‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 84 sur 201 · AU TRÈS-RÉVÉREND PÈRE PRIEUR DE LA CHARTREUSE DES GROTTES · texte numérisé non relu

AU TRÈS-RÉVÉREND PÈRE PRIEUR DE LA CHARTREUSE DES GROTTES

DE SÉV1LLE.

I.a Suinte implore soti assistance pour ses religieuses du couvent de Séville, el lui recommande le porteur de la lettre.

31 janv. 1579. — La grâce du Saint-Esprit soit avec votre révérence Que dites -vous , mon révérend père , de ce qui se passe dans notre maison de Saint-Joseph, de la manière dont on a traite et dont on traite encore nos religieuses , qui sont vos filles, et des persécutions qu'elles essuient depuis si longtemps de la part de ceux de qui elles devraient attendre leur consolation? Pour moi, ce que j'en dis, c'est que si elles ont demandé des croix et des souffrances au Seigneur, il les a bien exaucées. Que son saint nom soit béni.

Je ne suis point du tout en peine de celles qui vinrent avec moi pour la fondation; au contraire, il y a des moments où je me réjouis des ^r.inls avantages qu'elles retireront de cette guerre que le démon leur (ail; mais je m'afflige pour celles qui depuis ont pris l'habit : il est bien triste pour elles de se voir ainsi troublées dans un temps où elles de-

vraient n'être occupées que du soin d'acquérir la paix intérieure , et d'apprendre les règles de leur état; ce sont des âmes nouvelles à qui de pareils commencements ne peuvent que faire beaucoup de tort. 11 y a assez de temps que le démon les persécute. J'avais écrit à la prieure de vous communiquer toutes ses peines ; apparemment elle n'aura pas osé le faire. Ce serait une grande consolation pour moi de pouvoir vous parler à cœur ouvert; mais par écrit ce serait trop hasarder; et même je ne vous en aurais pas tant dit, si je n'étais pas aussi sûre que je le suis du porteur de cette lettre.

Ce jeune garçon est venu me demander si je connaissais quelqu'un à Séville qui pût lui servir de répondant pour le faire entrer en condition ; l'air de ce pays-ci est trop froid pour lui, et lui est si contraire qu'il ne peut y demeurer, quoiqu'il y soit né; il a servi un chanoine d'ici , qui est de mes amis, et qui m'assure qu'il est sage et Adèle ; de plus , il sait bien écrire et chiffrer. Je vous supplie, mon révérend père, pour l'amour de Dieu, de me faire le plaisir de le placer, si l'occasion s'en présente. Vous ferez une œuvre agréable à Dieu, et vous pourrez répondre de lui en toute sûreté pour les qualités que je vous marque; car celui qui me l'a adressé n'est pas capable d'en imposer.

Je me suis réjouie en le voyant de ce qu'il me fournissait une occasion de me consoler un peu avec vous. Oserais-je vous prier de faire en sorte que l'ancienne prieure lise cette lettre, ainsi que les autres lettres que je prends la liberté de vous adresser pour elle ? Vous savez sans doute de quelle manière on l'a déposée, pour mettre en sa place une des nouvelles professes ; et vous n'ignorez pas tout ce qu'on a fait souffrir à ces pauvres filles, jusqu'à les forcer à remettre les lettres qu'elles avaient reçues de moi, qui sont présentement entre les mains de monseigneur le nonce. Le plus fâcheux pour elles, c'est qu'elles n'ont eu personne pour leur donner conseil. Les docteurs de ce pays -ci sont tout étonnés des choses qu'on leur a fait faire par la crainte des excommunications. J'appréhende fort qu'elles n'aient chargé leur conscience dans leurs dépositions; j'ai remarqué qu'elles ont accusé faux sur plusieurs faits qui sont de ma connaissance, pour s'être passés sous mes yeux. Peut-être aussi n'ont-elles pas senti la valeur de leurs expressions; et il ne serait pas d'ailleurs fort étonnant que la tête eût tourné à quelques-unes , car je sais qu'il y en a eu telle qu'on a interrogée six heures durant, et quelques-unes auront été assez simples pour signer tout ce qu'on aura voulu. Cela nous a servi de leçon à*nous autres, pour nous faire prendre garde à ce que nous signions : aussi n'a-t-on pu trouver à y mordre.

On peut dire que Dieu nous a visitées de toute façon depuis un an et demi ; mais j'ai une confiance parfaite qu'il prendra enfin la défense de ses serviteurs et de ses servantes, et qu'il dévoilera les mystères d'iniquité que le démon a opérés dans cette maison. J'espère que le glorieux S. Joseph nous aidera à. dégager la vérité des nuages qui l'obscurcis-

:"('»G 1 I ITRE XL.

sent, et qu'un reconnaîtra la vertu dos religieuses qui sont sorties d'ici Tour lo autres, je ne les connais point ; je sais seulement que les supérieurs ont pris en elles trop de confiance, et que cela a donné lieu à de grands maux .

' Je vous supplie donc encore une fois, mon révérend père, et pour l'amour de Dieu, de ne pas abandonner mes pauvres filles, et surtout de les as ister de vos prières dans ce temps de tribulation. Après Dieu, elles n'ont que vous sur la terre avec qui elles puissent se consoler ; car leur innocence lui est connue : sans doute il les protégera, et vous inspirera le désir de les secourir.

Je leur envoie ma lettre toute ouverte, afin que vous chargiez quelqu'un de la leur lire, en cas qu'on leur ait commandé de remettre an père provincial toutes celles que je pourrais leur écrire; j'imagine que ce sera pour elles une grande consolation de \oir seulement mon écriture.

On conjecture ici que le père provincial (1) pourrait bien les chasser du monastère, et l'on dit qu'en ce cas les novices demanderont à sortir avec elles. Pour moi, je crois tout de bon que le démon ne peut souffrir qu'il v ait sur la terre ni carmélites, ni carmes déchaussés, et que c'est pour cette raison qu'il leur fait une si cruelle guerre; mais j'espère que Dieu fera avorter tous ses pernicieux desseins.

Souvenez-vous, mon révérend père, que vous avez été le protecteur déclaré de mes filles lors de leur établissement à Séville : aujourd'hui qu'elles ont plus besoin que jamais de votre assistance , je me (latte que vous voudrez bien encore leur tendre la main. C'est un service de plus que vous rendrez au glorieux S. Joseph. Vous avez eu tant de charité pour nos pères déchaussés! j'espère que vous n'en aurez pas moins pour ces pauvres filles. Je prie Dieu qu'il vous conserve longtemps pour elles , et qu'il vous fasse faire tous les jours de nouveaux progrès dans la sainteté. Ce sont les vœux de celle qui est pleine de vénération et de reconnaissance, mon révérend père, votre indigne et lié -soumise servante, Thérèse de Jésus.

Vous pouvez lire ce que j'écris à nos sœurs, si cela ne vous ennuie pas.

La Sainleécrivit celte lettre au plus fort de la seconde persécution qui s'éleva contre le couvent de Séville. Car il y en avait eu une première suscitée par une novice, qui, île dépit d'avoir été renvoyée, alla accuser les religieuses au tribunal de l'inquisition, de se confesser les unes le* autres. La Sainte, qui était alors à Séville, n'eut pas de peine à faire tomber l'accusation; on reconnut que celle prétendue confession n'était nuire cliose quel'usage où sont les religieuses de dire leur coulpe en plein chapitre, et de s'agenouiller devant la supérieurepour recevoir ses avis.

La seconde persécution, qui o^l celle dont il s'agit ici, fut beaucoup plus longue, >l fut excitée par les p -us outillés depuis le départ de la Sainte, et «n l'absence du père Gralieu qui était ailé à Madrid. Soit que ces pères agissent par un zèle mal entendu nu paranimosilé, i,s déposèrent la prieure, mirent à sa place une des nouvelles professes, et firent faire une information qu'ils remirent au nonce du Pape, tant contre le

(1) Le provincial des mitigés.

LETTRE XLl.

père Gratien que contre quelques-unes des anciennes religieuses, et mêrn? contre la Sainte. Mais Dieu permit par la suite que le conseil du roi d'accord avec le nonce, ordonna une nouvelle information, par l'événement de laquelle la calomnie fut confondue, et l'innocence triompha.

Le père prieur de la chartreuse des Grottes, à qui cette ieltre est adressée, s'appelait Pantoja de son nom de famille, et était natif d'Àvila, comme la Sainte nous l'apprend dans le livre de ses fondations. Elle s'y loue beaucoup de lui, pour les secours qu'elle en avait reçus, lors de la fondation du couvent de Séville.

Cette Ieltre et la suivante, qui y était renfermée, furent écrites le même jour j1 janvier ; mais dans quelle année, c'est ce qu'il n'est pas facile de pénétrer. C'était dans le temps de la seconde por-éeulion de Séville; mais celle persécution dura depuis environ le mois d'août 1577 jusqu'à l'assemblée des commissaires du roi, tenue le premier avril 1579, où le père Ange de Salazar fut nommé vicaire général de la réforme. Ce qu'il y a de certain, c'est que, lors de ces deux lettres, la mère Marie-de-Saint-Joseph ne faisait plus à Séville les fonctions de prieure, el que sa place élail remplie par unr vicaire nommée par le provincial des pères de l'observance. Or, si l'on en croit l'Histoire générale de l'ordre, part. "2. liv. 3, ebap. 14, cette prieure fut déposée dès l'année 157b\ mais il parait que l'auteur s'e.sl trempé, et nous voyons clairement qu'elle ne le fut qu'au commencement de l'année 1579, puisque toutes les leltres que la Sainte lui écrivit pendant le cours de l'année 1578 annoncent qu'elle gouvernait alors sa maison. Ainsi, on ne peut placer ces deux lettres où il est parlé de la mère vicaire qu'en l'année 1579.

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