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ciemmeiit cruelle, riait, tandis que le cœur de Tiomane bondissait dans sa poitrine.
En ce sentiment de stricte justice particulier aux enfants, la pauvre victime eût admis les durs reproches sur son ignorance, sur sa gaucherie, sur son accent, en même temps qu'elle estimait naturel de continuer, dans la maison opulente, ce métier de servante qui avait été le sien dans la chaumière picarde. Mais là, au moins, les rudesses du père Jean se trouvaient souvent compensées par quelque bonne naïve parole de sa femme, et surtout par les baisers si francs des marmots qui l'adoraient. Maintenant nul ne l'aimait. Sa marraine se détachait de plus en plus. Le consul, quoique juste et même indulgent, lui faisait peur. Maritza, qu'elle eût si volontiers considérée comme une sœur chérie, tenait, par son petit air imposant, sa triste humilité à distance. En dépit du rapprochement d'âge des deux enfants, de leur vie en commun, l'une n'était vraiment que la suivante de l'autre. Mademoiselle de Sorgues portait haut l'orgueil de sa supériorité, et l'institutrice, par des insinuations constantes, n'avait garde de la lui laisser oublier, veillant à empêcher toute familiarité, toute intimité entre ses élèves. Dans l'opulent palais, jusqu'aux visiteurs faisaient sentir à l'étrangère l'infériorité si marquée de sa condition. Pour eux aussi, elle ne com])tait pas, délaissé*^ dans son coin quand
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toutes les adulaiicus eutouraieut Maritza, xes compagnes de jeux elles-mêmes attentionnées et soumises envers la iille du consul, indifférentes ou exigeantes, volontairement blessantes avec la protégée. — Et elle évoquait ces clameiirs de bienvenue qui les accueillaient, elle et sa carriole, sur la plage de Berck, la considération de ses camarades, cette bien- A'eillance générale qui la transportait d'aise ( t de fierté. — Dans toute situation, il y a une ]n'emière place qui vaut xine royauté pour celui qui l'occupe. — Déjà formée à la pensée par la souffrance, elle comparait et regrettait. Le bonheur était dans lo passé, dans la misère d'autrefois. Sa richesse d'aujourd'hui ne lui Yiilait que rebuffades et mortifications.
Malgré tout, l'enfance porto en soi un tel besoi:i d'oubli, de renouvellement; elle est poussée d'un si bel élan vers la vie, vers l'espérance, vers 1:; plaisir, que cotte existence sombre offrait de réelles embellies. Parfois les deux fillettes accompagnaient madame de Sorgues dans sa promenade de l'aprèsmidi. Un splendide équipage conduisait ces dames au Jardin. La marraine, qui exhibait les modes parisiennes et les imposait, s'y montrait d'humeur gaie, et Tiomane recueillait à l'occasion quelque encourageant sourire, une de ces saillies aimables qui ba rappelaient l'indulgence di' yA-s-,
— Elle eût payé ces moments-là de sa vie.
Parfois aussi la barque du consulat emmenait les fillettes, sous la surveillance d'Elli et de Kifos, par la baie, le long de ce rivage ravissant. Tiomane avait gardé la goût de la mer et des bateaux. Et puis, l'absence de mademoiselle était un si graud soulagement ! — D'autres fois encore, totijours sous la garde du ménage grec, on allait au Bezestein, (quartier turc) : qu'elles étaient amusantes, ces ruelles bordées de boutiques si pittoresques !
Mais, pins que tout cela, elle adorait les courses libres par les vastes et magnifiques jardins du consulat. Sa vigoureuse nature avait besoin d'exercice. Tandis que la frêle Maritza se faisait promener en chaise à porteurs, toujours à l'exemple de sa mère, sa compagne courait à travers les parterres, soùs les orangers. Elle afi'ectionnait une espèce de pavillon, mi-partie grec et italien, qui se dressait vers le milieu de la large avenue en cailloutis. Des colonnes de marbre rose soutenaient le toit formant terrasse, auquel on accédait par un petit escalier dissimulé sous la lambrusque. Quand elle était là, toute seule, sous la voûte uniformément bleue, comme plongée dans un océan de verdure, suivi d'un autre : la mer ! plus bleue encore que le ciel, — il lui semblait vraiment avoir quitté la terre, et ses misères, et ses haines.
Un matin, en arrivant au salon d'étude, Maritza courut à sa compagne et l'embrassa sur les deux joues. Cette tendresse, si inaccoutumée, laissa Tiomane stupéfaite de plaisir.
— C'est une commission de Guillaume, dit Maritza.
Et elle tira de la poclie de sa robe de guipure blancbo un payjier assez mal griffonné.
— Vois-tu, il m'a écrit, ajouta-t-elle avec un charmant orgueil ; mais oui. ... il m'a écrit. ... à moi.... et voici ce qu'il y a pour toi ... . écoute ....
Elle déplia le papier et lut la dernière phrase :
"A propos, embrasse bien Tiomane de tout ton cœur, entends-tu ? de tout ton cœur, pour son frère Guillaume . . . . "
Sans trouver rien à répondre, Tiomane fondit en larmes.
La belle journée ! la pauvrette ne se lassait pas de se redire ces quek|ues mots de souvenir de son ami, venus de France .... Était-il possible ! Quelqu'un songeait donc à elle ! Quelqu'un l'aimait donc !
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lOMANE n'était pas une soumise. Il y avait en elle beaucoup de droiture, un sentiment très net de l'équité, iin cœur cliaud, une raison précoce qui démêlait déjà les devoirs et les charges de la vie; mais, en revanche, une fierté native qui se cabrait sous l'offense, une sensibilité d'impressions qui exaltait ses moindres chagrins, une rare puissance d'énergie qui l'eût aisément poussée à la révolte. Seule, la j^erspicace Mademoiselle pressentait ces combats secrets, ces rébellions étouffées sous la passivité glacée ; seule, elle sentait sourdre les colères sous cette tranquillité guindée, dans les éclairs du regard épeuré, les pâleurs soudaines, les tressaillements, dans les contractions surtout de cette lèvre retroussée dont le sourire forcé devenait, par instants presque féroce. Ses craintes d'avenir en redoublaient avec son aversion.
Mais C3 qui n'est possible à aucune haine, c'est d'arrêter l'essor d'une intelligence, de comprimer l'étincelle que certains êtres portent en eux. Toute
riustruction de la paysanne consistait à, lire, à jjeu près couramment, et à tracer maladroitement ses lettres. En deux mois, elle avait complètement rattrappe Maritza, dont le savoir était fort limité. Comme par bonds, elle l'eut bientôt dépassée, douée d'une mémoire extraordinaire, avec ce don d'analyse qui raisonne, approfondit chaque chose.
Cette année-là, une altération dans la santé de M. de Sorgues emj)êclia le voyage eu Europe habituel. Cet ajournement désola Tiomane. Rentrer en France, à Berck ! lui apparaissait la délivrance Que de fois, en ses heures sombres, s'était-elle revue auprès do la mère Jean, rendue à sa véritable destinée, ayant repris ses occupations, ses vêtements de pedtednièî'e libre et satisfaite ! — Par surcroit, il ne 2")ouvait être question d'appeler le cher colL gi( n pour le temps des vacances. Tout gamin, Guillaume avait attrapé la fièvre locale. Au dire des médecins, son séjour en Orient à l'époque des plus grosses chaleurs serait un réel danger. Il fut donc décidé qu'il irait passer le long congé chez son correspondant, un richissime banquier arménien qui possédait à Dieppe une somptueuse habitation.
La famille de Sorgues s'installa pour l'été à Bournabat, ce lieu de villégiature si goûté des Smyrniotes et qui s'élève sur l'emplacement même de la première Smyrne. Toute cette campagne est semée de
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mines de l'antiquité grecque. Tiomane, qui avait dévoré son histoire ancienne, se complaisait à reconstituer dans son esprit la fière et gradeuse époque disparue, confondant volontiers le mjtlie avec la réalité. Au cours dos promenades, elle admira le bain de Yénus : une pc tite mare d'eau salie par le sable roux ; la pierre qui marque le tombeau de Tantale, au pied du mont Sisyphe : Ephèse au temple brûlé ; les murs des Cyclopes ; le repos d'Hercule ; et encore, abritées par le Pagus, les grotte^ des uymjDhes, tapissées de lauriers-roses.
L'hiver suivant fut marqué d'un grand événement. Les deux fillettes firent ensemble leur première communion. C'est alors que s'accomplit en Tiomane une révolution intérieure. Jusqu'alors elle avait prié comme une enfant, avec ses lèvres ; elle connut la prière du cœur. Son âme tumultueuse s'apaisa et s'emplit d'ineffables pensées. Elle acquit la vraie force. Elle ne fut plus seule, ni abandonnée. Elle apprit à se résigner, abdiqua ses rancunes et ses haines ; elle pardonna avec la charité si haute d'une chrétienne.
Un autre bonheur vint encore ajouter à ces Joies suprêmes. En leur belle ferveur, durant la dernière quinzaine qui précédait le jour sacré, les fillettes avaient dressé, dans un coin du salon de récréation, une blanche chapelle à la Yiergc, et là, vers quatre
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heures, elles récitaient leurs prières en commun. Une après-midi, accompagnée au piano par Maritza, Tiomane chantait un cantique. Cette voix d'enfant, déjà timbrée, très pure, presque savante, tant l'instinct artistique la dirigeait sûrement, attira le consul et sa femme, qui causaient justement dans le boudoir de madame de Sorgues, situé au même étage. — C'était un émerveillement ! Sur Iheure ou décida que Tiomane apprendrait la musique.
Une circonstance 'toute fortuite l'empêcha, peutêtre, de prendre en dégoût un art pour lequel elle était née, et que les gourmades de Mademoiselle lui eussent rendu pénible. Un pianiste autrichien, récemment établi à Smyrne, fut appelé pour donner des leçons aux deux fillettes, l'institutrice, assez médiocre musicienne, consentant volontiers, en cette circonstance, à résilier ses fonctions de professeur.
Tiomane ravit soii maître. Après quelques séances, il put se convaincre de la valeur de l'élève : elle possédait de très rares dispositions musicales. Il n'était pas trop incapable de les diriger et s'y appliqua, du moins, avec enthousiasme.
SXE seconde année s'était écoulée. Cette fois on passait bien l'été en France. Quelle joie poui* tous ! Un moment même, il fut décidé que M. de Sorgues serait du voyage. Mais son congé obtenu et tous arrangements pris avec son chancelier qui remplirait l'intérim, le consul se trouva retenu par des complications imprévues dans ses affaires personnelles. Ces dames partirent seules.
Tiomane exultait. Elle touchait donc à son beau rêve ! — Elle s'embarqua, follement heureuse. Les tristes souvenirs s'envolaient un à un, à mesure qu'elle se rapprochait du paradis perdu. Berck ! le village ! les gens ! — tout ce passé tant pleuré ! — Et celui qui s'apyjelait lui-même son frère ! le cher Guillaume !
Quand elle descendit à Marseille, sur ce quai d'où elle était partie deux années auparavant, tout son cœur se fondit dans une allégresse sans nom.
L'arrivée à Paris précédait quelque peu les vacances scolaires. — Dès le lendemain, madame de Sorgues et les fillettes se rendirent à l'école Monge.
Guillaume atteignait ses dix-sept ans, et, suivant son expression, il avait poussé comme un champignon. Di; quelle belle venue ! Très grand, svelte et vigoureux, la tournure leste et élégante, le visage aux traits accentués, un soupçon de moustache très noire estompant la lèvre, il avait gardé dans toute sa physionomie, dans toute son allure, cet air franc, animé, crâne, d'une irrésistible sympathie, — son air d^artilleur, disait volontiers sa mère.
Le commencement de l'entrevue se passa en délicieuses reconnaissances. Le grand garçon saisit dans ses bras sa jolie maman qu'il retrouvait toujours aussi jeune. Puis vint le tour de Maritza,
— Yoyous, la duchesse, as-tu grandi ?
Sa grimace de désappointement désola la petite sœur. — Aussitôt il efïaça la fâcheuse impression sous une pluie de baisers. Enfin il aperçut Tiomane.
— Ah ! voilà l'ânière !
Mais il s'arrêta, interdit. Non, ce n'était plus l'ânière, cette grande fille de quatorze ans qui eu paraissait seize, si blanche et si rose, éclatante de fraîcheur sous un mignon chapeau à aigrette d'où dépassaient de longues boucles blondes attachées par un ruban ; très à l'aise dans son costume de foulard bleu marine à pois crème ; les façons d'une personne distinguée, accoutumée à toutes les opulences. — Après une hésitation, il lui sauta au cou.
— Ma foi ! taut pis ! Bonjour, grande sœur ! criat-il dans un sincère élan de cœur.
Deux semaines plus tard, Guillaume ayant en poche son diplôme de bachelier, la famille de Sorgues s'installait de nouveau dans le même beau chalet de Berck.
Quelle sensation Tiomane produisit au village et sur la plage ! Le petit peuple des âniers et des ânières, — les anciens camarades — osait à peine la reconnaître ; la mère Jean l'examinait ébaubie, comme quelque chose d'extraordinaire ; les enfants avaient grandi et l'avaient oubliée ; la Grise existait toujours, conduite par une autre servante. Et Sœur Victoire ! Elle lui jjlanta un gros baiser sur chaque joue.
— Toujours brave, j'en suis sûre, lui dit-elle ;mai3 comme tu es changée !
Oh ! oui! bien changée ! Dans son ancien milieu, la jeune fille retrouvait difficilement la Tiomane d'autrefois. Était-il possible que ce fût là tout ce qu'elle avait regretté, tout ce qu'elle se fût acharnée à reconquérir ? Quelle folie ! Mais elle n'aurait même plus su vivre dans cette chaumière malpropre, parmi ces brutes, employée \ des travaux grossiers. Son métier d'ânicre, qui faisait sa gloire, lui semblait aujourd'hui la pire des déchéances.
Sur son passage, matelots, paysans, baigneurs,
tous so la montraient. Elle entendait chuchoter ces mots :
— C'est Tiomane, l'ancienne ânièi'e ! une enfant de l'hospice ! . . . .
Et le rouge lui montait au visage. Elle avait honte. Elle avait honte de tous ces souvenirs. Les plus blessants lui venaient surtout de ses petites amies du moment, qu'elle avait jadis promenées dans sa carriole.
— Te souviens-tu, Tiomane, quand tu nous menais à Merlimont .''
— Tiomane, indique-moi la meilleure carriole, tu t'y entends, toi !
— Tiomane, tiens, la Grise ! elle te reconnaît, , . . Le thème était inépuisable. Tout d'abord, Tiomane
se troubla, s'offensa, feignit de ne pas comprendre, ou laissa maladroitement percer son dépit. Puis, elle estima cette défensive d'autant plus piteuse qu'elle s'y appliquait. A force de volonté, elle dompta sa confusion sotte, alla elle-même au-devant des quolibets, parut s'en amuser, plaisanta son ancienne condition, et, comme il arrive toujours en pareil cas, les moqueries s'émoussèrent contre l'indifférence. — On se lasse bientôt de frapper dans le vide.
— Décidément, tu es un fier caractère, lui disait Guillaume, qui ne manquait jamais de la soutenir en toute circonstance. Il n'est personne qui saurait se tirer comme toi de toutes les situations ....
E«deveDu vite l'ami des premiers temps, à cette sympatliie d'instinct se joignait une réelle considération qui la flattait et la cliarmait. Il se plaisait à causer avec elle. Parfois, le grand garçon, le bachelier ! s'arrêtait tout à coup, frappé de quelque repartie de cette fillette.
— Tu es surprenante, ma parole ! à ton âge, tu as le jugement exa; t . . . . En moins de deux années, ton esprit s'est formé Tu as une intelligence prodigieuse, et, par-Jessus le marché, tu sais déjà beaucoup .... Où diable as-tu puisé ton bagage si varié ?
— J'ai lu, voilà tout.
— Et tu comprends, tu creuses .... ce qu'il y a de plus fort .... Avec toi, on cause comme avec une raison faite ....
Il s'étonnait encore qu'elle eût parfaitement appris le turc, le grec et l'italien, lui qui avait tant de peine à se fourrer un peu d'allemand dans la cervelle.
— Mais je les parle comme Kifos et Elli, disaitelle en riant.
Et son piano ! et sa voix ! Presque chaque soir, il la faisait chanter. Eou de musique, il l'écoutait dans l'extase.
Souvent, le matin, avant le lever de madame de Sorgues et de Maritza, ils se rencontraient sur la terrasse, dès l'aube, et ils demeuraient là, — appuyés à la rampe de bois, baignés des roses clartés de l'an-
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ïore, — h. voir s'éveiller la plage, devisant, mêlant leurs réflexions, leurs pensées. Les bons moments d'intimité ! Avec ce grand frère, elle se départait de sa réserve habituelle, soudainement épanouie sous l'influence d'une vraie affection. Elle s'abandonnait doucement aux confidences, étonnée de cet allégement qu'elle ressentait en se racontant, en se découvrant, sans le moindre voile. Il voulait tout savoir, curieux, intéressé aux moindres détails, remontant jusqu'à ces impressions d'enfant dépaysée, transportée dans lin milieu si entièrement neuf.
— Ce devait être drôle, hein, au sortir de la baraque à la mère Jean ?
Elle retraçait l'éclatante arrivée à Smjrne, sa première déception en constatant le refroidissement de sa marraine, et la haine de Mademoiselle, son existence de souflre-douleur.
— Méchante gale ! interrompait Guillaume avec fureur, en serrant le poing pour menacer l'absente.
Tout à coup, un rayon de soleil. Son souvenir à lui, ce gentil post-scriptum de la lettre adressée à Maritza. Comme elle lui avait été reconnaissante d'un tel bonheur
— Petite bête 1 riposta-t-il tout ému, c'était bien simple ....
Il s'étonnait pourtant que sous cet air tranquille pussent couver tant de révoltes.
— Oh ! oui, muriuura-t-elle, je me sentais devenir mécliante .... et je le devenais . , .
Alors, elle décrivit cette belle année de sa première communion, l'apaisement sons la foi et la charité.
— Oh ! si tu savais, reprit-elle, ses grands yeux bleus levés vers le ciel bleu, combien il j a là-haut de douceur et de consolations pour tous ....
Mais rencontrant le sourire du collégien sceptique :
— Yilain païen! dit-elle presque avec chagrin.
— Non, répliqua-t-il attendri malgré lui, car, en te voyant, en t'écoutant, il faut bien croire à tout ce qui est beau et bon !
Ce que Tiomane n'osa complètement avouer, ce fut cette joie intense dispensée par l'attachement très réel de Guillaume, cette fierté si^rtout qu'elle ressentit de sa confiance. Lui aussi se mit à penser devant elle. Il lui dépeignait avec complaisance son ardeur pour le métier militaire. Toutefois, son père exigeait qu'il se préparât à l'École polytechnique, de préférence à celle de Saint-Cyr, estimant que, an cas d'un changement de vocation, il pourrait ainsi opter pour quelque carrière de choix. Au reste, il lui convenait par-dessus tout d'être artilleur.
Ce grand garçon, d'une intelligence d'élite, apportait à tous ses actes une fougue aussi profitable que
nuisible. Il travaillait axec rage, quitte à s'amuser avec la même ferveur, suivant l'occasiou. Violent dans ses affections comme clans ses autipatliies, il se fût fait tuer pour défendre la cause d'un ami, et aurait sottement giflé un camarade qui lui déplaisait, sans raison. Il raconta que, l'hiver dernier, en sortie chez son correspondant, il s'était ridiculement emporté un soir, à une j^artie de baccarat, contre le maître de la maison qui l'avait traité en gamin, l'empêchant de ponter follement. — Depuis lors, il avait passé ses congés à l'école.
— C'est ma tête, ma tête qui me joue des tours....
L'affectueuse protection de Guillaume semblait influer sur toute la maison. Entre son frère et Tiomane, la duchesse s'était départie de ses grands airs imposants, gentiment enfantine et folâtre. Madame de Sorgues traitait les trois enfants sur un pied presque égal. Mademoiselle rentrait ses griffes, sachant trop bien qu'elles couraient risque d'être rognées. Enfin, Elli, s'étant un jour permis devant le jeune maître une de ces rebuffades accoutumées, avait été tancée d'importance. — L'ami avait tout pacifié.
Hélas ! il vint de nouveau, ce jour du départ, de la séparation. Les larmes coulaient de tous les yeux. Maritza épanchait bruyamment son chagrin, tandis que Tiomane étouffait ses sanglots, le cœur brisé. Guillaume lui fit promettre de lui écrire.
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— Bah I je serai peut-être paresseux à répondre, ajouta- t-il ; mais sois indulgente, ne compte pas avec moi.... Je vous aime tant, tous! et toi aussi.... entends-tu bien ....
INQ années se sont passées.
Ce soir-là , c'était fête à Smyrno, au palais du consulat général de France.
De nombreux cordons de gaz illuminaient la pLtoresque façade rehaussée d'écussons et d'oriflamncs, y dessinaient des chiffres flamboyants, des croissants, des arabesques, incendiaient toute la rue, agitée, tumultueuse, rougissaient le ciel criblé d'étoiles. A travers la double liaie de curieux maintenus par les caîvas, la longue file des voitures avançait au pas, avec ordre. Sous cette aveuglante clarté, les femmes, en grande toilette, apparaissaient nettement dans les landaus aux glaces baissées, les diamants piqués parmi les chevelures scintillant comme des éclairs. Même quelques calèches s'étaient risquées toutes ouvertes, cette soirée de janvier ayant déjà des tiédeurs de printemps, un air tout em\)aumé d'oraugers et de roses. Dans la lenteur du défilé, l'animation orientale gagnait des piétons aux équipages et
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semblait confoudre, en nne gaie rumeur, l'attente bavarde des uns et des autres. Cette multitude, comj^osée surtout de Grecs qui ont conservé le goût inné et le culte de la Beauté, s'érigeait en aréopage ; elle jugeait, audacieusement, effrontément, décernait des piix, octroyait des triomphes, allant jusqu'à nommer tout liaut ses divinités d'une minute. Dans les voitures, des mains applaudissaient à ces choix qui montaient du pavé ; des bravos d'éh'gan^s répondaient aux enthousiasmes populaires. Et les plus belles, ainsi saluées, passaient, émues et ravies, plus fières de cette gloire spontanée, bruyante, un peu brutale, que de l'encens raffiné qui se préparait pour elles dans les salons diplomatiques.
A son tour, chaque véhicule s'arrêtait en face du portail resplendissant, sous un dôme de tentures pourpre, frangées d'or. Ou pénétrait, par une porte vitrée, dans un vaste vestibule : une serre féerique. Devant les hautes psj'chés encadrées de verdure mêlée aux gazes de couleur, les femmes se défaisaient, servies par de jeunes et jolies filles portant toutes le même costume des Iles : sorte de tunique en mousseline blanche sur le pantalon bouffant de satin cerise, les deux longues nattes nouées de sequins tombant sur les épaules.
Au premier étage une immense galerie, toute tapissée de camélias nuancés, précédait les quatre
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magnifiques salons à l'orientale, reliés par des arcades en dentelle de bois de cèdre, drapées de superbes soies de Brousse et de Damas. Dans le premier salon, le consul accueillait ses hôtes debout auprès de sa femme, à demi étendue sur un divan, toujours admirablement belle, et parée de ses bijoux de sultane : diamants célèbres catalogués à l'armoriai des gemmes précieuses.
On dansait dans le second salon, l'orchestre habilement dissimulé derrière un rideau de mjrtes et d'orangers. Là régnait la vraie souveraine. Ce bal se donnait en l'honneur de ses dix-huit ans, le jour même de l'anniversaire de sa naissance. — Yêtue de tulle blanc semé de camélias, un diadème de perles sur ses cheveux noirs à reflets dorés, Maritza de Sorgues absorbait tous les regards. Petite, cependant, toujours trop petite, mais une telle perfection de traits, la taille si charmante, les épaules menues d'une ligne si suave, les bi as délicats si bien modelés, l'attache de la tête si gracieuse et si noble. — On eût dit Hébé.
Une autre toilette semblait presque reproduire celle de l'héritière adulée du consul : même robe mousseuse en tulle rose pâle garnie de roses pâles. — La jeune fille qui la portait était grande, blonde, les yeux bleus, si fraîche, si rose elle-même que le ton de sa peau se noy.nit dar;s tout ce rose. Cette