VAILLANTS
longues nattes vraies. C'est bien la figure idéale du rôle, éclatante de jeunesse et de fraîcheur, blanche et blonde, d'une beauté noble et harmonieuse. — Elle a gagné le devant de la rampe entre les deux autres interprètes, son cahier de musique tremblant dans ses mains. Elle est ravissante de grâce modeste, et le courant sympathique achève de s'établir. Ses yeux se sont portés vers la baignoire d'avant-scène, ou elle sent les cœurs palpiter avec le sien. Mais ses yeux ne voient pas ; une sorte de voile les couvre. — A cet instant, la pauvre enfant croit mourir d'émotion. L'orchestre a attaqué l'ouverture ....
C'est le tour de Marguerite; tous les souffles semblent suspendus à ses lèvres. Aux premiers sons hésitants, étouffés, succèdent des notes pures, vibrantes, d'une qualité de cristal, si l'on peut dire. Peu à peu la voix s'élance, s'élève, pénétrante, enveloppante, remuant toutes les âmes. La diction est d'une science rare, en même temps que l'instrument magnifique allie la puissance à un charme incomparable. La salle contient difficilement son admiration. A chaque chute de phrase, les bravos menacent d'éclater.
Enfin, le premier couplet terminé, l'enthousiasme déborde. Margiœrite s'incline, toute frissonnante, effarée de l'ovation, tournant involontairement son regard vers la baignoire du rez-de-chaussée, comme
pour y offrir cette gloire : ils sont debout, les aimés, battant des mains avec ardeur, les physionomies transportées.
— Bis!.... his!....
C'est de tous les points de la salle que part ce cri. Le chef d'orchestre a fait un signe à la chanteuse ; il reprend les premières mesures de l'air. Elle recommence. Et, cette fois, avec quelle perfection ! Enhardie par la réussite, elle s'abandonne, se retrouve tout entière. Sa belle voix a recouvré sa sûreté, son amplitude, ses délicatesses naturelles et acquises. C'est la perfection de la nature et de l'art.
Durant les arrêts de sa partie, Tiomane, assise, ne peut détacher ses yeux de la baignoire du rez-dechaussée. Elle sourit aux chers visages rayonnants. Le regard de Guillaume surtout étincelle, et le petit mouchoir de Natalia s'agite au fond de la loge, comme pour exprimer l'allégresse de tous.
L'œuvre magnifique est achevée. Tiomane s'est soutenue jusqu'à la fin. Jamais cantatrice ne s'est imposée plus pleinement, plus irrésistiblement.
Mais sa vraie fête, à elle, l'attendait de l'autre côté du rideau. Le premier, Desgoffes s'élança. La victoire dépassait encore son attente. Il lui promettait une fortune, une réputation européenne, universelle. Madame de Sorgues l'embrassa chaleureuse-
ment, puis, Maritza et Natalia, toutes les trois à la fois. Guillaume, interdit, osait à peine s'approcher.
— Eli quoi? lui demanda-t-elle en riant, tu ne me dis rien, toi ?
— Je ne trouve rien .... tu es si grande, si admirable !
Sancède eut un mouvement charmant. Il saisit ses deux mains qu'il baisa l'une après l'autre.
— Yous m'avez enlevé jusqu'au paradis.
— Avec Maritza, par exemple.
On dînait chez les Desgofifes. Natalia avait imaginé une sorte de festin, la table couverte de marguerites. Elle avait cédé sa place à Tiomane, en face de son père.
Le repas fut étincelant de gaieté. Le maître rayonnait. Il ne se lassait jias de féliciter celle qu'il nommait : sa diva ! Quant à elle, revenue à peine de son étourdissement, de taut d'émotions, de contrainte, d'efforts, elle commençait seulement à jouir de son triomphe.
XXIY
10 M ANE était lancée. Les directeurs de concerts se la disputèrent, et Desgoffes put imposer ses conditions. Devant le succès grandissant de la clianteuse, le maître fit acte de générosité, sûr déjà de bénéfices superbes. Il exigea que son étoile abandonnât sa mansarde, descendît d'un étage pour élire domicile dans un appartement vacant du quatrième ; un loyer de mille francs qu'il payerait, bien entendu. Du coup une servante remplaça la vieille femme de méuage, en même temps que le nouveau logis s'augmentait d'un salon et d'une petite salle à manger.
L'hiver fut pour la jeune artiste une longue ovation. Son nom sur une affiche attirait la foule. Elle chanta un peu partout, dans les salles à la mode. Desgoffes la produisit même à quelques soirées du monde dont chacune lui rapportait, à lui, un cachet de cinquante louis.
Pour Tioinane, elle vivait dans le ravissement. Libérée envers son maître, l'aisance ramenée dans la
VAILLANTE. lad
maison, l'avenir offrant la perspective d'une fortune qu'elle serait si heureuse d'offrir, elle jouissait de sa gloire, émerveillée de son magnifique bonheur.
Chose étrange ! Guillaume semblait échapper à rimpression de bien-être, de satisfaction de tous. A mesure que leur fortune grandissait, le joyeux garçon paraissait s'assombrir ; son bon rire s'éteignait. Silencieux contre sa nature, presque pensif, on eût dit qu'il dérobait quelque souci.
— Prends garde, tu tournes au beau ténébreux, lui disait parfois Tiomane en riant.
Un dimanche matin, tous les deux étaient seuls au salon ; lui nonchalamment accoudé au piano, tandis qn'elle étudiait ses vocalises. Tout à coup elle s'interrompit au milieu d'une gamme, et le regardant avec quelque malice :
— A quoi songes-tu si profondément ?
Il tressaillit.
— Je t'écoute, répondit-il.
— Oh ! pas le moins du monde.
— Mais si ... .
— Mais non .... Ton esprit galope à travers les nuages. — Voyons ! confesse-toi, poursuivit-elle avec son fin sourire retroussé, tu rêves un peu de liberté, hein ? Aussi, tu exagères par trop la sagesse .... pas le plus petit bout de promenade sans l'égide de notre tutelle .... Et pourtant, n'as-tu pas suffisam-
lÔÔ VAILLANTE.
ment fait tes preuves pour qu'où te livre un peu la clef des champs ? Après tout, tu u'as pas ici, comme Sancède, pour te retenir chaque minute à l'attache, un regard et des cheveux mélangés d'or ....
Sans savoir pourquoi, elle s'arrêta court sur cette parole, et tous deux rougirent légèrement.
Elle reprit avec précipitation :
— Plaisanterie à part, ces longs dimanches en famille doivent te paraître bien lourds. ... un grand garçon comme toi a besoin d'auties distractions que d'entendre ressasser les airs d'une cantatrice.
— Mon Dieu ! comme tu te trompes, Tiomane ! répliqua-t-il doucement ; comment ne vois-tu pas qu'il n'est pour moi d'autre bonheur que celui que je goûte dans cet intérieur charmant que tu nous as créé ....
— Ah ! par exemple, inteiTompit-elle en riant ; sans reproche, il n'y parait guère.
— Que veux-tu? riposta-t-il presque douloureusement, puis-Je m' empêcher de souffrir de mon impuissance, de mon infériorité devant toi, si grande, si admirable, si au-dessus de moi qui me sens doublement petit à tes côtés? .... toi, admirée, adulée, riche par ton talent ....
— Bon ! tu me jalouses à présent. . . .
— Je te rends justice, voilà tout. Enfin, comprends donc mon supplice. ... J'ai beau m'ingénier, m'achar-
VAILLANTE. loi
ner au travail, je u'ai pu encore te rembourser entièrement cette malheureuse dette ....
— Grand bêta, interrompit-elle avec sa générosité exquise, n'est-ce pas à toi que je la dois, ma situation actuelle ? . . . . A cet égard, je reste ton obligée.
En somme, il semblait dire vrai, à eu juger par sa hâte, chaque dimanche, d'arriver dès le matin et d'attendre jusqu'à la dernière minute ]3ourle départ. Sancède lui-même, qui, grâce peut-être à certains aveux, avait obtenu de son oncle la permission d'accompagner Guillaume toutes les semaines à Paris, assurait que le frère de Maritza outre-passait le zèle.
— Il n'en dort pas, ajoutait-il, de peur de manquer le train.
Seule l'irrésistible verve de Natalia l'emportait sur cette taciturnité. Ce même dimanche, justement, elle était conviée à dîner. Tiomane observa que la camaraderie de son amie avec Guillaume n'avait subi nulle atteinte ; elle semblait même s'être augmentée d'un petit ton de confidence. A l'issue du repas, ils s'installèrent tous deux dans un coin du salon et se mirent à causer avec animation. Tiomane ne put se défendre d'un léger pincement au cœur, qui ressemblait fort à une morsure de la jalousie. Aussitôt, comme dans un éclair, elle crut avoir tout compris : la raison des assiduités de Guillaume à la maison, son humeur mélancolique, inquiète; ses
Iô2 Vaillante.
regrets de médiocrité :Natalia était riche ! — Atterrée, elle se demandait comment elle n'avait rien vu jusqu'alors de ce sentiment né à ses côtés, se développant jour à jour sous ses yeux. Et pourtant, n'était-ce pas naturel ? Durant cette dernière année, le travail l'avait absorbée au point d'annuler toute préoccupation étrangère.
Le reste de la soirée, elle demeura vaguement songeuse. Quand Guillaume prit congé, elle remarqua encore la forte poignée de main qu'ils échangèrent, et, de nouveau, elle sentit la même morsure au cœur.
Tiomane éprouva soudain comme un vide aflfreux dans son existence si brillante. Cependant, elle essaya de raisonner ce qu'elle nommait sa sottise. Après tout, quoi de plus simple ? Natalia pouvait paraître charmante avec sa mine de gamin, et elle cachait de solides qualités sous ses façons d'évaporée. Pleine d'esprit et de talent, sa générosité l'emportait sur sa richesse. Sa nature si vive, si étincelante, répondait particulièrement à celle de Guillaume ; leurs caractères semblaient faits l'un pour l'autre. Bref, si c'était là vraiment un bonheur pour lui, ne devait-elle pas s'y associer de toute son âme ? Enfin, n'était-il pas son frère ?
L'été interrompant à Paris tout mouvement mondain,Desgoffes, qui n'entendait pas laisser chômer son
Vaillante. l9â
étoile, eut l'idée de profiter de la saisou de Londres pour aller y donner une série de concerts. Il avertit donc Tiomane qu'il comptait l'emmener prochainement avec Natalia, chargée de la partie musicale. Sur ces entrefaites, un événement prévu, du reste, apporta à tous une satisfaction très vive. Sancède, que son oncle venait d'élever en grade avec un appointement annuel de douze mille francs, se voyant ainsi muni d'une situation, osa risquer sa demande. La grande affaire, c'est que mademoiselle de Sorgues devrait habiter Blinville. A la vérité, Sancède promettait une petite voiture qui promènerait sa femme à travers le pays assez agréable. Il avait à l'usine la jouissance d'un cheval et sa nourriture. De plus, l'enfant gâtée garderait sa chambre au logis maternel, ce qui lui assurerait un pied-àterre à Paris.
— Tu auras un bon mari, intelligent et aimable, dit Tiomane à Maritza.
Une dernière bouffée d'orgueil monta à cette jolie tête de linotte.
— J'étais née pour être princesse ! murmura la fille du consul.
— Tu es née pour être heureuse, ce qui vaut mieux, répliqua Tiomane en étouffant un soupir.
Au fond, d'ailleurs, Maritza était décidée. Il fut convenu que la noce aurait lieu à l'automne.
ISSOCIE avec le directeur de Covent Garden pour une série de dix concerts, Desgoffes posait tous ses jalons à distance, piochant ferme la réclame, usant de tous les jour u aux de Londres, enfin préparant habilement le terrain, comme à son ordinaire.
Il partit un soir avec les deux jeunes filles et la gouvernante de Natalia. On avait choisi le dimanche, afin que la famille au complet pût accompagner à la gare. Guillaume se montrait particulièrement morose, faisant ainsi opposition plus vive à la gaieté des fiancés.
— Soj^ez tranquille, lui dit Natalia comme le train s'ébranlait et lui serrant une dernière fois la main par la portière, vous aurez bientôt des nouvelles ....
En dépit de sa volonté, il semblait à Tiomane qu'une altération soudaine s'était glissée dans son amitié si tendre avoe la fille de son maître. EU*
avait beau s'en défendre, elle était jalouse, et il lui fallait des efforts constants pour dissimuler son irritation toujours prête à percer.
— Hein ! devine .... dit Natalia, en mettant pied liors du bateau et retrouvant d'emblée tout son entrain gâté par le malaise de la traversée, lequel des Parisiens déplore le plus notre absence ?
— Je suis sûre que tu manques à tous, répliqua railleusement Tiomane.
— Je resj)ère bien ....
Il s'agissait d'un séjour de plusieurs semaines. En conséquence, on s'installa dans un lodging. Les répétitions commencèrent dès le lendemain.
Le premier concert se donnait huit jours plus tard. Les billets s'étaient d'autant mieux enlevés qu'on avait doublé le pris des places. Bien que Desgoffes eût engagé pour la circonstance plusieurs artistes de valeur, Tiomane demeurait la great attraction; tous autres noms servaient surtout à encadrer le sien. Son succès dépassa encore les précédents. Auprès d'elle, pourtant, Natalia, qui exécuta avec orchestre un concerto de Beethoven et un trio de sa composition, recueillit de sincères applaudissements.
— Te voilà une fameuse narration sur les bras, dit-elle à Tiomane dans la voiture qui les ramenait; tu sais que l'ami Guillaume attend le récit de nos triomphes .... d'abord, j'ai engagé ma parole ....
— Et tu feras bien de la tenir, ma clière, riposta Tiomane presque sèchement.
En dehors des heures d'étude et des répétitions, tandis que le maître donnait quelques leçons à des prix fabuleux, les jeunes filles, chaperonnées par la gourernante de Natalia, couraient la ville et ses alentours, Tiomane enchantée de diversions qui lui fournissaient des sujets d'entretien, en même temps que des occupations d'esprit. Sa gaieté un peu fébrile abusait complètement Natalia, qui l'accusait en riant d'avoir l'humeur voyageuse.
— Sois tranquille, ajoutait-elle, tu connaîtras le Midi après le Nord. Pendant plus d'une année encore, tu appartiens à papa ; il aura le temps de te montrer au moins à toute l'Europe.
Les concerts ayant lieu deux fois par semaine, Desgofifes profitait, à Londres comme à Paris, des soirées du monde où l'on s'arrachait son élève. Il touchait un double cachet pour Tiomane et pour Natalia, dont l'étonnante virtuosité trouvait aussi ses fanatiques.
Sur ces entrefaites, une aventure amusa fort les jeunes filles. Un matin, Desgofifes reçut la visite d'un Irlandais, fils d'un riche brasseur de Dublin, presque un genfleman. Il avait vu, entendu Tiomane, et il la demandait en mariage, sans plus d'information. — Desgofifes, ayant présenté la requête à qui de droit,
ajoutant que le soupirant n'était pas mal tourné malgré sa grosse bourse, fut accablé sous les lazzi et les éclats de rire.
— C'est égal 1 Tiomane, à ta place, je serais très fière, conclut Natalia,
— A ma place, dis-tu, répliqua Tiomane subitement agressive ; je t'assure que tu n'as pas à me l'envier .... Chez moi, c'est la chanteuse seule qui séduit et à distance, comme tu vois ....
Le surlendemain même de l'incident, Tiomane reçut une lettre de Guillaume, la seconde seulcmeut depuis l'arrivée en Angleterre, car elle n'avait pas daigné répondre à la première. Il se plaignait longuement de leur absence. Les comptes rendus des journaux lui apportaient l'écho de leur double succès. Avec tristesse, il enviait ce public privilégié, lui, si durement privé. Il retrouva son ton de plaisanterie pour parler de cette brillante proj:)osition de mariage. Un fier coup de soleil à la patrie des bruiiies éternelles ! Comment avait-elle résisté ? . . . ,
Ce bîulinage, bien iuuoceut, la froissa. Il lui parut que Natalia s'était égayée à ses dépeir-', et que Guillaume s'associait aux farces de cette toquée. Loin de savoir gré à l'absent de ses paroles aimables, elle s'exaspérait en relisant cette lettre, pourtant si pleine d'affectueux regrets. Mais quelle part lui revenait, à elle, dans ces protestations amicales? En
réalité, ne s'adressait-il pas à Xatalia, à laquelle il pouvait ainsi exprimer librement sa pensée en l'associant à celle qu'il nommait sa sœur? Et, d'ailleurs, quel besoin de clierclier davantage? N'avaitelle pas vu? — Toutefois, elle prétendait demeurer en dehors de leurs petits complots, indignée contre ce rôle de complice qu'on lui imposait, malgré sa volonté.
— Quelle bavarde tu es ! dit-elle au dîner à Natalia ; c'est donc un journal de nos faits et gestes que tu adresses à Paris ?
— A peu près, ma chère. Notre pauvre abandonné vit toutes nos impressions .... je les lui envoie telles quelles, et à mesure ....
— Parle donc des tiennes, alors, si bon te semble, reprit Tiomane sèchement. Quant à moi, je veux garder les miennes, et, à l'avenir, tu m'obligeras en te bornant à la gazette de tes aôaires personnelles..,.
Il parut à Tiomane que Natalia souriait narquoisement, de ce sourire de son père qui prétendait percer les gens jusqu'au fond. Son humeur redoubla de cette raillerie muette.
A quelques jours de là, un samedi, les jeunes filles rentraient d'une promenade à Keiv. En péuétrant dans le salon du lodging, un même cri de surprise leur échappa.
— Guillaume ! s'écria étourdiment Natalia, ou-
bliant le " monsieur " dont elle avait coutume de faire précéder le prénom.
Cette appellation familière frappa Tiomane comme une preuve nouvelle.
II s'était levé, un peu embarrassé, mais le visage rayonnant.
— Non, décidément, ce n'est pas une ombre, reprit gaiement Natalia ; que diable étes-vous venu faire ici ? ... .
— Tout simplement vous voir, répliqua-t-il en prenant affectueusement la main qu'elle lui tendait; savez-vous que la maison est affreusement vide et triste depuis votre départ ... attendre encore un long mois pour vous retrouver, c'était impossible . . . je n'ai pu y tenir; j'ai obtenu quarante-huit heures de liberté .... je repars demain ....
H avait hésité devant Tiomane, embarrassé de sa contenance, n'osant risquer son baiser fraternel. Comme pour contenir l'élan du jeune homme, elle avança la main d'un geste froid.
— Eu vérité, tu ne marchandes pas ta peine, ditelle d'un ton de persiflage ; c'est vraiment estimer bien cher la faveur de nous contempler !
— Je ne trouve pas, riposta Natalia.
Puis, quand il eut expliqué ses efforts pour obtenir ce congé si court, et les objections de sa mère, celles de Sancède qui criait au gaspillage et à la fatigue,
jusqu'aux remontrances de Maritza appuyant en tout son fiancé, Tiomane s'abandonna à un mouvement mécliant.
— Ils avaient tous raison, dit-elle ; c'est absurde, ce voyage ! . . . .
Elle ne vit pas les larmes qui montèrent aux yeux de Guillaume à cette dure parole. Mais Natalia s'était rapprochée du jeune homme :
— Eh bien ! à moi, vous avez fait un très grand plaisir .... c'est toujours ça ... .
Desgoffes avait pour principe de ne s'intéresser qu'à ses affaires, et s'abstenait même de réflexions sur celles d'autrui. La présence de Guillaume au concert du soir ne le gênait nullement ; aussi fit-il bon accueil au voyageur, lui octroyant une place dans la baignoire de la direction.
Au souper qui suivit, le jeune homme, rabroué plusieurs fois par Tiomane, finit par s'en tenir à la causerie de Katalia, toujours si pleine d'entrain.
La pianiste avait pris à parti la dissimulation féminine qui croit cacher le désarroi des sentiments. A son avis, rien n'était de meilleur augure que les dépits, les bouderies, les querelles.
— Allez, je m'y connais, ajouta-t-elle plaisamment, un garçon comme moi ! . . . .
Tiomane se prétendit fatiguée et se retira de bonne heure.
YàÎLLâNTÊ. 2ô1
Le lendemain uiatin, comme elle entrait au salon, l'élève de DeRgoffes snvpi it Guillaume et Natalia en tête-à-tête. A sa vue, ils firent silence.
— Bon ! je vous dérange, s'écria-t-elle aigrement, soyez tranquille .... je me sauve ....
Mais Natalia s'était déjà levée.
— Non, tiens compagnie à notre hôte .... je vais m'habiller pour le déjeuner.
Sans prendre garde à la présence de Guillaume, Tiomane avait ouvert le piano. Il se rapprocha vivement.
— Tiomane, dit-il d'un ton très doux, que t'ai-je donc fait ? . . . .
— A moi ? . . . répliqua-t-elle d'une voix brève, et que pourrais-tu bien m'avoir fait ? . . . .
— Je n'en sais absolument rien, et je m'interroge vainement.... D'où vient ton changement à mou égard ? . . . . Déjà, à Paris, ces derniers temps, j'avais cru remarquer chez toi quelques signes d'éloignement .... Ici, tu es presque dure .... Voyons !
parle .... exprime-moi tes reproches j'aime
mieux ça, je t'assure ....
— Et moi, je t'assure que je n'ai aucun reproche à t' adresser, répondit -elle d'un ton glacé; tu te méprends absolument .... je suis très occupée, absorbée par mon art..., Si j'ai eu quelque mouvement d'humeur, à mon insu, il faut en accuser
202 VÂILLAN-TE.
la surexcitation de ma vie actuelle .... le métier d'artiste est parfois très dur, crois-le ....
Après tout, l'excuse semblait plausible. Il liésita quelques minutes, pendant qu'elle feuilletait ses cahiers.
— Ainsi, reprit-il tout timide, cette brillant» demande en mariage ne t'a pas tentée ?
— Pas le moins du monde. Et pourquoi ?
— Pourquoi? reprit-il, comme s'il chercliait anxieusement quelque éclaircissement ; mais la fortune, l'indépendance ....
— Mou clier, interrompit-elle d'un ton traucliant, mon indépendance d'artiste me suffit .... elle vaut toutes les fortunes, sache-le. Maintenant, ajouta-telle en s'assejant devant son piano, je te serai très obligée de me permettre de travailler, et, pour cela, j'ai besoin d'être seule.
Profondément blessé de cette froideur obstinée, Guillaume quitta la pièce, sans un mot.
Ils se retrouvèrent au déjeuner, chacun marquant à l'autre une sorte de dépit, de rancune. L'ingénieur partait presque aussitôt. En prenant congé de Tiomane, il sentit se fondre son ressentiment.
— Reviens vite, lui dit-il avec son bon sourire ; sans quoi, je me sens capable de recommencer ce vovage . . . absurde .... comme tu l'appelles.
Malgré elle, l'attendrissement allait la saisir, pêuk-
être, lorsqu'elle surprit l'écliange d'un coup d'œil entre Guillaume et Natalia. Aussitôt, elle se roidit, et de sou accent le plus sec :
— C'est assez d'une fois, j'espèra.
XXYI
N quittant l'Angleterre, Desgoffes et les jeunes filles touchèrent à peine Paris. Ils y passèrent trois jours au milieu de la semaine. Tiomaue marquait une liâte très vive de commencer la tournée de concerts organisée, pour le reste de l'été, en province et dans les villes d'eaux.
— A la bonne heure ! quelle flamme ! Quel feu sacré ! disait le maître.
Natalia essaya vainement d'allonger l'étape jusqu'au dimanche. Son père et Tiomane se liguèrent pour activer le nouveau départ. On ne vit pas Guillaume.
La jalouse obéissait à un sentiment bizarre et très humain. Elle goûtait une satisfaction âpre à les séparer, à empêcher, à entraver leurs réunions.
Par instants, il lui semblait que Natalia, si fine, si avisée, la devinait, et elle en ressentait une humiliation poignante. Un matin, à Aix-les-Bains, au lendemain d'une de ses plus chaleureuses ovations, comme elle s'était laissée aller à pleurer longtemps
TAILLANTE. â06
dans sa cLiambre, elle parut au déjeuner les yeux rougis.
— Eh ! Seigneur ! qu'as-tu donc ? lui demanda Natalia ; serais-tu souffraiite ?
Elle prétexta une affreuse migraine. Mais en sortant de tuble, Natalia glissa son bras sous le sien.
— Voyons ! aurais-tu quelque chagrin, par hasard? Ce mouvement de pitié la révolta. Elle se redressa
fièrement.
— Un chagrin, moi ?
— Ecoute, reprit Natalia en lui pressant doucement le bras, j'ai peur, ma grande raisonnable, que tu n'extravagues un peu, à tes heures. . . .
Tiomane se dégagea brusquement.
— Ma chère, tu plaisantes agréablement ; mais je ne suis pas d'humeur aujourd'hui à te répondre. Excuse-moi ; je suis très nerveuse, ce qui est parfaitement ridicule, je le sais.
Natalia la suivit dans sa chambre et, sans prendre garde à l'air maussade de son amie, prit place auprès d'elle sur le canapé.
— Gageons que je connais ton souci, s'écria-t-elle tout à coup ; tu pleures ta conquête irlandaise .... tu regrettes ta rigueur envers ce roi an imle aie. . . . une boisson qui a ses mérites .... En somme, ma très chère, nous autres femmes, nous rêvons volontiers des absents ....
— Tais-toi, interrompit brusquement Tiomane.
— Non, mille fois non, poursuivit Natalia, je parlerai, malgré toi, malgré tout.... C'est que je fais mes remarques sans avoir l'air d'y toucher. Eh bien! ma chère, tu semblés hantée par quelque lutin que ton John Bull appellerait : un &Zwe devil. Tu es parfois d'une humeur massacrante, sans te le reprocher ....
— Je suis de l'humeur qui me convient, voilà tout.
— Sans doute. Tu as tes nerfs, comme tu dis ; ce qui est un indice grave .... Enfin, tu semblés avoir piis en grippe toute la gente mortelle, jusqu'à tes meilleurs amis .... que tu éloignes. . . que tu fuis. . .
Tiomane tressaillit à cette attaque si directe.
— Quel conte à dormir debout ! dit-elle en haussant les épaules ; après cela, je suis peut-être très capricieuse. ... et puis, je hais les dérangements. . . Que sais-je encore ? . , . . Je deviens volontaire, autoritaire, maniaque ....
— Eh bien ! un vrai conseil, ma chérie, qui sera le résumé de toute ma sagesse. Ke deviens pas vieille fille .... et si quelque nouveau brasseur .... ou autre .... se présentait ....
A ce qu'elle prit pour une ironie sanglante, Tiomane voulut répondre par la plus orgueilleuse des bravades.
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— Mon Dieu ! que nous sommes loin de compte ! dit-elle, éclatant d'un rire nerveux ; comme tu jnges à côté, malgré ta fameuse science de pénétration 1 Ecoute, Natalia, veux-tu que je me confesse . . . sincèrement? '
— Allons donc ! tu y arrives enfin .... dit Natalia d'un air triomphant.
— Yoici Certes oui, je me suis transformée. . .
de façon excessive .... Yois-tu, les succès m'ont grisée .... Tel est l'effet sur moi des applaudissements .... Je m'imagine que je suis une petite personne pétrie d'une autre pâte que le bon vulgaire .... je crois à mon avenir, à ma fortune .... j'ai des millions dans le gosier, comme dit ton père .... Pour tout avouer, je suis devenue très, très ambitieuse .... J'ai des visées de grande dame . . . Et puis, j'adore mon indépendance d'artiste .... Pour l'aliéner, entends-tu ? il me faut mieux qu'un brasseur, quelque riche soit-il .... Ma chère, on a vu des rois épouser des bergères .... Je connais des cantatrices qui vont en carrosse armorié. . . . oui. . . . j'en suis là ... ,
Natalia écoutait, abasourdie. Le ton était si ferme, Tiomane jouait son rôle avec tant d'énergie qu'elle en arrivait réellement à pouvoir donner le change.
— Que tu es étrange ! murmura la fille de Desgoffes, confondue par la surprise. Enfin, il n'y a riea
âô8 VÂÏILANTÉ.
à faire contre des idées arrêtées .... Après tout,
cliaciin est libre d'envisager les choses à son gré
C'est égal! qui se fût douté d'un si prompt et si complet changement.... Ah 1 les femmes ! quelles terribles girouettes 1 . . . .
XXYII
|UINZE jours avant le mariage de Maritza, au milieu de septembre, Desgoffes et les jeunes filles avaient regagné la rue d'Assas. Tiomaue se chargeait des préparatifs de la noce. Elle entendit céder sa place de demoiselle d'honneur à Natalia, Guillaume se trouvant forcément le garçon d'honneur de sa sœur.
— Ce n'est pas gentil pour mon frère, lui avait dit Maritza.
— Bah! ils s'entendent si bien, avait répliqué Tiomane ; c'est leur laisser un double plaisir.
Natalia, d'ailleurs, commençait à espacer ses visites. Rebutée, sans doute, par l'humeur farouche de l'étoile, depuis cette scène qui avait précédé le retour de Londres, la pianiste semblait s'être subitement détachée de sa compagne, ne prenant même pas garde de voiler son refroidissement et décochant volontiers quelque trait à l'ambitieuse.
— Un palais .... sans le cœur .... dit-elle un soir, bah ! ça dépend des goûts. Mais ça peut bien finir par être assommant.
Une autre fois, elle raconta des prouesses de brutalité à l'égard de nobles étrangers, en of et en M, mariés à des artistes.
— Car ce sont surtout ces Cosaques-là qui s'éprennent de belles yoix, ajouta-t-elle railleusement, et ils traitent leurs femmes comme leurs serfs .... à l'oc-
casion, ils tapent mais, dame! c'est bien fait
pour les vaniteuses ....
Loin de s'offenser, Tiomane se réjouissait de la méprise. Elle semblait ainsi rendre dédain pour dédain.
Pour la circonstance solennelle, l'oncle de Sancède avait octroyé trois jours de congé à ses ingénieurs. Guillaume, très attristé, très aigri, lui aussi, les passa loin de la maison. Tiomane rapporta cet éloignement à l'absence de Natalia qui finissait par ne plus paraître.
Cependant, la veille de la cérémonie, le dîner achevé, Guillaume était resté au salon avec les fiancés et madame de Sorgues. Dans la salle à manger, Tiomane arrangeait des vases de fleurs pour le lendemain. Par la porte de communication grande ouverte, le jeune homme la regardait aller et venir. A un moment, comme saisi d'une irrésistible tentation, il se leva et se glissa dans la pièce voisine, dont il referma doucement la porte sur lui.
Debout devant la table où s'éparpillaient des
bottes de chiysanthèmes, de glaïeuls et de roses, elle garnissait une corbeille. L'avait-elle entendu ?... Ses yeux ne se levèrent pas ; aucun muscle de son visage ne bougea.
Lui continuait à la contempler, très ému.
— Les belles fleurs ! dit-il, essayant de rompre ce silence pénible.
Elle ne répondit rien. On eût pu croire qu'elle ignorait sa présence.
— Cela fait du bien, la vue d'uu bonheur! reprit-il en s'approcliant. N'est-ce joas, Tiomane, que ce mariage est notre fête à tous ?
— Sans doute, repartit-elle, toujours sans lever les yeux, et affectant son ton le plus indifférent.
— Oui, poursuivit-il, s'efforcant de dominer son embarras, c'est un beau rêve réalisé ! Cette petite gâtée de Maritza pourrait bien faire la meilleure des femmes. Je crois, ma parole ! qu'elle aime très sérieusement son Caton .... et toi ?
— Assurément, c'est bien mon avis ; Maritza a du cœur, et une affection si rare ne pouvait manquer de la toucher.
— Et qu'il est heureux, ce Saucède ! reprit Guillaume en lui tendant, presque tremblant, quelques brins de fougère dont elle parsemait ses bouquets, — tou+. offrir à sa femme ! la prendre j^auvre, dénuée.... la prendre pour elle seule, et lui apporter
l'aisance .... pourvoir à cette existence qu'elle vous accorde .... fournir à tout ce qui est elle .... assumer pour soi, enfin, toutes les charges d'une vie si chère ....
— Dame ! n'est-ce pas un peu le rôle de l'homme ? riposta narquoisement Tiomane.
— Eh ! oui, tu as raison, continua-t-il en s'animant, c'est bien là le rôle de l'homme ; mais qu'ils sont favorisés, ceux que les circonstances servent en leur permettant de remplir cette obligation de nature et de cœurl Aimer une femme plus riche que soi, c'est un affreux malheur, Tiomane, ajouta-t-il.
— Je le crois, dit-elle sèchement.
De nouveau, le silence les enveloppa. Elle continuait à choisir parmi les tiges étalées devant elle, très appliquée à parfaire son élégante besogne. Il reprit, d'une voix pressante :
— Ainsi, c'est également ton avis. Tu n'admets pas que, malgré la force, la sincérité, l'irrésistible, si l'on peut dire, de son attachement, un homme ose prétendre à une union disproportionnée .... puisque la situation de la femme l'emporterait sur la sienne .... Tu n'admets pas qu'il espère en l'avenir pour prendre sa revanche de son infériorité, qu'il ait presque le droit d'avoir confiance en ses efforts, en son courage tenace, certain de soutenir toutes les luttes, d'affronter tonti s les diflScultés, animé de
VAtLLANTÉ. Ôlâ
cette fièvre de réussite née de la plus noble des ambitions : s'élever jusqu'à elle ! Tu n'admets pas, non plus, que la femme trouve peut-être quelque dédommagement dans la puissance, l'absolu de ce sentiment qu'elle inspire ; que la grandeur de l'affection lui semble suppléer la médiocrité de la position ; enfin, qu'elle puisse avoir pitié ....
— Non, interrompit-elle durement, impatientée par les affirmations de cette tendresse qu'elle rapportait à une autre, et goûtant un âpre plaisir à enfoncer le poignard jusqu'au fond ; si j'étais cette femme, il me viendrait à la pensée que ma misère eût été moins recherchée, sans doute, que ma richesse .... malgré moi, je douterais de la dignité de l'homme C[ui condescendrait à ce rang subalterne dans le ménage ... . j'estimerais peut-être qu'il eût dû refréner un sentiment, après tout, profitable .... qu'il eût été plus grand à lui de le taire, de le voiler .... d'attendre, au besoin, qu'il eût conquis une situation égale, supérieure à la mienne .... bref, mon impression, la voici résumée en quelques mots : un homme de cœur ne se met jamais sous la dépendance d'une femme ....
A ces paroles implacables, Guillaume avait blêmi. Soudain, il se redressa, l'œil brillant de rage et de douleur.
— Soit, dit-il. Tu es devenue cruellement sévère....