‹ Vacances d'un journalisteChapitre 2 sur 5 · OO · texte numérisé non relu

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mais ces loges, réduites à leur plus simple expression, dépourvues de tout coussin et de toute draperie, ne se distinguent absolument des places inférieures que par leur position à l’ombre et par les barrières qui les séparent.

En un clin d’œil, le cirque fut rempli par une marée montante de curieux. Un tapage énorme, terrible, étourdissant, s’élevait de la foule, mise en gaieté par l’attente de son divertissement favori.

Il s’en faut qu’un combat de taureaux soit aussi poétique à voir qu’à décrire. L’agilité des chulos, la prestesse élégante des banderilleros, l’audace, l’adresse et le terrible sang-froid du toréador, voilà la partie brillante et qui peut passionner la foule ; mais que d’ombres à ce tableau, depuis les chevaux éventrés et laissant pendre leurs entrailles, jusqu’au coup de couteau de l’ignoble cachetero, qui vient achever traîtreusement la bête mourante ! Que de détails à soulever le cœur, et qui font, en définitive, de la corrida un spectacle de bouchers saltimbanques et prestidigitateurs ! Cependant mon lecteur n’échappera pas à une courte description. Un combat de taureaux, c’est le morceau inévitable dans tout voyage en Espagne; mais je promets de ne me laisser entraîner à aucun effet poétique à la Gonzcdoe de Cordoiie.

C’était le troisième jour des courses. La veille, un picador avait été alteint a la poitrine par la corne d’un taureau, et il était mort dans la nuit; en signe de deuil, tous ses compagnons avaient substitué la ceinture noire à la ceinture rouge. Mais cette fois il n’arriva malheur qu'aux chevaux, et sauf deux ou trois 'picadors que le taureau souleva sur ses cornes à cinq ou six pieds de terre avec leurs montures, ou qui tombèrent sous leurs chevaux et eussent été éventrès net sans l’espèce d’armure qu’ils portent sous leurs habits dans la partie inférieure du corps, le spectacle se passa sans encombre pour la bande des toreros. 11 y eut pourtant, dans cette lutte, plus d’un trait de périlleuse bravade et de singulière audace. Le premier ténor de la troupe, el senor Gordito, poussa l’impertinence envers le taureau jusqu’à l’attendre, avec ses deux handerillas à la main, assis sur une chaise, qu’il finit même par lui jeter à la tête, après l’avoir vainement nargué en lui tournant le dos à trois pas de distance, et en coiffant une de ses cornes de son chapeau. La chaise vola aussitôt en mille pièces, et dans ce tourbillon de débris on vit la bête qui fondait furieusement sur le torero, et s’arrêtait tout à coup en mugissant, les deux handerillas accrochées au cou. A ce beau trait, l’enthousiasme éclata en bravos frénétiques ; les

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éventails, les cigares, les casquettes et les sombreros se mirent à pleuvoir de toutes parts dans Tarène : c’est la belle manière d’applaudir à la course de taureaux.

Il faut d’ailleurs rendre pleine justice’à l’impartialité des spectateurs espagnols dans ce genre de spectacle. Hommes et bêtes,' ils les applaudissent ou les sifflent suivant leur mérite. Un espada maladroit, qui avait manqué son coup d’épée et s’était honteusement enfui, comme un simple chulo, en bondissant pardessus la barrière, pour éviter l’animal qui le serrait de près, la corne dans les reins, fut couvert de huées et de trognons de choux. Sur les six taureaux successivement immolés, il y en eut deux surtout c[ui se firent applaudir comme des premiers sujets, par la magnifique furie de leurs coups de cornes et la belle grâce avec laquelle ils désarçonnèrent tous les picadors, mirent tous les chulos en déroute et éventrèrent chacun sa demi-douzaine de chevaux. Mais le dernier se montra si tiède et si mou que les spectateurs le couvrirent d’injures avec une exaspération qui ne tarda pas à atteindre les dernières limites de la fureur. Et comme, au lieu de s’en émouvoir, il se laissait piteusement accLiler dans l’arène, en soufflant comme un phoque et se battant les flancs avec la queue, la

DE PARIS A MADRID. ïp‘3

foule se mit à hurler de toutes parts : Perros/ perros! « Les chiens! les chiens! » et : Fueçjol fue^o! ce Le feu! « Il est d’usage, en effet, qu’on livre à l’attaque d’une meute de chiens les taureaux flasques et endormis, ou que, pour les exciter, on les harcèle avec des banclerillas enflammées, qui contiennent quelquefois des pièces d’artifice. Durant un grand quart d’heure, les cris de Fiiego! ébranlèrent le cirque; spectateurs et spectatrices, debout sur leurs bancs, dans un élan formidable, brûlaient leurs éventails, dont ils secouaient tumultueusement la flamme pour appuyer leurs réclamations. Mais le gouverneur s’obstina à faire la sourde oreille, et il fallut tuer honteusement le taureau comme un mouton.

Cette représentation lugubre est mêlée d’intermèdes comiques. Pendant l’entr’acte c[ui suit la mort de chaque taureau, l’attelage de mules est amené dans l’arène. Elles arrivent fringantes, reluisantes, couvertes de houppes et de fanfreluches, avec un grand bruit de grelots j oyeux ; mais dès qu’elles aperçoivent le corps, elles regimbent et rien ne peut les décider à en approcher. Il faut que dix hommes les poussent par devant, les tirent par derrière, se suspendent de tout leur poids à la bride, à la queue, aux oreilles, aux jambes de ces bêtes obstinées, pour parvenir à

accrocher le cadavre aux crampons que l’attelage porte à son arrière-train. Cette laborieuse opération terminée, en un clin d’œil les dix hommes s’écartent, et les mules partent aussitôt en un galop effréné, furieux, fantastique, escortées par leurs conducteurs qui mettent un point d’honneur bizarre à ne pas se laisser dépasser d’une ligne et à courir comme des démons, les uns devant elles, en les tenant par la bride, les autres sur les côtés, en les cinglant d’une grêle de coups de fouet.

Tout le temps c|ue dure le spectacle, les amateurs, sans en excepter ceux du beau sexe, pointent sur le programme, dans des colonnes dressées ad hoc, le nombre et la nature des coups que le taureau a reçus, les chevaux et, au besoin, les hommes qu’il a tués, etc., etc. Une dernière colonne est réservée pour les observations particulières, et le précieux papier se garde dans les archives de la famille, où il se transmet de génération en génération. Dès l’âge le plus tendre, les enfants sont initiés aux jouissances de ce spectacle essentiellement indigène. J’avais autour de moi une douzaine de matrones allaitant leurs poupons, et sur les bancs inférieurs, à côté des places réservées aux soldats de la garnison, on pouvait voir toute une école de bambins amenés par l’instituteur, qui dévo-

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raient des yeux les taureaux et les toréadors.

Nous sortîmes du cirque sans enthousiasme, dinâmes sans appétit, ce qui est la meilleure manière de dîner en Espagne, et, comme il n’y avait pas de train qui partît le soir, nous remontâmes mélancoliquement nous exposer aux bêtes dans la redoutable mansarde. Je rêvai toute la nuit qu’un taureau taquin prenait plaisir à m’éventrer, et que j’étais condamné à l’attendre assis sur une chaise, toutes les fois qu’il tenait à recommencer cette opération. J’entendais passer de vagues gémissements dans mes rêves, et par moments il me semblait qu’on m’appelait à l’aide; mais j’avais la conscience d’être beaucoup trop sérieusement occupé moimême pour aller au secours de qui que ce fût.

Tl avait été convenu, la veille, que nous reprendrions dans la nuit le train de quatre heures quarante- cinq minutes pour rentrer en France. A quatre heures précises, la Dulcinée vint frapper à la porte de notre chambre un maître coup de poing que n’eût pas désavoué Chimène. Je m’éveillai en sursaut, au moment où le taureau s’apprêtait à m’éventrer pour la quinzième fois, et je criai à mon camarade : « Debout! » Un soupir faible et inarticulé me répondit. Je me précipitai.

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. . . Dans le simple appareil critique qu’on vient d’arracher au sommeil, *

Un grand cri d’angoisse s’échappa de ma poitrine. Sur le traversin du lit voisin s’étalait une figure bouffie, gonflée, couturée, n’ayant plus forme humaine, où les yeux et le nez disparaissaient entre deux boursouflures de chair et que l’œil seul d’un ami pouvait reconnaître encore :

— Ah! mon Dieu, m’écriai-je, que t’est-il arrivé ?

— Je suis un peu malade, fit une voix dolente ; oui... très-malade, je crois.

— Mon pauvre garçon, repris-je étourdiment, mais tu es affreux!

— Affreux! dit-il d’un ton atterré dont rien ne pourrait rendre l’accent de morne désespoir.

— Je te demande pardon; cela m’est échappé. Mais parle donc; qu’as-tu?

— Je ne sais. Ce sont ces taureaux; non, ce cheval... l’émotion, et puis... ces maudits insectes, je crois. Je suis malade.

— Enfin, c’est peu de chose, heureusement. Tu te soigneras à Bordeaux.

— Passe-moi le miroir, fit mon ami. Le miroir! reprit- il impérieusement, voyant que j’hé-

itais.

Je le lui passai. Tl se regarda une seconde.

— Ah ! dit le malheureux d’une voix morne en s’afïaissant sur son lit de torture.

— Voyons, repris-je, ce ne sera rien. Lèvetoi. Nous n’avons pas de temps à perdre.

— Partir! en pareil état! Tu veux donc ma mort? Au moins, laisse-moi ici mourir en paix.

— Es-tu fou? Et ton feuilleton?

— Au diable mon feuilleton! J’en ai assez de leur couleur locale. Impossible de bouger. Pars tout seul. Je m’j attendais : il y a longtemps que je connais les hommes.

Il récrimina ainsi quelques minutes, et je crus m’apercevoir qu’il commençait à divaguer. Effrayé, je descendis comme une trombe et m’engouffrai dans la cuisine, d’où, malgré ses cris de terreur, j’entraînai par un bras la Dulcinée, qui mettait la dernière main à nos chaussures. Je la poussai dans la chambre et, d’un geste navré, je lui montrai la tête de Méduse. L’infâme éclata de rire. Je l’aurais tuée. Je crus comprendre, au milieu d’une avalanche de syllabes sonores, qu’elle m’expliquait comme c^uoi mon ami avait la peau trop tendre, en ajoutant qu’on s’y faisait parfaitement.

Mais ce n’était pas seulement la peau, c’était le cœur trop tendre de mon ami qui avait été attaqué. Les insectes espagnols n’avaient fait

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qu’achever à la surface et traduire au dehors l’œuvre de bouleversement commencée par les rudes émotions de la course, et continuée peutêtre par la cuisine de la fonda. Trop de couleur locale, tel était le vrai mot de la situation.

— Pars, répétait l’infortuné. Si je n’en meurs pas, j’en ai au moins pour un mois, je le sens. Je veux que tu partes.

Il insista avec la ténacité des malades. L’heure du train était d’ailleurs passée depuis longtemps.

— Eh bien! écoute, lui dis-je tout à coup, voici une idée qui me vient. Puisque tu veux que je parte, je vais partir. — Attends, reprisje, surprenant sur ses lèvres une faible exclamation de triomphe désespéré, qui voulait dire : Allons donc! je le savais bien. — Attends : je vais partir pour Madrid. Il y a à peine quatrevingt-dix lieues d’ici là; c’est l’affaire d’une douzaine d’heures au plus. Je reste un ou deux jours dans la capitale des Espagnes, puis je reviens te prendre à vapeur abattue; tu es guéri, et nous rentrons ensemble à Bordeaux, où je raconterai tes souffrances et ton héroïsme, comme un scoliaste c|ui commente son auteur.

Cette idée une fois entrée dans mon esprit, je n’en voulus plus démordre, et c’était en effet

le parti le plus raisonnable. A onze heures du matin je m’acheminais donc sur Madrid, après force poignées de main à mon ami et force recommandations à son hôte.

Coup d’œil sur le pa\ sage espagnol. — Les sites du Guadarrama. Avila. — Madrid,

Les premières stations de la route ne présentent rien d’intéressant, pas même celle de Torquemada, dont le nom me fit tressaillir. En entendant ces quatre syllabes, jetées d’un air indifférent par l’employé, je me penchai avidement, croyant voir apparaître à la portière un nouveau drame de M. Victor Hugo. Je n’apercus, dans le lointain, qu’une petite ville située au milieu d’une plaine, bordée de jardins potagers, de vignes et de quelques bois sans physionomie. Un peu plus loin, nous traversons Venta de Banos, dont la source minérale a eu l’honneur de guérir de la pierre l’illustre Receswinte, monarc[ue des Visigoths.

Après Valladolid, la route, déjà singulièrement pittoresque jusque-là, le devient beaucoup plus encore. Le chemin de fer traverse un splendide décor de mélodrame, qui n’a d’autre tort que d’être infiniment trop prolongé. Le railway circule à travers les montagnes, percées de monstrueux tunnels, côtoie des précipices, et gravit peu à peu les hauts plateaux du Guadarrama. Puis l’aspect change brusquement. A ces défilés de rocs granitiques succèdent de vastes étendues de landes, uniformérnent semées, à perte de vue, de petits chênes-verts trapus et rabougris, qui s’élèvent à peine de c|uelc[ues pieds au-dessus de terre.

Je commençais à sommeiller, pour me dérober à la monotone obsession de ce spectacle, quand, en rouvrant les yeux, j’aperçus à droite, sur une éminence qui dominait la route, l’enceinte de fortifications d’Avila. Sous le chaud ra3"on de soleil cjui l’éclairait, je pus clairement distinguer du Avagon cet hexagone irrégulier percé de neuf portes, dominé par des forteresses et des tours arabes c|ui passaient au moyen âge pour le plus étonnant chef-d’œuvre des Vauban de l’époque. On dirait une villa sarrasine mise sOus Aœrre et précieusement juchée sur une hauteur pour le plaisir du regard. Mais A\dla passe comme une apparition, et nous retom-

bons, pour n’en plus sortir, dans les rocs et dans les yeuses.

Avila est la patrie de sainte Thérèse, cette sœur divine des poètes terrestres du Romancero. Il y a dans le génie espagnol un fond d’ascétisme ardent, une chasteté, un élan vers l’héroïque et vers l’idéal, dont sainte Thérèse semble avoir pris la quintessence et la flamme pour en composer ses écrits. J’ai eu, en quelque sorte, une vision de la sainte elle-même dans celle de son pays natal. Jamais cadre ne fut plus en harmonie avec une figure. Ces régions dépeuplées de la Vieille-Castille, comme l’a remarqué un historien de la littérature espagnole, font rêver du Carmel et du Sinaï. Sans vouloir, à l’instar de M. Taine, faire de ces grands écrivains mystiques dont sainte Thérèse est le type, dont Louis de Léon et Louis de Grenade sont les plus connus après elle, des produits du climat et du sol, combien on les comprend, combien on les sent mieux, combien on comprend mieux aussi toute la littérature de l’Espagne quand on a vu le pays c|ui leur a donné naissance. Il existe un rapport sensible, frappant, entre cette poésie pompeuse et fière, chevaleresque et grandiose, mais inégale et un peu monotone dans sa tension héroïque, et ces vastes plaines bouleversées, sauvages, sans habitants, éclairées d’un

ciel éclatant, brûlées d’un soleil implacable, bordées de longues lignes de rochers rougeâtres, aux flancs nus et calcinés.

Deux heures de chemin encpre, et le dôme de l’Escurial se dessine tout à coup sur notre gauche. Au milieu de la lumière violente et crue du soleil couchant, pareille à une flamme de Bengale, qui en dessine tous les détails avec une netteté singulière, on aperçoit la morne immensité de ce Béhémoth des palais, singulièrement configuré en forme de gril et présentant l’aspect d’une caserne ou d’un hospice, avec ses immenses galeries en pierres jaunes, et ses grands murs nus, troués en lignes droites par de petites fenêtres sans ornements. Je descends du vragon et, . tout en buvant un verre de limonade au buffet, — le buflet de l’Escurialî — je cherche à me' graver ce sévère tableau dans la tête. Aux abords de la station et derrière les barrières, quelc{ues douzaines de Castillans, poDant une loque de manteau en bandoulière, fixent sur nous un œil grave et profond, tandis cju’une maigre Castillane au teint bistre, à la robe hardiment effiloquée comme celle des mendiants de Cahot, nous tend des pastèques d'un geste silencieux et fier.

Il n’y a que cinquante kilomètres de l’Escurial à Madrid ; c’est l’affaire de moins d’une heure

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et demie. Pendant ce trajet, le désert augmente d’horreur. La plaine de Rome n’est rien auprès de la plaine de Madrid. Celle-là est une solitude immense et muette; celle-ci un lieu sauvage, désolé,’ sinistre à faire peur.

Quelle fantaisie étonnante d’avoir été mettre la capitale d’un grand royaume en plein désert! Il est vrai que les choses ont eu le temps de changer d’aspect depuis le déluge, s’il faut croire, avec les Espagnols de la vieille roche, que la fondation de Madrid remonte à peu près à cette époque reculée, et qu’elle a précédé de plus de dix siècles celle de Rome. Mais, sans nous arrêter à cette légende respectable, nous trouverons une explication plus naturelle du fait dans le nom du souverain qui éleva Madrid au rang de * capitale. Philippe II, un roi à l’imagination peu riante, devait naturellement choisir pour la première ville de son royaume, comme il avait déjà fait pour son château de plaisance, un site conforme à son caractère et à ses goûts.

Le train arrivait à Madrid à la nuit tombante. L'entrée dans la capitale de l’Espagne n’est pas dépourvue d’un certain pittorescjue. La ville s’annonce de loin par deux vastes monuments, qu’on prendrait pour des citadelles, et qui semblent la garder en dominant le chemin de fer : d’un côté, c’est une caserne rouge, juchée sur

une'éminence, et qui revêtait dans l’ombre naissante je ne sais quelle physionomie fantastique ; de l’autre, la masse immense du Palais Royal, un édifice imposant de loin, plus lourd toutefois que majestueux, et qu’il ne faut pas examiner de trop près.

A la gare nous attendaient une foule de véhicules indescriptibles, des formes les plus variées : — fiacres, omnibus, tapissières, berlingots, chars à bancs de ph3’'sionomie antédiluvienne, près desquels les voitures sans nom exhibées à Paris pendant la grève des cochers et l’Exposition universelle pourraient passer pour des types d’élégance et de confortable. Tout cela était attelé de grandes mules fringantes et nerveuses, à pompons rouges, regimbant et piaffant comme des enragées, avec un tintamarre de grelots à briser le nerf du tympan. Je montai dans un omnibus dépenaillé qui eût fait la joie du roi Dagobert, et, au milieu d’un tapage infernal où les grelots servaient d’accompagnement joyeux aux jurements du conducteur, aux claquements du fouet et au retentissement des roues qui rebondissaient sur le pavé avec un bruit de ferrailles, je m’acheminai à travers la ville jusqu’au Grand Hôtel de Paris I Gran Fonda de Paris).

La Fonda de Paris est située au centre de

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Madrid, à la Puerta del Sol, dans le quartier le plus élégant et le plus animé. Ouverte le i5 août 1864, elle était envahie le lendemain par une centaine de journalistes français, invités à l’inauguration du chemin de fer du Nord, cju’elle traita avec une tendresse qu’ils lui ont rendue en réclames. Quinze jours après, la fonda était célèbre à Paris, et depuis lors elle est devenue le rendez-vous de prédilection de nos compatriotes.

L’hôtel est vaste, et il a belle mine. Pour trouver une chambre à un seul ht, il fallut grimper au quatrième; mais je fus bien dédommagé de cette ascension par la large terrasse qui passait devant ma fenêtre, et du haut de laquelle on voit la ville entière se déployer sous ses pieds. Je descendis en hâte à la salle à manger, avalai une couple d’œufs et une côtelette, les deux mets les plus présentables de la cuisine espagnole (précisément parce qu’ils n’exigent pas de cuisine), les arrosai de quelques verres d’un vin jaune qui n’eût pas été mauvais, à ce qu’il me sembla, sans l’abominable senteur de peau de bouc dont il était imprégné, et je me précipitai vers la rue :

■ — Prenez votre manteau, monsieur, me cria le concierge de l’hôlel, — un ancien journaliste portugais c|ui a changé de commerce.

Je le regardai stupéfait.

— Ah! monsieur, reprit-il, on voit bien que vous êtes tout neuf en Espagne, sans quoi ma recommandation ne vous étonnerait pas. La bise du Guadarrama vous rendrait pulmonique, et vous expédierait en deux ou trois jours dans l’autre monde. Croyez-moi, monsieur, enveloppez-vous bien dans votre manteau, et ne négligez même pas de vous couvrir la bouche.

La précaution n’était pas superflue, en effet, comme je m’en aperçus aisément au bout de quelques minutes. Le climat de Madrid est terrible pour les poitrines délicates. D’une saison, d’un jour, d’une heure à l’autre, on y éprouve des alternatives incroyables. L’hiver y est rude, l’été cuisant, mais, au milieu des plus intolérables chaleurs, cet air pénétrant, qu’on ne sent pas toujours souffler, trouve moyen de s’insinuer jusqu’à vos poumons. Il m’est arrivé bien des fois, dans mes excursions, d’être en même temps rôti par le soleil et gelé par un petit vent glacial, qui me faisait prendre un bain complet de sueur froide. Ainsi m’a été expliqué ce manteau, plo}^é en bandoulière sur l’épaule gauche, c|ui est l’un des éléments, et le plus invariable, du costume national.

Je n’eus pas besoin de demander le chemin du Prado. Le flot des promeneurs, surtout des

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promeneuses, remontant la calle de Alcala avec un grand froufrou de conversations, de robes froissées et d’éventails déployés, m’indiqua aussitôt la direclion que je devais prendre. Les promeneurs étaient presque tous en costume parisien, mais toutes les dames, sauf peut-être quelques exceptions invisibles à l’œil nu, portaient la mantille, avec le voile de dentelle formant capuchon, et encadrant les masses de cette magnifique chevelure noire qui couronne la tête des Espagnoles d’un diadème bien autrement riche que les couronnes de clinquant et de carton de nos modistes françaises.

Je suivis lentement le flot, au milieu des glapissements aigus des crieurs de journaux, des vendeurs d’allumettes en cire et des aguadores qui constituent à Madrid les trois grandes catégories d’industriels de la rue.

Après dix minutes de cette marche à petits pas, j’arrivai au Prado. La fameuse promenade illustrée par Musset et les romantiques s’étend à droite et à gauche de la rue d’Alcala. Une foule énorme, mais tranquille et presque silencieuse, parcourait les larges allées, bordées de milliers de chaises où s’étalaient les toilettes les plus séduisantes, entre un double cordon de marchands d’eau installés avec leurs rangées de grands verres, leurs cantaros de terre blanche,

leurs comptoirs enluminés et décorés de boules de cuivre. La première impression fut toute en faveur du Prado; mais, hélas! il gagne beaucoup à être regardé le soir, « sous l’obscure clarté qui tombe des étoiles » et des becs de gaz, lorsque l’affluence de la société élégante, le roulement des voitures, les annonces des industriels ambulants jettent sur la nudité de cette maigre promenade un vernis de mouvement et de vie. Je l’ai revu le lendemain et les jours suivants en plein midi : qu’il était déchu! Des fantômes d’arbres, brûlés du soleil, jaunes et halés, versent à grand’peine un mince filet d’ombre sur un sol nivelé et battu. Pour peu qu’on les regarde de près, les huit fontaines monumentales élevées par les soins de Charles III ne perdent guère moins de leur première apparence que la promenade elle-même.

C’est le charme des soirées de Madrid dans la belle saison qui fait l’attrait principal du Prado. J’y restai jusqu’à près de onze heures du soir, allant dans toute l’étendue de la vaste promenade, revenant de préférence au Grand Salon, surtout à cette partie, .un peu plus ombreuse, à laquelle on a donné le nom de Paris, et qui est le rendez-vous de la belle compagnie; regardant passer pêle-mêle tous les rangs de la population confondus ; la femme du monde

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avec son éventail de soie et sa mantille de dentelle, le dandy habillé par un tailleur parisien, le bourgeois en paletot brun, le mozo avec sa corde enroulée autour de l’épaule, l’an^iero en chapeau andalous et en veste d’astracan, la faubourienne au foulard sale noué sous le menton, la gitana à la jupe voyante, et çà et là quelques débris d’un type aujourd’hui presque complètement disparu, de la manola au pied leste, à l’œil pétillant, chaussée de bas rouges, et la longue tresse de ses cheveux traversée par un énorme peigne d’écaille.

Dans les allées latérales, les petites filles dansaient en rond, jetant à l’écho des chansons auxquelles la fière sonorité de la langue espagnole prêtait un charme étrange, et tout près de là, un cirque remplissait les airs du fracas de son puissant orchestre, tandis que dans les rues environnantes retentissaient les grelots des mules lancées à toute volée.

En revenant à l’hôtel, j’entrai au café Suisse, l’un des principaux de Madrid, pour y savourer un verre de limonade à la glace. C’est une boisson délicieuse, une sorte de gelée, mi-solide, miliquide, et d’une saveur exquise, qui est propre à l’Espagne. On l’aspire à J’aide de longs chalumeaux en pâte légère {harquillos), c[ui s’imbibent de la généreuse liqueur en lui livrant

passage, et qu’on dévore ensuite quand ils en sont bien imprégnés. Le café était rempli de consommateurs muets, et le silence n’était troublé de temps à autre que par le bruit de deux mains frappées l’une contre l’autre pour appeler le garçon : telle est la mode des cafés de Madrid, mode en harmonie avec toutes les habitudes d’un peuple taciturne , pour qui semble avoir été fait le proverbe oriental : U La parole est d’argent, mais le silence est d’or.

Je dormis parfaitement, grâce à la précaution hygiénique prise par le propriétaire du Grand Hôtel de Paris, qui n’admet que des lits de fer dans ses chambres. Le lendemain, j’étais sur pied dès l’aube, et me remettais intrépidement en marche par les rues de la ville.

Madrid a peu de physionomie. Figurez-vous quelque chose comme le faubourg Montmartre ou la rue des Jeûneurs, avec des enseignes espagnoles aux magasins. L’article de Paris trône à toutes les devantures. Les éventails mêmes, — l’objet local par excellence, — y viennent en droite ligne de la rue Saint-Marlin. 11 m’a semblé que le commerce y était prescjue nul, et que les marchands se résignaient parfaitement à ce marasme des affaires. Vous les voyez fumant leur cigarette avec nonchalance dans leurs

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boutiques vides, ou bayant aux corneilles sur le seuil. Ça et là, je rencontre d’immenses pancartes blanches annonçant une gran liquidadon, toujours à l’instar de Paris. Le directeur de la Halle aux habits reconnaîtrait lui-même, à ce trait d’imitation intelligente, qu’il n’y a plus de Pyrénées. Mais les grandes liquidations semblent laisser le chaland parfaitement insensible.

La foule qui circule dans la rue n’a pas cet air affairé du piéton parisien, qui semble toujours courir, comme s’il était poursuivi par un sergent de ville, ou par un voleur; elle va doucement et lentement : on dirait qu’elle n’a rien autre chose à faire qu’à se promener. Les Espagnols sont un peuple sage, qui ne se crée pas de soucis inutiles et sait jouir tranquillement de la vie. La beauté du climat leur permet de réduire le confortable à sa plus plus simple ex-pression; leur sobriété extraordinaire les rend insensibles aux jouissances habituelles de la richesse : ayant peu de besoins, il leur suffit de peu d’efforts pour les contenter.

Je prends au hasard quelques rues à droite et à gauche. La carrera de San Geronimo, qui aboutit à la Puerta del Sol, et C[ui compte parmi les plus belles de Madrid, me conduit devant la maigre colonnade servant de vestibule au

palais des Cortès, que garde, au milieu d’un maigre square, une statue de Cervantes, dont l’artiste n’a pas osé faire un manchot. En revenant en arrière, je tombe sur une grande place entourée d’arcades, qui me paraît avoir un peu plus de caractère : c’est la Plaza May or, c[ui joue dans l’histoire du vieux Madrid le même rôle que la place de Grève dans l’histoire du vieux Paris. Là avaient lieu les auto-da-fé et les exécutions de tout genre, les fêtes publiques, les carrousels, les corridas; là aussi on jouait les pièces religieuses et nationales de Lope et de Calderon. La statue équestre de Philippe III décore le milieu de cette place, moins remarquable par son architecture que par ses souvenirs, et l’on voit sur une' des faces le vaste édifice de la Panaderia, avec son portique de granit, ses trois étages surchargés d’ornements bizarres, ses deux tours pyramidales; enfin le balcon historienne du haut duquel se promulguent les lois, et qui sert de tribune à la famille royale, quand l’Espagne n’est pas en révolution, pour les fêtes publiques données sur la Plaza Mayor.

J’entre, en passant, dans toutes les églises C[ue je rencontre. Pas une ne mérite les honneurs d’une description. Elles semblent jetées dans le même moule, et reproduisent à satiété

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ces ornements de mauvais goût, ces lourdes arabesques, ces immenses retables dorés, que nous avons déjà remarqués ailleurs. J’ai rarement vu une capitale aussi pauvre en monuments que Madrid. On en est réduit à signaler les portes, particulièrement celles d’Alcala et de Tolède, qui sont des espèces d’arcs de triomphe flanqués de colonnes et décorés de sculptures. Les véritables monuments de la ville, ce sont ses fontaines. Depuis que je ne sais plus quel canal lui amène à flots l’eau-que le Manzanarès, ce fantôme de fleuve, est impuissant à lui fournir, — et une eau exquise, savoureuse, qui se boit comme un nectar, — Madrid, dans l’exaltatioh de sa joie, a élevé des fontaines sur toutes ses places et dans toutes ses rues.

Malgré lachaleur torride, j’essayai de prolonger ma promenade jusque dans l’après-midi. L’air était enfeu, et le pave brûlant renvoyait les rayons du soleil comme une plaque rougie au four. Les rues étaient désertes, et du côté de l’ombre les gens du peuple faisaient la sieste, tranquillement étendus au travers des trottoirs. La police a le bon esprit de ne point tracasser ces dormeurs de la rue, qui se multiplient surtout aux approches de la nuit, et les passants prennent toutes les précautions possibles pour ne

point les écraser. Je ne tardai pas à m’apercevoir qu’il n’y a rien autre chose à faire à Madrid, pendant l’été, à deux heures de l’après-midi. Je ruisselais, comme si l’on m’eût trempé dans une fontaine; mes tempes battaient, et il me semblait à chaque instant que mon paletot allait prendre feu. J’allai me jeter sur mon lit, où un sommeil de plomb, troublé de rêves fiévreux, me tint écrasé jusc|u’au soir. Quand je me levai, je chancelais comme un homme ivre, et il me fallut plonger à plusieurs reprises ma figure dans une cuvette d’eau fraîche pour achever de rétablir mon équilibre matériel et moral.

En dehors de la promenade et des cafés, les soirées, à Madrid, n’offrent pas de grandes ressources aux voyageurs. Les théâtres y sont assez rares, et ils n’étaient pas tous ouverts au moment de mon séjour. Le Théâtre-Royal prenait ses vacances. La Plaza de Toros, veuve de ses exercices ordinaires, n’exhibait c[ue les danses de corde d’une dame c|ui se cjualifiait elle-même sur l’affiche ce rivale de l’illustre Blondin ». Je rêvais de me glisser â la Zarzuela, qui est rOpéra-Comique de Madrid, et de me mettre â la recherche du fandango et du boléro indR gènes ; m.ais le concierge m’apprit obligeamment que c’étaient lâ des marchandises d’exportation,

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comme le cuir de Cordoue, les lames de Tolède, et que les danseurs espagnols ne se trouvaient plus qu’à Paris.

Restaient le Cirque, pour lequel je ne me sentais pas d’attraits ; le Jardin de Price, qui est le Chàteau-Rouge de l’endroit; les Champs- Elysées, où l’on donnait justement ce soir une magnifique funcion, avec grand concert, tours de physique, illuminations, ballons, etc. ; enfin le théâtre Rossini, qui est le théâtre Italien de Madrid, et qui se trouve lui-même enclavé dans l’établissement des Champs-Elysées.

C’est â partir du soir que le mouvement des voitures, suspendu pendant presque tout le jour, sauf aux alentours des gares, reprend à Madrid. La ville a des voitures de place à un franc, mais pas d’autres omnibus que ceux des chemins de fer. Seulement, dès qu’arrive la nuit, des véhicules extraordinaires, du temps du roi Boabdil, viennent attendre aux portes des hôtels les voyageurs qui veulent se rendre au spectacle ou aux jardins publics. Nous nous empilâmes une douzaine dans une espèce de tapissière mal capitonnée et encore plus mal suspendue, et nous partîmes au galop, avec un grand bruit de ferrailles et de vitres en danse, vers les Campas Elyseos, situés tout au bout de la ville, par delà le Prado et la porte d’Alcala.

On paye d’abord l’entrée des Champs-Elysées. Une fois dans le jardin, on y trouve des industriels qui tiennent une véritable Bourse de billets. Le prix subit des variations considérables, suivant les demandes et la composition de l’affiche. Il faut marchander et se débattre comme une ménagère à la halle, sous peine d’être indignement volé. La salle est charmante, — simple et gaie comme pourrait l’être le théâtre d’une maison de campagne. Les spectateurs y sont assis au frais sur des chaises de j onc tressé ; on entre et on sort. suivant son bon plaisir. Les Champs-Elysées tiennent lieu de foyer, et, pendant les entr’actes, vous pouvez vous promener dans un beau jardin ou, assis devant un verre de limonade, contempler la foule qui passe, écouter le tintamarre du concert, regarder partir les fusées et les chandelles romaines.

C’est d’ailleurs de ce côté de la ville, c’està-dire aux alentours du Prado, que sont accumulés la plupart des divertissements, des curiosités, des spectacles et des promenades de Madrid. Il m’a fallu trois ou quatre jours de suite pour les voir en détail ; mais on me permettra, pour la commodité et la rapidité de la description, de les réunir en bloc.

Le musée, à lui seul, demanderait au moins une semaine de visites assidues. Je fais assez

bon marché du monument, malgré ses arcades, ses statues, ses bas-reliefs, et sa longue colonnade d’une certaine mine, précédée de jardinets qui ne sont point déplaisants. Mais, à l’intérieur, que de chefs-d’œuvre, que de perles rares ! Il y en a là de toutes les écoles : de l’école hollandaise, des Wouwermans, des Brauwer et des Van Ostade, un Rembrandt de qualité moyenne, et un Triomphe de la Mort, de Jérôme Bosch, d’un effet saisissant; de l’école flamande, huit Jordaëns hors ligne, les uns pleins de verve et de vigueur burlesques, les autres d’un caractère et d’une fierté de touche admirables; cinquante tableaux de Breughel de Velours, qui sont la fleur des pois de ce charmant artiste; soixante-deux de Rubens, c’est-à-dire le double du Louvre; des portraits et des peintures d’his-' toire où Van Dyck apparaît aussi beau qu’en Flandre, et des Teniers en si grand nombre, cju’on finit vraiment par s’en lasser. Les écoles allemande et française ne sont pas représentées très-richement; mais l’école italienne, dans toutes ses variétés, y montre une des plus admirables collections de chefs-d’œuvre des musées de l’Europe ; les Guide, les Guerchin, les Albane, les André del Sarte, les Sébastien del Piombo et, au-dessus d’eux, Corrége et Léonard de Vinci; au-dessus de tous, Raphaël, ont

là beaucoup de leurs plus belles toiles. L’école vénitienne tient le premier rang dans ces trésors de l’art italien, avec les vingt-cinq tableaux de Véronèse, les trente-cjuatre du Tintoret, et surtout les quarante-trois du Titien, la plupart de premier ordre, et dont l’éclatant coloris défie toute description.

Quant à l’école espagnole, je renonce à la passer en revue. 11 suffira de dire que ceux qui croient le mieux connaître Murillo ont encore beaucoup à apprendre sur son compte, s’ils ne l’ont pas vu à Madrid, et que là seulement il est possible d’apprécier Velasquez à sa juste valeur. Velasquez a été, pour moi comme pour bien d’autres, la grande révélation du musée madrilène. Jamais aucun tableau au monde, fùt-il de Rembrandt, ne m’a produit une impression plus saisissante que ses Buveurs et ses Filanclièr es : c est du réalisme, mais relevé dans la première composition par une exécution spirituelle et puissante, par une vie intense et je ne sais quel accent de personnalité robuste; dans la seconde, par des prodiges de lumière et de perspective qui donnent à cette chambre obscure, où des femmes du peuple s’occupent aux travaux de leur métier, l’éblouissement d’une vision des Mille et une Nuits.

Après Velasquez, nul artiste ne m’a plus in-

téressé, au musée de Madrid, que Goya, le dernier représentant de la peinture espagnole. Il n’est guère connu chez nous que par les fantastisques eaux-fortes où il a épanché la verve désordonnée de ses Caprices. Goya a peu laissé de tableaux achevés; mais ses furibondes ébauches témoignent du plus vigoureux tempérament, et, bien que le dessin en soit souvent incorrect, la couleur terne et noire, on n’y reconnaît pas moins la griffe du lion. Je ne sais rien de plus charmant que son portrait de Marie- Louise, femme de Charles IV, à cheval, en uniforme de colonel des gardes; rien de plus fougueux c[ue la Révolte de Madrid, rien de plus poignant que son Deux Mai,

Le 2 mai 1808 est une date fameuse en Espagne. Je n’ai pas à raconter ici cette révolte de Madrid, où le patriotisme espagnol s’emporta à d’abominables excès. Un des épisodes restés les plus vivants dans la mémoire du peuple, c’est celui de ces trois officiers d’artillerie qui, dans une lutte intrépide contre une colonne française, furent enveloppés par le nombre et massacrés jusqu’au dernier, avec les quelques hommes déterminés qui combattaient à côté d’eux. A la porte du musée, dans un enclos funèbre planté de cyprès, s’élève un obélisque à la gloire de ces héros morts pour la

patrie. Le tableau de Goya est un monument d’une éloquence bien autrement saisissante. L’artiste a choisi le moment où cette poignée de braves, cernés de toutes parts et acculés, sont mis en joue par les soldats français. En face des fusils se dresse, comme un spectre, un Espagnol en manches de chemise, la poitrine nue, les bras levés au ciel, et se jetant au-devant de la mort dans une exaltation farouche. Ses compagnons se serrent autour de lui en un groupe compact, varié par toutes les expressions de la fureur et du désespoir. Ce sont des gens du peuple, avec d’énormes mains calleuses et des têtes de bouledogues ; mais il semble c|u’à chacun d’eux le pinceau de Goya ait allumé une auréole au front. En regardant cet admirable et effrayant tableau, peint en dehors de toutes les traditions d’école, brossé furieusement avec un balai, et cpai ne ressemble à rien de connu, je sentais le frisson dont parle Job me passer à travers le corps, et ce le poil de ma chair se hérisser d’horreur. »

Pour achever de connaître Goya, il faut aller voir les spirituelles et vives escjuisses que possède de lui l’Académie de San Fernando, qui est l’école des beaux-arts de Madrid. Là aussi, d’ailleurs, au milieu d’une multitude de médiocrités, on trouvera des Rubens, des Quentin

MaiziSj des Ribera, d’admirables moines de Zurbaran, et de Murillo trois ou quatre chefsd’œuvre qui dépassent peut-être ceux même du musée — entre autres une Sainte Elisabeth soignant les teigneux, où le grotesque se marie au style le plus noble dans un ensemble d’une hardiesse et d’une vérité singulières, et où la pureté du dessin, la justesse des expressions, la profondeur du sentiment l’emportent encore sur la magie de la couleur.

Malheureusement la sculpture espagnole est loin d’atteindre à la même hauteur. Dans les promenades et sur les places publiques, au Prado, au Buen-Retiro, à la Plaza d’Oriente, espèce de grand square circulaire qui précède le Palais Royal, vous tomberez au milieu d’une population grimaçante de statues qui n’ont absolument rien d’artistique, presque rien d’humain. Ce n’est pas là qu’il faut étudier la sculpture espagnole : c’est dans les admirables boiseries des cathédrales, où Berruguète, un artiste universel, a déployé toutes les fantaisies de son génie abondant et bizarre. C’est au musée de Valladolid, où l’on a recueilli et groupé quelques-unes des meilleures productions de Juan de Juni, surtout de Hernandez, le plus excentric|ue et le plus curieux de tous ces curieux et excentriques artistes.

iTi

Le Buen-Retiro, que je viens dénommer, et qui touche presque au Prado, est l’une des plus charmantes promenades de Madrid, et on ne l’accusera pas d’avoir usurpé son nom, comme tant d’autres qui, malgré -les promesses de leur étiquette (Delidas, Virgen del Puerto, Florida), sont du plus maigre et quelquefois du plus triste aspect. On y monte, du côté de la porte d’Alcala, par un long sentier, et on y pénètre par la cour d’une espèce de caserne sale et délabrée, vestibule très-indigne de ce magnifique jardin. Une ample avenue, encadrée de haies épaisses et plantée de beaux tilleuls, conduit à un vaste étang, derrière lequel s’étend l’ex-parc réservé de la reine, avec ses perspectives variées et la profusion d’ornements, de lacs, de chaumières, de fontaines, de montagnes artificielles dont il est rempli.

Il ne manque guère au Buen-Retiro que deux choses : de la mousse et de l’herbe. Il paraît que le sol de la Péninsule est avare de ces produits naturels.

Je crois cju’on me dispensera aisément de décrire le musée d’artillerie et le cabinet topographique du Buen-Retiro. Malgré la recommandation des Guides, j’ai peu vu le premier et je n’ai pas vu du tout le second. Le pavillon rustique construit en rondins, et le chalet avec son étable

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garnie de chèvres empaillées, de troupeaux en pierre, d’automates qu’on met enjeu non sans un prodigieux tapage de roues, de poulies et de ressorts, sont des monuments du plus burlesque mauvais goût, .qui seraient tout au plus à leur place dans un jardin mécanique hollandais.

En revenant, je suis entré au jardin botanique et zoologique. Ah! le triste jardin ! comme il fait peu d’honneur à son directeur et à ses surveillants! Sauf quelques endroits assez beaux et presque soignés, c’est l’image même de la négligence et de l’abandon.

Cependant, de temps à autre, une inquiétude vague me traversait l’esprit. J’étais déjà depuis plusieurs jours à Madrid; j’avais parcouru la ville en tous sens, et je n’avais point encore aperçu le Manzanarès. Les mauvaises plaisanteries qui ont couru de tout temps sur ce malheureux fleuve me revenaient à la mémoire. Je me souvenais du mot de Cervantes, qui l’appelait « un ruisseau ambitieux aspirant au rôle de rivière »; de Tirso de Molina, prétendant cju’il n’avait de cours qu’en hiver, à l’exemple de la faculté de Salamanque; d’Alexandre Dumas fils, qui, après avoir bu la moitié d’un verre d’eau au théâtre de Madrid, tendit le reste à son compagnon en lui disant :

cc Portez-le au Manzanarès ; ça lui fera plaisir » ; de cet ambassadeur qui préférait le Manzanarès à tous les autres fleuves, parce qu’il était navigable en voiture et à cheval. J’avais lu dans la légende de Don Juan que ce roi des séducteurs avait un soir allumé son cigare à celui du diable cpii se promenait sur l’autre rive, et dans le Guide-- Joanne^ ce viatique des voyageurs, qu’on accusait la municipalité de Madrid d’avoir vendu la rivière pour payer les ponts. Fallait-il croire que, jaloux de justifier sa réputation, le Manzanarès avait fini par disparaître complètement, pompé jusqu’à la dernière goutte par le soleil brûlant qui me dévorait? Le portier de l’hôtel, interrogé, me rassura; il m’apprit que le Manzanarès coulait tout à fait à J’autre extrémité de la ville, par delà les dernières portes, dans les parages lointains des embarcadères. Mais je ne pouvais quitter Madrid sans l’avoir vu. Je pris bravement une Amiture, et je donnai l’adresse au cocher, c[ui la reçut avec une gravité parfaite.

Vingt minutes après, la voiture s’arrêtait sur le pont de Ségovie, — un pont de neuf arches, s’il vous plaît! Soit flatterie, soit condescendance, les édiles de Madrid ont fait galamment les choses. La lorgnette en main, je regardai longuement. Au premier abord, je ne distin-

guai qu’un lit très-large et très-ensablé; mais d’eau, pas un atome. Néanmoins, à force de persévérance, et en suivant les indications du cocher, qui, du manche de son fouet, dirigeait mes recherches, je finis par découvrir très-nettement une flaque d’eau, puis un mince filet coulant entre deux pierres. Au signe d’interrogation que je lui fis : Si, senor, répondit le cocher, majestaeux comme un grand d’Espagne.

C’était bien, en effet, le Manzanarès. Je descendis sur la rive et la longeai patiemment, en lorgnant toujours. Au bout de cinq cents pas, j’arrivai aune cabane, grande à peu près comme la chambre à coucher d’un appartement parisien. Sans songer, je poussai la porte. Un Ibérien en manches de chemise, qui fumait sa cigarette à l’intérieur, m’accueillit d’un air encourageant. J’étais dans un des établissements de baias froids du Manzanarès!

Figurez-vous une petite salle à peine éclairée,' mystérieuse et calme comme un réduit, avec un carré d’eau limpide, des nattes sur le plancher et deux ou trois cabinets dans un coin. Cette pénurie de cabinets ne s’explique pas seulement par la pénurie du Mazanarès et par celle des clients, qui en est la suite, mais par l’usage tout patriarcal de se baigner sans costume.

Le propriétaire de l’établissement vit quej’laé-

sitais, et il devina assurément la cause de mon indécision, car, se levant sans mot dire, il retroussa la manche de sa chemise du poignet à l’épaule, et plongea son bras tout entier, — tout entier! — dans la rivière, en me jetant un coup d’œil de triomphe. Après cette épreuve concluante, je ne pouvais plus reculer. Je me passai donc l’orgie d’un bain dans le Manzanarès, avec de l’eau jusqu’aux genoux. En m’accroupissant, j’en avais jusqu’à la ceinture. J’ai acquis le droit de dire c{ue le Manzanarès a été calomnié. Puisse l’histoire enregistrer cette réhabilitation !

Ce fut pendant que je me livrais aux charmes d’une ablution si inespérée que la pensée de mon ami, éloignée jusque-là par la curiosité et l’agitation des premiers jours, vint me traverser le cœur comme un remords. Que devenait-il, tandis que je m’abandonnais ainsi aux délices de Capoue? Peut-être m’attendait-il tout botté et prêt à partir, maudissant mon retard, et tremblant pour sa place et pour son feuilleton. Peut-être, car l’imagination va vite et loin, se mourait-il dans la solitude glaciale de sa chambre d’auberge ! Et moi, ingrat ami, je prenais un bain dans le Manzanarès! Le rouge de la confusion me monta tellement au visage, à la pensée de cette trahison des devoirs les plus saints, que le propriétaire de l’établis-

sement eut un moment la pensée inouïe que j’allais me noyer. Je pris à peine le temps de me rhabiller, je courus à l’hôtel comme une flèche, et là, avec la collaboration du fidèle portier, qui continuait à me témoigner les sentiments les plus confraternels, je rédigeai la dépêche télégraphique suivante :

Propriétaire de Fonda Raffaëlla, Burgos.

— Qu’est devenu voyageur français, malade, du numéro 8? Lui m’attendre. J’arrive. Réponse bureau restant, Escurial, »

La dépêche partie, je bouclai ma valise, et j’allai faire un dernier tour sur la Puerta del Sol et par les rues circonvoisines. A force de recherches chez les marchands d’éventails, qui fourmillent dans la calle de la Montera, je finis par en découvrir un (je parle de l’éventail et non du marchand) sur lequel était représentée une superbe corrida. J’y joignis une paire de jarretières rouges dont chacune portait un vers de Quevedo. J’ai appris depuis que ces deux objets sortaient des fabriques de Bayonne.

Mais à la devanture d’une librairie voisine de l’hôtel, j’aperçus le Tour du Monde. J’entrai et me mis à parcourir les volumes, d’abord du bout de l’ongle et du coin de l’œil, puis avec une curiosité qui alla bientôt jusqu’à la passron. J’étais tombé sur la série du Voyage en Espagne,

illustré par Gustave Doré. Le libraire étaii un compatriote ; gagné d’ailleurs par l’achat d’un livre de trois francs, il me laissa faire, et je pus emplir et rassasier à l’aise mes deux yeux de cette merveilleuse illustration et y achever mon vo3mge sans dépasser Madrid. Grâce à ce crayon étincelant c|ui a saisi l’Espagne sur le vif en toute sa vérité pittoresque, dans ses splendeurs et dans ses misères, avec une verve, un 6îv’o, un diable au corps vraiment prodigieux, j’ai pénétré en une heure plus avant dans la connaissance du pa^^s c{ue je ne l’avais fait jusqu’alors en une dizaine de jours. Avec lui j’ai vu Tolède, les brunes sehoras de Grenade ou de Cadix à leurs balcons, l’Alhambra, le Généralité, la mosquée de Cordoue, la cathédrale et l’Alcazar de Séville.

L’Espagne était vraiment la terre promise du crayon de Doré. Que de sites farouches dans ses sierras; que de paysages superbes, empreints d’une grandeur sauvage et marcjués d’un cachet presque fantastique; que de types originaux, de faces bronzées et basanées, truculentes et rébarbatives; que de costumes séduisants, de pompons, de broderies, de rubans, de panaches, de grelots, de haillons et de paillons elle fournissait à ce crayon magique ! Aussi s’en est-il donné à cœur joie. Jamais dessinateur ne fut à

l4o LES VACANCES d’uN JOURNALISTE.

pareille fête et ne le montra mieux. C’est une véritable orgie pittoresque; c’est une ripaille de types plus colorés les uns que les autres. On est étourdi par le claquement des castagnettes, par le mouvement vertigineux du boléro, du fandango, des séguidillas et de la jota. Mulets et muletiers, zagals et majorais, diligences de l’époque du roi Vamba, juges et plaideurs du tem.ps d'Al-Hakem, toutes les physionomies des diverses provinces, depuis le pays basque jusqu’à l’Andalousie, serenos, colporteurs, aguadores, portefaix, toreros, guitarreros, contrebandiers , manolas , paysans, mendiants, musiciens nomades, gitanos et que sais-je encore ? défilent avec une abondance et une variété prodigieuses dans cette inépuisable galerie. L’illustration de M. Doré présente je ne sais quoi de ronflant, d’emphatique et de capitanesque, comme l’Espagne elle-même ; elle a le jarret tendu, la taille cambrée et le poing sur la hanche, à la façon des danseuses andalouses que son alerte crayon a si vivement croquées.

A côté de cette partie picaresque, il n’a eu garde d’oublier les côtés plus nobles et plus élevés. Il est visible, néanmoins, qu’il a une prédilection toute spéciale pour les physionomies et les scènes populaires. C’est surtout la

rue, le cabaret, la posada, le cirque, la grande route qui l’ont séduit. Quelques-uns trouveront qu’il a pris l’Espagne trop en dehors, lui reprocheront un excès de fouillis, un penchant prononcé à la charge^ trop de mendiants, de bohémiens, de trognes et de guenilles. Mais nul ne pourra contester la couleur, la vie et le mouvement si abondamment prodigués dans ces pages. Il m’a donné à la fois Tardent regret et la consolation de ne pouvoir aller plus loin.

A trois heures de Taprès-midi, je quittais Madrid, et avant quatre heures et demie le train me déposait à la station de TEscurial.

Î/Esciirial. — Valladolid. — La cuisine espagnole.

Le buffet de l’Escurial est tenu par un Suisse qui parle français, sinon comme un Parisien, du moins beaucoup mieux qu’un Savoyard. Je lui confiai mon sac de nuit, avec une promesse de revenir dîner dans son établissement, et je m’acheminai vers le palais.

La petite ville de l’Escurial se divise en deux parties, ou plutôt il y a deux Escurial : l’un, situé à gauche de la voie ferrée, en venant de Madrid, dans un fond marécageux et insalubre; l’autre à droite, sur la hauteur. C’est dans ce dernier que se trouve le palais. Pour y arriver, il faut monter pendant près d’une demi-heure, à travers des bois maigres, sur un sol aride, où l’on croit rudement sentir à chaque pas ces scories de fer qui ont donné leur nom au village.

DE PARIS A MADRID. i/l3

J’ai déjà dit l’aspect de l’Escurial, tel qu’il m’était apparu pour la première fois quand je me rendais à Madrid. Je ne recommencerai pas. Il gagne plus, d’ailleurs, à être embrassé de loin, dans sa masse et dans son ensemble, qu’examiné en détail et morceau par morceau. Il en est de la description de l’Escurial comme de celle des combats de taureaux : c’est l’A B C de tout voyage en Espagne ; c’est un lieu commun dont il est devenu à peu près impossible de renouveler l’intérêt. J’ai pris des notes en conscience et pendant une grande heure. Mais en y jetant aujourd’hui un coup d’œil, je les trouve parfaitement inutiles, et je les sacrifie sans regret. Ceux qui désirent connaître à fond cette création de Philippe II ont tant de moyens de se satisfaire, qu’ils ne pourront m’en vouloir, et je suis bien assuré Cju’ils me pardonneront aisément de ne leur en point donner une description méthodic{ue et détaillée.

Si, au premier abord, abstraction faite du dôme et des tours, l’Escurial, avec ses grands murs nus et ses cjuatre rangées d’étroites fenêtres alignées, offre au regard l’architecture maussade et monotone d’un quartier de cavalerie, lorsqu’on pénètre dans -ses immenses couloirs sonores, entrecoupés par de petites cours, il fait penser aux Invalides. C’est en

TÆS VACANCES d’uN JOURNALISTE.

entrant dans la chapelle ; en montant les vastes escaliers que Luca Giordano a décorés à profusion de fresques éblouissantes, pour s’acheminer vers la tribune, ou plutôt le chœur supérieur, si curieux par les peintures de sa coupole, par son pupitre gigantesque, surmonté d’une chapelle et d’une statue delà Vierge, par ses missels en parchemin massifs, d’un format qui dépasse l’in-folio actuel, avec leurs notes de plusieurs pouces de haut, avec leurs reliures compactes, leurs angles de cuivre et leurs énormes ferrures; c’est aussi en parcourant les appartements du palais que le voyageur, à l’écrasante magnificence des détails, à la richesse grandiose ou à la gravité religieuse et sévère de l’ornementation, reconnaît enfin l’Esc urial.

J’ai vu la chambre tapissée de faïence, et ne prenant jour que sur la chapelle, où Philippe II passa les dernières années de sa vie; j’ai vu aussi, dans les boiseries du chœur supérieur, la porte par où il entrait aux offices, et le lourd fauteuil de chêne où il s’asseyait. Mais l’ombre du fils de Charles-Quint ne m’est point apparue. Je n’ai senti le besoin de composer aucun monologue en vers alexandrins; je n’ai senti que le besoin de prendre l’air. Or, justement un des gardiens, en me guidant à travers les couloirs, décorés de vieux tableaux représentant

les divers épisodes de la bataille de Saint-Quentin, m’avait ouvert une fenêtre d’où le regard plonge sur un beau jardin, que le contraste de tant de granit fait paraître plus beau encore. En sortant de l’édifice, je m’acheminai vers les parterres qui font le tour de l’Escurial, croj^ant retrouver cet Eden; mais il s’en fallait de beaucoup, on va le voir : il était sans doute caché au milieu des bâtiments, dans un centre inaccessible aux profanes.

En descendant à droite, on rencontre d’abord un grand bassin carré, qu’entourent des galeries couvertes et découvertes, servant de promenades. De l’une de ces galeries on monte par un large escalier au jardin-terrasse qui longe tout ce côté du palais. Figurez-vous un jardin où il n’entre absolument pas autre chose que du buis. Ce buis, d’ailleurs d’une végétation très-riche et d’un ton magnifique, est arrangé en larges haies, flanquées aux angles de hautes et vigoureuses touffes qui sont taillées en arbustes; il dessine des figures géométriques, des losanges, des carrés, des cercles, des triangles, formant une multitude de petits parterres c{ui se répètent indéhniment dans le même ordre et se groupent quatre à quatre autour du même jet d’eau maigre et triste. C’est l’idéal de la monotonie symétrique.

\ LES VACANCES d’uN JOURNALISTE.

J’ouvr^ au hasard une petite porte pratiquée dans un mur du fond, et j’aperçois un autre jardin, absolument semblable au premier, qu’il continue par derrière le palais. Une douzaine de moines coiffés de barrettes et graves comme des fantômes sont occupés à tourner en rond en disant leur chapelet : ce sont les hyéronymites attachés au couvent, f^as un ne lève les yeux. Je ferme précipitamment la porte et je m’enfuis.

Que des moines se promènent dans un jardin pareil, je le comprends : il est fait pour eux, de même cjue pour l’Escurial ; il porte pour ainsi dire la livrée monastique, comme il porte le cachet du palais et celui de son fondateur. Mais, au tomber du jour, je n’ai pas vu sans étonnement la population féminine et enfantine de la petite ville affluer dans cette promenade. Pendant une minute, oubliant le château et les parterres plantés de buis, je me crus aux Champs- Elysées. Comment peut-on hanter assidûment le jardin de l’Escurial sans périr d’ennui !

La nuit était tout à fait venue, et le vent qui soufflait des hauteurs voisines devenait si vif, que je grelottais sous mon manteau. Je repris le chemin de la station, très-refroidi d’esprit et de corps. Heureusement, la descente me réservait un brin de consolation. Je rencontrai

en route un chariot que traînaient deux bœufs gigantesques, coiffés de chapeaux de paille et la tête flanquée d’énormes cocardes ; aux quatre angles du chariot se tenaient debout quatre superbes Espagnols, le sombrero jeté de la façon la plus crâne sur le foulard c|ui recouvrait leurs cheveux noirs, et les reins ceints de la large ceinture rouge d’où l’un d’eux venait de retirer, pour couper son pain, cette terrible navaja Cjui sert à beaucoup d’autres usages, parfois moins innocents. J’avais à peine dépassé ce groupe, dont Velasquez eût fait un tableau, et j’allais arriver à la gare, quand je vis venir à moi, majestueux comme un prince, un gamin de trois pieds de haut, coiffé d’un immense chapeau à larges bords sous lequel il disparaissait, et couvert d’habits splendidement rapiécés, qui avaient pris au soleil la couleur de l’amadou. A la douteuse clarté de la lune, ce moutard avait l’air d’un gnome échappé d'une eau-forte de Goya. Tandis que je m’arrêtais pour le contempler à l’aise, il s’arrêta aussi, et se mit à tourner lentement autour de moi, comme autour d’une bête curieuse. La gravité solennelle avec lacjuelle il procédait à son examen me fit partir d’un éclat de rire c|ui le laissa parfaitement impassible. Je lui tendis un cuartOj qu’il prit sans mot dire et sans

.ES VACANCES d’uN JOURNALISTE.

bouger d’une semelle, et je continuai ma route, poursuivi par la vision de ce chapeau fantastique, qui m’est apparu bien des fois dans mes rêves.

En arrivant à la gare, mon premier soin fut de passer au bureau des dépêches télégraphiques. L’employé me remit celle que j’attendais. Elle était conçue en ces termes :

cc Voyageur français du numéro 8, seulement indigestion. Parti même soir pour Erance. »

— Ah! le gredin! m’écriai-je. Et moi qui m’incjuiétais de lui ! Moi qui, pour ne pas l’abandonner, ai renoncé à Tolède et à Cor.doue, à Grenade et à Séville! Moi qui ai interrompu un bain dans le Manzanarès pour le revoir plus vite! Ah! le sournois! Malade d’indigestion, — en Espagne!... Amitié, tu n’es qu’un nom!

Je balançai un moment si je ne reviendrais point sur mes pas. L’amour du pays natal et la terreur de la cuisine espagnole l’emportèrent. Non cju’elle m’eût donné jusqu’alors aucune indigestion, bien au contraire, — et je soupçonne même, entre nous, l’hoteher de la Raffaëlla d’avoir obéi, dans cette assertion hasardeuse, à un mouvement d’innocente fatuité.

En attendant, mon estomac sonnait énergiquement l’heure du festin. J’avais laissé derrière moi le vent glacial du Guadarrama ; la

soirée était admirable. Je fis dresser la table sur le quai, malgré les avertissements sinistres de •la maîtresse du buffet :

— Prenez garde, monsieur, me dit-elle, vous êtes dans un trou à fièvre. L’Escurial cVen bas y situé à vingt pas d’ici, de l’autre côté de la voie, est plein de marécages qui nous envoient des miasmes pestilentiels. Personne n’y échappe. Voyez dans quel état ils m’ont mise.

La pauvre femme, maigre et jaune, enveloppée du haut en bas dans un châle, tremblait la

fièvre à faire peur. Je persistai néanmoins. L'air était si doux et semblait si pur! Puis la salle commune débordait de consommateurs bruyants, d’une propreté douteuse, dont la société ne m’inspirait qu’un médiocre attrait.

On me servit une collation à la suisse, presque à la française. Le buffet de l’Escurial est un des endroits où j’ai le plus suffisamment dîné : je parle de l’Espagne, bien entendu. J’en étais au dessert, quand j’entendis dans le voisinage le bruit d’une chanson joyeuse qui se rapprochait par degrés. Je me redressai vivement, n’en pouvant croire mes oreilles. La voix se rapprochait toujours; elle n’était plus qu’à dix pas. Au tournant de la gare, elle entonna le refrain :

Rien n’est sacré pour un sapeur!

LES vacances d’un JOURNALISTE.

Ombre de Philippe II, je ne m’étaispas trompé!

En ce moment, je l’avoue, ce refrain, que je m’abstiens de qualifier, me charma plus que n’eût pu le faire un chant des Infants de Lara. Je me levai précipitamment, et courus à un petit homme en paletot-sac qui débouchait sur la voie :

— Un compatriote! m’écriai-je.

— Bah! fit-il sans émotion et en me donnant la main comme s’il m’eût quitté de la veille. Enchanté de la rencontre! Oui, un compatriote : il n’en manque pas ici, et si vous désirez en voir, vous allez être servi à souhait. Tenez, tenez, en voilà des compatriotes!

En effet, une minute après, j’étais entouré d’une douzaine de Parisiens, de Gascons, de Provençaux, qui se dirigeaient en corps vers le buffet. C’était l’heure du dîner. Le service du chemin de fer et les travaux d’une importante raffinerie de sucre, construite récemment dans le voisinage par un entrepreneur de notre pays, ont attiré à l’Escurial un grand nombre de Français. On fit vite connaissance. Le dîner fut expédié en moins d’un quart d’heure, et bientôt un punch colossal flamba sur ma table, en guise de drapeau de ralliement. On but, on trinqua, on causa parisien; le loustic de l’assemblée fit des calembours, sans respect pour

la grande ombre voisine et le dernier venu poussa le cynisme, ou la naïveté, jusqu’à me demander, à deux pas du palais de l’Escurial, des nouvelles de mademoiselle Thérésa ; il faut bien pardonner quelque chose à des exilés du boulevard.

Je venais de me retremper un moment dans un petit courant français et de reprendre pied, comme on dit. Je me sentais capable maintenant d’affronter un jour encore de cuisine espagnole. C’est pourquoi, au lieu de courir directement à la frontière, je pris un billet pour Valladolid.

J’arrivai de grand matin dans l’ancienne capitale de l’Espagne. Comme toutes les villes du pays et du monde, Valladolid a une funda de Paris; mais j’en étais à ma dernière station, la rencontre de mes compatriotes avait ravivé mon courage, et, avant de repasser la frontière, je voulais me saturer une dernière fois de couleur locale. J’avais vu des fundas par douzaines ; j’étais entré dans une de ces posadas fréquentées par les muletiers et les jnozos, et je m’étais assis sur l’escabeau qui sert de siège au client de passage, pour boire, sur une petite table pas plus haute que le genou, l’inévitahle holaous, c’est-à-dire le grand verre d eau, sucrée à l’aide d’un biscuit caraméleux, c{ui est la boisson populaire en Espagne.

i52 les vacances d’un journaliste.

— Il ne vou^ reste plus, m’avait dit un de mes compagnons de l’Escurial, qu’à connaître la casa de huespedes, c’est-à-dire quelque chose comme la maison meublée, la pension bourgeoise en Espagne.

Je me fis donc conduire à la casa de huespedes dont mon compatriote m’avait donné l’adresse. — On dit aussi casa de pupillos. — Une servante expansive et loquace vint à ma rencontre, me prit ma valise des mains et se mit à marcher devant moi, en me prodiguant les interrogations et les explications, sans se préoccuper de mes signes de tête négatifs et de mes No entiendo répétés. L’escalier, d’une largeur immense et défoncé à chaque marche, conduisait à un premier étage où, dans un couloir sombre, donnaient cinq ou six vastes portes. La moza souleva le loquet d’une de ces portes, dépourvue de toute espèce de serrure, et m’introduisit dans une grande chambre carrelée, que meublaient un lit enfer aux matelas relevés, trois chaises, un canapé en paille et une petite table. Pas l’ombre de cheminée. Je parvins à faire comprendre que je souhaitais de l’eau; on m’apporta une cuvette et une cruche en faïence bleue, historiée de dessins hasardeux, où le général Tom Pouce eût pu prendre un bain com-

Cet avant-goût me parut des plus satisfaisants, et me mit en excellentes dispositions pour apprécier le charme particulier de la ville de Valladolid.

Je dois toutefois confesser franchement cjue la première, et même la seconde impression, ne furent pas des plus favorables à l’ancienne capitale. La tristesse et la saleté, tels sont les deux aspects qui m’ont le plus frappé d’abord dans Valladolid. C’était jour de marché, et cette circonstance n’était pas de nature à détruire l’impression fâcheuse du premier coup d’œil. Elle ajoutait beaucoup à la malpropreté de la ville, sans rien ajouter à son pittoresque, — ou du moins ce pittoresque avait une physionomie des moins attrayantes. La place du Marché, la plaza Mayor et les rues avoisinantes étaient remplies jusque sous leurs arcades, — car il y a beaucoup d’arcades et de colonnades à Valladolid, sans c[ue la ville en soit plus majestueuse pour cela, — de monceaux de matières animales et végétales d’où s’exhalait une forte, senteur, compliquée par les odeurs mixtes des mulets et des muletiers, des marchandes et des acheteuses.

Valladolid est une ville aussi étendue que Madrid, mais, sauf au centre, déserte, presque vide, coupée de grands espaces vagues et de vastes promenades. Par bonheur, elle a con-

î54 I.ES VACANCES d’üN JOURNALISTE.

servé des monuments très-curieux, que l’artiste et l’historien regardent avec un égal intérêt. Au détour d’une longue rue triste et mal bâtie, où passent à peine quelques rares piétons, maussades et ennuyés, vous tombez brusquement vis-à-vis d'une façade qui vous éblouit par Téclatante profusion de ses sculptures, de ses arabesques, de son ornementation. Lorsque les Espagnols se mettent à décorer quelque chose, ils y déploient toute l’intempérante vivacité de leur imagination méridionale, et notre art du Nord, avec son goût plus sévère et plus pur, paraît bien froid, bien terne et bien nu à côté du leur.

Je ne dis point cela pour les édifices modernes, et notamment pour Tex-palais royal, agrandi par Philippe ill, et qu’on avait restauré pour le mettre à la disposition de l’infant don François de Paule. Rien de moins imposant que la physionomie de ce bâtiment rectangulaire, de dimensions très-modestes et d’une simplicité architecturale poussée à ses dernières limites. Lorsqu’on a dépassé le seuil, son large escalier, sa belle cour surtout, s’appuyant sur une colonnade qui forme galerie, et décorée, au point d’appui de chaque colonne, de bustes en demi-relief encadrés dans des médaillons où Berruguète a mis l’accent et

l’originalité ordinaires de son talent, rachètent la pauvreté de son extérieur. Mais, en somme, ce n’est guère là qu’une préfecture de première classe. Le dédommagement n’est pas loin. Retournez-vous en sortant : vous êtes vis-à-vis le portail de l’ancien couvent dominicain de San- Pablo.

Je n’ai pas souvenir d’avoir jamais vu nulle part une aussi écrasante prodigalité de sculpture accumulée sur un si petit espace. La façade, qui n’est pas très-large, disparaît littéralement tout entière, depuis le pied jusqu’au faîte, sous une multitude inouïe d’ornements dont l’ensemble est du mauvais goût le plus étrange et, il faut bien l’avouer, le plus séduisant. Ce cju’il 3^ a là d’arceaux, de rosaces, de clochetons, de colonnettes, de dais et de piédestaux minutieusement ouvragés, d’armoiries sculptées, de bas-reliefs et de statues, de groupes et de compositions fourmillantes, on ne pourrait le dire sans une énumération gigantesque à la façon d’Homère ou de Victor Hugo.

En tournant autour de San-Pablo et des maisons dont l’église est flanquée, on arrive, après avoir à peine parcouru trente ou cjuarante pas, au collège de San-Gregorio, fondé un peu avant la fin du xv° siècle. Là, autre merveille non moins curieuse que la première. La

ILES VACANCES d’uN JOURNALISTE.

façade gothique de San-Gregorio ne le cède nullement à sa voisine pour la profusion et la bizarrerie des ornements. Le symbolisme y fleurit à outrance, et l’imagination fougueuse des artistes s’y est donné pleine carrière. Seulement ce portail est dans un état déplorable : un grand nombre de figures ont été mutilées par le temps ou par les hommes, et le tout semble presque sur le point de tomber en ruine. En franchissant ce portail, on arrive à un petit cloître merveilleux, où est installée je ne sais plus cjuelle administration publique.

Sur la place de San-Pablo, on montre la maison célèbre par la naissance de Philippe II. La fenêtre de la chambre où il vint au monde existe encore telle qu’elle était à cette époque, avec son balcon intérieur, à l’angle écbancré de cette maison. J’ai vu aussi l’ancien tribunal de l’incjuisition, un édifice sombre, dont la façade a bien la physionomie de l’emploi, et j’ai recherché sur la plaza Mayor la trace du fameux auto-da-fé de i55(j. Les souvenirs de ce genre abondent à Valladolid.

Je ne veux rien dire de la cathédrale, dont il paraît qu’on avait rêvé de faire une rivale à, Saint-Pierre de Rome. Ambition malheureuse et stérile! Il est vrai que ce monument n’a point été terminé. Il devait avoir quatre tours, et

il n’en a jamais eu qu’une; encore s’est-elle écroulée en 1841.

Les églises de Valladolid n’oürent par ellesmêmes qu’un intérêt médiocre ; mais ce qu’il y faut voir, ce sont les boiseries des chœurs et les stalles, travaillées par le ciseau d’admirables artistes; les opulents retables, les statues reli- .gieuses, exécutées dans ce style expressif et passionné dont Valladolid offre les plus curieux échantillons. L’église de la Cruz, surtout, est intéressante à ce point de vue. Impossible de n’y être pas arpêté au passage par deux ou trois groupes en bois, d’une vie et d’une réalité singulières, cjui surmontent cjuelques autels latéreux. Une Entrée du Christ à Jérusalem^ sur l’autel de gauche, près de la porte d’entrée, attira d’abord mon attention, qu’excita bientôt d’une manière beaucoup plus vive une Descente de croix, composée de sept personnages de grandeur naturelle. Le groupe est colorié tout entier comme une toile ;la largeur et la fougue du ciseau s’y allient à la précision la plus minutieuse. Pour achever l’incroyable illusion que cette œuvre produit sur les yeux, on a poussé le scrupule jusqu’à mettre des linges et des étoffes véritables dans les mains des saintes femmes; les Juifs de Y Entrée à J érusaleni déploient également de vrais tapis sous les pas du

î58 LES VACANCES d’uN JOURNALISTE.

Sauveur. De la réunion de tous ces moyens, devant lesquels un académicien se voilerait les yeux, il résulte un effet saisissant dont rien, dans la sculpture ordinaire, ne peut donner une idée.

Ces groupes sont de Hernandez, un grand sculpteur espagnol, que la plupart de mes lecteurs ne connaissent peut-être même pas de nom. En passant de l’église de la Cruz au muséede Valladolid, on se familiarisera de plus en plus avec cet étrange artiste, qu’il faut voir dans son cadre et dans son pays, et qui révolterait comme un barbare, si on l’abordait avec une imagination entièrement remplie des souvenirs de l’art grec. Il y a là surtout une douzaine de figures, détachées d’une vaste scène de la Passion, qui étonnent le regard par la hardiesse vigoureuse de leur réalisme, par une originalité et une verve extraordinaires. L’audace du talent de Hernandez s’est donné pleine carrière dans quelques personnages familiers qui représentent l’élément comique de ce grand drame conçu à la façon des autos sacramentales de Calderon. Les Juifs c|ui frappent le Christ, ceux qui le raillent en le montrant du doigt, sont campés d’une façon magistrale; ils se tordent et se renversent dans des attitudes d’une vérité surprenante. A travers leurs gestes bouffons et sous leur expression trivialement

énergique éclate, avec une sorte de féroce exubérance, cette veine grotesque qur se mêle de si près aux principales manifestations de Fart en Espagne.

Je ne veux pas dresser le catalogue du musée de Valladôlid. On y verra principalement, dans l'école nationale, des tableaux de Zurbaran et de Ribera; dans les écoles étrangères, des toiles très-authentiques et très-belles de Rubens, qui a semé ses chefs- d’oeuvre partout. Comme réunion de tableaux, ce n’est là cju’un musée de troisième ordre, tout au plus; mais comme réunion d’objets artistiques de toute nature, surtout comme expression de Fart indigène, je n’en connais guères de plus intéressant. Outre Hernandez, vous y étudierez Berruguète, génie non moins étrange, non moins national, non moins exubérant que lui, et Juan de Juni, talent éclectique, qu’on peut considérer comme un initiateur discret et modéré, comme une sorte d’intermédiaire entre la sculpture classique et la sculpture espagnole. Les bronzes du Milanais Pompeio Leoni, les statues du Portugais Pereida, qui a su donner à ses têtes de saints une expression si profondément mystique, et celles de Becerra, Fun des plus illustres héritiers de Berruguète, complètent les richesses spéciales de ce musée.

TÆS VACANCES d’uN JOURNALISTE.

La prodigieuse fécondité de Berruguète avait peuplé toutes , les églises et tous les couvents d’Espagne de ses productions. Les stalles et les sculptures sur bois peint de cet élève de Michel- Ange sont innombrables d’un bout à Tautre de la Péninsule. Beaucoup figurent aujourd’hui au musée de Valladolid, grâce aux deux ou trois révolutions récentes où l’Espagne, commençant enfin à se mettre au pas de l’Europe libérale, s’est civilisée jusqu’à fermer un grand nombre de cloîtres.

Le jour baissait lorsque je rentrai à la casa. Je n’avais pris, dans la matinée, que l’inévitable omelette et quelques fruits, et je mourais de faim. Je trouvai la table dressée dans le patio, c’est-à-dire dans la cour intérieure, métamorphosée en salle à manger. Ces patios abondent à Valladolid, comme dans toutes les vieilles villes espagnoles ; souvent ils sont entourés d’arcades, que surmontent des galeries à balcons décorés d ’ornements et d’arabesques qui les font ressembler plus ou moins aux cloîtres de nos églises gothiques. Mais lepaü’o de ma casa n’avait, j’aime à le croire, aucune prétention architecturale. Il ressemblait tout simplement à une grange découverte, dont on eût remplacé le toit par une vaste toile, c|ui à force d’avoir été rapiécée, ne formait plus cju’une seule série

continue de lambeaux multicolores. Une demidouzaine de poules picoraient familièrement les miettes du repas sur le sol inégal, et dans un coin s’ouvrait un puits à système antédiluvien, où une Galicienne jaune comme une orange — les Galiciens sont les Auvergnats de l’Espagne, — lavait négligemment la vaisselle, pendant que deux convives en retard achevaient de dîner.

On me servit une soupe à l’ail et au safran, dont j’eus grand’peine à avaler la première cuillerée. Une seconde tentative n’obtint pas plus de succès que la première, et j’éloignai majestueusement mon assiette en détournant la tête. Le garçon parut surpris; néanmoins il emporta le potage d’un air humble et débonnaire, et revint poser devant moi quelques membres épars d’un poulet sur lequel je me jetai avec gloutonnerie. Les débris de la pauvre bête nageaient dans une sauce d’un brun rougeâtre, que j’essayai d’abord de sonder avec la pointe de mon couteau, avant de passer outre : le coup d’œil encourageant du garçon me décida, et je portai timidement à mes lèvres un morceau de pain imprégné de la redoutable mixture. Il m’échappa aussitôt une exclamation de dégoût, que je regrettai vivement, en voyant la mine consternée du pauvre

LES VACANCES d'uN JOURNALISTE.

diable. Les deux huespedes levèrent la tête, échangèrent quelques mots à voix basse, et continuèrent leur repas avec autant d’appétit qu’en peuvent déployer des Espagnols.

Comme détail de mœurs tout à fait patriarcal, je noterai en passant que chacun d’eux, lorsqu’il voulait se servir, allongeait sa propre cuiller vers le plat. Il est évident que des gens de mœurs aussi primitives ne peuvent avoir les goûts d’un Brillat-Savarin.

La sauce était un abominable mélange d’huile et de piment, à soulever le cœur le plus endurci. Sur un signe, le garçon enleva piteusement le plat. J’entendis dans les profondeurs de la cuisine le bruit d’explications échangées, et d’une discussion qui parut un moment vouloir tourner à l’orage. La cuisinière se sentait blessée dans son amour-propre, et il me sembla que le garçon prenait ma défense, mais avec mollesse et sans conviction.

Au poulet succéda d’abord une merluche fade et coriace, -dont je rongeai mélancoliquement cjuelques atomes, accompagnés d’une bouchée de pain salé, et arrosés d’une goutte de‘ vin de Val-de-Penas, épais et coloré comme de la lie, qui, malgré les neuf dixièmes d’eau dont je l’avais étendu, m’emplit la bouche d’une insupportable odeur de goudron, de poix et de bouc.;

puis une assiettée d'énormes garbanzos, que le garçon déposa devant moi avec une inquiétude visible. J’avais trop appris à connaître les garbanzos^ ces pois espagnols qui ressemblent à des balles de gros calibre, pour essayer même d’y goûter. Cette apparition néfaste m’arracha un geste pareil à celui que dut faire Hippocrate en refusant les présents d’Artaxercès, et à ce geste, qu’il paraissait attendre, le garçon disparut comme une ombre, emportant le corps du délit.

Les liuespedes relevèrent la tête et' me considérèrent quelque temps avec une curiosité douce. Ils ne pouvaient concevoir qu’un être civilisé, et qui semblait avoir faim, repoussât, avec cet opiniâtre aveuglement, de si excellents garbanzos. La rumeur d’une altercation nouvelle s’éleva de la cuisine : une voix féminine faisait entendre sur un ton aigre des syllabes sonores, qui donnaient â son indignation je ne sais quel accent grandiose et surnaturel, tandis qu’une voix d’homme cherchait â l’apaiser, en lui expliquant sans doute que le voyageur était un Français dépourvu de goût, habitué â la cuisine barbare de son pays. Le bruit s’apaisa, et j’aperçus tout â coup, dans l’embrasure de la porte, la silhouette d’une femme qui me dévisageait avidement. C’était la ménagère de la

LES VACANCES d’uN JOURNALISTE.

casa, venue sur la pointe des pieds pour voir par elle-même la figure de ce Français invraisemblable, qui se montrait inaccessible aux garhanzos, mou à la merluche, rebelle à la soupe à l’ail et à la sauce au piment. La figure disparut en rencontrant mes yeux fixés sur les siens.

Au bout de dix minutes, le garçon rentra. 11 apportait la salade : c’était le couronnement de cet édifice culinaire. Je poussai un gémissement auquel il se méprit :

— E huona, me dit-il d’un air compatissant, comme un médecin qui parle à un malade ; huona ensalacla, huona.

— Ah! ah ! huona, fis-je, encouragé.

— Si, si, dit l’honnête garçon, riant d’un air de bonne humeur et se frottant les mains.

Et il se mit à extraire lui-même du saladier une douzaine de feuilles qu’il transporta délicatement dans mon assiette, puis il se posa en point d’interrogation, avec la fatuité d’un artiste qui exhibe son chef-d’œuvre.

A la première bouchée, je sentis mon cœur se soulever, comme une vague à la marée montante. Le verre de vin que je portai instinctivement à mes lèvres m’acheva. La salade nageait dans des flots d’huile grasse et rance qu’on -eût crue empruntée aux lampes de la cuisine. Déconcerté, écœuré, suffoqué, je posai ma four-

chette, mais le garçon souriait toujours, en homme sûr de lui, et je n’eus pas le courage de lui arracher entièrement sa dernière illusion. Je fis donc un effort héroïque pour continuer jusqu’au bout. Malheureusement, ma force n’égalait pas ma bonne volonté, et je m’aperçus, aux sourdes révoltes de mon estomac, qu’il serait dangereux de le forcer davantage.

— Tortillai m’écriai-je brusquement.

— Tortilla? fit le garçon abasourdi.

— Tortilla ! vé^éidii~]e d’un air impératif qui n’admettait pas de réplique.

Il alla communiquer à la cuisine l’ordre insensé du voyageur, qui voulait manger une omelette après sa salade. Je surpris un sourire sur les lèvres des piipillos : ils fumaient leur cigarette, en gens qui ont bien dîné et c{ui digèrent encore mieux. Un ami venait de les rejoindre et causait avec eux, tout en dégustant le fond de la bouteille que l’un des deux convives lui avait familièrement versé dans son propre verre. Décidément, dans les auberges espagnoles de la vieille roche, on fait fi des superfluités du luxe, et l’on n’aime pas à y salir trop de vaisselle.

Ces réflexions profondes, dont je n’ai pas voulu faire tort âmes lecteurs, furent interrompues par l’entrée solennelle de la cuisinière, ap-

portant elle-même l’omelette demandée. Elle la plaça sur la table, puis se tournant vers moi, m’adressa avec volubilité une longue harangue, accompagnée d’un geste uniforme, qui consistait à frapper de temps en temps le bord du plat de l’index de sa main droite, et à diriger ensuite cet index vers ma poitrine.

Puis elle s’arrêtait, en remuant la tête d’un air interrogatif :

— Je ne comprends pas, lui disais-je.

Alors elle recommençait.

Quand ce manège eut duré cinq minutes, les huespecles jugèrent à propos d’intervenir, et tous trois à la fois se mirent à m’expliquer, en espagnol, ce qu’elle voulait dire. Je coupai court à cette tentative désespérée par un dernier signe d’inintelligence, que la cuisinière répéta d’un air de résignation douloureuse, en prenant du geste les huespecles à témoin qu’elle avait fait ce c[u’elle avait pu. J’ai quitté l’Espagne sans être parvenu à percer ce mystère, qui m’intrigue aujourd’hui encore. Parfois, la nuit, je me réveille en sursaut pour me demander avec angoisse :

— Mais qu’est-ce que la cuisinière de Valladolid pouvait bien avoir à me dire?

En me voyant tirer je plat et y porter la cuiller d’une main ferme, mon interlocutrice se

DE PARIS A Mx\DRID.

calma subitement, et, s’adossant à la muraille, elle arrêta sur moi un regard fixe que je soutins sans pâlir.

Hélas! par un raffinement culinaire que je n’avais pas prévu, et dont j’étais bien indigne, l’omelette était aux tomates! Je la mangeai cependant, ou du moins j’en mangeai la moitié : je mourais de faim et je me sentais sévèrement surveillé.

La ménagère voulut bien se montrer à peu près satisfaite de ce demi-succès, et, avec un petit grognement de révolte mal apaisée, elle emporta presque triomphalement les débris de l’omelette, non sans avoir, d’un geste rapide, fait constater en passant aux pupillos, qui haussèrent les épaules en forme d’adhésion, que j’avais laissé les tomates sans y toucher. Ce geste signifiait clairement :

— Que voulez-vous qu’on fasse avec un Français qui n'aime pas les tomates dans les omelettes?

Et celui des convives lui répondait :

— Il faut avoir pitié de ce malheureux, se~ iioraj et ne pas s’en occuper davantage.

Le garçon reparut, l’oreille basse. Il apportait le dessert. C’était une petite tasse, pleine de beurre, et une demi-douzaine de gâteaux ronds sur une assiette.

LES VACANCES d’UxN JOURNALISTE.

Il faut avoir goûté le beurre et la pâtisserie d’Espagne, avoir vérifié par soi-même la rance et nauséabonde âpreté du premier, la sécheresse et la dureté de la seconde, pour apprécier le sentiment d’angoisse dont je me sentis le cœur serré à cet épilogue du repas. Sans même essayer de toucher â l’un, je broyai précipitamment sous mes dents, pour détourner les soupçons de la terrible ménagère, quelques gâteaux ronds, vrai biscuit de mer, mais d’une saveur odieusement sucrée, que je fis passer à l’aide d’un grand verre d’eau. Puis, saisi d’une indignation profonde et concentrée, morne et sombre comme la statue du commandeur, bien résolu à ne pas m’asseoir une fois de plus à la table de l’Espagne, je tirai mon livret-Chaix de ma poche. Le train express se dirigeait sur la Erance à onze heures du soir ; il en était neuf. Je demandai ma note : le garçon m’apporta innocemment un bougeoir; mais quand il me vit saisir ma valise par la poignée, il finit par comprendre. Je payai un douro (cinq francs), car je dois rendre cette justice â la ménagère de la casa, qu’elle n’abusa point de l’affront que j’avais fait à sa cuisine pour me rançonner sans merci ; et, refusant d’un geste royal le garçon qui s’empressait, je m’acheminai au hasard vers l’embarcadère, que

I Gj)

■j’avais aperçu le matin dans mes courses.

J’aime à croire que mon départ fit quelque sensation, et qu'on en parle encore à la casa.

Dans une rue voisine, un mendiant, couvert de loques indescriptibles, coiffé d’un feutre mou, le bras gauche appuyé sur une béquille et la jambe droite en écharpe, pinçait amoureusement de la guitare sous un balcon, en s’accompagnant d’une voix nasillarde, où les désinences sonores retentissaient comme des cordes qui se brisent, ou comme des coups de marteau sur une cloche fêlée. C’était le dernier adieu de l’Espagne pittoresque au touriste oublieux qui la fuyait en secouant la poussière de ses pieds. Je jetai quelques maravédis dans le chapeau du mendiant, et la guitare se mit à vibrer de plus belle.

— O Espagne! Espagne ! disais-je à part moi, pourquoi à tant de poésie ne joins-tu pas un peu de confortable?

Cette question sentait passablement son Joseph Prudhomme, je m’en aperçois aujourd’hui, et il est probable que, du jour où l’Espagne sera devenue un peu plus confortable, elle sera un peu moins poétique. Mais dans l’état d’exaspération sourde où je me trouvais pour le moment, je n’étais même pas capable d'un raisonnement aussi simple.

lO

L’Espagne a gardé cette vertu du moyen âge, considérée comme un vice chez les nations avancées, de savoir se contenter de peu. Le proverbe anglais : Time is money, et Laxiome français : Enrichissez-vous, n’ont pas cours de l’autre côté des Pyrénées, et tandis qu’on lit, à l’entrée de tous nos villages : « La mendicité est interdite dans cette commune », it n’est pas un Espagnol qui rougisse de faire l’aumône, ou de la demander, s’il en a besoin. Le pauvre y est traité avec une sorte de respect, et accueilli partout sur le pied de l’égalité chrétienne. Je ne juge pas, je me contente d’exposer, ne voulant pas me mettre de querelle sur les bras avec les redoutables théoriciens de l’économie politique. C’est le seul peuple peut-être qui ait créé toute une littérature pour la glorification de la faim et l’apothéose de la misère. Les romans picaresques forment en Espagne comme un interminable cycle d’Iliades, où l’on chante la vaillance des va-nu-pieds et l’intrépidité joyeuse avec laquelle ils narguent le dénûrnent. Par là, ces bizarres récits tout débordants de bouffonnes aventures et de personnages cyniques, tiennent encore à l’idéal et se rapprochent, en quelque sorte, du Romancero. Lazarille de Tormes, Marc Obregon, don Pablos de Ségovie, Guzman d’Alfa-

rache, et tous ces spirituels vauriens que Lesage a naturalisés chez nous, sont aussi des chevaliers et des héros à leur façon : les chevaliers du vagabondage et les héros de la gueuserie. Cette burlesque épopée ne pouvait éclore qu’en un pays qui, aujourd’hui encore, malgré ses progrès, n’est pas assez civilisé pour mépriser l’indigence et pour estimer l’argent audessus de tout.

Au bout d’un,^heure et demie de marches et de contre-marches, ayant demandé vingt fois la gare à des passants pleins d’obligeance, qui se faisaient un devoir de me conduire aussitôt à la porte du plus prochain hôtel, je finis par aborder au port. Vingt minutes après, le train arrivait de Madrid, et je montais en wagon.

l’eiTc! Terre!

Le proverbe dit : « Qui dort dîne ». En conséquence, je n’avais rien de mieux à faire que de m’endormir; mais mon sommeil fût cruellement troublé par les cahots et par des cauchemars où la redoutable cuisinière de Valladolid me poursuivait sous toutes les formes, accommodée en merluche et en tortilla aux tomates, hideusement maquillée à l’huile et au beurre rance. Une pluie violente c{ui se mit à tomber vers minuit, pendant mon premier sommeil, introduisit un nouvel élément dans mes reves agité?5 :je l’entendais vaguement résonner sur les vitres du wagon, et, la réalité se mêlant aux il - J usions du songe, il me sembla qu’il pleuvait des garhanzos et que je ne pouvais me dérober à la

poursuite de ces monstrueux légumes, qui s’élevaient en montagnes autour de moi et m’entraient de force dans la bouche.

Je ne m’éveillai définitivement que le lendemain matin, entre huit et neuf heures. Le train prenait haleine devant une station, où je lus le nom de Tolosa. La ville est dans une situation charmante, encadrée entre deux montagnes qui lui forment un abri, plus blanche et plus souriante, à ce qu’il me sembla, que ia plupart de ses sœurs espagnoles. J’ouvris mon Guide- Joanne, c[ui confirma cette première impression. De jeunes Guipuzcoanes, aux longues nattes roulant sur leurs épaules, aux jupes courtes bariolées d’éclatantes couleurs, nous regardaient, accoudées aux barrières, et, çà et là, passaient de grands Basques, hardiment découplés, en culottes de toile blanche, en bérets bleus et en sandales de cuir de hœuf curieusement ouvragées. Je me sentis pris d’une violente tentation de faire une dernière descente sur la terre d’Espagne, afin de me séparer d’elle en bons termes.

La vue du buffet me retint, en me remettant sous les jœux l’objet de mon ressentiment.

— Patience, patience ! me disais-je. La France est proche. Jusque-là, du courage !

Un incident vint en aide à ma résignation. Je découvris au fond de ma gibecière un cjuartier

lO.

174 LES VACANCES d’uN JOURNALISTE.

de poire, précieusement enveloppé dans un fragment de la Epoca, qui dormait là depuis TEscurial. Ce ressouvenir du palais de Philippe II me fut 'très- précieux pour le moment, et je doute que Robinson, dans son île déserte, ait découvert avec plus de joie la trace du pied de Vendredi.

C’est bien : voici Irun. Les deux gendarmes jaunes sont toujours debout devant ]a gare. On dirait qu’ils n’ont pas bougé depuis mon passage. Un vague soupçon me traverse l’esprit : seraient-ce des gendarmes en pain d’épice, plantés là pour économiser les frais de la force armée ? Mais il est trop tard pour vérifier ce soupçon. Le train a déjà franchi la moitié du pont. Hourrah! nous sommes en Lrance !

L’horloge de la station d’Irun marquait dix heures vingt ; celle d’Hendaye, le premier village français, marque près de onze heures au moment où nous arrivons. On jurerait pourtant que nous n’avons pas mis plus de cinq minutes à franchir la distance. Le temps volerait-il avec cette rapidité dévorante sur ma terre natale? Un douanier obligeant, en s’emparant de mon sac de nuit avec une obséquiosité impérieuse, m’explique le mot de l’énigme : de l’autre côté du pont, j’avais l’heure de Madrid, et, de ce côté, j’ai l’heure de Paris, qui est en avance de

DE PABIS A MADRID.

vingt-cinq minutes sur celle de la capitale des Espagnes. L’heure de Paris, comprenez-vous ? Il me semble que je tiens déjà Paris lui-même.

Soixante-quinze minutes encore de course à toute vapeur. Un monsieur opaque, placé en vigie à la portière, m’intercepte tout le paysage, comme pour m’éviter la tentation de le décrire de nouveau. Enfin la vigie se retourne et signale Bayonne.

Bayonne !... Homme opaque, soyez béni !

Je me précipite hors du wagon et ne fais qu’un saut, en un millier d’enjambées, du débarcadère à la place Grammont. Au premier coin, j’avise un café, et j’entre comme une trombe :

— Garçon, un bifteck aux pommes!

— Si, seilor, me répond gravement le garçon.

Malédiction ! c’est encore un Espagnol. La patrie des garhanzos me poursuit. J’avais oublié c[ue Bayonne est' une ville internationale. Pourvu que la cuisine ne soit pas internationale aussi !

Le bifteck arrive. Dieu soit loué ! il est français, et très-français.

Le garçon se penche à mon oreille ;

— Que désire monsieur après cela? Monsieur désire-t-il une bonne omelette?...

— Une omelette ! dis-je avec un soubresaut

convulsif... Ai-je bien entendu? Est-ce bien une tortilla que vous voulez dire ?

— Tortilla, si, senor, dit le garçon avec un sourire béat, mais inquiet.

— Ah ! ah ! une tortilla, malheureux ! Pour qui me prenez-vous ? Je reviens d’Espagne, c’est vrai, mais je suis Parisien, vous entendez! Regardez-moi en face, garçon : je repasserai ici quelque jour, peut-être le mois prochain, peutêtre dans dix ans; vous me reconnaîtrez, n’estce pas ?

— Oui, monsieur, certainement.

— Eh bien, ne vous avisez pas de m’offrir jamais une omelette, — aux tomates surtout; ou, — comprenez-moi, — ou je vous la fais manger !

— Bien, monsieur ! fit le garçon, abasourdi, effaré de cette explosion imprévue.

Tout en déjeunant, j’avisai sur une table la feuille bordelaise dont mon ami est le critique officiel. Je me fis apporter la collection des quinze derniers jours, et je cherchai avidement le compte rendu du ballet espagnol du Grand- Théâtre, pour y savourer les prodiges de couleur locale c[ue ne pouvait manquer d’y avoir jetés à profusion la plume de mon compagnon de vo3T\ge. Rien : ni ballet, ni article. Quel était ce mysl ère ? Je résolus de l’approfondir à Bordeaux et d’interroger mon ami.

Mon premier soin, en arrivant dans cette ville, fut de passer aux bureaux du télégraphe. Je déclinai mon nom :

— Il y a une dépêche qui vous attend depuis huit jours, me dit l’employé.

La dépêche était de mon fidèle et scrupuleux portier.

cc Revenir vite. Avoir reçu congé; boulevard passer sur notre maison ; déménager au terme.

» PocHET, concierge. »

— Dieux immortels ! m’écriai-je in petto. Pendant C[ue l’Espagne, monarchique ou républicaine, reste stationnaire, Paris marche toujours!

Je me retournai vers l’employé; il avait une bonne figure et ne semblait pas très-occupé pour le moment :

— Pardon, monsieur, lui dis-je; vous a.vez l’air complaisant : me permettrez- vous de vous demander un renseignement tout à fait étranger à la télégraphie ?

— Faites, monsieur ; je suis aussi complaisant qu’un autre, quand j’en ai le temps.

— Je désirerais savoir ce qu’est devenu certain ballet espagnol qu’on devait donner au Grand- Théâtre il y aune cjuinzaine de jours.

— Il n’a pas été donné, monsieur : les dan-

178 LES VACANCES d’uN JOURNALISTE.

seuses espagnoles se sont brouillées'avec le directeur la veille de la première représentation, et ont passé à Toulouse. On Ta remplacé par un ballet turc.

— Ah 1 mon Dieu ! et le feuilleton de mon pauvre ami ?

Cette exclamation m’échappa, sans que je m’en rendisse compte.

— Vous voulez parler de M. X***? me dit l’employé.

— Justement. Vous le connaissez?

— Je dîne, c’est-à-dire je dînais tous les soirs avec lui à table d’hôte. Il s’est brouillé le même jour avec son directeur, et il est aujourd’hui rédacteur d’un journal de Toulouse.

— Ah ! le gaillard ! il süit les danseuses. Il tient à placer son feuilleton. Monsieur, je vous remercie.

— Comment donc, monsieur! tout à votre service.

Je partis le jour même pour Paris, où j’arrivai juste à point pour voir démolir ma maison.

— Monsieur est resté plus longtemps qu’il ne pensait dans son voyage à Bordeaux, me dit mon concierge, après les premiers épanchements.

— C’est que je suis passé par Madrid.

— Ah ! tlt-il, étonné.

Une demi-heure après, en descendant de mon appartement, je le surpris penché sur une carte :

— Monsieur, monsieur, me cria-t-il en me voyant entrer, vous avez pris le plus long : vous avez fait un détour de dix-sept cent trente-quatre kilomètres.

— Bah !

— Tout autant, monsieur; voyez plutôt.

— Je vous crois, monsieur Pochet; mais que voulez-vous ? je suis si distrait !

— Ah ! fit-il de nouveau.

Et, pendant que je sortais, je le surpris qui mettait mystérieusemeat le doigt sur son front, en jetant un coup d’œil d’intelligence à sa femme.

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