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Œuvres

Peut-être ne m'auriez-vous pas permis d'inscrire votre nom sur ce livre; peut-être votre amitié, qui s'entourait d'une sorte de pudeur exquise, se fût alarmée de ce témoignage public.Vous

mettiez d'ailleurs , à rester inconnu , autant de persistance que les hommes en mettent d'ordinaire à poursuivre les jouissances de la vanité. Nais maintenant, ô mon ami, vous n'êtes plus ici-bas le maître de votre nom ; c'est à nous qu'appartient désormais le soin de cette part de vous-même; c'est notre devoir et notre consolation de l'environner aux yeux de tous de la respectueuse tendresse que vous nous inspiriez.

Vous le savez , mon ami , je contenais à peine devant vous le besoin de révéler les merveilleuses profondeurs de votre âme, où Dieu m'accorda de lire plus avant que personne, et qui ne tarissait pas pour moi de douce affection et de graves enseignements. Aujourd'hui, ces poésies animées de votre soufQe vont se produire dans un monde où vous n'êtes plus ; à tous ceux qui leur feront accueil, je veux qu'elles rendent témoignage de l'abondance de vie que mon esprit a reçue du vôtre. Pendant ces années fraternelles

de noire jeunesse , touniienté de la soif commune, j'ai puisé à bien des sources de savoir; j'ai ouvert bien des livres , j'ai interrogé bien des hommes, et jamais je n'obtins des paroles si fécondes que les vôtres sur les choses de l'âme et sur celles de Dieu.

Vous possédiez quelque chose de mieux que toutes les sciences acquises par l'étude froide et bornée ; ce rayon qui illumine tout homme venant en ce monde, vous le portiez en vous plus large et plus ardent , plus pur de toutes les ombres qu'3^ mêlent chez nous les égarements de la volonté. Vous regardiez tout à cette lumière , et vous jugiez plus sagement , avec votre instinct rapide , que tout autre avec le lent appareil de la réflexion. Votre cœur riche de l'élément divin retrouvait et reconnaissait partout la divinité. Vous aviez le don de sentir sans hésitation ce que chaque objet renferme en soi de l'éternel et de l'absolu. De là chez vous cette indulgence qui nous étonnait, pour^ijle^ choses

dont nous ne connaissions que la surface > mais au fond desquelles vous aviez découvert une seule étincelle de Fidéal ; de là aussi voire sévérite pour tant d*œuvres sanctionnées par la foule, niais qui manquaient du principe vivifiant. Quêtait vous qui rameniez notre pensée à ce qui est immuable dans la morale et dans Fart; vous nous défendiez de toute concession aux caprices éphémères. Le présent ne pouvait vous enchaîner; vous regardiez l'avenir, car c'est dans l'avenir qu'est le royaume de l'amour.

Vous saviez choisir, pour me parler, une langue si bien appropriée à mon esprit, que je croyais avoir entendu déjà au*dedans de moi-même chacune de vos paroles murmurées par ces voix profondes qui ne trompent jamais. Dieu vous avait fait mon maître , et vous vous étiez fait mon frère : un frère aîné , mon guide dans la voie difficile où nous marchions tous les deux. J'avançais à la lueur de votre inaltérable raison ; je comprenais de loin vos moindres signes. Votre

intelligence s'élait si bien confondue avec la mienne, que nous semblions avoir le même regard et le même sentiment. Les impressions de tous deux étaient semblables; les vôtres plus complètes sans doute , et suivies d'un jugement plus pénétrant; mais, sans aller aussi avant, mon esprit s'élançait dans la même direction. Quand vous m'expliquiez ce que nous voyions ensemble , vos idées me paraissaient n'être que ma pensée éclairée et agrandie. Aussi je cherche en vain dans mon cœur une croyance, une admiration , un espoir, qui n'aient été les vôtres ; je n'y trouve que mes faiblesses qui soient bien à moi.

Si j'ai puisé quelques gouttes aux sources de la vraie sagesse , c'est que vous m'avez aidé à soulever la pierre qui recouvre les puits sacrés. Nous nous sommes rencontrés dans les mêmes solitudes , conduits par les mêmes aspirations; notre amitié s'est fortifiée dans des combats semblables et dans une commune tristesse ; elle s'est nourrie du même aliment, la sainte, l'éternelle poésie;

avec vous, c'esl la poésie que Dieu retire de moi.

Celle œuvre que je vous offre, épanouie dans mes larmes , elle est née sous votre soorire , elle a reçu le baptême de vos conseils ; c*esl votre esprit que j'interroge en Tachevant, car il portait en lui la règle du beau. Une parole de vous suffisait pour condamner ou pour absoudre mes aclions et mes pensées. Seule au monde avec vous et sans autre écho que votre cœur, ma poésie aurait vécu aussi heureuse d'elle-même qu'avec les suffrages <le lout un peuple. En vous, le rayon impersonnel et surhumain avail dissipé toul égoïsme de l'iur telligence el du cœur; el comme voire esprit s'abdiquait par l'amour en Dieu et dans le^ hommes, ce n'était plus un seul esprit, mais c'était l'esprit universel et divin qui parlait en vous. Avec vous j'avais deux consciences; j'ai perdu la plus vigilante et la plus infaillible.

Celte force qui centuplait la mienne , elle m'est retirée à l'heure même où j'aborde les luttes les plus sérieuses de la vie. Et vous ! pour la pre-

mière fois, vous aviez senti la sainte joie de Fartisle maître enfin de son temps et de son œuvre ; vous grandissiez par la liberté ; nous fixions sur vous les yeux avec orgueil, nous tous qui avions rêvé près de vous une si noble existence de travail et d'amitié , et voilà que vous êtes arraché violemment à tous nos projets d*avenir« Âme altérée de Dieu, cette mort vient combler votre soif infinie, mais à nous elle ôte ici-bas nos plus chères espérances de poésie et de vertu. Peut-être avonsnous mérité cette épreuve ; mais elle est affreuse, elle ébranlerait notre foi dans réternelle bonté I ]Ne craignez pas cependant, ô mon ami ; nous avons appris de vous la patience et le respect aux décrets d*en-haut ; nous vous avons vu souffrir ; nous avons vu votre inaltérable douceur aux prises avec ces misères qui aigrissent et rapetissent les cœurs faibles, avec ces tentations qui induisent à la révolte les natures énergiques, avec ces déceptions qui inspirent à tous les caractères la lîaine et Tironie ; et jamais ne se sont démenties;

votre mansuétude envers les hommes et votre confiance en Dieu.

Esprit éminent, fait pour marcher de pair avec les plus grands esprits, nous vous avons vu, obscur et méconnu, porter avec joie votre obscurité, à notre époque d'ambitions révoltées, toujours prêtes à accuser la terre entière de leur impuissance et de leurs avorlements. Nous avons vu la médiocrité insolente fouler aux pieds votre modestie pleine de candeur et d'abnégation , sans vous arracher même Taraertume d'un sourire.

Cœur généreux et dévoué, longtemps enchaîné dans une sphère où Tégoïsme des sentiments n'a d'égal que la stérilité des idées ; où tout ce qui perçait de votre haute pensée vous attira plus d'une fois la dérision; où vos saintes préoccupations du beau et du vrai, si elles venaient à se trahir, étaient taxées de démence; jamais vous n'avez rendu le mépris pour l'ironie et la haine pour le dédain. Car vous aviez cette vraie bonté qui n'existe qu'avec des conceptions

étendues et des passions réprimées. Que vous importait à vous, amoureux de Tinfini, le jugement des âmes vulgaires? Entre vous et leur dédain , vous aviez votre conscience , vos amis et Dieu. Aussi comme vous étiez calme et doux pour chacun I Comme vous saviez apprécier dans les autres la moindre intention de vertu ! Comme vous pardonniez vite les faiblesses de la volonté et rimpuissance de Tesprit, quand vous aperceviez quelques nobles sentiments dans le cœur I Si bien que de toutes vos richesses intérieures, votre mansuétude et votre universelle sympathie sont encore à mes yeux le miracle de votre grande âme. J'ai marché à côté de vous durant les années les plus tristes de votre vie si abreuvée de tristesse , et je n'ai jamais entendu sortir de votre bouche une parole malveillante, un jugement sévère, même contre les plus méchants. Quand mon esprit facile à s'indigner, car il ne voyait pas aussi profondément que vous, s'emportait en anathèmes contre leshommesetles choses de ce temps; quand

je répandais ma colère et mon mépris, c*était vous toujours qui me rappeliez à la sainte loi de charité, à notre commun idéal de paix et d*amour, dont ne s*écartërent jamais une seule de vos ac* tions , une seule de vos pensées.

Nul ne fut plus que vous animé de la croyance au Dieu bon; nul n'affirma plus fortement le bien commencement et fin de toutes choses; nui n'oublia mieux les misères de la vie présente dans Tuniverselle contemplation de l'être et des inépuisables félicités de la vie absolue. La notion divine de Famour éclairait toutes vos conceptions; à sg lumière iufaillible vous regardiez toute œuvre et toute action de l'homme ; toutes vos doctrines en jaillissaient. Cette révélation du principe de toute science vous ne l'aviez reçue de personne ; elle vous venait directement de Dieu. Et moi je me réjouissais de sentir la puissance de votre inspiration supérieure ; j'y trouvais un guide pour mon esprit, un soutien pour ma volonté.

Je vous ai ^encontre ^ l'heure où commence la

jeunesse, vous êtes parli à Theure où la jeunesse s*en va; notre amitié représente pour moi tout ce que le matin de la vie a de nobles aspirations , de saintes croyances, d'ardents dévouements. C'est vous qui, durant ces trop courtes années, avez pénétré le plus profondément dans les replis dn ma conscience ; j'aimais à vous en faire toucher les palpitations les plus secrètes, car vous sondiez avec une clairvoyance égale les plus petites plaies du cœur et les plus grands problèmes de l'esprit ; vous saviez nous conduire dans les sentiers étroits de la vie pratique et dans les vastes régions de la pensée.

Vous jugiez sainement des choses du monde, parce que vous aviez la science d'un monde supérieur. Vous habitiez par avance cette sphère plus pure; votre âme, dirigée tout entière vers les idées éternelles , donnait si peu de son attention à cette terre mauvaise , que vous l'avez traversée sans jamais lui appartenir : de telle sorte qu'au jour où Dieu vous a rappelé dans son sein , le pas-

sage (l'un inonde à l'antre a dû se faire pour vous sans élonnement. Vous êtes entré dans Fidéal comme dans une demeure bien connue; c'était pour vous le foyer paternel , et vous le quittiez rarement; maintenant sa chaleur et sa lumière vous enveloppent à jamais.

Vous êtes parvenu avant Tâge au terme de Finitialion. Qu'auriez-vous fait plus longtemps de la vie? Vous aviez étouffé en vous toute ambition terrestre. Vous aviez si bien dompté Tégoïsme et la personnalité, que Dieu seul vivait eu vous. Vous ne participiez aux émotions de ce monde qu'à travers l'âme de vos amis; nos peines étaient vos peines, nos joies étaient vos seules joies. Je le sais, moi dont vous adoptiez toutes les souffrances ; moi qui vous empruntais à chaque instant les forces de votre esprit et de votre cœur pour accomplir mes douleurs et mes travaux , et qui vous trouvais toujours prêt à vous dépouiller de votre sérénité et de votre puissance pour en revêtir ma faiblesse et mon ennui.

Mais nous pouvons la continuer encore à travers l'invisible , cette intime communion, ô mon ami! car votre pensée vit en moi ; elle m'est aussi présente qu'aux heures où vous répandiez sur nous la lumineuse chaleur de votre inspiration. Chaque idée qui s'élève dans mon sein contient quelque chose de vous; la meilleure part de mon intelligence ^ c'est votre enseignement toujours vivant. Dieu n'envoie pas des esprits tels que le vôtre pour traverser le monde sans laisser de traces. Les grandes semences de vérité qui fui'ent déposées en vous, ne se perdront pas tant que nous aurons la force de labourer le champ de la parole. Et vous , vous rayonnerez sans cesse sur nous de là-haut ; par l'intermédiaire de votre âme, nous communiquerons avec la vie divine ; le calme et la force nous viendront toujours de vous. Chaque fois que les bruits de la terre feront silence . dans notre cœur, et que le soleil intérieur s'y lèvera ; quand nous serons tous réunis dans une même pensée de poésie et de vertu , alors votre

douée image nous sera présente et viendra sourire au milieu de nous comme autrefois.

Recevez donc ce livre ; il a été écrit sous vos yeux ou en face de voire souvenir. Sans doute ces vers ne renferment que de pâles ébauches de la poésie que vous portiez en vous ; tels quils sont vous les auriez aimés pourtant , car nos croyances communes les animent, et le saint amour de la nature vit en eux; vous les aimerez encore de làhaut : ils vous apprendront que je suis resté Adèle au culte que vous m*avez enseigné.

Ami , la triste consolation de fermer vos yeux et de mener votre deuil ne nous a pas été accordée. Une terre étrangère vous recouvrait déjà quand Taffreuse nouvelle nous est parvenue.

Vous êtes mort loin de nous , en nous appelant sans doute! La pensée de vos derniers instants déchire mon cœur. Votre tombe est lointaine, mes genoux ne s'y sont pas encore posés, peutêtre ne la loucherai-je jamais. Vous n*avez pas dans votre patrie une pierre qui garde votre

nom ; je veux récrire dans ce livre , à déraut d'un monument plus solide. Une main plus puissante vous aurait sculpté une image indélébile , moi je ne puis vous dresser qu'une croix rustique taillée dans ces forêts où nous adorions ensemble llnvisible. Autour d'elle, ceux qui vous ont connu se réuniront parfois dans votre pensée, jusqu'au jour où nous pourrons vous retrouver ailleurs que dans nos souvenirs. Alors, dans l'aurore de la vie nouvelle , nous irons tous deux aux clartés du soleil idéal nous abreuver à ces sources d'inépuisable poésie que nous cherchions en vain au pied des plus grands chênes et des plus hautes montagnes. Jusqu'à cette heure nous resterons unis en vous , nous tous qui vous avons aimé ; ce frère qui mérita d'être votre ami , et ce philosophe de la charité dont vous avez salué la parole avec tant de joie , et tou^ ceux dont vous savez les noms et qui vous parlent ici par mes lèvres.

Recevez donc cette offrande faite de tout ce qui vous fut le plus précieux en ce monde , de poésie

et d'amitié; et plus dignes de vous que ce livre , recevez les aspirations muettes de mon coeur, qui montent incessamment vers vous« et qui voiis diront mieux que ces froides paroles tout ce que votre pensée nourrit en moi de douleur et aussi d'espérance.

ANTÉË.

Premier né de la terre, hôte des bois antiques, Où Taigle parle ayec les chênes prophétiques ; Toi qu'entre ses lions et ses sphinx aux grands yeux Cybèle a de son lait nourri sur les hauts lieux ,

O poète ! ô géant à l'étroit dans les villes, Coarsier impatient des entraves civiles, Contre Thomme et ses dieux ta vie est un combat , £t THercuie vulgaire est fier quand il t*abat ; Car de son corps stupide , animé par la rage , Souvent la pesanteur prévaut sur ton courage ; £t toi , par la douleur et la honte affaibli , Tu roules sous ses pieds , dans Therbe enseveli , Pouvant à peine , hélas ! jusc^u'aux forêts obscures Ramper pour y mourir, en cachant tes blessures. L'homme alors , t'infligeant son rire âpre et moqueur, Dit qu*un monstre est dompté par Hercule vainqueur.

Mais sitôt que , touchant la terre maternelle ,

Ta poitrine meurtrie a paljHté contre elle ,

Que ta bouche , appliquée à son sein toujours vert ,

A bu dans une fleur la sève du désert ; Sitôt que la nature , avec toi seul à seule , Baise ton front saignant de ses lèvres d'aïeule , O prodige! ton corps se dresse, et , rajeuni , Dans tes veines tu sens circuler Tinfini ; Des fluides divins , cachés dans la rosée , Ton âme 8*est nourrie , et s*est cicatrisée ; Et tu vas fièrement à des combats nouveaux, sublime vaincu ! défier tes rivaux.

Ta mère t*a vêtu d*une armure céleste ; Rapide , tu brandis tes poings couverts du ceste ; Tes bras sur le vainqueur, dans sa gloire trouble, Frappent comme un fléau sur la gerbe de blé ; Et le monde , étonné de ta métamorphose , Voit fléchir sur ses reins le lutteur de la prose.

Puisque aiasi , créatrice à chaque embrassement , La nature te fait revivre en un moment , Puisqu'elle t'a livré le secret de ta force, D'un ennemi rusé, poète , fui» l'amorce.

Quand tu veux résister à notre âge d'airain , Combats dans le désert : c'est là ton vrai terrain ; Car du so) immortel où tu puises ta sève Si le hasard t'écarte , et si l'homme t'en^ve , Si l'homme est assez fort pour t'attirer un peu Hors du sein maternel où tu respires Dieu , Poète , c'en est fait, tu n'auras plus d'haleine, £t l'Hercule au front bas t^élouSera sans peine ; Conune un enfant romprait ta flûte de roseaux > Sur son genou de pierre il brisera tes os.

Donc, reste , pour livrer ces batailles si rudes ,

Plongé dans la nature, ô fils des solitudes I

Suis ses divins conseils , qu*ici nous oublions ;

Va dans Taire de l'aigle et Tantre des lions ,

Dans les grottesdessphinx, qui pour rhommesont closes,

Te nourrir, ô géant, de la moelle des choses !

A m GRAND ARBRE.

L'esprit calme des dieux habite dans les plantes. Heureux est le grand arbre aux feuillages épais : Dans son corps large et sain la sève coule en pai\ , Mais le sang se consume en nos veines brûlantes.

 la croupe du moût tu sièges comme un roi ; Sur ce trône abrité , je t*aime et je t'envie ; Je voudrais échanger ton être avec ma vie , Et me dresser tranquille et sage comme toi.

Le vent n*effleure pas le sol où tu m'accueilles; L'orage y descendrait sans pouvoir t'ébranler ; Sur tes plus hauts rameaux , que seuls on voit trembler. Comme une eau lente à peine il fait gémir tes feuilles.

L'aube un instant les touche avec son doigt vermeil ; Sur tes obscurs réseaux semant sa lueur blanche , La luneaux pieds d'ai^ent descend de branche en branche, f,i midi baigne en plein ton front dans le soleil.

L'éternelle Cybèle embrasse tes pieds fermes; les secrets de son siin , tu les sens, tu les vois ; Au commun réservoir.en silence tu bois , Enlacé dans ces flancs où dorment tous les germes.

Salut , toi qu'en naissant Fhomme aurait sidoré ! Notre âge, qui se rue aux luttes convulsives, Te voyant immobile, a douté que tu vives , Et ne reconnaît plus en toi d'hôte sacré.

Ah I moi je sens qu'une âme est 1^ sous ton écorce : Tu n'as pas nos transports et nos désirs de feu , Mais tu rêves , profond et serein comme un dieu ; Ton immobilité repose sur ta force.

Salut ! Un charme agit et s'échange entre nous; Arbre , je suis peu fier de rhumaiiie nature ; Un esprit reTétn d'écorce et de verdure Me semble aussi puissant que le nôtre et plus doux.

Verse à flots sur mon front ton ombre qui m'apaise ; Puisse mon sang dormir et mon corps s'affaisser ; Que j'existe un moment sans vouloir ni |)enser : La volonté me trouble , et la raison me pèse.

Je souffre du désir, orage intérieur ; Mais tu ne connais , toi , ni l'espoir, ni le doute , Et tu n'as su jamais ce que le plaisir coûte , Tu ne l'achètes pas au prix dv la douleur.

Quand un beau jour commence et quand le mal fait trêve, Les promesses du ciel ne valent pas Toubli ; Dieu même ne peut rien sur le temps accompli ; Nul songe n*est si doux qu*un long sommeil sans rêve.

Le chêne a le repos , Thomme a la liberté

Que ne puis-je en ce lieu prendre avec toi racines ! Obéir, sans penser, à des forces divines , C'est être dieu soi-même , et c'est ta volupté.

Verse , ah ! verse dans moi tes fraîcbeurs printanières, Les bruits mélodieux des essaims et des nids , Et le frissonnement des songes infmis ; Pour ta sérénité je t'aime entre nos frères.

Si j^àvais comme toi tout un mont pour soutien; Si mes deux pieds trempaient dans la source des choses, Si Taurore humectait mes cheveux de ses roses, Si mon cœur recelait toute la paix du tien ;

Si j'étais un grand chêne avec ta sève pore » Pour tous, ainsi que toi , bon , riche , hospitalier, J'abriterais l'abeille et l'oiseau familier Qui sur ton front touffu répandent le murmure ;

Mes feuilles verseraient l'oubli sacré du mal , Le sommeil à mes pieds monterait de la mousse , Et là viendraient tous ceux que la cité repousse Écouter ce silence où parle l'idéaL

Nourri par ia nature , au destin résignée , Des esprits qu'elle aspire et qui ia font rêver, Sans trembler devant lui , comme sans le braver, Du bûcheron divin j'attendrais la cognée.

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