SON ÉDUCATION
Ah ! dix ans, vingt ans de ma yie, pour être seulement pendant huit jours un homme comme tout le monde I
M"** Amélie de la Chaumière.
(Le Bossu de naissance, p. 397).
Un autre jour, voici ce que me dit-Valbert :
— Lorsque m'est arrivée l'aventure que je vais vous raconter, Monsieur, j'atteignais à mes vingt ans, et je me proposais de conquérir Paris. Dans la petite chambre de la rue des Écoles où je logeais, au Luxembourg et sur le boulevard Saint-Michel, où je ne cessais presque pas de me promener, un jour ne se passait guère sans que j'eusse imaginé quelque nouveau sujet dé roman ou le plan
d'un nouveau drame lyrique. Je voyais l'idée se former dans mon esprit, grandir, s'orner déjà de détails ingénieux ; rien ne me semblait plus agréable, ni plus facile, que de m'employer à un chef-d'œuvre qui se créait ainsi de lui-même. Je savourais la jouissance d'une dernière après-midi de paresse, résolu à me mettre au travail tout de suite après dîner. Et c'est seulement après dîner, sans doute sous l'influence du mauvais vin des gargotes, que j'apercevais soudain les difficultés de l'œuvre projetée, labanalité du sujet, et combien tout de môme il serait imprudent de débuter dans l'art par une aussi chétive création.
J'avais alors coutume d'aller chercher un peu de consolation dans les brasseries du Quartier-Latin. Peut-être éprouvais-je dès ce moment le funeste besoin d'être dans la compagnie des femmes : car je ne trouve de repos qu'auprès des femmes, Monsieur, et d'autre
part je ne réussis pas à prendre goût à rien de ce qu'elles peuvent m'ofifrir. Le fait est du moins que j'allais tous les soirs dans des brasseries, où d'ailleurs c'est à peine si je causais avec les pauvres jeunes femmes chargées de me servir. Je m'asseyais à une table dans un coin sombre, je buvais un bock, et je me lamentais de l'impossibilité d'attirer sur moi l'attention du monde.
Je dois ajouter que mon père me donnait, comme autrefois à Douai, cent francs par mois : c'était tout l'argent que j'avais; et ma pauvreté m'affligeait si profondément que je n'avais pas le courage de tenter le moindre effort pour la faire cesser. Mes beaux vêtements de Douai n'avaient pas embelli, avec l'âge; j'avais plutôt l'air d'un nihiliste russe que d'un jeune psychologue affolé, comme on dit, de fémininité.
Un soir, dans je ne sais quelle misérable brasserie de la rue Saint-Sé vérin, je vis venir
à moi, pour me servir, une petite femme brune avec d'assez agréables yeux noirs, point jolie cependant, et enlaidie encore par un bandeau qu'elle portait autour du visage. L'infortunée créature avait mal aux dents ; et comme il n'y avait personne que moi à qui elle pût se plaindre, c'est à moi qu'elle se plaignit. Elle s'assit tout près de moi, m'avoua pêle-mêle qu'elle était Alsacienne, que les drogues du pharmacien n'avaient pu seulement la faire dormir la nuit passée, et que son amant, un étudiant en droit, venait de l'abandonner après des années de bonheur. Peut-être fut-elle touchée de la commisération qu'elle lisait dans mes regards et dans le ton de ma voix; peut-être m'étais-je fait couper les cheveux ce jour-là, et mes manières lui donnèrentelles l'illusion que j'étais riche, ou encore que je l'aimais 1 Elle ne relevait pas de mes yeux ses grands yeux brûlés de fièvre, et
tout son cœur elle Tépancha dans ses confidences plaintives.
Il n'y avait pas un mot qui fût vrai, d'ailleurs, dans ces confidences; je ne tardai pas à le savoir. Ma jeune amie était menteuse, menteuse à un degré que jamais depuis je n'ai retrouvé chez une femme ; elle était absolument incapable de ne pas mentir. Mais elle mentait sans le vouloir, peut-être sans le savoir; et pour ne rien offrir de bien relevé, son âme m'a toujours étonné par une honnêteté naïve, simple, sans prétention.
J'eus, en effet, tout le loisir d'analyser son âme, car, trois jours après notre rencontre dans cette brasserie, Sarah venait demeurer avec moi rue des Ecoles, et nous avons vécu l'un près de l'autre pendant plus de six mois.
Quand je cherche à deviner les motifs qui ont pu lui donner l'idée de lier ainsi sa vie à la mienne, les hypothèses les plus diverses
m'accourent à l'esprit. Tantôt j'imagine qu'elle a simplement voulu s'épargner les frais d'une chambre à payer, pauvre comme elle était et absolument dénuée de tout sens pratique.
Demeurant chez moi, elle n'en continuait pas moins d'aller à sa brasserie; mais l'argent qu'elle y gagnait lui servait à acheter des gants, des mouchoirs, toute sorte de menus objets de toilette qu'elle gâchait ou égarait à mesure. D'autres fois, il me semble qu'elle m'a cru, malgré tout, follement amoureux d'elle ; elle serait venue, dans ce cas, par charité pour moi. Ou bien encore était-ce le mal de dents et les nuits sans sommeil qui l'avaient fatiguée, de sorte qu'elle accueillit ma proposition comme elle en eût accueilli toute autre de n'importe qui. Mais je puis vous attester qu'au moment où elle est devenue ma compagne, elle n'avait pour moi ni amour, ni sympathie, ni désir aucun ; et quelques jours après qu'elle se fut installée
chez moi, je vis bien qu'elle en était à la fois stupéfaite et navrée.
Stupéfait et navré, je le fus moi-même cent fois davantage, et cela dès le premier instant de notre vie commune. Je ne devine pas quel est au juste le motif qui a décidé Sarah à accepter mon hospitalité ; mais il me paraît impossible que j'aie eu, moi, un seul motif pour la lui offrir. Ma détresse s'aggravait, les restaurateurs commençaient à me refuser le crédit, et souvent déjà il m'avait fallu me passer de dîner : mauvaise situation pour m'imposer, de plein gré, un surcroît de dépenses. La femme que je recueillais, en outr€, m'était complètement indifférente, plutôt même désagréable, avec la vulgarité de sa figure et le feu trop sensuel de ses yeux. Je comprenais à l'avance que rien d'elle ne pourrait m'intéresser, ni son âme, ni son corps. Souvent j'avais rencontré, dans des conditions pareilles, des jeunes filles qui
m'avaient plu; mais il suffisait qu'une femme me plût pour que je me crusse tenu à paraître la dédaigner ; et celle-là, qui ne me touchait guère, j'avais trouvé le courage de lui offrir tout de suite ma chambre, tout l'argent que je possédais, peut-être aussi les dehors de l'amour le plus passionné. Je lui aurais offert mon nom en légitime mariage, pour peu qu'elle me l'eût demandé. Et pas davantage que je n'avais besoin de cette femme-là en particulier, je n'avais alors besoin d'aucune femme chez moi. Je ne m'étais toujours pas essayé à l'amour; mais je continuais, sans le connaître, à en être rassasié. L'idée seule d'un divertissement amoureux avait fini par me faire horreur, comme elle doit faire horreur, je suppose, aux prêtres qui ont vaincu très longtemps leurs premiers désirs. Pourquoi donc, me direz-vous, pourquoi cette offre de vie en commun? Simplement, je pense, parce que c'est la loi de mon destin
de ne rechercher*et de ne prendre jamais que les choses dont je ne veux point : ce qui fait croire aux autres, et parfois à moi-môme, que je n'ai pas de désirs, tandis que j'en ai au contraire de si violents que leur violence m'empêche de rien tenter pour les réaliser.
Et dès le premier soir où j'eus Sarah dans ma chambre, je lui déclarai que je n'attenterais pas à son sommeil, étant à jamais las de plaisirs jadis trop goûtés. Je fis cette déclaration avec toute sorte de périphrases, d'anecdotes, et de soupirs; j'en attendais, à peine si j'ose vous l'avouer, les effets les plus heureux. Je persistais àm'imaginerque l'amour pouvait naître de l'admiration, et que l'admiration se confondait avec l'étonnement. Il me semblait que Sarah serait bouleversée de me voir à la fois si épris et si froid, qu'elle y reconnaîtrait aussitôt la marque d'une âme supérieure, et qu'elle ne s'empêcherait pas de tomber à mon cou, me fournissant ainsi
Foccasion de résistances magnifiques. J'ajouterai que nous étions en hiver, que ma chambre était sans feu, et que la peur d'un rhume achevait de me tenir au repos. Je baisai tendrement la main de Sarah, je fis mine de vouloir dormir ; cinq minutes après elle dormait, et j'eus beaucoup à faire pour la réveiller, le lendemain vers les midi.
Ce manège extravagant dura bien huit jours. Mais la surprise provoquée par mon attitude ne dura guère plus de vingt-quatre heures, malgré que je prisse soin toutes les nuits de répéter et de varier mes explications. Et ce ne fut point, comme je l'avais espéré, l'admiration ni l'amour qui succédèrent à la surprise. Ma compagne n'avait pas un goût très vif pour les problèmes de la psychologie. Elle s'accoutuma vite à ne tenir aucun compte de mes discours, à peu près comme elle eût fait des déclamations en chambre d'un acteur ou d'un professeur. Elle
me laissa libre de lui débiter tout ce que je voudrais, à la condition que je ne Tempôche pas de s'endormir au sommeil venant. Et pour le fond, elle me montra qu'elle n'était pas de celles à qui on en conte : je la vis bientôt qui se félicitait, somme toute, du repos que vaudrait à ses nuits sa cohabitation avec un jeune impuissant.
Tous les jours à midi et demie elle allait déjeuner à sa brasserie. Je l'y rejoignais vers trois heures, et j'y revenais encore le soir vers onze heures, souvent avec un ami à qui je présentais ma maîtresse. Je dus pourtant renoncer à ce dernier plaisir ; car il me parut que pour certains de mes amis — et sans que je pusse à l'avance deviner lesquels — Sarah avait des rires bien nerveux et des coups d'œil d'une inquiétante chaleur. Bientôt aussi je perdis l'habitude d'attendre la fermeture de la brasserie pour la ramener chez moi. Je la quittais avant minuit ; et à deux heures et
demie du matin elle revenait seule de la rue Saint-Séverin à la rue des Écoles.
Une nuit elle ne revint pas. Ce fut en vérité une nuit épouvantable. Je l'employai toute à guetter les bruits de pas dans la rue, à me reprocher ma folie, à imaginer mille hypothèses rassurantes, pour ensuite les démonter pièce à pièce. Présente, Sarah m'ennuyait, m'énervait, me gênait ; mais son absence me désespérait.
Je me jurai le lendemain de ne pas aller à la brasserie; j'y allai pourtant dès quatre heures. Sarah se mit à peine en frais d'explications. Elle me laissa être tour à tour froid, amer, dolent, suppliant. Évidemment elle ' était résolue à se délivrer d'un compagnon trop exclusivement outillé pour la psychologie. Je lui défendis de venir chez moi la nuit suivante; je fus certain qu'elle viendrait; je méditai des paroles cruelles pour la congédier ; je l'attendis avec une impatience dou-
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loureuse ; et quand je compris, au petit jour, qu'elle ne viendrait pas, je pensai bien avoir atteint les dernières limites de ce qu'il est permis de souffrir à un homme.
Elle, cependant, lorsque je la revis, me déclara qu'elle avait craint de me désobéir ; et du ton le plus calme elle me demanda si je consentirais, la nuit suivante, à la recevoir chez moi. Et la nuit suivante elle vint, comme je le lui avais permis. Mais je l'attendais debout au milieu de la chambre, et sitôt entrée je lui dis que je la chassais. Elle aurait à dormir seule dans le lit cette nuit-là, puis à faire sa malle et à me quitter pour toujours. Trois heures durant, j'assénai à la malheureuse de méchants sarcasmes où mon orgueil s'affolait, et dont le seul souvenir suffit aujourd'hui pour me remplir de honte. J'étais résolu, je me le rappelle, à ne point la laisser partir ; mais je comptais sur ma cruauté pour me l'asservir tout entière. Elle implorait mon
pardon, elle me jurait de m'être soumise et fidèle, elle pleurait : et je n'étais que plus ardent à la torturer.
Elle s'était couchée, pour sangloter plus à l'aise. L'excès de sa douleur amena enfin une détente chez moi. Je m'interrompis au milieu d'une phrase vengeresse, je marchai vers le lit, je m'agenouillai et, prenant la main de Sarah, je la couvris de tendres baisers. Longtemps nous demeurâmes ainsi, sans nous parler. J'avais l'impression d'avoir accompli quelque chose de rare et de grandiose ; maintenant je me forçais à goûter les délices de la défaillance soudaine qui suit les crises trop violentes. Vous voyez qu'il m'était resté beaucoup du fruit de mes lectures, malgré tout ce que j'en avais dépensé pour M"** Floriane. Et comme Sarah ne cessait pas de sangloter, refusant d'accorder d'autre réponse à mes demandes de pardon, je me couchai près d'elle, je l'embrassai fiévreusement. Je la con-
jurai de dormir. Et elle s'endormit sans m'avoir dit un mot.
Mais bientôt, comme j'allais moi-même m'endormir, je vis Sarah se lever, se rhabiller, empaqueter ses robes et tout ce qu'il y avait chez moi qui lui appartenait. Je n'osais lui parler, à la fois honteux, vexé, terrifié, à l'idée qu'elle allait partir. Enfin je l'appelai : elle vint s'asseoir sur le lit, et quand je lui eus demandé ce qu'elle voulait faire, ce fut à son tour de me torturer. Elle me dit qu'elle allait me quitter, qu'elle m'aimait pourtant, et que mon intérêt plus que le sien la contraignait à ce départ. Elle pleura sur mes mains, elle me supplia de ne pas pleurer. Elle ne mit dans ses paroles aucun ton de reproche, mais une douleur et un fatalisme qui achevèrent de me désoler. Puis elle se releva, revint à ses paquets, toujours pleurante et me défendant de pleurer. Elle tira d'un album sa photographie : cela du moins.
je lui permettrais de me le laisser en souvenir d'elle? Je voudrais bien aussi lui écrire quelquefois, n'est-ce pas? Mais peut-être valait-il
mieux, pour elle comme pour moi, de ne plus
nous connaître ?
Voilà comment un subtil psychologue, et qui portait dans sa tête plus de romans qu'on n'en a écrit, voilà comment il fut vaincu et bafoué, dès la première rencontre, par une simple fille incapable de penser ! J'eus le sentiment d'une irréparable défaite, si profonde, que rien désormais ne me ferait descendre plus bas. Et ce fut alors qu'une inspiration subite, imprévue, m'illumina l'esprit. Me dressant à demi sur le lit, je pris Sarah dans mes bras, je lui avouai toute mon âme.
Elle sut enfin comment mon prétendu dégoût de l'amour était pure comédie, par où je voulais déguiser mon ignorance de l'amour. Elle connut mes tristes ruses, je mis à les lui révéler un emportement qui brûla tous mes
sens. Il me semblait que ce que n'avait pu faire l'admiration, la pitié le ferait, devant une misère si noblement confessée. Et joignant à mes explications toutes les marques d'un fol amour, je la suppliai de se remettre au lit, de rester un moment encore près de moi. Elle céda, toute souriante sous ses larmes. Et voilà quelle fut. Monsieur, ma première nuit d'amour.
Nous jurâmes de ne plus nous quitter.
Sarah, maintenant très gaie, avait pour me consoler des caresses si tendres que longtemps je m'abandonnai au plaisir de pleurer.
Elle me traitait comme un enfant surpris en faute, et aussitôt pardonné. Elle me déclara qu'elle était prête à m'aimer, si seulement je voulais renoncer à ma manie de dire et de faire des excentricités. Et tel était mon désir d'abaissement que je lui sus gré, encore, de ces humiliantes paroles.
Mais à peine l'eus-je laissée, ce matin-là.
14t VALBERT
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sur la porte de sa brasserie, que le sentiment me revint de la fâcheuse défaite que j'avais subie. Comme toujours en pareil cas, les projets ambitieux se pressèrent en foule dans mon cerveau. Je résolus de me venger en écrivant des chefs-d'œuvre. J'y songeai toute la journée : je me promis de rompre sans plus tarder mes relations avec Sarah, qui seules, en m'occupant l'esprit, m'avaient empêché de rien faire. Aussi la rejoignis-je de très bonne heure à la brasserie, pour entreprendre plus à loisir l'explication décisive ; et je me rappelle que, sitôt assis auprès d'elle, je lui accordai les regards les plus tendres et les plus soumis, après quoi nous rentrâmes rue des Écoles, et employâmes notre nuit de la plus bourgeoise façon.
Et de la même façon nous employâmes les nuits suivantes, pendant cinq ou six mois, peut-être davantage. Ce n'est pas que j'y aie pris jamais un plaisir bien vif: mais j'avais
la conscience d'accomplir un devoir, et je m'y appliquais tout comme un autre.
Ces nuits de fièvre me valurent d'ailleurs quelques bonnes journées. J'allais de long en large sur le boulevard Saint-Michel, je regardais les passants : et je me disais que moi aussi j'étais un homme, un homme marié, peut-être même — qui sait ? — un père de famille bientôt. Je sentais qu'une responsabilité nouvelle m'était échue : je m'engageais à la porter dignement. Je la portais, en effet, d'un trottoir à l'autre, parfois jusqu'à l'Odéon, parfois dans les cafés. Je me créais des amis pour pouvoir leur parler de ma femme: car c'est ainsi que j'appelais désormais Sarah, avec un accent de gravité un peu triste qui me résonne encore à l'oreille.
Et notre vie commune se poursuivait, monotone et lente. De temps à autre je comprenais tout à coup la nécessité d'entrer plus à fond dans la nature : je suppliais Sarah de
quitter sa brasserie pour passer le reste de sa vie en tête-à-tête avec moi. Elle consentait volontiers, ayant toujours à se plaindre de quelque chose ou de quelqu'un dans les maisons où elle travaillait ; nous décidions de faire nous-mêmes notre cuisine ; le lendemain nous découvrions qu'il était plus pratique de manger au restaurant ; et comme nous n'avions rien à nous dire, et qu'ainsi le temps nous semblait bien long, Sarah m'avouait, le troisième jour, qu'elle irait l'après-midi remplacer une amie malade, dans une brasserie voisine, cette fois tout à fait idéale. Et la même scène recommençait la semaine suivante ou le mois suivant.
Mais ce n'est pas les faits de ma vie, ce sont mes sentiments que j'ai promis de vous raconter ; et je suis forcé de vous avouer que je n'ai éprouvé pendant cette période aucun sentiment d'aucune sorte. Je ne me souviens pas que Sarah ait jamais cessé de m'être
indifférente. Elle m'apparaissait comme une femme^ voilà tout. Encore n'avais-je besoin d'une fettime, absolument, que pour me donner la conscience de vivre comme tout le monde. Pas une fois, je n'ai rien trouvé d'intéressant à lui dire : et pour ce qu'elle me disait, elle avait beau mentir, sa sottise m'écœurait. Pas une fois je ne me suis demandé si elle était jolie ou laide. Les mois que j'ai passés avec elle ont été le seul temps de ma vie où les préoccupations amoureuses n'aient tenu aucune place. A de certains jours seulement, lorsque la maîtresse d'un ami m'avait écouté parler avec un sourire bienveillant, je me croyais aimé: il me semblait alors que toutes les femmes devaient m'aimer comme celle-là, toutes excepté Sarah : et je le maudissais dans mon cœur d'être un obstacle à tant de plaisirs !
Je vivrais encore avec elle, sans doute, à l'heure qu'il est, si elle-même n'avait pas enfin
trouvé le courage de me quitter. Une nuit, elle ne revint pas : le lendemain, elle envoya un commissionnaire pour prendre chez moi ses robes et son linge, qu'elle avait d'avance soigneusement empaquetés. Elle m'écrivit qu'elle allait travailler dans une brasserie de la rive droite, et que je ne la reverrais plus, à cause de la grande distance. La distance entre nous était trop grande, en effet : elle grandissait à mesure que nous nous connaissions davantage.
La même inertie qui m'avait si longtemps empêché de me séparer de Sarah m'empêcha de rien tenter pour me rapprocher d'elle.
Après les premières nuits, où la nécessité d'un changement d'habitudes faillit me troubler la raison, il ne me resta plus qu'à m'abandonner aux cruelles voluptés du veuvage.
Tantôt je me disais que j'avais, par ma froideur, brisé le cœur de ma femme, et je m'affligeais en conséquence ; tantôt je me disais
que ma femme m'avait trompé, et mon chagrin prenait l'allure qui convenait à cette hypothèse. Dans les deux cas, d'ailleurs, j'étais surtout sensible à l'idée d'être un homme comme les autres, ayant sa pleine part du lot commun. Et aujourd'hui encore ces six mois passés avec Sarah m'apparaissent comme une courte incursion qu'il m'a été donné de faire dans la nature : courte, mais pourtant trop longue, quand je songe à l'im-
pression de vide et, d'ennui que j'en ai rapportée. Je crains bien, décidément, que ni dans la nature, ni en dehors d'elle, mon pauvre cœur désaccordé ne trouve jamais ce qu'il cherche. C'est peut-être qu'au début il a cherché trop de choses, et qu'il ne lui reste plus la force, maintenant, de rien chercher du tout.
où l*on jugera peut-être que le chevalier s'excite hors de propos
Lucie venait à peine de mourir qu'il se prit d'amour pour
elle.
Louis Deyenub.
(Les Mésaventures d'un faux
bonhomme^ p. 8.)
Lorsque le chevalier vint chez moi la fois suivante, je vis qu'il paraissait triste, et qu'une fièvre brûlait dans ses yeux. — « Qu'avezvous, lui dis-je, mon ami? » car je commençais à l'aimer tendrement. Mais il rougit, se troubla ; et ce qu'il avait au juste, jamais je ne l'ai su. Voici du moins l'histoire qu'il me raconta :
— Par quel hasard suis-je entré, ce soir-là, au bal BuUier, où je n'entrais jamais ? C'était un dimanche d'octobre, mais si chaud qu'on
avait laissé ouvert le grand jardin d'été. Je me dirigeai vers ce jardin, sitôt entré; et tandis que l'orchestre, dans la salle, menait son tapage ordinaire, j'errai seul et morne, sous les lamentables lampions polychromes, regrettant l'argent que j'avais donné à la porte et ma soirée perdue. J'ai eu beau faire toute ma vie, la vue des gens qui s'amusent m'a toujours désolé. Jovial et bon enfant comme vous me connaissez, il me suffit d'aller dans un théâtre, un bal, une soirée, dans un lieu quelconque où il y a plusieurs personnes et qui paraissent gaies, pour me sentir tout de suite plein de haine contre moi et contre les hommes. Et ce n'est point raffinement psychologique ni perversité nerveuse. Enfant et plus ardent à jouer que je ne puis vous dire, je me rappelle que la vue d'enfants occupés à jouer me désespérait.
Et la première figure que j'aperçus à Bullier, ce soir-là, fut un étudiant qui avait été
SIXIÈME RÉGIT loi
mon camarade de collège, et qui m'avait à ce titre prêté cinquante francs le printemps d'avant. Il étudiait la philosophie : c'était cela J imagine^ qui avait maintenu en lui cette bestialité dont il est d'usage qu'on se débarrasse dès la sortie du collège ; car, malgré qu'il me sût pauvre et sans emploi, il se jeta sur moi, me contraignit à prendre un bock en sa compagnie et me déclara qu'il se plaindrait à mon père si je ne le payais pas dans le courant du mois.
Je dus, en outre, m'informer de sa santé et du progrès de ses études. Et comme j'avais vingtfrancs dans ma poche, je résolus, puisqu'il en était ainsi, de les dépenser le soir même. J'étais décidément trop malheureux, mes amis me trahissaient, seul l'amour d'une femme pourrait me sauver.
Mais en vain je considérai l'une après l'autre les jeunes femmes qui passaient près de moi. Je lisais dans leurs yeux un dédain si
insolent, ou une sollicitation si banale, que je ne me sentais pas le courage de confier ma destinée à de si fâcheuses créatures. Je ne la trouverais donc jamais celle qui aurait besoin des trésors de mon cœur, et à qui je pourrais les offrir, avec même un louis par-dessus le marché? Non, il me faudrait toujours errer seul dans la vie ! Sarah aurait pu m'aimer, et je l'avais éloignée de moi I Où était-elle à présent ? Je méditai de lui écrire. Je me regardai dans une glace :
j'étais laid, mal vêtu, avec un nez trop long. Jamais aucune femme n'aurait besoin des trésors intérieurs d'un personnage aussi déplaisant. L'orchestre continuait son tapage: il me rythmait l'angoisse comme aux autres la joie. Je compris que Sarah ellç-même ne m'avait pas aimé.
Je m'étais assis sur un banc du jardin.
J'aperçus devant moi une créature extravagante qui, seule au milieu du sentier, dansait.
OU plutôt tournait, tournait, seule, extravagante, enroulant autour d'elle, puis déroulant au vent une écharpe rouge. A peine Tavais-je aperçue que je me sentis trembler. Et longtemps je la contemplai sans distinguer ses traits, ni rien d'elle que ce tournoiement continu de sa forme sombre et de l'écharpe rouge.
Le tournoiement s'arrêta. Je découvris alors que cette étrange danseuse était une fillette d'une quinzaine d'années, misérablement vêtue, avec un chapeau de vieille femme qui lui cachait le visage. L'écharpe rouge se trouva être une façon de châle ou de cachenez, dont elle s'enveloppa les épaules sitôt la danse finie. Après quoi elle me vit qui la regardais : elle me sourit, s'approcha de moi, me demanda de lui offrir un bock.
Voilà donc pourquoi j'avais tremblé en l'apercevant! Elle m'aimait, son sourire me l'avait prouvé ! Et j'avais pressenti que celle-
là m'aimerait ! El quelle âme surnaturelle était son âme, pour la faire ainsi tournoyer, seule, dans ce triste jardin I Et comme j'étais beau, avec mes longs cheveux mélancoliques, avec tout mon génie dans mes yeuxl Et comme elle était belle !
Belle, non certainement elle ne Tétait pas ; je dus le reconnaître une fois pour toutes dès l'instant d'après. Elle avait le visage et le corps d'une enfant, mais d'une pauvre enfant anémique, nourrie au hasard, trop tôt jetée dans la vie. Même elle aurait été laide sans le charme bizarre de ses deux petits yeux verts, relevés sur les tempes à la japonaise, et qui contrastaient par leur naïve gaîté avec le sourire vieillot de ses lèvres. Elle n'était pas intelligente, non plus, ni adroite à son métier: car elle ne me dit rien pendant qu'elle restait assise près de moi, et les menus compliments que je lui adressai, elle ne parut point les comprendre. Elle avala d'un trait le bock que
je lui avais fait servir, se tint un moment encore immobile, puis se leva de sa chaise et voulut me quitter.
Ce prompt dénouement de notre liaison ne me fâchait guère: aussi bien, j'en étais à me demander comment je me délivrerais d'une compagnie qui m'ennuyait, et je me réjouis de pouvoir garder mon louis pour une occasion plus sortable. Je donnai pourtant mon louis à la jeune fille, quand je la.vis se lever. Avec un tel chapeau et ce manteau gris, sans doute elle était si pauvre que ce royal cadeau, pensais-je, allait lui révéler la grandeur de mon âme. Et le fait est que Tenfant parut, non seulement heureuse, mais un peu surprise. « C'est pour moi? » me dit-elle en resserrant ses petits yeux. Elle eut un instant l'idée de se rasseoir près de moi; mais l'orchestre redoublait son tapage, et peut-être la singularité de mes compliments l'avait-elle effrayée. Du moins avant de s'enfuir elle me
tendit sa maigre joue tout empâtée de carmin: « Embrassez-moi I » Je l'embrassai, et bientôt je la vis tourner, tourner, avec son écharpe autour d'elle ; et je la vis ensuite assise à une autre table, buvant le bock que lui avait offert un autre amoureux.
Mais à rinstant où j'allais sortir du bal l'enfant m^aperçut, elle me sourit de ses petits yeux verts relevés à la japonaise.
<( Embrassez-moi ! » me dit-elle en me tendant la joue. Je l'embrassai.
Quand j'eus la pensée de lui demander son nom et de lui avouer mon amour, j'étais déjà sur le boulevard Saint-Michel, séparé d'elle par les deux francs d'entrée du bal BuUier. Mais longtemps je marchai devant moi sans souci de mon chemin, et je ne dormis point de la nuit : j'étais tout au bonheur d'avoir gagné l'amour d'une aussi délicieuse maîtresse. Était-ce une ouvrière, comme beaucoup des jeunes filles qui viennent, le
dimanche, danser à Bullier? Elle allait pendant huit jours parler de moi à ses compagnes d'atelier. Ou bien était-ce une simple fille du boulevard, qui offrait son lit au premier venu moyennant quelques francs ? Je savais du moins qu'à moi c'était tout son cœur qu'elle avait offert, et j'en étais ravi, tandis que j'aurais été fort embarrassé de
me trouver dans son lit. Elle était si petite, si malingre, elle ressemblait si peu à une femme ! Je ne pouvais croire qu'elle fût une femme, ni destinée à devenir jamais rien de pareil. Elle m'apparaissait comme une fleur de féerie, une délicate fleur enchantée : pour moi seul elle avait poussé, et je devinais qu'elle s'était épanouie au chaud éclat de mes yeux.
Oui, Monsieur, elle m'apparaissait comme une fleur enchantée ! Et c'était vraiment une fleur enchantée, cette petite Marie dont j'ai pour la première fois, ce soir-là, respiré le sur-
naturel parfum. Chacun des morceaux de ma vie que j'évoque ainsi devant vous me trouble et m'émeut plus que n'ont fait, en leur temps, les aventures que je vous raconte ; et chacune des figures dont je vous parle, je la revois tour à tour qui me sourit tristement. J'aurais dû vous aimer et maintenant je vous aime, vous toutes, chères et pures images que j'ai profanées ! Mais pas une de vous n'a laissé dans mon cœur la mortelle détresse qu'y a laissée cette petite danseuse de Bullier, Marie, fleur enchantée d'une trop cruelle féerie ! . . .
Excusez-moi, Monsieur, je vais reprendre mon histoire. Mais comment aurai-je la force de vous raconter par le détail une histoire si affreuse ?Sans cesse je m'efforce de l'oublier, et sans cesse elle me revient à l'esprit, plus présente et plus accablante !
Sachez seulement que la petite Marie était une fille publique : sachez que je la revis le
dimanche suivant, que sans hésiter elle consentit à venir demeurer chez moi, que je vécus huit jours en tête-à-tête avec elle, et qu'au bout de ces huit jours je l'ai chassée comme on chasse un chien!
Je l'ai chassée parce qu'elle ne m'aimait pas, ou plutôt parce qu'elle se refusait à faire semblant de m'aimer. Elle m'obéissait en toute chose, elle était heureuse de vivre avec moi, elle prenait en souriant sa part de ma misère. Elle s'étonnait à peine de mes excentricités, résignée à cela comme au reste. Seulement, elle se refusait à faire semblant de m'aimer. Quand je l'embrassais, elle ne paraissait y trouver d'autre plaisir que celui de me causer du plaisir. Je lui fournissais mille occasions de me témoigner une tendresse passionnée, et elle ne m'en témoignait point. Elle me rappelait régulièrement mes droits sur elle, mais sans affecter d'avoir besoin que j'en use. Je vous ai dit qu'elleavait
quinze ans. Elle ne savait rien de la vie, elle ne savait rien de moi, sinon que j'étais un jeune homme, et qui l'avais reçue dans mon lit. Tandis qu'elle aurait dû se fâcher de ma barbe mal rasée qui déchirait ses pauvres joues, et de mes déclarations apprêtées qu'elle ne comprenait pas, et des grossiers reproches que souvent j'y mêlais, elle me traitait comme elle eût traité n'importe quel autre homme, le plus beau, le plus riche, le meilleur homme qui l'aurait recueillie. Et voilà pourquoi je l'ai chassée !
Mais non, ce n'est pas vrai ! Je connais trop le secret motif de ma conduite envers elle! Je l'ai chassée parce qu'elle était une créature surnaturelle, parce que sa supériorité m'humiliait, parce que j'aurais dû m'agenouiller devant elle, et qu'un stupide orgueil me défendait de m'agenouiller devant personne !
... Je vois que ce souvenir m'affole. Il faut
SIXIÈME RÉCIT ïèl
tout de même que j'essaye de reprendre la suite des faits, pour vous expliquer Thorriblè impression qui m'en est restée.
Je demeurais alors dans la rue Lepic, à Montmartre. J'avais loué tout meublé un petit appartement de deux pièces, avec une cuisine. Et c'est là que j'ai conduit ma nouvelle maîtresse, le soir de ce dimanche où je l'ai revue. Elle était ravie de mes deux chambres, ravie de ma cuisine, où elle me
promit de me faire la popote^ ravie de mon piano : j'allais lui apprendre la musique,
elle me pria de lui donner tout de suite la première leçon.
Le matin elle dormait, enfouie sous les draps. Sans me soucier d'elle autrement, je me levais, je jouais des fugues de Bach et des sonates de Beethoven. Tout à coup j'entendais de la chambre à coucher sa petite voix enrouée qui me criait: « Joue encore ce
morceau I » C'étaient les finales des sonates qui
lui plaisaient, avec leurs rythmes vifs ; mais elle me déclarait que le reste était très ennuyeux, les fugues en particulier. Et je ne manquais pas déjouer des fugues, pour la punir de son mauvais goût.
Et puis elle se levait, et je la laissais seule jusqu'au déjeuner, après lui avoir donné quelques sous pour faire son marché. Elle aimait les épîces, les salades, la viande de charcuterie. J'ai mangé aussi mal que possible pendant ces huit jours de notre vie en commun. Mais ce n'est pas de cela que je la haïssais. Je la haïssais notamment de vouloir toujours, dans l'après-midi, se promener avec moi, et de s'arrêter si longtemps aux devantures des boutiques, et de me demander à propos de chaque robe à l'étalage si cette robe lui irait bien, .et de me proposer, lorsque je la menais au Luxembourg, de courir chacun d'un côté pour voir qui courrait le plus vite.
Elle me pria un jour de lui montrer la foire de Saint-Cloud. Nous louâmes un bateau ; cinq minutes je ris avec elle de ses enfantillages; mais, comme nous étions débarqués dans une île, qu'elle y avait cueilli des poires sur un arbre, et que le propriétaire de ces poires était venu nous réprimander, je me sentis plein de haine pour la petite folle qui m'avait entraîné dans une aussi sotte équipée. Je lui refusai la permission de ramer à ma place, pour le retour: je me fatiguais à ramer, je la [maudissais de me valoir cette fatigue, je prenais un air abattu, elle riait, et son rire m'exaspérait. Nous montâmes sur les chevaux de bois. C'était moi qui, le matin, avais dit à Marie que j'adorais les chevaux de bois. C'était moi aussi qui avais proposé de louer le bateau, et qui avais eu l'idée de voler les poires. N'importe: je sentais que tout cela je l'avais fait à cause d'elle. Et quand nous allâmes manger des pommes de terre frites
dans une gargote voisine de l'église, Marie eut beau me demander ce que j'avais pouf rester si maussade. Je lui répondis que je n'avais rien, et la nécessité de ce mensonge acheva de me la faire haïr.
Dès la première nuit, elle m'avait raconté son histoire. C'était une enfant si simple et d'une nature si droite, que toujours il lui a été impossible, non seulement de mentir, mais de déguiser ses sentiments, de feindre un goût ou un plaisir qu'elle n'éprouvait pas. Et c'est de tout cela que je la haïssais. Lorsqu'elle me trouvait risible, elle ne pouvait s'empêcher de rire; lorsque, dans la rue, un passant lui plaisait, elle ne pouvait s'empêcher de me le signaler. Et jamais elle ne voulait m'avouer que, moi, elle m'adorait 1 Elle mettait sans cesse son petit cœur à nu devant moi; j'aurais dû y voir les plus gracieuses roses qui aient poussé, en aucun temps, dans le cœur d'une femme; mais je
cherchais uniquement à m'y voir moi-même, et j'étais furieux de ne pas m'y trouver.
Voici donc son histoire. Sa mère était une fille publique, une affreuse créature qui avait quitté son village pour venir s'amuser à Paris. Du plus loin qu'elle se souvenait, la petite Marie avait vu sa mère courtisée, possédée par des amants de rencontre. A cinq ans, elle-même avait été livrée à un vieillard qui l'avait jugée plus à son goût que sa mère. Et pendant les dix années qui suivirent, elle avait été contrainte k se promener dans les quartiers riches avec des allures d'enfant vicieuse, pour exciter les flâneurs. Sa mère la battait lorsqu'elle rentrait sans rapporter de l'argent ; elle la battait lorsqu'elle rentrait avec de l'argent, car elle comprenait alors que sa fille se conduisait mal et qu'il fallait l'en punir. Un jour enfin la petite, dans ses allées et venues sur le boulevard Saint-Michel, fit la rencontre d'une brave fille qui eut
pitié d'elle. Sur ses conseils, Marie s'enfuit de chez sa mère, se logea dans un hôtel du Quartier-Latin. Elle allait à BuUier les soirs de bal ; les autres soirs, elle se promenait au long des rues avec son amie ; elle gagnait son pain du mieux qu'elle pouvait.
Mais ni la vie qu'elle menait, ni l'exemple de sa mère, ni le sang de sa mère, rien n'avait empêché la petite Marie de rester une enfant, avec toute la pureté et toute l'ingénuité et toute la fraîcheur d'une âme d'enfant. Elle n'aimait que jouer, courir, sauter, grimper aux arbres, habiller des poupées ou nourrir 'des oiseaux. Dès le lendemain de son arrivée chez moi, elle acheta des serins, et posa la cage au milieu de la table, dans la salle à manger, pour jouir de majoie quand je reviendrais. Elle s'amusait des moindres choses. Les plus misérables boutiques avaient pour elle un attrait mystérieux. Elle me forçait à quitter mon piano pour venir voir, de la fenêtre, la
toilette comique d'une dame, ou la gentille allure d'un bébé. Elle causait aux chiens et aux chats, qui, d'ailleurs, Fadoraient d'instinct, tout de suite accouraient vers elle. Un jour que nous traversions les Tuileries, je dus assister, coup sur coup, à quatre séances de Guignol : elle aurait pleuré si je lui avais refusé ce plaisir.
Ou plutôt non, elle n'aurait pas pleuré I Elle m'aurait détesté, mais elle n'aurait pas pleuré. Elle était trop fière pour pleurer. Car Marie n'était pas seulement une enfant, voyezvous, c'était encore une petite princesse. Ni son métier ni le sang de sa mère ne l'avaient empêchée d'être une petite princesse.
Sa mère avait été jadis la maîtresse d'un vieux prince styrien, et c'est de lui qu'elle avait eu cette enfant. Marie aimait à se rappeler les visites de son père, les tendres baisers qu'elle en avait reçus. C'était un homme
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grand et maigre ; il portait une perruque noire que la petite s'amusait à retourner sens dessus dessous. Puis, un jour, le vieillard était parti, et jusqu'à sa mort il n'avait plus donné de ses nouvelles. Quelque mauvais mensonge de sa maîtresse, probablement, la lui avait rendue odieuse ; peut-être avait-il douté qu'il fût le père de l'enfant. Mais il l'était, Monsieur, il l'était à coup sûr ; vous l'auriez juré tout ^e suite en voyant Marie.
Vous savez l'histoire de la fille de roi, toute en haillons et chaussée de sabots, qui gardait sous ce déguisement les formes délicates d'une jeune reine. On la fit coucher sur un lit très haut, vingt matelas superposés ; mais la fille de roi ne put dormir de la nuit, gênée par un grain de pois qu'on avait caché au fond du lit. Et de même , sous la chétive enveloppe de son corps tant de- fois battu, Marie gardait l'âme d'une princesse : non point à la façon des princesses que vous pouvez avoir
connues, mais comme on voit dans les contes de fées.
. Impossible d'imaginer une âme plus noble, plus désintéressée, plus, dédaigneuse du monde. Je yous ai déjà dit sa véracité : ce n'est pas qu'elle crût le mensonge immoral, ni qu'elle aimât la vérité ; mais la tromperie lui paraissait indigne d'elle, comme aussi l'extrême passion, l'attachement aux choses, et toutes les formes du vice. Jamais elle n'enviait rien aux femmes qu'elle rencontrait. Je ne crois pas qu'elle ait jamais eu conscience des misérables bardes qu'elle portait. Mais elle considérait les robes les plus élégantes comme encore au-desspus d'elle ; elle en jugeait avec un goût sûr et léger, dont la native finesse ne manquait pas de m'humilier.
Un jour, je la conduisis au Musée du Louvre : là, du moins, je lui montrerais mon goût à moi. Mais non, c'est elle qui me montra son goût, comme toujours. Car elle était
souvent allée au Louvre, lorsque sa mère l'envoyait pour la chasse que vous savez. Elle avait choisi quelques tableaux, qu'elle fut enchantée de revoir. Elle ne s'inquiétait, en vérité, ni du nom des peintres, ni de leur pays ; mais elle se rappelait que dans tel tableau il y avait une belle robe de satin ; dans tel autre, un paysage calme et triste, suivant son cœur ; ailleurs encore un visage de femme si doux, qu'elle en avait pleuré. En musique aussi, elle jugeait de suite ce qui était fait pour lui plaire. Elle préférait les œuvres anciennes à celles d'à présent, sans même se douter qu'elles étaient anciennes.
Elle avait appris à lire, mais la lecture l'ennuyait. Ainsi elle était à l'aise dans les œuvres d'art, comme si elle eût été élevée à les apprécier. Meubles, bijoux, toilettes, elle y reconnaissait aussitôt ce qui pouvait convenir à la fille d'un roi. Et vous l'auriez fait coucher sur cent matelas superposés, que le grain
de pois au fond du lit Taurait empêchée de dormir.
Elle était fière ; elle ne savait ni pleurer, ni supplier, ni demander pardon. Toujours elle riait, mais il y avait sous son rire un flot profond de mélancolie ; et peut-être n'était-elle si gaie que pour éviter de l'entendre couler. Elle ne se faisait aucune idée de la valeur de l'argent. Elle ne désirait rien ; mais elle ne pouvait avoir vingt sous sans les dépenser aussitôt de la façon la plus folle. Car elle était aussi d'une bonté de princesse. Elle possédait un flair singulier pour découvrir partout les misères secrètes. A peine installée chez moi, elle connaissait déjà toute la vie de nos voisins. Elle avait notamment remarqué, dans la cour de la maison, une pauvre femme avec cinq enfants ; et elle donnait à ces cinq enfants l'argent que je lui avais remis pour s'acheter un chapeau. Ou bien elle apercevait dans une boutique un objetdont elle n'avait nul besoin,
mais dont la couleur lui plaisait ; et tout de suite elle entrait Tacheter, elle me le montrait, s'ingéniait à m'expliquer le profit qu'elle allait en tirer ; et le soir elle m'avouait en riant qu'elle avait donné son emplette à une amie de BuUier, qui précisément en mourait d'envie.
Toutes ces qualités dont je vous parle avec ftdmiration, Monsieur, ce n'est pas d'aujourd'hui que je les admire. Je commençais déjà, lorsque j'ai rencontré la petite Marie, à me dégoûter de mon ancienne conception trop ' intellectuelle de la vie, et déjà je me figurais qu'il n'y avait pour me toucher que les sentiments simples, les naïvetés enfantines. Je me rappelle que, la première nuit que je passai avec Marie, je me fis un devoir de lui expliquer le détail de mes idées et habitudes morales. Je lui dis que j'étais noble de naissance et d'âme, que je ne croyais pas à la réalité du monde, que je haïssais les besoins
violents, et toutes les soi-disant joies qui viennent de l'esprit. Je n'aimais que les plaisirs ingénus, de courir, de sauter, de grimper aux arbres. Je n'admettais pas l'argent, je dédaignais le' luxe le plus magnifique comme encore indigne de moi. Je déclarai à Marie que, si elle voulait rester auprès de moi, elle aurait à être bonne, charitable, pleine de sollicitude pour toutes les souffrances. Elle aurait aussi, je le lui déclarai, à ne jamais me témoigner d'autre sentiment qu'une résignation amicale : car je savais qu'il lui serait impossible d'éprouver d'autre sentiment, et toute fausseté me faisait horreur. Je lui énumérai enfin, comme étant les seules vertus que j'appréciais, toutes les vertus qu'elle avait. On l'aurait prise pour la soudaine réalisation de l'idéal moral qu'en cette première nuit je lui avais exposé. Mais je lui avais exposé mon idéal avec un sérieux si tragique, et peut-être un si manifeste effort
d'exaltation intérieure, qu'elle se mit à rire au plus beau de mon discours : et ce fut dès ce moment que je la détestai.
Car toutes ces vertus que je lui vantais, je les aimais par affectation; tous ces goûts n'existaient que dans mon cerveau, où ils étaient venus pour réagir contre mes goûts d'autrefois. Et ces goûts et ces vertus étaient sa nature, à elle. Je lui expliquais la supériorité de Guignol sur les pièces de théâtre; mais à mes explications elle préférait Guignol, et j'enrageais de la trouver si enfant. Je lui manifestais mon mépris de l'argent; mais elle m'interrompait pour me demander dix sous qu'elle donnait à un pauvre; et son mépris de l'argent me paraissait monstrueux.
Lorsque je la vis à BuUier, la seconde fois, je lui avouai que c'était son amour de la danse, surtout, qui m'avait attiré vers elle. Pavais été si touché de rencontrer une femme qui aimait la danse pour la danse, pour la
sensuelle ivresse et Toubli de tout qu'elle procure ! Moi aussi, j'aimais la danse ; et je promis à l'enfant de danser avec elle bientôt, un autre soir où je serais moins ému. Maig il faut croire que cela encore n'était chez moi que pure comédie : car c'est surtout par son amour de la danse que la petite Marie m'a exaspéré. Elle éprouvait un besoin instinctif, irrésistible, de s'étourdir en dansant. Elle qui tenait si peu au reste des choses, par ce seul point elle était du monde. Tous les soirs après dîner elle me demandait de la conduire à BuUier, et toujours je refusais, prétextant un mal de tête ou quelque besogne ; et si vous aviez vu avec quelle douce moue résignée elle s'accommodait de mes refus ! Mais je l'apercevais qui, dans ma chambre, tout à coup, se levait, retroussait ses jupes, et tournait, tournait, se chantonnant à elle-même un rythme de valse ou de galop. C'est au sortir de ces crises qu'elle était le plus tendre pour moi<
Toute rôuge et le souffle haletant, elle accourait sur mes genoux. « Embrasse-moi! » me disait-elle. Mais dans cette tendresse même je soupçonnais un remords; et je la haïssais, tandis que j'aurais dû m'agenouiller devant elle.
Un soir, un triste soir de dimanche, je lui permis enfin d'aller àBuUier. Un ami m'avait invité à passer la soirée avec lui ; cette fois au moins je serais libre et pourrais me plaindre à quelqu'un qui me comprendrait. Lorsque je rentrai chez moi, à deux heures du matin, Marie n'était pas rentrée : elle ne rentra qu'à neuf heures. Elle me dit qu'elle avait manqué le dernier omnibus, et qu'une amie lui avait offert son lit jusqu'au matin. Elle ne mentait pas, je n'ai pas eu un moment l'idée qu'elle mentait. Je lui avais donné la veille vingt sous pour l'omnibus. BuUier est loin de Montmartre, et la pluie et le vent, depuis le soir, n'avaient pas cessé. Mais tout de
même il me parut que je venais de recevoir un impardonnable affront. Si Marie m'avait aimé, par la pluie et le vent elle aurait traversé le monde pour me rejoindre.
Et si elle ne m'aimait pas, de quel droit restait-elle avec moi ? J'aurais dû me demander de quel droit elle subissait la dure vie que je lui infligeais, mes continuelles bouderies, mon regard méchant qui arrêtait les naïves expansions de son cœur. Mais j'avais assez d'elle : je le lui dis, et lui ordonnai de s'en retourner à l'endroit d'où elle sortait.
Elle était résignée et fière. Jamais je ne l'ai vue pleurer ni implorer une grâce. Elle ne me répondit rien, ce jour-là ; elle prit dans un coin de la chambre sa misérable valise, et s'apprêta à y ranger ses effets. Et ce fut moi qui cédai. Pour la première fois depuis que je la connaissais, je devinai tout à coup l'être surnaturel qu'elle était. Une petite princesse, voilà ce que le hasard avait
mis sur ma route, voilà ce que j'allais en chasser pour toujours, sans autres motifs que mon égoïsme et ma vanité! Du moins, je me jurai de réparer ma faute. Je rachèterais huit jours d'humiliation que m'avait valus cette créa* ture en me montrant son égal.
— Marie, lui dis-je, je t'en prie, oublie ce qui s'est passé, et reste avec moi !
Elle ne fit point comme autrefois Sarah, qui avait feint de vouloir partir pour me contraindre à lui demander pardon. Elle s'interrompit dans ses empaquetages, repoussa du pied la valise, et resta. Mais partir ou rester lui était dès lors indifférent : je le lus dans ses clairs petits yeux, et je recommençai à la détester.
C'est l'après-midi de ce môme jour. Monsieur, que je l'ai décidément chassée. Je sentais depuis le matin que j'allais la chasser, et je sentais que la chasser serait m'avilir tout à fait, et je la détestais d'être la cause de mon
avilissement, Je me souviens que ce fut une journée sinistre, où je vécus avec l'impression d'une fatalité qui planait sur moi.
Il pleuvait, les rues étaient empêtrées de boue, et des cent francs que j'avais empruntés le dimanche précédent il me restait vingt sous. Nous allâmes déjeuner à crédit dans une crémerie de la rue des Abbesses. Puis je conduisis Tenfant à Passy, où j'espérais trouver encore à emprunter quelques francs. Nous fîmes à pied ce long trajet de Montmartre à Passy. Plusieurs fois je voulus déclarer à Marie que je l'aimais, que je la suppliais de me |>ardonner ; mais au lieu de lui parler je me contentais de lui prendre la main en marchant, et je m'indignais de ne pas la voir répondre d'une façon plus tendre à cette marque de tendresse. Je vous ai dit qu'il pleuvait, et que nous pataugions dans une boue terrible.
Sur la place du Trocadéro, je remis à Marie
IKO V ALBERT
mes vingt sous. Pendant que je ferais ma visite, elle allait rentrer à Montmartre, et préparer le dîner. Et quand je revins sur la place du Trocadérb, une heure après, avec cinq francs dans ma poche, j'aperçus la folle enfant qui m'attendait toute souriante au même endroit où je l'avais laissée. Elle m'avoua qu'elle avait rencontré un mendiant aveugle avec une petite fille jolie comme une chatte, et qu'elle leur avait donné les vingt sous, puisque aussi bien je lui avais promis de me procurer de l'argent. Voilà ce qu'elle me dit. Pourquoi me le dit-elle d'un ton si joyeux et si calme, au lieu de rougir de honte pour m'apitoyer ? Je la fis monter dans l'omnibus sans lui adresser une parole. Et sitôt dans ma chambre, je lui déclarai que cette fois tout était fini entre nous.
Je suis persuadé que si elle ne m'avait pas désobéi, et fût rentrée de suite à Montmartre avec les vingt sous, je l'aurais tout de même
chassée à mon retour. Je ne l'ai point chassée parce qu'elle a donné les vingt sous à la fille du mendiant, ni parce qu'elle a passé la nuit précédente hors de chez moi. Ce n'est pas moi qui l'ai chassée, non, Monsieur, je vous assure que ce n'est pas moi ! Une fatalité me poussait. Vous savez que je n'ai pas honte de vous confesser mes pires faiblesses ; mais ce n'est pas moi qui ai chassé la petite Marie, cette pure et douce fleur que le hasard avait fait pousser sur mon chemin pour le parfumer et l'orner, et pour m'aider à le suivre! C'est la même fatalité qui, longtemps encore, m'empêcha de mesurer l'abîme de ma faute et de ma détresse. C'est elle qui m'empêcha de répondre à une lettre que je reçus de Marie, un mois après son départ. L'enfant m'écrivait qu'elle était très malade, à l'hôpital de la Pitié, et que je lui ferais plaisir en allant la voir. Je n'y allai pas, je réfusai d'entendre désormais parler d'elle. Pourquoi? Une fata-
18i VALBERT
lité me poussait. J'ai toujours pensé que c'était toute ma vie de comédies et de mensonges qu'elle me faisait expier d'un seul coup.
Car peu à peu je reprenais conscience. Je découvrais enfin quel royal trésor j'aurais pu conquérir, et comment je l'avais dédaigné.
Chacune des heures passées avec Marie se présentait à mon souvenir, je voyais chacun de ses gestes, j'entendais chacun de ses mots ; et dans un lugubre contraste je me rappelais ma conduite à moi, mes paroles et mes attitudes, jusqu'à cette dernière journée de notre vie en commun.
C'est Rousseau, je crois, qui se plaignait de trouver toujours trop tard, en descendant l'escalier, l'esprit dont il aurait eu besom pour faire belle figure dans le monde. Ce cuistre n'avait de soin que de son esprit.
Mais, moi, Monsieur, j'ai l'infirmité naturelle ' de toujours éprouver trop tard, et quand
enfin je reste seul après une rencontre, les sentiments que j'aurais dû éprouver pendant cette rencontre. Ma tendresse pour mes amis ne déborde de mon cœur que lorsque je les ai perdus ; et je suis condamné à ne ressentir d'amour que pour les femmes qui m'ont quitté.
De l'amour, jamais je n'en ai ressenti pour la petite Marie, ni avant ni après ces huit jours vécus avec elle. Elle n'était pas jolie, elle ressemblait trop peu à une femme ; et puis elle était trop parfaite, trop supérieure à moi pour m'inspirer de l'amour. Mais cette perfection que j'aurais dû tout de suite deviner et vénérer, je l'ai appréciée seulement lorsqu'il m'a été impossible d'en jouir. Et de jour en jour m'est apparue plus terrible la faute que j'avais commise.
- Car je m'étais privé d'un trésor comme jamais plus je n'en rencontrerai au monde. Et j'en avais privé aussi le monde tout entier. Ces
princières vertus que je découvrais dans rftme de Marie, je sentais qu'elles périraient vite sous les coups de la misérable existence où j'avais trouvé Fenfant engagée, d'où j'avais eu le devoir de la tirer, et où je l'avais au contraire repoussée plus avant. Ainsi le remords a grandi en moi, comme une plaie qui s'étendait et qui me brûlait. Je souhaitais que Marie fût morte ; je m'accusais de sa mort.
Elle n'était pas morte, cependant; mais j'avais eu raison de souhaiter qu'elle le fût* Je Tai retrouvée quatre ans après, l'hiver passé, dans un autre bal, au Moulin-Rouge, où j'étais entré par hasard. Elle était devenue tout à fait jolie, avec un délicat visage souriant où scintillaient, plus naïfs qu'autrefois, ses petits yeux & la japonaise. Ou plutôt elle n'était pas jolie; mais elle avait pris en deve» nant femme les formes qui convenaient à une jeune princesse. Tout en elle était noble
et gracieux. Parmi ces vulgaires filles qui l'entouraient, vraiment elle s'épanouissait comme une fleur royale.
Elle avait pris les formes d'une jeune princesse, mais son âme d'autrefois s'était évaporée ; et quand je pus enfin l'observer, après une nuit d'humble et remerciante tendresse, je compris que ma tendresse avait été vaine, et que mon remords n'était pas près de cesser. J'avais devant moi une fille semblable à toutes les filles, plus désintéressée peut-être et plus indolente, mais tout de même incapable de voir autre chose dans l'amour d'un homme que l'argent, les cadeaux, et mille petits plaisirs de caresses et de flatteries.
Je découvris cela tout de suite : mais malgré que je l'eusse prévu, je me refusai à le croire. Deux mois durant, j'ai essayé de raviver au fond de l'âme de cette jolie jeune femme un reste de l'âme surnaturelle de la petite
Marie de Bullier. Vous ririez bien si je vous disais tout l'argent que m'a coûté cette entreprise. Et je n'ai rien demandé en échange, rien, pas même la faveur d'un baiser. Je voyais Marie tous les jours ; je guettais un geste, un mot, un sourire, qui me rendît la radieuse enfant de jadis. Elle était très touchée de ma bonté. Elle acceptait avec une afTectueuse indulgence les excuses qu'à tout moment je lui présentais. Mais pas une fois elle n'a compris ce que je lui voulais. Un jour, je me trouvai si endetté que je dus m'interrompre de lui donner de l'argent. Elle me proposa alors de me prêter cent francs, car je vous ai dit qu'elle avait un cœur excellent. Et je vis clairement dans ses yeux que de jour en jour désormais elle comprendrait moins ce que je lui voulais.
Et je lui ai dit adieu, je ne la re verrai plus. C'est une brave fille qui a le corps et le visage d'une jeune princesse, et qui vaut mieux infi-
niment que la plupart de ses pareilles. Mais ce n'est pas elle qui pourrait me consoler de la perte de la petite Marie, que j'ai chassée de chez moi par une pluvieuse soirée d'automne, chassée et tuée, tandis que j'aurais dû passer ma vie à la servir, agenouillé devant elle.
Où l'on trouvera toutes sortes d'aventures
Misère! Misère!
R, Wàonbr.
{Parsifal, acte III.)
Les meilleures choses ont une fin. Nous étions arrivés au dernierjour des fêtes de Bayreuth : encore une représentation de Parsifal^ ce soir-là, et le lendemain matin en route pour Paris ! Aussi étions-nous convenus avec Valbert de déjeuner ensemble vers onze heures et de ne plus nous séparer qu'au théâtre.
Peut-être en coûtait-il au pauvre garçon d'avoir à me débiter d'une seule traite le reste de ses confidences, ou d'avoir à les raccourcir. A peine s'il mangeait. Et quand il eut fini de me voir manger, s'asseyant tout
près de moi sur la terrasse du restaurant, il me dit :
Il y aura cinq ans bientôt, Monsieur, que j*ai rencontré au bal BuUier la petite Marie, dans sa toilette de Cendrillon ; et c'est l'hiver dernier seulement que j'ai retrouvé au Moulin- Rouge le sépulcre blanchi qui avait pris la place de cette surnaturelle créature. Vous pensez bien que, dans l'intervalle de. ces quatre ans, mon cœur n'est pas resté en repos : c'était un cœur trop heureusement doué pour demeurer inactif.
Je ne vous raconterai pas cependant le détail -de mes efforts, pendant ces années, pour fixer mon amour, et pour donner à mon besoin d'exaltation sentimentale un objet nouveau.
Aucun de ces efforts ne m'a réussi, aucun même ne m'a laissé un souvenir un peu saillant. Après d'interminables hésitations, je choisissais une femme ; je l'abordais, imposant de prodigieux sacrifices à ma timidité et à mon goût de
silence ; cinq minutes je m'ingéniais à dire des paroles, à prendre des attitudes, qui me fissent aimer ; et bientôt ma défiance des autres et de moi-même, ma fatigue, mon sentiment de Tuniverselle inutilité, tout cela m'arrêtait dans la poursuite commencée. De temps en temps aussi je m'avisais de remplir les devoirs de mon sexe ; c'était encore un sacri^ fice : j'évitais au moins d'y rien engager de mon cœur ni de ma pensée.
Les trois premières années qui ont suivi ma rencontre avec Marie, je les ai vécues, en somme, dans un lamentable état d'inquiétude, de remords, d'abattement et d'ennui. Parfois je me sentais plein d'ardeur, avec un beau chemin triomphal se déroulant devant moi ; puis des crises survenaient de désespoir mêlé de regrets ; et puis les crises se passaient, me laissant une amertume vague, une honte, un désir de me racheter un jour à mes propres yeux par quelque trait d'héroïsme.
Une maladie d'estomac se joignit à cet état moral, la quatrième année, pour achever de m'isoler du siècle. Toute nourriture m'écœurait, et, par contrecoup, tout le reste des occupations humaines. Je ne sortais pour ainsi dire plus jamais de chez moi. Je redoutais comme une épreuve terrible la nécessité de causer, même avec mes amis les plus chers. Et j'avais, naturellement, renoncé au travail : je me jurais seulement de me mettre à l'œuvre bientôt, au premier rayon de santé.
Je passais mes journées étendu sur un canapé, sans autre compagnie que des cigares et un chat. Il n'y avait pas jusqu'à la lecture qui ne me fût devenue pénible. Je m'entraînais, en particulier, à détester les philosophes, et tous les auteurs à idées, les raisonneurs, les constructeurs, et ceux-là aussi qui m'avaient autrefois suggéré ma conception du monde. Car je n'ai pas besoin de vous dire — après ce que vous savez de moi — que je
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m'étais spécialement attaché dès ma jeunesse aux théories des idéalistes, Platon, Berkeley, Fichte. J'avais appris d'eux que l'univers extérieur était un rêve de ma pensée, que toute réalité réelle était en moi seul, et tout pouvoir de créer. Mais à présent il m'apparaissait que ces philosophes m'avaient appris cela d'une façon bien embarrassée, avec toute espèce de réticences et de périphrases ; et il m'apparaissait que sans eux j'aurais découvert à merveille l'essentielle vérité qu'ils m'avaient enseignée. Toujours est-il que je les trouvais, en fin de compte, infiniment ennuyeux, comme les autres : et c'est en quoi vous auriez de la peine à me démontrer que je me]*trompais.
Les poètes m'ennuyaient aussi. Je n'appréciais désormais chez eux que la musique de leurs vers. Encore les Fugues de Haendel, les Fantaisies de Mozart et les Sonates de Beethoven suffisaient-elles amplement à me fournir la somme de musique dont j'avais
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besoin. Parfois il m'arrivait de lire, avant de me coucher, une Méditation de Lamartine :
je la choisissais au hasard et la lisais d'une haleine, sans m'inquiéter un instant du sens des paroles : et cela même, peut-être ne le faisais-je que par une manière de scrupule, pour m'affirmer que je n'avais pas absolument renoncé à ma part des plaisirs de la poésie. Car, en vérité, la musique avait dès lors accaparé toutes mes facultés de jouissance artistique. Haendel, Mozart, Beethoven, je passais à mon piano les heures que je ne passais pas dans mon lit ou sur mon canapé.
Je jouais toujours les mêmes morceaux, y découvrant toujours des beautés nouvelles.
Et cette divine musique entretenait autour de moi comme une atmosphère enchantée de rythmes légers et de douces couleurs.
Les romanciers m'ennuyaient aussi... Mais au lieu de vous énumérer les écrivains que je ne lisais pas, j'aurai plus vite fait de vous
nommer ceux que je lisais. Je n'en lisais que trois : Michelet, Dickens et Dostoïevsky, et jamais depuis lors je n'ai lu que ces trois-là. C'est que seuls ils m'aidaient à tromper le temps de la façon qui me plaisait. Ces hommes d'une imagination violente m'empéchaient de former des jugements sur leurs œuvres, vain et stérile jeu de pédants où je n'étais que trop porté ; ils m'entraînaient de force devant les figures qu'ils créaient pour moi, me contraignant à les chérir, à les plaindre, ou à les haïr, à vivre enfin avec elles en dehors de cette réalité ordinaire où le temps me paraissait si long, si monotone, si difficile à tromper. Je suis doué, pour mon bonheur, d'un manque de mémoire incroyable ; à mesure que j'achève la lecture d'un ouvrage, j'en oublie les épisodes et même le sujet : de telle sorte que je puis relire indéfiniment les mêmes récits, rejouer indéfiniment les mêmes morceaux. Et ainsi,
par la grâce de ces bons magiciens, je ne passais pas mes journées sur un misérable canapé, dans une misérable chambre de la rue Lepic, mais à Londres, à Pétersbourg.
ou à Versailles, toujours en compagnie de personnes qui m'étaient familières, qui ne se gênaient pour moi ni ne me gênaient, et qui vivaient^ tandis que les plus chers de mes amis me faisaient l'effet d'inutiles fantômes.
Et ces livres même que je lisais, je ne les lisais guère : j'avais alors mieux que des livres, en vérité, pour m'occuper tout entier.
Je vous ai trop souvent parlé déjà des contes de ma nourrice. Mais c'est qu'ils ont eu sur moi une influence énorme ; et je les soupçonne d'avoir contribué plus sérieusement que Berkeley et ses confrères à me suggérer ma conception de la vie. Mon esprit en tout cas s'en est imprégné à jamais, de sorte que je ne puis avoir une pensée sans les y mêler. Et je me rappelle que dans l'un de
ces contes il y avait une princesse, une jeune princesse plus belle que le jour. Sa marâtre l'avait enfermée au haut d'un donjon, comptant sans doute l'y laisser mourir de solitude et d'ennui. Mais, dès le premier soir, une araignée reconnaissante rendit à la jeune princesse le spectacle du monde, dont on avait voulu la priver. Elle apporta sur le noir plancher de la cellule quelques bribes de terre ; elle y planta de petits arbres, de petits buissons, de petits épis, qu'elle fabriqua je ne sais plus comment ; elle y mit aussi de petits chats et de petits oiseaux, et de petites fermes avec des petits fermiers. Elle fit tant, que la jeune princesse retrouva en miniature, au haut de son donjon, tout ce qu'elle regrettait d'avoir perdu parmi les délices de la terre. Et je n'ai pas besoin de vous dire que la méchante marâtre en creva de dépit.
Eh bien ! j 'étais moi-même pareil à cette prin-
cesse, pendant ces longues semaines de vie solitaire sur mon canapé. Gommé elle dans le haut donjon, j'étais emprisonné dans mon cerveau. Seule de tout mon corps, ma tête vivait. Quand j'avais essayé de marcher devant moi, elle m'avait empêché d'avancer, trop encombrée des sentiments et de projets; j'avais alors ressemblé à ces enfants hydrocéphales qui ne peuvent faire un pas sans tomber. Mais désormais, je m'étais résigné à l'immobilité. Je ne tentais plus d'agir. J'avais rompu tout rapport avec le monde. Et voilà que le monde se reconstituait dans ma tête ; voilà qu'il venait à moi, qui avais renoncé à aller vers lui ! En devais-je la grâce à l'araignée protectrice qui, suivant les croyances populaires, habite le cerveau des rêveurs? Je ne sais; mais de jour en jour ma tête se peuplait de nouvelles visions. Sans faire un mouvement, sauf pour me tourner d'un côté sur l'autre ou pour allu*mer un cigare, je vivais une vie d'action, de
lutte, de triomphe. Les passions les plus variées me brûlaient tour à tour. Je voyageais au gré de ma fantaisie, tantôt parcourant sur un petit cheval kirghiz les steppes nues de mon pays, ou traversant à la nage le Dnieper entre des glaçons, tantôt m'asseyant à mi-hauteur de collines plantées d'oliviers pour suivre au loin le jeu des barques sur les flots bleus du Midi. Général, j'entrais vainqueur dans Varsovie, et la Pologne m'acclamait J'étais aussi le maître de la musique moderne: j'entendais les applaudissements fiévreux d'une foule qui était pourtant une élite, l'élite des royales jeunes femmes et des critiques de génie : à jamais je me l'étais conquise par les lentes et dolentes modulations de VOndine^ un grand drame que je venais de finir jusqu'à la dérnière note — dans ma tête, naturellement.
Créant pour la princesse prisonnière un petit monde en raccourci, l'araignée reconnaissante y planta surtout des violettes et des
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lys : c'est du moins ce que ma nourrice m'a souvent affirmé. Mais dans mon petit monde à moi, dans ce délicieux monde de féerie qui avait daigné me monter à la tête, ce sont surtout des femmes et des jeunes filles que vous auriez rencontrées. Combien vous en auriez vu, Monsieur, combien ma simple et franche tendresse pour elles vous aurait touché ! La fleur d'amour qui germait dans mon âme, elle s'est alors épanouie, comme ces roses qui s'ouvrent vermeilles et parfumées au premier soleil du printemps. Jamais avant ni après je n'ai été si parfaitement amoureux : jamais non plus je n'ai été si parfaitement heureux^ car je suis né pour aimer. Aucune trace ne me restait de ma timidité, de mes hésitations^ de mon égoïsme méfiant. J'aimais, j'étais aimé, toute ma vie n'était qu'un doux jeu- Ombres chéries qui me nourrissiez de vos sourires, mes seules amantes, hélas! pourquoi vous ai-je perdues?
Je me promenais au bord d'un lac immobile et bleu, tenant à mon bras la petite Marie, princesse de mon rêve, ma seule bienaimée. Enfin ses yeux avaient pu lire dans mes yeux, et, sans rien oublier, nous nous étions tout pardonné. Nous avions, elle et moi, comme le sentiment d'une faute à racheter ; et c'est cela qui rendait notre amour si parfait. Elle me montrait, avec son cri d'enfant surprise et ravie, la voile rouge d'un canot sur l'horizon rose: elle poursuivait les papillons, elle s'épuisait à courir, et puis elle revenait prendre des forces au foyer de mes yeux. L'adorable enfant était devenue une jeune femme sans cesser de rester enfant. Et j'étais pour elle un amant, un maître, un frère aîné, j'étais pour elle le monde tout entier. Joyeusement elle battait Tune contre l'autre ses petites mains de princesse. Et, quand le soir tombait, nous rentrions dans notre maison sous les vieux chênes ; je sentais le bras de
Marie qui frémissait à mon bras ; nous mar-»
chions sans nous parler, heureux d'entendre enfin résonner dans nos deux cœurs les mêmes harmonies; nous marchions lentement, immortellement, tandis qu'à nos pieds sommeillait le grand lac sombre, et que s'éveillaient sur nos têtes nos fidèles amies les étoiles.
Ou bien les hasards de mon rêve m'avaient conduit à Londres, et j'allais épouser ma seule bien-aimée, la timide jeune fille que, depuis l'enfance, j'avais adorée, Ruth, la sœur blonde et rose du brave organiste Tom Pinch. Oui, depuis l'enfance, je l'avais adorée. J'étais encore un enfant moimême, lorsque Dickens me l'avait montrée allant attendre son frère dans la Cour des Fontaines. Les pavés de la cour se soulevaient pour la voir ; les fontaines, pour lui faire hommage, sautaient de vingt pieds plus haut qu'à leur ordinaire ; les oiseaux se taisaient,
tout au plaisir d'entendre le bruit de ses pas ; les branches noires des arbres s'inclinaient Ycrs elles ; les vieilles lettres d'amour au fond des tiroirs s'agitaient, soudain ravivées sur son passage. Tout l'adorait, comment ne l'aurais-je pas adorée aussi? Et puis elle était si blonde et si rose, et son timide sourire révélait un cœur si naïf ! Et maintenant ce n'était plus John Westlock, c'était moi seul qu'elle aimait ! Ce n'était plus John Westlock, c'était moi qui la conduisais à travers les rues du paisible faubourg où nous allions demeurer. Que de jolis meubles dans les boutiques ! Quelle joie, à l'idée que nous pourrions les acheter, quelque jour, bientôt, quand sa chaude tendresse aurait fait éclore mon génie ! Et en attendant nous allions, nous tenant par la main : chacun de mes mots la grisait de bonheur.
Une autre fois, j'étais assis dans un boudoir, ou plutôt, non, je n'étais pas assis, j'étais
agenouillé près d'un vieux divan de la Perse ; et sur le divan je voyais mollement étendue celle que j'aimais, ma seule bien-aimée, M"* Floriane, l'actrice que jadis à Douai j'avais poursuivie d'un culte si constant. Je l'avais conquise, enlSn. Elle était trop pure et trop belle, et d'une beauté trop fragile, pour que j'eusse l'audace de la prendre dans mes bras ; mais la hautaine fille m'avait donné sa main à baiser; et sa voix sonnait en de tendres aveux; et j'avais un spasme de bonheur à la contempler qui me souriait, de ce mystérieux sourire où s'alliaient, pour me charmer, la malice et l'ingénuité. Enfin je le savais tout à moi, ce sourire qui tant de fois avait enfiévré mes nuits ! Et je tremblais, éperdu d'orgueil et de joie, car j'apprenais que, du premier soir où elle m'avait aperçu, au théâtre, celle-là aussi m'avait reconnu ; et c'était pour m'aimer qu'elle m'avait permis de venir chez elle ; et c'était pour m'aimer qu'elle
était descendue de sa loge, la nuit du bal masqué. Et moi, naïf enfant, qui n'avais pas voulu la comprendre ! Avec son sourire enchanté, et légèrement, tendrement, elle me raillait de ma modestie : et, moi, la mangeant des yeux, je savourais de nouveau l'affolante délice qui naguère me faisait pâmer, lorsque la blanche et svelte figure de M"*^ Floriane apparaissait sur la scène.
Voilà, Monsieur, quelles étaient, avec mille autres tour à tour, les compagnes de ma solitude. Elles surgissaient au hasard d'une lecture, d'un souvenir passager, d'une mélodie qui me" bourdonnait à l'oreille. La fumée de mon cigare les amenait à moi, c'est elle encore qui les remmenait, quand j'étais las de les aimer. Je n'étais las d'aimer l'une d'elles, cependant, que pour aimer Tautre :
car l'amour m'avait pris tout entier, et le reste des joies de la terre, malgré qu'elles s'offrissent à moi de la même façon, me semblaient
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fades désormais en comparaison de celles-là.
Ainsi, je vivais, goûtant sans arrêt le& seules voluptés qui plaisaient à mon tendre cœur.
Ces femmes belles et pures qui se succédaient auprès de moi, je ne me demandais pas même d'où elles venaient. Tout au plus je me rappelais avoir rencontré Tune dans un roman, l'autre dans un rêve, • avoir jadis connu, puis perdu de vue, la troisième, pendant les lamentables années d'inaction et de somnolence qui avaient précédé ce réveiL triomphant. Et c'était vraiment comme si ma vie antérieure, depuis l'enfance, n'eût servi qu'à préparer cette vie nouvelle : chacune de ses phases avait déposé en moi des germes féconds, un nom, un profil, une robe, un son de voix ; maintenant ces germes mûrissaient dans l'atmosphère chaude de ma chambre ; et c'était un monde de gracieuses, de touchantes images, qui toutes au premier appel accouraient dans mes bras,.
d'autant plus parfaites à me séduire et à m'adorer qu'elles me connaissaient plus profondément, étant nées de mon âme.
Parfois seulement je m'affligeais de leur variété même, et de cette mobilité divine qui d'autres fois m'était si chère. Il me paraissait alors que mon bonheur eût été plus complet avec une seule femme, mais une femme en qui seraient réunies toutes les qualités que je pouvais désirer.
Et c'était, comme vous pensez , des qualités qu'on ne voit guère réunies. Car je la souhaitais tout ensemble brune et blonde^ n'ayant pu me décider à choisir entre ces deux couleiirs. Je la souhaitais robuste et ferme de cœur, pour me soutenir qui étais si fragile ; et puis je la souhaitais aussi délicate et faible, défaillante devant la vie, pour l'avoir à moi plus soumise. Et ces vains souhaits me valaient des instants de mélancolie, où je sentais toute mon âme s'affaisser. Mais bientôt
je ressaisissais au passage Tune de ces ombres légères qui flottaient devant moi : je Tanimais de mon impérieux amour ; souriante elle accourait dans mes bras, et chassait ma tristesse sous un long baiser.
Et j'en étais là quand un soir, étendu sur mon canapé et fumant à mon ordinaire, je vis pour la première fois l'adorable Amie, ' celle qui devait être désormais, pour des semaines et des semaines, mon unique et fidèle compagne. Je l'appelle Amie parce qu'elle n'avait point d'autre nom ; jamais je n'ai eu le loisir de lui donner aucun nom, ni de songer à m'étonner de ce qu'elle n'en eût point. Mais je pourrais, en revanche, vous décrire sa délicieuse figure plus exactement et avec plus de détails que celle de personne, parmi les femmes que j'ai connues.
Je l'ai regardée avec tant d'amour que son image m'est restée intacte dans l'esprit: je n'ai qu'à fermer les yeux pour la revoir. Oui,
Amie, je te revois telle que tu m'es apparue dans ce bienheureux soir, telle que si longtemps tu as daigné être pour moi ! Mais je te revois lointaine, immobile, morte, ma bienaimée, comme si un mauvais magicien avait paralysé mon cœur, lui ôtant son mystérieux pouvoir de te faire vivre toute à moi 1
Sachez d'abord. Monsieur, que mon amie était aveugle. Pourquoi? Je me le suis souvent demandé depuis, dans ces cruelles nuits passées à l'appeler et à me désoler de sa perte. Pourquoi était-elle aveugle ? Peut-être parce que j'avais lu naguère un conte de Dostoïevsky où l'héroïne était boiteuse, et douce, et jolie, et tendre, à me faire haïr le beau jeune homme qu'elle aimait. Peut-être parce que j'avais rencontré dans mon enfance une petite fille atteinte de la cataracte, et que ses parents et les miens m'avaient laissé seul avec elle toute une après-midi, me chargeant de la distraire et de lui raconter des histoires. Mais
non : mon Amie était aveugle, simplement afin qu'elle eût toujours besoin de mes yeux et de mon bras, dans notre commun voyage à travers la vie, afin qu'elle me fût ainsi plus proche, et que le malheur où je la voyais me la rendît plus touchante. Ce n'est pas là, si vous voulez, un motif bien noble ; mais jevous ai livré assez de mon cœur pour y ajouter cela encore. D'ailleurs, il est arrivé deux ou trois fois que mon Amie n'était plus aveugle. Tantôt je l'avais conduite à un miraculeux chirurgien qui avait ouvert et rallumé ses grands yeux; tantôt ses yeux d'eux-mêmes s'étaient rallumés, dans quelque royal musée où je l'avais menée.
C'était une jeune fée, et tour à tour elle m'apparaissait blonde ou brune, assidue à deviner mes secrets désirs. Mais blonde ou brune^ elle m'offrait sans cesse le même beau visage pâle, tranquille et triste, un visage qui était vraiment comme la projection vivante de vingt
années de rêves et d'impressions fugitives. Elle était petite, ou plutôt frêle et délicate, telle exactement qu'il fallait pour ne point trop peser mon bras. Et à mon bras je l'avais toujours, si timide, si prête à s'alarmer d'un vain bruit, répondant par un amour si docile au protégeant amour que je lui offrais!
Je l'avais toujours à mon bras quand nous nous promenions : et c'était alors de lentes promenades au bord de la Seine, où ma voix pour l'émouvoir se teintait des tièdes nuances des arbres, de l'eau sous les vieux ponts, des palais endormis, et là-bas, de ces deux tours légères et massives, orgueil du monde. Délicieuses heures de paresse au long des rues, bruit de la foule à jamais en marche, et tant de figures singulières que je décrivais au passage ! Mon Amie était aveugle, mais je sentais son âme dans mes yeux.
Toujours je l'avais à mon bras quand nous nous promenions ; mais nous ne nous prome-
nions pas toujours. Nous préférions encore rester en tête-à-tête chez nous, dans Télégant salon tout parfumé de silence que chaque jour nous meublions à notre fantaisie. Car j'oubliais de vous dire que le plus souvent nous étions mariés, et qu'une fortune nous était venue, je ne sais d'où : une petite fortune, mais nos désirs étaient si petits ! Mon Amie s'asseyait près de moi. Elle aimait à tenir ma main dans sa fine main tremblante.
Elle ne me voyait pas, mais elle ne cessait pas de me regarder. Et je lui racontais les somptueux romans que j'allais écrire pour elle. Je lui lisais mes poèmes : était-ce l'admiration, ou l'amour, était-ce simplement le bonheur, qui illuminait d'un sourire son pâle visage, tandis qu'elle m'écoutait, sa fine main tremblante dans ma main I Mais la voici qui se levait : elle marchait à tâtons dans la chambre; Dieu! comme je suivais fiévreusement ses pas, comme la pitié débordait
de mon cœur en torrents d'amour et de joiel
Elle allait au piano. Elle jouait de singuliers préludes d'une tristesse résignée ; ou bien de sa divine voix si douce et si haute elle chantait, dans le calme du soir. Elle chantait les lieds de Beethoven, les Cinq Poèmes de Wagner, d'autres chants encore que je n'avais point soupçonnés, plus purs, plus imprégnés de mélancolie, plus émouvants que ceux-là.
Son âme, d'ailleurs, n'était rien qu'un chant prodigieux, la projection vivante de toutes les impressions qu'avait laissées en moi la musique des maîtres, depuis tant d'années* Son âme !
Il me suffît de fermer les yeux pour de nouveau l'entendre, un chœur d'accords doux et pâles, murmuré par des voix d'enfants. Hélàsl je puis encore l'entendre, mais comme un chœur de fantômes, et vainement je m'efforce de retrouver la troublante délice que j'en ai si longtemps ressentie. Je crois bien, à y son-
ger maintenant, que son âme était sœur de Tâme de la petite Marié, telle du moins qu'un douloureux souvenir me l'avait fait concevoir.
Oui, mon Amie, elle aussi, était une princesse de féerie ; mais ses princières vertus s'étaient librement épanouies ; elle n'avait eu à les défendre d'aucune influence mauvaise ; et toutes ses pensées et toutes ses émotions gardaient une fraîcheur immortelle que je ne me lassais pas de chérir. D'autant plus m'enivrait la caresse de son amour. Je savais que pour moi seul se chantait cette musique ; que moi seul étais admis à respirer ce parfum. Et en même temps que mon cœur haletait d'orgueil et de passion, tout un univers de fervents désirs s'éveillait dans mes sens. Je rêvais de mêler ma chair à cette chair royale ; un rouge frémissement traversait mes nerfs : ma pensée défaillait, envahie tout à coup de lascives images.
Par un étrange scrupule, j'avais pris l'ha-
bitude, quand la nuit tombait, de ne pas allumer de lumières. Ainsi les ténèbres m'enveloppaient comme elle, ainsi nos deux cœurs pouvaient mieux s'unir. Et quand nous étions saturés de musique, c'est alors que, du lit où je reposais, j'appelais à moi mon Amie, et tout de suite je goûtais la volupté divine de la posséder dans mes bras. J'attachais mes lèvres à ses lèvres, ses cheveux dénoués flottaient sur mon front, et c'était comme si son corps eût fondu sous mon étreinte. Sans doute elle me voyait, car la nuit qui nous entourait ne m'empêchait pas de la voir, souriante et pâmée d'un frisson d'amour ; et le chant de son âme vibrait en des rythmes d'une joie fiévreuse. Son corps fondait sous mon étreinte, je couvrais de baisers ses pauvres vains yeux pleins de larmes, et puis de nouveau nos lèvres se mêlaient, et je sentais sur ma langue la moelleuse caresse de sa petite langue brûlante. Enfin, je l'avais
toute à moi ! Des éternités passaient autour de nous, rapides et bienfaisantes, nous laissant à cette molle ivresse qui nous transfigurait. Et puis c'étaient des appels plus fervents : le flot de délice montait, nous emportant avec lui, sans cesse plus vite et plus haut. De suprêmes joies nous inondaient, si poignantes que par instants nous craignions d'y mourir.
Et nos cœurs et nos chairs s'unissaient plus profondément, plus tendrement encore, secoués d'un commun vertige. Adorable angoisse, spasmes éperdus, minutes de sublime extase qui duraient des siècles I Et puis, c'était le repos, l'étreinte se desserrait, l'ineffable musique modulait sur des rythmes plus lents. Et puis c'était le sommeil avec ses rêves bleus ; et c'était, au clair soleil du matin qu'elle ne pouvait voir sans moi, c'était mon Amie assise à mon côté, attendant mon réveil pour connaître l'heure, et pour retomber dans mes bras. Et tandis que se taisaient mes
désirs, doucement rassasiés, la pitié reprenait possession de mon cœur, y ramenait un nouvel amour.
Voilà, Monsieur, quelle était ma vie pendant ces mois de printemps où mes amis m'accusaient de m'abrutir tout à fait, à passer mes heures comme je les passais, oisif et solitaire, sur mon canapé.
Mes amis ni personne ne savaient quelle royale compagne je m'étais élue, qui avait fermé ma pensée au reste des choses pour y régner d'un pouvoir plus complet. Oui, je puis dire que, à toute minute jour et nuit, j'ai vécu près de trois mois dans l'unique société de cette Amie sans nom, fée surgie tout à coup du plus profond de mon cœur et maintenue vivante à mes yeux par un bienheureux prodige que je ne parviens pas à comprendre. Je ne la voyais pas à toute minute, mais je la sentais autour de moi, comme si elle eût été dans une chambre
voisine, prête à me rejoindre au premier appel.
Et c'était surtout le soir que je l'appelais. Je dormais jusqu'à midi ; après le déjeuner, je jouais du piano, ou je lisais, ou je taquinais mon chat, ou bien c'était une visite à subir : mais le soir était tout à l'amour. Parfois je restais jusqu'au matin sur mon canapé, parfois je me mettais au lit dès huit heures, pour laisser mon rêve se dégager plus à l'aise. Mon rêve! Était-ce donc un rêve, cette apparition qui m'a si longtemps enchanté l'âme et les sens, si vivante, si constamment la même dans le changement de ses formes, et si bonne, si pleine des étranges vertus qui pouvaient me toucher? Pour moi, en tous cas, elle était plus réelle cent fois qu'aucune des femmes que j'ai connues dans ce qu'on nomme la réalité. Seule de toutes mes maîtresses elle a été réelle pour moi : les autres n'étaient rien que de vagues ombres qui se sont enfuies dès
que j'ai voulu les saisir. Celle-là ne s'est pas enfuie. Bonne d'une bonté surhumaine, elle m'a tout livré d'elle, pour toujours. Et c'est encore moi qui l'ai chassée, Monsieur, cellelà aussi ; et combien follement, et dans quelles pitoyables circonstances !
Apprenez donc que l'été passé, et malgré qu'il n'y eût point cette année-là de fêtes wagnériennes, j'ai senti l'étrange besoin de conduire mon Amie à Bayreuth, afin de partager avec elle l'enchantement de ce lieu béni. C'e^t que Bayreuth est pour moi quelque chose comme une patrie d'été. Il y a six ans que la première fois j'y suis venu, l'année de Parsifal^ attiré déjà par le magique pouvoir de cette musique, dont un lointain écho m'avait bouleversé. J'v suis venu en véritable pèlerin, mendiant quasi d'étape en étape les petites sommes nécessaires pour continuer mon voyage. Et pas une fois depuis lors je n'ai pu résister à l'appel de ces bois et de ces
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collines, théâtre miraculeux où le grand drame éternel des couchers de soleil se joue tous les soirs devant moi avec un charme nouveau, comme si Tâme de Wagner s'était répandue dans la vallée de son choix, l'imprégnant à jamais de Chants langoureux et de molles harmonies.
Idéale musique, toute née au profond de
nion cœur, personne mieux que mon idéale Amie ne pouvait m'aider à Tentendre ! Aussi mis-je un soin extrême, dès mon arrivée ici l'été dernier, à me choisir un logement isolé et commode où il me serait aisé d'évoquer à toute heure le cher fantôme de ma bien-aimée. Fuyant les odieux hôtels, je louai, à l'extrémité de la Wagnerstrasse, sur le chemin de l'Ermitage, ces deux petites chambres que j'habite cette année encore, que j'habiterai encore, probablement, les années prochaines.
Je les louai à une vieille dame, la veuve d'un officier bavarois, qui occupait avec sa fille les'
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autres pièces du rez-de-chaussée. C'est précisément la fille de cette dame qui était venue m'ouvrir quand d'abord je m'étais présenté :
une grande et belle fille, blonde avec des yeux bleus suivant l'usage du pays. Elle avait rougi à mes premiers mots ; un sourire un peu niais m'avait découvert ses dents, qui étaient longues, blanches, et d'un style parfait. Et, tout de suite, j'avais résolu de demeurer dans cette maison, sans du reste penser à autre chose qu'à y installer mon Amie et tout mon bonheur avec elle.
Il m'arrive volontiers, l'après-midi vers trois heures, de prendre du thé. Et ce fut encore la fille de mon hôtesse qui, le jour de mon emménagement , vint me servir un énorme bol de soi-disant thé, sur un de ces énormes plateaux polychromes que vous connaissez. Elle avait joint au thé toute sorte de gâteaux et de fruits, et aussi elle y avait joint le même sourire un peu niais qui découvrait
ses dents. Sesmains étaient grosses et rouges, ses pieds s'abattaient lourdement sur le plancher, mais en dépit de tout cela je devinai aussitôt qu'elle n'était pas une fille comme les autres. Je fus étonné surtout de l'expression de ses traits. Non qu'il y eût sur ce visage régulier rien de bien séduisant, ni même de bien expressif; mais j'y sentais un mélange bizarre de timide ingénuité et de hardiesse provocante; et jamais, en effet, je n'ai retrouvé ce mélange à un tel degré. A tout moment elle rougissait avec de naïves manières enfantines,'si bien que j'en vins à me demander si ce n'était pas une enfant, grandie et formée avant l'âge. Mais en même temps elle tenait levés sur moi ses yeux bleus, et mes questions les plus indiscrètes ne valaient pas à troubler l'audace pour ainsi dire effrontée de ses regards.
Le fait est, cependant, que je lui posai surle-champ les questions les plus indiscrètes.
Sa vue avait suffi pour réveiller mes maudits instincts de psychologue. Quelle âme avaitelle? Que pensait-elle de moi? Je me promis de le savoir. Étendu à demi sur le beau divan de velours rose où j'avais donné pour le soir rendez-vous à mon Amie, longtemps je gardai la pauvre petite allemande debout devant moi. Elle-même d'ailleurs, c'était trop clair^ ne demandait qu'à rester. Je lui dis qu'elle était jolie, que sa robe mauve lui seyait, que je préférais pour les blondes les nattes aux chignons. Je lui dis encore mille petites niaiseries de ce genre, qu'elle parut écouter avec un intarissable plaisir. Mais elle ne répondit rien, ne cessa pas de rougir, de joindre les mains comme une enfant timide, et de me regarder dans les yeux de son grand regard efi^ronté. Par instants il me semblait que c'était une fille d'âge et d'expérience, accoutumée en quelque sorte à considérer son corps comme l'un des meubles que sous-louait sa
mère, et à tomber tous les étés dans de nouveaux bras. Mais lorsqu'ensuîte je l'interrogeais, son attitude était plutôt d'une fillette échappée de pension. J'eus beau lui présenter tour à tour les sujets de conversation les plus divers, aucun ne l'intéressait, ni ses études, ni les plaisirs de Bayreuth, ni Wagner, ni même la pâtisserie. A peine si elle répondait d'un oui ou d'un non : on aurait cru qu'elle n'entendait pas, absorbée dans sa double occupation de rougir et de me dévisager. Si bien que je fus ravi de la voir enfin sortir; maisdès qu'elle fut sortie, je commençai à désirer de la revoir encore. Qui étaitelle ? Que pensait-elle de moi ? Je saurais bien la forcer à me le révéler.
Ce fut elle, de nouveau, qui, le soir, m'apporta le dîner. Elle vint avec le même plateau, où elle avait rangé cette fois, d'un seul coup, les trois plats et la carafe de bière.
Elle continuait de sourire, de rougir et de
joindre ses mains en de petits gestes d'en-
fant; mais elle ne me regardait plus, et dès qu'elle me crut disposé à la questionner, elle s'enfuit, me souhaitant, comme il est d'usage, bon appétit pour le dîner, bon sommeil pour la nuit, bon réveil pour le lendemain matin.
J'avais acheté, en passant à la gare de Nuremberg, une traduction allemande de Domhey père et fils , L'angélique figure du .petit Dombey me fit oublier, ce soir-là, mon rendez-vous avec mon Amie. Je me couchai à minuit, résolu à lire encore une heure ou deux dans mon lit ; et un moment après je dormais, sans avoir même songé à consoler d'un baiser l'idéale compagne que je portais en moi. Ce fut là, j'imagine, mon véritable crime envers elle, celui dont elle m'a ensuite si cruellement puni.
Ainsi je dormais, commodément enchâssé, à la bavaroise, entre deux édredons, lorsque je fus soudain réveillé par un bruit, comme
de légers coups à la porte ; et je n'avais pas encore rallumé la bougie, que je vis la porte s'ouvrir. La fille de mon hôtesse était debout près de mon lit, en chemise, pieds nus, les cheveux dénoués.
Elle me parut en vérité plus belle infiniment qu'elle ne m'avait semblé dans le jour.
Ses formes étaient pleines et nobles ; je sentais frémir sous sa chemise une chair jeune, rose, parfumée ; et ses longs cheveux blonds se répandaient en folles tresses sur ses épaules, entourant comme d'une couronne fantastique son grand visage timide et hautain. Telle je la vis, d'un rapide coup d'œil ; un mouvement instinctif me fit étendre les bras vers elle, et tout de suite elle s'y jeta, collant ses lèvres sur mes lèvres.
Elle grelottait sous le froid de la nuit. Je lui ménageai une place près de moi dans le lit, et, toujours sans nous dire un mot, nous recommençâmes à nous manger de baisers.
J'étais trop surpris, trop heureux peut-être, pour songer à lui parler ; elle, de son côté, évitait même de lever les yeux ; elle me tenait embrassé, son beau jeune corps frémissait dans mes mains, ses lèvres restaient collées à mes lèvres. Elles étaient rouges et brûlantes, de grosses lèvres d'amour, comme des coussins à baisers.
On se fatigue de tout, moi du moins, car ma nouvelle amie semblait infatigable dans son tendre zèle. Aussi, la voyant obstinée à ne me rien dire, je retournai, sans plus tarder, à mes méditations psychologiques.
Et un profond mépris m'envahit, devant cette dépravation précoce, ce grossier abandon, cette conception toute matérielle du bonheur et de l'amour. Je pensai cependant que je serais bien sot et même aussi un peu ridicule, à ne point profiter d'une occasion qui s'offrait si aisée. Et je me mis en devoir d'accorder à Pimpétueuse créature
la satisfaction suprême qu'elle paraissait désirer.
Jugez donc* de ma surprise lorsque je Teconnus à des signes certains que j'avais dans mon lit une jSUette ignorante et pure, qui concevait, en effet, Tamour et le bonheur d'une façon toute matérielle, mais seulement comme un échange indéfini de serrements de mains et de baisers sur les lèvres I Peut-être avait-elle entendu dire qu'il était plus doux de s'aimer la nuit, et en tête-à-tête dans un lit ; mais elle ne savait, elle ne voulait savoir rien de plus. Et pendant deux heures elle se tint ainsi à demi nue, serrée contre moi, sans me dire un seul mot ni me regarder.
Un autre, à ma place, aurait sans doute jugé que cette ingénuité était un embarras plutôt qu'une vertu chez une jeune fille aussi expansive. Mais avec tous mes vices, voyezvous, je garde dans ces matières une sorte de probité dont les tentations les plus fortes
ne parviendraient pas à me départir. C'est ainsi que l'idée de l'adultère m'a toujours fait horreur : il n'y a pas une forme du vol que je ne mette au-dessus de celle-là. Et pour des scrupules du même ordre je me suis tout de suite interdit de sacrifier à quelques secondes d'un vain plaisir sensuel la destinée de cette malheureuse, qu'un fu* neste vent de démence avait jetée dans mon lit.
Mais plus était ferme ma résolution, mieux j'en gentais le mérite, et aussi tout ce qu'il y avait de fâcheux dans mon aventure :
de sorte que mon mépris ne tarda pas à se changer en une vive colère, si vive que je n'eus guère la force de la dissimuler. L'enfant, d'ailleurs, aurait mis à bout la patience la plus têtue. J'eus beau lui représenter le danger qu'elle courait, j'eus beau lui dire que mon voyçtge m'avait fatigué, et que maintenant je voulais dormir. Sans doute elle ne
m'entendait pas, car elle continuait à me tenir embrassé. Parfois elle souriait, puis de grosses larmes coulaient sur ses joues. Et sa chaude haleine me brûlait. Enfin, désespérant de la congédier, je feignis de dormir :
elle se releva, colla une dernière fois ses lèvres sur mes lèvres, éteignit la lumière, et s'enfuit.
Si elle était restée, je crois que je me serais vraiment endormi ; mais elle emporta, en s'en allant, ma part de sommeil pour cette nuit-là. Jusqu'au matin, je me retournai dans ce lit tout battu, qu'enfiévrait encore le feu de sa jeune chair. Je revoyais tous les détails de là scène, et je songeais, je songeais, tâchant à modérer le tourbillon pressé d'images, de sentiments, de projets qui tournoyait devant moi. Je découvris alors que mon impression dominante n'était plus la colère, mais, comme tant de fois déjà, la honte ; et il me parut même que jamais
SEPTIÈME ET DERNIER RÉGIT 23i.
auparavant je ne m'étais comporté d'une aussi détestable façon. Voilà donc comment j'avais répondu à l'amour de la première femme qui m'avait aimé ! Mon Amie et tous mes autres rêves, ce n'était rien, au fond, que les expressions de mon intime désir d'être aimé ; et voilà comment je profitais du miracle qui avait réalisé mon intime désir 1 J'eus dégoût de moi-même. Je résolus d'offrir tout de suite ma main et mon cœur à cette jeune fille, par expiation.
Non, pourtant, jamais je n'aurais le courage de lui offrir mon cœur, ni ma main ! Elle était trop sensuelle, trop exclusivement assoiffée de baisers. Comment espérer que je la garderais longtemps toute à moi, avec cette humeur insatiable, et cet inquiétant mutisme^ et ces rouges lèvres d'amour dont je sentais encore la brûlure ?
Créature terrible! me disais-je; et je son- , geais ensuite que c'était surtout une pauvre
créature. Elle m'avait pris pour rincarnation de Dieu sait quels rêves éclos dans sa folle tête'd'enfanl. Elle était venue chercher auprès de moi des consolations tendres, quelqu'une de ces douces paroles qui réchauffent le cœur des jeunes filles, et agrandissent leurs yeux. Si un chien s'était attaché à moi d'un attachement aussi parfait, je l'aurais recueilli, choyé, je l'aurais aimé. Et, elle, avec quelle cruauté je l'avais congédiée ! Étais-je donc à jamais méchant, moi qui n'avais de goût que pour la bonté? Je me rappelais le baiser d'adieu qu'elle m'avait laissé sur la bouche, me croyant endormi. Et je ne l'avais pas reprise dans mes bras, je n'avais pas trouvé un sourire pour la remercier! Je me rappelais son timide sourire, je me rappelais ses larmes, que je n'avais pas môme essayé de tarir. Pourquoi avait-elle pleuré? Pourquoi s^é tait-elle obstinée à ne point parler? La malheureuse! Cependant je ne l'aimais pas :
après ce qui s'était passé, je ne pouvais plus Taimer !
Voilà, Monsieur, quelques-unes des tristes pensées qui me harcelaient, tandis que je me retournais dans mon lit, comptant les heures, désespérant de voir arriver le matin. Et à côté de mon remords et de ma honte de moîlïiême, un autre sentiment se dégageait, grandissait en moi : une immense pitié pour cette enfant qui m'avait cru capable de l'aimer.
Ma pitié grandit encore, les jours suivants, lorsque je connus l'histoire de la pauvre fille. Son père, l'officier bavarois, était mort d'alcoolisme, après vingt ans d'une horrible fureur ; et sans doute Lischen avait été conçue dans une nuit mauvaise, car, avec l'épanouissement splendide de ses formes, qui, à seize ans, faisait d'elle une femme, elle gardait un petit cerveau de bébé. On avait eu grand'peine à la faire parler ; elle ne savait quasi point lire ; de rien au monde elle n'était
curieuse, sinon de tendres caresses. Et jamais elle n'avait obtenu, en fait 'de caresses, que des reproches, des moqueries, des coups. Et il avait suffi de mon sourire, quand je lui étais apparu sur la porte de sa maison, du ton bienveillant de mes questions, pour la précipiter dans mes bras. Elle s'était figuré que je devinais sa peine; dans la noire solitude qu'elle sentait autour d'elle et en elle, il avait suffi de mon premier regard pour me la conquérir.
Je ne vous dirai pas les ennuis que m'a valus cette triste conquête. Au lieu de quitter aussitôt la maison et le pays, comme j'aurais dû le faire, je suis resté, je me suis juré d'être pour Lischen le fidèle et compatissant ami que désirait son cœur. Je suis resté, je me suis laissé aimer, assidu à recevoir et à rendre les baisers, m'efforçant de cacher mes impatiences sous des sourires indulgents. Mes intentions étaient pures, pas
un moment je ne me suis complu dans l'égoïste jouissance de respirer le parfum de cet amour printanier. Je souffrais, et je ne voulais que souffrir, pour donner à la inalheureuse enfant Fillusion d'un parfait amour. Mais je me refusais à prévoir les effets de ma conduite : je chassais obstinément de mon esprit ridée de mon prochain départ, et de tout ce que je déposais en réserve de chagrins et d'angoisses dans une àme si naïve, pour ce moment-là.
Il me fallut bien pourtant aborder ces importunes pensées ; car, deux semaines environ après mon arrivée, je me trouvais si fatigué du rôle que je jouais, et des caresses de Lischen, et de ses silences, que je résolus de partir. Pas une seule fois je n'avais pu mander devant moi mpn idéale Amie. Je perdais mon temps, je m'ennuyais ; mes amis, s'ils avaient pu me voir, se seraient ri de moi. Et cela n'avait déjà que trop duré. Un soir
donc OÙ la jeune fille m'avait semblé plus lourde à supporter encore que d'ordinaire — lourde en toute façon, car elle s'était installée en permanence sur mes genoux pour m'embrasser plus à l'aise, — je lui déclarai qu'une lettre pressante m'obligeait à la quitter dès le lendemain matin. Elle s'affaissa sur le divan ; je la vis pâlir, fermer les yeux, je crus qu'elle allait s'évanouir. Et je lui promis de rester. Et je restai.
Je restai plus d'un mois, jusqu'au milieu de septembre, sans autre occupation que de consoler cette jeune chatte amoureuse, sans autre pensée que de la maudire, et de songer aux moyens de me délivrer d'elle. A toute heure, depuis le déjeuner jusqu'au souper, souvent même la nuit, je l'avais chez moi, assise sur mes genoux, me regardant de ses grands yeux immobiles.
Sa mère, les premiers jours, avait essayé de la gronder ; mais ni les gronderies de sa
mère, ni les miennes, elle ne daignait seulement les entendre. Pour toute réponse à mes remontrances, elle me donnait sa main à baiser ; et puis, avec un étrange sourire mêlé d'ironie et de tendresse, elle me répétait sans arrêt : Ach^ du^ dUy mein lieher Papsack !
« Papsack » était un nom d'amour qu'elle avait inventé pour moi. Parfois elle le variait à sa guise, m'appelant Rapsack, Schapsack, Lapsack. Parfois elle y substituait les noms de tous les objets qu'elle voyait dans ma chambre, et de tous ceux qui lui passaient par l'esprit. Elle m'appelait alors sa chère tahle^ son cher cahier de nmsique^ et moimême, amusé à ce jeu, tour à tour je lui donnais des noms d'objets divers : c'était un de nos plus grands plaisirs. Un autre était de faire des réussites avec de vieilles cartes qu'elle avait dérobées à sa mère. Ou bien elle me demandait de lui raconter dès histoires, qu'elle écoutait longtemps, longtemps, sans
chercher à les comprendre, avec une patience infinie. Mais toujours c'était son refrain : Ach du, mein lieber Papsack ! qui donnait le signal de la vraie fête ; et la vraie fête, c'était toujours de nous embrasser. Si bien que, dans les derniers jours de septembre, je crus très sérieusement qu'il ne me restait plus qu'à me tuer. J'étais énervé, épuisé, tout à fait àbout de pitié. Je ne voyais plus dans la pauvre Lischen qu'une méchante petite bête, acharnée à me poursuivre de ses taquineries. J'employais mille ruses pour la détourner de mon chemin. Mais avec tout cela je ne pouvais me résigner à lui annoncer mon départ : l'idée seule du chagrin qu'elle en aurait me déchirait le cœur. Il me semblait par instants que le plus sage moyen serait de la saturer de caresses : alors je me n\ontrais patient, indulgent, parfaitement soun\is à ses détestables caprices amoureux : je croyais qu'ainsi du moins je lui enlèverais le droit de se plain-
dre et de m'accuser. Et je m'apercevais ensuite que je me Tétais seulement attachée davantage. Et je me désespérais, furieux contre moimême, contre elle, contre ;le monde entier.
Voilà ce que j'avais gagné à vouloir pratiquer la pitié, cette haute vertu dont j'avais fait le but de ma vie, à défaut de l'amour.
. Et je rougis d'avoir à vous raconter par quel honteux subterfuge je réussis enfin à me délivrer. Je dis à la malheureuse qu'une lettre m'appelait à Paris , cette fois sans rémission, mais seulement pour huit jours; au bout de ces huit jours je reviendrais, je m'installerais à demeure auprès d'elle.
Si encore elle avait hésité à me croire, si elle avait eu un doute, l'ombre d'un soupçon ! Abominable tromperie I Mais en vérité je n'ai pas le courage de me la reprocher, car ma situation était trop affreuse, et jamais je n'aurais pu supporter la vue du chagrin de*Lischen. Je lui écrivis le len-
demain et les jours suivants. Je Tam^nai, par degrés, à m'attendre un an, au lieu d'une semaine. Et, comme vous le voyez, j'ai tenu parole. Depuis un mois je suis ici avec elle; je vais rester quelque temps encore, et puis sans doute j'emploierai de nouveau la même ruse, et l'année prochaine je reviendrai de nouveau. C'est une chaîne que je dois désormais me résigner à porter. Elle me devient, du reste, de moins en moins lourde, par l'habitude que j'en prends ; et puis ma jeune amie, cette fois, paraît avoir beaucoup réduit ses exigences, soit que son àme rudimentaire ait enfin senti le mérite de mon amitié, soit qu'elle désire maintenant d'autres distractions, que je me refuserai toujours à lui faire connaître. Et je me demande avec un peu d'effroi si je ne vais pas à mon tour pâlir, et trembler, et souffrir, et la regretter, lorsque la froideur de mon attachement l'aura décidément rebutée.
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Vous vous demandez sans doute dans le même temps, Monsieur, le rapport que peut avoir cette banale aventure avec l'histoire de ma divine Amie bien-aimée, et du bonheur d'amour qui me venait d'elle. Ce rapport, hélas ! je puis vous le dire^ iriais je ne puis vous l'expliquer. A moins que vous ne vous contentiez de cette explication sommaire, dont il faut bien que je me contente moimême : lin hasard nC avait donné mon Amie ; un hasard me Va ôtèe.
Car vainement, dès mon retour à Paris, j'évoquai mon cher fantôme, et je lui tendis les bras: lui, naguère si empressé à mes premiers appels, maintenant il y était sourd, et pas une fois depuis lors il n'a daigné revenir. Dieu sait pourtant combien je l'ai passionnément désiré, tous les moyens que j'ai employés pour vaincre ses refus ! Amie, bien-aimée Amie, pourquoi m'as-tu quitté, après m'avoir laissé de toi un si profond souvenir? Pour-
quoi m'as-tu laissé ce souvenir cruel, qui ne sert qu'à raviver mon désespoir de t'avoir perdue ? Oui, Monsieur, son image est restée en moi aussi claire, plus claire, qu'aux adorables nuits où elle était vivante près de moi. Je n'ai qu'à fermer les yeux pour revoir sa douce figure, et pour entendre la douce musique de son âme. Mais je ne la vois, je ne Fentends, qu'à travers un voile, ou plutôt à travers le couvercle d'un cercueil. Elle demeure en moi tout entière, mais elle a cessé d'y vivre ! Tel est le prix dont elle m'a fait payer mon stupide projet de la conduire à Bayreuth, comme si Bayreuth et tous les lieux de la terre n'avaient pas été dans ma petite chambre de Montmartre, embaumés de son haleine, illuminés de son sourire !
Il y a dans les contes de ma nourrice un jeune pâtre qui avait obtenu le secret de la langue des oiseaux. Mais un jour il tua un oiseau qui voulait en tuer un autre, et du
coup toute sa science rabandonna. Il continuait à entendre parler les oiseaux ; mais il ne comprenait plus rien à ce qu'ils disaient. Par un enchantement pareil j'ai gardé mon Amie présente devant moi, mais j'ai cessé de pouvoir jouir de sa délicieuse présence. Je la contemple, je l'admire, je la 'regrette, mais j'ai cessé de pouvoir croire en elle.
Quel oiseau ai-je donc tué, pour mériter un si dur châtiment? Car mon Amie ne s'est pas seulement enfuie à jamais de mes bras et de mon cœur, elle en a emporté aussi tous mes autres rêves. Vainement, la voyant si rebelle, j'ai essayé de rappeler du moins ces légères amantes qui naguère m'avaient aidé à l'attendre. Je m'installais des journées sur mon canapé, je contraignais mon esprit à Tunique idée d'un amoureux entretien; et mon esprit s'échappait vers d'autres idées, et les ombres que j'évoquais ne se montraient que pour aussitôt disparaître, et je me retrou-
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yais seul, épouvantablement seul, anéanti sous mon misérable effort à étreindre des nuées.
Et ce n'est pas seulement mes rêves que mon infidèle Amie a emportés avec elle. Elle a emporté mon cœur tout entier; par sa faute, j'ai fini d'aimer. Ni à mes rêves, ni aux choses de la vie réelle je n'ai plus la force de croire. Et que je me renferme dans ma pensée ou que je me mêle à la société des hommes, j'ai toujours l'impression comme d'un songe lointain et confus, où les formes des objets s'altèrent, s'effacent, dès que je veux les atteindre. Comment admettre la réalité de ces vaines ombres, quand l'imagQ de mon idéale Amie est encore en moi si réelle? Comment prendre plaisir au spectacle de ces ombres imparfaites, quand toute mon âme est pleine encore du souvenir de tant de perfection ?
Lorsque j'ai retrouvé au Moulin-Rouge ma
petite Marie, l'hiver passé, elle n'était plus rien qu'une fille, et c'est ce qui m'a empêché de mettre ma vie à ses pieds. Mais avec tout le chagrin que je vous ai dit, il y a eu des heures où je me suis réjoui du changement fatal que je découvrais en elle. Si elle était restée la Marie d'autrefois, certes je ne l'aurais pas traitée de la même façon qu'autrefois. Occupé seulement de la servir et de lui rendre hommage, je n'aurais pas exigé son amour en échange de mes soins. Tout orgueil s'est effacé de mon âme, peu à peu, et avec l'orgueil s'en sont allées la haine, la jalousie, la cruauté, qui ne me venaient que de lui. Si ^Marie était restée la surnaturelle princesse d'autrefois, je n'aurais plus exigé son amour; mais je me serais cru obligé à lui offrir le mien, et je n'aurais pu le lui oflTrir, car j'avais perdu le pouvoir d'aimer.
Imaginez un musicien qui, ayant négligé toute sa vie d'entendre Parsifal^ éprouverait
enfin Timpérieux besoin de l'entendre, et qui s'apercevrait alors qu'il est sourd, et que toute musique désormais a cessé pour lui. Monsieur, je suis pareil à ce musicien ! Toute ma vie j'ai désiré Dieu sait quelles chimères, la gloire, l'intelligence, la domination. J'ai désiré d'être aimé, ce qui était bien la chimère la plus chimérique. Aujourd'hui je ne désire plus que d'aimer. J'ai renoncé aux joies de l'action, aux joies de la pensée; dans le sommeil de mes sens et de mon cerveau j'ai senti s'éveiller mon cœur. Et je ne trouve personne que je puisse aimer.
Dans une accueillante maison de Provence où j'ai demeuré ce printemps, j'ai rencontré trois jeunes filles, trois sœurs, qui du premier coup d'œil me sont apparues l'incarnation vivante de mon idéal féminin. Toutes troi^ étaient blondes, élégantes, gracieuses, avec ce bon sourire ingénu qui a fini par devenir pour moi l'unique beauté vraiment belle. Je
les savais pauvres, je savais que toutes trois dédaignaient les plaisirs du monde, et que leurs âmes étaient de celles que la vie ne saurait flétrir. L'aînée avait vingt ans, la plus jeune seize ; elles étaient sérieuses comme des femmes et rieuses comme des en-
. fants. Leur vue me donna l'impression d'un asile discret et sûr où m'attendait le repos. Huit jours il me sembla que mon malheureux cœur s'était rouverte l'amour. Je courais, je riais avec ces délicieuses jeunes filles : elles chantaient et je les accompagnais; elles vivaient et je les regardais vivre ; je prenais ma part du matin d'avril qu'elles étaient. La
,nuit je rêvais d'elle; le jour, je m'ingéniais à les divertir, et toutes mes pensées n'étaient que pour elles. Quelles fleurs n'avons-nous pas cueillies, les anémones des champs, les violettes des bois, les étoiles des cieux I
Mais un soir l'idée me vint de me choisir une femme parmi ces trois jeunes filles ; et ce fut
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comme si de nouveau je m'étais éveillé, après un rêve trop charmant. Car je m'aperçus que ces jeunes filles m'avaient séduit parce qu'elles étaient trois, et si différentes l'une de l'autre, et pourtant si pareilles 1 J'avais aimé le groupe de leurs trois figures, la douce harmonie de leurs trois sourires. Je les examinai séparément, avec un désir passionné de découvrir la plus aimable, et chacune, à tour de rôle, me parut seulement la plus déplaisante. Je vis que chacune était pauvre d'âme plus encore que d'argent; une gentille poupée qui m'ennuierait, et s'ennuierait de moi après un an de mariage. Et les deux autres, à tour de rôle, je les voyais si préférables! Non, je ne pouvais songer à choisir l'une d'elles ! C'était elles trois que j'aimais, le gracieux mélange de leurs trois chansons ; ou plutôt à elles trois elles n'étaient qu'une seule chanson. Séparées, elles n'avaient plus rien pour me plaire. L'aînée faisait voir trop
de goût pour Tordre et la régularité, mon indolence l'eût fâchée ; une autre parlait trop vite; la troisième n'avait que seize ans, et quelque chose dans ses yeux disait un cœur trop mobile. Et je me suis enfui, craignant que l'habitude de les examiner l'une sans l'autre ne finit même par m'empêcher de les aimer toutes ensembles , et de garder au moins l'odorant souvenir du matin d'avril qu'elles étaient.
Et je revins à Paris, et je continuai à chercher l'impossible jeune femme que je pourrais aimer. Je Tai trouvée, cette jeune femme, grande, pâle, grave et souriante, telle tout à fait que je la rêvais. Hélas ! il eût mieux valu que je ne la vi^se jamais I Car c'était la femme d'un de mes amis : depuis huit jours à peine elle était mariée lorsque je l'ai connue. Il me sembla que, sans me connaître, elle aurait dû m'attendre, comme moi-même depuis tant d'années je l'avais attendue. Et je fus navré
de voir un autre homme occuper ce cœur généreux et doux, où j'aurais été si à Taise ! Son mari était jeune, beau, ardent à la vie. Il était mon ami, et sa femme n'était rien qu'une étrangère pour moi. Pourquoi donc n'ai-je point cessé, depuis lors, de m'écarter de lui, et peut-être de lui garder un peu de rancune, sous mon amitié? C'est sans doute que je lui reproche de ne point savoir apprécier, autant que je l'aurais fait à sa place, la surnaturelle beauté de cette âme qui s'est offerte à lui. Mais n'est-ce pas aussi que je l'accuse en secret d'avoir accepté un hommage qui n'aurait dû revenir qu'à moi? Et suis-je donc condaihné à ne désirer que le bien des autres, un bien que mille scrupules, par ailleurs, me défendront toujours d'approcher? Et si j'avais rencontré cette adorable jeune femme plus tôt, et s'il m'avait été permis de l'aimer, me serait-elle apparue déjà telle que maintenant je la vois, aurais-je comme maintenant découvert en
elle le miraculeux assemblage des seules grâces qui me plaisent? Vous m'avez demandé ce que c'était que l'amour : qu'est-ce que l'amour, en vérité? Nous nous agitons à travers la vie sans rien savoir des autres ni de nous-mêmes; notre pensée nous trompe, nos cœurs sont pleins de ténèbres; et nous n'avons de force que pour souffrir ou pour faire souffrir.
J'ai rencontré à quelques jours d'intervalle deux jeunes femmes dont le sourire m'a séduit. Le sourire de Tune était dans ses yeux, ses bons yeux bleus naïfs et tendres, qui semblaient promettre une reconnaissance infinie à qui voudrait les aimer. L'autre était blonde avec des yeux noirs, et je lisais sur ses lèvres un étrange sourire provocant et dédaigneux, comme si la mauvaise créature m'eût à la fois demandé mon amour et refusé le sien. Et j'ai essayé d'aimer ensemble ces deux jeunes femmes. Pour vaincre la froideur de
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Tune, je m'abaissais à mille feintes Je lui prodiguais les témoignages d'un désir passionné, je me forçais à éprouver ce désir; et mon effort, plus encore que Tinsuccès de mes démarches, m'accablait de tristesse. Et puis j'allais me consolerauprès de celle qui,doucement souriante, dès le premier instant m'avait abandonné son cœur : mais au lieu qu'elle me consolât, c'était moi qui, en dépit de moi-même, m'acharnais à la désoler. Je lui racontais les cruelles moqueries de mon autre maîtresse, j'étalais devant elle mon âme toute saignante. Je la prenais dans mes bras, et nous pleurions ensemble : mais je sentais qu'elle pleurait de ce que mes larmes ne fussent point pour elle ; et l'aveu que je lui faisais de mes remords achevait de la désoler.
Elle finit par se lasser d'une compassion si pénible : et vers le même temps sa rivale finit par se lasser de sa cruauté. Je pus enfiç, d'un baiser de mes lèvres, effacer sur ses
lèvres ce méchant sourire qui m'avait tant raillé ; je pus ouvrir ce cœur mystérieux que je m'étais cru à jamais fermé. Je l'ouvris ; et je reconnus aussitôt que c'était un cœur médiocre et banal, où rien ne se trouvait de ce qui pouvait me toucher. Pour la première fois, je m'avisai de la niaiserie de ma mattresse, de son mauvais goût, de la lourdeur de ses hanches et de la vulgarité de ses mains. Et je découvris que celle qui m'avait coûté tant de larmes m'avait, au fond, toujours été moins chère que l'aimable et douce rivale que je lui avais sacrifiée. J'avais désiré son amour, je m'étais torturé de ne pouvoir point l'obtenir, mais je n'avais aimé en elle que son refus de m'aimer, et la source d'angoisses qu'elle était pour moi.
Vous m'avez demandé, Monsieur, ce que c'était que l'amour : ce que c'est, jamais je ne l'ai su, et vous voyez, par le récit de mes aventures, qu'il n'y a guère de chance
maintenant que je le sache jamais. Mais peutêtre vous ai-je fait voir aussi combien mortellement je souffrais de cette impossibilité de connaître Tamour, Oui, c'est une souffrance que je porte en souriant, mais jour et nuit elle m'est présente, et un ulcère qui me rongerait la peau ne me ferait pas souffrir davantage. Car avec tout cela je. n'aime que Tamour, je n'ai de goût, je n'ai de pensée que pour lui. Les autres hommes s'acharnent à la poursuite d'une idée, ou bien se divertissent dans les plaisirs des sens ; mais moi, les idées m'ennuient, et les plaisirs des sens me fatiguent sans me divertir. L'art lui-même, par l'exaltation qu'il me donne, ne fait qu'aviver mon désir d'amour. Je veux aimer, j'ai besoin d'aimer! Et quand une femme m'offre son cœur, je ladédaigne,m'apercevant aussitôt que c'est un autre cœur qu'il m'aurait fallu 1 Et je suis seul, affreusement seul, et tous les jours je sens le vide s'étendre autoui* de moi !
Qu'ai-je donc fait pour mériter ce châtiment? Malgré les mille ruses et folies dont je me suis accusé devant vous, je ne crois pas être pire que le reste des hommes : peut-être même suis-je meilleur que la plupart, j'ai en tout cas des intentions plus généreuses, un plus constant désir de bien faire. Et ce que je demande à la vie n'est point si exagéré que je ne puisse prétendre à l'obtenir. Je ne demande à la vie ni la fortune ni la gloire, ni de ces difficiles et précieuses conquêtes qui excitent l'ambition des âmes romanesques. Je voudrais seulement trouver une femme qui me permît de l'aimer! C'est cela déjà, me semblet-il, c'est cela que je désirais aux temps lointains de mon enfance, lorsque j'importunais Mademoiselle Irène de mes sanglots et de mes baisers. Je la suppliais de faire que mon cœur se mît d'accord avec le sien, pour qu'ensuite nous n'ayons plus qu'à goûter l'immortelle délice de cette entente àjamais fixée. Mais
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ni Mademoiselle Irène ni personne n'ont daigné réaliser ce miracle. Je suis resté seul à travers la vie, déchu du rêve et séparé de la réalité, gardant toujours au fond de moimême ce funeste besoin d'amour^ dont je n'ai su user que pour souffrir et pour faire souffrir. Qu'ai-je fait pour mériter un tel châtiment?
Et qu'est-ce que l'amour ? Et quelle infirmité secrète porté-je dans mon cœur qui l'empêche de connaître l'unique bien dont il soit curieux?
Le lecteur aura dû s'apercevoir que ce dernier récit de Valbert avait duré davantage que les précédents. Mais c'est de quoi Valbert ni moi-même ne nous apercevions : le malheureux était tout à son chagrin, et j'étais tout au chagrin de ne pouvoir lui rien dire pour le consoler. Quand la foule survenue nous avait chassés du restaurant, lentement QQUS avions gravi le petit chemin planté d'arbres qui, par-delà le théâtre, conduit à la Tour de Vietoire. C'était là que, dix jours auparavant, la rencontre imprévue de Valbert avait éteint mon cigare. J'avais espéré qu'en échange il me renseignerait sur l'amour, et voici maintenant que c'était à moi de le ren-
seigner I Tremblant d'émotion et de fatigue, il s'était arrêté au milieu du chemin. Et peutêtre y serions-nous encore, à nous lamenter en silence, si Tappel lointain des trompettes du théâtre ne nous avait fait souvenir de Parsifal^ qu'on allait jouer ce soir-là pour la dernière fois. Alors seulement nous découvrîmes que notre entretien avait trop duré, car le soleil s'était couché, et déjà quelques étoiles s'allumaient au ciel. Les deux premiers actes de Parsifal s'étaient joués sans nous : à peine nous pouvions espérer d'arriver pour le troisième.
Nous courûmes à toutes jambes; et je crois bien que si nous avions manqué encore le troisième acte de Parsifal^ j'en aurais gardé contre Valbert une rancune assez forte pour effacer en moi le souvenir de ses tristes récits. Mais nous arrivâmes à temps, et lorsque nous nous quittâmes, sur le seuil du théâtre, j'avais retrouvé toute ma compassion.
— Adieu donc, dis-je à Valbert, adieu, mon pauvre ami !
Déjà Ton avait fait la nuit dans le théâtre, lorsque j'y entrai. Je m'efforçai d'oublier Valbert et le reste des choses pour recueillir une fois de plus la bienfaisante délice de cette musique surnaturelle, dont les premiers accords doucement s'exhalaient des profondeurs de l'orchestre. Mais ces premiers accords m'arrivaient comme l'écho d'une plainte ; et malgré moi j'eus l'impression d'entendre encore les plaintives paroles de Valbert.
« Pourquoi donc ne parvient-il pas à connaître l'amour, me disais-je, ce malheureux î » Et à mesuré que s'emmêlaient dans l'orchestre les thèmes si poignants de Parsifal, je voyais surgir devant moi les douloureux épisodes des récits de mon ami ; je les voyais, mais sous une lumière plus sereine et plus calmé, comme si 1 espérance de la Pâque prochaine eût un peu tempéré la mortelle angoisse du Vendredi
Saint. N'était-ce pas un reflet de cette espérence bénie qui adoucissait la plainte du vieux Gurnemanz, la plainte de Kundry ? « Quel est donc le remède à la soufîrance de Valbert ? » me demandais-je ; et la consolante musique me répondait : « Tu le sauras bientôt! »
Et voici que toute plainte se tut : un flot divin de caresses inonda la terre et les cieux. Tous les cœurs autour de moi s'apaisaient, pâmés d'un tendre bonheur. L'adorable jeune homme était venu; il avait reconquis, il ramenait à Montsalvat la lance sacrée. Debout dans sa longue robe blanche, tranquille et doux, sa seule venue avait suffi pour transfigurer la nature. C'était lui que célébraient maintenant, avec mille chansons si naïves, les oiseaux, les arbres, les fleurs, et ces voix mystérieuses qui s'éveillaient dans nos âmes.
Toutes choses l'aimaient : et lui, d'un amour harmonieux et puissant, il aimait toutes
choses. Il avait traversé le monde, il avait subi la faim et la soif et les dangers de mort -pour ramener à Montsalvat cette lance divine, qui devait guérir Amfortas et tirer de leur peine les chevaliers du Graal. Cette lance qu'il avait reconquise, c'était le symbole du bonheur, d'un immuable bonheur enfin retrouvé dans Tamour. Et en lui et autour de lui s'épanouissait l'amoureuse joie. Par quel miracle avait-il donc découvert le secret du véritable amour ? Je me demandais cela, tandis que frémissaient tous mes sens, baignés par le grand flot de caresses de VEnchantement du Vendredi Saint. Et c'est encore la consolante musique qui me répondit. Car de nouveau l'orchestre me chanta cette phrase d'une expression si profonde et si claire, la phrase sublime qui sanctifie, comme d'une auréole céleste, le dernier drame de Wagner:
« Durch Mitleid Wissend^ der reine Thor ! »
le niais j Vimhécile^ mais qui a le cœur pur et
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qtU trouve toute science dans la compassion.
Oui, je savais maintenant par quelle grâce s'acquiert le seul vrai bonheur dans Tamour.
Il n'est donné qu'à ceux qui dédaignent de penser et qui renoncent à eux-mêmes, pour trouver toute science dans la compassion I
Et je comprenais du même coup la raison qui avait toujours empêché Valbert de pouvoir me renseigner sur Tamour.