AUX RELIGIEUSES CARMÉLITES DÉCHAUSSÉES DU MONASTÈRE DE SÉVILLE
PREMIÈRE
Lu Suinle les félicite, les console et les encourage à l'occasion d'une violente persécution qui s'était élevée contre elles et contre la ré forme, et désapprouve le mauvais procédé de quelques-unes d'entre elles.
31 janv. 1579. — La grâce de l'Esprit saint soit avec vous, mes chères sœurs et mes chères Allés.
Je suis bien aise de vous dire que je ne vous ai jamais tant aimées que je vous aime présentement, et que vous n'eûtes jamais une si belle occasion de servir Notre -Seigneur comme vous avez à présent, qu'il vous fait la grâce de vous associer pour quelque chose aux souffrances de sa croix, et de vous faire éprouver une partie de cet abandon général où il s'est trouvé lui-même sur le Calvaire. Heureux le jour où vous entrâtes à Séville, puisqu'un temps si favorable vous y était préparé ! Que je vous porte envie ! Rien n'est plus vrai que le jour que j'appris tous ces changements (car on eut grand soin de me rapporter tout cela très-fldèlcmentj, surtout lorsqu'on me dit qu'on voulait vous chasser de votre maison, et quelques autres particularités dans ce goûtlà, au lieu d'en être chagrine , j'en sentis au -dedans de moi une joie inexprimable, de voir que, sans vous faire traverser les mers, Notre- Seigneur vous faisait découvrir des mines d'or qui allaient vous enrichir pour l'éternité, et dont vous pourriez aussi nous faire part à nous autres; car je suis bien persuadée que Dieu, par sa miséricorde, vous fera surmouter toutes ces traverses, sans l'offenser en aucune manière. Ne vous affligez donc pas si vous éprouvez en vous-mêmes un peu trop • de sensibilité. Sans doute Dieu veut vous faire entendre par-là que
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vous présumiez trop de votre force dans le temps que vous désiriez tant de souffrir pour lui.
Courage, courage, nies chères filles. Souvenez-vous que Dieu ne nous envoie jamais des peines au-delà de ce que nous en pouvons supporter, et qu'il habite avec ceux qui sont dans l'affliction. Si cela est certain, comme il n'est pas permis d'en douter, loin d'avoir rien à craindre, vous avez tout lieu d'espérer que Dieu, par sa miséricorde, fera connaître la vérité de toutes choses, et qu'avec le temps il dévoilera certaines manœuvres que le démon a tenues cachées jusqu'à présent, et qui me font plus de peine que ce que vous souffrez actuellement.
A l'oraison, mes chères sœurs, à l'oraison; c'est maintenant que doit éclater votre humilité et votre obéissance , en montrant l'exemple aux autres de la parfaite soumission à l'autorité de la nouvelle supérieure qu'on vous a donnée, à commencer par l'ancienne prieure. Oh ! le bon temps pour cueillir le fruit de la résolution que vous avez prise, en vous consacrant à Notre-Seigneur, de le servir en toute occasion! Considérez qu'il se plaît souvent à éprouver les âmes, pour voir si les effets répondent aux promesses.
Tendez la main aux enfants de la Vierge , qui sont vos frères, pour les aider à se tirer avec honneur de l'affreuse persécution qu'ils endurent. Si vous les secourez, le bon Jésus vous secourra. Il semble dormir sur la mer au plus fort de la tempête; mais le moment viendra où il commandera aux vents de s'arrêter. Il veut que nous ayons recours à lui; et il nous aime-tant, qu'il va toujours cherchant ce qui peut nous procurer quelque avantage. Que son saint nom soit à jamais béni! Ainsi soit-il, ainsi soit-il, ainsi soit-il.
On ne cesse de prier Dieu pour vous dans toutes nos maisons ; ainsi j'espère que vous verrez bientôt la fin de vos peines. Tâchez donc de vous tenir joyeuses, et considérez que, tout bien examiné, ce qu'on peut souffrir pour un Dieu si bon et qui a tant souffert pour nous , est toujours bien peu de chose. Car enfin vous n'en êtes pas venues au point de verser votre sang pour lui; vous n'êtes pas non plus en Alger; vous êtes avec vos sœurs. Laissez faire à votre Époux : vous verrez bientôt la mer engloutir ceux qui nous font la guerre, comme il arriva au roi Pharaon ; bientôt le peuple de Dieu recouvrera sa liberté, et l'amour des souffrances s'allumera de plus en plus dans vos ( frurs , à la vue des grands avantages que vous aurez retirés de vos afflictions passées.
J'ai reçu votre lettre, et j'ai regret que vous ayez brûlé ce que vous aviez écrit, persuadée que je suis que cela ne nous aurait pas été inutile. Vous auriez bien pu vous dispenser de remettre mes lettres, suivant ce que disent les docteurs de ce pays-ci; mais il n'y a pas grand mal à cela; et plût à Dieu qu'on me fît porter la peine de toutes les fautes, quoique en vérité j'aie ressenti les peines de ceux qui ont tant souffert sans le mériter, comme si c'eussent été les miennes propres.
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LETTRE XLIl. °*
Une chose m'a été extrêmement sensible : c'a été d'apprendre que , dans quelques dépositions de l'information qu'a fait faire le père provincial, on a avancé certains faits dont je connais la fausseté, pour y avoir été présente. Qu'on examine, pour l'amour de Dieu, quel est le motif qui a déterminé les sœurs qui ont déposé de ces faits, si ç a ete patcrainte , ou si elles étaient troublées par l'appareil de l'interrogatoire. Quand Dieu n'est point offensé, tout le reste n'est rien; mais des mensonges qui portent sur la réputation du prochain, je vous avoue que cela me perce le cœur. EnGn, j'ai peine à croire que la chose soit comme on me l'a dite; car il n'y a personne qui ignore la candeur et la vertu avec laquelle le père Gratien s'est toujours conduit vis-à-vis de nous , et combien ses conseils nous ont toujours été utiles pour notre avancement dans le service du Seigneur; et puisque cela est ainsi, c'est une grande méchanceté de l'accuser, quand ce ne serait que de fautes légères. Avertissez charitablement ces sœurs, et demeurez en paix avec la très-sainte Trinité. Je suis bien tendrement, mes chères Allés , votre indigne servante, Thérèse de Jésus.
C'est demain la veille de la Chandeleur.
Toutes nos sœurs vous saluent et vous embrassent. Elles comptent que, quand tous ces nuages seront passés, la sœur S.-François voudra bien leur en donner une relation exacte. Je salue la bonne sœur Gabrielle , et je la prie d'être désormais tranquille et contente ; car j'imagine aisément la douleur qu'elle aura eue du traitement qu'on a fait à la mère Marie de-S.-Joseph. Pour la sœur S.-Jérôme, si le désir qu'elle a toujours marqué de souffrir pour Dieu , est sincère , comme je n'en doute pas, je ne saurais la plaindre; autrement je la trouverais plus à plaindre qu'aucune autre.
A l'égard de monsieur Garcie Alvarez, j'aimerais beaucoup mieux lui parler que de lui écrire, ayant des choses à lui dire que je ne puis confier au papier: c'est ce qui fait que je ne lui écris point. Vous ferez aussi mes compliments à toutes les sœurs à qui vous jugerez que cette lettre pourra être communiquée sans inconvénient.
La surveille de la Chandeleur est bien le 31 janvier. Voyez la note sur la lettre précédente, adressée au prieur des Grottes.