RAPPORT
du Coiiaeillcr d'État, Préfet de police, à Son Excellence le Sénateur, ministre de la police générale, le 21 fructidor an XII
Son Excellence, par sa note du 6 de ce mois, me demande un rapport sur le nommé Sade, détenu à Charenton.
Dans les premiers jours do ventôse an IX, j'avais été informé que le nommé Sade, ex-marquis, connu pour être l'auteur de linfàme roman de Justine, se proposait de publier bientôt un ouvrage plus affreux encore, sous le titre de Juliette. Je le fis arrêter le 15 du môme mois, chez le libraire-éditeur de son ouvrage, où je savais qu'il devait se trouver muni de son manuscrit.
L'auteur et l'éditeur furent amenés à ma préfecture. La saisie du manuscrit était importante, mais l'ouvrage était imprimé et il s'agissait de découvrir l'édition. La liberté fut promise à l'éditeur, s'il livrait les exemplaires imprimés.
Celui-ci conduisit nos agents dans un lieu inhabité que lui seul connaissail et ils en enlevèrent une quantité assez considérable d'exemplaires pour ({ue l'on put croire que c'était l'édition entière.
Sade, dans son interrogatoire, reconnut le manuscrit, mais il déclara qu'il n'était que le copiste et non l'auteur. Il convint même qu'il avait été payé pour le copier, mais il ne put faire connaître les personnes de qui il tenait les originaux.
11 eût été difficile de croire qu'un homme qui jouissait d'une fortune considérable eût pu devenir copiste d'ouvrages aussi affreux moyennant un salaire. On ne pouvait douter quil en fût l'auteur, lui dont le cabinet était tapissé de grands tableaux représentant les principales obscénités du roman de Justine.
Le 23 ventôse, j'eus Ihonneur de rendre compte de toute l'opération à Son Excellence le ministre de la police générale et de lui demander quelle marche j'avais à suivre pour parvenir à la punition d'un homme aussi profondément pervers. Après diverses conférences que j'eus avec Son Excellence, desquelles il résulta qu'une poursuite judiciaire causerait un éclat scandaleux qui ne serait point racheté par une punition assez exemplaire, je le fis déposer à Sainte-Pélagie le 12 germinal de la même année pour le punir administrativement.
Au mois de floréal suivant. Son Excellence le ministre de la justice me demanda les pièces lelatives à cette affaire, pour aviser, m'écrivait-il, aux moyens qu'il serait convenable de prendre et en référer aux consuls.
J'eus l'honneur de rendre compte à Son Excellence, qui connaissait déjà tous les délits que Sade avait commis avant la Révolution, et, convaincu que les peines qui pourraient lui être appliquées par un tribunal seraient insuffisantes et nullement proportionnées à son défit, il fut d'avis qu'il fallait l'oublier pour longtemps dans la maison de Sainte-Pélagie.
Sade y serait encore, s'il n'eût pas employé tous les moyens que lui suggéra son imagination dépravée pour séduire et corrompre les jeunes gens que de malheureuses circonstances faisaient enfermer à Sainte-Pélagie et que le hasard faisait placer dans le même corridor que lui.
Les plaintes qui me parvinrent alors me forcèrent à le faire transférer à Bicêtre.
Cet homme incorrigible était dans un état perpétuel de démence libertine. A la sollicitation de sa famille, j'ordonnai qu'il serait transféré à Charenton et son transfèrement eut lieu le 7 floréal an XI.
Depuis qu'il est dans cette maison, il s'y montre continuellement en opposition avec le directeur, et il justifie par sa conduite toutes les plaintes que peut donner son caractère ennemi de toute soumission.
J'estime qu'il y a lieu de le laisser à Charenton où sa famille paye sa pension et où, pour son honneur, elle désire qu'il reste.
Le conseiller d'État, préfet de police.
A la marge est écrit;
Approuvé, Dubois.
LK MARQUIS DE SADE ET LE SADlSMK âH
Il ne faut pas se hâter d'approuver le procédé de Napoléon vis-îivisdu marquis de Sade.
Dès le Consulat, de nombreuses détentions arbitraires furent eiïectuées. !VI. Aulard {Revue du Palais, août 1897) dans un article: La Liberté individuelle soies Najooléon I", en a rai)pelé un grand nombre dont plusieurs véritablement issues d'un scandaleux despotisme policier.
Il semble que l'imputation de folie avec internement à Gliarenton ait également été un des moyens hypocrites d'usage courant pour se débarrasser d'un ennemi.
Ainsi le poète Th. Desorgues ayant composé une chanson contre Napoléon :
Oui, le grand Napoléon Est un grand caméléon.
fut enfermé à Charenton où il mourut en 1808.
Aussi l'on est bien en droit de conclure, comme je l'ai fait, que les raisons données dans le rapport sont des prétextes pour expliquer l'emprisonnement sans jugement aussi bien que celles invoquées pour son internement à Charenton.
Si le marquis de Sade n'avait pas publié un pamphlet contre Joséphine de Beauharnais, ses livres, d'ailleurs abominables mais moins dangereux que le grand nombre de publications licencieuses contemporaines de Justine, ne lui auraient pas attiré l'effroyable supplice d'un emprisonnement de quatorze ans.
Cependant la police ne paraît jamais avoir avoué ce motif et a toujours invoqué surtout auprès de de Sade la raison de livres immoraux.
Dans une lettre datée du 5 nivôse an X TVente Charron, février 1839) il écrit au ministre: « Détenu depuis neuf mois à Pélagie (la date que j'ai donnée pour l'arrestalien de de Sade, d'après le rapport de police, est donc bien exacte et non celle de 1801 donnée par certains auteurs), comme prévenu d'avoir fait le Vwve de Justine, qui pourtant n'émana jamais de moi, je souffre et ne dis mot, comptant chaque jour sur la justice du gouvernement; mais lorsque les méchants, désespérés de mon silence et de ma résignation, cherchent à me nuire par tous les moyens possibles, je les démasque. » Il n'est pas besoin d'insister sur l'analogie de cette protestation avec la protestation que j'ai citée de la lettre de Villeterque. C'est une preuve de plus comme je l'avançais que cette lettre a été écrite de la prison.
Dans la même lettre autographe dont je viens de citer un fragment,
de Sade se plaint qu'un prisonnier lui a volé des poésies dont certaines contre le premier consul et veut les faire imprimer.
La Revue rétrospective a également cité une lettre de protestation que voici;
Sade, homme de lettres, au ministre de la justice
Pélagie, ce 30 lloréal an X.
L'innocence persécutée n'a que vous pour appui. Chef suprême de la magistrature française, c'est à vous seul qu'il appartient de faire exécuter les lois et d'écarter loin d'elles l'arbitraire odieux qui les mine et les atténue.
On m'accuse d'être l'auteur du livre infâme de Justine ; l'accusation est fausse, je vous le jure au nom de tout ce que j'ai de plus sacré !
Massé, imprimeur et éditeur de l'ouvrage, pris sur le fait, est d'abord arrêté et enfermé avec moi, puis relâché pendant qu'on continue à me détenir; il est libre lui qui a imprimé, qui a vendu, qui vend encore et moi je gémis... Je gémis depuis quinze mois dans la plus affreuse prison de Paris, tandis que, d'après la loi, on ne peut retenir plus de dix jours un prévenu sans le juger, je demande à l'être. Je suis ou non l'auteur du livre qu'on m'impute. Si l'on peut me convaincre, je veux subir |mon jugement; dans le cas contraire, je veux être libre.
Quelle est donc cette arbitraire partialité qui brise les fers du coupable et qui en écrase l'innocent? Est-ce pour arriver là que nous venons de sacrifier pendant douze ans nos vies et nos fortunes ? Ces atrocités sont incompatibles avec les vertus que la France admire en vous. Je vous supplie de ne pas permettre que j'en sois plus longtemps la victime. Je veux en un mot être libre on jugé, j'ai le droit de parler ainsi. Mes malheurs et les lois me le donnent, et j'ai lieu de tout espérer quand c'est à vous que je m'adresse.
Salut et respect. Sade.
11 n'y a ce me semble rien à reprendre à la protestation de de Sade, sauf la dénégation, et je ne crois pas qu'on puisse trouver dans un tel document une ébauche de dérangement d'esprit.
De Sade a Gharenton. — Quel était l'état d'esprit de de Sade, un an après la lettre précédente lorsqu'il fut transféré à Gharenton (7 floréal an XI)?
Le rapport du ministre de police invoque « un état perpétuel de démence libertine » ,
Je ne connais pas de fait certain pour en témoigner.
Par contre voici in extenso un document des plus importants qu'a publié la Bévue rétrospective, un rapport de Royer-Gollard daté de 1808, c'est-à-dire six ans après le début de l'internement. Le D' Royer- Gollard demande précisément que le marquis de Sade soit éloigné de Gharenton, parce qu'il « n'est point aliéné » mais seulement vicieux.
Paris, 2 août 1808.
Le médecin en chef do l'Iiospirc de Charenton à son Excellence le Sénateur, ministre de la police générale.
Monseigneur,
J'ai riionneur de recourir àrautorité de Volrc Excellence pour un objet qui intéresse essentiellement mes fonctions ainsi que le bon ordre de la maison dont le service médical m'est confié.
Il existe à Cbarenton un homme que son audacieuse immoralité a malheureusement rendu trop célèbre et dont la présence dans cet hospice entraîne les inconvénients les plus graves : je veux parler de l'auteur de rinfàme roman de Justine. Cet homtne n'est point aliéné. Son seul délire est celui du vice et ce nest point dans une maison consacrée au traitement médical de l'aliénation que celte espèce de délire peut être réprimée. Il faut que l'individu qui on est atteint soit soumis à la séquestration lapins sévère, soit pour mettre les autres à l'abri de ses fureurs, soit pour l'isoler luimôme de tous les objets qui pourraient entretenir et exalter sa hideuse passion. Or, la maison de Charenton, dans le cas dont il s'agit, ne remplit ni Tune ni l'autre de ces deux conditions. M. de Sade y jouit d'une liberté trop grande. 11 peut communiquer avec un assez grand nombre de personnes des deux sexes encore malades ou à peine convalescentes, les recevoir chez lui ou les visiter dans leurs chambres respectives. 11 a la faculté de se promener dans le parc et il y rencontre souvent des malades auxquels on accorde la môme faveur. Il prêche son horrible doctrine à quelques-uns, il prête des livres à d'autres ; enfin le bruit général dans la maison est qu'il est avec une femme qui passe pour sa fille.
« Ce n'est pas tout encore. On a eu l'imprudence de former un théâtre dans cette maison, sous prétexte de faire jouer la comédie par les aliénés, el sans réfléchir aux funestes effets qu'un appareil aussi tumultueux devait nécessairement produire sur leur imagination. .1/. de Smle est le directeur de ce tliéntre. Cest lui cjui indique les pièces, distiihue les rôles et préside aux répétitions. Il est le maître de déclamation des acteurs et des actrices et il les forme au qrand art de la scène. Le jour des représentations publiques, il a toujours un certain nombre de billets d^entrée à sa disposition et, placé au milieu des assistants, il fait en partie les honneurs de la salle.
Il est en mcme temps auteur dans les grandes occasions; à la fvle du directciir, par exemple, il a toujours soin de composer ou une pièce allégorique en son honneur, ou au moins quelques couplets à sa louange.
11 n'est pas nécessaire de faire sentir à Votre Evcellence le scandale d'une pareille existence et de lui représenter les dangers de toute espèce qui y sont attachés. Si ces détails étaient connus du public, quelle idée se formerait-on d'un établissement où l'on tolère d'aussi étranges abus? Comment veut-on que la partie morale du traitement de l'aliénation puisse se concilier avec eux ? Les malades, qui sont en comnumication journalière avec cet homme
abominable, ne reçoivent-ils pas sans cesse l'impression de sa profonde corruption et la seule idée de sa présence dans la maison n'est-ellc pas suffisante pour ébranler l'imagination de ceux- mêmes qui ne le voient pas? J'espère que Votre Excellence trouvera ces motifs assez puissants pour ordonner qu'il soit assigné à M. de Sade un autre lieu de réclusion que l'hospice de Charenton. En vain renou\ellerail-elle la défense de le laisser communiquer en aucune manière avec les personnes de la maison ; cette défense ne serait pas mieux exécutée que par le passé, et les mêmes abus auraient toujours lieu. Je ne demande point qu'on le renvoie à Bicêtre, oii il avait été précédemment placé, mais je ne puis m'empêcher de représenter à Votre Excellence qu'une maison de santé ou un château fort, pour lui, conviendrait beaucoup mieux qu'un établissement consacré au traitement des malades qui exige la surveillance la plus assidue et les précautions morales les plus délicates.
ROYER-GOLLARD, D. M.
Le rapport de Royer-Collard n'eut pas d'effet. De Sade demeura à Charenton.
Certaines présomptions perniellent de penser qu'il préférait ce séjour à celui d'une prison, peut-être même à sa liberté. D'après la biographie de Michaud, il était le protégé de l'abbé Coulmier, directeur de Charenton.
On s'explique ainsi cette « liberté trop grande » dont parle Royer- Collard et ce rôle de directeur de spectacle qui devait singulièrement satisfaire les goûts d'auteur dramatique du marquis de Sade.
Le D' Royer-Collard paraît avoir fait de nouveaux efforts pour le faire expulser. La Revue rétrospective, en effet, a publié l'adresse suivante qui en est une preuve.
M™« Delphine de T... a Ihonneur d'envoyer à Son Excellence M. Fouché, les pétitions dont elle a eu l'honneur de lui parler ce matin.
La première pour M. de Sade afin qu'il veuille bien donner les ordres les plus prompts afin que M. de Sade reste indéfiniment à Charenton, où il est depuis huit ans, oîi il reçoit les soins que sa santé exige ; ses supérieurs sont parfaitement contents de sa conduite.
M°"= de T... joint à sa pétition un certificat de médecin qui prouve que l'état de .M. de Sade demande qu'il reste à Charenton.
Ne semble t-il pas que de Sade ait été l'inspirateur de cette pétition « pour de Sade », et qu'une partie des accusations de Royer-Collard s'explique par la divergence d'opinion sinon la rivalité du médecin de l'asile et du directeur ? Cette divergence de vues est attestée par les réclamations successives de Royer-Collard contre les spectacles a Charenton. Ceux-ci furent interdits mais remplacés par des
concerts et des bals. Royer-GoUard revint à la charge et ces divers divertissements furent supprimés par un arrêté du 6 mai 1813.
Le rôle du marquis de Sade dans l'organisation des spectacles était bien celui qu'a indiqué Royer-Collard. La Revue anecdotique (1860, premier semestre) a publié à ce sujet de curieux documents inédits que voici (1),
(1) A Madame Cochelet, dame de la reine de Hollande,
Spectacle du 23 ruai 1810.
Madame,
L'intérêt que vous avez paru prendre aux récréations dramatiques des pensionnaires de ma maison me fait une loi de vous offrir des billets à chacune de leurs représentations.
Des speclatrices telles que vous, Madame, sont d'une si grande puissance sur leur amour-propre, qu'ils trou\en(, rien que dans l'espoir de vous pf)sséder et lic vous plaire, tout ce qui doit exalter leur imagination et nourrir leurs talents.
Ils donnent lundi prochain 28 du courant l'Esprit de contradiction, Marlon et Frontin et les Deux Savoyards.
J'attends vos ordres pour l'envoi des billets que vous pourriez désirer, et vous supplie de vouloir bien présenter mes respects aux dames de la cour de Sa Majesté la reine de Hollande, princesse dont les qualités rares et précieuses réunissent si délicieusement près d'elle le cœur de tous les Français à l'hommage sacré de ceux qu'elle régit. Sadk.
A Monsieur de Coulmier, directeur de la ^naison de Charenton.
J'ai l'honneur de saluer M. de Coulmier et de lui envoyer le répertoire tel (jue nous l'avons arrêté entre nous.
Il est instamment prié de vouloir bien l'approuver^ personne ne voulant faire aucune sorte de frais et surtout de mémoire sans avoir l'approbation de son chef au bas de ses projets.
Voilà. Monsieur, la demande en forme de M. etM^^de Roméi dontj'ai eu l'honneur de vous parler et qui sont inscrits sur la liste que je vous ai présentée.
Vous m'obligerez sensiblement de ne pas les refuser.
Agréez l'hommage de votre dévoué serviteur. Sade.
Liste rectifiée par Monsieur le Directeur
M. Trillard
M'-^ Ronchoux. rue de
Choiseul.nM3. . .
M"" Cochelet. dame de la
reine de Hollande .
M"" d'Houdelof
Le médecin Irlandais . .
La maison San van. . . .
La maison Finot ....
La maison de Guise . . .
M"" Lambert
y["" Gonax
Le curé pour M. Novert .
Le maire de Charenton .
Celui des Carrières . . .
M. Milet
M™" Quesnel
M. de Sade
M. du Camp.
M"« Adélaïde
M^'de Huteuil
places
Report. .
M. Le Roi
M">« Urbltandos ....
M. Vivel -
M. Chapron
M. Veillet
M™» Marchand
M. Le Coûteux
M. Floumond
Trois dames de Nogent.
M. Flandi'in
employés de la maison Malades
63 places â
186 places
Récapitulation
Loges d'en bas. ... 30
— d'en haut. . . 38
Bancs de côtés ... 24
Bancs 36
Chaises 20
personnes
A reporter. . . 63 places
;208 personnes
Toujours littérateur et aimant à parader, de Sade profilait de toutes les occasions.
On connaît entre autres les couj)lets chantés h Son Éminence Mgr le cardinal Maury, archevêque de Paris, le 6 octobre 1812, à la maison de santé près de Charenton, couplets d'ailleurs sans mérite, mais sans bizarrerie :
Votre âme, pleine do grandeur, Toujours ferme, toujours égale, Sous la pourpre pontificale No dédaigne point le malheur.
J'ai systématiquement laissé de côté les récits très inexacts et très fantaisistes que certains auteurs, tels que Jules Janin, ont donné du séjour de de Sade h Charenton. Les documents authentiques que j'ai reproduits permettent, ce semble, au moins deux conclusions :
1° Que de Sade n'était pas un aliéné au sens exact du mot. On peut le taxer de folie morale mais seulement en s'appuyant sur ses écrits évidemment très particuliers, d'un érotisme sanguinaire et raisonné, or, il faut se souvenir que Mirabeau, Musset et bien d'autres ont publié des livres très licencieux.
2' Que, malgré les accusations de Royer-Collard, le marquis de Sade gardait hors de l'asile des relations nombreuses, peut-être des amitiés.
Aussi on peut ne pas partager Tétonnement du bibliophile Jacob qui écrit :
J'ai souvent interrogé des personnes respectahles, dont quelques-unes vivent encore plus qu'octogénaires ; je leur ai demandé, avec une indiscrète curiosité, d'étranges révélations sur le marquis de Sade, et je n'ai pas été peu étonné que ces personnes, que leur moralité, leur position et leurs honorables antécédents mettent à l'abri de toute espèce de honteux soupçons, n'éprouvassent aucune répugnance à se souvenir de l auteur de Justine et à en parler comme d'un aimable maitvais sujet.
On peut également tenir pour suspect le récit de la nouvelle biographie générale, —qui renfermeau sujetde de Sade déjà d'autres erreurs, — récit où l'on voit que « Sade conserva jusqu'à sa mort ses goûts et ses habitudes ignobles. Se promenait-il dans la cour, il traçait sur le sable des figures obscènes. Venait-on le visiter, sa première parole était une ordure, et cela avec une voix très douce, avec des cheveux blancs très beaux, avec l'air le plus aimable, avec une admirable politesse ».0n ajoute que de Sade était un vieillard robuste
LE MAKQLIS DE SADK liT LE SADISME 217
et sans infirmités, (k)ininent concilier cette attitude de de Sade avec les relations qu'il avait gardées ?
Le récit que Nodier dans ses souvenirs a donné de son entrevue au Temple avec de Sade paraît de pure imagination. Il décrit un de Sade très obèse, gardant cependant « un reste de grâce et d'élégance ».
Mort de de Sade (2 décembre 1814). — 5ou testament.
Selon les biographes, de Sade, âgé de soixante-quinze ans, mourut sans secousses, sans infirmités.
Jen'ai rencontré aucun document sur ce point.
0. Uzanne, sans indiquer l'origine de la citation, reproduit une étude cràniologique du cerveau de de Saded'après « un savant disci[)]e de Gall », étude très fantaisiste où il est dit que les organes de la tendresse maternelle (sic^ sont aussi développés que « sur la tête d'Héloise, ce modèle de tendresse et d'amour » !
A la suite d'un article grotesque, dans le Livre (1870), Jules Janin, ordinairement mieux inspiré, a reproduit la dernière page du testament de de Sade « ce codicille hideux » ! N'ayant aucune preuve de la véracité ou de la fausseté de la citation de Jules Janin, je la reproduis sous toutes réserves, inclinant cependant à la croire exacte.
Je défends que mon corps soit ouvert sous quelque prétexte que ce puisse être, je demande avec la plus vive instance qu'il soit gardé quarante-huit heures dans la chambre où je décéderai, placé dans une bière de bois qui ne sera clouée qu'au bout des quarante-huit heures prescrites ci-dessus à l'expiration desquelles la dite bière sera clouée ; pendant cet intervalle, il sera envoyé un exprès au sieur Lenormand, marchand de bois, boulevard de l'Égalité, n° 101, à Versailles, pour le prier de venir lui-même, suivi d'une 'charrette, retirer mon corps pour être transporté sous son escorte et dans la dite charret'e au bois de ma terre de la Malmaison, commune de Mancé près d'Épernon, où je veux qu'il soit placé, sans aucune espèce de cérémonie, dans le premier taillis fourré qui se trouve à droite dans le dit bois, en y entrant du côté de l'ancien chàleau par la grande allée qui le partage. F-a fosse pratiquée dans ce tailli:^ sera ouverte par le fermier de la Malmaison, sous l'inspection de M. Lenormand. qui ne quittera mon corps qu'après l'avoir placé dans ladite fosse ; il pourra se faire accompagner dans cette cérémonie, s'il le veut, par ceux de mes parents ou amis qui, sans aucune espèce d'appareil, auront bien voulu me donner cette dernière marque d'attachement : la fosse une fois recouverte, il sera semé dessus des glands, afin que par la suite le terrain de ladite fosse se trouvant réuni et le taillis se trouvant fourré comme il était auparavant, les traces de ma tombe disparaissent de dessus la surface de la terre; comme je me flatte que ma mémoire s'effacera de l'esprit des hommes.
Fait £\ Charenton-Saint-Maurice, en état de raison et de santé, le 30 janvier 1806. D.-A.-T. Sade.
Ainsi, celui qu'on a qualifié de fanfaron du vice et de rimpiété se serait montré, au déclin de sa vie, ennemi de toute ostentation et en tout cas, sans défaillance sénile, sérail reslé fidèle à son athéisme.
Ses écrits avoués avec ses théories publiques
Si dans sa vie le marquis de Sade apparaît plutôt comme la victime expiatoire d'une société débauchée, il faut avouer que ses écrits le désignaient à ce rôle. Dans Aline et Valcour comme dans Justine et Juliette, dans les livres avoués comme dans ceux niés, Ton trouve le même procédé d'opposition brutale entre le personnage d'une vertu et d'une sensiblerie à la mode alors, et le personnage qui au nom de la philosophie a répudié en théorie et en pratique tout principe moral, la même façon de mêler au récit de longues discussions. On retrouve aussi la description d'actes erotiques les plus singuliers avec la tendance constante à faire manifester la volupté au milieu de la souffrance, et avec l'aide de la perversité ou du crime.
Parmi les ouvrages publiés par de Sade, un grand nombre — tout son théâtre entre autres — n'ont pas été imprimés. Deux sont réellement importants et permettent un jugement sur ce que j'appellerais volontiers le petit sadisme. Ce sont Aline et Valcour (1), écrit à la Bastille 1792-1793 (8 volumes) et Les Crimes de l'Amour, parus l'an VllI (4 volumes).
Aline et Valcour ou le Roman philosophique, comme beaucoup d'ouvrages de l'époque de Clarisse Harlove,est un roman épistolaire.
L'intrigue fondamentale est la suivante:
Valcour, jeune homme pauvre et complètement vertueux, aime et est aimé d'Aline, modèle des jeunes filles, comme M"*^ de Blâment, sa mère, est le modèle des femmes honnêtes. M°"de Blamont veutdonnersa fille à Valcour. Mais le président de Blamont est un «monstre» et il veut marier sa fille à son compagnon de débauches, Dorbourg, fermier général. Blamont veut ce mariage surtout parce qu'il a déjà livré comme maîtresse au même Dorbourg Sophie qu'il croit sa fille. Il avait obtenu de la nourrice de sa première fille Claire que le décès
(1) Les indications bibliographiques exactes sont données à la fin de ce travail .
de celle-ci fui déclaré, voulant, disait-il, à Tinsu de sa fennue, élever cette fille pour l'envoyer en Amérique. La nourrice prévoyant un sort fortuné avait substitué a Glaire de Blamont sa propre fille Claudine et Claire de Blamont était devenue Elisabeth de Kerneuil, celle-ci étant réellement morte en nourrice.
Le drame se déroule autour de cette intrigue avec des complications nombreuses, avec surtout des scènes de petit sadisme et des tirades philosophiques.
Le président de Blamont est le personnage sadique qui philosophe.
On ne saurait mieux le peindre ni résumer la doctrine du « petit sadisme » qu'en citant quelques traits de ses discours.
Comme président de tribunal, il écrit: « Jette les yeux sur la multitude de détours que nous savons mettre en usage quand il s'agit par exemple de faire périr un innocent... La main du juge dégoutte sans cesse du sang que lui font verser les apparences. Heureusement que nous sommes au-dessus de ces misères-la et qu'un être de moins par le monde n'est pas pour nous une affaire bien grande. »
« Pour peu qu'on ait fait rouer magistralement une demi-douzaine de malheureux, on peut mériter de l'être vingt fois soi-même si l'on veut, sans le plus petit danger. »
Il essaie de dévêtir sa fille pour la montrera Dorbourg, et a sa femme qui proteste: « Décence, voilà toujours votre mot à vous autres femmes ! Il y a longtemps (jue je cherche à pénétrer la vraie signification de ce mot barbare, sans y avoir encore réussi... » Contre ses objections au mariage de sa fille avec Dorbourg :
« A partir de l'état actuel de nos mœurs, une fille me fait rire quand elle dit qu'elle craint de ne pas trouver le bonheur dans les nœuds de l'hymen ; eh ! qui la force de le chcM'cher là ? » Quant à l'adultère: « Le délit n'est relatif qu'au mari; il devient nul lorsque l'époux le tolère ou le nie »;et pour l'estime du monde: «Qu'est-ce que l'estime? L'approbation des sots accordée aux sectateurs de leurs petits vilains préjugés, tyranniquement refusée à l'homme de génie qui les foule. » L'homme sage ne place sa félicité « que dans luimême, dans ses opinions, dans ses goûts ».
De Sade qui avait eu à se plaindre des magistrats fait soutenir par de Blamont une Jhéorie très voisine de certaines opinions de la philosophie anarchiste, à savoir que l'autorité dégrade.
« Il y a ici quelque chose de bien singulier, c'est que de la science d'interroger périodiquement naît celle de séduire criminellement ; car, que sont nos interrogatoires capitaux? que sont-ils autre chose que des subornations et des s:^ductions épouvantables?
« Ainsi, voilà donc un de ces cas plaisants où l'art de la vertu d'éclat qui nous élève et nous fait respecter conduit à Tart du crime secret qui nous dégrade et qui nous salit. »
De Blamont a peu d'eslime pour les femmes : « Il y a bien longtemps que je dis que les femmes ne sont bonnes qu'au lit et encore... hors de là, il ne faut y compter pour rien. » 11 enseigne entre temps un procédé de suggestion ; « J'ai quelquefois vu la tète étroite d'une femme avoir besoin d'être allumée par le tempérament pour l'exécution de ces sortes de choses. Il est inouï ce qu'on obtient d'elles dansées moments d'ivresse, leur àme plus près de l'état de méchanceté pour lequel les a créées la nature accepte alors plus facilement toutes les horreurs qu'on peut avoir besoin de leur proposer. »
Le respect de la mort est pour de Blamont une petitesse. En face du cadavre de sa femme, qu'il a fait empoisonner, il songe à marier sa fille. « Une femme qui vient de mourir n'empêche pas qu'on en mette une autre dans le cas de donner la vie... au contraire. »
« Petitesse » aussi les regrets puisque la mort termine tous les maux et rien de plus légitime « que des nations entières aient pour usage de se réjouir à la mort de leurs proches et de se dérober à la naissance de leurs enfants ».
« C'est une chose sitôt remplacée que le vide d'une femme, d'une maîtresse, d'un parent, d'un ami. »
Un des projets de Blamont était de livrer sa femme à son ami Dolbourg auquel il voulait donner sa fille en mariage en se proposant d'en faire sa maîtresse.
De Blamont reproche à Dolbourg d'avoir sauté par-dessus les préjugés sans en détruiie aucun et de se préparer une fin de vie avec signes de croix. Pour moi, dit-il, « infiniment plus sage, j'ai étayé mes écarts par des raisonnements, je ne m'en suis pas tenu à douter, j'ai vaincu, j'ai déraciné, j'ai détruit dans mon cœur tout ce qui pouvait gêner mes plaisirs... »
Il ne redoute pas la mort ; « Dois-je craindre d'être puni pour avoir cédé mollement sous le joug si flatteur des lois (|ui m'entraînaient : mourons tranquille, tout finit avec moi... Rien n'est à 7noi, rien n'est de moi, toujours guidé f>ar une force aveugle, que m'importe ce qii'elle m'a fait suivre...
« Un seul préjugé en arrière suffit à notre désolation et c'est à tous, mon ami, à ceux mêmes qui paraissent les plus respectables aux yeux des hommes qu'il faut déclarer guerre ouverte. »
11 n'existe aucune partie positive dans les théories de Blamont hormis la recherche de la volupté « La douleur de Pierre, dit-il à sa
femme, est nulle pour moi; elle n'atteint aucunement mon Ame; que Pierre dîne ou ne; dine pas, il n'en peut sagement résulter pour moi nul chagrin. »)
Le but de la vie est la recherche du plaisir — il faut choisir le chemin de tous les vices si ce chemin conduit au plaisir.
De Blamont ne donne pas la justification philosophirpe du crime d'une façon absolue. « Vous feriez pendre avec raison le malheureux qui penserait comme vous, lui dit Deterville, un honnête homme du roman. — D'accord, reprit ce scélérat (Blamont), mais le bonheur d'être au-dessus des autres donne le droit de ne pas penser comme eux; voilà le premier effet de la supériorité; le second est d'en abuser. »
Les remords ne sont pas niés, mais « l'habitude du mal les énerve ».
Blamont aprèsavoir fait table rase de toute morale, professe (pi'il faut profiter de tout. « Quand le chameau baisse les reins et s'agenouille, le voyageur monte dessus et le gouverne sans s'aviser de calculer ses forces, il ne s'étonne que de l'ineptie de l'animal qui ne sait pas connaître les siennes. » « De la considération, mon ami, du crédit, de l'argent, une place, voila tout ce cpril faut pour faire ce qu'on veut. » Or Blamont éprouve du plaisir dans la contemplation de la souffrance d'aulrui, en prévision d'une vengeance il s'écrie : « Heureuse faute I Quelle source de délices je vais trouver dans votre punition; chaque branche est une volupté.» Ou encore: « C'est une chose bien plaisante que les inspirations de la nature... n'est-il pas déjà très singulier qu'elle nous chatouille intérieurement d'une manière inexprimable rien qu'au désir d'un mal projeté... »
De cette manière de sentir au petit sadisme il n'y a qu'une nuance. De Blamont, alors qu'il combine de noires machinations contre sa femme, reprend le chemin dès longtemps oublié de la chambre conjugale. Il en écrit à Dolbourg :
« N'est-il pas afïreux, dira-t-on, de chercher des plaisirs avec celle qu'on accable de chagrins? Elle ne conçoit pas la liaison de tout cela, la chère dame; elle Ji'entend pas d'abord que Véhranlemeni causé par le chagrin sur la muasse des nerfs détermine sur-le-champ à la volupté, dans les femmes, les atomes du fiuide électrique et qu'un individu de ce sexe n'est jamais plus voluptueux que quand il est saisi dans les pleurs. JN'y eùt-il d'abord que cela, un vieux mari comme moi serait très excusable d'employer, auprès de sa tendre épouse, tous les ressorts qui peuvent lui rendre ce qu'il ne doit plus attendre de sa vigueur... Voilà donc déjà pour le physique, mais la petite méchanceté de donner du chagrin a bien une aut)-e jouissance
morale Ces voluptés (rapports sexuels avec sa femme) seraient
nulles pour moi sans l'aiguillon de la perfidie.
« Hein, Dolbourg, tu n'entends pas plus cela que du grec? Ne
suis-je donc [)as plus heureux que toi, en raffinant comme je fais, en ne me composant jamais de jouissances physiques qu'elles ne soient accompagnées cCun petit désordre moral. »
De Blamonl tient un langage très semblable h Valcour, en lui intimant l'ordre de renoncer à sa fille. « L'amour n'est que l'épine de la jouissance, le physique seul en est la rose.,. Je vous étonnerais bien si je vous disais qu'il est peut-être possible de goûter des plaisirs plus vifs avec une femme qui vous hait qu'avec celle qui vous aime... » 11 veut donner sa fille Aline a Dolbourg, car il désire la posséder comme il a possédé Sophie (qu'il considérait comme sa fille). « Tu ne t'imagines pas, mon ami, écrit-il à Dolbourg, l'envie que j'ai de posséder cette chère Aline; je lui crois des détails d'un piquant... qu'elle doit être délicieuse à saisir dans les pleurs... Sophie était bien, ' mais Aline... »
Ce sadisme, de Blamont le met en pratique vis-à-vis de sa femme et de ses filles. Le livre laisse pressentir quelle est sa règle de conduite dans sa vie sexuelle ordinaire, mais à part quelques scènes de flagellation, dans Aline et Valcour on ne rencontre pas de description d'actes de volupté dans le sang.
La conclusion du volume est des plus morales. Le crime est vaincu, sinon châtié (Blamont doit fuir), la vertu illumine les âmes des petits criminels(Dolbourg) et même des philosophes (Léonore). Il faut remarquer cependant que M"* de Blamont est morte empoisonnée parles ordres de Blamont, qu'Aline, sur le point d'être livrée a Dolbourg par son père, s'est tuée; que Valcour, par désespoir, est entré dans un couvent et que Léonore est devenue bienfaisante précisément en faveur de son père de Blamont qui ainsi, sinon corrigé, mais plus prudent sans doute. « a joui quelques années en paix de plus de cinquante mille livres de rentes, à Londres qu'il avait choisi pour sa retraite ».
Un long épisode est surajouté (tomes II et III en entier) à l'histoire précédente. La fille de M^'^deBlamontjCrue morte maisexistant sous le nom de Kerneuil et de Léonore, vient un jour demander l'hospitalité au château de Blamont en compagnie de son amant. Les discussions philosophiques les plus complètes sont placées par le marquis de Sade à l'occasion du récit des mésaventures des deux personnages, mésaventures assez analogues à celles racontées par Voltaire, dans Candide. On y retrouve la fuite, la prise par les Turcs, l'emprisonnement chez les sauvages, la vertu de Léonore fréquemment en danger et d'autres épisodes sur lesquels il est oiseux d'insister.
Plus dignes d'attention sont les tiiéories soutenues par Léonore et par un autre personnage incident, Zamé, car ces théories positives sont autre chose que des négations, ce qui est rare dans l'œuvre de de Sade, La pieuse et vertueuse M"" de Blaniont écrit de sa lille Léonore, à Valcour : « 0 mon ami, celle qui érige l'insensibilité en système, l'alhéisine en principe, l'indifTérence en raisonnement... pourra peut-être ne se livrer à aucun écart mais il n'en jaillira jamais une vertu. » Cette Léonore pour se conserver pure pour celui qu'elle aime a cependantaccompli « des chosesau delà des forces humaines », telles que de passer pour morte et de se laisser enterrer, d'aller séduire l'empereur d'Ethiopie et de subir la torture des juges de l'inquisition. La qualification d'athée que lui donne M°* de Blamont n'est pas exacte. Dès l'âge de treize ans, dit-elle, elle s'est nourrie de philosophie; elle est déiste mais croit Dieu très au-dessus de tous les cultes : « le moins raisonnable étant le nôtre ». Avec son compagnon de roule, Gaspard, elle démontre d'une façon remarquable l'inanité du miracle. « Connaissez-vous toutes les lois de Dieu, pour oser soutenir votre système? et le plus étonnant des phénomènes s'otïrîtil même h vous, qui vous assure que ce qui vous surprend n'est pas une des lois de Dieu que vous avez ignorée jusqu'alors? et si c'en est une de quel droit osez-vous l'appeler miracle? '^
Léonore n'accepte pas le petit sadisme, ni qu'une femme puisse se conduire mal «en s'enveloppant des voiles du mystère », ni qu'une femme doive se donner a tous ceux qui la désirent. Pour elle la volupté ne naît pas sans amour.
Elle tolère les maux qu'on ne peut empêcher mais estime qu'il ne faut pas adoptei" le vice sous prétexte que l'on accomplit les lois de la nature, pas plus qu'on ne se donne la fièvre qui est un fléau de la nature. Une morale qui lui plaît est ainsi exposée par Gaspard, un de ses sauveurs : « J'aime mes frères, je les soulage, la bienfaisance est le sentiment de mon cœur, je ne pleure ma médiocrité que parce qu'elle me prive du charme de faire des heureux... Je suis sensible à l'amour, c'est la puissance des honnêtes gens; je hais le vice. »
Zamé, chef de nation, vieillard de soixante-dix ans que rencontre Sain ville, amantde Léonore, au cours de ses pérégrinations représente dans Aline et Valcour le philosophe sage et éclairé.
Je ne puis m'éteiidre sur les doctrines qu'il professe mais elles sont remarquables. Dans ses états son seul but est « d'être cher à ses concitoyens, être aimé de ceux qui l'entourent, empêcher le mal, rendre tout le monde heureux ».0n s'abstient de la viande par humanité et par régime, et on s'habille de vêtements gris (vieillards), roses
(âge mûr), verts (jeunesse). PourZaiiié un culte religieux» n'est utile a l'homme qu'autant qu'il prête des forces à la morale ».I1 faut qu'il soit pur; aussi la religion chrétienne est-elle méprisable.
Zamé pour supprimer le crime, comme les anarchistes le proposent, a supprimé le plus possible de lois. Ha établi le divorce. Cependant il n'a pas toléré l'inceste ni la pédérastie, non que ces actions aient réellement des inconvénients par elles-mêmes, la pédérastie par exemple, « n^ayant d'autre danger que de diminuer la pojnilation, est d'une bien légère importance quand il est manifestement démontré que le véritable bonheur d'un état consiste moins dans une très grande population que dans la parfaite relation entre son peuple et ses moyens ». Mais l'inceste selon les vues de Zamé amènerait le développement de familles trop puissantes et la pédérastie formerait une classe d'hommes séparés, se suffisant à elle-même.
D'ailleurs il n'édicta pas de pénalité contre ces vices, il sema du dégoût sur le premier et couvrit le second de ridicule. Ainsi « vingt ans les ont anéantis ».
En présence des crimes commis au nom des religions, il a supprimé les prêtres,» inutiles à l'État,;» la nature et toujoui's funestes à la société ».
Il a supprimé la peine de mort mais aussi « le sucre, le tabac, les épices, le café » et ainsi les colonies deviennent inutiles.
En cas de danger tous les citoyens deviennent soldats, il faut renoncer à l'esprit de conquête.
Zamé condamne les couvents en comparant la religieuse au pédéraste qui tous deux frustrent la société.
En raison du divorce facilité les enfants deviennent a les enfants de l'État ». Ils ne rentrent plus dans leur famille. A quinze ans le garçon choisit sa compagne. Une femme se répudie si elle est malsaine, si elle ne donne pas d'enfants ou refuse le devoir conjugal.
« L'État est seul possesseur de tous les biens, les sujets ne sont qu'usufruitiers. » Il existe des maisons pour les ménages et pour les célibataires ou les répudiés.
L'amour préside aux unions puisque tous les garçons et toutes les filles ont la même portion de biens. Ainsi Zamé supprime toutes les causes de crime au lieu d'avoir à punir.
C'est bien là la pure doctrine anarchiste exposée avec un grand luxe de détails et un grand souci de réfuter toutes les objections.
Les pénalités conservées sont dirigées surtout contre Tamourpropre. Il n'existe aucune prison, « la plus mauvaise et la plus dangereuse des punitions ». Toute punition doit avoir pour but d'être utile au coupable ou aux autres,
« Vous avt'z commencé, dit Zamé, dans les gouvernements soumis à la morale ciirélienne, par ériger en délits capitaux tout ce que condamnait cette doctrine, insensiblement vous avez fait des crimes de vos péchés ; vous vous êtes crus en droit d'imiter la foudre que vous prêtiez à la justice divine et vous avez pendu, roué effectivement, parce que vous vous imaginiez faussement que Dieu brûlait, voyait et punissait ces mêmes travers, chimériques au fond et dont rimmensitéde sa grandeur était bien loin de s'occuper. Presque toutes les lois de saint Louis ne sont fondées que sur ces sophismes. Supprimez, en un mot, la quantité de vos lois et vous amoindrirez, nécessairement, celle de vos crimes. »
Même pour les pervers, il ne faut pas de lois car l'infraction seule les amuse.
Un point important des théories de Zamé concerne l'irresponsabilité qui est nettement affirmée: « Si toutes nos actions sont une suite nécessaire de la première impulsion, si toutes dépendent de nos organes, du cours des liqueurs, du plus ou moins de ressort des esprits animaux, de l'air que nous respirons, des aliments qui nous sustentent, si toutes sont tellement liées au physique que nous n'ayons pas même la possibilité du choix, la loi même la plus douce ne deviendra-t-elle pas tyrannique? et le législateur, s'il est juste, devra-t-il faire autre chose que redresser l'infracteur ou Téloigner de la société ? »
Le développement que j'ai dû donner à l'analyse d'Aline et Valcour, livre fondamental du marquis de Sade, livre dont Justine ne sera qu'une transformation, livre d'ailleurs fort remarquable au point de vue philosophique, m'oblige à ne signaler que sommairement les CrÙ7ies de r Amour.
Cet ouvrage, qui comprend quatre volumes, se compose de nouvelles très romanesques, peu intéressantes, construites sur le plan de l'ouvrage précédent, c'est-à-dire sur une opposition violente entre le vice et la vertu, qui d'ordinaire triomphe à la fin.
Les personnages criminels y sont décrits avec complaisance mais sont présentés comme des scélérats; le personnage sympathique est d'ordinaire le personnage vertueux. On y trouve peu de théories ; quelques opinions philosophes de ci et de là et c'est tout.
Gomme préface aux Criynes de l'Amour, de Sade a écrit Idée sur les romans, étude littéraire en somme bien faite, avec des jugements très sains, un goût très sûr.
Le roman, dit-il, doit être « le tableau des mœurs séculaires », il complète en quelque sorte l'histoire. Pour le romancier la connais-
sance' la ])lus essentielle est celle du cœur de l'homme et elle ne s'acquiert que par des malheurs ou des voyages.
Il doit embellir sans s"écarter de la vraisemblance.
De Sade réclame le droit de peindre hardiment le vice pour le faire détester. C'est là l'excusequ'on va rencontrer au seuil de Justine,
Jll
Ses écrits clandestins avec ses théories du sens sexuel
Parmi les ouvrages clandestins attribués à de Sade, il en est trois qui, malgré ses dénégations, lui appartiennent bien réellement :
Justifie. — Juliette. — La Philosopliie dans le boudoir.
A l'époque de leur apparition, ils furent considérés comme écrits par de Sade, qui sans doute ne s'en défendait que mollement dans les conversations privées, — Pour établir sa paternité on peut invoquer l'excellente preuve que le manuscrit de Justine et Juliette saisi par le lieutenant de police était tout entier de la main du marquis.
Si un doute subsistait, la si fra[)pante analogie de composition, de procédé d'écrire et surtout de théories émises entre Aline et Valcour et les ouvrages ci-dessus, à elle seule serait un témoignage suffisant de paternité sadique.
Justine, le premier et le plus connu des ouvrages de de Sade, parut en 1791, puis fut réédité et successivement perfectionné si on peut se servir de cette expression pour une œuvre semblable.
De Sade dans la préface prétend faire un livre moralisateur en raison de son principe de montrer le vice dans toutes ses horreurs pour faire aimer la vertu.
Alors que dans Aline et Valcour les méchants sont punis, dans Justine le vice et le crime triomphent partout et toujours sans châtiment pour les criminels.
La vertu v est cependant incarnée dans une figure plutôt sympathique, encore que cette pauvre Justine soit une àme bien simple.
Plus tard dans Juliette de telles concessions à la morale ne sont plus faites.
Plus tard encore, dans Philosophie dans le boudoir, même dans la préface, le crime est justifié.
Une philosophie épouvantable est prèchée non sans science et sans
éUxiuence, remplissant h peu près toutes les pages du livre dont i'iutriyue est pres(|ue nulle.
Justifie commence par un prétendu avis de l'éditeur, justifiant la publication d'un récit d'atrocités en donnant des raisons analogues à celles qu'ont fournies les romanciers naturalistes.
« Uedoutera-t-on de dévoiler des crimes qui paraissaient faits pour ne jamais sortir des ténèbres? Hélas! qui les ignore de nos jours? Qui retiendrait donc le romancier? Toutes les espèces de vices imaginables, tous les crimes possibles ne sont-ils pas à sa disposition ?N'a-t-il pas le droit de les peindre tous pour les faire détester aux hommes? Malheur à ceux que les tableaux de Justine pourraient corrompre. »
Le livre est dédié « A ma bonne amie Constance, l'exemple et l'honneur de son sexe » et de Sade justifie en ces lignes son œuvrn dont le dessein est nouveau:
« Mais offrir partout le vice triomphant et la vertu victime de ses sacrifices, montrer une infortunée errant de malheurs en malheurs ; jouet de la scélératese, plastron de toutes les débauches ; en butte aux gens les plus barbares et les plus monstrueux ; étourdie des sophismes les plus hardis, les plus spécieux ; en proie aux séductions les plus adroites, aux subornations les plus irrésistibles; n'ayant pour opposer à tant de revers, à tant tle fléaux, pour repousser tant de corruption qu'une àme sensible, un esprit naturel et beaucoup de courage... dans la seule vue d'obtenir de tout cela l'une des plus sublimes leçons de morale que l'homme ait encore reçues; c'était, on en conviendra, parvenir au but par une roule peu frayée jusqu'à présent. »
Justine a elle-même résumé le récit de ses aventures, récit qui convertit sa sœur M°" de Lorsange — qui est la Juliette aux vices triomphants, la conveitit, on comprend mal comment, h revenir à la vertu et h aller oublier sa vie passée dans un couvent de carmélites.
«Un usurier, dans mon enfance, veut m'engager à commettre un vol, je le refuse, il s'enrichit. Je tombe dans une bande de voleurs, je m'en échappe avec un homme àqui je sauvela vie, pour récompense il me viole. J'arrive chez un seigneur débauché qui me fait dévorer par ses chiens, pour n'avoir pas voulu empoisonner sa mère. Je vais de li» chez un chirurgien incestueux et meurtrier, à qui je tâche d'épargner une action horrible; le bourreau me marque comme une criminelle ; ses forfaits se consomment sans doute, il fait sa fortune et je suis obligée d'aller mendier mon pain. Je veux m'approcher des sacrements, je veux implorer avec ferveur l'htre Suprême dont
228 LK MARQUIS DE SADE ET LE SADlSMli
je reçois néanmoins tant de maux, le tribunal auguste où j'espère de nie purifier dans Tun de nos plus saints mystères devient le théâtre sanglant de mon ignominie: le monstre qui m'abuse et qui me souille s'élève aux plus grands honneurs de son ordre et je tombe dans l'abîme affreux de la misère. J'essaye de sauver une femme de la fureur de son mari, le cruel veut me faire mourir en perdant mon sang goutte à goutte. Je veux soulager un pauvre, il me vole. Je donne des secours à un homme évanoui, l'ingrat me fait tourner une roue comme une bête; il me prend pour se délecter; les faveurs du sort l'environnent et je suis prèle à mourir sur un échafaud pour avoir travaillé de force chez lui. Une femme indigne veut me séduire par de nouveaux forfaits, je perds une seconde fois le peu de biens que je possède pour sauver les trésors de sa victime. Un homme sensible veut me dédommager de tous mes maux par l'offre de sa main ; il expire dans mes bras avant que de le pouvoir. Je m'expose dans un incendie pour ravir aux flammes un enfant qui ne m'appartient pas; la mère de cet enfant m'accuse et m'intente un procès criminel. Je tombe dans les mains de ma plus mortelle ennemie qui veut me ramener de force chez un homme dont la passion est de couper des têtes : si j'évite le glaive de ce scélérat, c'est pour retomber sous celui deThémis; j'implorela protection d'un homme à quij'ai sauvé la bourse et la vie ; j'ose attendre de lui de la reconnaissance; il m'attire dans sa maison ; il me soumet à des horreurs; ily fait trouver lejuge inique de qui mon affaire dépend; tous deux m'outragent, tous deux hâtent ma perte ; la fortune les comble de faveur et je cours à la mort. »
Cette rapide énumération ne donne qu'une pâle idée des violences subies par Justine, de la série interminable de scènes de débauche sanguinaire qui remplissent le livre.
Bans Juliette (1796,4 volumes), mêmes scènes d'atrocités, mais Juliette est d'ordinaire l'inspiratrice et triomphe toujours.
Dans ce livre ce n'est plus l'héroïne comme dans Justine qui fait le récit ; c'est l'auteur lui-même.
Juliette (I), pensionnaire d'une maison de prostitution, en volant ses amants récolte douze mille livres de rente. Maîtresse de l'assassin de son père, elle connaît par celui qu'elle qualifie de « Monstre, je te le répète, tu me fais horreur et je t'aime »,un ministre qui la place à la tête du département des prisons. Elle a 30.000 francs par empoison-
(1) Cette analyse d'après Alcide Bonneau in La Curiosité, 3* série, ctiez Liseur 1882.
noment et en pratique une cinquantaine par année. Elle reçoit en outre un million pour ses frais généraux. A'ient une longue série de soupers aux scènes de débauches sanguinaires.
Ayant manifesté de la surprise à la lecture d'un projet de dépopulation, Juliette doit fuir, elle passe en Italie, séduit les rois et le pape, les vole; lue et vole un ogre et finit par empoi^nner sa meilleure amie.
La Philosophie dans le boudoit- (1795) ne comprend guère qu'une série de dialogues et de dissertations. Dolmancé, débauché sadique, convertit à ses théories une jeune fille, Eugénie, avec l'aide de M"" Saint-Ange et du frère de celle-ci, le chevalier.
Des scènes de débauches s'exécutent entre les quatre personnages. Dans le dernier chapitre la mère d'Eugénie, en présenceet avec l'aide de sa fille, est soumise à de monstrueux actes de sadisme et finalement livrée à un domesti(iue syphilitique.
La Philosophie dans le boudoir e^i de beaucoup le plus audacieux, au point de vue théorique, des ouvrages de de Sade.
Le vice est triomphant au point qu'aucune objection n'est plus formulée contre les longues pages de glorification qui lui sont consacrées.
La préface est dédiée aux libertins. Il y dit aux femmes de mépriser, à l'exemple de la « voluptueuse Saint-Ange », « tout ce qui contrarie les lois divines du plaisir », aux jeunes filles de briser les préjugés ridicules de vertu et de religion, aux débauchés d'aller aussi loin dans le cynisme que Dolmancé. « Convainquez-vous à son école que ce n'est qu'en étudiant la sphère de sesgoùls et de ses fantaisies, que ce n'est qu'en sacrifiant tout à la volupté, que le malheureux individu jeté malgré lui sur ce triste univers peut réussir à semer quelques roses sur les épines de la vie. »
Je vais grouper ici les théories soutenues dans ces divers ouvrages pour donner une idée plus nette de la Philosoplde sadique.
Il n'est guère de question morale que le marquis de Sade n'ait résolument abordée et discutée avec érudition. Pour établir ses conclusions qui sont la négation de toute règle d'éthique et la glorification d'un monstrueux individualisme, au mauvais sens du mot, il a argué de raisons parfois ingénieuses, toujours spécieuses.
Voulant mettre en lumière surtout sa conce{)tion du sons sexuel, je passe très rapidement, sans donner ses arguments, sur ses démonstrations successives des points suivants:
a) Il n'y a pas de Dieu. L'homme ne doit son existence ({u'aux plans irrésistibles de la nature.
èjLa conception du Dieu des religions est monstrueuse.
c) La bienfaisance est un vice de l'orgueil. L'excès de population est mauvais. II faut détruire les maternités et les hôpitaux.
d) Les enfants n'ont aucune obligation vis-à-vis de leurs parents et ceux-ci aucun pouvoir sur leurs enfants.
e)Le meurtre n'est pas'un crime, puisque la destruction est une des premières lois de la nature.
/) Les liens de l'amitié et de la reconnaissance ne doivent être respectés que tant qu'ils sont utiles car « rien n'est égoïste comme la nature ».
g) Pour affermir la République il faut détruire toute trace du christianisme. La religion n'est jamais utile à l'homme; elle est nuisible. L'idée de Dieu doit être écartée de l'éducation des enfants (cette démonstration comprend 16 pages).
h) Dans un état républicain il faut accorder, à côté de la liberté de penser ""et d'écrire, « à bien peu de chose près » celle d'agir. Car excepté ce qui choque directement les bases du gouvernement il y a peu de crimes. A « bien peser et examiner les choses il n'y a vraiment de criminel que ce que réprouve la loi, car la nature nous dicte également des vices et des vertus ».
i) Il faut supprimer la peine de mort. On ne doit pas punir le calomniateur, la calomnie étant « un fanal et un stimulant », par suite utile.
f) Le vol égalise les richesses. On peut punir l'homme assez négligent pour se laisser voler, mais non le voleur.
k) Relativement au meurtre, Dolmancé (in Philosophie dans le boudoir) pose et résout les questions suivantes :
« 1° Cette action, eu égard aux seules lois de la nature, est-elle vraiment criminelle ? — Non, car Thomme ne diffère en rien des plantes et des animaux, et c'est par orgueil (ju'on s'imagine qu'il n'y a pas de mal à tuer un animal et qu'il y en a à tuer un homme. D'ailleurs l'homme vaut si peu pour la nature qui détruit et renouvelle tous les êtres — et à proprement parler il n'y a pas destruction mais transmutation. Le meurtre est même avantageux en variant les formes de la nature.
« ''2° L'est-elle rclalivement aux lois de la politique ? — C'est au
contraire un des grands ressorts de la politique — l'échafaïul a été nécessaire à la création de la liberté républicaine.
« 3° Est-elle nuisible à la société ? — Non, la mort d'un individu n'influe pas la masse.
« 4° Comment doit-elle être considérée dans un gouvernement républicain? — Le meurtre est nécessaire aux républiques qui se développent sur un monde corrompu et dans d'autres cas encore (meurtre des enfants difformes, excès de population, etc.).
« 5° Enfin le meurtre doit-il être réprimé par le meurtre ? — Non.
l) Le suicide n'est pas blâmable.
La source de toutes les erreurs en morale vient de l'admission de la fraternité.
La philosophie et la psychologie du sens sexuel ont une place importante dans l'œuvre du marquis de Sade. Le problème est envisagé sous des aspects extrêmement multiples.
Et d'abord est proclamée la liberté absolue des actes sexuels quels qu'ils soient.
La pudeur est un sentiment sans fondement et condamnable, sinon la nature ne ferait pas naître l'homme tout nu.
La continence est contraire à toutes les lois physiques et absolument inutile au bonheur de l'individu.
Il y a plus ; dans l'état de nature les femmes sont vulvivagues et c'est par intérêt et égoïsme que Thomme a pris et prend une femme.
D'autre part il est aussi injuste de posséder une femme que de posséder des esclaves. Une femme appartient ii tout le monde et bien qu'elle soit un être libre, l'homme, en raison précisément de sa nature masculine particulière, a le droit de posséder malgré elle la femme qu'il désire. Celle-ci ne peut arguer de son amour pour un autre homme. « L'amour qu'on peut appeler la folie de l'àme » ne peut légitimer la constance car la femme doit servir au bonheur de tous.
De ce principe découlent des conséquences importantes.
« Celui qui a droit de manger le fruit d'un arbre peut assurément le manger mùr ou vert, suivant les inspirations de son goût. » Ce droit étant indépendant des effets produits, même nuisibles, l'homme peut prendre la femme à n'importe quel âge et sans considération de santé.
Les femmes à leur tour, comme dédommagement, peuvent se livrer à leur <i tempérament de feu » et ont droit sur tous ceux qu'elles désirent.
Le mariage donc ne doit pas exister et ainsi les enfants — qui ne devront jamais connaître leur père — appartiendront à la patrie.
L'éternité des liens conjugaux était une absurdité et l'adultère ne pouvait être criminel en rien.
L'inceste est dicté par les lois de la nature et « devrait faire la loi de tout gouvernement dont la fraternité fait la base » puisque c'est aimer davantage ceux que la nature enjoint déjà d'aimer.
Les liens de famille n'ont d'ailleurs aucune raison d'être.
La seule règle de conduite est la recherche de la volupté.
Pour les personnages divers des livres du marquis de Sade, les penchants étant tous œuvre de la nature, il n'existe pas de pathologie sexuelle, successivement sont justifiés la sodomie, les fantaisies sacrilèges, les goûts cruels.
Les justifications ont un peu varié suivant les ouvrages. On peut cependant les résumer en un tout doctrinal dont je vais donner un résumé très abrégé.
En raison du rôle important de l'imagination dans les plaisirs des sens et des influences multiples qui peuvent impressionner celle-ci, il y a une multitude infinie de goûts et de passions pour toutes les sensations. Or, « il n'y a aucune raison pour trouver une fantaisie de table moins extraordinaire qu'une fantaisie de lit », et « l'unanimité prouve de la conformité dans les organes mais rien en faveur de la chose aimée ».
« Si donc il existe des êtres dans le monde dont les goûts choquent tous les préjugés admis, non seulement il ne faut point s'étonner d'eux, non seulement il ne faut ni les sermonner, ni les punir, mais il faut les servir, les contenter, anéantir tous les freins qui les gênent et leur donner, si vous voulez être juste, tous les moyens de se satisfaire sans risque ; /)arce qu'il n'a pas plus dépendu d'eux d'avoir ce goût bizarre qu'il n'a dépendu de vous d'êt7^e spirituel ou bête, d'être bienfait ou d'être bossu. Les pre^niers objets présentés, les premiers discours entendus, achèvent de détermiyier le ressort : les goûts se forment et rien ari monde ne peut plus les détruire. L'éducation a beau faire, elle ne change plus rien. »
Alors pourquoi condamner l'homme aux goûts singuliers?
S'il le pouvait il se réformerait au plus vite. Il n'est pas plus coupable envers la société que le boiteux. « Que deviendront vos lois, votre morale, votre religion, vos potences, votre paradis, vos dieux, votre enfer, quand il sera démontré (pie tel ou tel cours de liqueurs, telle sorte de fibres, tel degré d'àcreté dans le sang ou dans les esprits animaux suffisent à faire d'un homme l'objet de vos peines ^u de vos récompenses ? »
En plusieurs passages de la Philosophie dans le boudoir les justifications ont été poussées plus loin.
La première perversion éim\\èQ,\à Sodomie, est considérée comme une passion universelle (suit un long historique), source de voluptés et en rien condamnable. Les raisons suivantes en sont données : « Quel est le seul crime qui puisse exister ici ? Assurément ce n'est pas de se placer dans tel ou tel lieu, à moins qu'on ne voulût soutenir que toutes les parties du corps ne se ressemblent point et qu'il en est de pures et de souillées ; mais comme il est impossible d'avancer de telles absurdités, le seul prétendu délit ne saurait consister ici que dans la perte de la semence ; or, je demande s'il est vraisemblable que cette semence soit tellement précieuse aux yeux de la nature qu'il devienne impossible de la perdre sans crime ? procéderait-elle tous les jours à ces pertes si cela était ? et n'est-ce pas les autoriser que de les permettre dans les rêves, dans l'acte de la
jouissance d'une femme grosse ? » La création n'est pas la seule
loi de la nature. D'ailleurs que lui importe a la nature que la race des hommes s'éteigne sur la terre : « Elle rit de notre orgueil à nous persuader que tout finirait si ce malheur avait lieu ; mais elle ne s'en apercevrait seulement pas, s'imagine-t-on qu'il n'y a pas de races éteintes? »
Les fantaisies sacrilèges peuvent enflammer l'imagination des jeunes débauchés ou des gens religieux, mais pour le véritable athée, elles deviennent insipides et froides. Si cependant il faut blasphémer et prononcer des mots sales, c'est pour scandaliser « car il est très doux de scandaliser ».
Les plaisirs de la cruauté sont longuement décrits dans les œuvres de de Sade et il est longuement disserté a leur sujet. Une des idées fondamentales émises est qu'il n'est nullement nécessaire pour le plaisir de l'homme dans l'acte sexuel que la femme éprouve ellemême du plaisir. Désirer le plaisir de la femme est peut-être un adjuvant, du ressort de l'orgueil. Mais l'orgueil est bien plus digne en obligeant la femme à songera l'homme seul. L'égoïsme étant la grande loi de la nature, l'homme doit chercher tout ce qui accroît sa volupté, sans s'occuper des sensations des autres. D'autre part, il est si difficile de produire la sensation de plaisir de la femme, qu'il est bien plus sur de la faire soulfrir si l'on veut augmenter son propre plaisir par une émotion violente.
« Il ne s'agit pas de savoir si nos procédés plairont ou déplairont à l'objet qui nous sert, il s'agit seulement d'ébranler la masse de 7ios nerfs par le c/toc le plus violent possible ; or, il n'est pas douteux
que la douleur affectant bien plus que le plaisir, les chocs résultatifs sur nous de cette sensation produite sur les autres seront d'une vibration plus vigoureuse... »
« Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît,» n'est pas une loi de la nature. Elle a créé Thomme pour la lutte pour la vie, et même, ajoute Dolmancé [Philosophie dans le boudoir) la cruauté est le premier sentiment de l'enfant qui mord le teton de sa nourrice.
La cruauté envers la femme est justifiée pour d'autres motifs encore. La femme étant plus faible que l'homme, il ne peut y avoir entre eux de convention, donc de droit pour la femme. Si la nature avait créé l'homme et la femme pour le bonheur mutuel elle n'aurait pas fait de fautes de construction, ni fait de la femme « la plus mauvaise des créatures, constituée d'une manière dégoûtante ».
Le plus fort doit travailler à sa félicité sans se préoccuper de celle de la plus faible et il peut y travailler par tous les moyens d'oppression.
D'ailleurs selon les lois de la nature, le mêle pendant le coït violente ; « la crise de volupté serait-elle une espèce de rage, si l'intention de cette mère du genre humain n'était pas que le traitement du coït fut le même que celui de la colère? »
Pour terminer Dolmancé s'écrie : « Je sais bien qu'une infinité de sots ne se rendront jamais compte de leurs sensations, comprendront mal les systèmes que j'établis, mais que m'importent ces imbéciles, ce n'est pas pour eux que je parle. »
Une telle recherche philosophique méritait bien le parrainage d'une perversion sexuelle et le sadis7ne est bien nommé.
Mais il ne m'a pas semblé que les écrits, si monstrueux soient-ils, du marquis de Sade permettent, plus que sa biographie ne l'avait permis, de conclure à sa folie. Œuvres d'une imagination surexcitée par un emprisonnement prolongé, par une longue chasteté imposée à un libertin, elles ont revêtu une allure spéciale plus sanguinaire que voluptueuse en raison d'un tour spécial de l'esprit.
De Sade, très imprégné des belles doctrines des d'Holbach, des Helvétius, des Diderot, les avait incomplètement comprises. Il n'avait pas vu, un peu excusable parce que le principe a été insuffisamment précisé alors, que le fondement de la morale nouvelle était précisément la solidarité humaine, le bonheur par le bonheur des autres- Avec cette erreur à la base d'un système philosophique sans morale divine, on comprend la possibilité de monstrueuses conceptions qu'il est inutile aussi de discuter.
Les actes sadiques imag-inés
L'imagination du marquis de Sade a été d'une fécondité déplorable dans cet ordre d'idées.
La plupart des actes sexuels véritablement sadiques qui sont décrits ne peuvent être analysés aisément. Gomme d'autre part il n'y a pas d'intérêt sérieux h ce que dans cette étude tant de folies sanguinaires soient précisées, je nie bornerai à signaler quelques particularités d'ordre général.
Les héros des livres de de Sade, fidèles à leurs maximes, essaient toujours de susciter la douleur morale ou physique autour d'eux pour augmenter leur excitation sexuelle.
Ordinairement les deux douleurs sont provoquées. Ainsi Justine soumise h tous les viols physiques est une bonne chrétienne qui souffre du péché commis, qui souffre d'entendre blasphémer et d'écouter des théories immorales.
Au point de vue des tortures physiques, la liste qu'on en pourrait dresser serait singulièrement longue.
Les actes cruels vont de la morsure de la langue ou des mamelons au meurtre en passant par la flagellation jusqu'au sang, les piqûres, les blessures, la demi-slrangulation, les saignées blanches, les morsures de chien, le déchirement des parties génitales avec les ongles, la crucification, etc.
Un autre point à noter c'est que les personnages de de Sade n'accomplissent guère que l'acte sodomique avec les femmes comme avec les hommes. Le coït normal est exceptionnel.
L'œuvre de de Sade garde pour toutes ces raisons une place très particulière parmi les publications licencieuses si nombreuses. Mirabeau qui, prisonnier aussi, écrivait des livres légers, les a faits extrêmement voluptueux sans cruauté. Ceux de de Sade, écrils pour glorifier la volupté, seule souveraine à ses yeux, sont surtout terrifiants. Ses héros, invertis, fétichistes, sanguinaires, manifestent leurs plaisirs par des blasphèmes, des cris de haine et des appels à la mort.