‹ Vade-mecum de l'officier au TonkinChapitre 27 sur 27 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Nous avons vu dans. les différentes parties de ce volume, quel était l'ennemi que nous avions à combattre actuellement au Tonkin, quelle était la manière de cet ennemi de se battre ; nous avons en outre montré les moyens de le combattre dans le but de perdre le moins de monde possible, tout en obtenant les meilleurs résultats.

Est-il donc besoin pour cela, de demander de nouvelles troupes à la Métropole, comme certains le prétendent?

Les commerçants français ont poussé les hauts cris lorsqu'en 1886, en 1888 et en 1890 on a rapatrié les troupes du Département de la Guerre, mais ce n'était qu'au point de vue commercial, car le Corps d'occupation seul les faisait vivre, le Tonkin n'ayant encore à cette époque aucun grand commerce.

Non, l'effectif actuel des troupes européennes est

bien suffisant, mais il ne faudrait pas néanmoins le laisser trop réduire, comme cela arrive quelquefois, faute de combler de suite les vacances qui se produisent constamment, soit par suite de mortalité, soit par suite de rapatriement, car il faut toujours tenir compte des malades dans les Corps, dans les Infirmeries-ambulances et dans les Hôpitaux, qui bien que faisant partie de l'effectif présent au Tonkin, ne sont pas valides.

Il faut donc organiser une Armée Coloniale, comme les Anglais aux Indes, c'est-à-dire, faire une armée spéciale avec un avancement. spécial, car le passage des officiers de l'Armée de la Métropole à l'Armée Coloniale et réciproquement, donnera certainement lieu à de trop nombreux abus de favoritisme.

Le seul moyen d'avoir une Armée Coloniale solide est en effet de la composer d'officiers, de gradés et d'hommes de troupe ayant l'intention de se consacrer complètement à cette carrière.

Ce sera certainement leur demander beaucoup, que de se destiner pour toute la durée de leur vie militaire aux Colonies, mais aussi devra-t-on leur faire certains avantages, au point de vue de la solde, de la retraite enfin, réduire le nombre d'années de service.

Pour le recrutement des sous-officiers, caporaux et hommes de troupe, on ne devra accepter que des engagés, c'est-à-dire des hommes ayant déjà fait au moins un consé.

Oq trouvera facilement le noyau de l'Armée Coloniale dans la Légion Etrangère, Infanterie, Cavalerie et Artillerie.

Pour débuter dans les Colonies, il ne faut pas y aller trop jeune, ni à un âge trop avancé, généralement pas avant 25 ans et pas après 40 ans.

Nous avons vu autrefois la différence bien marquée qui existait entre les hommes du Bataillon d'Afrique, jeunes gens à peine formés pour la plupart, et les hommes de la Légion Étrangère à la même époque, hommes faits et ayant tous plusieurs congés, les uns résistant difficilement à la fatigue, les autres au contraire d'une endurance prodigieuse.

Déjà depuis plusieurs années, on a pu s'apercevoir au Tonkin, que le mode de recrutement de la Légion Étrangère n'était plus le même et qu'on admettait des jeunes gens ayant peu ou pas de services avant leur incorporation.

L'Infanterie de Marine elle-même qui n'est pour ainsi dire composée que déjeunes gens arrivés dans la Colonie, à peine instruits, et qui avec le service de 3 ans seront libérés peu de temps après leur rentrée en France, se trouve aujourd'hui dans les mêmes conditions qu'autrefois le Bataillon d'Afrique.

Pour les Colonies, il faut donc une armée spéciale, composée de cadres et d'hommes spéciaux.

Les mêmes gradés et les mêmes hommes ne devront pas naturellement toujours aller dans les

mêmes Colonies, mais il y aura un tour établi d'après lequel chacun devra passer successivement d'une Colonie moins saine à une Colonie plus saine et réciproquement.

Des congés seront en outre donnés après chaque séjour dans une Colonie, pour en jouir en France ou en Algérie.

Voilà ce qui devra être fait pour les troupes européennes, nous avons ensuite les troupes indigènes dans chaque Colonie, dont nous devons tirer le meilleur parti possible.

Au Tonkin par exemple, les tirailleurs tonkinois forment une troupe ayant de très grandes qualités qu'il faut savoir mettre à profit ; se mobilisant très rapidement, elle a en outre le grand avantage de pouvoir marcher à toute heure du jour et de la nuit, sans être obligée de traîner après elle tous les impedimenta qui suivent toujours une troupe européenne.

Conservant donc les troupes européennes comme réserve, c'est avec les troupes indigènes que l'on aurait dû opérer depuis longtemps déjà, contre les bandes Chinoises qui existent encore dans les régions montagneuses.

On pourrait en effet, en formant un quatrième Régiment de tirailleurs tonkinois comme autrefois, avoir un certain nombre de compagnies franches, composées des hommes les plus solides choisis dans les quatre Régiments.

Ces compagnies auraient reffeclif complet de 250 à 300 hommes, avec le cadre Européen et Indigène pris aussi parmi les meilleurs gradés.

Le cadre des compagnies Indigènes ne comportant que trois officiers, on pourrait adjoindre un quatrième officier à chaque compagnie franche, afin que chaque section manœuvrant isolément, soit constamment commandée par un officier.

Lorsque l'on aurait pu obtenir des renseignements sérieux sur les bandes pirates, une compagnie partirait dans la direction indiquée, conduite par des guides sûrs, connaissant bien le pays, elle aurait pour mission de surprendre les bandes, de les poursuivre, de leur tendre des embuscades, de les harceler enfin continuellement, et d'empêcher autant que possible leur ravitaillement.

Selon l'importance des bandes signalées on augmenterait le nombre de ces compagnies, et cette guerre de montagne étant très fatigante, après un certain temps d'autres compagnies viendraient les relever pour leur permettre d'aller en station prendre du repos.

Les nouvelles compagnies continueraient la même tactique, et la relève se faisant ainsi périodiquement et sans interruption aucune, la région se trouvant bientôt battue dans tous les sens par nos troupes, les bandes traquées de tous les côtés, seraient enfin obligées de se rendre ou d'abandonner complètement

un pays où l'existence ne leur serait plus possible.

Je crois que tant qu'il n'y aura pas de routes dans les régions montagneuses, c'est le seul moyen d'arriver à un résultat, car comme je l'ai dit, les bandes se dispersent toujours devant un grand déploiement de forces , pour revenir ensuite après le départ de nos troupes.

N'ayant donc bien souvent rien vu, on croit avoir complètement débarrassé le pays de la présence de ces bandes, lorsqu'en réalité, il n'en est rien, et la piraterie y existe toujours au même degré; on en acquiert d'ailleurs souvent la certitude, si un petit détachement va quelque temps après dans les mêmes parages, car il y trouve quelquefois forte partie.

On pourra tenir une ou plusieurs compagnies de troupe européenne en réserve, toujours prêtes à partir au premier signal, en cas de besoin, mais on ne doit pas les fatiguer inutilement, et il faut surtout éviter les pertes d'hommes.

Avant qu'il y ait mort d'homme, il faut voir le résultat, et comme il est généralement négatif, il est donc complètement inutile de faire des sacrifices d'hommes que rien ne motive, bien qu'il ait été dit qu'au Tonkin, il fallait faire un grand sacrifice d'hommes et surtout d'officiers î

Mais malheureusement celui qui avait prononcé ces paroles néfastes^ les mettait en pratique quelques jours plus tard.

La conclusion que nous pouvons tirer de tout ce qui précède, est celle-ci; que nous sommes au Tonkin et que nous avons la ferme intention d"v rester.

Nous avons pu malheureusement jusqu'à ce jour, n'avoir pas toujours montré dans notre administration la suite désirable dans les idées.

Au moment où chaque Nation n'a d'autre intention que d'ouvrir de nouvelles contrées à son influence, la France ne pouvait certainement pas observer ce mouvement en avant sans s'y intéresser.

Comme Ta dit Emile Souvestre : « Il faut que chaque terre donne ce qu'elle a et reçoive ce qui lui manque. »

Nous devons donc nous aussi pénétrer le plus avant possible dans les pays nouveaux, pour faire produire au sol des richesses que des indolents le plus souvent et n'ayant pas les mêmes besoins que nous, ne sont pas en pouvoir d'eu tirer.

Lorsque nos Colonies prennent de jour en jour plus d'importance, la nécessité d'un Ministère spé- ^ cial s'imposait, et avec le Ministère des Colonies la création d'une Armée spéciale, et je dirai même d'une marine spéciale comme il existe déjà un Corps de Santé et un Commissariat Colonial, dont le Ministre des Colonies responsable sera le véritable chef.

L'instabilité de notre administration a eu jusqu'alors pour conséquence l'instabilité de notre

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politique Coloniale et toutes les défaillances qui l'ont si souvent marquée.

Pas besoin en effet d'avoir des Colonies si nous ne devons pas nous en occuper, la politique Coloniale s'est toujours discréditée par son incohérence; un peu de bon sens saura lui rendre son prestige.

En somme, depuis dix ans que nous sommes au Tonkin, nous n'avons absolument rien fait pour y assurer notre influence, précisément à cause de ce manque de suite dans les idées.

Il semble que par notre politique même, nous ayons pris à tâche de méconnaître les véritables intérêts des populations Indigènes, alors que nous entravions comme à plaisir les efforts des Colons français.

Les pouvoirs généralement divisés, sans force, sans initiative, sans prestige, le conflit permanent des attributions et des volontés, voilà quel en a été le funeste résultat !

Il est donc temps de se ressaisir, et d'adopter enfin une ligne de conduite nouvelle, au mieux des intérêts nationaux.

Jusqu'ici, chaque Cabinet vivant pour ainsi dire au jour le jour, s'est dispensé de traiter à fond les affaires à longue échéance, parce que la direction de la politique coloniale n'a cessé d'être sous la dépendance immédiate des intrigues parlementaires.

Avec un tel système on s'imagine sans peine que le choix des Résidents Supérieurs et des Gouverneurs, envoyés si loin de la Mère-Patrie, pour faire aboutir l'œuvre colossale de la conquête et du protectorat, était abandonnée au pur hasard.

Le Gouvernement tenait seulement à ne pas se brouiller avec les Ghambres, et se réfugiant régulièrement derrière un alibi, il se lavait les mains de tous les événements prévus et imprévus.

La Gochinchine, l'Annam et le Tonkin sont ainsi devenus une pépinière commode de postes Jucratifs bons pour évacuer à une distance raisonnable les solliciteurs inoccupés, les favoris des Députés influents, et jusqu'aux Ghefs par trop encombrants des groupes redoutés, dont on voulait se débarrasser.

Si la fortune voulait que ces fonctionnaires chargés parfois sans aucune préparation des mandats les plus graves , fussent intelligents et actifs , il n'y avait que demi-n^^al, mais ils faisaient en tout cas leur école aux dépens du budget et de la sécurité de nos plus belles possessions.

Ainsi , voit-on un Gouverneur investi d'une dictature presque effrayante, lui permettant de mener de front, l'Armée, la Marine, les Golons et les races Indigènes.

Il était donc urgent de créer enfin un Ministère des Golonies, qui avec son armée spéciale protégera

nos nationaux et permettra à l'Epargne française de porter son argent dans les entreprises nationales, au lieu d'aller engloutir avec un emballement et un engouement incompréhensibles, pltis d'un milliard dans des entreprises telles que le Panama.

Espérons que cette leçon salutaire servira à nos compatriotes et les décidera à placer dans l'avenir leurs fonds disponibles dans l'exploitation de notre plus belle Colonie.

Car ce sont les Capitaux qu'il faut, pour l'exploitation des diverses richesses que Ton découvrira dans les régions montagneuses encore peu connues, lorsque la tranquillité y aura été complètement rétablie.

Il est profondément triste en effet , de penser qu'aux portes du Tonkin même, la mine d'Hongay a été exploitée, dès ses débuts, grâce aux capitaux d'une société Anglaise, ce qui montre assez combien nous sommes peu méthodiques, et que nous faisons des Colonies pour enrichir les autres peuples, sans en retirer aucun profit pour nous-mêmes, à cause de notre esprit par trop casanier.

Formons donc des Sociétés, car ce n'est que par ce seul moyen que nous pourrons donner à notre belle Colonie la prospérité que nous sommes en droit d'attendre d'elle.

N'est-ce d'ailleurs pas le système employé par les Anglais, pour lesquels l'art de coloniser n'a aucun secret !

Les Chinois eux-mêmes n'agissent pas autrement, et sont tous formés en Congrégations.

Le Fils du Ciel que nous rencontrons dans le plus petit de nos postes, dans les endroits les plus éloignés, n'est pas seul en effet, il est avéré pour tous qu'il a derrière lui la Congrégation qui le soutient et dont il n'est que le simple représentant.

Au Tonkin, plus que partout ailleurs; l'Union fait la Force, et c'est en s'organisant en sociétés que les Colons français pourront lutter avantageusement contre la concurrence Étrangère et faire prévaloir l'intluence du commerce Français.

Pour cela, il suffit d'assurer de plus en plus la stabilité du Gouvernement Général Civil de l'Indo- Chine , rétablir l'accord entre les pouvoirs civil et militaire, en laissant à chacun ses attributions bien distinctes et où la poudre doit encore parler, ne pas introduire la politique.

Il y a en effet deux pouvoirs au Tonkin, le pouvoir civil et le pouvoir militaire, or, il y a toujours eu des tiraillements entre ces deux autorités, parce que les attributions de chacune n'ont pas été bien définies.

En tout cas, il est fâcheux de voir la mésintelligence qui règne dans la Colonie, entre civils et militaires; il est certain que l'intérêt général au point de vue de notre influence dans le pays a plutôt à perdre qu'à gagner dans ce dualisme perpétuel.

Si nous voulons donc voir notre autorité s'affirmer et s'accroître au Tonkin, la gloire de la Troisième République, si nous voulons que la population entière nous prête son concours, il faut que nous lui donnions une protection efficace , ce que nous n'avons encore jamais fait jusqu'alors , c'est en leur inspirant pleine et entière confiance, que nous finirons par entraîner les hésitants.

L'Autorité civile fait souvent le grand reproche à l'autorité militaire , d'être trop portée à faire des expéditions, ce qui est tout naturel d'ailleurs, puisque c'est dans son rôle, et lorsque le pouvoir civil a supplanté le pouvoir militaire dans une province par exemple, le premier soin du Résident est de lancer des colonnes dans toute la région sous prétexte de la pacifier.

Que les Résidents fassent donc de la bonne administration et la troupe régulière des opérations militaires où cela est nécessaire, et les afi'aires de la Colonie n'en iront pas plus mal pour cela I

Conserver aux Gardes Civiles Indigènes le rôle qui leur avait été donné primitivement, c'est-à-dire leur rôle de police.

Tous ces conflits ont toujours été très nuisibles à notre influence dans le pays, mais cela n'implique pas cependant que nous devions l'évacuer.

Qui en effet oserait aujourd'hui prononcer le mot d'évacuation dans Tune des deux Chambres?

Personne, même parmi ceux qui pour des raisons politiques se sont toujours montrés les adversaires de notre extension Coloniale, n'oserait émettre une telle proposition. Nous y sommes, nous y resterons.

Avant que nous possédions le Tonkin, la Cochinchine était la seule de nos Colonies qui ne demandait pas de subsides à la métropole, ses recettes excédant ses dépenses , le Tonkin lui aussi grâce à des Capitaux bien employés et à une Administration intelligente, arrivera dans un délai relativement court à se suffire.

Le Delta comme nous l'avons vu, grâce à ses nombreuses voies de communication, est maintenant très tranquille, la population y est très dense, les cases y débordent de marmaille^ les enfants y grouillent.

On y voit la population Indigène se rendant par groupes au marché le plus voisin sur de bonnes routes, très larges^ marchant toujours à la file indienne, véritable fourmilière humaine.

Je ne parlerai pas des difi'érentes Industries du Delta, telles que : la Fabrique de papier, la Filature, la Fabrique d'allumettes, etc., à Hanoï; de la Culture du coton, de la soie, du thé, du café, etc., des Exploitations qui sont dues à l'Industrie privée , comme à Lam sur le Loch-Nam, où il y a quelques années seulement on ne trouvait qu'un terrain absolument inculte; de même à Hung-Hoa et sur la

Rivière Noire; du développement de certains centres, comme Phu-Lang-Thuong, qui s'agrandit de jour en jour grâce à la ligne du chemin de fer.

Lang-Son aussi prendra plus d'importance lorsque la ligne y arrivera.

Quiconque compare le Tonkin de 1885 au Tonkin d'aujourd'hui, malgré nos incohérences administratives , ne peut que s'extasier sur la rapidité avec laquelle il a été transformé, à la vue des nombreuses routes qui sillonnent le paj's, de la navigation fluviale, quoiqu'il y ait encore de nombreux travaux de dragage à faire, pour rendre tous les arroyos navigables; de l'essor donné de jour en jour aux villes d'Hanoï et d'Haï-Phong; des mines de charbon d'Hongay, Kébao, Dong-Trieu et Tourane.

Un service régulier de chaloupes fluviales confortablement aménagées, vous transporte en 10 ou 1:2 heures d'Haï-Phong à Hanoï, lorsqu'autrefois on mettait des jours entiers pour s'y rendre par les chaloupes Chinoises, sur lesquelles il fallait faire le trajet au milieu des marchandises, car elles n'avaient même pas une simple cabine pour les passagers.

Le manque de voies de communication a été jusqu'ici un obstacle à l'exploitation des bois et des mines de toutes sortes dans les régions montagneuses, il y a donc là une source nouvelle et importante de richesse et de développement pour ces contrées,

en grande partie encore à la merci des bandes de pirates, par conséquent presque désertes et incultes depuis un temps très éloigné.

Je ne suis certainement pas un partisan outré du régime du sabre, la période militaire a été glorieuse et non sans profit, mais l'organisation des immenses territoires conquis, demandera un temps assez long.

Au point où nous en sommes, l'armée ne peut plus être, je le reconnais volontiers, qu'un auxiliaire de cette organisation, c'est donc à la Culture, au Commerce et à l'Industrie, de mettre en œuvre maintenant, ce que l'Armée a conquis.

Mais si le Gouvernement civil est le seul possible actuellement au Tonkin, il est certaines régions dans la partie haute du pays, où l'Autorité civile serait purement nominale puisqu'on ne pourrait y percevoir aucun impôt.

Aussi en a-l-on fait des territoires militaires.

Il me semble même que l'on s'est trop hâté de rétablir la Résidence Civile dans la province de Thaï- Nguyen à la fin de l'année 1892.

On voulait arriver par la politique, je le sais, à la soumission de Luong-Tam-Ky.

En 1890 on faisait un contrat avec ce Chef pirate, lui donnant de grands avantages ainsi qu'à toute sa bande, et on lui imposait quelques obligations qu'il n'a pas tenues d'ailleurs.

On lui accordait une somme mensuelle de 3,500 piastres (14,000 francs), destinée à la solde et à l'entretien de 500 partisans, devant assurer la tranquillité et faire la police de tout le nord de la province, avec la garde de Cho-Ghu, l'immunité d'impôt pendant 3 ans dans toute l'étendue du vaste territoire dont l'administration et la garde lui fut confiée.

Ce contrat a été vivement attaqué et avec beaucoup de raison.

Le recul que nous faisions, la reconnaissance officielle d'une usurpation de territoire, ipso facto, rendue légitime, celte grosse somme mensuelle, tout cela a été justement incriminé.

Pendant ces trois années, Luong-Tam-Ky n'a rempli exactement qu'une seule des clauses du traité, c'est de venir mensuellement chercher son indemnité à la caisse du Protectorat.

Quant à faire une partie de route qu'il était tenu de faire de Cho-Moï à Thaï-Nguyen, il n'en a jamais rien été.

Il est en outre avéré que dans tout le pays où il était le maître et où nos troupes n'étaient pas autorisées à aller, il continuait la piraterie.

Tout officier ou Européen qui voulait aller sur le territoire de Luong-Tam-Ky, devait y aller sans armes et sans escorte, et il n'aimait pas beaucoup qu'on lui rendît de trop fréquentes visites.

Mais lorsqu'il envoyait chercher sa solde chaque mois, il faisait mettre les plus beaux vêtements à ses partisans qui venaient en armes à Thaï-Nguyen.

Et parfois, lorsqu'on voyait ainsi partir les caisses de piastres sous l'escorte des Chinois, nos troupes européennes n'avaient pas reçu la solde depuis plus d'un mois.

L'expiration triennale du contrat établi en 1890, a eu lieu en 1893.

Quelle a été à cette échéance l'attitude des Chinois de Cho-Chuî

Je souhaite que cette attitude ait été franche et loyale, que tout se soit traité pacifiquement, que les Taï-Pings et les Pavillons-Noirs se soient rendus avec toutes leurs armes et aient renoncé définitivement à la piraterie.

Mais il est à souhaiter surtout que l'on n'ait pas renouvelé un traité dans le genre de celui de 1890, pour notre dignité Nationale.

L'Autorité a été très bien avisée en retirant les troupes régulières de Cho-Moï, garnison qui n'avait plus sa raison d'être puisqu'elle ne pouvait pas sortir de son poste, sans aller sur le territoire de Luong- Tam Ky, sauf pour venir à Thaï-Nguyen.

On a retiré également la garnison Européenne de Thaï-Nguyen, où deux compagnies de réserve appartenant à la Légion Etrangère, se trouvaient immobilisées.

La présence de ces deux compagnies était certainement bien plus utile dans les régions hautes où on aura pu les employer, et la garde civile indigène, aura été plus dans son rôle en faisant la police dans la province de Thaï-Nguyen.

Après Luong-Tam-Ky, il y a Ba-Ky, bien que l'on pense que sa soumission ne sera pas coûteuse, qui voudra lui aussi toucher une forte indemnité, puis viendra le tour d'A-Coc-Thuong.

Mais n'y aurait-il pas un réel danger à continuer trop longtemps un pareil système, car cet argent ne servira-t-il pas à acheter des armes et des munitions, ou à augmenter reffectif des bandes pour marcher contre nous?

Et là où la politique aura échoué ne faudra-t-il pas un jour envoyer de fortes colonnes contre ces bandes, pour les anéantir et leur reprendre les armes que nous leur aurons données?

Gela deviendra d'autant plus difficile, que dans ce pays déjà si accidenté par lui-même, elles auront pu se fortifier davantage dans leurs repaires avec notre propre argent.

On verra alors se renouveler les désastres du commencement de 1889 pour la prise de Cho-Moï.

Cette colonne commandée par le Général Borgnis- Desbordes, nous a coûté très cher en officiers et en hommes, sans donner cependant des résultats bien manifestes.

Notre politique doit donc être plus ferme, plus soucieuse des intérêts, des droits et de la dignité de la France, en ne renouvelant pas avec des Chefs pirates un marché de dupes.

Car il ne faudrait pas beaucoup d'événements malheureux pour amener une véritable panique, et provoquer encore une fois de plus le dégoût de la politique Coloniale, si instable, si peu enracinée dans nos mœurs, si frêle.

Ceux qui vont ainsi s'exiler pendant de longues années dans ces pays lointains, sont généralement considérés chez nous comme des gens n'ayant ni foi ni loi, et n'aimant pas la Patrie.

Il semble qu'aimer la Patrie consiste à s'attacher au sol National pendant toute la durée de son existence, y tenant avec l'âpreté du paysan qui Taime pour lui-même, quand même et le garde jusqu'à la ruine, jusqu'à la faim.

Hallucinés par l'idée constante d'une guerre Européenne, nous paraissons ne plus nous intéresser à rien de ce qui se passe en dehors de nos frontières.

Les yeux constamment tournés vers l'Est , et comme hypnotisés, nous délaissons nos intérêts dans les pays nouveaux, lorsque chaque Nation Européenne poursuit à l'envi la politique Coloniale.

Le patriotisme n'est pas un monopole, aussi peuton devenir un parfait Tonkinois et rester un excellent Français.

Pour bien se rendre compte de l'amour profond que peut faire naître en nous l'idée de la Patrie, il faut surtout se trouver loin des frontières de la terre sur laquelle on a grandi, aimé.

Après de longs jours passés ainsi bien loin, c'est en approchant du rivage où flotte le drapeau national, que le cœur tressaille et que l'on ressent réellement que l'on aime la Patrie.

Ceux qui parlent le plus souvent de la trouée des Vosges sont peut-être ceux qui y pensent le moins, ceux-là au contraire qui ont vécu pendant une partie de leur existence loin de la Mère-Pairie, combien de fois n'ont-ils pas souff'ert les angoisses de la Patrie et de la Famille absente, et n'ont-ils pas puisé leur courage dans le sentiment du devoir et dans ce patriotisme profond, le culte de la Patrie! lorsqu'il s'est agi de tenir haut et ferme le drapeau des Trois Couleurs, quel que soit le point du globe où il flotte.

Après la création de l'Armée Coloniale, le Gouvernement devra en outre se préoccuper de l'achèvement dans le plus bref délai possible des Casernes et Hôpitaux militaires, nécessaires aux troupes.

Il serait aussi utile de faire un Sanatorium dans un endroit sain au Tonkin, comme il s'en trouve sur le littoral, à Do-Son, Quang-Yen par exemple, ou sur des plateaux très élevés dans les pays montagneux.

Les hommes très malades pourraient y être soi-

gnés avant leur départ pour la France, de manière à être embarqués comme convalescents, la traversée très salutaire pour des convalescents est en effet généralement très fatigante pour des hommes très malades, car à bord il est très difficile de leur donner tous les soins désirables pendant une traversée de quarante-cinq jours, tant au point de vue du traitement qu'à celui du confort et de l'hygiène.

Les hommes en traitement dans cet établissement qui, bien que situé en pays chaud, devra réunir les avantages principaux des climats tempérés et leur permettre sous l'influence d'une bonne hygiène et du repos complet, de recouvrer de nouvelles forces et d'accroître leur résistance aux causes de la maladie, pourront ainsi retarder leur rapatriement et attendre le moment le plus favorable pour faire la traversée dans les meilleures conditions.

Gela coûtera certainement un peu plus cher au Protectorat qui conservera plus longtemps ces hommes à sa charge, mais ne leur doit-il donc pas quelque sacrifice à ceux qui ne lui ont marchandé ni leur vie ni leur santé !

S'il y a des excédents de recettes en évitant certains gaspillages, les employer enfin à l'amélioration du port d'Haï-Phong et en général de toutes les voies fluviales à l'intérieur, à l'organisation du réseau des voies de communication par terre et autres travaux d'intérêt général.

Montrant bien par là que nous resterons dans ce pays qui a été arrosé du sang de tant de braves, et il nous sera donné de constater un jour que ce sang n'a pas été versé inutilement, mais qu'il a au contraire rendu plus fertile encore ce sol dont la végétation était cependant déjà si luxuriante.

Est-il besoin, pour conserver à la République, je ne dirai pas ce joyau de la couronne, la République n'ayant pas de tête couronnée, mais cette belle conquête, de continuer à verser le sang à profusion?

Je dirai, non. Ceux qui auront l'honneur d'être préposés dans l'avenir à la garde des Trois Couleurs dans noire jeune Colonie, se pénétreront bien de cet esprit que par leur prudence, ils doivent s'attacher à économiser le sang français et à le réserver pour la défense du sol national, le jour où la Patrie le réclamerait pour combattre quiconque voudrait attenter à son indépendance ou à ses libertés.

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