‹ Vaillante - ce que femme veutChapitre 9 sur 27 · U VAILLANTE · texte numérisé non relu

U VAILLANTE

Je veux espérer que, toutes, vous ne professez pas une si inexorable rigueur ....

— Je te le souhaite, répondit-elle avec ironie.

Le lendemain, Guillaume avait recouvré pour la solennité de famille son entrain des meilleurs temps. Il outrait peut-être un peu la joie, comme s'il eût cherché à s'étourdir, à vaincre quelque pensée importune. Il donnait brillamment la réplique à Katalia, tous deux étourdissants de saillies et de gaieté. — En ce jour de bonheur, Tiomane souffrit mille morts. Il lui semblait assister d'avance à une autre union. Mais elle fuirait au bout du monde pour n'en pas supporter la vue ! . . . .

Madame de Sorgues se trouva bien un peu seule après le départ de sa fille, qui avait dû suivre son mari à Blinville. Pour la distraire, Tiomane s'acharna à -dompter ses soucis. Les efforts sincères et tenaces ne sont jamais vains. La jalousie commençait un peu à s'engourdir sous l'action soutenue de la volonté persévérante. Elle s'accoutumait à l'acceptation de sa vie brisée et se reprenait à la passion de son art. Engagée à l'Eden pour toute la saison, elle allait surtout incarner ces grandes héroïnes de "Wagner, qui semblent dépasser toutes conceptions humaines.

D'autre part, un certain calme s'établissait. Natalia ne se montrait plus. Guillaume paraissait le

moins possible à la maison, esquivant ces entrevues, qui semblaient devenues une égale contrainte pour tous deux. D'ailleurs, madame de Sorgues allait volontiers passer de temps à autre quelques jours auprès de ses enfants, le surcroit d'occupations de Sancède entravant souvent le voyage du dimanche à Paris. La chanteuse, retenue par sou engagement, se trouvait naturellement dispensée d'accompagner sa marraine.

Le temps s'écoulait et, comme toujours, faisait son œuvre. Si Tioinane gardait, au fond de sou cœur, le plus amer des regrets, nul n'en avait soupçon, et cette confiance assurait au moins une consolation à son orgueil.

lE printemps revenait. Un dimanche, les Sancède et Guillaume avaient déjeune à la rue d' Assas. Au cours du repas, il avait été question d'une grande affaire, une proposition magnifique de M. de Kiez. Il s'agissait, à Smyrne, d'une importante concession de chemin de fer accordée à une Compagnie franco-turque dont le chancelier serait l'administrateur anonyme. Un comité de banquiers grecs fournissait les fonds. Ces anciens amis de M. de Sorgues s'étaient entendus pour reconstituer une situation à son fils. Us lui offraient un des postes d'ingénieur sous-directeur des travaux, aux appointements de vingt mille francs par an, avec participation aux bénéfices futurs.

Cette aubaine semblait vraiment à madame de Sorgues le retour définitif de la fortune. Elle se voyait déjà rentrant en son pays au bras de Guillaume. L'hiver, là bas, sous son beau ciel ionien, respirant le parfum chéri de ses orangers, voguant sur la mer tiède et bleue ; — l'été, en France, dans

Vaillante. iii

le village où Maritza possédait une coquette maisonnette, entre ses deux filles ....

Mais l'ingénieur agréait assez froidement sa chance. A un moment, comme agacé de l'enthousiasme des siens :

— C'est rompre avec toutes mes habitudes, dit-il brusquement ; je suis fait à Paris .... j'y suis attaché .... que ne me laisse-t-on brouter paisiblement où je suis ...

Cette après-midi là, il accompagna la famille au concert de l'Eden. A la sortie, les Sancede ayant parlé d'une visite boulevard Haussmann, il emmeoa en voiture sa mère et Tiomaue. Eentrés à la maison, pendant que madame de Sorgues se défaisait dans sa chambre, il suivit bravement la jeune fille chez elle. Etonnée de cette sorte d'intrusion, elle demeura debout, sans quitter son chapeau.

— Pardonne-moi, Tiomane, dit-il d'un ton résolu, si je te suis importun. En cette circonstance grave de ma vie, je sens le besoin de tes conseils, et, comme autrefois, c'est toi que je supplie de me guider .... dis, me refuseras-tu ? . . . .

Ainsi prise au dépourvu, elle resta quelques secondes tout indécise.

— En quoi puis-je bien t'être utile ? balbutia-

t-elle.

— Je te le répète : en me conseillant.

âlô^ VAILLANTE.

— Comment ?

— Voilà, répliqua-t-il en s'accoudant'à la cheminée. Je me trouve placé dans cette alternative difficile : obéir à mon cœur ou à mon devoir. Je ne puis me dissimuler, n'est-ce pas, que mon devoir d'homme, de chef de famille, m'impose cet éloignement qui assure l'aisance de ma mère ?

— Sans doute.

— Eh bien ! c'est cet éloignement qui m'épouvante, reprit-il, ses yeux ardemment fixés sur les siens ; d'un autre côté, je me dis aussi que la fortune s'offre à moi, qu'il m'est donné de gravir le premier échelon qui me mènera haut .... je le veux .... qu'une fois arrivé là, peut-être aurai-je mérité cette considération, cette pitié que tu m'as déniée si sévèrement un jour ....

Sans qu'elle pût s'en défendre, ces paroles la troublaient. Devant cette attitude de prière tendre, devant ce regard qui semblait l'implorer, ;ine étrange émotion la surprenait.

— Voyons ! dit-il doucement, redeviens mon amie, ma sœur .... comme autrefois .... veux-tu ? . . . .

Elle sourit tristement.

• — Je suis toute prête à te servir, répliqua-t-elle en se faisant une impérieuse violence pour assurer sa contenance et sa voix, tu me demandes un avis. . . . le voici sans ambages .... Quelque intérêt .... de

cœur .... comme tu dis, qui te retienne à Paris .... quelque arrachement que ce départ soit pour toi ... . quelque douleur, quelque désespoir qu'il te faille t'imposer. ... tu n'as pas le droit de te dérober aux charges de ta situation .... à la tâche du fils .... Et puis, pour toi-même, crois-moi, conquiers ton indépendance .... avant tout .... malgré tout ....

Elle était douloureusement sincère, essayant, à cet instant, de ne considérer que lo frère, et répondant loyalement à ce qu'il attendait d'elle. D'uu élan qu'il ne put contenir, il tendit sa main. Elle donna la sienne.

— Eh bien ! c'est dit! je t'obéirai, répliqua-t-il gravement.

L'acceptation officielle de Guillaume ayant suivi sa décision, une nouvelle lettre de M. de Riez lui adressa le contrat signé, et l'avis qu'il était attendu à Smyrne dans un mois.

Tiomane s'était crue plus forte. En face de la séparation irrévocable, une mélancolie l'envahissait, une angoisse nouvelle qui fondait tout son courage. Ce dernier entretien avait dissipé leur froideur, ramené quelque chose des bonnes relations de jadis. Pourtant, elle voyait peu Guillaume, très occupé à mettre au courant son remplaçant à l'usine, à s'outiller pour le départ, et à visiter à Paris certains actionnaires importants.

Entre temps, sa jalousie, mal éteiute, s'était un instant réveillée. Un dimanche soir, les Sancède et Guillaume se trouvant rue d'Assas, Natalia était montée. On causait du départ prochain.

— Bah ! il nous reviendra, avait dit la fille de DesgofFes avec son sourire conciuérant.

Tiomane crut deviner sous cette parole l'entente définitive.

}|A veille du départ était arrivée. Guillaume, rentré définitivement de Blinville le matin, avait dit adieu aux Sancède et à sa mère, restée auprès de Maritza pour quelques jours. Madame de Sorgues le rejoindrait à Tautomne.

Tiomane l'avait à peine aperçu un moment, au débarqué. Très préoccupé, très affairé, il lui avait demandé la permission de venir la voir dans la soirée, après avoir tout terminé des derniers apprêts.

Il était huit heures. Elle l'attendait, seule dans le petit salon, étreinte d'une in;licible angoisse. C'en était fait ! Demain il serait loin, affreusement loin !... A cet instant, elle mesurait vraiment la grandeur de son attachement, oubliant toutes ses mesquines rancunes. N'avait-il pas été sa première affection? le frère qui l'avait consolée, égayée, soutenue, protégée? On se méprend si étrangement sur soi-même! Elle avait pu se croire allégée par son absence .... Quelle différence entre cette séparation définitive et

ces yisites plus ou raoiûs espacées qui les réunissaient, malgré eux. . . .

Le jour commençait à baisser, mais insensiblement, avec cette dégradation douce qui mêle très légèrement la demi teinte à la lumière. Assise devant la fenêtre ouverte, le regard perdu, elle écoutait, anxieuse, le tic tac de la pendule : cliacun de ces battements la rapprochait de l'entrevue suprême.

Soudain, elle reconnut son pas dans Tanticlianibre. Elle f»emit tout entière. La porte s'ouvrit. Il entra.

Pendant quelques secondes, il demeura sur le seuil, hésitant. Enfin, il s'avança, et, sans un mot, vint s'asseoir de l'autre côté do la croisée.

L'émotion les paralysait. Très pâles tous les deux, évitant de se regarder, ils restaient là, en face l'un de l'autre, immobiles, ne trouvant pas une parole quand leurs cœurs étaient si pleins ! Et à mesure qu'il se prolongeait, ce malaise devenait plus oppressif encore, plus difficile à secouer, . . . Les minutes s'écoulaient, lourdes, solennelles, donnant une éloquence poignante à ce mutisme. Guillaume, les yeux baissés, paraissait suivre machinalement les dessins du tapis, tandis que Tiomane gardait obstinément son regard fixé sur le grand jardin désert.

Tout à coup, un sanglot retentit. Elle tourna vivement la tête. Il avait caché son visage dans ses mains.

— Guillaume ? qu'as-tu? .... s'écria-t-elle.

Mais d'uu mouvement rapide il s'était levé, saisi de dépit contre lui-même.

— Je t'en conjure, reprit-elle, agitée d'un trouble inexprimable, réponds-moi .... qu'as-tu ?. . . . qu'astu ?.. .

— Tu me le demandes ! répliqua-t-il avec emportement, toi ! toi ! ... . Mais ne comprends-tu donc pus que le sacrifice est au-dessus de mon courage ?. . . Eh bien ! oui .... au dernier moment .... malgré mes résolutions .... je ne puis pas .... non .... je ne puis pas te quitter ....

— Moi ? . . . . moi ? . . . . balbutia-t-elle éperdue, que

dis-tu là ? ... .

— Accuse-moi, moque-toi, poursuivit-il ânroment ; jo suis faible, lâclie, tout ce que tu voudras. . . . mais la souffrance est la plus forte, à l'heure venue de cette séparation.... éternelle peut-être.... Que veux-tu ? Ces dernières semaines, un espoir m'avait presque repris .... je me sentais la puissance de conquérir une fortune, une renommée, pour venir te les offrir en te demandant d'avoir pitié.... Mais j'étais fou, stupide .... Pourquoi te retrouverais-je ? Pourquoi m'attendrais-tu? toi, si recherchée, si adulée ! . . . . Et, d'ailleurs, ne l'as-tu pas déclaré assez nettement, assez irrévocablement. . . . Oui, va, e sais tout. . . . tu veux un nom. . . . une opulence.. . .

Natalia m'a tout répété, entends-tu? de cette déclaration que tu lui as faite à Londres, si nette, si décisive .... Ali ! Tiomane, combien tu as été dure, impitoyable, et quelle âme dévouée, toute à toi, tu as torturée, broyée ....

Elle écoutait, étourdie, foudroyée sous la révélation, osant à peine comprendre. Que disait-il, grand Dieu! .... Toute chancelante, elle s'était appuyée à un fauteuil.

— Comment ! . . . . que signifie ? . . . . balbutia-telle. Est-il possible ? . . . . Tu n'aimes pas Natalia ?. . .

Il la regarda avec une telle surprise que la vérité lui apparut tout entière.

— Non .... je me suis donc trompée !

Et son cœur se dégonflant enfin, des pleurs ruisselèrent sur ses joues.

— Guillaume, mon frère, pardonne-moi, murmurat-elle.

Il commençait à comprendre, lui aussi. Ce cri de son âme acheva de l'éclairer. Transporté, il saisit sa main.

— Dis-moi que je ne rêve pas .... dis-moi que tu ne me chassais pas .... que tu ne me haïssais pas. . . que tu ne me méprisais pas .... oh ! dis-le, je t'en conjure ....

Le bonheur accablait la pauvre abusée, avec ce sentiment de repentir de s'être montrée si ineiora-

ble. Il l'avait forcée à se rasseoir, lui presque à ses genoux, gardant ses mains dans les siennes, et la contemplant avec un bonlieur fou. Cette fois leurs yeux ne se fuyaient plus. Chacun pénétrait le secret maladroitement ignoré jusqu'alors. Ils lisaient clairement dans leurs deux âmes.

La nuit étant venue, l'entrée de la servante qui apportait la lampe les arracha à leur extase. Dès qu'elle fut sortie, Guillaume entraîna Tiomaue sur un canapé, bien sous la lumière, et s'asseyant auprès d'elle :

— Maintenant, que je te regarde. . . longtemps. . . longtemps.... j'ai besoin de retrouver tes bons

grands yeux si bleus ton cher sourire à toi ... .

ton sourire si joli et si tendre ....

Oh! oui, elle lui souriait.... comme au sortir d'un affreux songe .... plongée dans une joie si intense qu'elle effaçait presque le souvenir ....

— Ainsi, dit-il, méchante ! cruelle ! . . . . tu as pu douter de moi .... tu as pu m'accuser. . . . m'en vouloir .... lu as pu nourrir une rancune si longue . . . ne voulant rien voir.... quand la vérité aurait dû s'imposer.

— J'étais jalouse à en mourir .. . répondit-elle, je croyais que vous vous recherchiez, Natalia et toi ... . vous me paraissiez si bien d'accord, si enchantés d'être ensemble ....

— Folle ! chère folle adorée ! . . . . Natalia était ma

confidente ; elle m'avait deviné avant que j'eusse parlé, et croyait me servir, travailler à notre bonheur à tous deux. Aussi, comme elle t'en a voulu de tes vilaines paroles, t' accusant de manquer de cœur... Ne s'est-elle pas éloignée depuis lors? . . . .

La double confession fut complète. Comme autrefois, dans leur cbère intimité d'enfance, les aveux montèrent à leurs lèvres, simples, entiers, sans le moindre détour. Chacun reprit, avec de longs détails, l'histoire de sa douloureuse méprise.

— Voyons ! conclut-elle, son joli sourire plus gracieusement retroussé que jamais, n'es-tu pas coupable, toi aussi ? . . . . N'as-tu pas cru à mon ambition féroce ? . . . . à mon détachement, bien définitif ? . . . .

Ils se séparèrent à minuit sonné. Guillaume logeait de l'autre côté des ponts. Quand il prit congé, un pacte avait été conclu. Le lendemain matin, il enverrait un télégramme à M. de Kiez et ne quitterait Paris qu'avec sa femme. Désormais, Tiomane ne chanterait plus que pour les siens.

Comme on sait, les bonheurs viennent par séries. M. de Kiez avait répondu par l'acceptation d'un sursis de plusieurs semaines. De son côté, DesgojQfes avait gagné tant d'argent avec son élève qu'il ne pouvait guère ne pas la libérer de son dernier trimestre d'engagement.

VAtLUKTË. nt

Donc, vers la mi-juin, un grand départ avait lieu à la rue d'Assas. Le jeune ménage de Sorgiies abandonnait Paris pour l'Orient. Tiomane emmenait sa clière marraine. De plus, l'usine de Bliuville ayant obtenu la fourniture du matériel de la nouvelle entreprise, les Sancède se trouvaient du voyage. On peut imaginer la joie de tous! Seule, Natalia faisait effort pour dissimuler son chagrin.

Quelques jours avant son mariage, Tiomane avait tout avoué à la confidente peu habile, mais si bien intentionnée.

— Ce n'est pas possible ! s'était écriée la fille de Desgoffes, confondue d'une si étonnante pensée ; jalouse de moi ! est-ce que je suis une femme ? . . . .

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