‹ Valbert ou Les récits d'un jeune hommeChapitre 14 sur 27 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

tandis que le secret du bonheur est de ne penser qu'à autrui. Ou plutôt le secret du bonheur est de ne point penser : car le premier et le dernier résultat de la pensée est de nous convaincre de notre existence, et de la non-existence des autres ; tandis qu'il n'y a point de bonheur pour qui n'est point convaincu de l'existence des autres, et de sa non-existence. J'avais essayé de voir, de sentir, d'aimer ; ma pensée m'avait toujours condamné à ne voir a ne sentir, à n'aimer que moi seul. Abominable erreur, je vous ai dit toute l'angoisse où elle m'avait conduit! Mon cœur avait soif d'amour, et ma pensée lui défendait de trouver personne à aimer.

« 11 y a je ne sais quel philosophe qui s'est vanté d'avoir sauvé les hommes en déplaçant Taxe de la pensée, de façon à mettre l'esprit humain au centre des choses. Ce triste baladin était trop niais, je suppose, pour mesurer l'étendue de l'abîme où il jetait les

hommes : et d'autres niais sont venus après lui, qui ont achevé le désastre. Mettre Tesprit au centre des choses, c'est supprimer le reste des choses: c'est se condamner à l'éternel tête-à-tête avec soi-même, et il n'y a point d'àme un peu généreuse qui puisse subir ce tête-à-tête sans un profond dégoût. Ma vieille nourrice m'a toujours affirmé que les femm.es qui se regardaient trop longtemps dans un miroir finissaient par y voir, au lieu de leur figure, le diable avec toutes ses cornes; et pareillement nous ne saurions regarder trop longtemps en nous-mêmes sans y voir le diable. L'àme qui n'a point d'issue au dehors ne peut manquer de se pourrir; etune puanteur s'en exhale qui a failli m'asphyxier.

« L'imbécile, mais qui a le cœuy^ "pur, et qui trouve toute science dans la compassion :c est le seul homme vraiment heureux. J'ai toujours vécu en moi-même, j'aurais dû toujours sortir de moi et vivre en autrui. Alors j'au-

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