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CHAPITRE III

CONSEILS rouH l'embarquemext et l.\ traversée.

Tous les différents achats faits et le choix des effets de France à emporter terminé, préparer ses caisses pour se rendre au port d'embarquement à la date fixée par la lettre de service.

Les classer d'abord en (rois catégories bien distinctes :

i" Les caisses devant aller à fond de cale, oii elles devront rester du jour de l'embarquement au jour du débarquement.

2° Les caisses désignées pour la prévoyance, qui seront montées tous les huit jours sur le pont, le samedi, généralement de midi à trois heures de l'après-midi, pour être mises à la disposition des passagers.

3° Les caisses à conserver avec soi dans la cabine.

Dans les premières que l'on ne doit plus revoir pendant toute la traversée, mettre tout ce dont on n'aura pas besoin avant l'arrivée au Tonkin, et les

marquer d'un grand G bien visible qui voudra dire : Cale.

Dans celles de prévoyance que l'on pourra avoir une fois par semaine, mettre tout ce qui sera nécessaire, pendant toute la durée de la traversée, en vêtements, linge de toilette, linge de corps, chaussures et livres de lecture.

Y mettre des effets de drap, de molleton, de flanelle et de toile, en prévision des changements brusques de température, car quelle que soit la saison à laquelle on part, on a toujours l'occasion de mettre chacun de ces différents vêtements à certains points du globe.

La mer Rouge, par exemple, a la réputation d'être excessivement chaude , mais si à certaines époques on y souffre énormément de la chaleur, à d'autres aussi, on y supporte bien les effets de drap.

Ainsi, pourrais-je donner pour exemple qu'ayant traversé la mer Rouge vers le 25 mars 1888 à mon retour de mon premier séjour au Tonkin, j'y ai gagné une bronchite; il est vrai qu'à mon départ en septembre d885, le passage de la mer Rouge avait été très pénible, à cause de la forte chaleur qui avait occasionné de nombreux décès à bord ; cela dépend donc de la saison et de la mousson à l'époque à laquelle on la traverse.

Marquer ces caisses d'un grand P qui signifie Prévoyance.

Pour la cabine réduire le plus possible ses bagages, car les cabines étant très petites, surtout celles des secondes occupées parles officiers subalternes qui sont à quatre lits, on ne trouverait pas la place pour les mettre.

Ne prendre donc avec soi que la cantine réglementaire et un petit sac de voyage, dans lesquels on mettra le strict nécessaire; suivant les besoins du moment, en vêtements, linge de corps, de toilette, etc.

Les caisses de prévoyance étant d'ailleurs mises à la disposition de chaque passager le samedi , cela est bien suffisant.

Les malles ayant été ainsi faites, se rendre au port d'embarquement désigné pour le jour fixé par la lettre de service, qui est généralement la veille de la date du départ du Transport ou de l'Affrété.

11 est même préférable d'y arriver un jour plutôt, afin d'avoir tout le temps voulu pour pouvoir régler complètement la question de solde à l'Intendance ou au Commissariat de la Marine, suivant que l'on appartient au département de la Guerre ou au département de la Marine , car si l'on n'a pas la précaution de le faire avant l'embarquement, cela est très difficile au Tonkin, et l'on risque fort d'attendre son argent très longtemps, la paperasserie de nos Administrations dans les Colonies ne le cédant en rien à celle de nos Administrations de la Mère-Patrie.

Aussitôt arrivé au port d'embarquement, il faut donc se présenter à l'Intendance ou au Commissariat de la Marine, selon le cas, pour y faire établir ses états de solde.

En s'embarquant, on a droit à l'entrée en campagne, plus trois mois de solde d'avance : solde d'Europe.

A l'arrivée au Tonkin on reçoit la différence de la solde d'Europe à la solde Coloniale, du jour du débarquement en baie d'Along ou à Haï-Phong, jusqu'à l'expiration des trois mois.

La veille du jour de l'embarquement retourner à l'Intendance ou au Commissariat de la Marine, chercher ses états de solde et son ordre d'embarquement personnel, sans lequel on ne serait pas admis à bord pour le passage.

L'Intendance ou le Commissariat de la Marine, délivre en même temps un ordre d'embarquement pour les bagages.

Aller ensuite au Trésor recevoir le montant des états de solde, et voilà cette queslion définitivement réglée.

Avec l'entrée en campagne et trois mois de solde d'Europe d'avance, un officier qui n'est pas joueur a suffisamment d'argent devant lui, n'ayant pour ainsi dire aucune dépense à faire, puisqu'il est logé et nourri par le bord pendant toute la durée de la traversée.

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Il ne reste donc plus pour être prêt à s'embarquer le lendemain qu'à s'occuper dans la soirée de faire transporter à bord les bagages de Gale et de Prévoyance.

Faire viser aux Revues l'ordre d'embarquement pour les bagages délivré par Tlntendance ou par le Commissariat de la Marine, et se présenter avec cet ordre d'embarquement visé et ses bagages à l'endroit désigné par la Direction du Port où ceuxci doivent être déposés.

Là, en échange de Tordre d'embarquement des bagages, sera remis un bulletin de dépôt indiquant le nombre de colis déposés et leur poids total.

Conserver ce bulletin de dépôt qui pourra servir par la suite pour réclamer une caisse perdue ou égarée, si le cas se présentait.

La Direction du Port se chargeant ensuite de faire transporter les bagages à bord du bateau, il n'y a plus à s'en occuper.

Chacun d'ailleurs a la faculté de faire transporter ses bagages sur le bateau directement; pour cela, il n'est pas besoin de passer par la Direction du Port, il suffit de prendre une embarcation à ses frais, et de les faire transporter soi-même àibord, où on les recevra sans plus amples formalités.

Cette opération terminée, il ne reste donc plus qu'à aller s'embarquer personnellement le lendemain avec ses bagages de cabine.

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Pour se rendre à bord prendre une embarcation à ses frais ou s'embarquer sur la chaloupe mise à la disposition des passagers, dont Theure et le point de départ sont indiqués par la Direction du Port.

Arriver à bord autant que possible, quelques heures avant l'heure fixée pour le départ.

En arrivant à bord se présenter au Commissaire du Gouvernement qui se trouve généralement à la coupée, et auquel on doit remettre son ordre d'embarquement; c'est lui qui désigne la cabine et le lit que l'on doit occuper.

Si à l'arrivée à bord on a la faculté de pouvoir choisir sa cabine, la prendre le plus près possible du centre du bateau, à bâbord (gauche) pour l'aller et à tribord (droite) pour le retour.

Quant au lit, le prendre toujours autant que possible en face d'un sabord (ouverture), à l'étage supérieur dans les cabines à quatre personnes, et enfin dans le sens de la longueur du bateau, surtout si l'on est sujet au mal de mer.

L'heure du départ est enfin arrivée, le dernier coup de sifflet vient d'être donné pour appeler à bord les retardataires, c'est le moment de l'appareillage, la vapeur est lâchée, une légère trépidation se fait sentir sous les pieds, c'est le mouvement de riiélice qui se met en marche.

Monté sur la dunette on se tient alors au gaillard d'arrière.

Le bâtiment passe lentement devant l'Escadre, la musique de la flotte fait entendre les mâles accents de la Marseillaise, que quelques-uns, en trop grand nombre hélas, n'entendront plus!

A ce moment solennel" quelque chose bat plus fort sous la tunique, on sent sous la mamelle gauche un tic-tac accéléré, le son se perd peu à peu dans le lointain, et le bateau sort enfin de la rade de Toulon, il augmente son allure, déjà on n'aperçoit plus le port, les côtes de France elles-mêmes disparaissent bientôt, et se perdent dans le sillage du bâtiment.

Une larme imperceptible vient alors perler au coin de l'œil et humecter la paupière, mais elle est bien vite refoulée au fond du cœur, à la pensée que c'est pour tenir haut et ferme le drapeau national que l'on s'expatrie ainsi pendant de longues années dans ces pays lointains.

Maintenant on est en route, le bateau file ses dix ou onze nœuds, sa vitesse normale, tant mieux pour celui qui ne connaît pas le mal de mer et possède le pied marin.

Contre le mal de mer nul n'a encore pu jusqu'à ce jour trouver aucun remède bien efficace, je crois néanmoins qu'en réagissant vigoureusement, on peut arriver à l'atténuer dans de très fortes proportions. Pour cela, s'efforcer le plus possible de manger, se donner beaucoup de mouvement en se prome-

nant sur la dunette, au lieu de rester constamment allongé sur une chaise longue, ou de descendre se coucher dans sa cabine, comme le font généralement la plupart des personnes qui se sentent quelque peu enclines au mal de mer.

Pendant les temps de grosse mer, les hublots sont toujours fermés, afin que l'eau ne puisse pas embarquer dans les cabines, de sorte qu'il y a en ces moments-là dans celles-ci une odeur qui elle seule est capable d'incommoder et de prédisposer au mal de mer les cœurs les plus solides, il est donc très mauvais d'aller s'y renfermer.

Les femmes ont même le mal de mer par le temps le plus calme, par leur tempérament excessivement nerveux et plus impressionnable ; elles y sont beaucoup plus sujettes que les hommes dont bon nombre ont cependant souvent à en souffrir.

Les marins eux-mêmes, vieux loups de mer, bien que gens du métier n'en sont pas toujours exempts.

J'ai même entendu dire à certains officiers de Marine, qu'après avoir passé quelque temps à terre, le plancher des vaches comme l'appellent les marins, chaque fois qu'ils s'embarquaient pour commencer une nouvelle campagne, ils devaient eux aussi passer par là pendant les premiers jours de navigation, cela ne durait que peu de temps bien entendu, et bientôt après ils n'y pensaient même plus.

C'est certainement une question de tempérament, mais on peut cependant, comme il est facile de le voir, réagir contre le mal; il suiïit de se donner du mouvement, de chercher à se distraire le plus que l'on peut, en un mot, de tâcher d'oubher son mal, car c'est le plus souvent le désœuvrement même du passager qui est la cause principale pourlaquelle il se laisse ainsi aller à l'abandon.

Certains, avant même d'être sortis de leur cabine, se figurent avoir le mal de mer, parce qu'ils ont vu au carré le maître d'hôtel faisant mettre sur la table les cordes à violon, le Restaurateur qui a tout intérêt à épargner le plus possible son matériel, ayant cru voir la mer moutonner quelque peu dans le lointain, de là, la crainte d'avoir du mauvais temps à l'heure du déjeuner.

En temps de mauvaise mer, on tend en effet sur les bateaux dans le sens de la longueur de la table, des cordes placées parallèlement les unes aux autres, à l'aide de petites planchettes de bois où sont pratiqués des trous pour le passage des cordes, ces planchettes sont fixées sur la table de distance en distance et transversalement.

Ainsi disposées elles ont l'apparence de cordes à violon, d'où vient leur nom en terme de marine, ces cordes servent à maintenir les assiettes, les verres, les carafes, en un mot tout ce qui se trouve sur la table en temps de forte mer.

Sur les Transports de l'Etat, on emploie pour le même usage des petits piquets que l'on fixe en rond à l'aide de petits trous pratiqués dans la table.

Les grandes personnes ont généralement plus ou moins le mal de mer, et chose très remarquable les enfants en souffrent rarement jusqu'à l'âge de dix ou douze ans.

J'ai vu pendant mes différents voyages de nombreux ménages de fonctionnaires à bord avec des enfants en bas âge.

Lorsque le père et la mère anéantis par le mal de mer étaient complètement incapables de s'occuper même de leurs enfants, ceux-ci se jouaient tout tranquillement, inconscients, riant même de ce que à un moment donné une secousse trop forte les avait fait choir, ou parce que le mouvement du bateau les faisait marcher en titubant.

Ceci tendrait donc à prouver que s'il est vrai qu'il y a une Providence, elle a quelquefois bien fait les choses.

Pendant les mauvais temps, le bateau se trouve ballotté par les vagues, chaque mouvement qui lui est ainsi imprimé est désigné dans la Marine par un nom spécial, selon la direction du mouvement.

Ainsi, les vagues venant de tribord (droite) ou de bâbord (gauche), le bâtiment oscille sur son grand axe, c"est-à dire de droite à gauche et réciproquement, ce mouvement s'appelle le roulis; c'est, paraît-

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il, celui que supportent le plus facilement les personnes sujettes au mal de mer.

Lorsque le vent vient debout, le bâtiment oscille sur son petit axe, c'est-à-dire de l'avant à l'arrière et réciproquement, semblant ainsi vouloir plonger dans les flots, c'est le tangage, ce mouvement est déjà plus dur que le premier.

Enfin, si le vent a une direction intermédiaire, c'est-à-dire de quart, le bâtiment oscille sur ses deux axes à la fois, les deux mouvements précédents se trouvant ainsi combinés, ce dernier mouvement, le plus pénible des trois est appelé vulgairement le coup de casserole.

Les Transports de TÉtat et les Affrétés, d'un très fort tonnage et solidement construits tiennent très bien la mer.

Il n'y a donc aucune crainte à avoir sur ces bâtiments à moins toutefois de tomber en plein typhon, et à une certaine époque, il y en a assez fréquemment dans les mers de Chine, alors, tous les bâtiments même les plus solides courent à une perte à peu près certaine.

Par les plus mauvais temps on peut généralement rester sur la dunette de ces grands bâtiments où Ton tend au besoin des cordes pour se retenir.

Il n'est donc pas nécessaire de se faire attacher au pied du grand mât comme sur les bateaux à

voiles et même quelquefois sur les bateaux à vapeur d\m tonnage beaucoup moindre.

Pour quiconque n'a jamais navigué, il est très facile de s'exercer à marcher par un temps même très mauvais.

Il suffit d'apprendre dès les débuts, lorsqu'on sent que le bâtiment commence à remuer d'une manière presque imperceptible.

Pour cela, se promener d'un bout à l'autre de la dunette en faisant les cent pas et en prenant un point de direction quelconque pour se rapprocher le plus possible dans sa marche de la ligne droite, deux planches par exemple sur lesquelles on marche en cherchant à suivre la rainure intermédiaire.

Quant aux oscillations du bateau, on les sent toujours, il faut donc porter le poids du corps du coté opposé à celui du mouvement du bâtiment, c'est-àdire à gauche s'il penche à droite et réciproquement, en arrière s'il plonge en avant et réciproquement.

Après quelque temps de cet exercice , on arrive très rapidement à prendre l'habitude de marcher par une mer même très mauvaise, en un mot à se faire le pied marin.

C'est d'ailleurs un exercice très utile à plusieurs points de vue, d'abord parce qu'il donne du mouvement, ce qui est à considérer au point de vue de la digestion, ensuite parce qu'il distrait, la vie du bord

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n'étant pas par elle-même très récréative, et enfin, parce qu'il fait oublier le mal de mer.

Les distractions sont en effet assez rares à bord, surtout lorsqu'on se trouve en pleine mer pendant de longues journées entre le ciel et l'eau comme pendant la traversée de l'Océan Indien par exemple.

Il est vrai que l'on voit alors de temps à autre des bandes de poissons volants s'enfuyant à l'horizon, soit qu'ils se trouvent effrayés par l'arrivée du bateau ou chassés par de gros poissons.

Des marsouins ou des requins viennent également quelquefois en bandes à l'arrière ou sur les flancs du bateau, pour chercher les détritus qui tombent à la mer pendant sa marche.

On les voit souvent se jouer, allant de l'arrière à l'avant du bateau, ou d'un bord à l'autre, en passant par dessous.

On aperçoit enfin aussi, mais plus rarement des souffleurs jetant en l'air de grandes colonnes d'eau dans le lointain, qui s'élèvent comme de vrais jets d'eau au milieu de l'Océan.

Les traversées étant généralement très longues et la vie du bord monotone , il faut donc chercher à distraire les passagers en installant le plus possible, deux fois par semaine, le Jeudi et le Dimanche par exemple, lorsqu'il n'y a pas d'escale et que le temps le permet bien entendu, des bals, des concerts et même un théâtre, car il est toujours facile de trou-

ver sinon des artistes, du moins des chanteurs et des exécutants dans les différents détachements de Corps de troupe qui se trouvent à bord, le Commandant du bâtiment mettant généralement la plus grande complaisance à prêter aux passagers le matériel nécessaire.

Je pense donc qu'en mettant bien en pratique tous les conseils qui précèdent , chacun peut faire une excellente traversée; dès le départ même de Toulon il est très facile de s'y exercer, pendant la traversée de la Méditerranée en se rendant à Oran.

La mer Méditerranée est en effet une mer très capricieuse, généralement mauvaise deux jours sur trois.

Il est d'ailleurs à remarquer pendant le voyage de France au Tonkin, que c'est surtout dans les petites mers comme la mer Méditerranée, la mer Rouge, la mer de Chine, qu'on a la plus mauvaise mer, tandis qu'en plein Océan Indien par exemple , on a presque toujours une mer relativement calme, bien que passant à certains points où l'on atteint des profondeurs très grandes.

Quelques personnes compétentes en la matière, donnent comme explication de ce phénomène, que dans les petites mers les lames étant très courtes, elles secouent plus brusquement le bâtiment en marche, lorsque dans les grands océans au contraire étant très longues, elles lui impriment un mouvement beaucoup plus lent.

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