‹ Vacances d'un journalisteChapitre 5 sur 5 · A TRAVERS L ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

A TRAVERS L ALLEMAGNE

et venues des domestiques de la cour, des bas dignitaires persans, au type juif, à la physionomie intelligentè et fine, et des garçons des Frères Provençaux, occupés à la cuisine, d’où ils viennent de temps en temps se montrer aux populations en se donnant l’air inspiré. Enfin, un mouvement se produit; une première voiture s’avance. Il y monte deux Persans : l’un maigre, basané, les cheveux et la barbe noirs comme de 'l’encre; l’autre gras, blanc, souriant et fleuri comme une poésie de Saadi. 11 tient une boîte pleine de sucreries, politesse que le Shah a voulu faire au dessert impérial, mais qui devient le texte de nouvelles récriminations de la part de quelques spectateurs ;

« Pourvu qu’il n’emporte pas les couverts ! » me dit en français mon voisin, clignant de l’œil d’un air d’intelligence à cette plaisanterie toute gauloise. (Prononcez : les gûferts.)

Encore quelques minutes, et le Shah luimême apparaît, suivi de l’empereur. Il semble légèrement ému, si j’ose m’exprimer ainsi, car, à peine assis, il se lève et cherche avec anxiété son manteau, sur lequel il est assis.

« Mais le voilà! lui dit l’empereur d’une voix forte, toujours en français.

a Et le Shah se rassied, impassible, tandis

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que la voiture se dirige vers la rotonde de l’Exposition, au milieu d’un silence persistant.

Il a passé le reste du jour à se promener à travers J es galeries ou le parc, d’abord en compagnie de l’empereur, des archiducs, des généraux, du maître des cérémonies de la cour, puis en compagnie de ses seuls fonctionnaires. Les tapis de l’exposition perse ont paru l’intéresser, ce qui est bien honnête de sa part. Il s’est longuement reposé dans le délicieux pavillon préparé pour le recevoir, et il y a laissé son aigrette de diamants et ses brochettes de pierreries. Un peu plus tard, pendant son excursion dans le parc, il a remis son sabre à une personne de sa suite. Enfin, vers sept heures, je l’ai encore rencontré, aux alentours de l’orchestre de Strauss, se promenant toujours d’un air résigné. Il devait être bien Jas, car il avait ôté cette fois jusqu’à ses lunettes, et il semblait avoir envie de s’asseoir, mais le grand vizir s’est penché à son oreille et lui a dit quelque chose. Peut-être lui a-t-il dit ;

cc Prenez garde, Sire, il en coûte un florin pour chacun de ces fauteuils. »

En tout cas, le Shah ne s’est point assis.

Le lendemain dimanche, il y avait foule encore pour voir le Shah se rendre aux courses et en revenir; il n’y est pas allé, et s’est fait rem-

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placer par ses dignitaires. Tandis que nombre de badauds, pour qui tout bonnet fourré représente un shah, croyaient le saluer dans la Haupt-allée du Prater, le monarque persan s’abandonnait à Laxenburg aux délices de la villégiature.

Je suis allé voir cette résidence impériale, située à cjuatre lieues environ de Vienne, et qui est un grand but d’excursions dominicales pour les habitants de la capitale autrichienne. C’est un vaste palais d’une architecture beaucoup plus pauvre encore que celle de Schœnbrunn, mais dont le parc immense, dessiné à l’anglaise, est une véritable merveille. Il y a surtout un lac qui se resserre entre des rochers, qui s’élargit tout à coup, qui passe sous un pont gothique et vient entourer un châteaufort en style moyen-âge, dont les salles renferment d’innombrables curiosités historiques. Le Shah a fait une promenade sur ce lac. Aussitôt le public, que sa curiosité rendait féroce, s’est précipité sur toutes les barques, et lancé â sa poursuite en faisant force de rames. Un instant le souverain persan n’a point paru tranquille ; il semblait craindre que cette chasse ne tournât au tragique et qu’il n’eût â repousser un abordage, mais il s’est bientôt rassuré, et il a daigné sourire en voyant les quelques pion-

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geons, sans péril, qui résultèrent du zèle inexpérimenté de ses poursuivants.

J’ai eu l’honneur de faire le tour du lac et de gagner le Franzembourg dans le bateau même qui, l’avant- veille, avait transporté le Shah. En me racontant cette particularité, le batelier s’est plaint, non sans une certaine amertume, que ce royal client ne lui eût pas même donné un kreutzer:

a Quand votre empereur viendra en Perse, a-t-il fait répondre à une requête du pauvre homme et de ses camarades, c’est moi qui payerai ses bateliers. Pourquoi voulez-vous lu enlevèr le plaisir de payer les miens ? »

Le Prater et le Wurstel-Prater.

La grande île formée par les bras du Danube à l’est de Vienne est à la fois le Bois de Boulogne et les Champs-Elysées de la capitale autrichienne, une promenade élégante et un lieu de divertissement populaire. L’Exposition, les chaleurs, et peut-être aussi la crise financière ont mis en fuite la plus grande partie de la haute société viennoise; mais, avant l’apparition de ces trois fléaux, le défilé des cavaliers fringants et des brillants équipages dans la Haupt- Allée était chaque jour ce que sont à Paris le tour du lac et à Londres les cavalcades de Hyde- Park.

Il parait qu’à certaines époques de l’année, par exenaple le lundi de Pâques et le mai, le

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spectacle de la grande Avenue, envahie tout entière, entre deux rangs pressés de bourgeois, par des voitures aux riches armoiries, que dirigent avec une dextérité et une rapidité proverbiales des cochers revêtus de livrées éclatantes, tandis que des courriers les précédent et que de nobles cavaliers caracolent aux portières, offre un coup d’œil merveilleux et presque féerique. Mais, d’autre part, les brasseries, les restaurants, les bals et les spectacles populaires remplissent la plus grande partie de Fiinmense enceinte et font du Prater une perpétuelle Fête des Loges.

Dans ce vaste champ de foire, aux magnifiques ombrages, il y a surtout nn coin privilégié, où la grosse caisse fait rage et où tous les genres de plaisir recherchés par la foule se sont donné rendez-vous. Ce n’est pas de la Welt- Austellung que je parle : on pourrait aisément s’y tromper. Comme notre Exposition de 1867, celle de Vienne, en effet, est tombée par la force des choses dans le bazar et l’exhibition foraine. On y fait de la musique en dix endroits divers. Un des membres de la dynastie Strauss y exécute ses valses ou celles de son père. Des mougicks en blouses bleues y servent le caviar aux badauds, tandis que de jeunes Suissesses de Florian, des Italiennes aux couleurs voyantes,.

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des Styriennes coiffées en brigands calabrais, des nègres, des Turcs, des Japonais et tous les animaux civilisés de la création vous versent les boissons les plus variées et vous vendent les objets les moins authentiques, sans aucune garantie du gouvernement, à des prix qui ne sont pas plus contrôlés que leurs marchandises. Mais je veux parler de cette partie du Prater qu’on appelle le Wurstel-Prater.

Le théâtre des marionnettes a été le point de départ des spectacles populaires qui emplissent aujourd’hui cette portion de la grande promenade vieanoise, et en font l’un des endroits les plus animés, les plus bruyants et les plus amusants qu’on puisse voir. Ça et là se dressent encore ces petits théâtres portatifs, — un peu délaissés toutefois, — et je constate en passant non- seulement que les coups de bâton n y sont pas moins prodigués qu’en France, à l’éternelle joie des enfants et du peuple, ce grand enfant, mais encore que là et dans les parades qui se jouent à droite ou à gauche, l’autorité, représentée par le gendarme ou le policeman, est invariablement rossée par les voleurs et tous les mauvais garnements avec qui elle a maille à partir.

La première fois que je tombai au beau milieu du Wur.stel-Prater en sortant de l'Exposition

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universelle, c’était vers huit heures du soir, — moment propice où les feux s’allument, où la musique redouble, où les ahoycurs font assaut d’éloquence et où la foule afflue. Je fus un moment étourdi par le tapage et la cohue, mais je repris bien vite mes sens, et je visitai consciencieusement, l’une après l’autre, comme un flâneur du Graben qui cherche à perdre agréablement sa soirée, toutes les curiosités de l’endroit.

Et il y en a, je vous assure ; il y en a à fatiguer les jambes et les yeux ; il y en a à vider sa bourse, bien que la plupart ne coûtent guère qu’une dizaine de kreutzers par personne ! Je ne vous décrirai pas la femme colosse, & la plus agréable personne de son sexe, 33 à peine âgée de 18 printemps (toutes les femmes colosses ont dix-huit ans), et pesant déjà 480 livres, ce qui promet pour l’avenir; les tableaux vivants, bibliques et mythologiques, représentés par de pauvres créatures maigres et jaunes, qui inspirent ce sentiment particulier de compassion qu’on éprouve devant un chien savant ; les deux jeunes filles qui reproduisent le cas tératologique des frères siamois ; les chevaux deboisperfectionnés, c’est-à-dire changés en girafes, en cerfs, en lions, en autruches, en éléphants; les chemins de for qui roulent avec un tapage infernal ;le cirque des

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vélocipèdes, les hippodromes, où tout billet d’entrée donne droit à grimper et à tourner en rond, par devant la galerie narquoise, sur un des chevaux en chair et en os de l’établissement, ni toutes les formes de la vulgaire balançoire, déguisée ici en traîneau, là en gondole vénitienne ou en bateau à vapeur, dont le roulis et le tangage combinés finissent par donner le mal de mer.

Un peu plus loin, Taquarium convoque les amateurs de la science pittoresque. Ailleurs, le cirque Carré offre à ses habitués des exercices vertigineux, entre autres un certain steepleckase à travers buissons, fondrières et obstacles de tout genre, avec escaliers franchis au triple galop, au son des fanfares et au milieu des flammes de Bengale. Puis viennent les chanteurs populaires, les anthropophages, les phénomènes, veaux à deux têtes ou moutons à trois pieds, et que sais-je encore?

Mais ce qui abonde surtout au Wurstel- Prater, ce sont des cafés chantants, des restaurants et des brasseries à orchestre. La passion du Viennois estjd’aller le soir en famille dans un jardin manger du veau rôti et boire trois ou quatre bocks, — plutôt quatre que trois, — en écoutant de la musique. Très-souvent, c’est une musique militaire qui joue dans le pavillon placé

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au milieu du jardin : cela ne choque personne ici. Quelques-uns de ces jardins, les plus vastes, ont jusqu’à deux orchestres, qui se relayent l’un l’autre afin qu’il n’y ait point de temps perdu. Dans l’un d’eux, j’ai vu un orchestre composé exclusivement de femmes.

Entre neuf et dix. heures du soir, l’heureux Viennois, digérant avec calme le veau rôti qu’il vient de manger et rêvant au veau rôti qu’il mangera demain, va se mettre au lit. La femmecolosse en fait autant; l’homme-squelette, de même; on éteint le gaz et les chandelles, et les impresarii comptent dans la coulisse la recette de la soirée. Ils ne la changeraient pas, je vous jure, contre celle de tel grand théâtre de Paris, jadis impérial, aujourd’hui national, que je ne prendrai pas la peine de vous nommer, parce que vous l’avez déjà nommé vous-même.

La vie à Vienne.

Vienne est probablement la capitale la pluschère de l’Europe. Londres est presque une ville économic[ue, et Paris est certainement une merveille de bon marché en comparaison de Vienne.

Cela tient sans doute à TExposition, mais cela tient aussi à d’autres causes plus générales^ et notamment à ce que Vienne est une ville de plaisir et une ville d’agiotage, ici, l’or et l’argent sont d’une rareté extrême ; on ne voit que du papier. Il y a quelque rapport entre ce papier-monnaie, qui représente les sommes lesplus faibles, depuis un florin, et les assignats de notre première République. Peut-être la défaveur qui s’attache à ces chiffons de papier et leur dépréciation relative ne sont-elles pas non

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plus sans influence sur l’extravagante cherté de la plupart des choses dans la capitale de l’Autriche.

C’était bien . pis, dit-on, dans les premières semaines de l’Exposition universelle. Je le crois. Les Viennois ont donné là un exemple de rapacité sans pudeur et d’avidité sans scrupule, qui se sent du commerce des juifs dont leur ville est infestée; mais la moralité de la comédie est qu’ils ont été les premières victimes de cette exploitation éhontée. Vienne a tué la poule aux œufs d’or. Les magistrats se sont émiis; la municipalité a pris des mesures qu’on nous a racontées; mais la vérité vraie est que la baisse, — une baisse , hélas! trop relative, — s’est produite comme à la Bourse, parce que les valeurs n’étaient plus demandées. Il a fallu en rabattre et mettre de l’eau dans sa bière.

Vous ne pouvez vous figurer tous les préparatifs que Vienne avait faits pour exploiter la riche proie que la Welt-Austellung devait abattre dans ses filets. Beaucoup d’habitants s’étaient mis en mesure de détacher une chambre de leur appartement. On avait bâti de vastes hôtels, dont quelques-uns, comme l’hôtel Tauber, dans la Prater strasse, sont des caravansérails de premier choix pour le luxe, le service et les notes. Un propriétaire trop prévoyant

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eut ridée d’en élever un jusque sur le sommet du Kahlenberg, petite montagne qui domine Vienne et qui est un but d’excursions pour les voyageurs amis des vues pittoresques et des souvenirs historiques. C’est du Kablenberg que s’élança Sobieski, avec le duc de Lorraine et Maximilien de Bavière, pour délivrer Vienne assiégée par les Turcs. C’est au Kablenberg que Mozart a composé sa Flûte enchantée . Le propriétaire de l’bôtel du Kablenberg avait espéré que les visiteurs de l’Exposition aimeraient à retrouver chaque soir le calme de la nature et le silence de la solitude ; il en est réduit à vendre de la bière aux visiteurs de la montagne.

Un autre spéculateur plus ingénieux avait imaginé de construire, à Ulm, toute une flottille de bateaux-hôtels qui devaient servir d’abord à amener les voyageurs, pais à les loger. Cette idéefitbeaucoup de bruit. On s’y intéressa en haut lieu, et l’ambassadeur de Wurtemberg à Vienne obtint pour ces auberges flottantes la permission de séjourner dans le canal du Danube situé derrière l’Exposition. C’est là que je suis allé leur faire visite, en traversant les steppes, les fondrières, les casse-cou, les chantiers et l’espèce de misérable village fondé par les ouvriers qui travaillent à la régularisation du fleuve. La flottille

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est amarrée le long de la rive, portant en tête le drapeau du Wurtemberg. J’ai visité la SajcojiiaeiisiBavaria^ autant qu’il m’en souvienne. Sur le pont sont les bureaux de l’administration et les salles à manger; en bas, les cabines à un et à deux lits. C’était en plein jour : je n’ai pas vu un seul habitant, mais tous les lits étaient faits, et la fille de service m’a assuré que les cabines étaient louées pour la plupart. Elles coûtent un florin et demi par jour. Je plains les malheureux condamnés à ce carcere duro, et ayant à traverser soir et matin, pour aller à l’Exposition ou rentrer dans leur triste cellule, de vastes espaces baignés de soleil et dépourvus de toute apparence d’ombrage.

.On a multiplié les tramways, qui déjà sillonnaient la ville, et on les a poussés jusqu’aux portes de l’Exposition. La Compagnie des omnibus de Paris a même établi à Vienne une succursale, et, dans les premiers jours de mai, elle avait mis en circulation vingt-cinq voitures. Je doute que cette entreprise ait été là pour elle une opération très-brillante.

Tout ce qu’on a ouvert de nouveaux cafésconcerts, de nouveaux jardins-restaurants, de nouvelles brasseries^ musicales, est inimaginable. Le Sperl s’est repeint à neuf. Le Waux- Hall s’est taillé des pelouses, des bosquets, des

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ronds-points à n’en plus finir sous les arbres du Prater. On a fait venir les plus fameux artistes de l’Eldorado. On a bâti le Stadt-Theatre, une espèce d’Odéon, mais moins lourd, plus élégant et mieux dirigé que l’Odéon de Paris. La Patti a chanté à l’Opéra, achevé depuis peu, et dont il n’est pas bien sûr que le nôtre dépasse les splendeurs. Rossi joue encore au théâtre An der Wien. Offenbach et M. Lecoq, les Cent Vierges, la Belle Hélène et la Timbale Targent remplissent toutes les affiches. Les Clodoches de Paris eux-mêmes se sont rendus â Vienne pour la circonstance.

J’oubliais d’ajouter, parmi les mesures prises, la création de grands baraquements destinés à contenir environ 4,000 lits, par la direction générale de l’Exposition universelle. Comment croire que tous ces préparatifs ne fussent point d’une nécessité pressante, quand les statisticiens les plus infaillibles avaient calculé qu’il se produirait un mouvement de 40 millions de personnes sur la seule ligne du Sud ! On rira longtemps encore â Vienne de la fameuse dépêche annonçant, au mois de juin dernier, l’arrivée de dix mille Américains partis de New- York par train de plaisir. Comme on ne voyait rien venir, on remonta â la source, et il se trouva que c’était un télégramme adressé par

un banquier à l’un de ses correspondants de Vienne, mais où il s’agissait de dix mille dollars et non de dix mille hommes.

Enfin il faut se contenter de ce qu’on a et faire ce que l’on peut. L’exploitation commence dès la gare, par les voitures. Jamais la police n’a réussi à faire entrer ses tarifs dans la tête des cochers de Vienne; ils ont le leur, et eux seuls y voient clair. Triplez les prix de Paris, surtout s’il s’agit d’une voiture à deux chevaux, et vous n’obtiendrez pas encore le total. Pour me faire conduire, avec deux petites valises, de la gare du Sud à l’hôtel, situé, il est vrai, près de la gare du Nord, j’ai dû donner à mon cocher trois florins et demi, et encore ne semblait-il qu’à moitié content. Le florin, comme on sait, a une valeur nominale de 2 fr. 5o, et il en est venu à correspondre pour les prix à notre franc. Ce qui coûte i franc à Paris coûte généralement I florin à Vienne. Les voitures à un cheval, dites confortables, valent un peu moins cher; mais le total dépend toujours, pour le voyageur, de l’humeur du cocher.

Je n’ai jamais pu faire un repas, si humble qu’il fût, surtout à l’Exposition, pour moins de trois florins, c’est-à-dire 7 fr. 5o. Encore, si l’on veut rester dans ces bornes modestes, faut-il se priver de plusieurs choses dont on ne se prive-

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rait pas à Paris dans un déjeuner à 3 francs.

Le vin de champagne coûte au minimum six florins; mais on peut, — on doit même se passer de champagne. Un prétendu Saint- Julien^ de très -petite famille, dépasse généralement deux florins la demi-bouteille. Un dessert de fruits coûte 8o kreutzers, c’est-à-dire 40 sous.

Si vous vous laissez aller, dans un restaurant d’honnête mine, à manger seulement un potage, un bifteck aux pommés, des petits pois et des fraises, avec une demi-bouteille de Voslauer, vous en avez pour 5 à 6 florins, suivant une note que je retrouve dans ma poche.

A Doenbach, qui est le Bougival de Vienne, dans une gargote ou je dînais en compagnie d’un ami, au milieu d’un bal champêtre de servantes, nous avons obtenu gaillardement, avec Téternel veau rôti de la cuisine allemande et je ne sais c[uel autre plat analogue, un total de 4 florins, 5a. Encore fut-ce à la condition de ne boire que de la bière et de repousser avec indignation une de .ces étroites bouteilles de vin blanc du pays, semblables à des flacons de par fumeur, c|ui ne contiennent même pas un verre, et que la carte marquait i florin 40. A l’un des cafés de l’Exposition, avec le même ami, nous nous asseyons à une table et demandons une bouteille de bière et une portion de gâteau sec ; ,

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mon ami prend deux cigares; je prends deux cigarettes, et nous prions le garçon de nous dire ce qui lui est dû. Là-dessus il tire le crayon qui reste en permanence derrière son oreille, déchire une feuille de son carnet et dresse laborieusement une note dont la lenteur de rédaction nous fit frémir. Nous en avions pour i florin 60, ce qui fait 4 fr. Les cigares étaient cotés ï5 sous pièce : ils en valaient trois. Les moindres cigarettes sont d’ailleurs ici à 2 kreutzers, c’est-à-dire 5 centimes, et elles sont loin de valoir les cigarettes de caporal dont la régie française nous donne trois et une fraction pour un sou.

Tout est dans la même proportion, et il est mutile de multiplier ces exemples. On est quelque temps à se faire à cette indication par florins et par kreutzers sur les cartes : on les prend d’abord pour des francs et des centimes, et l’on trouve bien cela un peu cher, mais abordable néanmoins. Il en résulte que la demi-bouteille qu’on croyait payer i fr. 5o, revient à 3 fr. 75. Cette petite leçon vous apprend à être attentif. Puis on finit par s’y faire et par trouver bon marché ce qui, dansdes premiers jours, eût fait pousser des cris d’épouvante.

Les voyageurs peuvent avoir maintenant à l’hotel des chambres très-présentables à 3 flo-

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rins par jour, en y joignant le service et à la condition de monter un peu haut. Mais la liste des pourboires est interminable. Au moment du départ, vous trouvez rangés sur votre passage la fille de chambre, le garçon de chambre, le commissionnaire qui a brossé les habits et ciré les chaussures, le garçon qui a monté jadis et qui vient de descendre vos bagages, — enfin le haut et puissant personnage qu’on appelle le portier. Le Guide-Joanne règle scrupuleusement ce qu’on doit donner pour chaque jour à chacun de ces employés. Je ne parle pas du garçon de table, qui se paye après chaque repas, ni du concierge de nuit, qui a droit à une rémunération toutes les fois qu’on lui fait ouvrir la porte.

Enfin, j’en vais partir, et j’espère. Dieu aidant, qu’il me restera encore de quoi rentrer en France.

Prague.

Je n’ai jamais ressenti de contraste plus saisissant que celui que m’a fait éprouver la vue de Prague au sortir de Vienne. Le contraste redouble, quand il s’agit du Vienne (ou de la Vienne) de l’Exposition universelle. On vient de quitter une ville de plaisir, élégante, mondaine,' frivole, pleine de cafés, de brasseries, de restaurants en plein air, et vide de monuments caractéristiques; en rouvrant les yeux, on retrouve une ville d’un aspect austère, presque farouche, où les souvenirs se dressent à chaque pas, où les monuments sont aussi nombreux que les cafés à Vienne, et les cafés aussi rares que les monuments dans la capitale de l’Autriche.

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Prague, d’ailleurs, est une ville à la fois jeune et vieille. Dans celui de ses quartiers qui s’appelle la Neustadt, c’est-à-dire la Ville neuve, elle a des maisons et des rues dignes d’une capitale moderne. Son Graben vaut presque celui de Vienne. A côté de l’antique pont de pierre sur la Moldau, tout chargé de siècles et encombré de statues noires et massives, elle en a deux ou trois autres bâtis dans le style actuel par des ingénieurs munis de leurs brevets, et ses sombres tours du moyen âge, ses portes, ses palais empreints d’une rouille séculaire s’élèvent au bout d’une rue large et droite, à dix pas d’un hôtel ou d’un magasin qui ressemble à un anachronisme dans cette merveilleuse collection d’antiquités.

Jamais je n’ai vu de si grands souvenirs réunis et évoqués en si peu de place. Ils suffiraient à la gloire de dix grandes villes. La reine Libussa, Podiébrad, le roi Venceslas, saint Jean Népomucène, Jean Huss, Ziska, Jérôme de Prague, Tycho-Brahé, Wallenstein, Chevert, Frédéric le Grand, Charles X, Windischgraetz, Radetzky, la Défénestration, la guerre de Trente ans et la guerre de Sept ans, je ne sais combien de congrès, de traités, de révolutions, de sièges, d’incendies et de bombardements, voilà, pour les prendre au hasard et en les citant pèle mêle.

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quelques-uns des noms et des souvenirs que cette ville extraordinaire évoque à chaque pas, et qui semblent palpiter encore entre les deux points extrêmes de son enceinte, — le Wysschrad, première résidence des ducs de Bohême, et le Hradschin.

Il y a des endroits où l’esprit en est comme accablé, et où ils se traduisent pour ainsi dire visiblement aux regards avec une force étonnante. Dans la prison de saint Jean Népomucène, ou sur le vieux pont de pierre, devant sa statue entourée de cierges, de couronnes et d’ex-voto, au point, doublement marqué par une grille et par une croix de cuivre sur une plaque de marbre, où Venceslas IV le fitpréci- - piter dans la Moldau, il est impossible de ne pas voir revivre devant soi l’image du grand évêque. Quand on débouche tout à coup sur le Gross- Ring, et cju’on embrasse d’un coup d’œil l’Hôtel de ville, avec sa grande tour carrée du xv® siècle, sa peiite chapelle gothique et son horloge astronomique où chaque heure amène le défilé des douze apôtres; les clochers bizarres de la Teynkische, le dôme de l’ancienne église des jésuites, aujourd’hui l’église russe, la colonne de Marie et les façades originales de quelques maisons voisines, immédiatement on revoit les carrousels, les exécutions, les révoltes popu-

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laires; on revoit l’évêque utraquiste Augustin distribuant publiquement, au peuple assemblé sur cette place, l’Eucharistie sous les deux espèces, et les Hussites se réunissant au son de la cloche de la grosse tour, pour aller, sous la conduite de Ziska, détruire les couvents et les églises.

A Saint-Vit, dans cette merveilleuse cathédrale dont l’ombre gigantesque domine le palais des empereurs bohèmes, qui porte à chaque pilier la trace des dévastations hussites, protestantes, suédoises, allemandes, magyares et prussiennes, la vieille chapelle de Saint-Venceslas, une église dans l’église,, rappelle à elle seule plus de souvenirs que nous n’en pourrions consigner dans ce chapitre. Et si de la cathédrale on passe au vieux palais, c’est bien autre chose encore! Qui pourrait voir sans émotion, telle aujourd’hui qu’elle était alors, la grande salle pavée de briques et prenant jour de trois côtés par d’immenses fenêtres à chacune desquelles on monte par quelques degrés de pierre, où eut lieu la scène connue dans l’histoire sous le nom de Dé fénestration de Prague? En entrant surtout dans le cabinet voisin, où l’on a laissé au chambranle de la porte la marque de la boiserie brisée et de la serrure arrachée, on croirait assister encore à ce sauvage

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épisode de l’histoire de Bohême. Prague, d’ailleurs, pour le remarquer en passant, s’était fait une spécialité de jeter les gens par la fenêtre. J’ai vu aussi, à l’hôtel de ville de la Neustadt, la tour conique, débris de l’ancien hôtel de ville, par les ouvertures de laquelle, le 17 juillet i4i9, le peuple précipita les magistrats sur des piques dressées pour les recevoir.

11 y a tant à voir à Prague, que les touristes négligent généralement la visite du palais de Wallenstein. Ils ont tort. Le palais de Wallenstein, bâti au pied du Hradschin, sur l’emplacement d’un grand nombre de maisons que le célèbre duc fit raser de fond en comble, porte toujours la physionomie du temps, et l’âme de son fondateur y respire partout. Nulle autre apparence extérieure que celle qui résulte de ses vastes proportions. Il est même dans un état de dégradation et de vétusté déplorables. La famille, qui l’habite encore, n’est pas assez riche pour le faire restaurer en entier, et n’a donné ses soins qu’â la partie de ce vaste immeuble qu’elle occupe et où elle reçoit. Mais tel qu’il est, rien ne peut mieux donner l’idée d’une grande demeure seigneuriale du temps passé, avec ses hauts plafonds, ses fresques et ses statues, sa salle â manger d’été, ouvrant par des arcades m\xr le jardin, sa grotte aux douches, qui, de la

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voûte et de tous les côtés, parles mille pointes de ses stalactites, lançait un déluge de jets. Et quand on a vu le cheval tigré que le célèbre général montait à la bataille de Lutzen, et qu’on garde empaillé dans une petite pièce, ainsi que la selle décorée d’emblèmes astrologiques d’après les dessins de Wallensteinlui-même, qui,, comme tant d’autres grands hommes de son temps, s’occupait fort de sciences occultes, iî semble que, sous les voûtes de son palais silencieux et désert, on ait rencontré le duc de Friedland en personne.

Mais révocation la plus vive et la plus saisissante est celle de la Judengasse, la ville des Juifs. On peut sans doute rencontrer ailleurs des rues aussi étroites, aussi malpropres, aussi encombrées, des loques aussi sordides, un aspect aussi repoussant. J’ai vu vingt fois dans mes voyages ces Ghetto où toute une population grouillante, sale, âpre au gain, mercantile, usurière, s’entasse et se retranche pour ainsi dire dans sa puanteur et sa vermine. Mais ce que je n’avaisjamais vu, c’était une synagogue comme l’Altneuschule, qui remonte au commencement du XII® siècle, et qui est bien le plus étrange, le plus sombre, le plus inextricable et le plus enfumé des fouillis qu’on puisse rêver. Le bâtiment sort â peine de terre ; il a longtemps été

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enterré ; il a été souvent inondé, il a été quelquefois incendié et pillé. On y entre comme dans un trou. A gauche, le mur épais est percé de longues et très-étroites embrasures qui font presque peur ; ce sont les ouvertures par où les femmes, parquées dansV esoras assistent

aux cérémonies de la synagogue. ' •

Le vieux cimetière juif est plus curieux peutêtre encore. Quel entassement, quel fouillis, quelle collection de pierres aux inscriptions hébraïques, tellement empilées les unes contre les autres qu’il serait presque matériellement impossible d’en mettre une de plus, et enchevêtrées dans des branches de viornes et de sureaux desséchés! On montre deux pierres noirâtres, les plus anciennes du cimetière, que les Juifs font remonter jusqu’à l’an 632. Des grappes de raisin sculptées en relief indiquent les tombes des enfants d’Israël, deux mains tournées la paume en avant, les descendants d’Aaron, et les lévites sont caractérisés par une cruche. Sur les rebords et les corniches de quelques tombes s’élèvent des tas de petites pierres, apportées là en témoignage de respect par les parents et les amis des défunts, comme les couronnes de nos cimetières.

Il y a deux théâtres à Prague; voulez- vous savoir ce cju’on jouait sur tous les deux, le soir

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de mon arrivée? Tricoche et Cacolet. O civilisation moderne, voilà de tes contrastes ! Si j’étais Victor Hugo, je ferais tout un poème sur cette antithèse.

F rancfort-sur-le-Mein.

Au sortir de Prague, je suispassé par Dresde, après avoir traversé les sites renommés de la Suisse saxonne. Quelle chute! La capitale de la Saxe, malgré la beauté de sa situation, est une ville absolument sans physionomie, dont la plus grande partie ne date que de ce siècle, et n’était sa galerie de tableaux, illustre entre toutes, elle vaudrait à peine qu’on s’arrêtât en route pour lui faire visite. Ce n’est pas la peine de se déranger pour voir une ville qui ressemble au faubourg Montmartre; mais c’est la peine de faire cinq cents lieues pour admirer la Madone de Saint-Sixte.

Je me suis longtemps promené par des rues bordées de hautes maisons, y cherchant le pit-

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toresque et ne le trouvant pas, entrant çà et là dans de vilaines églises que surmontent de beaux clochers, regardant avec désappointement le château royal et le Palais japonais, avec curiosité les brasseries épandues sur les berges de l’Elbe, avec un certain intérêt le Zwinger, ce vaste édifice rococo, qui. entoure de ses bâtiments une grande place transformée en square, bordée d’orangers el ornée de la statue en bronze de Frédéric-Auguste. Les Guides surtout vantent le pont principal de Dresde qui a i6 arches et 55o pas de longueur. Ce qui m’y a le plus frappé, c’est la néce'ssité où sont les piétons de prendre leur droite comme les voitures. En le traversant, j’avais pris innocemment ma gauche, sans me douter de rien; je voyais tous les regards fixés sur moi, avec une stupéfaction inquiète, et j’avais déjà porté deux ou trois fois la main au nœud de ma cravate , croyant à quelque négligence excessive ou à quelque oubli dans mon accoutrement, quand un agent de police fendit la foule pour m’enjoindre, du ton dont il eût parlé à un malfaiteur, d’avoir à passer de l’autre côté.

De Dresde, je n’ai fait qu’une traite jusqu’à Francfort. C'est un chemin long, pénible, embrouillé surtout pour qui ne sait pas la langue, et je suis bien aise d’en être sorti, mais j’ai cru

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un moment que je n’en sortirais pas. Enfin, je suis arrivé moulu et exténué dans l’ancienne ville libre, aujourd’hui prussienne.

Francfort ménage de prime abord une déception à ceux qui, sur la foi de son nom et de son histoire , s’attendent à trouver une vieille cité originale, curieuse et d’un caractère saisissant J’ai débuté par voir la Zeil, qui a la prétention de rivaliser avec les boulevards de Paris, et les rues voisines, qui s’efforcent de lui ressembler. Heureusement le vieux Francfort subsiste encore sur bien des points, surtout du côté du Mein, et j’ai rendu mon estime à la ville après avoir parcouru les ruelles avoisinant la cathédrale et, devant l’hôtel de ville où avait lieu jadis l’élection des empereurs, la place, entourée de maisons à pignons, où, le jour du couronnement, l’aigle double versait du vin rouge par un bec et du vin blanc par l’autre, tandis que la foule dépeçait un bœuf qu’on avait fait rôtir à petit feu, pendant plusieurs jours, à une broche gigantesque, et que le trésorier, du haut d’un cheval, jetait des pièces d’or et d’argent au peuple. La vieille place, comme la vieille maison de ville, a gardé sa physionomie, et dans ce cadre historique mon imagination évoquait le tableau que Gœthe a décrit dans ses Mémoires.

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Le coq doré qui surmonte une grande croix, de fer sur le AÛeux pont du Mein, à côté de la statue de Charlemagne, rappelle une légende qui n’a rien de rare. On assure que l’architecte, désespérant de venir à bout de son œuvre,, implora le secours du diable; celui-ci le lut accorda à condition que le premier être qui passerait sur le pont lui appartiendrait. Le jour venu , au moment où on allait inaugurer le pont et où l’esprit malin , moins malin que l’architecte, se tenait aux aguets, celui-ci ouvrit un sac et lâcha un coq qu’il y avait enfermé. Le coq se précipita en avant, et fut niaisement happé par le diable cjui reconnut trop tard la fraude dont il était victime. Cette légende, nous l’avons dit, se retrouve un peu partout- Devant le Munster d’Aix-la-Chapelle, en particulier, on voit sur un pilier de granit une louve d’airain, probablement d’origine romaine, mais que le peuple explique de la même façon c[ue le coq du pont de Francfort.

Ce cjue j’ai vu peut-être de plus curieux à Francfort-sur-le-Mein, c’est le berceau d’une dynastie. Je ne parle point du Rœmer, cette grande halle historique où se faisaient les élections des empereurs d’Allemagne, et où S. M. Guillaume P’’ a rouvert la série primitivement inaugurée par Charlemagne et fermée par Fran-

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çois II : il ne s'agif pas ici de la dynastie des Hohenzollern, mais de celle des Rothschild.

A l’extrémité de la Zeil, qui est le boulevard des Italiens de Francfort, s’ouvre sans transition la vieille rue des Juifs. Je ne connais rien de plus curieux que les rues des Juifs dans la plupart des villes du monde. Quand tout se civilise et s’affadit autour d’elles, elles gardent le caractère et la physionomie des temps passés. C’est là qu’il faut aller pour retrouver quelque trace de ce que le marteau des emhellisseurs jette bas, aux applaudissements des commis voyageurs et aux cris de malédiction des archéologues. Les Juifs sont de grands conservateurs, •qui poussent même, comme on sait, l’amour des vieilles choses jusqu’à thésauriser, dans leurs rues et leurs maisons, la poussière, les trognons de choux et les toiles d’araignée.

A Prague, cette ville étonnante, tout hérissée de souvenirs farouches, où l’on ne peut faire un pas sans croiser un fantôme tragique qui vous regarde de ses yeux éteints et vous fait signe de le suivre, comme l’ombre du père d’Hamlet à son fils, je venais de voir un quartier des Juifs qui est une immense friperie, toute grouillante de vermine humaine, merveilleuse de puanteur et de saleté, avec une synagogue horrifique qui ressemble à une caverne de voleurs,

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et un ancien cimetière, indescriptible chaos de dalles noircies, fendues, rongées par le temps, et de pierres tumulaires semblables à des bornes vornies du sol dans une convulsion de la nature et écroulées les unes sur les autres. La rue des Juifs de Francfort n’a point, oü du moins n’a plus tout à fait un aspect aussi prodigieusement pittoresque, et la description qu’en a faite Victor Hugo, dans le Rhin, où il nous montre ces « deux longues rangées de maisons de bois noires, sombres, hautes, sinistres, parallèles, presque pareilles,... compactes et comme serrées avec terreur les unes contre les autres d, n’est plus juste qu’à moitié. Tout le côté droit est démoli aujourd’hui, et il entre un peu d’air et de lumière dans ces maisons sinistres, tout effarouchées de se voir exposées au regard du passant, comme des oiseaux de nuit surpris par le soleil. Mais le côté gauche est resté ce qu’il était autrefois.

C’est là, au numéro 148, s’il m’en souvient bien, — le numéro est écrit sur le mur avec un charbon ou un pinceau trempé dans la suie, — dans la troisième maison à partir de la synagogue, que naquit, en 1743, d’un brocanteur vulgaire, Ma}^er- Anselme Rothschild, fondateur de la dynastie, mort en 1812, avec une fortune de plusieurs millions de florins. C’est là aussi

qu’est né et qu’a grandi, en compagnie de ses neuf frères ou sœurs, le baron James de Rothschild, mort à Paris, le i5 novembre 1868, laissant un modeste héritage d’un milliard sept cents millions. C’est là qu’a voulu demeurer jusqu’à la fin de sa vie, dédaignant les lambris dorés (et même d’or pur) que pouvaient lui offrir ses enfants, la mère des Rothschild, morte en 18 49.

La maison n’a rien d’un palais, je vous assure. Elle est en bois, comme les autres, sombre et sale comme elles, un peu plus large seulement que ses voisines. Sa devanture est recouverte d’ardoises. Le cachet du brocantage y est encore imprimé. Elle semble faite pour qu’on y vende éternellement des loques, des chiffons, de la ferraille et des cuirs. Il est intéressant de la comparer aux magnifiques comptoirs que les Rothschild de Francfort occupent maintenant à quelques pas de là, en se rapprochant de la Zeil.

11 paraît que le baron James de Rothschild garda jusqu’à la fin de sa vie des goûts qui, sur certains points, se sentaient de la vieille rue des Juifs. Un des cordons-bleus les plus en faveur dans l’office de la rue Laffite était une bonne grosse Allemande des environs de Francfort, chère au baron par son talent hors ligne pour

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accommoder la choucroute, — une choucroute non garnie, j’aime à le croire, car la famille de Rothschild est toujours, dit-on, restée fidèle aux plus sévères prescriptions de la loi judaïque, qui ne tolère ni le jambon, ni la saucisse, même comme assaisonnement de la choucroute.

Un peu plus loin, dans la vingtième maison après la synagogue, quelques touristes vont voir le lieu de naissance de Louis Bœrne, né Juif et converti plus tard au protestantisme. Ils sont moins nombreux que pour la maison des Rothschild, car la puissance de la plume n’égale pas celle de l’argent, et Bœrne, bien qu’il ait longtemps résidé et écrit en France et sur la France, n’est pas aussi connu de nous aujourd’hui que de ses compatriotes. Cet oubli est de l’ingratitude, car Bœrne fut le plus spirituel et le plus mordant auxiliaire de Henri Heine dans sa croisade contre la Prusse et contre les mangeurs de Français.

Joanne signale la maison de Louis Bœrne à la curiosité des touristes; mais Bœdeker, le Joanne d’outre-Rhin, se garde bien, en bon Allemand qu’il est, de souffler mot du berceau qui couva ce maudit. J’avais d’abord pris pour cicérone à Francfort un Prussien pur sang, frotté d’une teinte d’érudition, un de ces hommes qui sont persuadés, d’après le poète

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Kœrner, que le rouge dans Funiforme prussien signifie le sang français, et dont la haine, nonseulement contre notre pays, mais contre toutes les races latines, remonte au supplice de Conradin de Hohenstauffen, voire aux luttes d’Arminius contre les Romains. Je ne pus jamais obtenir de lui -qu’il me conduisît à la maison Bœrne : il ne la connaissait pas, cela n’en valait point la peine, Bœrne était bien oublié aujourd’hui, personne ne s’occupait de sa maison, etc., etc. Le lendemain, je pris un nouveau guide indigène, qui me dirigea tout droit sur cette vilaine masure, en me confiant à l’oreille qu’il avait servi jadis six années en Afrique dans la légion étrangère et qu’il avait beaucoup d’amis parmi les turcos.

Mais une maison que Francfort montre avec plus d’orgueil que celle de ce pestiféré, avec plus de fierté même que le berceau des rois de la finance, c’est la maison bourgeoise de la rue Grosse -Hirschgraben (Fossé des cerfs) où naquit, le 28 août 1749, le futur auteur de Faust, Sans être précisément un fanatique de l’olympien Gœthe, je n’ai point manqué à ce pèlerinage, qui s’impose à tout voyageur lettré.

La maison a une apparence placide et cossue. Au centre s’ouvre une porte à deux battants sur un perron de quelques marches, flanquée à

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droite et à gauche de trois fenêtres grillées. Les deux étages supérieurs, qui surplombent, présentent chacun une rangée de six fenêtres. Un troisième étage, percé de trois ouvertures centrales et de deux autres qui s’ouvrent en saillie sur la toiture, est surmonté d’un petit fronton avec une nouvelle fenêtre et un œil de bœuf dans le triangle supérieur.

Il me semble qu’on ne saurait mettre plus de conscience dans la description d’une façade. Je crains même d’avoir poussé la conscience un peu trop loin, d’autant plus que ladite façade, je dois en prévenir loyalement le lecteur, n’est pas tout à fait contemporaine de la naissance de Gœthe. En 1749, une partie de remplacement que recouvre aujourd’hui cette habitation historique était occupée par une maisonnette, qui a disparu sans laisser de traces, mais non sans laisser de souvenirs, car elle fut elle-même le berceau de Klinger, le poète exalté, effervescent, tumultueux, né en 1752, d’un soldat du régiment de la ville, et mort en Russie, revêtu des plus hauts titres et des plus grands honneurs. Malgré tous ses feux et ses pétillements, ce météore, qui parut un moment vouloir incendier l’horizon littéraire, a été bien absorbé dans l’éclat tranquille et profond du soleil voisin, et on ne songe guère à lui

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en allant visiter la maison de la rue Grosse- Hirschgraben. Mais Goethe n’avait que six ans lorsqu’on agrandit l’habitation paternelle, en lui donnant la forme qu’elle a gardée jusqu’à ce jour, et il en posa lui-même de ses petites mains la première pierre, qu’on peut voir encore dans la cave.

La maison de Goethe, acquise en i863, comme « propriété du peuple allemand », est devenue le siège d’une académie libre, spécialement consacrée à la gloire du poète. On s’est attaché à en rétablir lés moindres détails tels qu’ils existaient dans sa jeunesse et qu’il les a décrits dans ses Mémoires, puis on en a fait un musée consacré au culte du dieu et où l’adoration va jusqu’au fétichisme.

Poussons la porte et prenons notre billet au rez-de-chaussée. La visite coûte 36 kreutzers, et on paye en entrant. Un escalier large, carré, en pierres de taille, avec balustrade en fer forgé où se dessinent les initiales de la mère de Gœthe, conduit au premier étage. Là s’étend le vaste salon de famille, maintenant salle de lecture ou de cours pour l’Académie, qui est en môme temps une Université. Au deuxième, dans une grande chambre qui prend vue par trois fenêtres sur la rue, tout bon Allemand commence à se sentir doucement ému en

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contemplant le bureau, fies massifs fauteuils rouges, la table à café, le métier à dentelles de madame Goethe mère : ce ne sont là pourtant que les petites reliques. La chambre particulière du père est à côté de cette chambre de famille. A sa droite s'ouvre une pièce mesquine, éclairée .par deux étroites fenêtres sur la cour. Profanes, saluez; fidèles, prosternez-vous! Là navquit le dieu !

Montons un étage pour trouver l’appartement 'qui était spécialement réservé à Goethe : sa chambre à coucher et son cabinet de travail. C’est dans celui-ci, qui occupe la base du fronton, qu’il écrivit ses ouvrages de jeunesse : Gœtz de Berlichingen, Werther, Clavijo, Stella, -pour ne nommer que les principaux. Les deux chambres sont consacrées à son apothéose. On y a accumulé les bustes, gravures, masques et moulages, les souvenirs personnels du poète et les grandes reliques. Vous y verrez sous verre, à côté de sa boîte à thé, de sa bague, de quelques cheveux, jusqu’à sa casquette, — une horrible casquette plate, aussi dépourvue de poésie que possible .11 faut une gloire bien solide pour résister à l’imprudente exhibition d’une pareille casquette, et j’ai peine à croire que l’enthousiasme des plus fanatiques sectaires de Gœthe n’en reçoive pas un coup violent. On en-

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trevojait comme en rêve le chantre de Marguerite couronné d’une auréole, et tout à coup, sur le nimbe du poète, le gardien du musée plante brusquement en guise d’éteignoir, ce grotesque et abominable couvre-chef. Pourquoi pas son bonnet de coton? Voilà à quelles trahisons peut aboutir un zèle excessif et maladroit!

Je devais rentrer en France par Mayence et Metz. Mon commissionnaire et le portier de riiôtel s’étaient trouvés d’accord pour m’assurer, qu’un train express, se dirigeait sur Mayence à huit heures quarante-cinq du soir. J’avais fait mes malles, payé ma note, pris une voiture, et je m’étais fait conduire à la gare. Là, après avoir attendu un quart d’heure l’ouverture des guichets, j’apprenais de l’emploj^é qu’il n’y avait de train pour Mayence que le lendemain à six heures du matin. Après m’avoir laissé pester tout mon soûl , me voyant si en peine, il eut pitié de moi, et ajouta qu’il allait partir dans vingt minutes un train pour Strasbourg. Je saisis la balle au bond. J’étais déjà passé par Strasbourg en entrant en Allemagne ; mais j’y gagnais de me retrouver en France quarante-huit heures plus tôt, et, après le premier moment d’irritation, j’ai béni l’heureuse faute de mon portier.

Je n’ai point le courage de vous parler du

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Strasbourg prussien. Mais que c'est long, le trajet de Strasbourg à la nouvelle frontière de France! Trois heures en train omnibus, trois heures interminables qui semblent calculées de façon à prolonger le supplice du voyageur patriote et à lui retourner le fer dans la plaie! A chaque station, d’immenses files de v^agons où l’on reconnaît notre ancien matériel, et qui portent en grosses lettres les mots Elsass-Lothringen. 11 semble aux français assis sur les coussins des wagons annexés que nos vainqueurs font durer le plaisir le plus longtemps qu’ils peuvent. Je n’ai jamais mieux et plus cruellement apprécié tout ce que nous avons perdu à cette guerre maudite et de combien le sol de la patrie s’est raccourci sous nos pas. Aussi la voix du fidèle Achate criant lialiam ! Italiam ! n’a-t-elle pas retenti plus délicieusement à l’oreille d’Énée que n’a résonné à la mienne le coassement de l’employé prussien annonçant Auricoi^rf et la France.

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