INVOCATION SUR LA MONTAGNE
Sachez ce que j'ai dit pour vous sur la montagne , Ami dont la pensée est partout ma compagne.
Un matin de janvier, par un temps vif et clair,
Où je me sentais fort de la vigueur de i*air, Un de ces jours dorés, bleus, et tels que d'avance Son soleil , l'hiver même , en donne à la Provence , Je sortis de la ville où , •:— souvenir sacré ! — Pour la première fois je vous ai rencontré ; De nos ans révolus je repassais l'histoire; Pèlerin , je voulais gravir Sainte-Victoire.
Jusqu'à l'étroit vallon fermé d'un mur romain , Si connu de nous deux , je suivis le chemin ; Et de là , pour seul guide ayant le pic sublime , Sur un sol non foulé j'allai de cime en cime. . La lumière en tons chauds jouait sur les hauteurs ; Mes pieds dans les taillis soulevaient des senteurs ; Je marchais dans les buis , les houx et les genièvres ; Pour seuls bruits au lointain les clochettes des <^èvres. Et le cri de la grive entre les chônes-verts ,
Et le vent dans les pins semblable aa brait des mers.
En montant , je cueillais un peu de chaque arbuste. Et quand j'eus du rocher atteint la crête auguste , J*y posai mon bouquet religieusement.
Je sentais du désert le saint enivrement ; Avec l'air, et par flots odorants et sonores, L'esprit de vie entrait en moi par tous les pores. A genoux , je pleurai pour que Dieu nous bénit , Ma bouche se colla sur le sacré granit , Je priai sans parole , et mon baiser austère S'imprima sur ton front, ô ma mère la terre!
Enfin je me dressai ; de mes deux bras ouverts Sur ce trépied géant , j'embrassai l'univers ; Comme un prêtre épanchant l'extase qui l'inonde , J'envoyai mes baisers aux quatre points du monde;
Quatre fois saluant et changeant d'horizon ,
De notre père au ciel je redis l'oraison ,
Et, m'unissant d'amour à la nature entière ,
A longs traits j'aspirai la yie et la lumière.
Puis je courbai mon front sur mes deux mains en ieu ,
Et mon âme un moment s'anéantit en Dieu.
« Penche-toi sur mon cœur, toi d'où l'être ruisselle , Verse à flots de tes yeux les fluides vivants ; Coulez d'eh-baut , torrents de vie universelle , Venez pour m'abreuver, venez des quatre vents !
» O lumière , ô couleurs, ô rayons\le sa bce , Regards de l'infini de caresses chargés , Rosiers de l'Orient effeuillés dans l'espace , Sourires amoureux d'astre en astre échangés;
» Notes , qui refluant des étoiles lointaines , Glissez de ce rocher anx bois , aux champs, aux mers-; Bruits des troupeaux errants , des arbres , des fontaines , Arômes et vapeurs mêlés dans les déserts ;
» Haleine des forêts , des cités et des ondes , Souffle que tout respire et qu*on ne peut tarir ; Des jardins inconnus semences vagabondes , Germes qui demandez une place où fleurir;
» Rayons, accords , parfums que les vents précipitent , Voix qui montez du globe et qui tombez du ciel , :>lélodieux roulis des sphères qui palpitent , Mouvement cadencé sur un rhythme éternel ;
» Et vous , lumière ioterne, espoir, saintes pensées , Grâces que l'invisible envoie à son amant »
Eaux vives de l'esprit par Dieu même versées , Qui des sources d'en-haut coulez à ce moment ;
» Vous, prières, douleurs, travaux, vertus secrètes, Parfums nés pour le ciel , qui montez de là-bas , Actions des élus et chansons des poètes.
Gourant de l'idéal qui ne tarissez pas ;
» Paroles qui flottez de l'âme à la nature , Échanges de l'amour qui donne et qui reçoit, Part de l'être accordée à chaque créature , Forces du Dieu caché que le cœur aperçoit I
n Affluez , affluez autour de cette cime, D*un nuage vivant que j'y sois revêtu , Unissez-vous à moi dans un mélange intime « Vertus du monde entier, devenez ma vertu ! »
Ainsi, j'ouvrais mon âme aspirant dans l'espace Ce grand souffle de Dieu qui passe et qui repasse , Et le sentant couler dans mes sens agrandis , Je saluais trois fois le ciel , et j'étendis Mes deux bras secouant l'effluve magnétique , Au nord , vers le Jura , vers la ville helvétique , Où Dieu vous a conduit loin de toute amitié, Vous avec qui toujours je pense de moitié.
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« Recevez , receyez l'esprit qui me pénètre Et le snrcroît de vie ajoutée à mon être ; Soyez , autant qa*aimé , soyez calme et puissant ; Recevez à la fois et ma force et ma joie ; Mon âme a recueilli, mon âme vous envoie D'ici tout ce qui monte et tout ce qui descend.
» Entrez en lui» rayons, parfums, musique, aurore ! Clartés dont l'horizon s'anime et se colore , Coulez avec lenteur pour qu'il n'en perde rien ; Esprit de Dieu flottant sur l'océan dés mondes , Lumière où je me baigne, extase qui m'inondes Descendez dans son cœur, en passant par le mien !
» Divin balancement des flots , des bois , des nues , Sphères qui décrivez des danses inconnues ,
Bruits des astres lointains, des fleuves, des forêts, Accord universel, musique saisissante De tout ce qui se meut et de tout ce qui chante , Vous qui des cœurs guidez les battements secrets;
» Esprits qui dirigez Tascension des sèves , Urnes qui répandez la pensée et les rêves , Essor à qui mon cœur s'abandonne aujourd'hui. Donnez-lui le vouloir, l'action forte et siire. Réglez de tous ses pas le mode et la mesure , Versez à travers moi votre harmonie en luL
» Haleine du désert, senteurs dont je m'enivre , Souffle de l'idéal qui m'avez fait revivre , Par qui toute blessure est prompte à se fermer; Arômes fécondants que la brise balaie ,
Descendez dans son coeur et pansez chaque plaie ; Autant quMl a souffert faites qu'il puisse aimer!
» Tombez , grains et rosée , en cette âme choisie ,
Ravivez les moissons qu'attend la poésie;
Qu'en lui l'homme nouveau sorte de l'homme ancien ;
Mûrissez , ô soleil , les épis qu'il nous cache
Dans les sillons secrets ; car il faut qu'on le sache »
Le beau fut dans son cœur semé comme le bien.
» Que chacun de mes doigts d'où mon âme ruisselle , Du feu que j'aspirai lui verse une étincelle; Qu'il soit fortifié des forces que je prends-; Que je fasse, investi pour lui d'un sacerdoce , Du trépied solennel où mon amour m'exhausse , Les bénédictions s'épancher par torrents ! »
Ami dont h pensée est partout ma compagne , Voilà ce que j'ai dit pour vous sur la montagne.
Si je brise un jour mes chaînes , Je veux m'enfuir vers les eaux ; Mieux que les nids sur les chênes, Mieux que les aires hautaines, J'aime un nid dans les roseaux.
J'aime une terre mouillée Par un lac profond et dair ; Pour tenir l'âme éveillée , Il but que , sous la feuillée , Les eaux chantent avec Tair.
S'il n'a point de rive humide , Je fuis un site admiré , Gomme un front pur et sans ride , Mais dont l'œil serait aride Et n'aurait jamais pleuré.
La coUine la plus vertti , Si l'onde n'est son miroir, Est comme une âme déserte ,
K qui jamais n'est ouverte Une autre âme pour s*y voir.
Otez les flots à la terre, La terre sera sans yeux , Et jamais sa face austère.
Pleine d*ombre et de mystère , Ne réfléchira les cieux«
Dans ton cœur si quelque chose Bat des ailes pour voler, Désir ou douleur sans cause, Musique ou parfums de rose Qui demande à s'exhaler;
Dormons sur une cime avec effort gravie ; Dans la neige étemelle il faut laver nos mains ; L'air fait mouvoir là-haut des principes de vie, Allons Ty respirer pur des souffles humains.
J'emprunterai ma force aui forces maternelles ; Nature, ouvre tes bras à ton fils épuisé , Laisse ma bouche atteindre à tes fortes mamelles , Jamais Thomme à ton sein n'a vainement puisé.
Je veux monter si haut sur les Alpes subtimes, Que rien ne vienne à moi des miasmes d'en bas ; Un nuage à mes pieds couvrira les abîmes ; Si le monde rugit, je ne l'entendrai pas l
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Votre regard s'arrête au flanc noir de la nue ; Moi , j*en verrai d'en haut le côté lumineux , J'embrasserai de Tàme une sphère inconnue , Je toucherai des mains ce qui fuit à vos yeux.
Montons; le vent se meurt aux pieds du roc immense , Le doute ne saurait flotter sur ce haut lieu; Montons; enveloppé de calme et de silence , Sur ces larges trépieds , j'entendrai parler Dieu.
L'air aspiré là-haut vivra dans ma poitrine , Dans l'ombre de la plaine un rayon me suivra ; Ceux qui m'ont vu gravir pesamment la colline Ne reconnaîtront plus l'homme qui descendra.
Ainft je me parlais , pieio d*on espoir insigne ; J'ai suivi sans tarder ce guide intérieur; Dn faite de leurs tours les Alpes m'ont fait signe , Et sur leurs blancs degrés j'ai versé ma sueur.
plus baut que le sapin , plus baut que le mélèze , Sur la ntige sans tacbe , an soleil j'ai marché ; Dans Téther créateur je me baigne à mon aise ; Le monde où j'aspirais, mes deux pieds l'ont touché.
J'ai dormi sur les fleurs qui viennent sans culture. Dans les rhododendrons j'ai fait mon sentier vert ; J'ai vécu seul à seule avec vous , ô nature!
Je me suis enivré des senteurs du désert ;
Je me suis garanti de toute voix bumaioe Pour écouter Teau sourdre et la brise voler ^ J*ai fait taire mon cœur et gardé mon baleine Pour recevoir l'esprit qui devait me parler;
£t voiià qu'entouré des dmes argentées.
Cueillant le noir myrtil , buvant un flot sacré , Goûtant sous les sapins les ombres souhaitées, Libre dans mes déserts, voilà que j'ai pleuré !
Le soleil dore en vain les Alpes jusqu'au faite ; Si je plonge en mon cœur, toujours de l'ombre au fond ; J'ai rencontré le spbynx en cbercbant le propbète , L'avide immensité m'absorbe et me confond.
Est-ce donc par orgueil que ton front nous attire , Est-ce pour éblouir que ton œil resplendit , O nature ! et n*as-tu rien de plus à me dire Que ces mots : Je suis grande et vous êtes petit î
Est-ce pour mieux sentir ma défaillance intime Que je suis venu , seul et si loin , t'implorer 7 Oh! je n'ai pas besoin d'un oracle sublime Pour me trouver débile et pour savoir pleurer I
Pourquoi de tes enfants tromper la soif, ô mère ? Il faut à leur poitrine un lait puissant et pur ; Si tu ne fois jaillir qu'une boisson amère , Pourquoi leur tendre encor tes mamelles d'azur 7
Pourquoi devant mes yeux ta paupière abaissée? Tout langage entre nous s'est- il déjà perdu? Je Tiens chercher en toi quelque sainte pensée; Pourquoi, d'un signe au moins, n'as-tu pas répondu?
Mais, sans doute , mon âme était mal préparée; Les souvenirs d'en bas voilaient mcm œil obscur ; Pour l'huile de lumière et la manne sacrée Le vase n'était pas d'un métal assez pur.
Peut-être l'eau terrestre a flétri ma poitrine ;
J'ai bucesvinstrompeursdont tantd'hommes sont morts
Je frapperais en vain à la roche divine ,
Je ne puis plus porter le breuvage des forts.
Serait-ce qu'une main invisible et jalouse Entre nos saints baisers élève un mur d'effroi ? Comme sur les beautés secrètes d'une épouse , Dieu veut jeter peut-être un voile épais sur toi?
U veut choisir lui-même et compter ses prophètes ; Tout homme n'a pas droit au sacré rameau d'or; Dieu place à tes côtés d'austères interprètes , L'anathème sur toi plane et menace encor.
Le colloque de Thomme et de la solitude
Te fait-^il craindre , ô Dieu , ton nom mis en oubli ?
Tu veux le surveiller avec inquiétude,
£t tes prêtres ont dit quelque part : Vœ soli /
Si, cousine Tunivers , l'âme est ta créfiturç. Pourquoi jeter entre eux cet abîme profond?
Laisse s*entrdacer mon cœur et la nature ; Pourquoi tant de secret , si le bien est au fond?
Un esprit de terreur habite dans Tespace , Vole à travers les bois sur les eaux et dans Tair ; Quand Tâme et le désert se trouvent face à face, L*homme sent le frisson roidir toute sa chair.
La nature sourit copiime une amante reine , Elle ouvre un sein vermeil , Thomme va s*y jeter; £t quand son bras s'enlace au cou d^ la syrène, Un bras plus fort se dresse entre eux pour l'arrêter ;
Dans la source d'eau bleue où pour boire on se penche Il met la salamandre , il cache on sel amer , Sur l'ombre où l'on s'endort il suspend l'aTalanche, Sous la barque où l'on chante il fait gronder la mer.
Une secrète horreur qui trouble les plus braves Entre le monde et nous s'étend pour le voiler ; Notre âme et l'univers sont-ils donc des esclaves A qui leur Dieu tremblantdéfend de se parler?
Je voulais, ô nature, avoir an lit de mousse, Y dormir avec toi couvert par la forêt ; Mais ton œil tour à tour m'attire et me repousse : De ma tristesse immense est-ce là le secret ?
Un air qui me supporte , où donc le trouverai-je ? Je n*ai pu m'enlever sur Taile d'aucun vent , J*ai respiré l'ennui dans les fleurs , sur la neige , Les chênes n*ont pour moi qu'un ombrage énervant.
Serait-ce qu'à mon coeur la solitude pèse?
Ne l'ai-je enfin trouvée, après tant de chemin , Que pour dire aussi, moi, qu'elle est chose mauvaise, Et pour y regretter le tourbillon humain ?
Peut-être, en maudissant les prisons où nous sommes , J'aurai trop présumé des vertus du désert; Blus que je ne l'ai cru l'homme a besoin des hommes ^ La terre ne dit rien s'ils cessent leur concert
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Mai j ne blasphémons pas la nature éternelle , Son lait pur coulera pour nous au jour marqué ; Pour vivre de sa vie et tout comprendre en elle , Je sens bien, Ô mion cœur, ce qui vous à manqué;
Oui , la nature est morne autour du solitaire ,
La fleur qu*ii cueille est pâle et ses jours soiit moins bleu^,*
Mais la terre sourit et parle sans mystère ,
Quand sur sa robe verte on vient dormir à deux.
Elle livre par mille aux amaiits , aux poètes , Les trésors qu'elle cache au sombre analyseur ; Et convie aux secrets de ses mystiques fêtes •
L*homme ardent et serein qui pense avec le ccËun
Secoue , ô mon esprit, toutes tes peurs sans causes « Soutiens vers Tinfini ton essor filial , Aspire aux vieux sommets , vois les sources des choses/ Vois poindre sur les monts le soleil idtel.
Poursuis dans les déserts la grande âme du mondes Fouille dans cette mefoù cbaciun peut plonger ; Chante , invoque , bénis î pour qu'elle te réponde / C'est h fdMTce d'amour qu'il faut l'interroger.
Oui , l'homme, malgré tout, s'il aspire et s'il aime / Au fond de l'univers voit un Dieu qui sourit. O nature, le mal n'est pas ton mot suprême , ^ L'ouragan fauche moins que le sol ne fleurît.
Oui , dans l*éclat divin dont ta face est empreinte, C'e^t mieux que la grandeur que l'homme adore en toi ; Quoique ton front chenu répande au loin la crainte , Le nœud qui noos unit n'est pas un nœnd d*effroi.
Car, même à travers Tombre et le bruit des tempêtes , Sur les rochers déserts où triste je rêvais , Même au bas des glaciers qui craquaient sur nos têtes , Dans tes jours de colère et dans mes jours mauvais ,
Sous tes sourcUs froncés perçaient des yeux de mère $ Toujours près de Tabsinthe une ruche de miel , Toujours cent épis d'or pour une ivraie amère , Et partout l'espérance , et partout l'arc-en-ciel î
Partout, des eaux, de Tair, des arbres, de la mousse. De la neige , des fleurs , des ténèbres , du jour , Des antres et des nids, sortait une voix douce Qui remplissait Tespace, et qui disait : Amour!