Vacances d'un journaliste
Vous connaissez, mon cher directeur, la vieille histoire de madame Scarron remplaçant le rôti par une anecdote. Permettez-moi de vous la rappeler, en guise d'exorde insinuant, au début de cette lettre. Je ne suis pas madame Scarron, et je n’ai point la prétention de servir du rôti à mes convives habituels de chaque lundi; mais, à cela près, ma situation est exactement la même que la sienne. En fait de nouveautés, je n’ai guère vu ici aux devantures des libraires que la dernière édition de la Cuisinière bourgeoise et des Recherches sur les vertus curatives des eaux de Plombières. Au lieu donc d’une
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revue littéraire, qu’il me serait bien difficile de VOUS adresser du fond des Vosges, permettezmoi de vous tracer le récit à vol d’oiseau de mon excursion à travers cette miniature de la Suisse, que les touristes ne connaissent pas encore assez, bien qu’ils aient commencé depuis dix ans à en apprendre le chemin.
J’ai été enlevé de mon domicile le 17 août à huit heures du soir, et porté à bras tendus, malgré une molle résistance, jusqu’à un fiacre qui stationnait sous mes fenêtres dans une intention coupable, et qui partit tout aussitôt au galop le plus furieux que puissent prendre deux haridelles, fouettées à tour de bras par un cocher à qui l’on a promis cinquante centimes de pourboire. Les ombres de la nuit couvrirent le rapt perpétré par un provincial sur la personne d’un critique. Une demi-heure après, le fiacre abordait au chemin de fer de l’Est, sans qu’aucun gendarme eût suivi nos traces; et le lendemain, vers l’aube, après avoir senti vaguement qu’on me transvasait dans une voiture mal capitonnée, dont les cahots remplirent d’inquiétudes et de soubresauts les dernières heures de ma nuit, je m’éveillai à Plombières, ce qui suppose nécessairement que je m’étais endormi, bien que j’aie oublié de vous le dire.
Qu’allais-je faire à Plombières? En vérité, je
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n’en sais rien du tout. Demandez-le à mon ami, seul responsable de cette escapade. On a vu des Parisiens y accourir, en partie fine, du fond des arcades de la rue de Rivoli, dans l’intention délirante d’y contempler l’empereur en calèche découverte : mais l’empereur n’y était plus; presque tous les baigneurs sont partis depuis le i5, et je n’ai jamais connu, grâce à Dieu, ni l’hypocondrie, ni la gastralgie, ni la dyspepsie, ni les affections ganglionnaires de l’estomac ou des intestins, ni rien de ce qui se guérit, ou ne se guérit pas, par les eaux minérales, savonneuses et ferrugineuses. Le carbonate de soude et moi ne nous sentons jusqu’à présent aucun penchant l’un pour l’autre. A ces réflexions, exposées avec une légitime amertume, mon ami me répondit qu’il fallait bien aborder les Vosges par un bout, et que d’ailleurs il est prudent, surtout à un journaliste qui parle de douches, de ne jamais dire : « Fontaine, je ne boirai pas de ton eau. »
‘ Me voici donc à Plombières. C’est une bourgade pareille à une ville, avec ses hautes maisons en pierres de taille, bordées de balcons, ses nombreuses promenades, ses vastes hôtels et sa moderne église gothique, qui ressemble à la cathédrale de Strasbourg comme M. de Salvandy à Chateaubriand. Mais, rassurez-vous :
je ne veux pas faire concurrence aux Guides- Joanne, et je ne pousserai pas la description plus loin.
Quelques baigneurs, attardés par les derniers beaux jours, errent ça et la d’un pas languissant, et leur vue ne me donne aucune envie de boire dans le même verre qu’eux. Les eaux de Plombières se prennent en boissons, se prennent en bains, se prennent en douches, se prennent de toutes les façons. On les emporte même en bouteilles. Les amateurs peuvent en faire de véritables orgies et s’enivrer, sans crainte d’épuiser la cave, à la coupe que la naïade minérale leur verse à tous les coins de rue. De dix en dix pas, vous rencontrez un établissement ad hoc qui vous fait les yeux doux : le Bain Tempéré, le plifs hanté de tous et l’un des moins séduisants; le Bain Romain, d’une architecture originale, bâti sur l’emplacement d’une espèce de piscine de Siloé, où plus de cinq cents hommes pouvaient tenir à l’aise, et surgissant du pavé de la Grande-Rue sous l’aspect d’un étage demisouterrain, surmonté d’une vitrine qui offre la forme d’un dôme oblong; puis le Bain des Dames, dont l’extérieur ne répond ni à son titre poétique, ni au renom de ces illustres chanoinesses de Remiremont, qui en étaient jadis les propriétaires.
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Il y a même le Bain des Capucins, n’en déplaise à M. Sauvestre. Il y a encore le Bain Impérial, qui était le 5amiVaù’onaZ en 1848, leüam Royal en 1880, et qui, par une coïncidence fâcheuse, qu il suffira de signaler au zèle de la municipalité locale, repose sur les Etuves de VEnfer; enfin, par pléonasme, les Bains Napoléon, ambitieusement qualifiés de Thermes, et bâtis hors la ville, entre deux vastes hôtels qui feraient l’orgueil d’un boulevard de M. Haussmann. A côté, on a construit je ne sais quelle machine â vapeur, pour réchauffer â la température voulue l’eau des sources, refroidie par un si long trajet. Si j’étais baigneur, il me semble que je me soucierais médiocrement d’une eau minérale réchauffée par la vapeur : les habitués des Thermes Napoléon me font l’effet de buveurs qui boiraient du vin de Champagne fabriqué avec de l’acide tartrique; mais c’est une affaire de goût, et je reconnais volontiers mon incompétence.
J’ai visité les Therynes Napoléon : beau bâtiment, architecture classique et rectiligne, où l’on a employé une respectable quantité de granit et de marbre. Les colonnades ne sont pas ménagées non plus. J’y ai vu dans les cabinets la plus jolie collection d’appareils balnéaires suivant la formule : bains de pieds, bains de siège, bains de
corps, douches en couronne, douches en cerceau, vulgairement surnommées douches en crinoline; douches en jet ou en pluie, douches qu’on reçoit avec un casque sur la tête pour tout vêtement, comme les Romains des tableaux de David. Toutes ceâ petites machines sont fort jolies à voir fonctionner, et, pour employer une image pleine de couleur locale, vous font venir l’eau à la bouche. Le cicérone de l’établissement, Vosgien bénévole et paterne, me conviait à en tâter, et ne comprenait pas qu’on pût se refuser cette petite partie de plaisir. Malgré l’occasion et l’herbe tendre, j’ai obstinément résisté à la séduction: il paraît que ces douches guérissent de la folie, mais j’ai eu peur qu’elles ne me rendissent fou.
Plus encore que les établissements, de bains, les eaux minérales sont partout à Plombières. Il en coule entre chaque pavé. Dès que vous mettez le pied dehors, votre oreille est assaillie par un bruit de source jaillissante, ou de cascade qui ’roule sur une pente de six pouces avec un fracas aussi audacieux que si elle tombait de cent pieds de haut. Sous une arcade de la Grande-Rue, au pied d’un Christ, coule, par trois robinets, la tiède Fontainedu-Crucifix , où tout venant peut puiser. M. Guizot a donné son nom à une fontaine
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réactionnaire, qui, après l’avoir perdu un moment dans la bagarre de 1848, l’a repris depuis sans vergogne. N’y a-t-il point par là un préfet pour veiller aux manœuvres des vieux partis? Dans les bois environnants, vous rencontrerez la Fontaine Stanislas, qui est charmante, et jaillit d’un rocher ombragé d’un grand chêne, comme la source miraculeuse de Moïse. Mais prenez garde : il y a des vers; que dis-je? des vers de Campenon ! Est-ce pour cela que la Fontaine Stanislas est un peu négligée par le touriste méfiant?
Plombières se cache en entier dans un repli des Vosges qu’on peut qualifier, ad lihitum, de vallon ou de trou, suivant qu’on appartient à l’école classique ou à l’école réaliste. Les maisons s’adossent aux montagnes, qui grimpent par-dessus les toits pour regarder curieusement dans la rue. Les promenades pittoresques abondent aux alentours ; peut-être y en a-t-il trop : elles se nuisent les unes aux autres. Je ne parle pas des promenades civilisées, dont le beau désordre est un effet de l’art. Quelques-unes des plus célèbres ont été absorbées en partie par la création du vaste parc impérial, aux avenues sinueuses, aux capricieux accidents de terrain, embelli par une sorte de lac où voguent les inévitables cygnes
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des jardins publics, sillonné en tous sens par le cours limpide de l’Eaugronne, plein du clapotement des eaux, du bouillonnement des sources et du murmure harmonieux des cascades, auquel il ne manque, en un mot, pour en faire un séjoi^r enchanteur, que des arbres plus vieux et des ombrages plus épais. Mais les sentiers escarpés qui montent aux sommets voisins, les bois suspendus sur les gorges des montagnes, les vallées tortueuses, étroites et profondes, taillées en plein granit par la nature,, et qui environnent Plombières de toutes parts au risque de l’étouffer, ménagent par centaines aux touristes les aspects les plus gracieux, les plus sauvages et les plus imprévus.
Les promenades par excellence des alentours de Plombières sont V Ancienne Feuillée, la Nouvelle Feuillée, et la Feuillée Magenta, situées toutes trois à quelques kilomètres de la ville. La première a pour gardienne et pour nymphe une vieille fille, presque illustre dans le pays, mademoiselle Dorothée, qui accueille les visiteurs, dans sa jolie maisonnette, avec une urbanité d’ancien régime, et prend plaisir à leur expliquer elle-même l’incomparable point de vue dont on jouit de son balcon. Mademoiselle Dorothée, semblable aux bonnes vieilles fées des contes de Perrault, a une foule de ta-
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lents, dont quelques-uns sont à craindre : elle est poëte, et de plus musicienne; pour peu que vous y teniez, peut-être même si vous n’y tenez pas, elle vous dira de ses vers, et vous jouera des airs de sa composition sur les instruments du pays. Lorsqu’elle n’était âgée que de quarante ou cinquante ans, mademoiselle Dorothée devait être tout à fait séduisante. Mais elle a une rivale sérieuse dans la personne de Madame Serret, qui trône à la Feuillée Magenta. Si mademoiselle Dorothée fait des vers, madame Serret en récite; elle joue de l’épinette avec tout autant de brio, elle fait les honneurs de son chalet, de son point de vue et de ses rafraîchissements avec tout autant de belles grâces, avec une humeur aussi accorte et aussi prévenante; enfin, elle a bien dix ans de moins, ce qui est quelque chose, quoique ce ne soit peut-être pas assez.
La Muse d’Homère eût seule pu chanter dignement les luttes et les procès épiques de ces deux sœurs ennemies. Quand l’empereur, dans un de ses séjours à Plombières, fit visite â la maisonnette de mademoiselle Dorothée, le cœur de madame Serret s’émut. Saisie d’une noble émulation, elle alla le lendemain, en triomphant arroi, parée comme une châsse, gautée jusqu’aux coudes, portant sa tête avec
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la dignité d’un Saint-Sacrement, présenter au chef de l’Etat les clefs de son chalet dans une assiette de porcelaine en lui faisant valoir le nom patriotique de son établissement. Celuici ne résista pas à une démarche aussi mémorable : il vint à la Feuillée Magenta. Madame Serret vous montre l’endroit où il posa le pied pour s’accouder au balcon ;
Et son pied s’est arrêté là !
Elle vous répète la phrase, désormais historique dans son souvenir, par laquelle il témoigna son admiration :
11 me dit : Bonjour, ma chère,
« Bonjour, ma chère.
Malheureusement aussi, elle vous répète les vers alexandrins, semés d’apostrophes et de prosopopées, que l’empereur reçut à bout portant sur le seuil : « Voyons, mon enfant, ditelle à sa petite fille, suppose que monsieur soit l’empereur, et récite-lui tes vers, en y mettant le ton. » J’eus beau me récrier contre la supposition, il fallut subir les conséquences de cette hypothèse et la tirade jusqu’au bout. J’ai négligé d’en demander copie, et je crains que cet oubli ne m’ait porté un grave préjudice dans l’esprit de l’excellente femme.
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De la balustrade du chalet, juché comme un nid d’oiseau sur l’extrémité du roc, on jouit d’une des vues les plus magnifiques, les plus variées, les plus vastes, j’allais dire les plus féeriques des Vosges et de la France entière. Devant vous, dans un horizon de plusieurs lieues, la Vallée des mousses et la Vallée d’Ajol se déploient en éventail à droite et à gauche, entourés d’un cadre de sombre et vigoureuse verdure, semées d’îlots d’arbres, de ruisseaux, de villages dont les maisons blanches semblent s’éparpiller sur l’herbe comme les perles d’un collier rompu, dominées dans le lointain par cinq plans de montagnes, qui fuient les unes derrière les autres en se superposant à l’horizon, jusqu’aux cimes des Alpes, semblables à une frange de vapeur qui borde le bleu du ciel. On m’a montré la ville de Besançon, visible à l’œil nu de ce point du rocher. L’impartialité me fait un devoir de convenir que je ne l’ai pas aperçue, mais je s.uis si myope Cju’on n’en peut rien conclure. Bref, c’est là un de ces panoramas éblouissants, qu’on emporte comme une vision gravés pour toujours dans un coin de l’œil, mais sans même essayer de les rendre sur le papier.
J’ai emporté en outre une épinette du Val d’Ajol, que madame Serret (ou madame Ma-
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genta, comme on l’appelle vulgairement dans le pays) m’a vendue au prix modique de 4 francs, après m’avoir préalablement fasciné, en exécutant avec une furie toute française, sur cet instrument primitif qui doit remonter au temps de Jubal et de Tubalcaïn, le ranz des vaches et la chanson de Malbrouck. Figurezvous un manche de guitare avec cinq fils de laiton, dont les deux premiers reposent sur une quinzaine de pointes , recourbées en forme d’arche et marquant la séparation des notes de la gamme. Pour jouer un air quelconque, la main gauche, armée d’un crayon, appuie successivement sur ces deux premiers fils comme sur les touches d’un piano, à la note que l’on veut produire, tandis que de la droite on fait voltiger une légère plume d’oie sur les cinq cordes à la fois. Cette opération élémentaire produit une musique d’une originalité bizarre, qui tient en même temps du biniou, de la musette et de la chanterelle.
Le Val d’Ajol n’est qu’un village, mais un village de sept mille habitants, divisé en plus de soixante hameaux et renfermant une vingtaine d’écoles. Il date du huitième siècle, et compte maint souvenir intéressant dans ses annales. Mais, ce qu’il y a de plus intéressant au Val d’Ajol, ce ne sont ni ses souvenirs, ni son église
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du quatorzième siècle, ni son site admirable, ce sont les Fleurot.
Qu’est-ce donc que les Fleurot? de simples rebouteurs, mais des rebouteurs comme on n’en voit guère, des rebouteurs à la renommée sans pareille, consacrée dans le pays par une tradition de plusieurs siècles, et qui gardent dans leurs archives des états de service dont s’honorerait la plus illustre des dynasties médicales. Ils sont de la famille de ces mires du moyen âge, chantés par les jongleurs et les trouvères, et de ces grands empiriques du dixseptième siècle : Caretti, le frère Ange, le prieur de Cabrières, le chevalier Talbot, le chevalier Digb}^ et tant d’autres, qui avaient souvent l’audace de guérir en dépit du bon sens les malades que d’Aquin et Fagon tuaient suivant toutes les règles.
Les Fleurot comptent parmi les curiosités naturelles des Vosges. De tous les bouts de la Lorraine on vient les voir en pèlerinage. Le montagnard voisin croit en eux comme en son catéchisme, et leur habileté est un article de foi dans un rayon de cinquante à cent kilomètres. La Providence les a fait naître et se perpétuer dans un pays de montagnes, où les fractures et les luxations fleurissent comme la fièvre jaune au Mexique et le goitre dans le Valais. Ils ont
démenti le proverbe : « Nul n’est prophète dans son pays » ; et le prestige de la famille n’a rien eu à souffrir jusqu’à présent des atteintes du temps. Les docteurs de la Faculté de Paris eux-mêmes, dont la tolérance envers les empiriques est le moindre défaut, respectent leurs privilèges héréditaires, et permettent à cette vieille race de paysans, qui a fait souche de bourgeois, de guérir sans patente tous les pieds, tous les bras et tous les genoux souffrants des alentours.
Les Fleurot ont leur histoire et leur légende. On raconte que les ducs de Lorraine leur avaient permis de se faire accompagner par les cavaliers de la maréchaussée, pour se défendre contre les attaques des chirurgiens jaloux. Ils étaient exempts des levées de la milice. Le duc François III voulut les anoblir au dernier siècle, et se heurta contre un refus inflexible, basé non sur le mépris des titres, mais sur la crainte que l’orgueil ne déterminât les descendants de la famille à renoncer à l’exercice de leur profession et à laisser perdre le secret bienfaisant transmis par les ancêtres. Un trait véridique, choisi entre cent, donnera la juste mesure de leur talent et de leur modestie : il m’a été conté par le conducteur de la voiture de Plombières à Remiremont, et je le consigne ici tel que je l’ai recueilli de sa bouche, pour Tédification de mes lecteurs :
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« Il y avait une fois un roi de France qui s’était démonté la mâchoire à force de bâiller. Les médecins de la cour y avaient perdu leur latin. On fait venir le père Fleurot. Il arrive avec ses souliers ferrés et son air de paysan. Les seigneurs, les chirurgiens et "tout le tremblement étaient là, dorés sur tranche, qui riaient de lui, en le voyant entrer. Mon Fleurot riait en lui-même de les voir rire. 11 passe' d’abord près du roi, sans rien dire, en le guignant de côté. Voilà tout le monde qui haussait les épaules. Mon Fleurot va jusqu’au bout de la chambre, revient en se dandinant, les mains dans ses poches, et en passant près du roi, sans faire semblant de rien, vlan! il vous lui flanque un bon coup de poing sous la mâchoire. Mes fainéants se jettent tous sur lui pour l’arrêter : « Imbéciles, crie le roi, je suis guéri! » C’était vrai. — « Fleurot, qu’il dit, je te fais baron. — Merci, sire, je n’en mange pas. » Et deux jours après il était revenu au Val d’Ajol avec ses souliers ferrés. — Voilà ce que j’appelle un homme! »
Je ne puis mieux clore ma première lettre que sur ce beau trait, qui porte en soi, comme on a dû s’en apercevoir en le lisant, toutes les garanties d’authenticité désirables.
Gérardmer, 23 août.
De Plombières à Remiremont, la route est singulièrement pittoresque, et je vous enterais une belle description si la nuit n’avait régné sur la scène pendant tout le trajet. Çà et là du moins la lune complaisante estompait vaguement les côntdurs du paysage, détachait un pan de montagne sur l’horizon, et découpait dans la pénombre un décor qui eût fait merveille au troisième acte de Rohin des Bois.
La ville de saint Romaric, aujourd’hui simple sous-préfecture de cinq mille habitants, compte dans ses annales les plus anciens et les plus glorieux souvenirs historiques, — des souvenirs profanes et des souvenirs sacrés. Le maître de Fhôtel où je suis descendu m’a assuré que
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les Romains avaient bâti un camp sur une des montagnes qui l’entourent. C’est bien possible : où ces terribles hommes n’en avaient-ils point bâti? J’en suis encore à trouver, dans mes voyages, la ville qui n’ait pas ses restes de camp romain, objet d’orgueil, de recherches sans cesse renouvelées, de dissertations rivales et de lectures publiques pour les archéologues de l’endroit. Cette même montagne servit de retraite, dans les premiers siècles, à de pieux solitaires, qui ont ‘légué leur nom à tous les villages environnants et font à la ville de Remiremont comme une couronne mystique. La cime et les flancs du Saint-Mont se couvrirent de monastères, qui s’étendirent peu à peu jusque dans la vallée, devenue une sorte de Thébaïde.
C’est aux religieuses de ces temps lointains que se rattache, comme à son premier anneau, cet illustre chapitre de chanoinesses qui, du septième au dix-huitième siècle, allatoujours grandissant en renom, en richesse et en puissance; qui marchait de pair avec les plus hautes ins ■ titutions du royaume de France, et dont l’autorité ne le cédait en rien à celle des ducs de Lorraine en personne. Nul n’y pouvait entrer sans prouver quatre lignes paternelles et maternelles, et sans établir que chaque ligne remon-
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tait au delà de deux siècles et que l’origine était d’épée. Comblé de privilèges par les Papes et les souverains, te chapitre de Remiremont régnait sur soixante-quatorze seigneuries, tant grandes que petites, battait monnaie, rendait la justice, percevait des impôts et levait des troupes. L’abbesse, véritable reine féodale, avait titre de princesse d’Empire. Elle faisait à Remiremont une entrée solennelle, comparable à celle du Roi dans sa bonne ville de Paris, sous un dais à panache, au son des cloches, au bruit des arquebusades, à travers les rues semées de fleurs et décorées de tapisseries, escortée par la milice urbaine, haranguée par les officiers municipaux et les députations des corps de métiers, précédée de ses grands officiers et de son sénéchal, qui portait sa crosse ou plutôt son sceptre.
Parmi les droits et redevances dont elle jouissait, c|uelques-uns pourraient fournir un sujet d’intéressantes recherches aux érudits locaux, si les érudits de Remiremont, comme ceux de tous les pays, ne préféraient généralement s’occuper de l’histoire des Romains plutôt cjue de leur propre histoire. Ainsi, l’une des paroisses de l’abbaye était tenue de lui apporter solennellement, chaque année, deux roclielles de neiges, que ses envoyés venaient dé-
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poser pendant la grand’messe devant les stalles de l’abbesse et de la doyenne. Si la neige faisait défaut, il fallait la remplacer par deux bœufs blancs, équivalent dispendieux auquel les montagnards ne furent pas souvent contraints. Le jour des Ky violés, — une fête locale instituée par l’abbaye elle-même, et qui se célébrait le lendemain de la Pentecôte, — un grand nombre de paroisses se rendaient processionnellement à Remiremont, bannière en tête, chantant des cantiques où le Kyrie revenait à chaque strophe en guise de refrain, comme le Noël dans les chants populaires auxquels il a donné son nom, et elles défilaient devant l’abbesse, en lui offrant tour à tour les premiers rameaux verts de l’année, — genièvre, saule,- lilas, cerisier, sureau, etc., suivant les paroisses, — comme pour lui faire hommage des produits du printemps et proclamer sa suzeraineté sur la nature ellemême.
Du reste, les abbesses rendaient largement à la ville, en honneurs et en richesses, tout ce qu’elles en recevaient en hommages. Elles ne démentirent jamais le sang qui coulait dans leurs veines; et, si elles ne furent pas toujours les humbles servantes de Dieu, elles furent toujours les généreuses protectrices de leurs sujets. L’histoire a conservé le trait de cette abbesse,
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née Catherine de Lorraine, qui, le i juillet 1637, à la tête de ses vassaux et d’une trentaine de soldats, arrêta Turenne sous les murailles de la ville et le força de lever le siège.
La Révolution dispersa le chapitre, dont la dernière abbesse fut une princesse de Bourbon- Condé; mais elle ne détruisit point le palais abbatial, qui subsiste encore, partagé entre les divers services de l’administration urbaine. C’est un édifice d’une architecture assez froide, et qui n’a rien de bien frappant que son étendue. On l’avait bâti en 1750, et il était achevé à peine quand il fallut le fermer. Il s’adosse à l’église, un monument où tous les styles se mêlent, où tous les siècles ont laissé leur empreinte, mais qui garde, dans ses parties les plus anciennes et dans les proportions hardies de son vaisseau, un caractère assez grandiose.
La ville de Remiremont est jetée dans une des plus heureuses et des plus riantes vallées des Vosges, au milieu d’un cercle de montagnes qui semblent se pencher sur elle pour la contempler et la protéger à la fois. Elle est grande comme la paume de la main. Les habitants se montrent fiers, comme il sied, de la largeur de leurs rues bordées d’arcades et de la fontaine monumentale (suivant le terme consacré) où trois dauphins, la queue en l’air et la tête en
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bas, soufflent l’eau par leurs narines dans un bassin de fonte. J’ai donné trois minutes d’examen à ces magnificences, un quart d’heure à l’église et une demi-journée aux montagnes. L’ascension du Saint-Mont n’est qu’une légère promenade, dont on oublie bien vite les fatigues devant les perspectives variées et l’horizon sans limites qu’on embrasse du sommet. Partout autour de vous, cachant dans ses replis de frais vallons et des villages reluisant au soleil, la chaîne des Vosges dessine ses lignes bizarres, gauches , anguleuses , tantôt s’élevant en pitons triangulaires, pointus comme des pyramides, tantôt semblables à de gigantesques bosses de dromadaires, ou encore à des ballons gonflés et prêts à partir. C’est un caractère particulier aux montagnes des Vosges que ces ondulations heurtées et cette absence d’harmonie dans les lignes.
Il manque au sommet du Saint-Mont une croix colossale, que semblent réclamer son nom et sa légende. La municipalité de Remiremont pourrait, sans se compromettre, voter ce monument peu coûteux : pour les gens qui savent l’histoire ou qui aiment la couleur locale, ce serait un souvenir et un symbole; pour les amateurs du pittoresque, elle ferait très-bien dans le paysage. A ces causes, espérons que le
Siècle daignerait se montrer clément pour cette fantaisie d’un autre âge.
A défaut de la croix sur la cime du Saint- Mont, on a du moins érigé un calvaire en bronze, d’un très-beau travail, sur les flancs d’une roche voisine. Les touristes paresseux pourront se borner à grimper jusque-là. Le large plateau du calvaire, bordé d’une balustrade rustique, les sentiers accidentés qui serpentent aux alentours et la pelouse ombragée qui se cache derrière un rideau d’arbres épais, leur offriront une de ces promenades où le charme d’une vue exquise se joint aux délices d’un air vif et pur, de la fraîcheur, du silence et de la solitude. Mais j’ai déjà eu et j’aurai encore tant de vues à décrire que je fais, sans trop de peine, le sacrifice de celle-là! Il en est des descriptions comme des prosopopées : elles ne produisent tout leur effet qu’à la condition cju’on n’en abuse pas.
Les alentours de Remiremont fourmillent d’ailleurs de sites ravissants, qui ne lassent pas l’admiration, mais qui fatigueraient la plume infatigable de M. Théophile Gautier lui-meme. L’arrondissement dont cette ville est le cheflieu peut passer pour le vrai centre des Vosges : il renferme les plus beaux anneaux de la chaîne, les cimes les plus curieuses et les plus élevées
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de cette ligne de montagnes dont les ramifications vont se relier d’une part au Jura, et de l’autre se perdre au milieu de la Bavière. Dans les vallons et sur les sommets voisins, abondent les sources ferrugineuses, les fontaines, les cascades, les rocs aux noms bizarres et aux formes plus bizarres encore : la pierre Kerlinkin, énorme bloc de grès rouge, haut de plus de quinze pieds, posé comme un chapiteau sur la cime de la montagne Saint-Arnould, — le Moutier des Fées, qui, pour peu qu’on mette de bonne volonté à s’en apercevoir, affecte la forme d’une église, — le rocher de la Chouette, qui ressemble à la ruine cT’un château -fort du moyen âge, et le rocher des Ducs, qu’on prendrait de loin pour une tête gigantesque au front dépouillé par la calvitie, etc., etc. N’oubliez pas d’aller voir, dans la A^allée de la Moselotte, ce charmant village de la Bresse, éparpillé en des gorges profondes, et renfermant en sa vaste enceinte, dont le piéton le plus intrépide ne peut faire le tour en vingt-quatre heures, quatre lacs et six mille hectares de forêts. La Bresse est le Saint-Marin de la Lorraine : elle formait jadis, sous la protection des ducs, une sorte de petite république, qui avait sa coutume particulière, son code civil et pénal, et où les anciens du lieu, constitués en un tribunal primitif, qui siégeait
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SOUS Forme, rendaient, sans greffier et sans procédure, des jugements renommés pour leur bon sens, et dont la tradition a conservé des traits qui seraient à leur place dans l’histoire du sage roi Salomon.
Après avoir donné un coup d’œil à la Bresse, à ses rochers à pic, à ses chaumes^ pâturages aériens où les troupeaux passent en plein air la plus grande partie de l’année, à son magnifique plateau des Hautes-Fées et à son lac des Corbeaux, le touriste reprendra sa course vers C-érardmer, la perle des Vosges, qui concentre et résume en elle seule toutes les curiosités naturelles du pays : « Sans Gérardmer, et encore un peu Nancy, qu’est-ce que ce serait que la Lorraine? » disait un vieux et naïf proverbe local auquel la langue du crû peut seule donner toute sa saveur. Néanmoins, ce n’est guère que depuis l’établissement des chemins de fer voisins et les séjours périodiques de l’empereur à Plombières, c|ue les touristes ont appris le chemin de ce village qu’ils n’oublieront plus. Le reste de la France ne le connaissait que par ses fromages aux fortes senteurs, les géromés, fort appréciés de certains gourmets. Il est en train de conquérir une popularité de meilleur aloi : j’en parle en homme endurci contre les séductions du fromage. Dans ce coin perdu
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de la Lorraine, la nature a multiplié ses surprises et ses enchantements, et si l’on doit s’étonner d’une chose, c’est que la découverte de Gérardmer soit postérieure de plusieurs siè~ des à celle de l’Amérique.
La route de Remiremont descend à Gérardmer entre deux haies de hauts talus boisés,, comme si elle voulait s’effondrer dans un entonnoir. La voiture s’engage dans Tunique rue de ce village de six mille âmes, rue longue de plusieurs kilomètres, où les maisons s’arrangent à leur guise et prennent toutes leurs aises; elle passe à quelques pas d’un lac quasi triangulaire, et va s’arrêter au pied d’un hêtre gigantesque, cinq ou six fois centenaire, qu’il a fallu soutenir à force de briques et de mortier contre les atteintes de Tâge, comme un vieillard qui s’étaye sur des béquilles. Nous sommes à Thôtel de la Poste. L’établissement est envahi. Trois salles à manger peuvent à peine suffire aux voyageurs. L’hôtel se compose de diverscorps de logis, ajoutés successivement au bâtiment principal, â mesure que le flot des touristes arrivait plus large et plus abondant. De la cour et du jardin, on aperçoit le lac de Gérardmer, et Ton a vue directement sur les pentes voisines, sillonnées de sentiers qui continuent les rues du village et couvertes de maisons isolées.
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dans une étendue de plusieurs lieues. Le soir, des milliers de lumières, fixes ou mobiles, s’allument aux flancs de la colline : on dirait des yeux ouverts qui veillent dans la nuit, ou une échelle d’étoiles rejoignant la terre au ciel.
A chaque pas dans le village, les portes, les corridors, les balcons, les cours des maisons qui laissent partout librement circuler le regard, ouvrent sur le vallon d’agréables perspectives. Ce qui manque aux versants des coteaux sur lesquels s’éparpillent les innombrables écarts de Gérardmer, c’est une végétation plus riche, d’un ton plus varié et plus vigoureux. Le sol environnant n’est guère propre qu’aux pâturages et aux cultures sommaires. A quelques pouces au plus, on se heurte contre le tuf, qui oppose au soc de la charrue d’insurmontables obstacles. Les pierres granitiques en débordent de toutes parts, formant, autour des champs où elles servent de clôture, le long des routes et des sentiers, dans les prajries qu’elles recouvrent de leurs excroissances bizarres, de longues files cju’on prendrait pour des troupeaux de brebis à la toison noire : aussi les a-t-on surnommées les moutons de Gérardmer.
La première question qu’on nous posa à l’hôtel fut celle-ci ; a Ces messieurs font l’ascension de la Schlucht? » Venir à Gérardmer sans faire
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l’ascension de la Schlucht, ce serait aller à Rome sans visiter Saint-Pierre. Le col de la Schlucht, dominé par le Honeck, est l’un des points les plus élevés de cette partie des Vosges, et peutêtre de la chaîne entière. Grâce à la belle route tracée depuis quelques années sur les flancs de la montagne, pour relier Epinal à Colmar, l’Alsace à la Lorraine, c’est une promenade qui, d’un bout à l’autre, peut s’accomplir en voiture,. — avantage inappréciable pour les touristes de la rue Saint-Honoré, affligés d’une légère tendance à l’embonpoint : grâce â ce chemin ouvert en plein roc par une armée d’ouvriers, â grand renfort de sapes et de mines, trois heures suffisent pour arriver au sommet.
Va pour l’ascension de la Schlucht! Voici un char-â-bancs moelleux, qui nous permettra de subir assez confortablement les glorieuses fatigues de cette escalade. Nous partons. Sur la lisière qui borde la route, le conducteur, du manche de son fouet, nous montre la Pierre de Charlemagne. C’est un large morceau de granit posé â terre et pouvant, à la rigueur, servir de table à des convives accroupis sur le sol. S’il faut en croire la tradition, Charlemagne y vint dîner un jour, dans une de ces colossales parties de chasse que la poésie et la légende ont célébrées à l’envi. Il en est un peu de Charlemagne
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comme des Romains : sa trace se retrouve partoiut. L’ombre du grand emperor à la harhe fiorie erre encore, en compagnie de ses fidèles paladins, dans toutes les forêts de la Lorraine, de la Champagne et des Ardennes. On ne montre pourtant pas sur le sol, comme je l’ai vu ailleurs, la marque faite par le pied de son cheval. C’est une lacune dans la légende de Gérardmer.
Un peu plus loin, au bas de la montagne, apparaît tout à coup la cascade à\x Saut-des-Cuves, Nous mettons pied à terre pour mieux jouir du point de vue. La Vologne y roule avec fracas son mince filet d’eau couronné d’écume, entre des rochers sauvages, dont les assises sont étagées de la façon la plus pittoresque, et se joue en cent caprices charmants, qui ménagent à l’œil, dans un espace de quelques mètres, les aspects les plus variés et les plus imprévus. Le lit, bordé et tapissé d’énormes pierres noires qui s’entassent pêle-mêle les unes sur les autres, semble avoir été creusé brusquement par une convulsion de la nature, et l’imagination se figure volontiers Charlemagne et ses preux venant se désaltérer à ce ruisseau digne de la Chanson de Roland, après avoir dîné sur la pierre que nous avons rencontrée tout à l’heure. L’épicéa croît entre les fentes des rochers et
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vient baigner ses racines on tremper ses branches dans la rivière.
A chaque déplacement du spectateur, l’aspect change et le tableau apparaît sous une forme nouvelle : ici, c’est un bassin tranquille, où la rive s’arrondit en une sorte de petit lac; là, une gorge étroite resserrée entre des parois noirâtres qui semblent calcinées par le feu du ciel; plus loin, une cascade tumultueuse et bouillonnante, dont la nappe se divise en milliers d’aiguilles liquides et finit par s’éparpiller en une sorte de poussière blanchâtre, pour se dérober au regard dès qu’elle a touché terre et fuir en un contour rapide et gracieux vers le pont de granit d’une seule arche, hardiment jeté sur les rocs qui encaissent la Vologne. L’ombre, la fraîcheur, la solitude, le silence, la demi-obscurité du bois, tout accroît l’impression à la fois charmante et solennelle. S’il en est ainsi quand la Vologne peut à peine recouvrir le centre de son lit et laisser au creux des pierres ces flaques microscopiques où les oiseaux viennent baigner leurs ailes, qu’est-ce donc au moment des pluies ou de la fonte des neiges? J’irai revoir le Sautdes- Cuves quand il aura de l’eau.
On remonte en voiture : la route grimpe en pentes douces, ménagées par de continuels zigzags, entre d’immenses forêts de sapins. Nous
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longeons à gauche une muraille de rochers, sur laquelle sont encore visibles les traces du fer et de la poudre ; à droite une sorte de précipice continu, par où l’œil plonge dans la vallée à travers le sombre rideau des arbres. Au bout de quelques minutes, une nappe argentée apparaît dans le bas : c’est le lac de Longemer. On ne saurait rêver un tableau plus exquis que cette plaine liquide entrevue, pour ainsi dire, à vol d’oiseau, sous les aspects changeants que multiplient les tournants du chemin et le mobile feuillage du bois, et flanquée de montagnes où la vigoureuse verdure des sapins, colorée par le lointain de reflets bleuâtres, lui sert à la fois de cadre et de repoussoir. Ce précipice sauvage qui aboutit à un lac tranquille, ces pentes noires éclairées et égayées par le rayonnement d’une eau transparente, comme une énorme tache d’encre qui plongerait dans une jatte de lait; le contraste de ce bassin limpide, vous suivant comme d’un sourire amical, avec ces rocs à l’aspect rébarbatif et ces arbres secoués, tordus, découronnés ou déracinés par l’orage, c’est là un effet d’un charme et d’une séduction irrésistibles. Le lac de Longemer s’allonge en forme de ruban et vous suit pendant près de deux heures. A chaque instant il reparaît, et quand on l’a laissé en arrière et qu’on croit lui
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avoir dit adieu, un détour de la route vous replace en face de lui et vous le montre sous une physionomie nouvelle.
Mais, si vous le voulez bien, nous allons laisser souffler les chevaux et reprendre haleine à mi-côte, pour arriver ensuite tout d’une traite au sommet!
Epinal, 2 5 août.
Vous m’avez laissé à mi-côte de la Schlucht, c’est-à-dire à peu près à quatre cents mètres au-dessus de mon point de départ, et à près de mille au-dessus du niveau de la mer. L’agentvoyer en chef du département, auquel on doit la création de cette route, si longtemps réputée impossible, M. H. (i), s’est élevé là, sur des assises de granit, une maisonnette en bois, abritée par les sommets voisins. La terrasse domine un décor merveilleux, dont le seul défaut est de manquer un peu d’étendue. Au bas des roches qui lui servent de piédestal, dans
(i) Qui depuis... Mais alors il était vertueux. — M. H. a eu des malheurs en justice après la guerre.
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une sorte d’entonnoir que surplombe la cime fantastique du Diable, le lac microscopique de Retournemer étale le gai miroir de ses eaux dormantes, et semble reposer au pied du Honneck et de la Schluctit, comme un oiseaumouche entré les jambes d’un éléphant. J’ai trouvé sur ce balcon, la lorgnette d’une main et ÏOpinion nationale de l’autre, une Parisienne vêtue de satin bleu, comme au balcon de rOpéra, un jour de Guillaume Tell. Le cercle de rochers qui sert de cadre et de rempart à cette cuvette d’eau a ménagé ici un écho d’une rare puissance, et le propriétaire du chalet a disposé sur la terrasse une batterie lilliputienne, dont les décharges se répercutent de gorge en gorge et de sommets en sommets, pareilles au roulement du tonnerre.
On monte, on monte toujours. La muraille de rochers se dresse parfois à pic jusqu’à trente ou quarante pieds de haut. Elle laisse filtrer des sources qui tombent goutte à goutte dans le ravin, en teignant la paroi d’une large trace humide, ou bien elle livre passage à des miniatures d’avalanches formées par un caillou qü roule du sommet dans un tourbillon de poussière. Un peu plus loin, la route passe sous un court tunnel, et les rochers se rejoignent en voûte élancée sur votre tête. D’une plate-forme
située près de là, et où l’on peut se hasarder quand le vent ne souffle pas trop fort, on a une vue de choix sur la vallée et sur les deux lacs. Je n’ai pas souvenir d’avoir rien aperçu de plus frais, de plus riant, de plus gracieux; mais j’espère qu’on voudra bien, sur ce résumé exact et rapide de mon impression, me tenir quitte d’une description détaillée.
Le reste de l’ascension n’offre plus guère de particularités intéressantes. Trois heures juste après le départ, le char-à-bancs débouche sur le plateau, au trot victorieux du cheval qui sent le râtelier, et va se remiser dans la cour de l’hôtel bâti, à grands frais, sur la pointe la plus avancée du roc, par un riche fabricant de Münster. En l’absence du maître, cette maison, habitée par une espèce d’intendant ou de valet de chambre, sert de caravansérail aux touristes. Une bouteille de bière, même médiocre, bue à cette hauteur, après trois heures d’ascension par un soleil torride, n’est point une chose à dédaigner, et cette précaution vulgaire prépare à savourer le spectacle sans arrière-pensée et sans distraction.
Après avoir passé devant le chalet, le chemin continue à contourner le plateau. Des rochers, affectant les configurations les plus bizarres, lui forment une couronne abrupte et sauvage,
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de cinquante à cent pieds de haut : c’est là qu’il faudrait grimper à quatre pattes, en s’aidant de cordes et de bâtons ferrés, à travers les monceaux de pierre, les trous et les crevasses, pour avoir le droit de dire qu’on a mis le pied sur le sommet de la Schlucht, comme aussi pour jouir du coup d’œil dans toute sa richesse et son étendue. Mais, par trente degrés de chaleur, cette gloire ne me tente pas, et la vue que j’embrasse de la route suffit amplement à mon ambition. Sous nos pieds et autour de nous, un océan de pics soulèvent de toutes parts, comme des vagues pétrifiées, leurs sommets inégaux. De distance en distance i un chaume apparaît entre deux coupes boisées, et le vert pâle et jaune des pâturages aériens se mêle au vert foncé des sapins et des épicéas. Un reste de neige brille au fond d’un trou inaccessible aux rayons du soleil. Le regard se perd dans ces milliers de cimes touffues ou dénudées, unies l’une à l’autre par des renflements et des ondulations bizarres, creusées par d’énormes ravins, séparées par des gorges, dont quelques-unes, vierges de tout pas humain, n’ont jamais été visitées c[ue par les oiseaux du ciel. La buse et le grand duc, ces aigles des Vosges, planent sur nos têtes, fendant l’air d’une aile c[ui semble immobile. Du fond des
vallées perdues dans ce chaos de rocs, s’élève çà et là une chanson de pâtre, ou le son des cloches d’une église. On voit quelques maisons accrochées comme des nids aux flancs d’un précipice et tranquillement suspendues sur l’abîme. Un peu plus loin, la ville de Münster apparaît, dans un profond repli de terrain, semblable à une oasis jetée au milieu d’un désert de pierres.
Pendant le trajet, le soleil avait dardé à plomb sur nous, et j’étais en nage comme au sortir d’une étuve. La beauté du spectacle nous avait entraînés à une lieue environ du chalet où nous attendait la voiture. Tout à coup, presque sans transition, quelques nuages à peine visibles jusque-là accourent de tous les coins du ciel, se rejoignent, marchent en bataillons serrés, qui s’accroissent et s’épaississent de minute en minute; un roulement de tonnerre retentit, je sens sur mon nez une large goutte d’eau, suivie d’une seconde, puis d’une troisième, avant même que je n’aie eu le temps d’essuyer la première. Nous poursuivions toujours notre marche, mais deux minutes après, ces gouttes étaient changées en une pluie battante devant laquelle il n y avait plus à hésiter.
Ce serait peut-être le cas d’introduire ici la fameuse description de l’orage dans la montagne, un des morceaux de littérature les plus
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goûtés des élèves de rhétorique, et les plus cultivés dans les récits de voyage qui ont gardé les traditions du beau style. Mais j’avoue que, malgré la curiosité de ce spectacle nouveau et absolument inattendu, malgré les arabesques grandioses dessinées sur nos têtes et sous nos pieds par les éclairs glissant en zig-zags le long des rocs, et l’étrange aspect des pentes boisées, couvertes d’abord par la pluie comme d’un voile de gaze, puis prenant pour ainsi dire la physionomie de cascades immenses et de nappes d’eau perpendiculaires, l’effet auquel je fus le plus sensible, et qui m’empêcha de goûter suffisamment les autres^ ce fut la brusque et violente inondation de ma personne. Cette douche glacée venant se mêler sur mon corps à la douche brûlante de la sueur, formait un bain d’ordre composite qui ne me promettait rien qui vaille. Impossible de trouver le moindre abri le long de cette route entièrement découverte, ou sur ces rochers inabordables et complètement chauves; il ne nous restait d’autre ressource que de courir à toutes jambes vers le chalet. La pluie ne nous fit pas grâce d’une goutte : elle tombait avec une véritable rage, et il semblait c[ue le ciel tout entier se fût fondu en eau. Enfin, après une demi-heure d’une course insensée, nous arrivâmes haletants,
inondés, couverts de boue. Ma redingote laissait couler des flots de buée noirâtre, et mon chapeau, — un chapeau neuf qui recevait son premier baptême, — était devenu un je ne sais quoi d’informe, mou comme une éponge et ruisselant comme une cascade.
Nous trouvâmes réunies dans la grande salle commune une douzaine de personnes, dont la moitié appartenaient au plus beau des deux sexes, que l’orage avait rabattues comme nous vers le seul asile de ces parages. Notre entrée excita un mouvement d’émotion générale, tempéré toutefois, je dois le dire, par le rire étouffé de quelques jeunes filles. Il y avait lâ des mères qui s’attendrirent sur mon triste sort, car, grâce â un costume mieux approprié que le mien au climat des montagnes, mon compagnon avait été infiniment moins maltraité, et le murmure de commisération qui s’éleva autour de moi fut bien doux â mon oreille. Mais pour le moment le moindre fagot flambant dans la cheminée eût mieux fait encore mon affaire. Par malheur, la salle n’avait pas même de cheminée, et sans un aimable et compatissant religieux égaré par-lâ, je ne sais comment, qui me jeta son manteau sur les épaulés, après m’avoir au préalable, avec la permission de ces dames, enlevé ma redingote,
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je n’en étais pas quitte à moins d’un rhumatisme ou d’une fluxion de poitrine.
La société réunie semblait prendre fort gaiement son parti. On mit au pillage la cave du chalet. Le cassis, l’anisette, le curaçao, fraternisaient sur les tables avec la chartreuse, le cognac et le kirsch des Vosges. On entendait poindre des soupçons de calembour et des ébauches de chansons, interrompues au refrain par de grands coups de tonnerre, roulant d’échos en échos. Quelquefois, par la porte du balcon qu’entrouvrait un curieux, s’engouffrait le bruit de la rafale, avec un tourbillon de pluie. L’entrée d’un gigantesque terre-neuve, crotté comme un barbet, acheva une illusion que le concours des circonstances avait déjà fait naître en mon esprit, et pendant une minute je me crus dans la grande salle des religieux du mont Saint-Bernard.
Sur ces entrefaites, la nuit était venue, et l’on commençait à préparer les lits. Comme la galanterie française faisait un devoir à la partie masculine de l’assistance d’abandonner aux dames les deux ou trois chambres disponibles, nous devions coucher dans les corridors, dans l’étable et sur le billard. Je commençais déjà à rôder, avec un soupir de résignation,
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aux- alentours de ce dernier meuble, quand, vers sept heures du soir. Forage se calma tout à coup, sans rime ni raison, comme il était venu. Nous fîmes atteler en hâte, et, sans lanterne, par une nuit noire comme la gueule d’un four, le char-à-bancs dégringola du haut en bas de la Schlucht, au risque de nous bro3^er les os contre les rochers de droite ou de faire la culbute dans les précipices de gauche.
Cette aventure avait coupé court à notre excursion, et tous les projets formés pour le retour se trouvèrent anéantis du coup. Nous devions, laissant la voiture nous rejoindre par un détour praticable aux chevaux, descendre pédestrement la route des Dames, — un sentier escarpé et pierreux, ainsi nommé par un aimable euphémisme; puis revenir par la riante vallée de Granges, c[ue sillonne le cours pittoresque de la Vologne, roulant de chute en chute dans sa couche de rochers, et où la nature a créé une glacière perpétuelle c(ui défie les chaleurs les plus longues et les plus intenses. Bien des choses encore réclamaient notre visite dans les environs de Gérardmer : la roche de Spiemont avec sa pierre druidique; la cascade du Rudelin, qui se jette dans la Meurthe d’une hauteur de cent pieds, avec un tourbillonnement d’écume et un fracas prodigieux; le village du Valtin, qui oc-
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cupe une gorge profonde et resserrée, au milieu d’une contrée si sauvage que les beaux diseurs du pays Font surnommée la Sibérie des Vosges. Mais un journaliste doit savoir se borner lorsqu’il voyage, comme lorsqu’il écrit. Après avoir, tant bien que mal, fait sécher nos habits pendant la nuit, nous employâmes la matinée du lendemain à parcourir en nacelle le lac de Gérardmer, mignon comme un étang, transparent comme une source, çà et là profond comme un golfe, où des milliers de petits poissons se pressaient dans le sillage de la barque et se laissaient prendre à pleines mains; puis à rendre visite à l’écho de Remberchampt, qui répète en entier, d’une voix nette et claire, une phrase de six syllabes, et qui, pendant un cjuart d’heure, rendit strictement à notre guide, sans en garder une seule, toutes les injures qu’il lui jetait pour nous divertir.
Vers une heure, autant qu’il m’en souvienne, nous partions pour la ville épiscopale de Saint- Dié. Tous les monuments de Saint-Dié se résument en sa cathédrale, hélas! Les monts cj[ui l’entourent ne sont que des taupinières auprès du Honeck, qui n’est lui-même cju’une colline en regard des Alpes; cependant, pour l’acquit de ma conscience et par scrupule de voyageur, je fis bravement l’escalade du mont Saint-Mar-
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tin, dominé par d’énormes blocs de roches, que d’en bas j’avais pris pour les ruines d’une vieille forteresse féodale. De là l’œil embrasse toute l’étendue du Val-de-Galilée, où chaque village rappelle le nom d'un saint, le souvenir d’une église ou d’un monastère.
A Saint-Dié, on retrouve le chemin de fer. Il vous conduit à Épinal plus lentement que ne le faisait autrefois la diligence, grâce à l’énorme détour de la voie ferrée. La route, longe encore des sites pittoresques, des bois, des vallées charmantes, et traverse les dernières ondulations des Vosges. Mais c’est à peine s’il reste quelques coteaux pour faire à Épinal un cadre plaisant à l’œil, où l’on chercherait vainement une ombre de caractère et de majesté. Cette ville, renommée, dans les dictionnaires géographiques, pour son commerce de plantes oléagineuses, possède une église paroissiale dont certaines parties datent du x° siècle, un musée d’antiquités gauloises et de tableaux pour la plupart trop modernes, un théâtre où l’on joue quelquefois, un journal bien pensant et une loge de francs-maçons. Pourtant son intérêt est ailleurs. Plombières a ses sources ferrugineuses et ses deux feuillées ; Remiremont, ses montagnes et son palais abbatial; Gérardmer, ses lacs, ses rochers et ses cascades; mais
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Épinal a la fabrique d’images de Pellerinî La fabrique de Pellerin est la succursale naturelle de la Bibliothèque bleue. Vous y retrouverez les Quatre Fils Aymon, Peau-d’Ane, le Petit Poucet, le Prince Chéri, la Belle aux Cheveux d’Or, la Mère Gigogne, ma Mère l’Oie; puis toutes ces physionomies curieuses, venues pour la plupart on ne sait d’où, créées par des inconnus, et qui n’en ont pas moins conquis une renommée immortelle : M. de Malbrouck, porté en terre par quatre-z-offlciers; M. de la Palisse, le fameux Michel Morin, le roi des bedeaux, qui savait si bien chasser les chiens de l’église, chanter au lutrin, couper le pain bénit, faire des fagots, dénicher les merles, — rude homme qui de longtemps n’aura son pareil; la Mère Michel, inconsolable de la perte de son chat, méchamment mis à mort par le compère Lustucru; le pauvre Gribouille, un cœur d’or, mais une tête faible ; Cadet Roussel le bon enfant, dont le vaudeville d’Aude a consacré les trois cheveux, les trois souliers, les trois chapeaux, les trois chiens, les trois chats, les trois filles et les trois garçons; son voisin Girofla, le facile et complaisant égoïste, joyeux vivant et gai buveur; monsieur eL^mudame Denis, couple immortalisé par 1 homérique chanson de Désaugiers ; le bon Roi Dagobert
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avec son fidèle compagnon saint Éloi; les aventures tragi-comiques de M. Dumollet et de son épouse Calypso; enfin la puissante figure de M. Mayeux, le bossu sceptique et libertin, tapageur et brouillon, don Juan ricaneur, qui jure et se grise, — ■ bourgeois qui a lu Voltaire et Pigault-Lebrun, né pour devenir sergentmajor dans la milice citoyenne et pérorer dans les corps-de-garde sur le parti prêtre, en mêlant ses dissertations hardies d’anecdotes grivoises. J'en passe et des meilleurs. Les imagiers byzantins et les enlumineurs du moyen âge eussent été jaloux de ces compositions naïves, coloriées d’un rouge splendide, d’un vert tumultueux, ou d’un jaune éblouissant.
Néanmoins, le virus de la civilisation moderne s’est glissé, depuis plusieurs années déjà, dans ce vénérable conservatoire de la tradition populaire. M. Pellerin s’est fait jeune France; il traite le genre élégant, il a des images prétentieuses où des fruits secs de l’Ecole des beaux-arts rivalisent de loin avec M. Grévin ou M. Compte-Calix. Il s’est fait bâtir une boutique superbe dont l’imposante façade inspire le respect, et les commis cju’on rencontre dans ce palais élégant sont des gens à la hauteur de leur siècle, qui rougissent de la Mère Godichon et de son chien Zozo. Qui sait? nous sommes
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peut-être destinés à le voir installé un jour dans un magasin à l’instar de Goupil sur le boulevard Haussmann.
Cette adroite transition me ramène naturellement à Paris. Des bords de la Vologne et de la boutique de Pellerin j’ai repris mon vol vers le petit ruisseau de la rue du Bac. Me voici rentré au bercail. Adieu, montagnes : les vacances sont finies; au lieu de voyager à travers la France, nous allons voyager maintenant à travers les livres.
Bordeaux et Bayonne : dix minutes d’arrêt.
Beaucoup de mes lecteurs, sans doute, connaissent le voyage humouristique publié par Saintine sous ce titre, le Chemin des écoliers, — promenade de Paris à Marly-le-Roi en suivant les bords du Rhin. Avant lui, dans une charmante historiette écrite en vers aussi spirituels que classiques, Mennechet avait raconté les aventures d’un bourgeois de Paris, ami de Bougainville, qui se trouva parti pour un voyage autour du monde en croyant aller à Versailles.
C’est un peu l’histoire de mon propre voyage en Espagne.
J’ai un ami qui est rédacteur littéraire de l’une
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des feuilles politiques de Bordeaux : vous voyez que mon aventure débute de la façon la plus vraisemblable du monde. Il est à la fois le Jules Janin et le Sainte-Beuve de la capitale de toutes les Gascognes. 11 règne dans les coulisses, et produit à son gré la hausse ou la baisse dans les librairies.
Or, depuis longtemps, mon ami m’engageait, sous prétexte de me promener dans les allées de Tourny et devant le chef-d’œuvre de l’architecte Louis, à venir assister au spectacle de sa gloire. J’avais toujours résisté. Mais, un soir du mois d’août 1869, je couchai avec une migraine que j’avais sentie poindre sourdement toute la semaine, comme ces cyclones ou ces mascarets qui s’annoncent à l’avance par une forte dépression barométrique. Le lendemain, à mon réveil, la migraine avait rayonné de l’occiput au haut du crâne, et je sentais comme une calotte de plomb sur ma tête.
J’ouvris la fenêtre : un gai rayon de soleil entra et se mit à danser autour de moi pour m’inviter à sortir, et en même temps pénétrèrent dans ma chambre, comme s’il les eût apportés sur son aile, des tourbillons de poussière jaunâtre. En me penchant un peu, j’aperçus une armée de Limousins qui démolissait six maisons â ma droite, et un bataillon de
maçoîis qui bâtissait un palais à ma gauche.
— Je vois bien, fis-je à part moi avec un soupir, qu’il est temps d’aller visiter mon ami.
Je jetai trois chemises, trois mouchoirs et trois paires de bas dans un sac de nuit, je déposai ma clef chez le concierge, en le priant de m’avertir par une dépêche télégraphique, adressée bureau restant, à Bordeaux, si les embellissements de Paris venaient à menacer mes pénates en mon absence, et je m’acheminai vers la gare du boulevard de l’Hôpital.
A dix heures quarante-cinq je montais en wagon.
Deux heures après, les employés criaient :* Orléans ! La flèche et les tours de l’église Sainte- Croix apparaissaient à l’horizon. Il me semblait que la calotte de plomb qui pesait sur ma tête se faisait plus légère.
Chambord, Blois, Amboise, Chenonceaux !
Le chemin de fer traverse les plus grands souvenirs de notre histoire : on croirait avoir pris un train express à travers le passé. Puis s’allongent indéfiniment des plaines fertiles où babillent de petites rivières, des coteaux semés de villages riants et de coquettes maisons de campagne. — Tours ! Nous sommes en plein jardin de la France. La calotte de plomb se change en calotte de liège.
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Une heure et demie encore. Un tourbillon de cris aigus pénètrent comme des vrilles au fond de mes oreilles. Le wagon est cerné par une demi -douzaine de figures rébarbatives, dont chacune me met à grands cris un couteau sur la gorge... Ce sont les industriels de Châtellerault qui offrent leur marchandise au voyageur.
Nousvoici repartis. Il est cinq heures. Bientôt, dans les premières brumes du crépuscule, Poitiers apparaît sur la gauche, pittoresquement étagé sur son amphithéâtre de collines, comme un vieux burg féodal. Mais, à peine entrevue, la vision s’éclipse et fuit comme un rêve.
La nuit tombe : il commence à faire froid, il commence à faire faim. Je sens la calotte de liège qui manifeste une première velléité de se rechanger en calotte de plomb. Heureusement le train s’arrête. Spectacle enchanteur ! D’immenses tables sont là, toutes dressées, qu’entoure une nuée de garçons à l’air engageant. En un clin d’œil, cent voyageurs ont pris les cent places d’assaut. C’est une trombe, c’est une avalanche. Le dîner commence, furieux, forcené, un dîner d’ogres à jeun depuis vingt-quatre heures, un dîner d’anthropophages au sortir du carême. On entend un formidable cliquetis de vaisselle et de mâchoires de crocodiles en mouvement.
La cloche sonne. La trombe reflue tumultueusement dans les wagons.
J’entends dire autour de moi que le buffet d’Angoulême est le meilleur de France; je n’en sais rien; je sais seulement que je n’ai pas trop mal dîné.
Allons ! tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ! Il ne fait plus si froid. La calotte de liège elle-même s’est évanouie. Je sommeille tout dbucement dans mon coin, et je me réveille à Bordeaux, un peu moins de vingtquatre heures après mon départ de Paris.
La patrie de Berquin et de Montesquieu se présente sous des abords superbes. M. de Tourn}^ le Haussmann bordelais du xviiP siècle, lui a donné la pli3^sionomie d’une capitale. Les Marseillais conviennent que c’est la plus belle ville de France, après Marseille, et qu’il ne lui manque que la Cannebière. Les Parisiens avouent que, si elle avait la fontaine Saint-Michel, la mairie Saint-Germain l’Auxerrois et cjueJques autres chefs-d’œuvre du même genre, elle pourrait presque rivaliser avec Paris. Mais je n’avais pas le temps de l’admirer. Après avoir touché barre à l’hôtel, je me dirigeai vers le Grand-Théâtre, espérant y surprendre mon ami dans l’exercice de son sacerdoce. On y donnait le Postillon de Longjumeau pour les
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débuts d’un ténor qui était le sixième de l’année théâtrale : les Bordelais mettent leur amourpropre à être plus difficiles qu’à Paris, et ils font une grande consommation de ténors. Voici comment les choses se passaient. Le ténor chantait son air ; on l’écoutait dans un religieux silence; puis, régulièrement, dès qu’il avait fini, une m^oitié des spectateurs faisaient entendre des chut énergiques, tandis que tes autres sifflaient de toutes leurs forces, avec une férocité calme, en gens habitués è.~ce passe-temps. C’est là, généralement, ce qu’on appelle débuter , en province.
Mon ami n’était pas au théâtre. Le lendemain matin, j’allai le demander aux bureaux du journal.
— Monsieur, me dit le rédacteur en chef, notre brillant collaborateur est parti, depuis hier matin, pour visiter l’exposition de Bayonne.
— Ah ! fis-je, tout désappointé. Et quand revient-il?
— Nous ne l’attendons pas avant huit jours.
— Ne pourrais-je lui faire parvenir une lettre ou une dépêche télégraphique?
— Ce serait difficile, monsieur : il n’a pas indic|ué son adresse.
Je sortis mélancolique et fort perplexe. La situation se présentait mal. Avoir fait cinq cent
quatre-vingt-cinq kilomètres à toute vapeur dans l’unique but de venir voir un ami, qui est justement parti la veille de votre arrivée, rien n’est moins propre à vous donner des idées riantes.
J’entrai dans ùn café et je compulsai V Indicateur des chemins de fer, où je découvris qu’il n’y a de Bordeaux à Bayonne que cent quatrevingt-dix-huit kilomètres, qu’on peut franchir en moins de cinq heures par le train express.
— Bah! m'écriai-je, je n’en aurai pas le démenti. Je suis venu de trop loin pour reculer.
Me voici donc courant, toute vapeur dehors, sur la route de Bayonne. C’est une laide route, et qui ne mérite pas une description détaillée. Les landes commencent presque au sortir de Bordeaux, et n’expirent qu’aux bords de l’Adour. A droite et à gauche s’étendent à perte de vue d’immenses plaines sablonneuses, semées d’ajoncs et de vastes flaques d’eau croupie. Aux longues forêts de pins, d’un vert terne et triste, succèdent d’interminables champs de fougères. Pas un accident de terrain, pas un arbuste, pas une source. De loin en loin seulement une douzaine de moutons peJés, que domine la grêle silhouette d’un berger monté sur ses échasses et appuyé sur une perche de dix pieds de haut, d’où il nous regarde passer en tricotant un chausson de laine.
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Ce Spectacle a, sans doute, son côté curieux; mais il devient monotone à la longue, et ce fut avec un véritable soulagement que j’arrivai à Bayonne. '
Bayonne n’était plus Bayonne, sous-préfecture de dix-neuf mille habitants, célèbre par ses jambons et l’invention de la baïonnette. C’était un caravansérail envahi par des milliers de voyageurs. Chaque année, quand revient la saison des eaux, Bayonne est encombré de touristes et de baigneurs : c’est le point de ralliement et le lieu de transit pour Biarritz, pour toutes les plages et toutes les sources des Pyrénées. Une exposition internationale avait lieu ce jour-là, et mettait le comble à ce tassement de population nomade. Cinquante omnibus stationnaient devant la gare, au milieu d’une des plus magnifiques tempêtes de hennissements, de piaffements, de jurons et de coups de fouet qu’il m’ait jamaisété donné d’entendre. Les cinciuante cochers des cinquante omnibus s’accordèrent, avec l’unanimité du plus profond dédain, à refuser leur concours à un voyageur nanti, pour tout bagage, d’un sac de nuit portatif, et je n’eus d’autre ressource que de confier ce maigre colis auxépau-> les d’un grand diable de Basque, haut perché comme un cerf sur ses jarrets d’acier, et qui ressemblait, avec ma valise sur l’épaule, à don
Quichotte portant une grenouille embrochée au bout de sa lance.
Mon Basque me conduisit succcessivement dans tous les hôtels de Bayonne. Partout je posais les mêmes questions : Pouvais-je avoir une chambre, et y avait-il dans l’hôtel un voyageur du nom de mon ami ? Partout les réponses étaient les mêmes- : Il ne restait pas une seule chambre libre, et on n’avait pas vu la personne que je demandais. Au bout d’une heure, mon Basque, qui était taciturne, s’apercevant enfin que je commençais à donner des marques de folie, jugea qu’il était temps d’intervenir. Il m’apprit, avec un flegme discret dont je faillis le récompenser un peu vivement, qu’il savait bien que je ne trouverais pas de place, mais qu’il n’avait pas voulu se mêler de ce qui ne le regardait pas. Il ajouta que, si je le jugeais à propos, il pouvait me com duire chez une marchande de tabac, qui faisait métier de louer son arrière-boutique aux voyageurs pendant la saison des eaux.
Cinq minutes après, j’étais échoué dans la chambre ténébreuse de la marchande de tabac,, qui me la loua au prix de dix francs par jour, — et encore, m’assura-t-elle, parce que c’était moi!
Je me remis immédiatement à la recherche de mon ami. Je parcourus toutes les rues de la
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ville, les quais, les promenades, le pittoresque faubourg du Saint-Esprit, peuplé de juifs, de pous et de guenilles. J’entrai dans tous les cafés. Je poussai jusqu’à l’exposition régionale et internationale. Rien, rien, rien. Las, enfin, et désolé d’une poursuite si infructueuse, j’étais résolu à ne plus rien voir, et j’avais éteint ma lanterne.
L’entrée en Espagne. Guétary et la Côte de fer. Saint-Jean de Luz, La Bidassoa.
Donc, le lendemain, je me trouvais, à midi et demi, à la gare, mon sac de nuit à la main, pour reprendre le chemin de Bordeaux et de Paris par le train d’une Heure.
Lorsque j’arrivai, le bureau était déjà ouvert, et les derniers tronçons d’une longue queue se pressaient aux alentours du guichet. Un voyageur qui venait de payer sa place se retourna tout à coup, et je poussai un cri d’émoüon, auquel répondit une interjection de surprise.
C’était lui!
Comme il se précipitait vers moi :
— Prends mon billet, lui criai-je. Nous partons ensemble.
— Ah! fit-i1.
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Il prit un billet pour moi, et me rejoignit. Nous nous embrassâmes. Je lui expliquai tumultueusement mon odyssée, pendant qu’on nous poussait dans les wagons, et je n’avais pas encore fini, que l’aigre sifflet de la vapeur retentissait et que nous étions en route :
— Comment! fis-je. Il est déjà une heure.
— Non, mon ami : midi quarante. Sans moi, tu étais capable de manquer le train.
— Allons, j’aurai consulté un Indicateur de la semaine dernière.
— Biarritz! cria la voix d’un employé, tandis que le convoi s’arrêtait.
Je fis un soubresaut, et regardai mon compagnon dans le blanc des yeux, tout effaré :
— Ah çà, mais, où allons-nous?
— Eh bien, en Espagne, répondit-il avec sérénité.
— En Espagne ! en Espagne ! Et moi qui croyaisretourner à Bordeaux. Conducteur, arrêtez!
Tout le wagon éclata de rire, et le train, comme s’il n’eût attendu que ce signal, se mit à filer de plus belle. Je sentais une fureur homérique me monter à la tête, mais je me contins, par la peur du ridicule. Un journaliste français ne doit jamais être ridicule nulle part, même dans le pays basc|ue.
Cependant, mon ami me prodiguait pêle-mêle les consolations les moins efficaces :
— Quoi!... bah!... vraiment!... Je comprends maintenant pourquoi tu voulais partir à une heure! Ah! par exemple, voilà une aventure curieuse !... Tu m’as crié de prendre ton billet, en me disant que tu partais avec moi.
— Mais toi-même, lui dis-je à demi-voix, pour faire diversion à Thilarité croissante de mes compagnons de route, comment arrive-t-il que tu passes la frontière in petto, sans en avoir rien dit à personne !
— Mon Dieu! l’idée m’est venue comme un coup de foudre ; Bayonne est le vestibule de l’Espagne, et le peu que j’en ai vu là m’a donné l’envie d’en voir davantage. Le vent qui vient à travers la montagne m’a rendu fou. L’occasion a poussé le coude à ma curiosité. Et puis, cette exposition franco -espagnole a achevé de me monter la tête. Je me suis rappelé que le Grand-Théâtre prépare actuellement un ballet espagnol dont la première doit avoir lieu dans quinze jours : c’était le cas .de faire provision de couleur locale pour mon feuilleton. Mais rassure-toi : nous ne faisons c|ue passer la frontière pour prendre l’air du pays. Une simple promenade à Saint-Sébastien suffira. Je suis d’ailleurs rappelé par ma tâche périodique.
6 fi LES VACANCES d’uN JOURNALISTE.
— C’est encore fort heureux, fis-je avec un gros soupir.
Mon ami me donna une poignée de main si cordiale, en s’excusant avec tant de bonhomie, qu’il y aurait eu de la cruauté à lui garder rancune plus longtemps.
Tout à coup il me frappa sur l’épaule :
— Regarde ! dit-il.
Je me précipitai à la portière de droite, et le spectacle qui s’offrit à ma vue m’arracha un cri d’admiration.
Nous étions vis-à-vis du village de Guétarj. La ligne de falaises de la Côte de fer prolongeait à l’horizon ses ondulations sauvages, laissant apparaître au delà les sommets des Pyrénées. Tout à coup une brusque trouée entrouvrit la côte, et par l’ouverture apparut une vaste nappe d’un bleu sombre et doux, sur laquelle couraient des frissons d’écume blanche. Deux longues traînées de rocs protégeaient, comme des jetées naturelles, ce beau port, sur lequel flottait doucement une voile , pareille à l’aile étendue d’un oiseau, et que bordaient des groupes de maisons jetés sur les flancs de la falaise.
Je ne pouvais plus détacher les yeux de ce merveilleux tableau. Les falaises et les montagnes se succédaient, variant leurs lignes et
DK PARIS A MADRID.
leurs couleurs dans les aspects les plus imprévus : ici douces au regard et s’élevant par une pente insensible, là abruptes et farouches, couvertes d’une verdure tantôt riche et vigoureuse, tantôt sombre et triste, arrondissant leurs flancs joyeux, chargés d’arbres et de pâturages, ou dressant d’un air morne leurs masses nues, pelées et calcinées. A chaque instant, la mer disparaissait, pour se remontrer un peu plus loin. La rapidité de notre course donnait à ces apparitions je ne sais quoi de fantasmagorique et de vertigineux. ^ *
Je me retournai vers mon ami et, sans rien dire, je lui serrai la main :
— A la bonne heure donc! fit-il. Je savais ■ bien que tu ne pourrais me garder rancune.
Je ne répondis pas, et me remis à la portière. Tous les voyageurs, du reste, en avaient fait autant, et d’un bout à l’autre du convoi on n’apercevait que des têtes contemplant ce magnifique décor de l’entrée en Espagne. Saint- Jean-de-Luz, crânement juché sur le flanc de ses rocs et sur les bords de sa jolie baie, fuit sur notre droite. Des voyageurs se montrent l’un à l’autre Béhobie etUrrugne, célèbre parmi les touristes pour la belle inscription gravée sur le cadran de son église :
Vulnerant omnes, ultima necat.
^ On dépasse Hendaye, le dernier village français, puis presque aussitôt le convoi s’engage sur un beau pont de pierre tout neuf. Une rivière, d’une largeur assez respectable, coule au-dessous : c’est l’historique Bidassoa, qui forme la frontière entre la France et l’Espagne. Je cherche avidement du regard cette fameuse île de la Conférence, où Louis XI se rencontra avec Henri IV de Castille; où François fut échangé contre ses deux fils envoyés à Madrid en otages; où, en i6i5, la fille de Henri IV, Isabelle, fut remise à l’ambassadeur du roi d’Espagne, en échange d’Anne d’Autriche, qu’allait épouser Louis XIII; où enfin, en 1659, furent négociés, au milieu de toutes les pompes de la royauté et de toutes les minuties de l’étiquette, le traité des Pyrénées et le mariage de Louis XIV avec l’infante Marie-Thérèse. Mais l’île de la Conférence, dont il ne reste d’ailleurs qu’un morceau chaque jour rongé par les flots, n’est pas visible du chemin de fer, et il fallut me contenter de la voir par les yeux de l’imagination.
Nous voici en Espagne.
Irun et Saint-Sébastien. — Pi’emiers accès de couleur locale.
Irun garde la tête du pont, comme la sentinelle avancée du pays. On descend pour la visite des bagages. Quelques soldats, jeunes, minces et imberbes, se tiennent debout devant la gare, flanqués de deux gendarmes maigres, taciturnes, et jaunes comme des oranges. Les douaniers qui se jettent sur nos malles, semblables à des avortons basanés, cuits et recuits au soleil à la façon de ces pommes chétives qu’on laisse se faner sur les arbres parce qu’elles ne valent pas la peine d’être cueillies, achèveraient de nous donner du premier coup une assez pauvre idée de la race espagnole, si nous n’avions pour nous consoler une bande de solides gaillards, demi-mendiants, demi-gentilshommes.
qui, plantés solidement sur leurs jambes nerveuses, coiffés par-dessus leur mouchoir d’un sombrero pointu à larges bords, et le manteau roulé sur l’épaule, nous regardent indolemment en fumant leurs cigarettes. A quelques pas devant eux, une fillette aux pieds nus-, dont les cheveux pendent sur le dos en une tresse de quatre pieds, braque sur nous des yeux noirs d’une longueur démesurée, immobiles comme ceux d’une statue, tout en manœuvrant son éventail de papier avec une prestesse et une grâce qui eussent fait l’admiration de nos grandes coquettes de la Comédie-Française. Au moment où je passe devant elle pour retourner en wagon, elle m’apostrophe d’un : Buenos dias, seüor cahallero, qui me fait tressaillir. C’est l’Espagne qui me souhaite la bienvenue, ^ dans cette belle langue harmonieuse sans mollesse, et sonore comme un accent de clairon.
Le chemin de fer ne traverse qu’un coin d’Irun, et naturellement le coin le plus civilisé. Les grandes maisons blanches qui avoisinent la gare n’ont rien de particulier que leurs balcons en fer, ombragés par de larges bandes de toile rayée, derrière chacune desquelles on entrevoit le profil d’une brune senora encadrée dans sa mantille noire. Dès le premier pas, on est en pleine Espagne, comme si l’on y avait
déjà fait cent lieues, et la province de Guipuzcoa peut rivaliser en couleur locale avec la Vieille-Castille ou l’Andalousie. Passé les Pyrénées, il ne reste plus autour de vous un lambeau de la France.
On change de wagon à Irun. 11 fallut nous transborder précipitamment avec nos bagages dans le convoi péninsulaire, qui nous attendait.
J’entends d’ici toutes les belles choses que les amateurs outrés du pittoresque peuvent dire contre les chemins de fer espagnols. Il est certain qu’au premier abord ces deux mots Espagne et chemin de fer « hurlent d’effroi de se voir accouplés ». On aime à se figurer la patrie du Cid, de don Quichotte et de Figaro, telle qu’elle est décrite dans le livre de Cervantes, dans les romans picaresques, ou même simplement dans le Tra los montes de Théophile Gautier. Une imagination vive, nourrie de la lecture du Romancero et de Guzman d' Alfarache, n’y rêve que landes sablonneuses, montagnes inextricables, chemins défoncés, recoins et fondrières envahis par les torrents, posadas où le voj^ageur est réduit à faire cuire lui-même son omelette, à coucher dans une chambre ouverte à tous les vents, et à regarder sous le lit pour voir si quelque féroce bandit ne s’y tient pas
caché. Il semble qu’il n’ j ait de place dans ce pays fièrement arriéré, qui, après avoir dominé l’Europe, s’est retiré avec une sorte de dédain silencieux dans son isolement, que pour les longues processions des muletiers de Gil-Blas ou pour la diligence antique, escortée du zagal en chapeau pointu et des escopeteros chargés d’effrayer les voleurs. Comment penser sans frémir que le sifflet du wagon retentit aux lieux mêmes où l’illustre chevalier de la Manche combattit contre un moulin à vent et qu’on est exposé à prendre un train omnibus pour Cordoue et la Giralda?
Mais en adoptant les chemins de fer, l’Espagne les a accommodés à son image, et Lazarille de Tormes lui-même eût pu se servir des wagons espagnols sans se sentir trop dépaysé. Nous nous aperçûmes dès le marche-pied que nous avions quitté le matériel français. L’étoffe des banc^uettes, fripée, ternie et maculée, laissait, çà et là, échapper un fragment de ses entrailles ; les courroies des portières avaient perdu leurs franges, et le jour pénétrait à peine par les vitres, en proie depuis un mois aux insultes des mouches. C’est pour cela, sans doute, cju’on s’était gardé de remplacer l’une de ces vitres, qui se refusa, malgré tous mes efforts, à descendre dans la rainure, mais qui heureusement
livrait passage à un souffle de brise et à un rayon de soleil, par une énorme fêlure qu’on eût dit pratiquée tout exprès dans cette intention.
Ce délabrement charma mon ami :
— Comme c’est nature ! cria-t-il en s’asseyant sur le coussin, creux au milieu, et dont les durs ‘rebords assassinaient les cuisses.
En parlant ainsi, il essayait vainement de faire glisser la vitre, qui s’obstinait à rester en place. Il voulut alors abaisser le store, et le ressort ne déroula qu’une loque informe, qui se mit à voltiger ironiquement devant le carreau fêlé. Un soleil ardent envahissait le wagon, et tombait en plein sur la figure de mon ami, qui se tut, en essuyant avec son mouchoir son front ruisselant.
En ce moment, nous filions devant le Passage : entre une masse de rochers sombres coule un bras de mer, étroit comme un canal, qui s’épanouit ensuite en un lac charmant, sillonné de voiles blanches.
Mon ami se mita prendre avec énergie, sur de petits carrés de papier, des notes au crayon, que de grosses gouttes de sueur effaçaient à mesure qu’il les écrivait. Rouge comme une écrevisse cuite à point, transpirant par tous les pores comme une éponge qu’on retire d’une eu-
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vette, il faisait à la fois peine et plaisir à voir.
Un quart d’heure après, le convoi s’arrêtait à Saint-Sébastien.
Un gamin qui se tenait gravement devant la gare, indifférent et superbe comme un sénateur romain, chargea nos deux sacs de nuit, sur les sollicitations pressantes de notre mimique la plus expressive, et nous conduisit au Parador real. Il était à peine quatre heures de l’aprèsmidi, et nous profitâmes du reste du jour pour visiter la ville.
Elle est sans caractère et ressemble, avec ses rues neuves, étroites et tirées au cordeau, à une sous-préfecture française bâtie, dans un espace resserré, suivant le style de M. Haussmann. Telle qu’elle existe aujourd’hui, elle est âgée seulement d’un demi-siècle, car il a fallu la reconstruire de fond en comble, après l’effroyable dévastation dont elle fut victime, en i8i3, de la part des Anglais et des Portugais, cpi étaient venus pour délivrer de la tyrannie française leurs bons amis les Espagnols. C’est â peine s’il reste cjuelques débris de l’ancienne ville historique, dont le nom avait retenti si souvent en France sous le règne de Louis XIV. Le seul édifice qui mérite une visite, c’est l’église Santa-Maria, avec ses hautes et larges nefs, son chœur élégant et riche et la majesté
de ses proportions. Elle porte dans tous les détails de son architecture le cachet un peu païen de la Renaissance. On peut donner un coupd’œil au fourmillant retable qui élève son fouillis d’anges et de saints jusqu’à la voûte de Saint Vincent.
Quand nous entrâmes dans l’église, c’était vers l’heure de Y Angélus du soir. Il s’y trouvait plusieurs hoijimes, récitant dévotement leur chapelet, et une douzaine de femmes se livrant avec activité à la grande manœuvre de l’éventail, tout en priant avec un recueillement profond. Les églises espagnoles n’ont ni chaises, ni bancs. Les sehoras se reposent en s’asseyant sur leurs talons, lorsqu’elles sont fatiguées, par un mouvement d’une grâce toute particulière, et en se tenant ainsi demi-agenouillées et demiaccroupies. Rien n’est charmant à voir du seuil, dans la pénombre mystérieuse des grandes voûtes, comme cet essaim de femmes qui semblent répandues sur' le pavé du lieu saint, pareil à un collier de perles égrenées, et d’où s’élève comme un mystérieux bruit d’ailes toujours en mouvement.
Au sortir de l’église, une route grimpante conduit au sommet du mont Orgullo, qui domine la ville. C’est une promenade que les jambes les plus paresseuses ou les plus délicates
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peuvent se permettre sans témérité. Une forteresse couronne le sommet, du haut duquel le regard s’étend sur une vue délicieuse. Audessous, le port, avec l’immense nappe de ses Ilots bleus et tranquilles, les quatre jetées qui le protègent, la magnifique plage de sable fin qui plonge dans la mer par une pente insensible et, durant toute la belle saison, sert de , rendez-vous aux baigneurs aristocratiques, car Saint-Sébastien est le Trouville de l’Espagne. Devant vous, un amphithéâtre de hautes collines arrondies en demi-cercle, à l'une de ses extrémités s’effilant en falaises, à l’autre dominée par un phare dont l’œil vigilant reste toujours ouvert sur cet observatoire de rochers.
A l’est s’étend une campagne fertile et riche, semée de riantes villas, sillonnée par les replis tortueux de l’Uruméa, qui vient se jeter dans la mer à vos pieds.
Le soir, après le dîner, nous allâmes nous promener sur une place entourée d’arcades, située au centre de ia ville, et qui s’appelle la place de la Constitution, suivant un usage invariable en Espagne. Une foule animée, couverte des costumes les plus pittoresques, la remplissait de mouvement et de bruit. Nous nous oubliâmes â ce spectacle nouveau pour nous. La soirée était délicieuse. A l’écrasante
chaleur du jour avait succédé une fraîcheur que rendait plus charmante encore la brise de la mer et des montagnes voisines. En quittant la place de la Constitution, nous prolongeâmes notre promenade à travers les rues et sur la plage où le flot blanc d’écume venait doucement nous mouiller les pieds. Au moment où nous rentrions à l’hotel, il était dix heures et demi du soir. Un petit homme, coiffé d’un chapeau pointu, couvert d’un long manteau que relevait par derrière le fourreau d’une épée ou le manche d’un bâton planté transversalement dans sa ceinture, vint nous mettre sous le nez, sans mot dire, la lanterne qu’il portait â la main; puis il reprit lentement sa marche, en glapissant d’une, voix aiguë, sur un mode étrange et plaintif, une sorte de cri d’avertissement dont nous ne comprimes pas un seul mot.
Nous interrogeâmes rhôtelier, en le menant sur le seuil de sa porte et en lui montrant du doigt le personnage, encore visible dans l’éloignement, grâce â sa lanterne :
— El sereno, senores, nous répondit-il.
Le serenol c’était le sereno, ce crieur de nuit, chargé de réveiller de quinze minutes en quinze n imites les habitants endormis de toutes les villes de l’Espagne, en leur chantant, sur un air connu, l’heure c[u’il est et le temps cju’il fait.
'J G LES VACANCES d’uN JOURNALISTE.
Mon ami voulait absolument courir après lui pour dessiner son costume. J’eus grand mal à le retenir. Mais ce nouveau trait de couleur locale l’avait plongé dans une exaltation difficile à décrire.
Je dormais à poings fermés, et il devait être près de minuit, lorsque je sentis une main se poser sur mon épaule et me secouer doucement.
— Écoute, disait une voix à mon oreille, es-tu un homme?
Je me mis sur mon séant, en me frottant les yeux.
— Es-tu un homme? répéta la voix.
— Mais, je le crois. Qu’y a-t-il?
— Ce qu’il y a? fit la voix avec un accent de résolution sombre. Voici. Les choses ne peuvent pas se passer comme ça. Je viens de la gare. Il ne faut que cinq heures pour aller d’ici à Vitoria. Il y a un tram dans la matinée. Saint- Sébastien n’est pas une ville espagnole : elle ressemble à Pont-à-Mousson. Vitoria, au con- • traire, c’est le type de la vieille cité péninsulaire : lis Gautier. Et puis de grands souvenirs historiques ! J’ai un oncle qui y a été fait prisonnier, à la fameuse déroute de i8i3. Il me reste encore deux jours libres avant mon prochain feuilleton. Tu viens avec moi, n’est-ce pas ?
J’avais écouté, ahuri, ce flux de paroles incohérentes, et je ne répondis rien.
— Es-tu un homme ? reprit rudement mon ami. Viens-tu, oui ou non?
— Pas tout de suite, j’espère !
— Non. Demain matin. Je me charge de te réveiller. Je ne me couche pas.
— Nous en recauserons, dis-je en me renfonçant sous les couvertures.
— C’est entendu, fit-il en s’éloignant.
Je n’eus pas la force de lui répondre que ce n’était pas entendu du tout, et je me rendormis, en remettant les explications à un moment plus opportun.
Le lendemain, en même temps que le soleil pénétrait par la fenêtre dans ma chambre, mon ami y entrait par la porte.
— Debout, cria-t-il du seuil. Je t’attends.
En trois minutes je fus prêt; il me prit par le bras, et nous descendîmes l’escalier. Je comptais sur le déjeuner pour m’expliquer à l’aise et lui faire entendre raison. Mais je fus surpris de le voir passer fièrement devant la salle à manger, en répondant par un petit signe de tête protecteur au salut de l’hôtelier, c{ui se mit à nous escorter chapeau bas jusqu’à la porte.
— Nous ne déjeunons pas, fit mon ami, ré-
pondant à ma pensée. Il y a un buffet à Tolosa, où nous serons dans une heure. La note est payée. Nos bagages sont partis en avant. Dépêchons : nous n’avons pas dix minutes devant nous.
Le saisissement me coupa la parole. D’ailleurs, mon ami m’entraînait à grands pas, et j’étais à peine réveillé. Puis un moment de réflexion me rassura. En somme, cette excursion nouvelle n’avait rien de bien effrayant. De quoi s’agissait-il? De quelques heures, d’un jour au plus, et cela, pour pénétrer au cœur même de l’Espagne, dont je n’avais pu jusqu’à présent qu’entrevoir les abords. Je fis donc trêve à toute récrimination, et avant naême d'entrer en wagon, j’étais déjà parfaitement résigné.
La première station après Saint-Sébastien s’appelle Hernani. Il serait bien dénué de toute poésie romantique, le cœur qui ne bondirait pas d’enthousiasme à ce nom consacré :
— Hernani ! comme c’est nature ! s’écria mon ami en jetant sur moi un regard triomphant.
Et il prit une note.
Comme il avait été convenu, nous nous arrêtâmes au buffet de Tolosa. Don Quichotte en eût peut-être été satisfait, mais Sancho, à coup sûr, l’eût maudit de toute son àme, et je n’éprouve nul embarras de convenir c[ue je
fis moi-même ce qu’aurait fait Sancho à ma place.
Enfin, assez maigrement lestés, nous remontâmes en wagon de fort mauvaise humeur.
Heureusement, le paysage que traversait le convoi allait nous ménager une puissante diversion contre les tortures de la faim.
Jamais décor mouvant d’opéra ne déroula sous les 3^eux du spectateur une succession de tableaux aussi rapide et aussi variée. La voie ferrée tantôt s’enfonce sous des tunnels obscurs ou s’encaisse entre des roches aux flancs abrupts et sauvages; tantôt se lance à travers une forêt, ou domine de frais et charmants vallons, des champs de maïs qui alternent avec des champs d’oliviers. Mais toujours elle est dominée elle-même par les grandes lignes de montagnes qui se perdent dans les profondeurs infinies de l’horizon.
A tout instant, les aspects changent, et chaque détail a l’air arrangé à souhait pour les besoins du pittoresque.
Entre Beasaïn et Olozagusia, les tunnels se multiplient. J’en ai compté vingt-cinq coup sur coup. Le plus étendu se développe sur la longueur etfraj^ante de trois mille six cents mètres, et il a fallu le percer comme les autres en pleine roche granitique. La compagnie du Nord de
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l’Espagne a accompli là un travail formidable^ l’un des plus extraordinaires de tous ceux par lesquels nos ingénieurs modernes rivalisent avec ces géants d’autrefois, qui fendaient les montagnes en deux d’un coup d’épée.
Vitoria et Burgos. La ville du Cid. Péripétie tragique et imprévue.
Une heure et demie après avoir dépassé ce tunnel monstre, le convoi faisait son entrée à Vitoria, et dix minutes plus tard nous étions assis, hélas ! à la table de la fonda Pallarès.
Mais le moment n’est pas encore venu de parler de la cuisine espagnole. Quand la mesure sera comble, on nous permettra de nous soulager. En attendant, on assure que le sehor Pallai’ès tient à prendre à sa manière, sur les voyageurs français, une revanche de l’invasion, et à leur donner une répétition, sur un autre terrain, de la fameuse déroute de Vitoria.
Il ne faut pas plus de deux ou trois heures pour voir la ville à fond. Elle ne manque pas de caractère et d’originalité. Je laisse de côté, bien
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entendu, ta partie mt)derne avec ses rues presque droites^ ses cafés presque élégants, ses deux ou trois avenues plantées d’arbres, et sa place neuve, dont il n’est pas besoin de dire le nom. Les habitants de Vitoria sont très-fiers de cette place, formant un carré parfait de soixante mètres de côté, entourée de bâtiments de même hauteur, que précèdent des rangées d’arcades à pilastres doriques, et dallée tout entière comme une cour. Ils sont fiers aussi de l’hôtel de ville qui s’élève au centre, avec son bel escalier double, son grand balcon de pierre et sa façade décorée des armes locales. Les arcades forment une promenade couverte, très-hantée l’hiver.
A peine étions-nous sortis de l’hôtel que le bruit de la musique nous guida vers la place. Bien qu’on fût en plein jour, il s’j donnait un concert devant la société élégante* de Vitoria, assise sur une quadruple rangée de chaises. En nous voyant paraître, deux de ces messieurs, qui devinaient notre cjualité d’étrangers, se levèrent et vinrent nous présenter leurs propres sièges avec une courtoisie d’hidalgos, dont nous les remerciâmes d’un geste, avec toute l’urbanité des chevaliers français. Mais le concert se prolongeait, et, au risque de faire un affront â nos deux protecteurs, nous ne tardâmes pas â
prendre discrètement congé pour continuer notre promenade.
On pénètre de la ville neuve par trois portes dans la vieille ville. Celle-ci se compose d’une demi-douzaine de rues groupées en désordre au pied de la ville liante^ encore entourée d’une ceinture de murailles et de boulevards en ruine. Les voies étroites et montantes de cette partie de Vitoria sont bordées de maisons gothicjues, d’un caractère tout indigène, avec grands balcons à toutes les fenêtres, devantures bizarrement sculptées, tailladées, zébrées d’arabesques et de rayures sans nombre, larges portes où des rangées d’énormes têtes de clous dessinent des figures géométriques, et qui, en s’ouvrant, laissent voir des salles d’habitation à peu près aussi meublées, aussi propres et aussi confortables c|ue les granges de nos villages français.
Nous rencontrâmes deux ou trois églises d’un assez bon style, dont l’une possède un maîtreautel des plus curieux, œuvre de Juan Velasquez et de Gregorio Hernandez, deux de ces grands artistes espagnols . qui ont semé leur pays de chefs-d’œuvre et qui sont complètement inconnus au delà des Pyrénées. Un ancien couvent qui sert aujourd’hui de caserne nous frappa surtout par l’architecture étrange de sa
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laçade. Pendant que nous Texaminions, notre regard, en descendant vers la partie inférieure, tomba sur une grande affiche, décorée d’une image primitive où l’on voyait un taureau, fondant, les cornes baissées, sur un jeune homme qui l’esquivait avec grâce en faisant voltiger devant ses yeux une cape de satin. Au haut de l’affiche, ce titre magique : Corrida de toros, étincelait en lettres de six pouces de haut.
Je sentis mon cœur battre, et me rapprochai d’un bond. Mon ami en fit autant, et je crois qu’il n’était guère moins ému. Je défie le Français le plus sceptique et le plus blasé de garder son sang-froid en pareille circonstance. Corrida de toros! Ces mots venaient d’évoquer dans mon imagination tout un monde chevaleresque et poétique, où Florian tenait tête à Théophile Gautier, où la romance du Dernier des Ahencérages se mêlait confusément aux dessins de Gustave Doré.
Aucun de nous deux n’était bien fort sur la langue espagnole, mais en mettant tout notre fonds en commun, et à l’aide d’un vocabulaire portatif c^ui ne quittait pas ma poche, nous parvînmes à épeler suffisamment les lignes principales de l’affiche pour comprendre que le combat de taureaux avait lieu à Burgos, le
lendemain même, et que le héros de la fête devait être el senor Gordito, l’une des plus fines et des plus terribles lames de la profession, le rival heureux du grand Cucharès.
Nous nous regardâmes instinctivement. Une même pensée, un même désir traversaient nos yeux.
• — Je ne peux pas, fit mon ami d’une voix faible et mal assurée. Je suis déjà en retard. On m’attend. J’ai mon feuilleton à donner aprèsdemain.
— Tu le feras ce soir à Burgos, et tu l’enverras par la poste.
— Non, en vérité, je ne puis. Il faut être raisonnable. Je... Ah! quel dommage!... Le fait est C|ue... Mais non, c’est impossible. Que dirait mon directeur ?
— Un combat de taureaux ! repris-je avec feu. Il faudrait n’avoir pas de sang dans les veines pour manquer une occasion pareille. C’est à moi maintenant de te demander : « Es-tu un homme? » Voyons, mon ami, je suis venu de Paris à Vitoria pour toi, tu ne peux refuser de venir pour moi de Vitoria à Burgos.
— Non, ne me tente pas, murmura le malheureux, c[ui suait à grosses gouttes.
— Et lé magnifique sujet de feuilleton qu’il y a là dedans! continuai-je sans pitié, sentant
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qu’il mollissait de plus en plus. Avec le talent que je te connais, tu vas révolutionner tout Bordeaux.
Ce dernier argument porta coup. J’avais trouvé le joint de la cuirasse. Il essaya de se récrier contre ce qu’il appelait mes exagérations, en ne demandant pas mieux que de se laisser convaincre. Mais le terrain de la discussion était déplacé, et, rivant mon bras au sien, j’emmenai triomphalement ma victime à mon tour, en repoussant par de victorieuses répliques les derniers et timides essais d’objections qui se pressaient sur ses lèvres. Une heure après, nous roulions à toute vapeur sur la route de Burgos :
— Je fais une folie, dit-il en s’étendant sur la banquette du wagon où nous étions seuls. Et si l’on me donne congé?
— Je t’adopterai, m’écriai-je dans un noble élan d’enthousiasme dont je ne me repens pas.
Quelques minutes avant minuit, le train pénétrait dans la gare de Burgos, car, si choquant que ce détail puisse être pour les amateurs forcenés de couleur locale, Burgos a une gare, puisqu’elle a un chemin de fer.
Une espèce de patache des temps héroïques nous transporla du débarcadère à l’hôtel de la
Raffaëlla, où une maritorne à l’œil glauque, qui devait descendre en droite ligne de Dulcinée du Toboso, nous conduisit directement sous [es combles, dans une petite chambre à deux lits, la seule que l’affluence des visiteurs attirés par la course de taureaux eût laissée libre dans tout riiôtel. Il y faisait suffocant, les murs suintaient je ne sais quelle odeur intime de miasme qui semblait faire partie de l’atmosphère naturelle de la pièce, et toute la nuit nous fûmes tenus en éveil, d’abord par de vagues inquiétudes cutanées, puis par des démangeaisons aiguës et pénétrantes. Durant six longues heures, des nuées d’ennemis invisibles demeurèrent attablés à leur horrible festin. Tout nous fut expliqué le lendemain, quand nous eûmes appris cju’on nous avait logés dans la chambre même de la maritorne qui nous avait servi de guide, et de la laveuse de vaisselle, sa compagne.
Compatriotes c[ui voyagez au delà des Pyrénées, méfiez-vous des insectes espagnols! La chaleur du -climat a passé dans leur 'sang. Le sobre et maigre Ibérien, relié en basane jaune, impénétrable au dard et à la trompe, ne leur fournit qu’une alimentation chétive, et ces petites bêtes affamées saisissent avec une joie féroce, mais bien explicable, la moindre occa-
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sion de se dédommager sur une peau exotique et sur un sang français.
Il ny avait pas un quart d’heure que j’étais parvenu à m’endormir d’un lourd sommeil battu de rêves désordonnés, lorsque le son d’une fanfare qui semblait parti de ma fenêtre, me fit dresser en sursaut. Etonné, je m’assis sur mon séant. Pour la seconde fois, la même fanfare s’éleva, dans le silence de l’aube naissante : c’était une sorte d’appel doux et prolongé, étrange et puissant, belliqueux et mélancolique en même temps. Une autre fanfare lui répondit dans le lointain, puis une autre encore. Pendant quelques minutes, ] 'illusion fut complète : je me sentis transporté à huit siècles en arrière, et, continuant mon rêve tout éveillé, je crus voir entrer par ma fenêtre, à cheval, armé de pied en cap et la lance en arrêt, le fantôme du Cid Campéador, revenant en triomphe dans sa bonne ville natale.
La fanfare s’élevait d’une caserne de cavalerie c[ui fait face à l’hôtel; mais cette fanfare-là remonte assurément au temps des Maures, et elle a dû être sonnée jadis par les compagnons de l^odrigue, qui l’ont transmise à leurs descendants.
Le premier coup d’œil que je laissai tomber sur Burgos par ma fenêtre m’étonna : j’aperce-
vais pour tout monument une caserne pareille à toutes les casernes connues, et sous mes pieds une rue quasi tirée au cordeau et bordée de maisons blanches, sans aucun caractère. Ce n’était pas là ce que m’avaient fait attendre le nom de la ville et le souvenir du Cid.
Après l’inévitable tasse de chocolat, avalée tout entière en une demi-gorgée, nous nous hâtâmes de descendre et de vaguer au hasard. A mesure qu’on s’éloigne du centre, le pittoresque se montre, et l’on retrouve des coins tout entiers de la vieille cité, telle que peut la. rêver l’imagination la plus exigeante. Sur la place de la Liberté, encastrée au milieu de maisons modernes, s’élève, avec son élégant pcitio, ses deux petites tours écrasées, les armoiries gothic[ues qui décorent sa façade, le grand cordon de l’ordre Teutonique curieusement sculpté au-dessus du seuil en forme de tympan et qui lui a donné son nom, la Casa ciel cordon, qui date du xv° siècle. Vers la sortie de la ville, non loin de cette belle promenade de l’Espolon c|ui fait l’orgueil de Burgos, la porte monumentale de Sanla Maria, bâtie en l’honneur de Charles-Quint, étale les six statues qui la décorent et les six tourelles dont elle est hérissée. En montant vers la partie haute, on rencontre l’arc de Fernan Gonzalès , d’une
forme bizarre, malgré les intentions classiques dont il est pavé. L’architecte y a prodigué les obélisques terminés en boules, qui couronnent le second étage du monument et coiffent ses colonnes doriques comme autant de bonnets carrés. Nous nous engageâmes résolûment dans un inextricable réseau de ruelles sombres, pavées de cailloux aigus et durs comme du fer, qui nous déchiraient la plante des pieds. Un spectacle admirable nous attendait au bout de cette escalade. Une ligne de montagnes peu hautes, mais aux ondulations abruptes, profile à l’horizon ses flancs couverts de ruines superbes et ses crêtes couronnées de forteresses qui ressemblent à des nids de vautours. Des restes de remparts démantelés suivent les plis de terrain, reliés par des fragments de tours dont les monceaux de décombres dessinent encore la forme. Du côté qui touche à la ville se dresse, debout dans la masse indestructible de ses assises de bric[ues et de pierre entremêlées, la porte de San Esteban, flanquée de deux tours quadrangulaires, trapues et solides, et couronnée par un arc en fer à cheval.
En suivant la ligne extrême des hautes ruelles de Burgos, après un grand quart d’heure de marche sur les cailloux pointus, à travers les tas de pierres et les monceaux de ruines, le
long des maisons sombres et des grandes murailles, on finit par arriver au Campo-Santo. C’est un endroit riant, gai, lumineux, situé dans une oasis de verdure, d’où l’on domine Burgos et la campagne environnante, et si bien blanchi, si coquettement étagé sur ses marches de pierre, qu’il donnerait l’idée de s’y faire enterrer. Enterré^ d’ailleurs, n’est pas ici le mot propre, car les cercueils, au lieu d’être enfouis dans le sol, sont poussés et scellés dans des trous faits au mur. L’enceinte circulaire est tapissée du haut en bas de plaques funéraires encadrant exactement l’ouverture de ces lugubres tiroirs de la mort.
Nous rencontrâmes en redescendant vers la ville, un monument indéfinissable, composé de deux obélisques piteux et d’une colonne tronquée. C’est l’emplacement de la maison du Cid. La colonne porte l’écu armorié et l’écusson du grand capitaine ; l’un des obélisques est décoré aux armes de Burgos, l’autre aux armes du monastère où le Campéador fut enterré. Ce monument ne date que de 178/1, et il est du goût le plus pauvre et . le plus mesquin, comme la plupart de ceux qu’a produits l’Espagne dégénérée, depuis le xvii° siècle.
Tout, à Burgos, est rempli de ce glorieux souvenir; tout le rappelle et le crie à chaque
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pas. L’hôtel de ville garde ses restes et ceux de sa femme, doha Chimène, en un petit oratoire sans style et sans cachet, indigne du héros. On montre à la cathédrale, dans une des salles de la sacristie, un vieux coffre suspendu à la muraille par des crochets recouverts d’une rouille séculaire, et qu’une inscription désigne comme le coffre du Cid : c’est celui-là même, dit-on, qu’il remplit de ferraille et de sable, et remit en gage à des marchands juifs contre une somme de six cents marcs d’argent, dont il avait besoin pour aller guerroyer contre les Maures. Je ne sais si ce meuble est bien authentique, mais ce que je puis dire, c’est qu’il mérite de l’être : jamais, en fait de coffre, je n’ai rien vu d’aussi formidablement bardé de fer, d’aussi foncièrement vermoulu, d’aussi vénérablement délabré. Vous rencontrerez par la ville la rue ciel Cid et vous passerez devant la petite église de Santa-Agueda, du style ogival le plus pur, où le terrible capitaine conduisit un jour le roi de Caslille, Alphonse VI, pour lui faire jurer qu’il n’avait pas eu part au meurtre de son frère don Sanche. Enfin, à deux lieues de Burgos, dans l’ancien couvent de San-Pedro de Cardena, cjui faisait partie des domaines du Cid, et où son palais se trouvait encore enclavé il y a un siècle et demi, vous verrez le tombeau,
maintenant vide, du héros et de sa femme, entouré d’un cercle de monuments sur lesquels se lisent les noms de son père, de sa mère, de son fils, de ses filles, de tous ceux qui lui tinrent de près, et qu’a immortalisés la Müse du Romancero. La légende assure que les ossements du Cid s’agitaient dans sa tombe chaque fois qu’on se battait en Espagne.
Comment s’étonner si de tels souvenirs, rappelés à chaque pas, donnent une sorte de vertige à l’imagination, et si le voyageur, qui marche ainsi en pleine légende héroïque, finit par perdre le sentiment de l’époque présente ? Qu’au milieu de ce beau rêve un érudit vienne me tirer par la manche et me dire : « Prenez garde! vous vous laissez duper par les conteurs de fables. Ce Cid des romances, de Guilhem de Castro et de Corneille, n’est pas du tout le Cid de l’histoire. Le vrai Cid n’était qu’un chef de bandes, d’une loyauté sujette à caution, qui ne se faisait nul scrupule d’entretenir à sa solde des troupes d’aventuriers maures et de piller les églises et les cloîtres, » je prierai ce troublefête de me laisser en paix : tant que je suis à Burgos, j’aime mieux ma légende que ses histoires.
Burgos, ancienne capitale de la Vieille-Castille, est pour ainsi dire le cœur même de la
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véritable Espagne, de l’Espagne dans sa virginité chrétienne et chevaleresque. Tolède et ces admirables villes du midi, Cordoue, Séville, Grenade, Cadix, portent au front la marque de la domination moresque ou romaine. Mais l’immaculée Burgos, digne patrie du Campéador, n’a "abâtardi par aucun mélange le pur sang de l’Espagne qui coule dans ses veines.
La ville est petite, et la cathédrale en occupe le centre. Toutes les rues semblent tourner autour d’elle et finissent toujours par vous y ramener. De près ou de loin, on la rencontre partout. La cathédrale de Burgos est l'un des plus rares chefs-d’œuvre de l’architecture religieuse, en Espagne et dans tous les pays. Le xiiC siècle n’a rien produit de plus merveilleux. La façade, un peu nue, par suite des grattages et des restaurations de ces stupides gens de aoitt qu’effarouchait la merveilleuse efllorescence de Fart gothicjue, n’en produit pas moins un effet saisissant, avec ses deux clochers de trois cents pieds de haut, percés à jour, d’une hardiesse et d’une légèreté singulières. Elle est encaissée par de misérables bâtiments c|ui ne permettent pas de l’embrasser dans une vue d’ensemble; mais quand on la domine de quelque distance, l’œil plonge sur une immense végétation de pierre qui fait ressembler le sommet de l’édifice.
avec plus de correction, de grâce et de majesté, à ces pétrifications merveilleuses des grottes féeriques de l’Ecosse. L’église est couronnée par une coupole surhumaine, brodée intérieurement comme une dentelle, ouvragée comme la plus riche tapisserie, qui suspend au-dessus de la voûte, dans la perspeclive où le regard s’enfonce avec une admiration voisine de l’ivresse, une forêt aérienne de statues, d’arabesques, d'ornements de tout genre. Au dehors, la coupole s’élance en une tour octogone qui disparaît sous un amas de flèches et de clochetons dentelés, de tourelles pyramidales, le long desquelles grimpent des faisceaux de Sveltes piliers, sous une décoration exubérante où la grâce et la délicatesse la plus exquises s’unissent à la solidité. On comprend le mot de Philippe II, c[ui regardait ce dôme comme l’ouvrage' des anges plutôt que des hommes, et celui de Charles- Quint, qui eût voulu qu’on l’enfermât dans un écrin comme un joyau unique dont il ne faut pas prodiguer la vue.
La plupart des chapelles forment autant d’églises dans l’église. Celle du Connétable est à elle seule un véritable édifice ajouté à la cathédrale, et ses tombeaux, ses statues, ses bas-reliefs, ses retables, ses grilles superbes retiennent le visiteur pendant des heures en-
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tières. Celle de Sainte-Thècle est décorée avec une splendeur de mauvais goût que bien des touristes trouvent ravissante : dorée sur tranches du haut en bas, comme un missel, elle éblouit l’œil jusqu’à le fatiguer, et Notre-Dame de Lorette pourrait passer à côté d’elle pour un type de simplicité sévère. Dans la chapelle du Christ, l’autel est surmonté d’une effigie du divin crucifié à laquelle la légende attribue une origine et une histoire miraculeuses, mais qui est plus célèbre encore par un caractère de réalisme presque effrayant. Le corps est formé d’une peau d’hippopotame, disent les uns, d’une peau d’homme, assurent les autres, très-minutieusement rembourrée, de manière à rendre la souplesse de la chair, le jeu des muscles et les articulations des membres. 11 porte sur de vrais cheveux une vraie couronne d’épines, et des filets d’un sang vrai ruissellent de ses plaies béantes. Les cils des yeux et les poils de la barbe ont été plantés un à un. Lorsqu’on écarte le rideau qui le cache, et que cette figure lugubre apparaît dans la pénombre mystérieuse du sanctuaire, à la vague lueur des cierges, l’imagination, frappée par ce spectacle, remontejusqu’au Calvaire, et croit voir apparaître le cadavre encore chaud du Christ.
Dès qu’on a pénétré dans le chœur, on ne peut
plus s’en arracher. La grille massive et monumentale, l’immense retable de bois doré, qui retrace en douze compositions les gloires et les douleurs de la Vierge, la suite de bas-reliefs incomparables qui déroulent l’histoire de la Passion, sculptée par le ciseau de Philippe de Bourgogne , surtout ces stalles et ces boiseries merveilleuses où l’imagination de l’artiste s’est déployée en caprices d’une verve, d’une abondance, d’une fantaisie charmantes, tout cela nous retiendrait si longtemps que j’aime mieux fermer les yeux et détourner la tête pour ne pas succomber à la séduction de mes souvenirs.
Les autres églises de Burgos disparaissent dans le rayonnement de la cathédrale, comme les étoiles dans celui du soleil; sans ce redoutable voisinage, l’originalité de leur architecture et de leurs moindres détails mériterait un ample examen. Saint-Nicolas, par exemple, que nous rencontrâmes à deux pas de la basilique, au moment où nous étions étourdis et écrasés d’admiration, trouva moyen de nous arracher encore une station prolongée devant son immense retable, merveille de richesse et d’exubérance délicate. De la dalle à la voûte, tout un monde de saints personnages s’épanouit dans ce magnifique en-
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tassement d’arcades, de colonnettes, de dais, de rosaces et d’arabesques, que domine la statue du saint, et que flanquent de chaque côté deux curieux sépulcres nichés dans la muraille, qui leur sert de voûte et d’encadrement, et qu’on dirait sculptés en plein roc.
Saint-Gil, une autre antiquité de l’âge le plus respectable, offre à l’intérieur un type de pureté et de hardiesse légère ; mais, au dehors, elle a l’aspect massif d'une forteresse. Nous allions quitter l’église, sans y avoir remarqué aucune curiosité artistique, lorsqu’un bambin aux yeux noirs, qui nous suivait depuis le seuil, remarquant notre mouvement de retraite, s’élança audevant de nous d’un air moitié indigné, moitié suppliant, et, nous ayant fait tourner la tête, xourut à un autel latéral et tira précipitamment un cordon. Un rideau s’écarta, et nous vîmes, au-dessus du tabernacle, un Christ en croix, recouvert d’un riche jupon constellé, qui allait de la ceinture aux pieds. Depuis, j’ai vu cent fois ces jaquettes aux Christs espagnols; mais cette première apparition m’étonna, et je tendis un réal à l’enfant, qui, après avoir soigneusement refermé le rideau, s’éloigna d’un pas grave, lier du succès qu’il avait obtenu.
Quand nous sortîmes de Saint-Gil, il était environ trois heures. Une musique étrange reten-
tissait au loin dans les rues, approchant par degrés de notre côté. Trois minutes après, débouchaient devant nous quatre grands escogriffes de musiciens, vêtus de rouge, d’une main tenant une flûte à bec, de l’autre tapant sur un petit tambour qui leur tombait au côté gauche, attaché en bandoulière. L’ensemble formait une mélodie d’un caractère lamentable, qui n’eùt même pas fait danser des ours, et que le costumée des exécutants contribuait à rendre tout à fait lugubre. Une interminable file de gamins s’était vissée à l’épine dorsale de ce quatuor ambulant, et toute la ville s’ébranlait pour se rendre à la course de taureaux. Nous suivîmes la foule.
Dès le matin, nous avions fait retenir au cirque nos places à Vomhre, qui nous avaient coûté bel et bien six francs à chacun, comme une stalle de balcon prise au bureau du Théâtre- Français. Il n’y a généralement que deux sortes de places : les places à l’ombre et les places au soleil. Dans ces dernières, un Français serait consumé à vue d’œil, et finirait par s’évaporer en eau.
La plaza de Toros a la forme d’un circ[ue immense, dont les bancs s’étagent en gradins. Les places supérieures se divisent en loges, dont chacune peut contenir une dizaine de personnes;
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