le père Gratien était à Séville : et d'un autre côté ce père ne pouvait être à Séville le 23 octobre 1578, puisqu'il était alors détenu prisonnier au couvent des carmes mitigés de Madrid, par ordre du nonce Sega , en haine de ce qui s'était passé au chapitre tenu par les mitigés à Almadouar, le 9 du même mois, suivant ce que nous apprenons de l'Histoire générale de l'ordre, part. 2. liv. i, chap. 7. C'est ce qui m'a déterminé à placer la présente lettre dans l'année 1577, avec d'autant plus de raison que l'histoire nous apprend encore que le père Gratien vint à Séville dans celte année-là, à son retour de Madrid. Rien n'empêche qu'il n'y ait eu plusieurs entrevues entre la Sainte et la mère du pére Gratien.
A MONSEIGNEUR L'ILLUSTRISSIME DOM ALVARO DE MENDOÇA, ÉVÈQUE d'aytla, A OLMÈDE.
SECONDE
Elle lui rend compte de sa santé ; le remercie de ce qu'il avuit bien voulu consentir que le monastère de Saint-Joseph d'Avila passât de sa juridiction sous celle de l'ordre; lui parle d'une a/faire concernant une demoiselle, pensionnaire dans un couvent d'Avila; et lui recommande un ecclésiastique, pour un bénéfice.
La grâce du Saint-Esprit soit toujours avec vous, monseigneur.
1577, vers la fin. — Me voilà guérie, Dieu merci, hors ma tête qui me fait toujours mal. J'y entends toujours le même bruissement; mais pourvu que je sache que vous vous portez bien, j'endurerais volontiers bien d'autres maux. Je vous rends, ainsi que nos mères, mille et mille grâces de la bonté que vous avez de nous écrire; c'est pour nous une grande consolation. Elles sont venues me montrer vos lettres, et m'en ont paru extrêmement flattées, comme de raison.
Que n'avez-vous pu voir, monseigneur, le besoin que nous avions que la visite de notre maison fût confiée à quelqu'un qui fût en état d'expliquer nos constitutions, et qui les sût pour les avoir pratiquées. Vous auriez à présent bien de la satisfaction ; vous connaîtriez mieux le prix de la bonne œuvre que vous avez faite, et le grand service que vous avez rendu à cette maison, en ne la laissant pas davantage sous l'autorité d'un homme qui n'était pas en état de s'apercevoir par où le démon pouvait et avait même commencé d'y entrer. Je ne veux pas dire qu'il # eût de la faute de personne, et que les intentions ne fussent les meilleures du monde; mais en vérité je ne me lasse point de rendre grâce à Dieu de cet heureux changement. Quant à ce que vous me marquez, monseigneur, des besoins et des nécessités où nous pourrions être exposées par la suite, lorsque notre évêque ne se mêlera plus de nos affaires , que cela ne vous fasse point de peine : uos monastères tireront plus d'assistance les uns des autres qu'ils n'en pourraient espérer de l'évèque ; car il ne faut pas que nous nous flattions d'en trouver beaucoup qui aient pour nous l'amitié que vous nous portez. Toute notre peine est d'être privées de votre présence; du reste il ne paraît pas qu'il se soit fait chez nous aucun changement. Nous vous sommes toujours également soumises, et vous devez toujours compter sur la même soumission de la part de nos supérieurs, surtout du père Graticn, à qui il semble que nous ayons communiqué le tendre attachement que nous avons pour vous. Je lui ai envoyé aujourd'hui votre lettre, parce qu'il n'est point ici. 11 est allé à Alcala pour faire les dépêches des religieux qui vont à Rome. C'est un grand serv iteur de Dieu, et nos sœurs en sont toutes très-satisfaites, dans la persuasion où elles sont qu'il se conformera en toutes choses aux ordres de votre grandeur.
A l'égard de votre demoiselle, je forai, monseigneur, ce que vous m'ordonnez, pourvu néanmoins que l'occasion s'en présente; car la personne qui vint m'en parler n'a point accoutumé de venir dans cette maison, et même de la manière qu'elle s'expliqua, il ne semblait pas qu'il fût question de mariage; mais depuis que j'ai lu votre lettre, j'ai pensé que ce pourrait bien être cela, et que la personne voulait mettre obstacle; je ne crois pas cependant qu'elle s'intéresse pour qui que ce soit; je croirais plutôt qu'elle agit uniquement par zèle pour le bien public et pour le service de Dieu. Plaise à sa divine majesté conduire cette affaire de la manière la plus convenable ;ï sa gloire; mais les eboses sont au point que vous en entendrez parler quand vous ne le voudriez pas. J'ai bien de la consolation de vous voir assez dégagé des soins d'ici-bas, pour que ceci ne vous trouble point. Voyez, monseigneur, s'il serait à propos d'en avertir l'abbesse et que vous témoignassiez être fort facile; cela produirait peut-être un bon effet. Tout ce que je puis vous dire, c'est que la personne m'a parlé dans les termes les plus forts.
Je ne sais, monseigneur, comment m'y prendre pour recommander à votre grandeur l'affaire du maître Daea. Je souhaiterais bien que vous pussiez faire quelque chose pour lui, et si peu que ce fût, j'en aurais toujours bien de la joie. Je connais son attachement pour vous, et je lui ai ouï dire qu'il vous aimait tant que, s'il croyait vous causer le moindre déplaisir en vous priant de lui faire quelque bien, il se résoudrait volontiers à vous servir, sans jamais vous rien demander; mais cela n'empêche pas qu'il ne soit un peu mortifié, et qu'il ne se plaigne de son peu de bonheur, lorsqu'il voit les grâces que vous avez faites, et que vous faites tous les jours à d'autres qu'à lui. Il écrit à votre grandeur au sujet du canonicat, et il se flatte de l'espérance que si quelque chose vient à vaquer, vous voudrez bien l'en gratifier. Pour moi j'en aurais d'autant plus de satisfaction, que je suis persuadée que vous feriez en cela une œuvre agréable à Dieu et aux hommes , et en vérité vous le lui devez. Dieu veuille qu'il se présente quelque chose, pour que vous ayez lieu de contenter tout le monde: quand ce serait moins qu'un canonicat, je lui conseillerais de le prendre. Au bout du compte, monseigneur, tout le monde n'est point obligé de vous aimer de la même manière que vos carmélites, qui ne demandent rien, sinon que vous les aimiez et que vous vous portiez bien. Mon frère, qui est actuellement au parloir, partage avec nous ces sentiments ; il a l'honneur de vous présenter ses respects, et Thérèse se prosterne à vos pieds. Mais nous sommes toutes très-mortifiées de l'invitation que vous nous faites de prier le Seigneur pour vous. Pouvez-vous douter un moment de notre exactitude à remplir ce devoir? En vérité c'est nous faire injure. On me presse de donner cette lettre, et je n'ai pas le temps de vous en dire davantage. Je finis donc en vous répétant que le maître (1) sera très-
(l) Daça.
LF.TTIIE XXKIII. 323
content, pourvu que vous ayez la bonté de lui dire que le premier bénéfice qui viendra à vaquer sera pour lui; et en vous protestant que je suis pour la vie, avec le plus profond respect,
Monseigneur ,
De votre grandeur
L'indigne et très-soumise servante,
Thérèse de Jésus
remarques
Dom Alvaro de Mendoçn, à qui cette lettre est adressée, était alors évoque d'Avila. d'où il passa à l'évèclié de Palence. Il était de l'illustre maison des comtes de Ribadavia, et sa vertu le rendait aussi recommaiulable que sa naissance. Ce fut sous ses auspices que sainte Thérèse jeta les premiers fondements de la réforme; il fui son plus zélé défenseur, et reçut sous sa juridiction le premier couvent des carmélites réformées, qui fut celui de S.-Josepli d'Avila.
Il rendit à la Sainte et à son ordre deux services signalés : le premier, de lui donner un asyledans les temps de persécution, et de la protéger contre ses ennemis qui étaient très-puissants, comme l'histoire nous l'apprend; le second, de mettre les carmélites de Saint-Joseph d'Avila sous la direction des carmes déchaussés. Il était juste et naturel que la Sainte conservât la plus vive reconnaissance de tant de bienfaits.
Le maître Gaspard Daça, qu'elle recommande au prélat, était son chapelain; et, comme il fut depuis chanoine d'Avila, il y a lieu de croire que la recommandation de la Sainte y eut bonne part.
Il y a aussi toute apparence que la demoiselle dont elle parle touchait de près au prélat, et qu'elle ne se conduisait pas avec tout le recueillement qu'on aurait pu désirer dans le couvent où ses parents l'avaient fait mettre. Ces sortes de personnes sont toujours mieux chez leurs père et mère que dans les maison religieuses, et pour ces maisons et pnur elles mêmes.
L'Histoire générale de l'ordre, put. 2, liv. 5, chap. 20, nous apprend que ce fut vers le mois d'août 1577 que dom Alvaro de Mendoça fut nommé à l'évèclié de Palence, et que la Sainte profita de celte circonstance pour engager ce prélat à consentir que le monastère de Saint-Joseph d'Avila, qu'il avait reçu sous sa juridiction lnrs de la fondation, passât sous l'obéissance de l'ordre. 11 est clair que celte lettre fut écrite dans ce temps-la, c'est-à-dire, dans les derniers mois de l'année 1577.
AU RÉVÉREND PÈRE GONZALE D'AVILA, l'OH DE SES DIRECTEURS.
La Sainte, par obéissance, lui explique de quelle manière elle entend que les supérieur* doivent se livrer eux affaires temporelles.
Jésus soit avec vous, mon révérend père.
1578. — La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire aujourd'hui m'a plus mortifiée qu'aucune autre que j'aie reçue de vous depuis longtemps. Je ne suis pas assez humble pour souhaiter d'être regardée comme une fille orgueilleuse; et vous ne devriez pas, ce me semble, faire briller votre humilité si fort à mes dépens. Si j'eusse suivi mon premier mouvement, j'aurais déchiré votre leltre de bon cœur. Oui, je vous le répète, mon révérend père, personne n'entend comme vous à me mortifier, et à me faire comprendre ce que je suis, puisqu'il vous semble que je me crois capable d'enseigner les autres. Dieu m'en préserve, ni que la pensée m'en vienne seulement; mais au bout du compte je ne puis m'en prendre qu'à moi-même, ou plutôt au désir que j'ai de
3Ui LETTIU. XXX1IÎ.
vous voir eu bonne sauté. C'est mon faible, je l'avoue, et e'est la source de toutes les impertinences que je vous débite journellement. Si je vous aimais moins, je ne vous parlerais pas si librement et avec aussi peu de circonspection. Je vous dirai même que l'autre jour, après vous avoir quitté, il me vint un scrupule sur certains propos que je vous avais tenus ; et je puis bien vous assurer que, sans celui que je me fais de vous désobéir, je ne répondrais point à votre lettre, tant j'ai de répugnance pour ce que vous exigez de moi. Dieu veuille recevoir ceci comme un effet de ma soumission.
In de mes plus grands défauts, mon révérend père, c'est de juger des autres par moi-même dans les matières d'oraison; ainsi vous ne devez pas faire grand cas de ce que je vais vous dire. Dieu sans doute vous réserve des lumières supérieures à celles qu'il communique à une femmelette telle que moi.
Quand je considère la grâce qu'il me fait de permettre que je me tienne continuellement en sa présence, et qu'en même temps je jette les yeux sur cette multitude d'affaires qui me passent nécessairement par les mains, je trouve qu'il n'y a point de persécutions ni de travaux qui me détournent tant que ces affaires. Lorsqu'elles sont de nature que l'expédition dépende de moi, il m'est arrivé (et c'est assez mon ordinaire) de me epucher aune etdeuxbeures après minuit, et quelquefois plus tard, pour m'en débarrasser, et mettre mon âme en état de donner toute son attention à l'objet divin, en la présence de qui elle a le bonheur d'être. Je sais que ces veilles ont considérablement altéré ma santé, et c'est ce qui me fait craindre que ce ne soit une tentation; cependant il me semble que mon âme en devient plus libre; et je me compare à quelqu'un qui, ayant dans la tête une grande affaire extrêmement essentielle pour lui, se dépêche d'expédier toutes les autres de moindre importance, pour n'en être plus détourné, et se livrer tout entier à celle qui lui importe le plus.
Delà vient, que tout ce que mes religieuses peuvent faire, je suis charmée de m'en décharger sur elles, quoiqu'il y ait bien des choses qui en quelque sorte iraient mieux si je m'en mêlais. Dieu qui connaît mon motif a la bonté de suppléer à mon défaut; et plus j'ai d'attention à me dégager des soins du siècle, plus je trouve que je fais de progrès dans l'oraison.
Cependant, quoique je voie cela très-clairement, mon attention ne se soutient pas toujours, et souvent il m'arrive de me laisser emporter par le torrent des affaires ; mais je ne suis pas longtemps sans m'apercevoir du tort que cela me cause ; je sens que je pourrais être plus attentive à m'en débarras'ser, et que je m'en trouverais mieux.
Ceci ne doit point s'entendre des affaires importantes que l'on ne peut éviter ; et e'est en quoi je me trompe souvent moi-même. Je suis persuadée, mon révérend père, que vos occupations sont de cette nature ; et je pense que ce serait mal fait de vous en décharger sur un autre ; mais,
comme je vois que ces occupations altèrent votre santé, je souhaiterais que vous en eussiez moins. En vérité, je ne puis ni'empècher de louer Dieu, quand je considère l'ardeur avec laquelle vous vous portez aux affaires de votre maison. Je ne suis pas si simple que je ne comprenne bien tout le prix de la grâce que le Seigneur vous a faite, en vous donnant un pareil talent, et le mérite qu'il y a à le bien employer, comme vous faites. Que vos pères sont heureux ! franchement je leur porte envie, et je voudrais bien avoirun supérieur tel que vous ; mais, puisque vous l'êtes de mon âme, au moins vous devriez bien prendre pour elle autant de peine que vous eu prenez pour cette fontaine, dont vous me parlez si agréablement. C'est une chose si nécessaire dans votre maison qu'une fontaine, que quelque temps que cela vous prenne, l'importance de l'objet doit, ce me semble, vous ôter tout scrupule.
Je n'ai rien de plus à vous dire, mon révérend père. Je vous parle dan9 la sincérité de mon cœur, comme je parlerais à Dieu même. Je pense que tout ce que fait un supérieur dans la vue de satisfaire aux devoirs de sa place, est si agréable à Dieu, qu'il lui donne en peu de temps et tout à la fois la même mesure de grâces qu'il lui aurait donnée par succession de temps. Ce que je vous dis là, je le sais par expérience, de même que tout ce que je viens de vous dire. Si je vous ai quelquefois parlé différemment, c'est sans y faire attention, et parce que j'ai regret de vous voir presque toujours accablé d'affaires ; mais quand j'y réfléchis davantage, je vois, comme je l'ai déjà dit, qu'il y a une grande différence à faire de vous à moi ; je tâcherai de me corriger, en ne mettant plus au jour mes premières pensées, puisque mon ingénuité me coûte si cher. II y aurait un moyen d'écarter de moi cette tentation: se cerait de vous bien porter. Je le souhaite de tout mon cœur, et je prie le Seigneur de me l'accorder.
Je suis avec beaucoup de respect, Mon révérend père,
Voire très-humble servante,
Thérèse de Jésus, remarques.
Le père Gonzale d'Avila, à qui cette lettre est adressée, était alors confesseur actuel de la Sainte, et recteur du collège où il demeurait, qu'on croit être celui d'Avila. Ce bon religieux, ne se sentant pas porté a l'oraison autant qu'il l'aurait souhaité, à cause des grandes occupations que sa place lui donnait, avait communiqué sa peine à la Sainte par une de ses lettres, et lui avait commandé de lui donner conseil sur ce qu'il avait à faire. La pénitente satisfit par obéissance à ce que le confesseur avait exigé par humilité.
Cette lettre est sans date dans l'original espagnol, et il n'y a rien qui indique le temps auquel elle a élé écrite; mais, comme le père Gonzale était recteur des Jésuites d'Avila en 1578, j'ai cru ne pouvoir mieux faire que de la dater de la même année.
A MONSEIGNEUR L'ILLUSTRISSIME DOM TUT0NI0 DE BRAGANCE, ARCHEVÊQUE D'EBORA.
SECONDE
Elle félicite ce prélat sur sa promotion ; lui donne des conseils et l'encourage ; lui rend compte de diverses persécutions quelle et ses religieuses ont essuyées ; et lui fait connaître les différents obstacles </i<i arrêtent le progrès de la réforme.
Jésus soit avec vous, monseigneur.
16 janv. 1578. — Il y a plus de deux, mois que je reçus une lettre de votre grandeur, et j'aurais bien voulu y répondre sur-le-champ. Si j'ai différé de le faire jusqu'à présent, c'est que, pour me conformer à votre lettre, j'attendais de jouren jour lemoment où je pourrais vous mander que le calme aurait succédé aux furieux orages qui depuis le mois d'août nous agitent tous tant que nous sommes de religieux et de religieuses ; mais ce calme est encore bien éloigné, puisque nos affaires vont toujours de mal en pis, comme j'aurai l'honneur de vous l'expliquer dans un moment.
Je ne souhaiterais rien tant, monseigneur, que de pouvoir m'entretcnir avec vous de vive voix ; car, comment vous exprimer par écrit la satisfaction que m'a donnée la lettre que j'ai reçue de vous cette semaine, par la voie du père recteur? Ce n'est pas que je n'eusse déjà appris de vos nouvelles (et même beaucoup plus clairement) il y a plus de trois semaines, et que la chose ne m'eût encore été dite depuis d'une autre part. En vérité je ne conçois pas comment vous avez pu vous imaginer que cet événement demeurerait secret. Plaise à la divine Majesté que ce soit pour sa plus grande gloire, et pour votre plus grand avancement dans la perfection. Je l'espère, monseigneur ; et croyez que les prières que font pour vous en cette occasion tant de saintes âmes, uniquement animéesdu désir de la gloire de Dieu, ne peuvent manquer d'être exaucées. Pour moi, quoique je ne sois qu'une pécheresse, je ne laisse pas de prier pour vous très-assiduement ; et nos sœurs, vos humbles servantes, en font de même dans tous nos monastères, où je trouve chaque jour des âmes dont la haute piété me couvre de confusion. On dirait que Notre-Seigneurse plaît à les choisir, l'une ici, l'autre là, pour les faire venir dans nos maisons, de pays éloignés, où je ne sais qui a pu leur parler de nous.
Ainsi, monseigneur, ayez bon courage, et ne doutez nullement que ce ne soit la volonté de Dieu. Croyez au contraire, comme je le crois moimême très-fermement, que Dieu veut que vous mettiez présentement à exécution le désir que vous avez toujours eu de le servir. Vous n'avez été que trop longtemps sans emploi, et Notre-Seigncur a grand besoin de pasteurs vertueux pour le soutien de son Eglise. En effet, de quoi serions-nous capables, nous autres pauvres filles qui n'avons d'autres mé-
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rites que de désirer sincèrement sa gloire, s'il ne suscitait quelqu'un pour nous soutenir ? Nous vivons dans un siècle où la malice est montée à tel point, et où l'ambition est tellement autorisée par ceux-là même qui devraient la fouler aux pieds, qu'il semble que Notre-Seigneur veuille s'aider de ses créatures, quoiqu'il soit bien assez puissant pour faire triompher la vertu sans ce secours ; et comme ceux qu'il avait d'abord chargés de la défendre, l'abandonnent ; il a soin de les remplacer par d'autres, dont le zèle et la vigilance lui sont connus. Tâchez donc, monseigneur, de répondre aux desseins de Dieu sur vous. J'espère qu'il vous donnera la force, la santé, et toutes les grâces qui vous sont nécessaires pour réussir. Nos prières ne vous manqueront pas. C'est tout le service que nous pouvons vous rendre. Nous prierons incessamment le Seigneur qu'il vous donne des coopérateurs embrasés du désir de procurer le salut des âmes, et sur qui vous puissiez vous reposer. J'ai bien de la joie d'apprendre que les pères Jésuites vous sont dévoués. Ce sont gens dont vous pourrez tirer de grands secours en toutes choses.
La réussite de l'affaire de madame la marquise d'Elche m'a causé bien de la joie. J'en ai été dans de grandes inquiétudes, jusqu'au moment où j'ai appris qu'elle était heureusement terminée. Dieu en soit loué. J'ai, observé que, lorsqu'il nous envoie beaucoup de peines à la fois, il a coutume de faire suivre de près la consolation. Comme il connaît toute notre faiblesse, et qu'il fait tout pour le mieux, il proportionne les souffrances à nos forces. Je compte qu'il nous en arrivera de même, par rapport aux tempêtes dont nous sommes agitées depuis si longtemps ; car je vous avoue que, si je n'étais aussi certaine que je le suis de la conduite de nos religieuses, j'aurais appréhendé plus d'une fois que nos ennemis ne vinssent à réussir dans le projet qu'ils ont formé de ruiner cette sainte réforme, si heureusement commencée sous les auspices de la Sainte Vierge. Et en effet le démon use de tels artiûces dans cette affaire, qu'il semble que Dieu lui ait donné tout pouvoir.
Si vous étiez instruit, monseigneur, des efforts qu'on a faits, et des mesures qu'on a prises pour nous diffamer, principalement le père Gratien et moi, car c'est là le blanc où portent tous les coups, de la multitude des faux témoignages qui ont été rendus contre ce saint homme, et des horribles mémoires qui ont été présentés au roi, tant contre ce père, que contre nos religieuses, vousauriez peine àcomprendre comment on a pu inventer tant de malice. Je compte cependant que cette persécution nous a beaucoup profité ; car nos sœurs n'en n'ont pas été plus affligées que si la chose ne les eût pas regardées ; et le père Gratien a toujours montré tant de patience et de douceur, que j'en suis dans l'étonnement et dans l'admiration. Dieu a renfermé de grands trésors de grâces dans cette belle âme I II s'est fait un devoir de prier particulièrement pour ses ennemis, et il souffre leurs calomnies avec joie, comme un autre S. Jérôme. Il n'y a que celles qui tombent sur nos religieuses qu'il ne peut pas suooorler, ce aui vient de la connaissance qu'il a de s. Tn. u. 21
leur vertu, ayant été à portée de les cultiver pondant les doux années qu'il a visité nos monastères. Aussi les regarde-t-il comme des anges ; et e'est ainsi qu'il les appelle.
Mais enGn Dieu a permis que les témoins, qui avaient déposé contre nous, se soient dédits de ce qui nous regardait ; et quant aux faits concernant le père Gratien, la vérité a aussi paru dans tout son jour par l'événement de l'information que le conseil a ordonnée. On s'est aussi dédit de bien d'autres choses ; ce qui a fait connaître le grand nombre d'ennemis que nous avions à la cour, et la passion qui les faisait agir. C'était par leur entremise que le démon comptait arrêter le progrès de ce saint établissement.
Au reste je ne sais, monseigneur, si vous avez appris ce quiVest passé au sujet de nos pauvres sœurs de l'Incarnation, dont le crime est d'avoir malheureusement jeté les yeux sur moi , pour être leur prieure. Toute la ville est épouvantée de ce qu'elles ont souffert, et de ce qu'elles souffrent encore actuellement, sans qu'on puisse dire quand elles verront la fin de leurs maux. Le père Tostat les a traitées avec une rigueur extrême, jusqu'à les laisser plus de cinquante jours sans leur permettre •d'entendre la messe, ni de voir personne ; et cette dernière défense subsiste encore aujourd'hui. Le peuple les a même cru excommuniées ; mais tout ce que nous avons ici de théologiens ont assuré le contraire, par une raison bien sensible: c'est que je ne suis point nommée dans l'excommunication, et qu'elle n'a été lancée contre elles qu'au cas qu'elles vinssent à choisir une personne du dehors. Or elles n'ont pas erudevoir me regarder comme telle, moi qui suis professe de leur maison, et qui y ai demeuré pendant longtemps. Et en effet je ne vois pas qui pourrait m 'empêcher d'y retourner, si je le voulais, puisque j'y ai ma dot, et que d'ailleurs c'est la même province. Il y a eu cependantune autre prieure de nommée par le plus petit nombre ; l'affaire est devant le conseil, et je ne sais quelle en sera l'issue.
J'ai eu certainement bien du chagrin devoir, à mon occasion, un si grand désordre, et un tel scandale dans la ville, et tant de bonnes âmes troublées et alarmées ; car le nombre des prétendues excommuniées ne va pas à moins de cinquante-quatre. Une seule chose m'a donné quelque consolation, c'estque j'ai fait humainement tout ce que j'ai pu pour les empêcher de m'élire. Je puis même assurer votre grandeur, qu'une des plus grandes peines qui pourraientm'arriver, serait de me voir dans cette maison, n'ayant pas eu une heure de santé dans tout le temps qu« j'y ai demeuré.
Mais quelque pitié que me fassent ces pauvres filles, dont la vertu s'est signalée dans la manière dont elles ont enduré cette persécution, je suis encore plus touchée de l'emprisonnement fait il y a plus d'un mois, par ordre du père Tostat, de deux de nos pères qui étaient leurs confesseurs. Ce sont des religieux de la plus haute piété , qui ont édifié toutcla ville, depuis cinq ans qu'ils y sont, et à qui on a l'obligation d'avoir maintenu
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cette maison dans l'état où je l'avais laissée. Au moins l'un des deux, qui est le père Jean-de-la-Croix, est regardé de tout le monde comme un saint, et je ne crois pas qu'on se trompe, car c'est selon moi un grand serviteur de Dieu; l'un et l'autre avaient été chargés du soin de cette maison par le visiteur apostolique, qui était un religieux de S. Dominique, et encore par le nonce précédent, sous les ordres du père Gratien, notre visiteur. J'ignorece que tout ceci deviendra. Ma plus grande peine c'estqu'ilsontétéenlevés, sans que nous sachions oùon les a menés ; ce qui donne lieu de croire qu'ils sont étroitement resserrés. Je crains biec ici quelque abus de l'autorité. Dieu veuille y remédier.
Pardonnez, monseigneur, si je suis un peu longue ; mais je crois devoir vous apprendre la vérité de tout ce qui se passe, en cas que le père Tostat aille dans vos quartiers. Le nonce à son arrivée l'a beaucoup favorisé, ayant dit au père Gratien de ne plus s'entremettre dans la visite. 11 est vrai que cette défense verbale n'a pas pu faire perdre au père Gratien son caractère de commissaire apostolique ; car le nonce n'avait pas exhibé ses pouvoirs ; et d'ailleurs notre père dit lui-même qu'on ne lui a pas fait rendre le brevet de sa commission ; mais ce saint homme n'a pas laissé de se retirer incontinent à Alcala, et depuis à Pastrane, où il est demeuré dans une grotte en proie à la persécution, comme je viens de le dire, sans vouloir faire aucun usage de sa commission, comme s'il eût été juridiquement suspendu.
Il désirede tout son cœur de ne plus exercercette charge; et nous le souhaitons autant que lui, pour nous soustraire aux chagrins qui nous accablent, à moins que Dieu ne permette qu'on fasse une province particulière pour nous ; et jenesais ce que nous deviendrons, si nous n'obtenons pas cette grâce. Je me souviens qu'il m'écrivit sur sa route que, si le père Tostat entreprenait la visite, il était déterminé à lui obéir, et qu'il nous conseillait d'en faire de même. Mais je crois que Dieu a retenu le père Tostat ; car il n'a paru ni là ni ici. Cependant nos pères assurent que c'est lui qui fait jouer tous les ressorts, et qu'il veut absolument faire la visite. C'est ce qui nous afflige plus que je ne puis vous le dire ; car nous le regardons comme l'auteur de tous les maux dont j'ai eu l'honneur de vous entretenir. Je me sens toute soulagée, monseigneur, de vous avoir fait ce récit. Peut-être vous aura-t-il un peu ennuyé ; mais comme vous avez bien voulu contracter l'obligation de nous protéger, et que même vous souhaitez que nous allions faire une fondation sous vos yeux, il était nécessaire de vous donner connaissance de tous ces obstacles qui ne sont pas les seuls, ainsi que vous l'allez voir Voici bien un autre embarras.
Je crois ne pouvoir en conscience me dispenser de faire tous mes efforts pour empêcher que notre saint établissement ne soit ruiné dans son commencement ; et je n'ai point eu de confesseur qui m'ait donné d'autres conseils. Cela déplaît à nos pères de l'Observance. Ils en ont informé le père général : et, dans un chapitre général qu'il a convoqué
pour cet effet, et où il a assisté, il a élé ordonné que désormais aucune religieuse de la réforme ne pourrait sortir de son couvent, et moi principalement, sous peine d'excommunication, et que j'eusse à choisir le couvent que je voudrais pour y demeurer. Il est aisé de voir que tout l'objet de cette ordonnance a été d'arrêter le cours des fondations de reli- ,'ieuses. Cependant c'est une chose déplorable de voir la multitude de iujetsqui se présentent pour être reçues parmi nous, et qu'il faut refuser, vu le petit nombre de nos monastères, et l'impuissance où l'on nous met d'en fonder de nouveaux. Je sais bien que, depuis cette ordonnance, le précédent nonce m'a donné ordre de continuer mes fondations, et j'en ai même de belles et grandes patentes du visiteur apostolique ; mais je suis résolue de ne m'en pas prévaloir, jusqu'à ce qu'il plaise à notre père général, ou au pape de me donner de nouveaux ordres. Et comme je n'ai point à me reprocher que ce soit par ma faute que la bonne œuirc demeure imparfaite, je regarde les contradictions que j'éprouve comme une faveur du ciel, qui veut apparemment me procurer le repos dont j'ai besoin. J'envisagerais la chose d'un œil tout différent, s'il était question de vous obliger , monseigneur; le travail ne serait plus alors pour moi qu'un délassement. Il m'est si dur de penser que je ne vous verrai plus, que l'ordre d'aller exécuter votre fondation, serait la plus douce consolation que je pourrais recevoir en ma vie.
Il faut encore vous observer, monseigneur, indépendemment de l'ordonnance du chapitre général, que les patentes que j'avais de notre revérendissime père, n'étaient que pour les royaumes de Castille,en sorte qu'il en faudrait obtenir de nouvelles. Je suis bien sûre qu'il les refuserait dans l'état où sont les choses; mais on réussirait aisément du côté du pape, surtout en remettant à sa Sainteté l'attestation que le père Gratien a fait faire pour constater la manière dont on se gouverne dans nos monastères, la vie qu'on y mène, et legrand bien que font nos religieuses par tout où elles sont établies. La crainte que j'ai de trouver mon éloge dans cette attestation, m'a. jusqu'à présent empêché de la lire; mais j'ai oui dire à des personnes respectables, qu'il n'en faudrait pas davantage pour la canonisation de nos religieuses.
Cela n'empêche pas que je ne souhaite sincèrement, si la chose doit se faire, que ce soit avec le consentement de notre père général. Il suffirait de lui demander son agrément pour faire des fondations en Espagne. Nous avons assez de religieuses qu'on pourrait charger de ce soin, sans que je fusse obligée de sortir de mon couvent; et dès que la maison serait en état de les recevoir, on les y enverrait. En vérité, c'est grand dommage de priver la religion d'un tel secours. Si vous aviez, monseigneur, quelque accès auprès du protecteur de notre ordre, qu'on dit être neveu du pape, je suis persuadée- qu'il ferait entendre raison à notre père général. Ce serait une œuvre bien agréable à Dieu, et vous rendriez un grand service à notre ordre.
Enfin un dernier inconvénient, car il faut vous prévenir sur tous
c'est que le père Tostat a déjà été reçu vicaire général en Portugal ; et il serait fâcheux, particulièrement pour moi, de tomber entre ses mains, y ayant tout lieu de croire qu'il nous traverserait en tout ce qu'il pourrait. Pour la Castille, il n'y a guère d'apparence qu'il s'y présente à l'avenir comme vicaire général ; car on a trouvé fort mauvais qu'il ait débuté par faire ses fonctions, et particulièrement dans notre maison de l'Incarnation, sans auparavant avoir exhibé ses pouvoirs. Cela a donné lieu à une provision royale qui lui fut signifiée cet été dernier, et qui a été suivie d'une autre, en vertu de laquelle on lui a fait remettre ses pouvoirs au conseil, sans qu'il ait pu depuis les retirer. Je ne crois pas même qu'on les lui rende jamais. De plus, nous avons des patentes des visiteurs apostoliques, qui portent expressément que nul n'aura droit de nous visiter, hors celui qui sera préposé par notre père général, et même que ce sera toujours un carme déchaussé ; mais comme il n'y a rien de tout cela en Portugal, l'édifice de la réforme y serait bientôt renversé. C'est à vous de voir , monseigneur , quels remèdes on pourrait apportera tant d'inconvénients. Tout ce que je puis vous dire, c'est que vous ne manquerez pas de saintes religieuses pour seconder vos pieuses intentions.
Le père Julien d'Avila, que je crois déjà en chemin, vous baise trèshumblement les mains. La nouvelle de votre promotion lui a causé bien de la joie ; mais il la savait avant que je lui eusse parlé. 11 est très-persuadéquele bon dessein que vous avez, vous attirera les bénédictions du ciel. La mère Marie-dc-S. -Jérôme, qui était sous-prieure de cette maison, vous présente aussi ses respects. Elle dit qu'elle ira de bon cœur à votre fondation, si c'est la volonté de Dieu. Je le conjure de disposer toutes choses pour sa plus grande gloire, et d'augmenter en vous son saint amour.
Au reste, monseigneur, il n'est pas bien étonnant que dans ces commencements vous ne puissiez pas avoir tout le recueillement que vous désireriez ; mais Dieu vous eh récompensera au double par la suite. C'est ainsi qu'il a coutume d'en user avec ceux qui sont obligés de quitter la retraite pour s'occuper de son service. Je voudrais cependant que vous vous réservassiez quelques moments dans la journée , pour vous recueillir; car c'est parle recueillement que nous avançons dans la vie spirituelle. Je suis avec un profond respect, monseigneur, de votre grandeur,
L'indigne et très-soumise servante, Thérèse de Jésus.
De notre maison de S.-Joseph d'Avila, ce 16 janvier 1578.
Pour l'amour de Dieu, monseigneur, faites-moi grâce de tous ces titres honorifiques dont vous chargez les suscriptions de vos lettres, llien au monde ne me tourmente davantage.
REMARQUES
La Sainte écrivit cette lettre à ilom Tuionio de Bragance, à l'occasiou de sa pro-
motion à l'archevêché d'Ebora, en Portugal. Voyez les remarques sur la leilre IX, écrite au même.
Le père Jérôme Tostat, carme mitigé, l'un des plus grands ennemis qu'ait eu la réforme, ne laissail pas d'être un grand homme de bien, plein de zèle, et dont les intentions étaient droites. Aussi la Sainte avait elle coutume de dire, en parlant des chagrins que ce père lui donnait, que c'était la persécution des justes.
Le couvent de l'Incarnation, dont parle la Sainte, de même que eclui de S. -Joseph où elle était lors de celle lettre, étaient tous deux à Avila ; et c'était pour la seconde fois que les religieuses de l'Incarnation l'avaient nommée prieure.
Le vénérable Jean-de-la-Croix, dont la Sainte rapporte ici l'emprisonnement, a été canonisé.
On ne peut trop admirer dans cette lettre la fermeté inébranlable de la Sainte à ne point abandonner l'entreprise de la réforme, et en même temps sa parfaite soumission aux ordres de ses supérieurs.
Le nouvel archevêque avait dessein, comme on le voit, de fonder dans son diocèse un couvent de carmélites déchaussées, pour faire passer la réforme dans le Portugal. Quant à la prière que lui fait la Sainte dans l'apostille, de retrancher à l'avenir les litres honorifiques dont il chargeait ses suscriplions, il est bon d'observer que tel était alors l'usage d'Espagne, et qu'il avait été porté h tel excès, que le roi Philippe 11 se crut obligé d'y pourvoir par un édit.
AU TRÈS-RÉVÉREND PERE PROVINCIAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, PROVINCE DE CASTILLE.
La Subite se lave du reproche que ce père lui <a<tiit fuit par une de ses lettres, d'avoir voulu engager un jésuite à quitter la compagnie, pour prendre l'Italnl de la réforme.
La grâce du Saint-Esprit soit toujours avec vous, mon révérend père.
10 Févr. 1578. — J'ai élé, je vous l'avoue, étrangement surprise de la lettre que -le père recteur m'a remise de la part de votre révérence, où vous me reprochez d'avoir voulu persuader au père Gaspard de Salazar de quiller votre compagnie, pour passer dans notre ordre, et même de lui avoir fait entendre que telle était la volonté de Dieu, déclarée par une révélation.
Quant au premier point, Dieu sait, eL/l'on reconnaîtra par la suite que, loin d'avoir conseillé ce changement, je ne l'ai jamais désiré; et même à la première nouvelle que j'eus du dessein de ce père , non pas qu'il m'en ait jamais rien écrit, j'en fus si émue et si fâchée, que ma santé, qui n'était déjà pas trop bonne, en futfort altérée. Je crois aussi , vu le peu de temps qu'il j a que j'ensuis instruite, que vous devez l'avoir su longtemps avant moi. Pour ce qui est de la révélation, je ne vous dirai point sice père en a eu quelqu'une, puisqu'encore une fois je n'ai point reçu de lettres de lui, et que je ne savais rien de son dessein ; mai;. en supposant que ce fût moi qui aurait eu cette révélation que vous appelez rêverie, je ne suis en vérité pas assez imprudente pour conseiller un changement de cette importance, sur un pareil fondement. Je vous réponds même que lepère de Salazar n'en aurait jamais rien su. Je n'ai pas vécu jusqu'à présent, sans avoir appris l'estime et le crédit que l'on doit donner à ces sortes de choses ; et je crois d'ailleurs ce père Irop
sensé pour s'y arrêter, s'il n'y avait eu quelque chose de plus dans cette affaire.
Il faut, dites-vous, que les supérieurs vérifient ce qui en est. Ce sera fort bien fait , et je pense que vous pouvez donner sur cela vos ordres à ce père; car il y a toute apparence qu'il ne fera rien sans votre permission, pour peu que vous lui fassiez connaître vos intentions.
Je ne disconviendrai jamais de la grande amitié que nous avons l'un pour l'autre, non plus que des obligations que je lui ai. Cependant il nous est arrivé d'être deux ans sans nous écrire; et je suis bien sûre que l'amitié a eu moins de part à tout ce qu'il a fait pour moi, que le zèle dont il est animé pour le service de Dieu, et celui de sa sainte mère. Il est également vrai que notre amitié est fort ancienne, et l'on sait qu'il y a eu des temps où je me suis trouvée dans un plus grand besoin de secours que je ne suis aujourd'hui, surtout lorsque notre réforme n'avait encore que deux religieux. C'était alors qu'on aurait pu me supposer quelque intérêt à solliciter le changement du père de Salazar, et non pas aujourd'hui, quenous avons, grâces àDieu, plus de deux cents religieux, si je ne me (rompe, parmi lesquels il y a suffisamment de sujets capables de conduire de pauvres et simples filles telles que nous. Mais je n'ai pensé dans aucun temps que la main de Dieu dût être plus raccourcie pour l'ordre de sa sainte Mère, que pour les autres ordres
Quandàceque vous dites, mon révérend père, quej'ai écrit deslcttres pour faire répandre dans le public que je m'opposais à ce changement, je prie Dieu, si j'ai jamais eu cette pensée, de ne me point écrire dans le livre de vie. Qu'on permette cette expression à mon ressentiment. Je n'en puis trouver de trop fortes pour vous faire entendre que je suis incapable d'en user autrement avec votre compagnie, que comme quelqu'un qui lui est absolument dévoué, et qui donnerait volontiers sa vie pour l'obliger en tout ce qui pourrait s'accorder avec le service de Dieu. Ses secrets sont impénétrables ; mais il m'est témoin que je n'ai pas eu plus de part que je ne vous dis à l'affaire dont il s'agit; et je voudrais bien n'y être pas plus mêlée par la suite. Au reste qu'on me la mette sur mon compte tant qu'on voudra ; ce n'est pas la première fois que je souffre pour des fautes que je n'ai point commises ; mais je sais par expérience que, lorsque Dieu est content, tout est bientôt arrangé. Je ne croirai jamais que Notre-Seigneur Jésus, après s'être servi de sa compagnie pour réparer et renouveler l'ordre de sa sainte Mère, permette que cette même compagnie s'élève contre cet ordre, je ne dis pas pour un sujet aussi léger, mais même pour les sujets les plus importants; et s'il le permettait, je craindrais que ce que l'une des parties croirait gagner d'un côté, elle ne le perdît de plusieurs autres. Nous sommes tous sujets d'un même Roi, quoiqu'attachés les uns au Fils, et les autres à la Mère. Dieu veuille que nous ne pensions les uns et les autres qu'à suivre l'étendard de notre Roi , et à combattre sous ses ordres, comme des soldats courageux. Tant que les carmes s'acquitteront bien de leur devoir, il n'y a pas d'apparence
3SS lettre xxxvr.
que les jésuites les abandonnent, du moins je ne le puis croire, quoique
j'en aie été souvent menacée.
Je sais, mon révérend père, les bontés que vous ave/ toujours eues pour nous, et, en revanebe, je prie continuellement le Seigneur pour vous, tout indigneque je suis. Je vous supplie de vouloir bien en faire autant pour moi. Il y a six mois que les peines et les persécutions ne cessent de pleuvoir sur cette pauvre vieille , et cet événement-ci n'est en vérité pas un des moindres. Au reste, je vous donne ma parole que je ne dirai ni ne ferai jamais rien dire au père de Salazarqui tende à le confirmer dans son dessein, et qu'à cet égard je me conduirai toujours comme j'ai fait jusqu'à présent; c'est de quoi je vous prie d'être persuadé, ainsi que des vœux que je fais pour votre conservation, comme étant avec la plus parfaite vénération, mon révérend père, de votre révérence,
L'indigne et très-soumise servante, Thérèse de Jésus.
REMARQUES
Le provincial des jésuites de la province de distille auquel cette lettre est adressée, était le père Jean Suarez ; et quant au père Gaspard de Saiazar, dontil est fait ici mention, c'était un excellent religieux, qui avait été autrefois confesseur de la Sainte, qui lui avait rendu de très grands services, et pour qui elle avait toujours conservé beaucoup d'amitié.
On vint rapporter au provincial que ce père avait formé le dessein, à l'instigation de sainte Thérèse, de quitter les jésuites, pour prendre l'habit de carme déchaussé, el qu'il y avait eu une révélation à ce sujet, soit que cette révélation eût été faite à ce père, soit à la Sainte. Le provincial crut ce rapport un peu trop légèrement, et en fut très-indisposé contre la Sainte, d'autant plus que le changement de ce père étant, disaiton, provoqué par une révélation divine, cela tendait à rehausser l'ordre des carmes, au préjudice de celui des jésuites. Il en écrivit au père recteur d'Avila, et lui envoya en Hièm • temps une lettre qu'il écrivait à la Sainte, conçue dans les termes les plus' vifs.
La Sainte fut extrêmement sensible aux reproches du père provincial. Elle n'avait pas eu la moindre part au dessein du père de Saiazar ; el d'ailleurs elle était fort éloignée de vouloir faire la moindre peine aux jésuites, à qui elle avait toutes sortes d'obligations. Aussi ne crut-elle pas pouvoir se dispenser de répondre avec fermeté au père provincial, et dans des ternies qui lui fissent sentir combien elle méritait peu qu'on eût d'elle de pareilles idées. Il est des occasions où les saints peuvent se mettre en cc- Jère, sans blesser la charité, el où il leur est permis de repousser l'injure el la calomnie.
Le père recteur dont il est ici parlé était le père Gonzale, recteur des jésuites d'Avila, auquel est adressée la lettres xxxni.