REFLEXIONS DE L'AUTEUR
Depuis de nombreuses années on s'inquiète avec beaucoup de raison du sort qui sera réservé à la France à cause de sa dépopulation prochaine, le nombre des décès allant bientôt dans notre pays dépasser celui des naissances.
Des hommes éminents, des savants, recherchent les moyens de remédier à cet état de choses, mais malheureusement jusqu'à ce jour, leurs recherches sont toujours restées infructueuses, et ce problème difficile n'a pas encore pu être résolu.
Espérons que dans l'intérêt même de l'humanité tout entière et de la civilisation, il le sera dans un avenir très prochain.
Mon idée prédominante en faisant ce petit volume a été précisément de mettre le bagage de connaissances et d'expériences que j'ai pu acquérir pendant mes différents séjours au Tonkin à la disposition de
ceux qui y vont pour la première fois, dans le but de faire diminuer dans toutes les mesures du possible, la mortalité très grande surtout dans ces dernières années, autant par le fait de la maladie que par le feu de l'ennemi.
On ne peut malheureusement espérer pouvoir arriver à la supprimer complètement, mais bien souvent, par les précautions à prendre, les mesures d'hygiène, et surtout par la prudence, on peut prétendre la diminuer dans des proportions assez sensibles.
IL est à remarquer en effet, que depuis quelques années, quoique l'effectif du Corps d'occupation ait été considérablement réduit, nous avons éprouvé relativement beaucoup plus de pertes que pendant les années qui ont suivi la conquête.
Dans ces pertes nous avons eu à regretter surtout des officiers dans une très grande proportion, et la statistique nous montrera que la plupart de ces officiers débarquaient nouvellement ou n'étaient que depuis très peu de temps dans la Colonie, y venant pour la première fois.
Cela démontrerait assez que ces officiers qui ne connaissaient pas le pays ou ne le connaissaient que par ouï-dire, les uns trop optimistes, les autres trop pessimistes, marchaient à leur arrivée au Tonkin, ceux-ci avec trop de confiance, croyant être dans un pays absolument tranquille et se départissaient
de toutes les mesures de simple prudence toujours indispensables dans un pays que l'on ne connaît pas, ceux-là au contraire , arrivant avec des idées préconçues, et voulaient appliquer trop à la lettre les règlements de France dans un pays oij cela n'est pas possible.
Ces officiers ont certainement été tous très braves, et ont payé de leur vie leur manque d'expérience.
Mais malheureusement leur mort n'aura donné aucun résultat, ni rapporté aucun fruit, et si bien souvent ils avaient pu avoir un bon conseiller, ils auraient peut-être consers'é à la France un sang versé inutilement et dont plus tard elle pourra avoir besoin.
J'irai même jusqu'à dire que le sang ainsi répandu, non seulement n'aura pas servi à notre cause, mais bien plus encore, que cela aura nui à notre influence dans le pays.
Beaucoup en effet paraissent ignorer combien rapidement se transmettent les nouvelles au Tonkin, parmi la population Indigène, de bouche en bouche, sans avoir recours au télégraphe pour cela.
Aussi un événement un peu important qui se sera passé dans les hautes régions, sur la frontière ellemême, sera-t-il connu par les habitants du Delta, dans un temps relativement court.
Certains ayant intérêt à faire courir le bruit que
nous ne resterons pas au Tonkin", mais que nous l'abandonnerons un jour, le moindre échec pour nos armes ainsi ébruité, et démesurément grossi, peut empêcher ceux qui n'ont pas encore cru pouvoir se mettre ouvertement avec nous, de se décider à le faire, par crainte de représailles de la part des Chinois, s'il était vrai que nous dussions évacuer le pays.
Car au fond, l'Annamite craint beaucoup plus le Chinois que nous, sachant bien que s'il redevenait un jour le maître au Tonkin, il brûlerait et saccagerait tout.
Nous devons donc pour arriver à la pacification complète du pays, compter autant sur une bonne politique, que sur le succès de nos armes.
Il faut surtout par une bonne politique, nous efforcer de gagner la confiance de toute la population Indigène.
Depuis que nous sommes au Tonkin, nous n'avons en effet jamais eu la moindre suite dans les idées; nous avons changé de Gouverneur à tout bout de champ , chacun arrivant naturellement avec ses idées personnelles et bien souvent même avec ses créatures, changeant non seulement le personnel, mais encore tout ce qui avait pu être fait par son prédécesseur.
De plus, la situation de Gouverneur Général est très délicate, le meilleur des Gouverneurs lui-même ne peut plaire à tout le monde à la fois.
Le Gouverneur qui semble accorder trop à l'autorité militaire, se fait l'ennemi de l'autorité civile et réciproquement.
Alors les journaux de la Colonie s'en mêlent, car il y a déjà des journaux au Tonkin, trop de journaux même et depuis trop longtemps, voire des journaux intransigeants!
Tel journal qui ne reçoit plus de subsides de la caisse des fonds secrets se met immédiatement de l'opposition, car l'opposition quand même est une si belle chose et surtout qui rapporte tant dans toutes les parties du monde sur quelque point du globe que Ton se trouve, que ceux qui font métier de dénigrer ont le plus de chance de réussir dans leurs affaires et de trouver plus de lecteurs, le caractère du Français, étant ainsi fait, que ce soit en France ou en Extrême-Orient
Tout Gouverneur Général nouvellement arrfvé au Tonkin, en ayant bien soin d'éviter les conflits entre les éléments civil et militaire, car de là de nombreuses polémiques, qui ne sont que nuisibles à notre influence dans le pays, devra donc s'attacher surtout à maintenir cette influence, et à l'augmenter encore par ses actes, en cherchant à inspirer confiance à la population Indigène qui, par elle-même très observatrice, n'a pas encore cru jusqu'alors, à cause de notre défaut même 'de stabilité, pouvoir nous la donner entièrement.
Pour arrivera gagner celte confiance complète de la population Indigène qu'avons-nous donc à faire?
A montrer à tous que quoi que l'on puisse dire, nous avons la ferme intention de rester dans le pays, et pour cela, il sufïit de créer des centres, de bâtir, de nous y installer enfin d'une manière définitive, et comme je l'ai déjà dit, de faire de nombreuses voies de communication, surtout dans les régions encore désertes.
En suivant ce système, nous finirons par arriver au but, et les quelques retardataires qui éprouvaient encore quelques craintes pour se mettre franchement avec nous, n'hésiteront plus à le faire.
A mesure que nous aurons ainsi inspiré confiance à la population, convaincue que nous sommes les seuls maîtres au Tonkin , l'influence française aura complètement supplanté l'influence chinoise dans tout le pays.
On veut bien nous parler des difficultés que nous suscitera toujours le voisinage de la Chine, mais je crois que si nous avons des adversaires de notre occupation au Tonkin, c'est ailleurs que nous devons les chercher.
De tels propos ne supportent d'ailleurs aucune réfutation, car si le Gouvernement de Pékin, avait eu l'intention de nuire à notre influence dans la Colonie, il avait l'occasion belle en ne faisant aucune convention avec le Gouvernement français qui
autorise les convois de ravitaillement de Cao-Bang à passer sur le territoire Chinois, sinon d'empêcher complètement, du moins de gêner considérablement le ravitaillement de toute celte région.
Or, cette convention est postérieure à la signature du traité de paix entre les deux Gouvernements et ne date que de 1890.
Évidemment il ne manque aux quatre cent millions de Chinois que des goûts militaires et un armement pour redevenir redoutables et pour constituer une menace, bien que leur armement se soit beaucoup amélioré depuis l'expédition de Chine et la conquête du Tonkin.
Jusqu'à présent, fort heureusement, ils n'ont pas d'instincts guerriers, car en Chine comme au Tonkin, le guerrier est le moins considéré, le lettré étant le premier.
Précisément depuis plusieurs années déjà, dans la région de Cao-Bang, sur la frontière même, les Thos se sont mis ouvertement avec nous pour combattre les bandes Chinoises.
Ils seraient cependant les premiers à supporter les représailles de celles-ci, si un jour nous devions abandonner le pays.
S'ils consentent donc à prendre ainsi les armes avec nous, comment pourrait-il en être autrement de ceux qui n'ont pas à redouter les représailles immédiates des bandes pirates?
Il est vrai que le Tho, homme de la montagne est plus fort, plus vigoureux et plus guerrier que l'Annamite du Delta.
Il a d'ailleurs beaucoup de ressemblance avec le Chinois dont il a presque la taille et le costume, comme lui, il porte aussi la queue.
Le Tho se croit en outre bien supérieur au Tonkinois pour lequel il professe un certain mépris.
L'Annamite du Delta qui va dans les régions montagneuses, se trouve complètement dépaysé, car il n'y trouve plus le même terrain, ni la même manière de vivre, le langage lui-même est différent.
Les gens de la montagne au Tonkin portent ditTérents noms, suivant qu'ils sont de la région de Cao- Bang, sur la Rivière-Noire, etc.
Ici, ils s'appellent les Thos, là les Muongs, ailleurs les Mans, mais tous ont le même mépris pour l'Annamite du Delta, c'est-à-dire pour l'homme de la plaine.
Aussi ne veulent-ils être commandés que par ceux de leur propre race, et la malheureuse affaire de Cho-Bo en 1891, sur la Rivière-Noire, n'a eu lieu que parce que le Résident avait voulu imposer aux habitants du pays, c'est-à-dire aux Muongs, une autorité Annamite venant de Son-Taj-, autrement dit du Delta.
Le Résident lui-même y a trouvé la mort avec beaucoup d'autres, mais cette vengeance était plutôt di-
rigée contre notre mauvaise politique, que contre notre influence même dans le pays.
J'ai dit que la piraterie avait diminué, même d'une manière sensible au Tonkin depuis sept ou huit ans, mais pour ne pas paraître vouloir y mettre de parti pris, je ferai cette concession à ceux qui prétendent le contraire, qu'elle n'a pas diminué, mais qu'elle en est au même point qu'à la fin de 1887 par exemple.
Gela ne sera certainement pas flatteur pour tous ceux qui se trouvaient dans la Colonie pendant cette période, mais je leur en demande très humblement pardon, la nature humaine est ainsi faite que chacun veut faire mieux que son prochain, et trouve mal fait tout ce qui a été fait par son prédécesseur.
Ceux qui ont vécu longtemps sur cette terre du Tonkin, si féconde en surprises, en ont malheureusement vu de trop fréquents exemples, à quelque degré de la hiérarchie que ce soit.
Mais après avoir fait cette concession, je demanderai à mon tour que l'on m'accorde au moins que pendant ces dernières années la piraterie n'a pas augmenté.
A quoi peut donc tenir cette grande mortalité?
Au manque de précautions et aux nombreuses imprudences commises; faute d'observer bien souvent les mesures d'hygiène les plus élémentaires, au point de vue de la conservation de la santé, voilà pour la mortalité par la maladie.
Quant à la mortalité parle feu, après avoir suffisamment montré à ceux qui arrivent nouvellement au Tonkin, Tennemi à combattre, sa manière de se battre, après leur avoir bien fait comprendre que cet ennemi ne met pas le même point d'honneur à conserver une position par exemple, que nous mettrons à vouloir l'enlever; qu'il ne nous résiste généralement que pour protéger un butin ou faire passer un convoi; qu'il ne nous livre jamais combat en rase campagne, mais toujours sur un terrain favorable à l'embuscade; qu'il ne nous attaque enfin que dans un but de pillage, pour avoir de l'argent, des armes et des munitions, s'il se trouve dans une position avantageuse, et si nous sommes en nombre bien inférieur; qu'il n'est pas par conséquent un patriote, qu'il n'est môme pas un fanatique, mais comme je n'ai cessé de le dire; un contrebandier, un simple voleur, et un vulgaire pillard, je tâcherai de les mettre de suite, dès leur arrivée dans le pays, en garde contre la témérité, qui a été cause, hélas! déjà de trop nombreuses déceptions.
Donc, pas de bravoure exagérée contre un adversaire qu'aucun sentiment généreux n'anime!
En ne se départissant pas, je crois, des mesures les plus élémentaires de prudence, on diminuera sensiblement la mortalité par le feu, ce qui sera déjà un résultat appréciable.
C'est le but que je me suis proposé en faisant ce
volume, trop heureux si je puis, non pas atteindre le but désiré, ce qu'il ne faut pas espérer malheureusement, mais au moins m'en approcher le plus possible.
Ce serait pour moi une bien grande satisfaction de voir que je n'ai pas prêché complètement dans le désert et que mes conseils ont porté leurs fruits.
Puisse donc ce volume aussi petit qu'il soit, contenant des indications utiles qui sont le résultat d'une grande expérience acquise pendant un long séjour dans le pays, avoir rendu ce grand service à la Patrie, d'avoir fait épargner le sang du plus grand nombre de ses enfants, ce sang généreux, si utile à toute l'humanité et surtout à la cause de la civilisation! le sang français! ce sang dont Jeanne d'Arc a dit : Sang français est bon, et bon sang ne saurait mentir!