J. DUFOUR
Rapport de M. le docteur Dufour
Le nommé Vacher Joseph est entré à l'asile de Saint-Robert, le 21 décembre 1893, par transfèrement de l'asile de Dôle.
Ce transfert fut opéré, sur l'ordre de M. le préfet de l'Isère, en date du l*' décembre 1893, par les agents de l'asile de Saint-Robert.
Les renseignements contenus au dossier établissent que Vacher, jeune soldat de la classe de 1889, a été réformé le 2 août 1893, sans autre indication sur le motif delà réforme, ni sur ses antécédents au régiment.
Le certificat qui a été délivré par l'asile de Dôle, le 3 décembre 1893, à l'occasion du transfert, est ainsi conçu : « Vacher Joseph, militaire réformé, entré le 7 juillet 1893, est toujours hanté par des idées de suicide. A fait une tentative vers la fin d'octobre. Se jetait la tète contre les murs. Est très disposé à recommencer à la première occasion. En veut aux médecins, parce qu'ils ne l'ont pas opéré, et croit qu'autour de lui on le jalouse, on le persécute, etc. Peut être transféré, mais, en raison de la ténacité des idées de suicide, exigera une surveillance rigoureuse et de tous les instants. >>
La veille du transfert, les agents de l'asile de Saint-Robert virent A'acher à Dôle; il était calme et promit de se comporter convenablement, pendant le trajet qu'il allait faire II se montrait satisfait de partir, espérant qu'on le ferait opérer à Saint-Robert et qu'on le rendrait ensuite à sa famille.
Cela était du reste son seul désir, nous écrivait notre collègue de Dôle, à la date du M décembre 1893. Vacher fut très calme de l'asile à la gare de Dôle. Au départ, étant gardé à vue et de très près, il demanda à aller satisfaire un besoin, et se dirigeant vers les cabinets, il se mit à courir à toutes jambes. Poursuivi par nos agents, il fut arrêté 100 mètres plus loin par des poseurs qui se trouvaient sur la voie. Des liens lui furent placés aux mains et aux pieds et il fut porté dans le compartiment, d'où il chercha encore à s'évader, en se précipitant par la portière, au moment du départ du train.
Dans le compartiment, il poussait des cris de : vive l'anarchie et se plaignait de prétendus mauvais traitements à l'asile de Dôle, sans chercher à frapper ses conducteurs, qui eurent beaucoup d'embarras avec lui à la gare d'Ambérieu.
A chaque station, il proférait les mômes cris, pour émouvoir le public et
faire connaître, disait-il, les prétendus sévices dont il avait eu à se plaindre.
A Amborieu, il promit d'être calme si ses liens étaient desserrés et il tint parole. 11 fut en effet très calme depuis.
Ces faits prouvent que Vacher était parfaitement maître de lui à ce moment.
A l'asile de Saint-Robert, nous apprenons de sa bouche qu'à la suite de la rupture d'un projet de mariage et de l'abandon par sa fiancée, il avait tiré sur cette dernière, sans l'atteindre, plusieurs coups de revolver et qu'il avait ensuite essayé de se suicider.
Il nous dit également qu'au régiment on lui voulait du mal.
Il se plaignait de souffrir de céphalalgie; il présentait del'otorrhée et de la paralysie faciale à gauche. 11 prétendait avoir une balle dans la tète.
Nous le fîmes examiner par M. le D"' Comte, chirurgien en chef des hôpitaux de Grenoble, qui ne découvrit aucun corps étranger, mais seulement une carie du rocher, avec suintement par l'oreille. Vacher s'est toujours comporté d'une façon convenable avec les gardiens et avec les malades, sans avoir jamais parlé d'anarchie ou de doctrines anarchistes pendant son séjour pas plus que de toute autre chose pouvant avoir un rapport éloigné avec les faits dont il est accusé aujourd'hui. Il n'a commis aucune tentative de suicide.
Il n'a jamais eu aucun accès d'aucune nature, n'a jamais été obscène, immoral ou impulsif en quoi que ce soit, pendant le séjour qu'il a fait à l'asile, dans le quartier de sûreté où il a été maintenu en raison de ses tendances à l'évasion.
Il passait son temps à lire, ou isolé, se plaignant de céphalalgie et de son écoulement par l'oreille, et parlant surtout de son désir d'être opéré.
11 ne nous a jamais entretenu de la morsure d'un chien enragé, ni des breuvages qui lui avaient vicié le sang, pas plus que des accidents spéciaux qui ont motivé son admission à l'Antiquaille et à l'hospice de Grenoble.
Nous n'avons eu aucun renseignement sur ses antécédents, et rien dans ses allures ne permettait de supposer qu'ils fussent mauvais ; au contraire, puisqu'il avait été sergent au 60' de ligne.
Il avait bien soin d'invoquer en sa faveur sa qualité d'ancien sousofficier, pour démontrer la réaUté de sa bonne conduite et la possibilité d'occuper dans la société une situation lui permettant de vivre honorablement de son travail.
En réalité, j'ai considéré qu'à la suite des chagrins résultant de la rupture de son mariage, Vacher avait pu devenir mélancolique avec tendances au suicide ; ces tendances étant confirmées par les faits antérieurement constatés.
Nous ne pouvons nous prononcer sur l'état mental de Vacher avant son entrée à Saint -Robert, notre observation personnelle ne nous ayant jamais fait constater chez lui des signes bien positifs de folie.
l,es opinions que nous avons formulées dans nos certificats sont basées sur des faits antérieurs que nous n'avons pas eu à contrôler.
Eu présence de l'iiisistaiice de Vacher pour obtenir et sa sortie et son transfert à l'Hôtel-Dieu de Lyon, pour être opéré, nous avons dû nous poser la question de savoir si son état actuel permettait de faire droit à sa demande.
Il était doux, docile, poli, inoffonsif et convenable avec tout le monde, nullement incohérent, lucide. Il avait séjourné, soit à Dôie, soit à Saint- Robert, neuf mois en traitement dans un asile, c'est-à-dire pendant un laps de temps dépassant de beaucoup la durée moyenne du séjour des aliénés guéris. Considérant qu'il ne donnait plus de signes de folie, et constatant son état de conscience parfaite et par suite de responsabilité, nous n'hésitâmes pas à proposer sa sortie qui fut ordonnée.
La seule crainte que ses antécédents pouvaient faire naître en notre esprit était que Vacher eût une rechute et qu'il ne recommençât ses tentatives de suicide.
Si l'on examine les lettres existant à son dossier, dont nous remettons copie, on peut voir avec quelle lucidité el quelle convenance elles sont écrites.
Nous avons, à plusieurs reprises, essayé d'intéresser la soeur de Vacher sur sa situation, comme nous avons l'habitude de le faire, au moment de la sortie de nos malades, pour leur assurer des conditions de milieu plus favorables.
Nous n'avions pas eu, en dernier lieu, à nous préoccuper, au delà de ce que nous avons fait, de ses moyens d'existence pour le lendemain, puisqu'il est sorti nanti d'une somme de cent soixante-trois francs vingt.
Nous n'hésitons pas à déclarer que Vacher, au moment de sa sortie, n'était pas aliéné, et qu'il était entièrement responsable .
En admettant qu'il ait été aliéné auparavant, ce qu'on peut supposer d'après les faits, nous avons pu croire que le chagrin d'amour était la cause de sa maladie mentale.
Cette dernière ne s'est jamais manifestée dure façon positive à Saint- Robert: les premières appréciations que nous avons formulées reposent uniquement sur les faits antérieurs et sur ses propres allégations. Il n'a jamais rien manifesté de pareil à Saint-Robert en dehors des plaintes contre l'asile de Dole et le régiment.
La question de responsabilité, dans la période du séjour que Vacher a fait à Saint-Robert, ne s'est posée qu' in fine ; elle a été résolue afllrmativement par la proposition de sortie.
Vacher était très réservé, il parlait peu et ne revenait sur les faits relatifs à la rupture de son mariage que lorsqu'on l'interrogeait. Il paraissait les regretter, ainsi qu'on peut le voir dans sa lettre du 29 janvier 1894, par laquelle il fait allusion à sa faiblesse morale de Baume et à sa réparation par suite des souffrances « qu'il s'est méritées ».
Il ne manifestait aucun mauvais sentiment contre les personnes, à l'exception de ceux dont il se plaignait à Dùle.
Néanmoins, on verra par sa correspondance qu'il prétendait avoir été guéri dans cet établissement, et y «< avoir trouvé le remède à ses maux ». (Lettre du 29 janvier 1894.)
Ea pathologie mealale, ou considère que le fait d'avoir conscience de sa guérison et de son état antérieur de maladie est un des meilleurs signes de la guérison d'un aliéné.
Ce signe, nous le mentionnons clairement dans notre dernier certificat ; on en constate lexistence dans la lettre du 29 janvier 1894, où Vacher dit avoir trouvé à l'asile de Dùle « le remède à son esprit ». Réel ou simulé, nous l'avous tenu pour ce qu'il valait.
Ses sentiments à l'égard des siens étaient excellents, comme on peut le voir par sa correspondance.
J'ignore quelle est exactement l'opération que Vacher a subie à Lyon Tout choc physique ou moral peut être une cause de folie. Dans l'espèce, nous ne voyons pas la relation qu'on croit exister entre cette opération et la fohe de Vacher.
Il y aurait lieu, par contre, d'examiner plus attentivement les rapports pouvant exister entre son état mental et l'atl'ection du rocher qu'il présentait. Il serait toutefois exagéré de croire que toute personne atteinte d'une carie du rocher est forcement menacée de devenir aliénée. C'est une question d'espèce à juger pour chaque cas.
Je n'ai constate aucun signe de dégénérescence physique, morale ou intellectuelle, pendant le stjour qu'il a fait à Saint-Robert. Je n'ai aucun renseignement sur son hérédité mentale.
L'état d'abandon ou d'éloignement, confirmé après sa sortie, dans lequel il parait avoir été de la part de sa famille, est évidemment une condition fâcheuse, mais il est bien difiicile de dire dans quelle mesure on peut lui imputer le crime ou la folie, dans l'espèce.
11 n'est pas douteux qu'en essayant de renouer, en sa faveur, des relations de famille et d'y rechercher un appui moral et matériel s'il le fallait, nous avons eu la préoccupation de mettre Vacher dans les meilleures conditions de milieu, au moment de sa sortie. C'est une sorte de patronage que nous pratiquons toujours avant de mettre nos malades guéris en liberté.
Vacher ne parlait pas politique, il lisait très attentivement, tous les jours, le Lyon Républicain, et n'a jamais formulé, pendant son séjour à Saint- Robert, des opinions anarchistes ou autres.
Ce changement d'attitude nous confirmait dans notre opinion que Vacher, s'il avait été ahéné, était aujourd'hui guéri.
Vacher n'a jamais montré à Saint-Robert la moindre perversité, ni les moindres penchants à la violence. Il était calme, docile, bienveillant, poli, de très bon rapport avec tout le monde, mais généralement réservé.
Vacher est sorti le l**' avril 1894, ne donnant plus de signes de folie et par suite responsable, comme nous l'avons déjà dit.
La question de simulation n'ayant eu, pour nous, aucun motif d'être posée, pendant le séjour de Vacher à Saint-Robert, nous n'avons pas eu à nous préoccuper de sa responsabilité avant l'époque où nous avons dû songer à sa sortie, le tenant, par suite des faits antérieurs, pour malade et par suite irresponsable à son arrivée.
Nous déclarons que nous n'entendons point par là prononcer un jugement quelconque sur les faits dont il s'agit, que nous n'avons pu apprécier qu'en partie, ni sur les conséquences qu'ils peuvent présenter au point de vue de la responsabilité à cette époque.
J'ai considéré, sans avoir eu aucune autre indication que les explications de Vacher, que l'attentat de Baume-les-Danies était un drame d'amour fort ordinaire. C'est ainsi que Vacher nous la lui-même expliqué, abandon par une jeune fille qui lui avait promis le mariage, désespoir, tentative de meurtre et de suicide ensuite. Cela se voit tous les jours, sans qu'on invoque l'aliénation mentale.
Quant aux circonstances autres de l'afTaire, nous ne pouvons nous étendre sur une question aussi générale, en l'absence de faits précis à examiner; n'ayant en l'espèce qu'à fournir notre appréciation sur le séjour de Vacher à Saint-Robert.