‹ Vacances d'un journalisteChapitre 4 sur 5 · A TRAVERS ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

A TRAVERS ALLEMAGNE

deur qu’elle a gardé est plus dans sa physionomie générale que dans ses édifices. Elle a bien la mine d’une capitale déchue; si le tableau a disparu, le cadre est resté, et l'imagination y évoque à l’aise les scènes historiques, les usages et les figures du temps passé. Sans tous ces souvenirs qui la peuplent et l’animent, Augsbourg ressemblerait à une ville déserte. C’est à peine si j’ai entendu rouler une voiture et vu passer quelques piétons nonchalants dans ses rues silencieuses. On m’avait indiqué le café Musbeck , dans la grande rue Maximilien, comme le plus considérable de la ville. Je' mis plus de vingt minutes à le découvrir. Cinq ou six fois de suite, j’avais passé devant sans parvenir à l’apercevoir, lorsqu’un bourgeois compatissant me guida enfin jusqu’au couloir par où cet établissement communique avec la rue.

J’entrai dans une vaste salle solitaire où les araignées tissent paisiblement leurs toiles dans tous les coins. Un habitué sommeillait sur un

exemplaire de V Allgemeine Zeitung, que nous appelons en France la Gazette cTAiigsbourg. Un chat était pelotonné sur le comptoir, et, en m’asseyant, je faillis en écraser un autre, ronronnant près de la fenêtre, en animal qui se croit bien sûr de n’être point dérangé. Mon entrée ne produisit pas la moindre sensation dans

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cette Thébaïde. Après avoir frappé à diverses reprises sur la table de bois, je vis enün, du fond de la salle obscure, s’avancer vers moi l’ombre vaguement étonnée d’une fille de service. Elle apportait d’elle-même un verre de la liqueur blonde dont la mousse débordait sous le couvercle d’étain :

cc C’est très-bien, lui dis-je, mais maintenant heefsteack mit kartoffeln. î>

■— la, répondit le fantôme, en fixant sur moi, avec une curiosité moutonnière, le regard bleuclair de ses yeux de faïence.

J’attendis un quart d’heure. Rien ne venait. Je frappai de nouveau. La fille apporta une deuxième choppe.

cc Beefsteack? » demandai-je.

— la, répondit-elle.

Un quart d’heure encore. J’interroge de rechef : ce la, ia », répond-elle de loin, comme à un enfant dont on calme l’impatience par une promesse en l’air. Enfin, au bout de trois quarts d’heure, je fais mine de me fâcher : le fantôme épouvanté s’évanouit dans les profondeurs de la salle, et mes appels désespérés restent sans échos.

Cependant l’habitué avait ouvert un œil. Il jeta un coassement rauque, et une matrone aux formes opulentes se dirigea vers moi d’un pas

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prudent et soupçonneux, comme vers un voyageur enragé, et se planta à cinq ou six pieds de ma table, en point d’interrogation. En voyant approcher cette respectable interlocutrice, je me hâtai de tirer de ma poche le Guide de la conversation en quatre langues, par Bœdeker, afin de me mettre à la hauteur de la situation. Mais jeme sais si vous avez remarqué le phénomène qui se produit invariablement en pareil cas, lorsqu’on est pressé : on trouve absolument toutes les phrases dont on nh aucun besoin, 'jamais celle qu’on cherche : la façon de demander en anglais, en italien et en allemand^ l’heure du départ des bateaux à vapeur, un cure-dents, un tire-bottes, des rasoirs, du papier à lettres, bref, des milliers de questions qui vous sont inutiles et de réponses à des questions qu’on ne vous adresse jamais. C’est ce qui ne manqua pas d’arriver encore, et tandis que je feuilletais précipitamment le livre, la matrone me regardait d’un œil de plus en plus fixe et sévère. Heureusement l’obligeant habitué intervint une fois de plus, et le dialogue suivant s’établit par son intermédiaiie entre l’hôtesse et moi :

a Monsieur, l’hôtesse dit que ce n’est point l’heure du dîner. Il faudrait revenir plus tard.

— Mais plus lard, je serai parti.

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— Monsieur, l’hôtesse est bien fâchée, mais ce n’est pas le moment. Il n’y a pas encore de beefsteack à la cuisine, et le feu n’est pas allumé.

— Elle aurait dû me le dire il y a cinq quarts d’heure, et ne pas me faire perdre ainsi mon temps.

• — Monsieur, l’hôtesse dit qu’il y a tout au plus une petite heure que vous attendez, et que vous n’avez pas perdu votre temps, puisque vous avez bu deux verres de bière.

— Oui, mais le train part dans vingt minutes, et je vais être obligé de voyager à jeun.

Ce simple cri du cœur toucha la vigoureuse matrone à l’endroit sensible. Il n’est pas de souffrances auxquelles un Allemand compatisse mieux qu’à celles de l’estomac, et j’ai toujours pensé qu’une des raisons qui assurèrent le succès de la Réforme dans ce pays, ce fut le coup porté par elle à l’institution du carême. Des pourparlers s’engagèrent et aboutirent à un compromis que j’acceptai avec un empressement famélique. Au lieu du beefsteack demandé, on m’apporta une omelette au jambon, et, quelques minutes plus tard, je roulais ex paix sur le chemin de Munich.

xMiinich.

Voyage de découverte à la recherche des Vieux-catholiques.

A mon départ de Paris, lorsque j’étais déjà installé dans mon compartiment, comme dit la belle langue des chemins de fer, un ami, trompant la surveillance des agents, vint me jeter par la portière la recommandation suivante : a Surtout, n’oubliez pas d’aller voir les Vieuxcatholiques à Munich. »

Je n’avmis garde de commettre un pareil oubli. En arrivant à Munich, un samedi soir, ma première préoccupation pour le lendemain ne fut ni la Gljptothèque avec ses marbres d’Égine, ni l’ancienne Pinacothèque avec ses innombrables trésors, qu’il faudrait des semaines entières pour examiner, même sommairement ; ni les œuvres dont cette noble école de Munich,

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stimulée, encouragée, fécondée par le bon roi Louis, a semé la Résidence, la nouvelle Pinacothèque, la basilique de Saint-Boniface ou l’église de Tous-les-Saints. Non, ce fut d’assister à la messe des (( Yieux-catholiques », dans Téglise qui leur a été concédée parle gouvernement, et de constater de mes propres yeux le nombre et le recueillement de leurs fidèles.

Le portier du vaste hôtel où j’étais descendu parlait français comme feu M. Ha vin. Entre les talents divers dont doit être gratifié tout portier de grand hôtel, celui de polyglotte vient en première ligne. J’en ai vu vingt fois qui pratiquaient couramment sept ou huit langues. En France, avec un pareil bagage de connaissances, ils se fussent présentés à l’Académie des inscriptions et belles lettres; en Suisse et sur les bords du Rhin, de l’Elbe ou du Danube, ces hommes modestes et pratiques se contentent d’être portiers.

Malgré l’étendue de son instruction, ce haut fonctionnaire, interrogé par moi, n’avait jamais ouï parler des Vieux-catholiques. Il confessa son ignorance avec trouble, mais avec candeur, et promit de m’envoyer le premier sommelier dans ma chambre.

Le premier sommelier est un homme important, digne, capable, plus instruit encore que le portier. Celui de l’hôtel X... ressemble à un

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membre distingué de la Chambre des lords. On se sent intimidé en prenant la licence de lui adresser la parole. Cet homme majestueux, lorsque je lui demandai de vouloir bien m’indiquer l’église des Vieux-catholiques, me répondit en daignant sourire :

— Oh ! monsieur, nous en avons au moins une douzaine.

— Une douzaine, à Munich?

— Parfaitement, monsieur. Munich est une ville très-religieuse.

— Mais entendons-nous bien. Je ne vous parle pas des catholiques, je vous parle des Vieux-catholiques.

— Mon Dieu, monsieur, fit le premier sommelier, légèrement inquiet, c’est à Munich, comme partout : il y en a des vieux, et il y en a des jeunes !

Cette réponse était faite pour clore Tentretien. Je congédiai mon interlocuteur en lui apprenant sommairement ce que c’est que les yieux-catholiques et en l’engageant à exécuter des fouilles parmi les garçons de Thotel, jusqu’à ce qu’il en eût découvert un qui fût capable de me renseigner.

Les quarts d’heure se passèrent, et j’allais me mettre au lit, quand on frappa à ma porte. C’était le propriétaire de l’hôtel en personne. Il

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avait interrogé, il s’était enquis de son côté, et venait m’apprendre que l’église des Vieux-catholiques est située bien loin de là, sur les bords de l’Isar, qu’on y dit une messe le dimanche, à huit heures du matin, et qu’il m’y ferait conduire.

Avant huit heures, j’étais à la porte de la rue. Un commissionnaire avait été dépêché pour trouver un fiacre ou un droschken ; il ne revenait pas : on m’expliqua que toutes les voitures de Munich étaient accaparées ce jour-là, à cause de la première messe d’un nouveau prêtre, ce qui est, dans la capitale de la Bavière, une cérémonie célébrée avec la plus grande pompe.

Enfin, le fiacre arrive. Le maître d’hôtel, le sommelier, le portier entourent le cocher et lui prodiguent les explications, auxquelles il répond par des signes de tête affirmatifs. La voiture se met en marche. Nous passons devant des statues, des colonnes, des casernes monumentales, des palais, que sais-je encore? A Munich on ne saurait faire dix pas sans découvrir tout autant de palais et de statues, — et au bout de cinq à six minutes, nous nous arrêtons devant un grand édifice, dont la façade est toute pavoisée de verdure. La foule endimanchée et les équipages y affluaient de toutes parts.

— Alte Katholik? dis-je à mon cocher.

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— la ! ia !

Je conserve des doutes et j’insiste en répétant ma question. Un triple ia ne me permet plus d’hésiter, et j’entre dans l’église avec une surprise voisine du saisissement.

Le temple doit être évidemment placé sous le vocable de Saint-Michel, car entre les deux portails de marbre rouge s’élève une statue en bronze de l’archange terrassant l’esprit rebelle. Une foule immense et recueillie se presse dans la nef, dont on a enlevé les bancs et les chaises, et où tout le monde se tient debout. A la distance où je me trouve, il est impossible d’apercevoir l’autel; mais, en jouant des coudes avec adresse et persistance, en profitant des moindres interstices, en me faufilant de proche en proche, j’arrive laborieusement à gagner du terrain et à voir.

Le chœur, de proportions aussi vastes que le reste de l’église, déborde de fidèles des deux sexes, rangés dans les stalles et sur des sièges apportés tout exprès; à chaque instant, on en voit entrer d’autres par les portes latérales. En avant des hommes, se tiennent d’innombrables rangées d’enfants ; tant dans le sanctuaire que sur des bancs sans dossier alignés près du chœur, je compte au moins cinq cents jeunes filles, depuis l’âge le plus tendre, toutes vê-

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tues de blanc, couronnées de roses et un bouquet à la main. La messe se célèbre en musique, avec la plus grande pompe. Autour de moi, tout le monde prie avec ferveur. Je parviens à apercevoir le prêtre : il est jeune et n’a •point du tout la physionomie que mon ima- ’gination attribuait à un Vieux-catholique.

Au Gloria in excelsis, où les violons, les flûtes et les cuivres de l’orchestre font merveille, ^commence l’interminable défilé de l’offrande. Quoiqu’il se fasse en partie double, il n’en dure pas moins dix- huit minutes, montre en main. La messe continue ensuite sans incidents nouveaux. Dès qu’elle est finie, le jeune prêtre s’achemine vers la chaire. L’assistance entière tombe à genoux, et le prêtre prononce solennellement sur elle les paroles- de la bénédiction; puis, étendant les mains, il lui souhaite la paix : Pax vohis! Une fanfare éclate, et la foule se retire avec une émotion visible.

A la sortie de l’église, j’interroge encore quelques personnes, en m’appliquant à accentuer, suivant toutes les règles de la prononciation allemande, pour qu’il n’y ait point d’équivoque possible. Les unes ne comprennent pas, ce qui m’humilie fort; les autres me répondent par des ia tellement catégoriques qu’il serait extravagant de vouloir insister davantage.

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J’entre, pour me rafraîchir, dans la grande brasserie Pschorre, qui fait vis-à-vis à l’église et qui est tout enguirlandée comme celle-ci. Deux petits arbres dans des pots à fleurs décorent l’entrée du couloir sombre qui mène aux salles, et qui est lui-même encombré de bancs et de buveurs. Cette brasserie est une cave. On boit sur les tonneaux, on boit sur ses genoux, on boit dans tous les coins, quand en ne trouve pas de place aux tables, toujours envahies. Chacun se sert soi-même. On prend son grand verre à couvercle, ou son pot de grès, auquel pend un numéro d’ordre; on le rince, on le porte au comptoir en disputant sa place aux douze à quinze personnes qui s’y pressent, on le fait remplir sous ses yeux en ne perdant pas le numéro de vue, de peur que le verre ne soit changé contre un autre moins soigneusement rincé, et après avoir passé 6 ou 8 kreutzers, on l’emporte à sa place, ou on le boit debout. Au milieu de la foule, les garçons brasseurs roulent des tonneaux qui, mis immédiatement en perce, sont épuisés d’un trait, avant qu’on ait eu le temps de refermer la cannelle. Toat cela, d’ailleurs, se fait tranquillement et presque en silence.

— Eh quoi! me disais-je en savourant la liqueur blonde, voilà les progrès qu’a faits le

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Vieux-catholicisme ! Il a à lui l’une des plus vastes églises de Munich, et cette église est pleine 1 Serait-ce donc vraiment, quoi qu’on en ait dit, un schisme sérieux qui commence?

J’en étais là de mes réflexions moroses, lorsque je me sentis frapper doucement sur l’épaule. Je me retournai, et vis devant moi l’honnête et souriante figure d’un Munichois de ma connaissance, que je devais aller voir le lendemain, — Bavarois de la vieille roche, bon catholique, aimant les Français, détestant la Prusse, ce qui n’est pas rare du tout par ici, les Juifs, les francs-maçons et leurs créatures, dont ils ont rempli l’administration de la ville ; tout débordant d’histoires curieuses sur le roi Louis F% cet artiste couronné, dont la mémoire serait restée si belle, s’il n’avait eu le malheur de tomber en Lola-Montès, sur Overbeck, Schnorr, Hess, Schraudolph, Schwanthaler, Cornélius et Kaulbach.

— Ah! lui dis-je, vous tombez bien! Tirezmoi donc d’un doute. Quelle est cette église?

— C’est l’église Saint-Michel, bâtie à la fin * du XVI® siècle par l’archevêque Wolgrang Miller.

— Et c[uelle est la cérémonie à laquelle j’assistais tout à l’heure?

— Probablement celle à laquelle je viens d’assister moi-même : la première messe d’un jeune

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prêtre^ ce que nous appelons ici primitien^ — les prémices. — C'est une grande fête à Munich. Tous les fidèles recherchent comme une faveur particulière la bénédiction d’un prêtre nouveau; on sait toujours à quel moment et en quel lieu il doit dire sa première messe, et on n’a garde d’y manquer. Lui-même adresse des invitations non-seulement à tous ses parents et amis, mais aux amis de ses parents et aux parents de ses amis. Par une coutume touchante et naïve, il choisit une fiancée, qui est la plus petite fille de sa famille. Vous avez vu celle d’aujourd’hui, — cette blondine de trois ans, qui marchait si fièrement en tête du cortège, avec un bouquet plus gros qu’elle. Il doit envoyer chercher en voiture chacun de ses invitéso L’offrande le dédommage de ses dépenses, qui sont souvent considérables : elle est destinée à couvrir ses frais d’établissement, et le plus pauvre tient à honneur de déposer son gulclen dans le plateau. Après la messe, le jeune prêtre a droit de donner à la foule la bénédiction apostolique : pour une heure il est évêque, quitte à n’être plus le lendemain qu’un simple curé de village. Vous vo3^ez que vous venez d’assister, sans le savmir, à l’une des plus intéressantes cérémonies de l’église catholique en Alle-

magne.

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— Alors Saint-Michel n’est pas l’église des /ieux-catholiques ?

Mon ami éclata de rire, en me regardant entre les deux yeux pour voir si je jouissais de la plénitude de mes facultés intellectuelles. Je lui contai mon histoire :

« Tout s’explique, fit-il. A votre hôtel, il y avait un érudit qui connaissait de nom les Vieux-catholiques et savait même que leur église est sur les bords de ITsar. Mais le cocher, malgré toutes les explications de cet homme rare, qu’il a plus ou moins écoutées, n’a pu croire, du moment qu’on le prenait pour aller à l’église, que ce fût pour une autre église que celle-ci. Toutes les voitures étaient mises en réquisition depuis le matin pour Saint-Michel ; lui-même y avait déjà conduit vingt personnes : aller ailleurs ce jour-là, — et surtout à l’église des Vieux-catholiques dont je vous garantis qu’il n’a jamais entendu parler, — c’est une chose qui ne pouvait lui entrer dans la tête. Mais, puisqu’on en parle encore en France, et que vous êtes curieux de voir cela, je vais vous y conduire. >>

Nous remontâmes en voiture. Dix minutes après, nous descendions en face du Maximilianeum, ce monument sans but, sans destination précise, qui clôt comme un décor la monumen-

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taie rue Maximilien. Nous tournons à droite, nous franchissons un petit pont, nous pénétrons dans une promenade publique, le Garteig, au fond de laquelle Flsar coule en bouillonnant. Mon guide m’arrête près d’une chapelle délabrée, que surmonte un clocher mesquin, et me dit :

« Voilà Saint-Nicolas, la chapelle des Vieuxcatholiques. »

Quoiqu’il fût à peine onze heures, l’église était entièrement vide et la grille de la nef déjà fermée. Je jetai un coup d’œil dans l’intérieur : on ne peut rien se figurer de plus misérable. Le dernier village aune église plus grande et mieux entretenue. A Saint-Nicolas touche un petit sanctuaire de la Vierge, objet de pèlerinage pour le peuple, et dont la fréquentation fait mieux ressortir encore par le contraste la solitude absolue de sa voisine.

Nous nous informâmes. Les bonnes gens d’abord interrogés par nous ne semblaient rien comprendre à nos questions. 11 fallut recourir aux lumières d’une marchande de la promenade qui, ne bougeant jamais de là, pouvait voir régulièrement ce qui se passe dans l’église Saint-Nicolas. Elle nous apprit qu’on y dit deux messes basses chaque dimanche, et qu’on y prononce un sermon, lly assiste invariablement

i5o à i6o personnes, dont il faudrait défalquer les curieux et les passants. Dans la semaine, la messe n’y est jamais célébrée. Hélas! le Vieuxcatholicisme a commencé par des prêtres qui se dispensaient trop aisément de dire leur messe et leur bréviaire. Le clergé Vieux-catholique de la capitale bavaroise se compose, pour le moment, de l’abbé Friedrich et l’abbé Hasler, qui suffisent amplement aux besoins du troupeau. Le chanoine Boéllioger, réüré sous sa tente, ne se montre point aux ouailles, pour la plupart, sans doute, gagnées par Téclat de son nom.

Voilà où en est le Vieux-catholicisme dans la capitale de la Bavière, dans la ville même où il est éclos et d’où il a pris son vol !

A Vienne, c’est pis encore. Il a vécu là ce que vivent les roses, et son unique pasteur, l’abbé Anton, a dû, depuis assez longtemps déjà, fermer son magasin et mettre la clef sous le paillasson. L’abbé Anton était un prêtre émancipé, qui ne se bornait pas, au moment où naquit le Vieux-catholicisme, - très-jeune, comme on sait, — à ne plus dire sa messe ni son bréviaire, mais qui avait jeté son bonnet (carré) par-dessus les moulins. Il était mûr pour la réforme, et elle le trouva très-empressé. Malheureusement pour lui, une brochure indiscrète s’avisa de révéler sa situation sociale, qui n’était

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pas de celles dont on se vante dans le monde. L’abbe Anton fit un procès en diffamation à son accusateur; il le gagna devant les juges, mais le perdit si bien devant l’opinion, que le condamné fut immédiatement gracié par sentence impériale et royale, et qu’il ne resta à l’abbé Anton d’autre ressource que de congédier son troupeau et de se marier !

Le Vieux-catholicisme à Vienne ne s’est pas relevé du coup. Dans l’Allemagne du Sud, il n’a pas besoin d’un évêque, il n’a besoin que d’un fossoyeur.

Pesth à vol de touriste.

A peiné arrivé à Vienne, je viens, grâce à la munificence de la municipalité de Pesth, de faire, en compaguie de cinq cents personnes, — membres du jury de l’Exposition universelle, artistes et journalistes, — le voyage de la capitale de la Hongrie. En douze heures, le samedi "26 juillet, un bateau à vapeur, frété tout exprès, a fait franchir aux invités, entre les rives un peu monotones du Danube, les trente-sept milles allemands (le mille autrichieQ n’a pas tout à fait huit kilomètres) c{ui séparent les deux capitales. A la nuit tombante, nous débarquions sijr les magnifiques c|uai$ de Pesth, — de Budapest, comme disent les Magyars, — au milieu des acclamations du peuple amassé en foule com-

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pacte sur notre passage; et le président de la commission hongroise, qui s’appelle Havas, quoiqu’il ne dirige aucune agence télégraphique, rendait un double hommage à la langue nationale et à la langue française en les associant dans son discours de bienvenue.

D’ailleurs, disons-le en passant, il suffit de voyager à l’étranger pour s’apercevoir que, malgré nos malheurs, le français n’est pas déchu de son empire. Si maintenant on affecte en Allemagne de l’ex'clure des régions officielles, si nous souffrons quelquefois de le voir rayer de certaines inscriptions courantes où il tenait jadis sa place, ailleurs on le dédommage bien de ces petits affronts. JNous l’avons retrouvé partout en Hongrie. Le menu du grand banquet qu’on nous a offert à Pesth était rédigé en magyar et en français. Un Brésilien a prononcé un discours, et ce discours était écrit en notre langue ; un Japonais a remercié ses hôtes, et il a ajouté au texte primitif, conçu dans un idiome mou, caressant, féminin, dépourvu de consonnes et tout en voyelles chantantes, une traduction française. J’avais pour voisins de table un Espagnol, un Prussien, un ’ Américain et un Suédois, et d’un bout à l’autre du repas, notre langue fut le lien commun qui les réunit.

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Je me sens incapable de vous conter scrupuleusement en détail ces trois jours de promenades à travers les monuments les plus divers, depuis les fonderies de canons jusqu’aux musées de peinture, et depuis les abattoirs et les fabriques d’engrais jusqu’aux établissements thermaux. Cependant j’ai sous les yeux deux types héroïques, bien propres à me tracer mon devoir : le président de la commission, qui, par ces trente-cinq degrés de chaleur, dont les Brésiliens eux-mêmes se sentaient incommodés, nous a reçus avec tous les attributs de sa dignité, revêtu de fourrures dont l’épaisseur eût excité l’envie de plusieurs boyards, et le correspondant d’un' journal belge, qui, pendant toute la durée des fêtes, a pris assez de notes pour rédiger un in-quarto. Sur le bateau, il prenait des notes; à table il en prenait encore; en voiture, il en prenait toujours. Il notait les discours, les toasts, les menus, comptait les brandebourgs des honweds, les plumets, les dolmans, les sabretaches des heiduques et des pandours, copiait les enseignes et retenait les garçons dans les cours pour leur demander des renseignements qu’il couchait par écrit. Une fois, en sortant de table, j’ai surpris, par la porte de l’office entrouverte, un monsieur en habit noir et en cravate

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blanche, le crayon en main, auprès du laveur de vaisselle; c’était le correspondant du journal belge qui prenait des notes !

Et moi aussi j’ai connu ce beau zèle, mais on en rabat avec les années. Je citerai pourtant, si le lecteur y tient, le menu du premier dîner qui nous a été offert à l’hôtel Ungaria :

Potage à la diplomate. — Hors-d’œuvre. — ■ Fogas sauce rémoulade d’esturgeon garni à la russe. — Relevés. Filet de bœuf à la Godard. — Entrées. Poitrine de perdreaux en chaudfroid. Ragoût de volaille à la hongroise. — Rôts Poulard (sic) et canarda la broche. Salade. Compote. — Entremets. Petits pois à la Parisienne. Pudding Victoria. Glaces, etc., etc.

Il est difficile de rien voir de plus civilisé. Le ragoût de volaille était dépourvu de couleur locale, mais le fogas est un mets national où les épices et le poivre de Hongrie jouent un rôle considérable.

La couleur locale -est ce qui manque le plus à Pesth, ville neuve coulée dans le moule universel, dépourvue de monuments anciens et caractéristiques. Quand on a vu ses larges quais, bordés de batiments réguliers et presque imposants ; son grand pont suspendu, qui a deux cent cinquante pas de plus que notre Pont-Neuf, et qui se continue par un tunnel

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percé à travers la montagne de Bude; la précieuse galerie de tableaux que lui a léguée le comte Esterhazy, et qui peut se visiter avec intérêt, même après le Belvédère de Vienne; son Mus^e national, fondé au commencement de ce siècle par le comte Szechenji, enrichi à l’envi par plusieurs magnats, et qui réunit, — dans l’éternel bâtiment que vous voyez d’ici, avec son péristyle de temple grec, — une bibliothèque, une collection de médailles, une de monnaies, des objets égyptiens, étrusques et romains, des souvenirs historiques et un certain nombre de tableaux, dont quelques-uns, dus à des artistes modernes et reproduisant les grandes scènes de l’histoire nationale, sont d’un véritable intérêt, on a vu à peu près tout ce qui est digne de mention.

La véritable beauté de Pesth, c’est sa position merveilleuse sur les bords du Danube immense. De la terrasse du jardin royal, situé sur les hauteurs de Bude, que les Allemands appellent Ofen, on l’embrasse tout entière dans sa variété et sa grandeur pittoresques. A vos pieds s’étend la ville blanche de Pesth, couronnée par une douzaine de tours, de petits dômes et de clochers, parmi lesquels se détachent les deux clochers bulbeux de la synagogue; au oin, le fleuve que sillonnent de nombreux ba-

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teaux, File d’O’Buda, presque remplie par de magnifiques ateliers de constructions navales ; plus près, File de Marguerite, avec ses bosquets charmants, ses restaurants, ses cafés, sa cascade et le beau dôme de son Kursaal ; à riiorizon, un cercle de montagnes aux lignes ondoyantes et douces; sur un plan plus rapproché, le noir Bloksberg, dont la forteresse^ rasée par Gœrgey après la révolution de 1849, a été rétablie sur un pied plus formidable encore, et semble prête à foudroyer en un instant les magyars trop amoureux de leur indépendance; puis Bude s’étageant sur les flancs des hauteurs et venant se baigner les pieds dans les flots bleus du Danube.

Ce qui donne à Pesth un caractère tout particulier, ce sont les enseignes. Cette langue magyare, avec ses mots sonores et compliqués, a je ne sais quelle physionomie asiatique qui fait rêver de l’Orient. Quelques particularités, à Pesth, rappellent encore, bien qujeffacées aux trois quarts, l’antique descendance de ce peuple, les souvenirs de la domination turque et la proximité des régions orientales. J’ai vu passer par les ruelles de Bude, devant de chétives cabanes, vestiges de la vieille ville magyare, de grands chariots tpaînés par des bœufs aux longues cornes et

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recouverts de nattes de joncs, qui m'ont fait songer aux compagnons d’Attila. La Redoute, comme la synagogue, mais à un moindre degré, offre des réminiscences da style mauresque; l’église paroissiale est une ancienne mosquée turque. Parmi les grands établissements de bains qu’on nous a menés visiter comme les principales curiosités de la ville, et qui réunissent dans leur immense enceinte une demidouzaine d’établissements divers, avec un luxe et une commodité d’organisation dont nous n’avons aucune idée en France, il y en a un qui a été établi par le sultan Soliman, agrandi par le pacha Mahmud aux dépens d’un cloître de derviches voisins, et où se lit toujours une inscription turque au-dessus du grand bassin pour les pauvres. Il existe encore, à quelques minutes de la ville, une petite mosquée octogone construite sur la tombe d’un illustre santon, le scheick Gui-Baba, et où de dévots musulmans viennent en pèlerinage quatre fois par an, à l’époque des foires.

Au moment de terminer ce chapitre il me revient en mémoire une foule de choses dont je ne vous ai point parlé : la réception de M. Joseph de Szlavy, président du ministère hongrois, accompagné d’un feu d’artifice et de. l’illumination du Blocksberg, la délicieuse promenade et le dé-

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jeûner en ^lein air au Thiergarten (jardin zûologlque), où l’on devait nous donner le spectacle d’une czarda, danse nationale, insuffisamment remplacée par une avalanche de toasts, dont quelques-uns prononcés d’un air furieux- par des messieurs à qui nous n’avions pourtant rien fait, et tant d’autres choses qui nous feront conserver à tous le long souvenir de l’hospitalité plus qu’écossaise des Hongrois. Le lundi soir, à onze heures, nous montions dans un train spécial, et le mardi, à huit heures, nous rentrions à Vienne, fatigués, moulus et contents. ,

Le Shah à Vienne.

Je ne sais plus au juste quel est le personnage qui, sous la Restauration, avait été surnommé Vinévitahle. Je crois bien que c’est un sieur Alissan de Chazet, d’ailleurs peu connu dans l’histoire; mais quand on n’a pas son Douillet sous la main, il est difficile de faire de rérudition à coup sûr. Ce que je sais, par exemple, c’est que, toute révérence gardée, cet adjectif pourrait s’appliquer beaucoup plus justement à S. M. le shah de Perse. J’étais parti de Paris la veille de son arrivée; il est arrivé à Vienne le lendemain de mon retour de Pesth, et, sans l’avoir une seule fois cherché, je viens de le rencontrer pour la quatrième fois aujourd’hui.

A TRAVERS l/ ALLEMAGNE.

C’est le samedi août que le shah de Perse a honoré de sa première visite l’Exposition internationale, qui, ce jour-là, a dû se dédommager largement des maigres recettes précédentes. Depuis le Sud-Bahn, c’est-à-dire la gare du Sud, jusqu’à l’entrée de la Welt-Austellung, — sur un espace de près d’une lieue, dans la plus grande étendue de la ville de Vienne, — les rues étaient tapissées d’un triple et quadruple rang de badauds. La veille, un Khan authentique, coiffé du bonnet fourré légendaire, avait annoncé aux visiteurs du pavillon persan de l’Exposition, la visite de son royal maître pour le lendemain à midi. A midi un quart, celui-ci entrait dàns la grande allée du Prater, avec son aigrette, ses lunettes et son sabre. L’exactitude est la politesse des shahs.

On avait fait d’ailleurs très-simplement les choses. Aucun déploiement de troupes; à peine quelques agents de la sûreté en grand costume et quelques gendarmes à cheval. Le cortège a défilé sans tambour ni trompette : en première ligne, la voiture des archiducs Regnier et Ernest, avec les cochers à la livrée grise; au deuxième rang, la voiture aux armes impériales, attelée de six chevaux, avec deux postillons à la livrée jaune. C’est là que se tenait le Shah, ayant l’empereur d’Autriche à sa gau-

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che, et pour vis-à-vis un autre archiduc, avec un grand dignitaire persan dont je regrette amèrement d’uvoir oublié le nom. Venaient ensuite, dans une dizaine de voitures, suivies d’une file interminable de fiacres, les ministres, les généraux, les interprètes, les cbambellans et les domestiques.

La presse de Vienne, — ce qu’on appelle une certaine presse, qui rivalise avantageusement avec la certaine presse de Paris, — avait fait au Shah une entrée peu flatteuse. Le Taghlatt, la Morgen-Post, d’autres encore, se sont amusés à répandre sur son compte une foule d’anecdotes, non tirées de la Morale en action, qui n’étaient pas propres à le faire très-bien accueillir de la population viennoise. Il y était parlé de la manière dont il se comportait vis-à-vis les coussins et les tapis de son wagon réservé, et de divers autres détails d’une nature plus intime encore. Les choses en sont même venues à ce point qu’il était question hier d’un procès en diffamation, intenté par le Shah, ou plutôt par les personnes de son entourage compromises dans ces vilaines historiettes. On ne le fera pas sans doute, mais il me semble que'la presse de Vienue aurait pu, en cette circonstance, donner l’exemple de plus de dignité et de tact. Malheureusement, les Juifs, qui l’ont accaparée près-

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que tout entière, ne sont pas gens délicats sur les voies et moyens de succès : ils ne se contentent point d’en faire une machine à réclames et une basse-cour à. canards, ils y exploitent encore à l’envi lé cancan scandaleux.

cc S’ils ne respectent pas leur hôte, disait hier Malcom-Khan à propos d’une de ces nouvelles où se trouvaient mêlés quelques habitants de Laxenburg (habité par le Shah), ils devraient au moins avoir la pudeur de respecter leurs compatriotes. »

Autant que j’en ai pu juger, ces historiettes ont produit leur effet sur la population. La curiosité publique ne s’accompagnait pas de courtoisie. Nuis vivats; à peine quelques fronts découverts. Mais le Shah a l’air d’un philosophe, et cela lui semblait parfaitement indifférent. J’ai surpris dans la foule plus d’une réflexion désobligeante sur le compte du descendant d’Artaxercès, et ces réflexions sentaient leur Tagblatt à plein nez :

« Pourquoi ne l’ont-ils pas logé au Hofhurg ? demandait à son voisin un bourgeois qui s’impatientait d’attendre.

— Cro3^ez-vous que notre famille impériale ait envie de l’avoir près de lui? On l’a mis le plus loin possible, puisqu’on ne pouvait se dispenser de le recevoir. »

Pourtant le bourgeois de Vienne est un être doux, facile, pacifique et qui a encore le respect des têtes couronnées.

La voiture du Shah va s’arrêter devant le grand pavillon impérial et royal. Deux magnifiques chasseurs, coiffés de plumes blanches qui leur flottent jusqu’à la-ceinture et portant des épaulettes d’or à graines d’épinards, comme des généraux de division, ouvrent la portière, et le Roi des rois, aidé par l’empereur, qui se tient à côté de lui, tête découverte, descend sur le tapis qui doit préserver ses augustes pieds de tout contact avec les planches vulgaires. Puis le cortège entre, au son d’un orchestre militaire cjui joue l’air national persan, — en admettant que les Persans aient un air national.

Pendant une grande heure, la foule est restée massée devant le pavillon, regardant avidement ces murs derrière lesquels il se passait quelque chose. Il se passait un déjeuner, et ce déjeuner devait être bon, car le lendemain encore les garçons de tous les restaurants de l’Exposition ont répondu à leurs clients, lorsque ceux-ci se plaignaient de l’absence d’un plat favori :

— Que voulez-vous, monsieur? On nous a tout pris pour le Shah.

Le public se dédommage de cette longue attente en contemplant sous le vestibule les allées

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