‹ Vaillante - ce que femme veutChapitre 1 sur 27 · JACQUES VINCENT · texte numérisé non relu

JACQUES VINCENT

Les Glycines, ce 1er septembre 1887.

lOMANE ?

— Eli ! Yoilà Tiomane !

— Holà ! Tiomane 1

— Tiomane ?

— Tiomane ?

— Tiomane ?

Et les cris se croisaient, se mêlaient, se confondaient, emplissant toute la plage de ce seul nom ; Tiomane !

Garçonnets et fillettes s'étaient mis à courir, d'autres dégringolaient les perrons des chalets, d'autres appelaient des terrasses .... une presse, une bousculade, un entrain, une ardeur ; — tout cela à l'aspect d'une petite carriole, en bois brut, attelée d'un âne gris, conduit par une paysanne coiffée d'un béguin blanc,

C'était à Berck, un dimanche. Un beau dimanche de septembre, plein de soleil. Deux heures. Tout étincelait : la grève nue, immense, au sable teinté d'or ; la mer d'un bleu clair, le ciel d'un bleu foncé, les toits d'ardoise et de tuile, qui semblaient vraiment d'argent et de pourpre.

La carriole s'était arrêtée à l'entrée de la large rue qui relie Berck-ville h, Berck-plage, au bas de l'escalier d'un grand et élégant chalet. — Une première bande d'enfants ayant atteint le rustique équipage, les clameurs redoublèrent.

Debout au milieu de sa carriole, à la main une branche de coudrier chargée de ses feuilles, qui lui servait surtout à chasser les mouches, l'ânière souriait paisiblement aux soupirants.

— Mais non, c'est impossible, répliquait-elle, je ne peux pas vous prendre . . . personne, personne . . .

— Par exemple !

— Moi, je suis retenue pour toute la journée ; mais il n'en manque pas d'autres, ajouta-t-elle en montrant, à quelques mètres de là, une viugtaine d'attelages, semblables au sien, qui attendaient, et dont les conducteurs et les conductrices prodiguaient îi la pratique les plus engageants appels.

Tiomane était déjà presque une grande fille. A sa taille on lui eût facilement donné quatorze ans ; mais son visage, bien que hâlé, bronzé à la fois par

la bise et par le soleil, restait celui d'une enfant aux joues rondes, aux traits encore indécis. Coiffée de son petit béguin qui enfermait toute sa chevelure, laissant à peine dépasser deux minces bandeaux clairs et bien collés avec de l'eau, qui faisaient d'autant mieux ressortir la couleur cuivrée du front ; dans sa robe de matelote eu grosse toile bleue fanée ; trop longue et trop large, qui l'habillait gauchement, presque ridiculement ; les pieds nus et rugueux ; — certes, jamais les belles demoiselles de douze à quinze ans, qui réglaient le ton sur la plage, ne se fussent avisées d'aller lui découvrir le moindre attrait. Et pourtant ce n'était point là une physionomie vulgaire, ni même insignifiante. Les yeux très bleus, d'un bleu de pervenche, à la fois vifs, caressants, profonds, volontaires, intelligents et bons, révélaient un caractère et une âme. Le sourire, qui découvrait des perles, saisissait par une grâce particulière due à un défaut, parfois charmant : la lèvre supérieure se retroussait légèrement, accentuant ainsi ce qu'en langage picard on nomme " le chapeau de Napoléon ". Enfin les façons posées, presque graves, dénotaient une réelle distinction native, d'autant plus surprenante chez une campagnarde de ce pays très bnit.

Cependant, malgré sa réponse si nette, Tiomane n'obtenait aucun répit. Dans toutes les circonstances

de la vie, comme dans toutes les situations et dans toutes les dusses, il y a les soumis et les révoltés. Les soumis commençaient à se replier et examinaient les autres carrioles. Les révoltés, au contraire, — et les fillettes étaient surtout de ce camp-là, — s'acliarnaient d'autant plus devant l'obstacle.

— Tant pis ! à l'assaut ! cria soudain une voix aiguë de gamine.

— A l'assaut ! répéta le cliœur.

Et l'attaque commença.

Culottes et jupons, pêle-mêle, on se liissait, se pendait aux roues, aux brancards, aux guides, jusqu'aux oreilles du baudet. Ce fut un indescriptible tumulte. Un ])eu étourdie de l'agression, mais ne perdant pas la tête, Tanière se mit courageusement à défendre son bien. Installée dans la place, elle rejioussait vigoureusement les assiégeants, se servant à la fois de ses pieds, de ses mains, de sa bianclie verto qui se dépouillait en s'abattant au hasard sur les larges cLapeaux de paille bise où demeuraient accrocliées quelques brindilles.

Tout à coup une voix jeune et forte retentit sur la terrasse du chalet.

— Bravo, Tanière ! tu es une crâne, toi ! L'ânière, ayant levé la tête, aperçut un grand

garçon qui Ta])plaudissait des deux mains. — Comme par enchantement h's récalcitrants s'apaisèrent,

VAr LIANTE. 9'

— G-uillaume de Sorgues ! Guillaume de Sorgues! L'accent de ces enfants trahissait presque une

nuance de respect.

— Parbleu ! oui, la voiture est pour moi ! reprit le grand garçon.

La terrasse s'était garnie de monde.

Sa branche de coudrier, devenue un simple bâton, posée auprès d'elle sur la planchette, Tiomaue, tout en rajustant son béguin et en défripant son tablier de cotonnade usée, entendit vaguement comme un colloque entre deux dames. Sur un ton aigre les mots : imprudence, convenance, lui parvinrent, eu même temps que cette réponse d'une jolie voix douce et impérative :

— Mais si, mais si, à Berck, ils peuvent courir seuls, à leur aise, sans le moindre inconvénient.

— Oui, oui, maman, tu as raison, répliqua le grand garçon.

Et il se précipita par l'escalier suivi d'une mignonne fillette : un nuage blanc ! un froufrou de voile, de dentelles, de nœuds de ruban sous une énorme capote à la vieille en surah blanc, avec brides autour du menton. Un paquet de boucles, légères et voltigeantes comme de la soie brune piquée de fils fau\'es, tranchait seul dans toute cette blancheur. Derrière eux, un grand diable basané, aux longues moustaches effilées jusqu'aux oreilles,

coiffé d'une calotte rouge à gland bleu, vêtu d'une sorte de petit jupon blanc plissé et d'une veste soutachée d'argent, s'avançait gravement, les bras chargés du bagage.

Une fois sur le sable, le grand garçon enleva la jolie fillette.

— Allons ! hop, la cZwcAesse / cria-t-il en la posant droite dans la carriole.

Après un premier mouvement de stupéfaction devant cette merveille, qui riait du plus gentil rire du monde, Tiomane, avec un geste emprunté, comme si elle craignait de souiller tant de splendeur par le contact de ses pauvres vêtements, rajusta la banquette de bois pour y faire asseoir la demoiselle.

— Tiens ! voilà pour elle ! dit le garçon en jetant un châle et un coussin qu'il prit sur les bras tendus de Kifos, le domestique grec.

D'un bond, dédaignant le marchepied, il enjamba l'un des brancards et se casa auprès de la fillette, qui, bien assise sur le beau coussin de peluche rouge brodé de trente-six couleurs, appuyait au rebord de la carriole une délicieuse menotte finement gantée de soie blanche.

Ou les regardait du balcon.

— Guillaume, ne vous attardez pas.

— Sois tranquille, maman, nous serons ici pour goûter. Maintenant, l'ânière, décampons. . . .

Comme Tiomane, s'accroupissant, ramassait les guides :

— Non, donne, dit le garçon, et la badine avec.

Une bonne cinglée s'abattit sur les côtes de la bête, qui détala.

|LS suivaient la grande route, vers le village. L'âne galopait presque, houspillé par les coups réitérés de la badine

du conducteur qui se tenait debout, à la façon des

automédons antiques.

— Décidément, ta bourrique trotte, l'ûnière !

— Oui, riposta Tiomane. — Et avec quelque hésitation : — Mais vous tapez dur. . . . ma pauvre Grise ! ' ,

— Voyons, Guillaume ! dit une jolie petite voix de dessous la capote blanche.

— Tais-toi donc, la duchesse, tu ny entends rien, répliqua-t-il, excité par la course et secouant violemment les guides de l'animal pour activer encore son allure.

Tout lasse, même les prouesses d'un baudet. Cinq minutes plus tard Guillaume s'était rassis et, laissant flotter les guides, se contentait de l'allure ordinaire de la Grise, qui, d'ailleurs, jeune et vigoureuse, et d'un bon caractère, avait l'habitude d'un trot menu, mais n'-gulier.

Tiomane respirait, un peu rassurée pour sa bête. Toujours accroupie, les mains croisées sur ses genoux, la paysanne regardait à la dérobée sous l'énorme capote blanche, qui laissait seulement apercevoir un petit nez fin aux narines roses comme un intérieur de coquillage, et une petite, toute petite bouche, couleur de fraise à peine mûre.

— Comment t'appelles-tu, l'ânière ? demanda la petite bouche.

— Tiomane.

— C'est pas un nom, ça ... . s'écria Guillaume.

— Non, c'est pas un nom.

Avec cette prolixité et l'abondance de gestes familières aux enfants, l'ânière expliqua qu'elle s'appelait Armande. En patois picard, tiote signifie : petite. Les gens du village avaient dit d'abord : tiote Armande ; puis l'abréviation avait suivi : tiote Mande; tiote Mane. Et les baigneurs, les hourgcois avaient joint les deux mots : Tiomane.

— Alors, quel âge as-tu, Tiomane ? demanda la fillette.

— Douze ans.

— Sapristi, Maritza, s'écria le garçon, un an seulement de plus que toi ... . sais-tu que tu as joliment à faire pour la rattraper !

— Oh ! la demoiselle a déjà onze ansl s'exclama la grande et forte campagnarde, considérant avec une

surprise presque mêlée de commisération cette merveilleuse poupée qu'elle eût portée dans ses bras.

— Eh bien ! oui, certainement, j'ai onze ans, répliqua un peu aigrement la merveilleuse poupée en se redressant avec un sentiment déjà très marqué d'orgueil, comme si elle avait pleine conscience de la beauté suprême de son petit être.

— Ya, la ducliesse, dit Guillaume en l'empoignant par le cou pour l'embrasser, ça n'empêche pas que tu es la belle des belles, comme tout le monde dit.

Mais le chapeau de marin cogna la jolie capote et la fit tomber en arrière, ce qui découvrit brusquement la tête de Maritza.

Tiomane demeura stupéfaite. Bien qu'elle fût incapable, comme tout enfant, du reste, de savoir apprécier, de discerner la beauté, la rayonnante perfection dff celle-ci s'imposait.

Eien ne saurait rendre la pureté accomplie, la finesse exquise des traits de cet adorable visage. Les cheveux bruns nuancés d'or se crépelaient naturellement autour du front dessiné à l'antique, légèrement bombé et un peu bas, sur lequel tranchaient deux minces sourcils. Les yeux immenses, ombrés de cils très longs, invraisemblables, légèrement frisés du bout, ofi'raient une singularité ravissante ; leurs larges prunelles noires semblaient pailletées d'or. La délicatesse du teint égalait celle d'un© rose

de Bengale. Enfin le petit nez bien droit apparaissait dans toute sa correction, tandis que la bouche mignonne riait jusqu'à en perdre la respiration.

D'un coup de main, le grand frère répara l'accident, non sans tonner plaisamment contre les affiquets des filles. — Et tous les trois de rire de plua belle.

L'ânière achevait de s'enliardir.

— Et TOUS ? demanda-t-elle au garçon, quel âge avez-Yous ?

— Quinze ans, répondit-il d'un accent superbe. Guillaume de Sorgues formait en tout l'antithèse

de cette délicieuse créature qui était sa sœur. Bien bâti, très brun, le regard noir et vif, le nez long, mais d'une belle ligne, la bouche largement fendue, le menton saillant, l'ovale du visage d'un dessin ferme ; — cet ensemble représentait un beau, solide gaillard, très crâne, très simple, naturellement chevaleresque, l'humeur expansive et chaleureuse, facilement emportée et n'admettant guère de frein ; bref, un bon cœur, un franc, joyeux et intrépide compagnon.

Sans s'inquiéter de l'opportunité de ses discours et de l'intérêt que pouvait bien prendre l'ânière à ses petites affaires, accoutumé à parler ses pensées, il raconta comment sa sœur et lui étaient arrivés à Eerck de l'avant-veille.

— Notre docteur a ordonué cette plage pour la duchesse ; et puis, nous y avons des amis.

Lui, Guillaume, comptait se faire soldat. Ce grand garçon adorait le panache. Pour le moment, il se trouvait en vacances. Le reste du temqs, claquemuré à l'école Monge, il ne voyait pas sa famille. Son père était consul général à Smyrne.

— A Smyrne ? répéta Tiomane, en écarquillant ses yeux bleus.

— Oui, ne t'inquiète pas .... tu ue peux pas savoir où ça se trouve mais c'est loin .... très loin ....

La petite sœur ajouta qu'il fallait sept jours siîr

mer, de Marseille .... et en bateau à vapeur Et,

alternativement, ou plutôt tous les deux à la fois, les enfants du consul se mirent à décrire le beau pays si lointain. Des oranges plein les arbres, des raisins gros comme des prunes ,et des figues, des cédrats....

— Eh bien ! et toi ? demanda la fillette à Tiomane, qu'est-ce qu'ils font, tes parents ?

— Moi, je n'ai pas de parents.... Je suis une enfant de l'hospice ....

— De l'hospice ? répétèrent ensemble le frère et la sœur, avec la vision de quelque chose de douloureux, de profondément misérable.

A son tour, fort simplement, n'ayant pas conscience de la tristesse de sa situation, Tiomane naiTa sa courte histoire. Élevée à l'hospice de Boulogne,

depuis deux ans elle était servante chez la mère Jean .... Jean Bousquier .... à Berck- ville ....

— Pauvre petite ! murmura Guillaume. .

— Bail ! répliqua-t-elle bravement, l'été, je suis tinière, et j'aime mon métier, allez! J'aime les maîtres, j'aime la G,rise, j'aime les bourgeois ; et les bourgeois m'aiment bien aussi, vous avez pu voir .... ajouta-t-elle, non sans quelque orgueil.

— Mais quand il n'y en a plus, de . bourgeois, l'hiver ?

— Ah ! rhivef-, c'est dur ! On va à la pêche, avec le père Jean.

Ils atteignaient le village. Partis depuis une heure à peine, ils avaient tout loisir d'allonger la promenade. Tiomane offrit de revenir par la baie d'Authie, en suivant la grève. La proposition agréée, on tourna à droite. — Après une nouvelle traite, la petite carriole arrivait devant la mer.

Déjà loin de la " plage " et complètement à l'écart du village, la baie d'Authie n'est même pas un hameau : çà et là, sur le rivage nu, quelques cabanes oii vivent des pêcheurs. Pour l'instant, on eût pu se croire au désert. Les pêcheurs fêtaient le sabbat dans les cabarets de Berck. Les barques échouées sur le sable trahissaient l'abandon dominical.

— Si nous nous arrêtions ? s'écria Maritza. Justement, la marée basse laissait à découvert une

belle étendue de terrain ferme qui invitait à la course. Les trois enfants descendirent.

La Grise avait l'habitude de ces haltes en plein air et les appréciait. Tiomane, sachant qu'elle pouvait impunément confier l'ânesse à elle-même, escorta ses jeunes clients qui la réclamaient.

Ce joli sable était mouillé. Il n'importait guère aux espadrilles du garçon et aux pieds nus de Tiomane, mais les fines bottines de chevreau blanc de la duchesse hésitaient à se risquer. Toutefois, après quelques éclaboussures, elles prirent crânement leur parti.

Quelle bonne flânerie que celle d'enfants à l'aise sur une grève! Guillaume, passionné pour les bateaux, furetait les barques de pêche. Puis c'étaient les crabes, les coquilles de toute espèce, des algues, des crevettes. Les longues dissertations se mêlaient aux découvertes. L'expérience de Tiomane valait d'amusantes surprises. A un moment, elle ramassa une barre de fer rouillé et s'en servit comme d'une pelle pour soulever le sable. Ce fut un triple hourra.

— Des hênoiis ! des hênons .'.... s'écria Guillaume en saisissant toute une poignée de ces friands coquillages, si goûtés des baigneurs de Berck.

Aussitôt Guillaume et Maritza voulurent s'improviser un outil. Guillaume avisa une sorte de pieu dans l'une des barques. Maritza s'empara d'une

étroite planchette. Et tous les trois se mirent activement à creuser.

La récolte n'était point aussi aisée qu'elle semblait tout d'abord. En vain ils s'escrimaient à la besogne: les nombreux coups de pioche n'amenaient aucune nouvelle trouvaille.

— La mer monte, cria tout-à-coup Tiomane ; il faut nous en aller ....

Mais Guillaume restait sourd, acharné à la tâche, courant dans tous les sens, enjambant les flaques d'eau, traversant les mares. Sa sœur, animée du même zèle, se précipitait sur ses pas, sans vouloir, elle non plus, rien entendre.

— Monsieur Guillaume! Mademoiselle Maritza! répétait Tiomane, la mer monte .... la mer monte... Et elle monte vite ici ... .

La mer montait très vite, en effet, comme par bonds gigantesques, formant de gros tourbillons d'écume. Les entêtés n'écoutaient toujours pas.

— Mon Dieu ! poursuivait désespérément Tiomane, je vous dis que c'est une mauvaise place... il y a des trous.... voyons !.... mademoiselle?. .. . monsieur?. . . . je vous en prie .... revenez ....

Elle se lamentait inutilement, tout en les suivant pourtant. — Brusquement, elle saisit le bras de Maritza pour la contraindre. — Mais la petite lui échappa.

20 rjJLLAXTA\

Soudain uu cri effroyable retentit, ou plutôt, trois cris fondus en un seul. . . . Maritza venait de disparaître dans un des trous dont cette grève est semée.

Il j eut une seconde de stupéfaction épouvantable. Emporté ]3ar sa bravoure, le frère qui ne savait pas nager, allait gauchement s'élancer, quand il se sentit retenu par une main vigoureuse.

— Restez, ne bougez pas, dit Tiomane, ne pouvant se méprendre à l'ignorance de son mouvement, laissez-moi faire ....

Cette voix impérieuse le cloua, immobile. Elle se précipita dans le flot.

Tout le drame dura à peine trois minutes, mais Guillaume en garda le souvenir de plusieurs siècles de torture sans nom. Le cœur comme arrêté, glacé d'effroi, il suivait hébété, les mouvements de Tiomane dont la jupe se gonflait sur l'eau. Tout à coup, il la vit saisir une forme blanche. Au même instant, une vague couvrit les deux corps ; aussitôt, la vague suivante les souleva. ... et, pendant un moment, ils roulèrent ainsi, secoués, ballottés. . . . toujours enlacés, attachés l'un à l'autre Il ne respirait plus. —

Enfin, il crut assister à un miracle. La mer ellemême venait de rejeter les fillettes sur le rivage. Le pauvre garçon pousssa un sanglot de délivrance .... Mais, seule, Tiomane se releva.

— yite, vite, lui cria-t-elle haletante et brisée,

VAILLANTE. 2i

portez votre sœur à cette maison .... là ... . tout en face ....

Eperdu et obéissant, il s'approcha. Il saisit dans ses bras Maritza inanimée, rigide, blême, et se mit à courir comme en quelque horrible rêve ....

in

XS eurent bientôt atteint la maison. Tioraane tourna le loquet de la porte. Ils pénétrèrent clans une pièce au sol de terre battue. Une Sœur de charité était assise auprès d'un vieux fauteuil de paille occupé par une paralytique. A l'entrée des arrivants, elle bondit sur ses pieds.

— Eh ! Jésus! qu'est-ce que ce déluge ?

— Ah! Sœur Yictoire! s'exclanaa Tiomane comme si elle eût aperçu le Sauveur lui-même.

Sous la cornette blanche, le visage de la religieuse, encore jeune, décelait la bonté avisée et énergique.

D'un coup d'œil elle avait tout deviné. Elle courut à la cheminée où couvaient quelques tisons, et y jeta plusieurs fagots entassés dans un coin du foyer. Après quoi, enlevant la noyée aux bras de son frère :

— Tenez, garçon, allez-vous-en avec Tiomane jusqu'à l'entrée du village .... chez la Pauline. . . . vous me rapporterez du rhum .... du bon .... dites que c'est pour moi ....

Au bout d'une demi-heure, quand Tiomane et Guillaume rentrèrent, ils eurent un même cri de surprise, d'allégresse. Maritza était ressuscitée! Assise sur les genoux de Sœur Victoire, à la vue de son frère, elle tendit les bras. Au sortir d'une si vive épouvante, Guillaume crut qu'il devenait fou de bonheur.

— Maritza ! Maritza !

Il l'étreignit avec une sorte de fureur.

— Maritza ! tu vis ! Oh ! que tu es gentille,

gentille ! ma mignonnette, ma petite duchesse ....

Mais qu'elle était drôlement affublée, la duchesse ! Une jupe de futaine, trop longue, relevée avec des épingles ; un caraco de mérinos où son buste frêle dansait ; de grosses pantoufles où ses petits pieds se perdaient. Sœur Victoire avait emprunté à leur hôtesse son costume de fête. A travers ses larmes de joie, Guillaume ne put s'empêcher de rire.

De son côté. Sœur Victoire remarqua soudain la robe toute ruisselante de Tiomane.

— Ah çà, tu sors donc du bain, toi aussi ?

— Parbleu ! riposta Guillaume, c'est elle qui s'est jetée à l'eau .... C'est elle qui a sauvé Maritza ....

Lui-même s'était mouillé en emportant sa pauvre chérie. Pendant qu'il se séchait à l'ardent brasier, Tiomane, dans une pièce voisine, revêtait quelques nippes empruntées également à la garde-robe de la

2i VAILLANTE.

paralytique. Un grog chaud, bien préparé par Sœur Victoire, acheva le réconfort. La religieuse organisa même un succulent goûter de pain bis et de beurre. Les enfants dévoraient

L'heure du retour était sonnée depuis longtemps. La nuit commençait à descendre. Guillaume se prit à songer à l'inquiétude de sa mère et pressa le départ. Tiomane alla chercher son équipage, tranquillement demeuré, dans toute cette bagarre, à la place oii elle l'avait laissé. Puis, Maritza réinstallée sur son coussin, emmitouflée du châle resté sur la banquette, — après l'échange de bons gros baisers avec Sœur Victoire, — tout le monde casé, la carriole s'ébranla. Cette fois, l'ânière conduisait

Il était profondément mélancolique, ce retour sous un ciel sans étoiles, par la grève déserte, sombre et silencieuse, bordée de hautes dunes semblables à d'énormes fantômes. Maritza, la tête sur l'épaule de son frère, dormait lourdement. Guillaume ne parlait plus, absorbé par la pensée des angoisses de leur mère. Quant à Tiomane, tout en guidant sa bête d'une main sûre, elle frissonnait à lidée de ce qui allait suivre. Ne serait-elle pas accusée d'imprudence, de maladresse, grondée, punie pour cet accident qu'elle n'avait su empêcher?

Ils arrivèrent sur la plage. Au bruit des sonnailles de la carriole, plusieurs ombres accoururent

VAILLANTE. â^

^ — C'est nous ! c'est bien nous ! . . . . cria Guillaume de sa voix de stentor.

Toute tremblante, Tiomane arrêta au bas de l'escalier du clialet. Le gr;ind Kifos saisit Maritza dans ses bras. De force, Guillaume entraîna Tanière.

Effarouchée, confuse, stupéfiée, la paysanne se trouva au milieu d'un beau salon, aveuglée par les lumières. Dans un éblouissement, elle aperçut une jolie dame, tout en larmes, que Guillaume et Maritza couvraient de baisers. Des gens se précipitaient vers le frère et la sœur, les accablant de questions : Que s'était-il passé ? Que signifiait ce costume de Maritza ? D'où arrivaient-ils ? Depuis deux heures on les cherchait partout : sur la plage, dans les rues, chez les amis. La voix de Guillaume racontait l'accident. Tiomane comprenait qu'il exaltait son courage. Et elle se sentit attirée sur les genoux de la jolie dame, qui l'embrassait, elle aussi, en pleurant et en riant. Toute rouge, de plus en plus effarée, elle demeurait comme paralysée, malgré son envie folle de s'enfuir.

Elle ne sut jamais comment elle se retrouva dans sa voiture, assise sur sa planchette, et regagnant le village. Elle se ressouvint pourtant que Guillaume l'avait reprise par une main, en lui mettant dans l'autre plusieurs pièces d'or. Une véritable escorte l'avait ensuite accompagnée jusqu'à sa carriole.

ly.

E lendemain, comme si rien d'extraordinaire ne se fût passé, Tiomane et la Grise, l'après-midi venue, occupaient leur poste à la plage. Ce n'était point seulement sur le monde civilisé des baigneurs que la gentille ânière faisait impression. Ses incultes camarades lui reconnaissaient une supériorité, et ils en subissaient le prestige, sans jalousie, sans rancune, la saluant toujours au passage d'une franche bienvenue. — ISe participant jamais à leurs jeux grossiers, elle tricotait, ce jour-là, suivant son liabitude, assise dans sa carriole, paisible, mais non toutefois sans tourner souvent les yeux vers la terrasse du beau chalet où logeaient ses petits amis de la veille. Soudain, elle reconnut la voix de Guillaume.

— Eh ! l'ùnière, comment ça va ?

Prestement il dégringola l'escalier et bondit jusqu'à la carriole. Elle eut beau se défendre, cette fois encore; il l'emmena au chalet, où tout le monde la réclamait

La première personne qu'elle distingua fut la jolie Maritza qui avait remis un de ses élégants costumes tout blancs. Comme la veille, ses beaux cheveux mélangés d'or tombaient bouclés sur ses épaules, attachés par un gros nœud de satin. Et, comme la veille aussi, l'ânière la contemplait, ressaisie de sa même impression d'admiration craintive.

— Yoyons ! la duchesse, embrasse-la donc, cette brave fille qui t'a repêchée ! s'écria Guillaume.

Tiomane devina que la si belle demoiselle hésitait devant sa vieille robe de toile, plus déteinte que jamais, et elle la comprit, sans lui en vouloir.

Cependant la paysanne se trouvait élevée au rang d'héroïne. De nouveau on s'empressait autour d'elle. La mère de Maritza la comblait de caresses.

Madame de Sorgues ressemblait absolument à sa fille, ou plutôt Maritza, comme une adorable réduction, reproduisait en tout la splendide beauté maternelle : mêmes cheveux, mêmes yeux, même teint, même suavité, même perfection de lignes, jusqu'à ce calme hautain, cet air délicat et précieux, cet orgueil excessif de soi, cette morgue inconsciente d'idole, ignorante de l'existence pratique et naïvement persuadée que le monde entier a jDOur fonction unique de la servir et de l'adorer. Toute petite et très mince, cette si jolie maman avait gardé des mines presque de jouvencelle ; chacun la prenait aisément pour la

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grande sœur de ses enfants. An reste, Smyrniote et d'origine arménienne, comme la plupart des Orientales, elle s'était mariée très jeune, à seize ans. Son caractère rappelait bien celui des femmes de sa race: molle, indolente, exclusivement occupée du soin de se parer, le cerveau légèrement engourdi par l'abus des cigarettes turques ; néanmoins volontaire et fantasque, fastueuse, prodigue, susceptible à l'occasion d'enthousiasmes, d'engouements surtout.

Certes, la pauvre Tiomane n'aurait jamais attendu si magnifique récompense pour une action que son âme généreuse estimait fort naturelle. — Le même jour, à la brume, elle venait à peine de rentrer la Grise, quand une calèche, attelée de deux chevaux s'arrêta devant la misérable chaumière. Madame de Sorgues et ses enfants en descendirent. Tiomane allumait le lumignon de pétrole. Assise auprès du poêle où cuisait la soupe aux choux du souper, la maîtresse du logis, la mère Jean, allaitait son dernier né, tandis que deux gros marmots, l'un de cinq ans, l'autre de trois, jouaient au milieu de la pièce avec des épluchures de pommes de terre.

En pénétrant dans ce taudis, la grande dame eut un haut-le-corps et fit presque un mouvement de retraite. Tiomane, ahurie, se précipita pour débarrasser une chaise boiteuse, à demi dépaillée, et l'offrit à la visiteuse, qui la refusa. La mère Jean

regardait, sans se bouger, hébétée par la surprise. Avec son franc sourire, Guillaume raconta que, au retour d'une promenade au bois de Yerton, en passant, sa mère avait tenu à venir elle-même acquitter une dette.

— Nous te devions bien une visite, l'ânière, ajouta-t-il gaiement, et nous t'apportons un petit souvenir.... Tiens ! voici un livret de la Caisse d'épargne.... Sœur Victoire y a déposé deux mille francs de notre part, à ton nom. Ainsi, ma brave fille, il paraît que, quand tu seras grande, tu seras un parti dans ton village.... tu auras une dot....

Le cœur est un incomparable maître d'éloquence. Tiomane, violemment émue, avait accepté le petit livre, sans comprendre la valeur du cadeau, mais pénétrée de l'intention de bonté, ayant l'instinct de la délicatesse d'une telle démarche. En face des trois visiteurs restés debout, presque sur le seuil, elle les regardait, tour à tour, comme si elle les eût confondus dans une même adoration. — Elle fondit en larmes.

— Oh ! madame ! madame ! Comme vous êtes bonne, bonne.... et comme je vous aime.... de tout mon cœur....

— Pauvre petite ! murmura madame de Sorgues en l'embrassant.

La mère de Maritza emporta de cette visite une impression de compassion qui devait accroître encore

sa bienveillance pour celle qui avait sauve sa fille.

Les jours qui suivirent resserrèrent l'intimité de Tiomane et de ses riches amis. Dès que Guillaume apercevait Tanière, il courait à elle et l'emmenait au chalet. Madame de Sorgues la faisait jaser, riait de son patois, de plus en plus intéressée à cette misère inconsciente et que l'abandonnée portait dignement, sans une plainte, courageuse, dévouée avec tant de naturel.

Une après-midi les enfants goûtaient sur la terrasse, tandis que la Grise dételée se prélassait sur le sable. Madame de Sorgues, tout en fumant ses cigarettes, s'amusait à bourrer sa protégée de friandises, et Tiomane, toujours craintive, effarouchée, se croyait obligée de se défendre contre la gourmandise de son robuste appétit. — Tout à coup, comme elle mordait dans une brioche, son bras retomba avec un geste d'effroi, son visage cuivré s'empourpra ; elle venait de reconnaître le pore Jean, son maitre, qui passait devant le balcon. Il rentrait de la pêche, le filet presque vide, ce qui présageait une rude humeur. Déjà elle espérait se dissimuler, quand, à son tour, il aper(;ut sa servante et s'arrêta pour lui reprocher durement sa paresse. Mais Guillaume l'interrompit brusquement.

— C'est bon ! c'est bon ! D'abord, on vous les paye, le^ heures de votre bourrique.

Et il jeta cent sous.

L'homme les ramassa en se confondant en excuses.

Toutefois, ce petit incident allait décider de la destinée de Tiomane. Madame de Sorgues, exaspérée de l'algarade, avait applaudi au mouvement généreux de son fils. — Dans le redoublement de sa pitié, une inspiration surgit à la grande dame. Pourquoi ne corrigerait-elle pas le sort à l'égard d'une enfant qui semblait si bien digne d'une meilleure fortune ? Cette réparation ne lui incombait-elle pas un peu comme un devoir, presque comme une dette ? Et quelle douce charge, après tout, d'arracher la pauvre petite victime à ceiix qu'elle nommait des bourreaux !

Ce fut à Sœur Victoire, la collaboratrice du miracle, devenue une amie, que madame de Sorgues exposa son projet : elle voulait son œuvre complète ; sa générosité n'admettait pas de limites. Bref, en se chargeant de Tiomane, elle comptait lui faire partager l'éducation de sa fille Maritza, et pourvoir à son avenir.

Mais si la femme du consul se complaisait à ce rôle de bonne fée, elle entendait n'avoir d'autre travail que celui de lever sa baguette, bien étendue sur son sofa et fumant paisiblement sa cigarette. Au reste, nul ne pouvait être mieux en situation que Sœur Yictoira pour tout arranger. En résumé, il

s'agissait d'obtenir de l'administration de lliospice de Boulogne la cession de l'enfant déjà confiée à la mère Jean Bousquier: affaire de quelques démarches dont le résultat était acquis d'avance.

A une semaine de la, une scène délicieuse eut lieu entre madame de Sorgues et Tiomane. La bienfaitrice possédait l'autorisation réclamée, avec les renseignements exacts sur l'origine de la protégée qui s'appelait: Armande Laurin. — Le père, professeur de mathématiques au lycée de Boulogne, avait épousé une jeune fille sans fortune. Il était mort deux ans après. Puis, la phthisie avait emporté la mère. L'enfant, demeurée sans famille et sans ressource, avait été portée à l'hospice par des voisins. Madame de Sorgues, entourant l'orpheline de ses bras, lui proposa de vivre auprès d'elle, toujours, comme la sœur de Guillaume et de Maritza. A une si incroyable proposition, Tiomane demeura stupéfiée. Et ce fut pour la protectrice une besogne charmante que de persuader la pauvrette, de l'amener peu à peu à la réalité de ce bonheur inouï.

Les choses furent vivement conduites. Madame de Sorgues devant quitter Berck le lendemain dans l'après-midi. Sœur Yictoire signifiait à la mère Jean la décision qui lui enlevait sa servante. Bien rétribuée, la paysanne se résigna aisément.

I^e même soir, Tiomane faisait son entrée dans ce

monde qui allait devenir le sien. Sœur Victoire s'('tait chargée de l'iiabiller de neuf à un des magasins do l'endroit.

Certes, Tanière ne pouvait passer encore pour une élégante, avec ses clappettes sonores, sa robe de molleton bleu et son bonnet de mousseline blanche à double rang de tuyaux. En l'apercevant, sa brillante protectrice laissa percer une petite moue, tandis qu'un éclat de rire moqueur traduisait tout haut l'impression comique qu'éveillait la vue de Tiomane ainsi endimanchée.

— C'est mal, mademoiselle, s'écria sévèrement Guillaume, ce n'est pas toujours l'habit qui fait le moine, savez-vous.... et plus d'une jupe de soie que je connais, hésiterait à se jeter à l'eau, dans des circonstances.... que je connais aussi.,..

Tiomane regarda la personne ainsi interpellée.

Mademoiselle Enimeliue Pascal, l'institutrice de Maritza, touchait à la trentaine. Grande, laide, maigre, sa physionomie anguleuse n'était pourtant dépourvue ni d'intelligence ni de distinction. Elle .avait affecté de rire de la boutade du garçon en fixant sur l'ânière ses yeux durs, presque agressifs. Le cœur do Tiomane se serra sous l'empire d'un pressentiment.

Mais Guillaume fit diversion en lui saisissant amicalement le bras.

— Sois tranquille, ma brave fille, nous nous rattraperons à Paris. Que diantre ! les chiffons n'y manquent pas, tu verras ça ! et tu apprendras vite, comme les autres, à t'attifer.

On annonçait le dîner. Il l'entraîna à, la salle à manger et la plaça à table, à ses côtés.

Dans un si étonnant désarroi, il semblait à Tiomane qu'un rêve extravagant l'avait soudain jetée en quelque contrée fantastique où elle se sentait égarée, perdue. Au milieu de nombreux convives, — madame de Sorgues tenant volontiers table ouverte, — elle regardait vraiment sans voir, n'osait manger, ne savait plus manger. Son intelligence lui donnait la perception assez rare de toute la distance qui la séparait de cette société raffinée. Elle en avait peur. Pourtant son voisin et ami Guillaume continuait à lui témoigner la plus gentille complaisance. Il la servait, devinant qu'elle eût été incapable de se risquer seulement à touclier au plat présenté gravement par le maître d'hôtel en gants blancs.

Au dessert, il y eut une seconde altercation entre le jeune garçon et " mademoiselle," comme chacun désignait l'institutrice. Au cours de la causerie, le souvenir de l'accident, encore si présent, ayant été évoqué :

— Oh ! moi, dit-elle sèchement, j'avais averti qu'il était imprudent d'abandonner ainsi des enfants à

eux-mêmes je m'attendais sûrement à un mal-

heur ....

— Evidemment, mademoiselle, répliqua Guillaume; TOUS, d'abord, vous annoncez toujours la tempête .... quelque temps qu'il fasse ....

— Guillaume ! dit sévèrement madame de Sorgues. Mais le reproclie était si bien mérité, qu'elle ne

put réprimer uu imperceptible sourire aussitôt saisi par l'institutrice. Et, de nouveau, les yeux de Tiomane croisèrent le même regard haineux qui semblait lui imputer cette disgrâce.

Tous les habitués de l'hospitalière maison s'étaient donné rendez-vous pour fêter les dernières heures du séjour de madame de Sorgues à Berck. Comme on pense, l'aventure prodigieuse de l'ânière défrayait les causeries.

Toutefois, dans le chaos de ses impressions, Tiomane débrouilla une idée qui devait être le point de départ de ses appréciations sur la vie. Le cercle des enfants formait une véritable cour à Guillaume et à Maritza. Sous l'empressement de ce petit monde, on sentait aisément percer l'admiration servile. Les héritiers du consul général de France, entourés d'un luxe princier, jouissaient d'une souveraineté incontestée. Ils avaient déjà leurs flatteurs.

La femme de Kifos, Elli, une Grecque de vingt ans, vêtue, à, la mode d'Asie Mineure, de la jupe à

ramages, de la chemisette de soie sous la veste courte brodée d'argent, coiffée de la calotte rouge à long gland bleu, sur laquelle s'enroulait la natte de cheveux noirs, fut chargée de conduire Tiomane à une belle chambre à coucher et de la déshabiller. Mais l'ânière eût été fort en peine de se prêter à pareil office. Comme toute chose, la richesse veut un apprentissage.

lE départ s'effectua le leudemaiu. Madame de Sorgues prit place dans une voiture avec les trois enfants. Une seconde voiture contenait les gens : l'institutrice, la première femme de chambre, Anais, une Parisienne ; puis le ménage grec : Kifos et Elli.

Ce fut là, du reste, le troisième grief de Mademoiselle, fort humiliée de ce voisinage avec la domesticité. Décidément, la pauvresse lui volait sa place. De plus, en y songeant, cette sorte d'adoption lui apparaissait comme une rivalité menaçante. En toute occasion, sa nature inquiète et jalouse se complaisait à sonder l'horizon pour en percevoir les moindres points noirs, toujours disposée à les grossir. Qui sait ? L'intruse, qui avait si l3ien débuté par un acte d'héroïsme entraînant une inoubliable reconnaissance, ne pouvait-elle, intelligente et adroite, s'insinuer dans les bonnes grâces de chacun et, plus tard, absorber à son profit toute influence, et, en conséquence, tous les avantages? — Dès cette heure,

la pauvre ânière eut une ennemie résolue à la combattre, à l'anéantir.

On traversa le village de Berck pour gagner la gare de Verton. Tiomane regardait cette route si connue, ces maisons, ces champs qui s'enfujaient ; une dernière fois, elle aperçut la chaumière où elle avait vécu. Malgré elle, ses yeux se mouillèrent sous l'impression de l'adieu.'

Madame de Sorgues traitait sa protégée comme elle eût fait d'un petit animal curieux que l'on s'égaye à débarbouiller, à apprivoiser, à éduquer. Dès l'arrivée à Paris, elle s'occupa de la métamorphose. Mademoiselle Anaïs, très experte en matière de chiffons, avait chaudement offert son assistance qui n'aurait pas été sans bénéfices pour l'habile camériste. Mais la bienfaitrice revendiqua la besogne. Elle passa une excellente journée aux magasins du Louvre, à courir les nombreux rayons, charmée de ce labeur si féminin et, cette fois, y employant tout son zèle, une fiévreuse activité.

A l'heure du dîner, dans un riche salon du premier étage de l'hôtel Continental, réservé à la famille de Sorgues, Tiomane fit son entrée en demoiselle. Des bottines mordorées qui lui enserraient les pieds comme des étaux ; des bas de soie couleur de sa robe bleu paon. Grâce au fer d'Elli, qui avait dû s'escrimer sans grand résultat, les cheveux, tombant

sur les épaules, esquissaient quelques anneaux. Francliement l'iinière ne gagnait pas à la transformation. Néanmoins, madame de Sorgues la déclara originale avec ses façons de sauvage déguisée. Jusqu'à la peau cuivrée et les taches de rousseur qui semblaient des attraits aux yeux de la protectrice. Elle raffolait aussi de cette gaucherie, de ce patois picard. Tout dans son joujou la ravissait.

A l'issue du repas, une grave question fut discutée: Comment Tiomane nommerait-elle madame de Sorgues? L'institutrice, tout en enroulant câlinement sur ses doigts les jolies boucles de Maritza, insinua que " Madame " était la seule appellation qui convenait.

— Vous, mademoiselle, vous avez toujours des idées à la vinaigrette ! s'écria Guillaume ; pourquoi pas maman, comme nous .... puisque tu la prends pour ta fille, n'est-ce pas, maman ?

Madame de Sorgues trancha le différend.

— Tu m'appelleras marraine, Tiomane, quoique je te conserve ton nom barbare. ... il te va. ... et il m'amuse

De ce séjour à Pans, Tiomane ne devait garder qu'une vision où tout se confondait, choses et gens. Quel mouvement ! quel fracas ! quelle vie agitée, variée, extraordinaire ! Que de tableaux étranges, fabuleux ! Combien tout lui paraissait imposant,

écrasant ! Le luxe de l'appartement où elle osait à peine marcher et s'asseoir, cette armée de domestiques qui remplissait l'hôtel, ces riches toilettes, et cette belle voiture qui l'emportait. — Puis c'étaient les courses dans les magasins, si divers et si magnifiques, des visites dans quelques-uns de ces somptueux intérieurs de la colonie grecque. Un soir même, ou alla au théâtre, dans une avant-scène, assister à i^ne féerie. Pour le coup, elle se crut vraiment transportée en quelque monde enchanté.

Cependant, aucun bonheur n'existe absolument sans ombre. Tiomane continuait à pressentir chez Mademoiselle ce parti pris d'éloignement qui la déconcertait et l'épeurait, d'autant plus que l'ennemie lui apparaissait comme une puissance. Ct-tait Mademoiselle, en effet, qui semblait régler leur train de vie, pavait les dû'penses, dirigeait le personnel. Sou indolente maîtresse, enchantée de se soustraire à tous soucis, lui témoignait une absolue confiance ; Maritza, l'enfant gâtée, l'adorait, conquise par les flatteries ; les domestiques la redoutaient et lui obéissaient sans conteste. Seul Guillaume se cabrait contre cet ascendant, sou caractère hostile, d'instinct, aux ruses de l'hypocrisie.

Une semaine s'écoula ainsi. Une après-midi les fillettes accompagnèrent, dans le grand landean, madame de Sorgues qui reconduisait son fils a

l'école Monge. La séparation du frère et de la sœur fut uu déchirement. Pour Tiomane, elle sentit une grande mélancolie en se retrouvant dans la belle voiture, auprès de la place vide de leur gentil compagnon.

Le surlendemain on partait pour Marseille.

L'ânière, brusquement enlevée à son pays du Nord, ne connaissant qu'une mer grise et des grèves désertes, s'extasiait devant la Méditerranée bleue, !a rade magnifique, et ce port, vraie forêt de mâts, l'un des plus animés du monde. On ne fit d'ailleurs que traverser la fameuse Canebière pour se rendre au quai d'embarquement.

Ce grand navire, dont l'intérieur ressemblait ta un palais, confondait Tiomane. Le temps était superbe, et, par conséquent, la gaieté r('gnait à bord, une gaieté expansive et bruyante, particulière aux Levantins qui dominaient parmi les passagers. Madame de Sorgues occupait à table la place d'honneur, à la droite du commandant. Toujours parée comme une déesse, elle semblait marcher dans une apothéose, entourée de l'admiration, des hommages de tous, sa resplendissante fillette participant de sa gloire, tandis que l'ânière, malgré les riches atours qui faisaient honneur à la libéralité de la bienfaitrice, formait un peu repoussoir.

Madame de Sorgues gardait auprès d'elle, dans sa

cabine, sa première femme de chambre, Anais. Mademoiselle partageait la cabine voisine avec les deux fillettes.

En traversant l'Adriatique, il y eut quelque mouvement. L'institutrice esquiva la crise ordinaire en demeurant immobile dans sa couchette, et imagina, dès cet instant, l'habitude de se faire servir par Tiomane, estimant que la servante des ânes, comme elle l'appelait, pouvait, sans déroger, devenir la sienne. Pour son compte, la pauvre Tiomane n'était pas sans ressentir quelque malaise, mais elle se crut obligée de le dominer. Elle y gagna d'apprendre ce que peut la volonté même sur le mal de mer.

Ce voyage de Marseille à Smyrne est charmant par les escales qui rompent la monotonie de la traversée. Les enfants n'ont guère le sentiment de la nature. Ce qui frappait Tiomane, c'étaient la bizarrerie de ces pays nouveaux, l'étrangeté des costumes, les idiomes inconnus.

Le huitième jour, tous les passagers, même madame de Sorgues, furent debout dès l'aube et montèrent sur le pont, munis de leurs lorgnettes. On naviguait entre les terres, longeant ces côtes d'Asie Mineure tant célébrées par les poètes de tous les âges. Le navire semblait glisser sur un beau fleuve aux bords semés de montagnes, de bois, de villes singulières où la Grèce se marie à Byzance.

Puis, devant soi, peu à peu, l'horizon d'eau se rétrécissait. De nouvelles montagnes s'estompaient, se dessinaient, avec d'autres bois, d'autres villes ; et tout cela grandissait, se rapprochait, prenait son plan.

Enfin, il se fit sur le bateau une manœuvre à la fois pleine d'agitation et de précision. Du rivage qu'on apercevait nettement, se détachait une foule de petites barques. Tout à coup, un bruit retentissant; on jetait l'ancre. Aussitôt, un arrêt subit. C'était Smyrne.

ilIOMANE entrait dans cette féerie de la grande vie orientale. Ce luxe européen qui l'avait tant étonnée, tant éblouie, se tiouvait éclipsé, e£facé du coup, comme une faible lumière par un soleil. Une barque pavoisée, où flottait le pavillon de France, garnie de tapis et de coussins, abritée par un tendelet en grosse soie de Brousse et conduite par douze rameurs, s'arrêta au bas de l'escalier des ^»*emières. Le commandant se précipita pour recevoir un personnage qui gravissait vivement les marches de fer, A l'empressement de madame de Sorgues et de Maritza, Tiomane devina qu'il s'agissait du consul.

Le bonlieur du revoir semble parfois compenser la peine de l'absence. L'étreinte fut chaleureuse. Le père serra dans ses bras la mère et la fille. Tiomane entendit qu'il s'informait de Guillaume. — Puis, comme il offrait son bras à sa femme pour la faire descendre, elle lui montra sa protégée. Avec beaucoup d'aménité, il posa ses lèvres sur le front de

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l'étrangère, et lui adressa quelques paroles de remercîment et de bienvenue. L'enfant comprit qu'il était au courant de l'histoire.

Dans la barque, Tiomane se trouva entre Maritza et Mademoiselle ; M. et madame de Sorgues, en face, causant à demi-voix. Le consul paraissait beaucoup plus âgé que sa femme, quoique, en réalité, il eût à peine une douzaine d'années de plus qu'elle. Quarante-quatre ans, légèrement voûté, très grisonnant, le visage sillonné de rides profondes, il avait grand air, et l'on devinait l'extrême bonté sous l'apparence froide et sévère du diplomate.

La baie de Smyrne est réputée pour une des merveilles du monde. Un poète l'a comparée à une coupe de saphir en fusion qui reflète une terre céleste. C'est rionie magnifique et sereine, la douce contrée à l'air bleu, saturé de parfums; c'est la nature aimée des anciens où tout séduit, berce, enivre ; c'est la patrie des fictions pimpantes, le séjour d'élection des déesses rieuses ; c'est l'Olympe aimable !

La barque du consulat accosta un embarcadère fort élégant ; un escalier de marbre, à double rampe dorée, au-dessus duquel se rejoignent en berceau d'énormes jasmins de Virginie. Une large avenue, au sol de cailloutis formant de bizarres mosaïques, bordée de plates-bandes d'œillets, traverse les jardins, véritables bois d'orangers, et conduit droit à l'habi-

tation. Cette liabitation, où se mêlent le style grec et le byzantin, est un modèle de pittoresque, de richesse et de délicatesse : coupoles, colonnades, arabesques, balcons de bois découpes comme de la dentelle, et ces vérandalis orientales, sortes de boudoirs aériens, tapissés de fresques, de faïences, de végétation luxuriante.

Le mariage de M. et de madame de Sorgues fournirait un délicieux chapitre de roman. A vingt-huit ans, alors consul à Tripoli et en tournée à Smyrne, le jeune diplomate, accompagné d'un Italien de ses amis, traversait, un jour de printemps, vers cinq heures, la rue des Eoses, pavée de larges dalles en marbre blanc, tendue de vélums aux couleurs flamboyantes, et où vous grise réellement l'odeur des roses qui foisonnent dans les nombreux jardins du voisinage. Tous les touristes ont gardé le souvenir du spectacle que présentent, dans la tiède saison, sur la fin de l'après-midi, les rues du quartier européen de Smyrne et, en particulier, cette rue des Roses, qu'on nomme aussi : des Grâces, peuplée surtout par les familles autochthones où s'est conservé le type grec le j)lus pur. La sieste faite pour les maîtres et pour les gens, de chaque côté de la rue, les portes des résidences s'ouvrent, laissant apercevoir les vestibules spacieux, frais, où la pluie des jets d'eau diamante les bouquets de myrtes, ornés comme

des salons et mieux que les salons, car on y exhibe l'important du mobilier. Là, parade sur les divans toute la maisonnée féminine, mollement et savamment étendue, vêtue de ses plus éclatants atours, occupée à rouler, à fumer des cigarettes, — les Smyrniotes fument d'une manière charmante, — tout en dégustant des confitures et en jasant, comme une nichée de bengalis, dans cette langue ionienne si mélodieuse. L'usage, prétend-on, autorise le passant à entrer dans ces vestibules parés. Il faut ajouter qu'à Smyrne tout le monde se connaît, au moins de vue. Quant aux étrangers, ils apparaissent, en général, escortés de quelque habitant du lieu. Quoi qu'il en soit, les présentations sont des plus sommaires. On fait accueil à qui plaît. L'une des jeunes filles de la famille, et elles sont nombreuses d'ordinaire, offre une cigarette au visiteur. Il s'assied ; on devise .... Que d'inconnus ont ainsi passé ! Il faut avouer que beaucoup sont revenus.

M. de Sorgues devait être de ces derniers. Quoique initié aux hospitalières façons, il s'était juré, ce jour-là, de satisfaire surtout sa curiosité. Il voulait parcourir tout l'attrayant quartier, repaître ses yeux de cette réunion de beautés qui passent, à bon droit, pour les plus parfaites de la terre. — Mais l'homme propose. — Arrivé à mi-chemin de la rue, il s'arrêta. Un grand regard noir, pointillé d'or^ l'avait cloué,

fasciné. Il entra. Avec la double coquetterie d'une Smyrniote, elle se leva pour venir à lui et le fit asseoir auprès d'elle. Après quoi, elle roula une cigarette et la lui tendit. Il la prit. La séduction était achevée.

Quelques semaines plus tard le jeune consul épousait mademoiselle Annig Mouradian. — Seize ans, catholique romaine, aucune dot, — mais reconnue pour la plus belle dans ce pays où les noms courants de Aphrodite, Erycine, Astarté, Cypris, ne font pas sourire. Très bien vu au ministère des affaires étrangères, M. de Sorgues obtint facilement un congé et, comme voyage de noces, amena sa femme à. Paris où, d'emblée, elle fut proclamée déesse.

n n'est point aussi aisé qu'on le pense, ce métier de mari d'une déesse, surtout d'une déesse d'Ionie. Le consul fut bientôt obligé de s'apercevoir et de se convaincre que son admirable compagne ne saurait se plier aux. règles d'aucune arithmétique. La belle Annig ne pouvait admettre de marchander avec ses fantaisies, et elles étaient nombreuses. De plus, si elle roulait parfaitement les cigarettes. — parce que cela lui plaisait, — elle ne condescendrait jamais à s'occuper du ménage, ni à embarrasser sa cervelle des mille détails d'un intérieur. A Smyrne, chez ses parents, elle se levait, s'habillait, grignotait des confitures, des olives, du riz. Puis, elle faisait la sieste,

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regrignotait des fruits ou des pâtisseries, rendait des visites, en recevait. — Quoi encore ? Elle dansait le soir, assistait le dimanche à la messe de midi. Quelquefois elle se montrait au Jardin, les Cbamps- Elysées de l'endroit.

M. de Sorgues connaissait trop l'Orient et les femmes orientales pour essayer d'entreprendre la moindre lutte. Il était de ceux qui acceptent avec une aimable vaillance les conséquences de leurs actes. Possédant quelque fortune, il s'ingénia à placer heureusement ses fonds, aventureux et téméraire comme tous ceux qui poursuivent de gros gains ; le succès l'ayant favorisé, son consulat de Tripoli fut bientôt monté sur un grand pied. De plus, agent diplomatique de valeur et sachant user des protections, cinq ans après son mariage, il était nommé consul général à Smyrne.

D'autres années avaient passé sans que rien changeât, en apparence, dans cette existence molle et brillante de la plus belle des Smyrniotes. Le temps lui-même avait respecté ce chef-d'œuvre, et, en vraie déesse, elle eût eu presque le droit de croire à quelque privilège d'immuabilité, si elle n'avait vu ses deux enfants grandir et son jeune mari se transformer, auprès d'elle. Quoi qu'il en fût, elle demeurait l'idole des siens et du monde.

Dès le jour de l'arrivée, Tiomane entra dans le

détail de ce fanatisme. Par exception, pour le premier soir, les fillettes furent admises au dîner. Enchantée de se retrouver dans son pays, la belle Annig avait revêtu le délicieux costume national, malheureusement abandonné ; la longue jupe fourreau de soie blanche lamée d'or ; la petite veste de velours bleu bordée de passementeries d'or sur la chemisette en soie frisée de Brousse, aux manches fendues jusqu'au-dessus du coude ; et la petite calotte de drap rouge recouverte d'or et de perles, avec le gland d'or tombant jusque sur l'épaule. — Elle apparaissait ainsi comme quelque princesse des Mille et une Nuits, dans cette immense salle à manger aux murs revêtus de rares faïences de Damas, aux portes magnifiques enlevées à quelque mosquée du Liban, avec ses larges baies de 7?ioz^Aara6i€A garnies de camélias fleuris, parmi lesquels, enfermés par uns légère glace, semblait voleter en liberté des oiseaux de la Chine et du Japon.

La tendresse de M. de Sorgues pour sa rayonnante compagne était pleine de minutieuses gâteries presque paternelles. A table, il la servait comme une enfant, choisissait pour elle les plus fins morceaux, les lui découpait, pelait jusqu'aux fruits qu'elle désignait. Et cela, aussi naturellement des deux parts. On sentait que l'un avait assumé pour lui seul les responsabilités et les charges de l'existence com-

mune, tandis que l'autre trouvait simple do n'en recueillir que les agréments. Maritza, marchant en tout sur les traces de sa superbe maman, n'avait garde de ne pas copier cette jolie paresse, cette indolence suprême, d'une certaine grâce, à la vérité. Debout derrière sa chaise, Elli était chargée de prévenir le moindre souhait. Les femmes orientales s'éjDargneut même le jDlaisir de désirer. Par exception aussi, les fillettes parurent dans les salons où les visiteurs affluaient. Le consul recevait presque chaque soir, la belle Annig aimant à trôner, mais chez elle, bien à son aise. Avi reste, elle bornait son rôle d'hôtesse à respirer l'encens brûlé à ses pieds mis^nons.

vn

lOUR les uns les désillusions commencent tôt dans la vie. Dès les premiers jours qui suivirent la brillante arrivée à Smyrue, Tiomaue fut bien forcée de constater quelque ralentissement dans le zèle de sa bienfaitrice. Son bon petit cœur, si vivement pris d'affection pour cette belle et bonne marraine, ressentit un réel chagrin d'une disgrâce que la pauvrette ne savait à quoi attribuer. La raison pourtant était bien simple: le joujou, ayant perdu sa nouveauté, avait perdu son intérêt. Par bonheur, M. de Sorgues était là, et, comme il dirigeait ses affaires diplomatiques et financières, sou intérieur, le bien-être, les plaisirs de sa femme, ainsi qu'il surveillait, à l'occasion, l'instruction de sa fille, il se chargea de l'étrangère, c'est-àdire qu'il s'occupa de régler cette existence nouvelle, introduite dans sa maison. Il la commit tout simplement aux mains de Mademoiselle, avec laquelle il délibéra de façon définitive. Puisque madame de Sorgues en avait ainsi décidé, il conve-

liait qiie Tiomane partageât l'éducatiou de Maritza. L'âge veuu, ou la marierait et on la doterait au besoin.

Pas plus que les autres, d'ailleurs, le consul n'échappait à cette influence prépondérante de Mademoiselle, témoignant volontiers sa reconnaissance à l'auxiliaire intelligent et actif qui lui allégeait une partie de sa tâche. A Smyrne, comme à Paris, l'institutrice soldait les dépenses, transmettait les ordres, s'ingéniait aux choses du ménage. Elle rédigeait encore la correspondance de sa maîtresse, même avec son fils, lequel ne lui en savait pas gré, au contraire. Elle tranchait, au besoin, les graves questions de chiffons. Bref, Emmeline Pascale était de celles qui savent se plier à toute besogne utile .... à leur intérêt. Aussi avait-elle atteint son double but en ce monde : s'enrichir et dominer. Royalement payée, comblée de cadeaux, elle gouvernait vraiment la maison. Et ce règne avantageux et glorieux durait depuis six ans.

Ce fut donc à cette autorité très absolue que Tiomane appartint tout entière. Dans le grand et magni^ fique palais, élèves et institutrice habitaient de vastes appartements. Mademoiselle soignait son confort. Outre sa chambre, son cabinet de toilette, sa salle de bain et sa lingerie, elle possédait uu salon particulier, avec sa bibliothèque ot sou j)iano. Les fillet-

tes occupaient cLaciiue une chambre, se partageaient un salon d'étude et une salle de récréation. Elli et une seconde servante syrienne, à long voile de gaze noire, s'employaient exclusivement à leur service.

Mademoiselle, essentiellement ordonnée et exacte, le nouveau train de vie se trouva promptement tracé. Le matin, deux Leures de classe. A midi, les enfants assistaient au déjeuner qui se passait en famille, sauf, parfois, un liôte qui en faisait presque partie : le chancelier du consulat, M. de Piiez, un vieux garçon, ami dévoué de M. de Sorgues, et qui logeait dans la partie du palais réservée au personnel et aux bureaux. Madame de Sorgues, qui ne se levait jamais avant onze heures, apparaissait en peignoir fort élégant. C'était là, malgré ses effarouchements persistants, un bon moment pour Tiomane, qui continuait à adorer sa marraine, bouleversée de bonheur par un regard, une parole, un sourire de la belle fée. — La sieste suivait le repas ; ensuite revenait l'étude. A quatre heures, les enfants étaient libres.

Le monde est un vaste système de compensations; du haut en bas de l'échelle, toute servilité use volontiers de représailles. Incapable de discerner la raison des causes, Tiomane en subissait les effets. Elle se sentait déeiaignée et détestée par la nombreuse valetaille, qui ne lui ménageait pas les affronts. Elli

elle-même, qui, pourtant n'avait pas mauvais cœur, croyait faire sa cour à Mademoiselle en affectant avec Vànicrc des façons brusques, hargneuses. Il arriva bientôt que, dans ce coin de palais où Mademoiselle régnait seule, Tiomane fut traitée à peu près comme une domestique. Par malice, Elli la chargeait de mille besognes ménagères. En classe, Mademoiselle la dérangeait à tout instant, réclamant d'elle les plus futiles services. Enfin Maritza la considérait comme sa chose, la traitant en petite esclave créée pour lui complaire.

Les fillettes dînaient à part, dans la salle à manger attenante à leurs salons. Mademoiselle présidait. Pour Tiomane ce repas était un supplice. Au déjeuner, devant les maîtres, l'institutrice, trop adroite pour découvrir son jeu, se bornait à l'indifférence, sans manquer toutefois de mettre en évidence les nombreuses petites fautes de tenue de la paysanne. Le soir, Mademoiselle épanchait tout son fiel. Quoi qu'elle fit, Tiomane encourait les plus rudes semonces : son silence était hypocrisie, chacune de ses paroles une sottise. — On ne saurait croire jusqu'à quel point de stupidité et de méchanceté peut atteindre la malveillance, même chez une personne intelligente. — Et les moqueries sur la figure, le teint de chaudron, la tournure de gardeuse d'âne, sur cette lièvre si niaisement retroussée .... Maritza, incons-

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