‹ Œuvres, Volume 1Chapitre 26 sur 115 · J0CA5TE, ÉTÉOCLE, POLINICE, ANTIGONE, HÉMON, CRÉON · texte numérisé non relu

J0CA5TE, ÉTÉOCLE, POLINICE, ANTIGONE, HÉMON, CRÉON

JOC1.8TE , à Etéocle, Me Toici donc tantôt an comble de mes vœux, Puisqne déjà le Ciel vous rassemble tons deux. Vous revoyez un frère après deux ans d* absence. Dans ce même palais où vous prîtes naissance ; Et moi , par un bonheur où je n*osais penser, L*un et Tantre à la fois je vous puis embrasser. Commencez donc, mon fils , cette union si chère ; Et que chacun de vous reconnaisse son frère.

Tous deux dans votre frère envisagez vos traits : Mais, pour mieux en juger, voyez-les de plus près. Surtout que le sang parle , et fasse son office. Approchez, Etéocle; avancez Polinice.

Hé quoi I loin d'approcher, vous reculez tous deux ! D*où vient ce sombre accueil et ces regards fâcheux? I9*est-ce point que chacun, d'une Ame irrésolue. Pour saluer sou frère attend qu'il le salue; Et qu'affectant l'honneur de céder le dernier. L'un ni l'autre ne veut s'embrasser le premier? Étrange ambition qui n'aspire qu'au crime.

Où le plus furieux passe pour magnanime !

IjO vainqueur doit rougir en ce combat honteux; I.— RâcÎBf. ^

5o LES PBèRES EHITBIIIS,

Et les premiers vaineus sont les pins généreux. Voyons donc qui des deux aura plus de courage. Qui voudra le premier triompher de sa rage.

Quoi ! TOUS n*en faites rien? C*est à tous d'avancer f Et , venant de si loin , vous devez commencer : Commencez , Polinice , embrassez votre frère ; Et moatrei»..

STioCLI.

Hé ! Madame , à quoi bon ce mystère?

Tous ces embrassemens ne sont guère à propos ; Qu*il parle , qu*il s'explique , et nous laisse en repos .

poLiiriCK.

Quoi ! faut-il davantage expliquer mes pensées? On les peut découvrir par les choses passées : La guerre , les combats, tant de sang répandu. Tout cela dit assez que le tr^e m*est dà.

ÉTÉOCLS.

Et ces m toes combats , et cette même gu erre , Ce sang , qui tant de fois a fait rougir la terre , Tout cela dit assez que le trAne est à moi; Et , tant que je respire , il ne peut être à toi.

^ poiiiiriCK.

Tu sais qu'injustement tu remplis cette place.

iTiocLB.

L'injustice me platt pourvu que je t'en chasse.

POI.IHICB.

Si tu n'en veux sortir, tu pourras en tomber.

iTÉOOLB.

Si je tombe , avec moi tu pourras succomber.

JOC4-STB.

O dieux ! que je me vois cruellement déçue !

TBAOiDIE. 5l

N'aTai5-j« tant pressé cette fatale Tne, Que pour les désunir encor plus que jamais ?

Ah ! mes fils , «st-ce là comme on parle de paix ? Quittez , au nom des dieux, ces tragiques pensées; Ne renouvelés point vos discordes passées :

Vous n*éte8 pas ici dans un champ inhumain.

Est-ce moi qui tous mets les armes à la main ? Considérez ces lieux où tous prîtes naissance ; Leur aspect sur vos cours n'a-t-il p<»nt de pmssance ? Cest ici que tous deux vous reçûtes le jour : Tout ne tous parle ici que de paix et d'amour. Ces princes, Totre sœur, tout condamne vos haines ; Enfin moi qui pour tous pris touj ours tant de peine, ■Qui , pour TOUS réunir, inuanolerais.» Hélas ! Us détournent la tète , et ne m*écoutent pas I Tous deux, pour s'attendrir, ils ont Tâme trop dure ; Ils ne connaissent plus la Toix de la nature.

{APolùucê.) Et TOUS, que je croyais plus doux et plus soumis...

POMMICK.

Je ne Teux rien de lui que ce qu*il m'a promis. Il ne saurait régner sans ^e rendre parjure.

JOCASTE

Une extrême injustice est souTent une injure. Le trône tous est dû , je n'en saurais douter; Mais TOUS le reuTersez en Toulant y monter.

Ne TOUS lassez-Tous point de cette affireuse guerre ? Youlez-Tous sans pitié désoler cette terre, Détruire cet empire afin de le ga^^ner ?

Est-ce donc sur des morts que tous Toulez régner? Thèbes , aTec raison , craint le règne d'un prince

5a LKS FRÀRBS BHHBMI8 ,

Qui de fleuTes de sang inonde m prèrince; Yondrait-elle obéir à votre injuste loi?

Vous êtes son tyran avant qa*étre son roL Dienx, si devenant grand souvent on devient pire y Si )a vertu se perd quand on gagne Tempire , Lorsque vous régnerez , que serez-vous , hélas I Si vous êtes cruel quand vous ne régnez pas ?

POLINICE.

Ah! si je suis cruel , on me force de Tétre; Et de mes actions je ne suis pas le maître.

J*ai honte des horreurs où je me vou contraint. Et c*est injustement que le peuple me cnint.

Mais il faut en effet soulager ma patrie ; De ses gémissemens mon àme est attendrie.

Trop de sang innocent se verse tous les jours; Il faut de ses malheurs que j*arréte le cours ; Et , sans faire gémir ni Thèbes ni la Grèce , À Tauteur de mes maux il faut que je m*adresse; Il suffit aujourd'hui de son sang ou du mien.

JOCJLSTK.

Du sang de votre frère?

POLINICE.

Oui, Madame, du sien, n faut finir ainsi cette guerre inhumaine.

Oui , cruel , et c'est là le dessein qui m'amène» Moi-même à ce combat j*ai voulu t'appeler ; À tout autre qu'à toi je craignais d'en parler. Tout autre aurait voulu condamner ma pensée , Et personne en ces lieux ne te Teùt annoncée. Je te l'annonce donc. C'est à toi de prouver Si ce que tu ravis tu le sais conserver.

TBAG^DIB. 53

Montre-toi digne enfin d'une si belle proie.

ÉTÉOCLB.

J'accepte ton dessein , et l'accepte avec joie ; Créon sait là-dessus cpiel était mon désir.

J'eusse accepté le trône avec moins de plaisir. Je te crois maintenant digne du diadème ; Je te le vais porter au bout de ce fer même.

JOCJLSTB.

Hâtez-Tous donc, cruels , de me percer le sein. Et commencez par moi votre horrible dessein ; Ne considérez point que je suis votre mère , Considérez en moi celle de votre frère.

Si de votre ennemi vous recherchez le sang, B.echerchez-en la source en ce malheureux flanc : Je suis de tons les deux la commune ennemie.

Puisque votre ennemi reçut de moi la vie ; Cet ennemi, sans moi, ne verrait pas le jour. S'il meurt, ne faut-il pas que je meure à mon tour? N'en doutez point, sa mort me doit être commune ; n faut en donner deux ou n'en donner pas une ; Et sans être ni doux ni cruel à demi , n fiiut me perdre ou bien sauver votre ennemi Si la vertu vous plait, si l'honneur vous anime. Barbares , rougissez de commettre un tel crime ; Ou si le crime enfin vous plait tant à chacun , Barbares , rougissez de n'en Commettre qu'un. Aussi bien, ce n'est point que l'amour vous retienne. Si vous sauvez ma vie en poursuivant la sieuue. Tous vous garderiez bien , cruels , de ib'épargner^ Si je vous empêchais un moment de régner.

PoUnice, est-ce ainsi que Von traite une mère?-

54 l'BS PRàRBS BH9SMIS ,

poitiiricE.

J'épargne mon pap.

JOCA8TE.

Et vona taex an frère.

pouiricB.

Je punis nn médiant.

aOCASTK.

Et sa mort aujourd'hui Vous rendra plus coupable et plus méchant que hii.

pouirccK.

Faut-il qa« de ma main je couronne ce traître , Et que de cour en cour j'aille chercher un maître? Qu'errant et vagabond je quitte mes étaU, Pour «bsenrer des lois qu'il ne respecte pas? De ses propres for£iits setai-je la Tictimc ? Le diadèokd «st-il le partage du crime ?

Quel droit on quel devoir n'a-t-il point Ti«lé? Et cependant il règne et je suis ecûlé.

JOeA«TK.

Mais si le roi d'Argos vous cède une oomronne*...

POLIirxGB.

Dois^ chercher aUIpirs ce que le sang nedomie? Eu m'alliant chez lui n'aurai-je rien porté?

Et tiendrai- je mon rang de sa seule bonté?

D'un trône qui m'est dà Êiut-il que l'on dae ehasse. Et d'un pnnce étranger que je brigue la pUce? Non , non , sans m'abaisser à lui âtire la cour. Je veux devoir le eceptre à qui je doâ W jour.

rOCASTX,

Qu'on le tienne, «on fils, d'unbéan-^ère ou d'an pèi« , La main de tow les deux vous sera toujours ^ère.

POLIiriCE.

ffon , non , la différ^ice est trop grande pour moi : L'on me ferait esclaTe et l'autre me fait roi. Quoi ! ma ipraadeur serait Tonvrage d'une femme ? D'nn éclat si honteux je rougirais dans Vâme ? Le trône, sans rameur, me serait donc fermé?

Je ne régnerais pas si Ton ne m'eût aimé?

Je veux m'onvrir le trône , ou jamais n*y paraître ; Et , ^piand j'y monter» , j'y veux monter en maître ; Que le pei^le à moi seul soit forcé d'obéir.

Et tpt'û me soit permis de m'eu faire haïr.

Enfin, de ma grandeur je yeux être l'arbitre, 19'étre point roi. Madame , ou l'être à juste titre; Que le sang me consonne , ou , s'il ne suffit pas , Je ¥eux à son secours n'appeler <p£ mon bras.

JOCJLSSE.

Faites plus, tenez tout de votre grand courage; Que votre bras tout seul fasse votre partage; Et, dédaignant les pas des autres souverains^ Soyez , mou fils , soyez l'ouvrage de vos mains. Par d'illustres exploits couronnez- vous vous-même ; Qu'un superbe laurier soit.ytre diadème; Régnez et triomphez , et joignez à la fois La gloire des héros à la pourpre des rois.

Quoi ! votre ambition serait-elle bornée A Hgner tour à tour l'espace d'une année ?

Cherchez à ce grand ccrar, que rien ne peut domprer. Quelque trône où vous seul ayez droit de monter. Mille sceptres nouveaux s'of&rent à votre épéc, Sans qoB d'un «img si cher nous la voyions trempée . Vos triomphes pour moi n'auront rien que de doux ,

56 xjis PBàass bvnbmis ,

Et Totre frère même ira Ttincre arec tous.

POUKICB.

Vous Tonlez qae mon oanr, flatté de ces chimères» Laisse mi nsnrpatenr an trAne de mes pères?

JOCASTB.

Si vous lui sonhaitez en effet tant de mal , Éleyes-le Tons-méme k ce trône fatal.

Ce trône fnt toujours un dangereux abtme ; La foudre FenTironne aussi bien que le crime. Votre père et les rois qui tous ont derancés. Sitôt qu'ils y montaient , s'en sont tus reuTcrsés.

POLIHICK.

Quand je dcTrais an ciel rencontrer le tonnerre. J'y monterais plutôt que de ramper à terre.

Mon cœur, jaloux du sort de ces grands malheureux , Veut s'éleTer, Bfadame , et tomber aTec eux.

BTiOCLX.

Je saurai t'épargner un chute si Taine.

POLIiriCB.

Ah ! ta chute , crois-moi, précédera la mienne.

JOCA.8TB.

Mon fils , son règne Jjj^tt.

VOUHICB.

Mais il m'est odieux.

JOCASTB.

Il a pour lui le peuple.

FOLIHICB.

Et j'ai pour moi les dieox.

BTBOCLB.

Les dieux de ce haut rang te Toulaient interdire. Puisqu'ils m'ont élevé le premier à l'empire.

TRLQÛDJE. 57

Us ne sayaient qae trop , lorsqu'ils firent ce choix , Qa*OB yent régner toujours quand on règne une fois. Jamais dessus le tr^ne on ne rit plus d*un mattre ; n n'en peut tenir deux ; quelque grand qu'il puisse être. L'un des deux , tôt ou tard , se verrait renversé , Et d'un autre soi-même on y serait pressé.

Jugez donc par l'horreur que ce méchant me donne , Si je puis avec lui partager la conronne.

poLxiricz. Et moi je ne veux plus, tant tu m'es odieux , Partager avec toi la lumière des cieux.

JOCJLSTE.

Allez donci j'y consens, allez perdre la vie; A ce cruel combat tous deux je vous convie.

Puisque tons mes efforts ne sauraient vous changer. Que tardez-vous? Allez vous perdre et me venger. Surpassez , s'il se peut , les crimes de vos pères : Montrez , en vous tuant, comme vous êtes frères; Le plus grand des forfaits vous a donné le jour. Il faut qu'un crime égal vous l'arrache à son tour* Je ne condamne plus la fureur qui vous presse , Je n'ai* plus pour mon sang ni pitié ni tendresse , Votre exemple m'apprend à ne le plus chérir; Et moi je vais , cruels , vous apprendre à mourir. .

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