DISCOURS
Prononcé à la frte décernée, par la Section des Piques, aux mânes de MARAT et de LE PELLETIEli, par Sade, citoyen de cette Section, et membre de la Société Populaire.
Citoyens,
Le devoir le plus cher à des cœurs vraiment républicains est la reconnaissance due aux grands hommes; de lepaiichemenl de cet acte sacré naissent toutes les parties nécessaires au maintien et à la gloire de l'État. Les hommes ;iinieiit la louange, et toute nation qui ne la refusera pas au mérite trouvera toujours dans son sein des hommes envieux de s'en rendre dignes ; trop avares de ces nobles tributs, les Romains, par une loi sévère, exigeaient un long intervalle entre la mort de Ihonune célèbre et son panégyrique; n'imitons point cette rigueur: elle refroidirait nos vertus; n'étouffons jamais un enthousiasme dont les inconvénients sont médiocres et dont les fruits sont si nécessaires : Français, honorez, admirez toujours vos grands hommes. Celte effervescence précieuse les multipliera parmi vous, et si jamais la postérité vous accusait de quelque erreur, n'auriezvous pas votre sensibilité pour excuse ?
Marat ! Le Pelletier ! ils sont à l'abri de ces craintes, ceux qui vous célèbrent en cet instant, et la voix des siècles à venir ne fera qu'ajouter aux hommages que vous rend aujourd'hui la génération qui tleurit
Siibliiui's martyrs do la liberté, déjà placés ;ui temple de Mémoire, c'est de là que, toujours ré\eres des humains, vous planerez au-dessus d'eux, comme les astres bienfaisants qui les éclairent, et qu'également utiles aux hommes, s'ils trouvent dans les uns la source de tous les trésors de la vie, ils auront aussi dans les autres l'heureux modèle de toutes les vertus.
Étonnante bizarrerie du sort! Maral, c'était du iond de cet antre obscur où Ion ardent patriotisme combattait les tyrans avec autant d'ardeur, que le génie de la France indiquait ta place dans ce temple où nous te révérons aujourd'hui.
L'égo'isme est, dit-on, la première base de toutes les actions humaines ; il n'en est aucune, assure-t-on, qui n'ait l'intérêt personnel pour premier motif, et, s'appuyant de celte opinion cruelle, les terribles détracteurs de toutes les belles choses, en réduisent à rien le mérite. 0 Marat ! combien tes actions sublimes te soustraient à cette loi générale ! Quel motif d'intérêt personnel t'éloignait du commerce des hommes, te privait de toutes les douceurs de la vie, te reléguait vivant dans une espèce de tombeau? Quel autre que celui d'éclairer les semblables et d'assurer le bonheur de tes frères? Qui te donnait le courage de braver tout... jusques à des armées dirigées contre toi, si ce n'était le désintéressement le plus entier, le plus pur amour du peuple, le civisme le plus ardent, dont on ait encore vu l'exemple ?
Scévole, Brutus, votre seul mérite fut de vous armer un moment pour trancher les jours de deux despotes, une heure au plus votre patriotisme a brillé ; mais toi, Marat, par quel chemin plus difficile tu parcourus la carrière de l'homme libre 1 Que d'épines entravèrent ta roule avant que d'atteindre le but. C'était au milieu des tyrans que tu nous parlais de liberté ; peu faits encore au nom sacré de celle déesse, tu l'adorais avant que nous la connussions ; les poignards de Machiavel s'agitaient en tous sens sur ta tète, sans que ton front auguste en parût altéré ; Scévole et Brutus menaçaient chacun leurs tyrans : ton âme, bien plus grande, voulut immoler à la fois tous ceux qui surchargeaient la terre, et des esclaves t'accusaient d'aimer le sang 1 Grand honmie, c'était le leur que tu voulais répandre ; tu ne te montrais prodigue de celui-là que pour épargner celui du peuple ; avec autant d'ennemis ne devais-lu pas succomber? Tu désignais les traîtres, la trahison devait te frapper.
Sexe timide et doux, comment se peut-il que vos mains délicates aient saisi le poignard que la sédition aiguisait?... Ah! noire empressement à venir jeter des fleurs sur le tombeau de ce véritable ami du peuple nous fait oublier que le crime put trouver un bras parmi vous. Le barbare assassin de Marat, semblable à ces êtres mixtes auxquels on ne peut assigner aucun sexe, vomi par les enfers pour le désespoir de tous deux, n'appartient directement à aucun. 11 faut qu'un voile funèbre enveloppe à jamais sa mémoire ; qu'on cesse surtout de nous présenter, comme on ose le faire, son effigie sous l'emblème enchanteur de la beauté. Artistes trop crédules, brisez, renversez, défigurez les traits do co monstre, ou ne l'oftrez à nos yeux indignés qu'au milieu des Furies du Tartare.
LE MAKQUIS DK SADE KT LE SADlSMt 2{)7
Ame douce et terrible! Le l'cllelier, que tes vertus \ioiinent un instant adoucir les idées qu'ont aigries ces tableaux. Si les lieureux principes sur l'éducation nationale se suivent un jour, les crimes dont nous nous plaignons ne flétriront plus notre histoire. Ami de l'enfance et des hommes, que j'aime à le suivre dans les moments où ta vie politique se consacre tout entière au personnage sublime de représentant du peuple ; tes premières opinions tendirent à nous assurer cette liberté précieuse de la presse sans laquelle il n'est plus de liberté sur terre ; méprisant le faux éclat du rang où des préjugés absurdes et chimériques te plaçaient alors, tu publias que s'il pouvait exister des différences entre les hommes, ce n'était qu'aux vertus, qu'aux talents qu'il appartenait de les établir.
Sévère ennemi des tyrans, tu votas courageusement la mort de celui qui avait osé comploter celle de tout un peuple ; un fanatique te frappa, et son glaive homicide di'cliira tous nos cœurs ; ses remords nous vengèrent, il devint lui-même son bourreau : ce n'était point assez... Scélérat, que ne pouvons-nous immoler tes mânes ! Ah ! ton arrêt est dans le cœur de tous les Français. Citoyens, s'il était des hommes parmi vous qui ne fussent pas encore assez pénétrés des sentiments que le patriotisme doit à de tels amis de la liberté, qu'ils tournent leurs regards sur les derniers mots de Le Pelletier, et remplis à la fois de douleur et de vénération, ils éprouveront plus que jamais la haine due à la mémoire du parricide qui put trancher une si belle vie.
Unique déesse des Français, sainte et divine Liberté, permets qu'aux pieds de tels autels nous répandions encore quelques larmes sur la perte de tes deux plus fidèles amis ; laisse-nous enlacer des cyprès aux guirlandes de chêne dont nous t'environnons. Ces larmes amères purifient ton encens et ne l'eteignent pas ; elles sont un hommage de plus à tous ceux que nos cœurs te présentent... Ah! cessons d'en répandre, citoyens; ils respirent, ces hommes célèbres que nous pleurons ; notre patriotisme les revivifie ; je les aperçois au milieu de nous... Je les vois sourire au culte que notre civisme leur rend. Je les entends nous annoncer l'aurore de ces jours sereins et tranquilles où Paris, plus superbe que ne fut jamais l'ancienne Rome, deviendra lasile des talents, l'eB'roi des despotes, le temple des arts, la patrie de tous les hommes libres. D'un bout de la terre à l'autre, toutes les nations envieront l'honneur d'être alliées au peuple français. Remplaçant ^e frivole mérite de nuifrir aux étrangers que nos coutumes et nos modes, ce seront des lois, des exemples, des vertus et des hommes que nous donnerons à la terre étonnée, et si jamais les mondes bouleversés, cédant aux lois impérieuses qui les meuvent, venaient à s'écrouler... à se confondre la déesse immortelle que nous encensons, jalouse de montrer aux races futures le globe habité par le peuple qui l'aurait le mieux servie, n'indiquerait que la France aux hommes nouveaux qu'aurait recréés la nature-
Sade, rédacteur.
L'Assemblée générale de la Section des Piques, applaudissant aux principes et à l'énergie de ce discours, en arrête l'impression, l'envoi à la
Convention nationale, à tous les départements, aux armées, aux autorités constituées de Paris, aux quarante-sept autres Sections et aux Sociétés populaires.
Arrêté en Assemblée générale ce 29 septembre 1793, l'an II de la République française une et indivisible.
YiNCE.NT, président.
Gér.\.rd, Mancin, Paris, secrétaires.
Peu après (décembre 1793) ce discours aux mânes de Marat, le marquis de Sade aurait été emprisonné par ordre du Comité de la Sùrete générale à la prison des Madelonnettes, puis a celle des Carmes, enfin a Picpus et aurait été rendu a la liberté le 9 thermidor.
Depuis thermidor jusqu'au consulat de Napoléon, il paraît avoir vécu sans incident et s'être retiré de la vie politique oratoire. D'ailleurs la domination des clubs et des sections était finie.
Le marquis de Sade cependant resta mêlé comme écrivain aux luttes. En thermidor de lan VIII, il publia, sans nom d'auteur, Zoloé et ses deux acolytes qui est un pamphlet très violent contre Joséphine de Beauharnais (Zoloé), M""' Tallien (Laureda) et Visconti (Volsange), Barras (Sabar), Bonaparte (d'Orsec), un sénateur (Fessinot), etc. Ces personnages se livrent à des débauches variées, dans une petite maison organisée dans ce but. Pour finir, de Sade écrit :
« Qu'on se rappelle que nous parlons en historien. Ce n'est pas notre faute si nos tableaux sont chargés des couleurs de l'immoralité, de la perfidie et de l'intrigue. Nous avons peint les hommes d'un siècle qui n'est plus. Puisse celui-ci en produire de meilleurs et porter a nos pinceaux les charmes de la vertu ! »
N'est-elle pas curieuse cette conclusion dun écrit pour lequel de Sade va finir sa vie en prison ou a Charenton, sans mise en jugement, comme monstre d'immoralité.
Arrestation du marquis de Sade le 15 ventôse an IX. — Emprisonnement sans jugement. — Transfert de Sainte-Pélagie à Bicétî^e et de Bicétreà Charenton.
Les livres de de Sade pendant la Révolution se vendaient à peu près publiquetnent chez tous les libraires et, en 1800, la librairie n'avait pas encore été expurgée des innombrables publications libertines ou pornographiques que les éditeurs avaient multipliées à la faveur du régime de liberté de la presse.
Lli MAUQUIS DE SADE ET LE SADISMI') 209
Il faut tenir pour certain que de Sade a été arrêté pour Zoloé et non pour les motifs qu'indi(pie le ministre de la {)olice, dans le rap|)ort transcrit ci-dessous, La première phrase du rapport est fausse de ions points. Le marquis de Sade ne pouvait en 1800 se pré[)arer à [)ublier Jî</te^^e puisque cet ouvrage avait paru en 1791 (2 volumes), en I79(i(i vol in-4'^)et en 1797 (6 vol. avec (iO gravures).
De Sade n'avait pu trouver d'éditeur pour ZoLoè, sans doute en raison des craintes qu'inspirait déjà Bonaparte. Ce refus, si les causes n'en sont pas précisées, est indiqué dans la préface et au basdu titre du pamphlet on peut lire: A Turin; se trouve a Paris chez tous les marchands de nouveautés, de l'Imprimerie de l'auteur, thermidor an VIII. Le pamphlet a d'ailleurs été saisi.
Le rapport du ministre de la police renferme encore d'autres inexactitudes, sans doute voulues. Ainsi de Sade est qualifié d'homme très riche, ce qui est contredit par les documents que j'ai cités, et contredit encore dans la préface même de Zoloé où il raille avec amertume le libraire qui ne veut pas payer l'auteur.
La partie réellement intéressante de ce rappport est bien plutôt celle qui met en si pleine lumière les procédés arbitraires de la police.
Voici tout d'abord ce document :