DÉJÀ DANS DES AMOURS ILLICITES
Vous êtes là à me dire que
vous Taimez! Au fond, qu'en
savez-vous ?
BoimAiRE.
{Les vrais enfants, acte II, se. III.)
Voici quelle fut la troisième aventure que me raconta Valbert :
— En 1879, me dit-il, j'étais élève de rhétorique au collège de Châtellerault : élève interne, ai-je besoin de vous le dire? J'avais seize ans, et ma figure commençait d'être ce que vous la voyez. J'avais grandi démesurément ; ma moustache poussait et manifestait déjà, comme le nez du père Aubry, un fort penchant vers la tombe; mais tout de^ même, sans devenir beau, je cessai un peu d'avoir
Tair gêné et provisoire que j^avais si longtemps gardé à Paris. Peut-être même y avait-il dans mon aspect d'alors quelque chose de piquant : car j'imagine qu^on y pouvait lire le reflet d'un étrange phénomène psychologique qui se produisait en moi.
Comment ce phénomène s'est produit, et pourquoi il a choisi pour se produire ce moment et cet endroit, je ne saurais vous l'expliquer. Toujours est-il que de la créature médiocre et insignifiante que j'avais été se dégageait, par degrés, un personnage tout autre. Non seulement les choses qui naguère m'avaient échappé me devenaient accessibles, à l'arithmétique près où je suis resté tout le temps étranger: mais encore j'acquérais une faculté de pénétration, une finesse de raisonnement, une habileté d'expression qui me remplissaient de stupeur, et qui d'ailleurs n'ont point tardé à s'en aller de moi comme elles m'étaient venues. Je puis le dire sans
trop de vanité : j'ai été, pendant ces deux ans passés à Châtellerault, le garçon le plus intelligent que possédât cette paisible petite ville. Je me sentais toujours incapable de prendre plaisir au travail : c'est un défaut dont je n'ai pu en aucun temps me débarrasser; je continuais à ne pas faire de devoirs, à ne pas apprendre de leçons, à rêver ^l'autre chose. Mais ma rêverie s'était clarifiée ; elle avait pris désormais un corps et une direction. Je lisais énormément : je me passionnais pour les œuvres d'art; sans encore y rien entendre de bien positif; je sondais les abîmes de la métaphysique. Dans les compositions j'étais souvent le premier, et cela seul aurait suffi à me valoir un bien-être matériel tout différent de mes misères de Paris. Les professeurs s'intéressaient à moi, les maîtres d'études me traitaient avec mille égards, les élèves ne songeaient plus à me battre. Et ma qualité de Parisien achevait
de me conquérir le respect de ces inintelligences locales.
Tous les quinze jours il y avait sortie. Les élèves avaient le droit, ces jours-là, d'aller passer Taprès-midi chez des personnes de la ville recommandées par leurs familles et connues du principal. Moi seul, la première année, je ne sortis jamais, faute d'avoir à Chàtellerault ce qu'on appelait un correspondant. En 1879, au contraire, j'eus la joie de découvrir une famille qui consentit à me rece- ^ voir les jours de sortie.
C'était un médecin, M. Derville, et sa femme ; ils étaient un peu amis d'une amie de ma mère. Ils demeuraient au rez-de-chaussée d'une vieille maison, sur cette grande esplanade qui est l'orgueil de Châtellerault et qu'on nomme le Plan. Mon correspondant était un excellent homme d'une trentaine d'années, fort en peine de gagner sa vie. Sa femme, une Toulousaine plus jeune que lui de
cinq ans, venait de perdre un enfant et se trouvait enceinte de nouveau quand je la vis pour la première fois.
A dire vrai, ces sorties du dimanche n'étaient pas pour moi une distraction bien vive. Je les attendais avec impatience et comptais beaucoup sur elles; mais, lorsqu'elles arrivaient, je ne savais comment en user. Je sortais à une heure ; et jusqu'à six heure» je flânais dans des cafés, où je lisais la Revue des Deuar Mondes^ les journaux de Paris, les journaux de l'endroit. Ou bien je m'en allais errer aux bords de la Vienne, tout occupé à la lecture de quelque livre que j'avais pris en cachette dans la bibliothèque du médecin. A six heures, je rentrais chez les Derville; nous dînions, et puis l'on me ramenait au collège.
Ces sorties avaient même pour moi un côté très déplaisant: c'était leur lendemain, et la conversation entre élèves où il me fallait prendre part. Mes camarades étaient, en gêné-
rai, plus jeunes que moi, mais ils étaient solides, sanguins, et depuis longtemps ils avaient appris tous les secrets de l'amour. Leur plus grande joie était, le dimanche, de fréquenter certains lieux de plaisir ; et, le lendemain, de se raconter les prouesses qu'ils y avaient accomplies. Et tout en leur tenant tête avec mon autorité à^homme qui avait connu mieux que ça à Paris^ je me désolais intérieurement de ne pas connaître cet amour dont j'affectais d'être blasé. J'avais, pour m'en écarter, un vague dégoût, ou plutôt comme une certitude instinctive que le plaisir obtenu ne m'indemniserait pas de la fatigue dépensée.
Mais, surtout, j'étais empêché par une honte affreuse : il y avait dans les arts de l'amour tout un côté pratique dontj 'ignorais les détails ; et je tremblais à l'idée qu'on pourrait découvrir mon inexpérience sous mes vantardises.
Un lundi de novembre, mes camarades témoignaient un contentement d'eux-mêmes
tout à fait agaçant. Ils avaient passé Taprèsmidi de la veille en compagnie de quelques jeunes ouvrières, et ils ne tarissaient pas sur l'agrément qu'ils en avaient rapporté. C'est alors que le désir me vint de me montrer décidément leur égal. Je dis à l'un, puis à l'autre, que j'étais amoureux de ma correspondante.
Je dis cela au hasard d'une inspiration et sans y trop songer. Mais ma déclaration me valut trois jours de parfait bonheur. Je comprenais qu'en effet j'avais là une occasion de m'élever à mes propres yeux. Seulement un peu de prudence, et je m'assurerais une conquête d'un prix infini ! Je passai mes heures à me voir en pensée seul avec M""® Derville dans le jardin de sa maison^ et lui baisant la main, tandis que je l'éblouissais de l'éclat de mon esprit. Mais le malheur était que, dans ces imaginations, une autre femme prenait la place de la véritable M""® Derville. Je voyais devant moi une figure aperçue jadis à
Paris, ou bien encore toute fictive. Quand je voulais fixer ma pensée sur M"* Derville, mon rêve s'arrêtait, et je me sentais vaincu.
Et comme la prochaine sortie était encore loin, je cessai d'y songer. Tout au plus me disais-je par moments que ce jour-là allait inaugurer dans ma vie une époque nouvelle, décisive.
Arriva la sortie. Je trouvai M"* Derville dans sa cuisine, vêtue d'un méchant peignoir bleu et les cheveux en désordre. A peine si je l'avais vue jusque-là. Je la considérai soigneusement. Elle était blonde avec des yeux noirs, petite ; et sa taille commençait à être déformée par cette grossesse qu'elle ne cherchait pas à cacher. Je la jugeai si laide que je ne fis pas un effort pour me rapprocher de son cœur. Elle me demanda des nouvelles du
collège : c'était, avec le temps de la veille et du lendemain, sa santé, et certaines questions de cuisine, notre seul sujet de conversation.
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Le lendemain, je dis à mes camarades que j'avais passé la sortie en tête-à-tête avec ma bien-aimée; mais je dis cela sans y attacher d'importance, et mon âme eut une dizaine de jours tout à fait paisibles. A mesure qu'approchait la sortie suivante, pourtant, l'image de M"** Derville s'effaçait de mon esprit, et avec elle l'idée de sa laideur. Et je recommençais à me voir en pensée, me promenant dans le vaste jardin avec une femme qui était elle sans toutefois être elle.
Cette série d'alternativçs dura jusqu'aux vacances de la nouvelle année. Mes parents se trouvaient alors si embarrassés qu'ils ne purent m'envoyer l'argent d'un voyage à Paris. Pendant cinq jours, je sortais du collège tous les matins. vers neuf heures, et jusqu'à neuf heures du soir je restais confié aux soins de mon correspondant. •
Comme le temps était pluvieux et froid, j'employai ces journées à lire dans un coin, à
taper sur le piano, ou bien, quand le médecin sortait, à causer avec sa femme, qui m'înterrogeait sur Paris et l'Exposition. C'est dans ces longues heures d'indifférente causerie que j'aperçus certaines particularités assez surprenantes. Je découvris, par. exemple, que les yeux de M"' Derville, au lieu d'être simplement noirs, étaient encore très profonds, pleins d'un feu sensuel qui attisait les miens. Je découvris aussi qu'elle avait une peau si fraîche et si blanche que c'était une fête de la regarder. Et parfois, lorsqu'elle consentait à sourire de mes anecdotes, c'était comme si les deux petites rangées de ses petites dents eussent mordu mon cœur. A part cela, une excellente femme, très douce, indulgente à toutes mes folies, ni coquette ni* prude. Je négligeai, les derniers jours, d'aller lire les journaux au café, et dès qu'elle était seule au coin du feu, je courais la rejoindre.
Le dimanche d'après nous eûmes sortie de
nouveau, et deux heures passées avec M"* Derville suffirent à me remettre sous le charme. Cette fois, tous ses mouvements me donnaient un léger frisson nerveux; je ne détachais pas mes yeux de sa figure; je jugeais son mari heureuxdeiaposséder, et je me sentais rempli d'affection pour lui.
Et quand je rentrai au collège, le soir, je découvris que j'étais amoureux. Je le découvris mieux encore le lendemain, lorsque mes camarades m'interrogèrent sur l'emploi de ma sortie : car, au lieu de jne vanter à mon ordinaire, je rougis, et ne pus rien dire. Oui, cette fois c'était bien la vraie M"* Derville qui s'asseyait à côté de moi dans le grand jardin, qui marchait le long de la haie, doucement appuyée à mon bras ! Je ne cessais point de penser à elle. Par instants, j'imaginais que son mari était mort, et que nous le pleurions ensemble. D'autres fois, je me voyais si bien accueilli, et j'apercevais tant de flamme dans ses yeux,
que sans aucun apprentissage tous les secrets de l'amour m'étaient révélés, et que les plus étonnantes délices nous baignaient Tun et l'autre.
Ces rêveries étaient coupées de cruels retours au sentiment de la réalité ; niais elles ne tardaient pas à me rejoindre, au coin d'un discours latin ou d'un roman que je lisais. Comme tous ceux qui ont la certitude d'être aimés, j'étais bon, sensible, ouvert à toutes les pitiés. Je soupçonnais mon professeur d'être amoureux: je le plaignis d'être trompé. Et j'employai toute la soirée qui précéda la sortie à préparer pour le lendemain mille artifices de séduction. Je résolus d'interroger M"® Derville sur son enfance; je profiterais de son attendrissement pour lui raconter la mienne ; nous nous aimerions en souvenir d'un passé commun.
Je n'ai pas besoin de vous dire que ces subtiles combinaisons se trouvèrent, le lendemain,
impraticables, et n'eurent d'autre effet que de me rendre gauche, emprunté, tout pénétré du néant de mes espérances. J'eus cependant ce jour-là une aventure que je ne puis me rappeler sans un petit frémissement mêlé de honte et de plaisir. Ahl ce fut vraiment une des journées les plus effectives de ma vie !
Empêché lui-même par des visites, mon correspondant me demanda de conduire sa femme à Cenon, petit village sur la Vienne, où l'on allait en bateau, et où il y avait un jardin à tonnelles avec toute sorte d'amusements forains. En un moment M"*' Derville fut prête à sortir; elle me permit de porter son ombrelle et un gros fichu dont elle voulait se couvrir les épaules à la tombée du soir.
C'était un jour de février. Le temps était froid, mais clair, et un petit soleil tremblotant versait doucement sur les âmes son mélancolique sourire. Ma reconnaissance pour ce bon M. Derville, qui n'avait évidemment eu
d'autre intention que de m'être agréable, ma joie de tout l'univers d'amoiir et de confidences qui s'ouvrait devant moi, ma certitude d'événements décisifs qui ne manqueraient pas de m'arriver, autant d'idées qui se battaient fiévreusement en moi, tandis que je conduisais ma bien-aimée à travers les petites rues de la vieille ville vers le port où nous allions prendre le bateau. Je m'ingéniais à découvrir de quelle façon je pourrais montrer à ]^ine Derville le trésor de compassion que j'avais dans le cœur : oublieux de son état, qui la for-^ çait à marcher lentement, je courais, tout au désir de lui rendre quelque service extraordinaire, jusqu'à ce qu'enfin elle me pria d'aller moins vite, et même de la laisser s'asseoir, pour reprendre haleine un moment.
Sur le bateau, je ne cessai pas de la regarder d'un regard plein de fervente tendresse : la force d'amour que n'avaient pu dire mes paroles, je la mettrais dans l'expression de
mes yeux ! Je répondais à peine, comme par des soupirs, aux réflexions de ma compagne sur la beauté du délicat paysage qui nous entourait. Aujourd'hui, ces bords de la Vienne m'apparaissenten effet comme le plus élégant, le plus discret et le plus intime des lieux d'enchantement: je ne puis me les i^appeler sans avoir l'impression d'une douce et tran- .quille féerie, avec leurs petits arbres, les gentilles vagues de la rivière, les amples prairies d'alentour. Mais alors, je n'avais d'yeux que pour les misérables comédies de mon âme.
Et je fus heureux de débarquer à Cenon, d'installer M""® Derville dans une tonnelle du jardin, de lui offrir, sur les cinq francs empruntés la veille à un camarade, des crêpes dont elle me dit qu'elle avait envie. Elle se sentait tout égayée, elle riait, elle me traitait avec une familiarité charmante. Nous projetions des prénoms pour l'enfant qu'elle attendait ;
elle souhaitait un garçon, à cause de rembarras que Ton a, plus tard, pour marier les filles. Et moi je lui jurais que ce garçon serait mon élève, mon ami ; tous les ans, je viendrais le voir, de Paris, avec des cadeaux pour ses parents et pour lui.
Je partais de là pour lui raconter mes espoirs d'avenir, que je sentais tout à coup en moi se préciser, s'enfler, monter d'un élan certain aux, destinées les plus hautes. J'allais entrer à l'École normale, et puis je quitterais dédaigneusement l'Université pour écrire dans les journaux, pour faire représenter des opéras, des drames immortels. Les crêpes furent servies ; M""® Derville, qui les avait tant désirées, refusa d'en manger ; et je sus contenir la petite colère que j'en éprouvais. Je commençai à lui parler de Paris. N'est-ce pas qu'elle y viendrait, avec son mari, aux vacances de Pâques ? Je parlais et je voyais, avec une sorte d'extase, ses beaux yeux noirs
se fixer sur moi, toujours plus ardents. A un moment où je disais que mes camarades de Paris m'avaient rendu très malheureux, je m'aperçus qu'elle allait pleurer. Je me sentis aimé.
Elle, cependant, soudain m'interrompit, me saisit le bras. Elle m'avoua qu'elle se trouvait mal. Le bateau sifflait, prêt à repartir. Je l'y fis monter, et tout le long du chemin je la tins appuyée contre moi, sanglotante des douleurs qui la déchiraient. Je ne songeais plus à mes illusions si brusquement déçues. J'éprouvais un immense besoin de la servir, de la consoler, de mêler mon souvenir à celui de ses souffrances. Sans cesse, je lui demandais comment elle se sentait ; à mon tour je pleurais, mais avec aussitôt quelques plaisanteries pour montrer que j'étais un homme.
Je la ramenai chez elle, un peu remise de son accès. Moi-même j'étais tout tremblant.
Je comprenais qu'être garde-malade, c'était le seul rôle où je pusse prétendre auprès d'elle, et que cette fois je l'avais bien rempli.
Le soir, M°*® Derville fut pour moi d'une amitié douce et active. Elle me recommanda de soigner un rhume que j'avais trop laissé durer. Elle me fit ordonner par son mari une tisane, qu'elle tint à me préparer ellemême. Elle ne gardait plus de son voyage à Cenon qu'un souvenir lointain, comme imprégné de tendresse. Lorsque je la quittai, vers neuf heures, elle me dit qu'elle était bien fâchée de ne pouvoir m'accompagner jusqu'à la porte du collège.
Je passai la quinzaine qui suivit à contempler une photographie dérobée dans son album, une photographie où elle était de cinq ans plus jeune, en robe blanche, avec des fleurs dans les cheveux. Je méditai le plan d'une nouvelle, dont l'héroïne s'appellerait
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Marthe, du prénom qu'elle portait. Au surplus, j'étais fort tranquille ; et c'était même comme si, malgré la photographie, son souvenir se fût de nouveau embrumé, pour laisser la place à des figures imaginaires. Parfois seulement je me rappelais ses petits cris d'angoisse, sur le bateau. Je rougissais en songeant combien elle avait dû me trouver ridicule. Sans doute elle riait de inoi, avec son mari !
La veille delà sortie suivante, je reçus une lettre de mon correspondant, me disant que sa femme était très malade, sans d'ailleurs qu'il y eût de danger, et qu'il me priait de rester au collège, ce dimanche-là. Le lundi matin, un externe m'apprit que M""* Derville avait fait une fausse couche ; on avait dû appeler un second médecin pour la délivrer.
Je supportai cette nouvelle assez aisément, et je m'occupai de toute sorte de sujets étran-
gers à mon amour, jusqu'au jour de certain congé que nous eûmes, et où je sortis pour la moitié d'une semaine. Peut-être était-ce les vacances du Mardi Gras, ou encore la fête de notre principal.
Je trouvai M°*® Derville, ce jour-là, étendue sur un canapé, maigre, pâle, les épaules couvertes de son lourd fichu. A peine si elle me tendit la main, en m'apercevant : elle écarta mes questions, qui parurent lui déplaire, m'affirma qu'elle était guérie et se portait comme d'habitude. Des visites survinrent, qui m'empêchèrent toute l'après-midi de causer seul avec elle. Je la jugeai une sotte provinciale, impossible à aimer, décidément. Et je passai la soirée dans un café, à lire les journaux.
Le lendemain elle fut plus tendre. Elle ^me sourit ; je dus entendre ses doléances |sur les tracas et la fatigue que sa maladie avait valus à son mari. Elle restait étendue sur le
canapé ; et moi, assis auprès d'elle, je lui lisais un roman nouveau de M. Daudet. Ce jour-là encore, pourtant, je la quittai avec l'impression de l'avoir ennuyée et de m'être ennuyé.
Mais le soir, après que je fus rentré au col» lège, elle eut une crise d'évanouissement ; et je la trouvai si misérable, le lendemain matin, si pâle, si fiévreuse, que la passion afflua dans mon âme, d'un jet soudain et terrible, comme si durant des semaines un obstacle l'eût contenue, et qu'enfin elle l'eût franchi. Je vis ma bien-aimée belle éperdument, je compris qu'elle allait mourir, je compris qu'il me fallait mourir avec elle. Et je me jetai à genoux devant elle, et je saisis sa main toute glacée : « Est-ce que vous êtes très malade ? lui demandai-je. Pourquoi ne pas vous confier à moi ? Ne savez-vous pas comme mon cœur vous est tendrement dévoué ? » Et je pleurai, je pleurai sincère-
ment, avec tout au plus un orgueil de ces larmes qui me venaient si chaudes. Elle ne me dit rien. A un moment je lui baisai la main : je vis qu'elle pleurait aussi.
Je continuai à lui lire le roman de M. Daudet : mais sans cesse je m'arrêtais pour la regarder^ et elle ne s'arrêtait pas de me regarder avec un triste sourire.
Son mari revint. Le dîner fut silencieux et morne. Je sentais bien que moi seul aurais désormais le pouvoir d'arracher à la mort cette âme charmante, qui m'adorait.
Les jours suivants se passèrent pour moi en des méditations si singulières, Monsieur, que je n'ose pas vous les révéler. Car tantôt je me désespérais, songeante la fin prochaîne de mon bonheur, aux souffrances aussi qui tourmentaient l'agonie de mon amante ; et tantôt je me prenais à être impatient de sa mort. Vivante, je l'eusse oubliée, et Dieu sait même si elle se fût résignée à me livrer son
cœur 1 Morte, elle me laissait un souvenir radieux : elle vivait à jamais triomphante et belle dans, ma mémoire ! J'assistais en pensée à ses derniers moments. Je la voyais, s'enquérir de moi peut-être, ou bien au fond de son cœur me plaindre, pour cet immense chagrin qu'elle me causait. Ainsi je m'exaltais dans un orgueil fastueux ; et il s'y mêlait une angoisse, un désir de la revoir, de. mourir à ses pieds.
Un matin, le principal m'apprit que M'"* Derville était très malade et avait avec insistance demandé à me voir. Ma joie fut profonde :
j'étais aimé, j'étais aimé 1
C!estdans son lit que j'ai revu M*"® Derville, à ces dernières heures de notre amour d'hiver. Elle était encore plus maigre et plus pâle : elle sommeillait, lorsque j'entrai dans sa chambre ; un moment après elle ouvrit les yeux, elle me sourit, me fit signe de m'asseoir près d'elle. Elle s'informa des détails de
ma vie de collège. Est-ce que nous jouions aux barres, dans la cour ? Elle y jouait avec ses amies, à la pension : toujours c'était elle qui courait le plus vite. Ainsi elle me parlait, me traitant comme un enfant, avec ce triste sourire qu'elle insinuait dans mon cœur. Mais moi je la regardais, et si humblement, si pieusement, qu'elle se mit à pleurer. Elle me dit qu'elle allait mourir. N'est-ce pas qu'elle allait mourir, et que c'était tout à fait la fin ?
Je voulus la consoler, mais un besoin plus fort m'emporta. Je m'agenouillai tout contre son lit, j'arrosai de mes larmes sa pauvre main blanche et frêle. Je me rappelai une prière que m'avait apprise ma vieille nourrice, une prière en polonais qu'il était bon de dire dans les grands dangers. Et longtemps nous restâmes sans nous parler, souriant et pleurant.
jyime Derville me remit une médaille qu'elle portait à son cou. Je dus lui jurer que
je ne la quitterais jamais, ne la donnerais à personne. Elle me fit jurer, aussi, d'aimer toujours son mari, d'être pour lui comme un frère plus jeune. Elle me donna ses deux mains à baiser, et puis elle prit les miennes, elle les baisa à son tour. Voilà ce que lui dicta sa misérable faiblesse, comme si elle eût voulu se rattacher à plus d'êtres dans la vie, ou y laisser plus de regrets !
De nouvelles larmes furent suivies d'un nouveau sommeil. Réveillée, elle reprit l'espoir : moi aussi j'étais plein d'espérance, elle m'aimait trop pour mourir. Je me voyais, en pensée, me promenant avec elle dans le grand jardin, lui racontant ma vie, lui lisant les livres que j'écrirais pour lui plaire. Nous nous donnâmes rendez-vous pour le dimanche de l'autre semaine. Je détachai mes lèvres de ses petites mains, je les y collai de nouveau. Elle put comprendre, en me quittant, que j'allais encore pleurer.
98 YALBERT
Elle mourut le surlendemain , comme pour couper court à la série de mes évolutions sentimentales. Je passai le jour qui suivit sa mort dans un désespoir muet, avec la vision constante de Fablme où s'était engouffrée ma vie. Je pris une joie farouche à paraître insouciant et gai devant mes camarades. La nuit je pleurais dans mon lit, je récitais des prières, je me relevais pour aller boire à la fontaine du lavabo, je saisissais la médaille que Marthe m'avait donnée, et je la couvrais de baisers.
Et lorsque j'eus assisté à la messe d'enterrement, où mon âme fut remplie d'une piété mystique, je résolus de m'étourdir désormais par tous les moyens pour ne pas succomber à un chagrin si profond. Et grande fut ma colère contre moi-même, le lendemain, en découvrant que mon mal s'était adouci, que ma rêverie, contrainte à ce sujet funèbre, en dépit de moi s'échap-
pait vers des ambitions^ des projets d'avenir.
Pourtant c'était trop vrai, et je n'y pouvais rien! J'oubliais, j'oubliais, avec une rapidité terrible 1 Seule survivait en moi la partie égoïste et vaniteuse de ma folle passion : sorti de ma vantardise, mon amour y retournait tout entier. Un professeur m'ayant abordé dans la cour du collège, je lui avouai que j'avais été plongé, par la mort d'une femme adorée, dans une désolation éternelle. J'écrivis à mes parents que tout espoir de mariage m'était désormais impossible : je devais ma vie au souvenir d'une créature angélique, qui était morte en m'aimant.
Mon correspondant quitta Châtellerault vers le mois d'avril. Moi-môme je revins décidément à Paris à la fin de cette année. Je fus admis, sans grand éclat, à la première partie du baccalauréat ; et j'obtins de préparer la seconde au lycée Fontane, où je ne me
souviens pas qu'il me soit rien arrivé que de m'ennuyer.
Et voilà, Monsieur, me dit le chevalier en terminant son récit, voilà quelle a été mon unique rencontre avec l'adultère.
QUATRIÈME RÉCIT Qui serait a donner des doutes sur le bon
SENS du chevalier
Malheureux I Mais ta tête va enfler, si tu y fourres tant de livres 1
Dumontier. {Le Fin mot^ p. 16,)
Pour peu qu'il vous plaise, Monsieur, me dit Valbert la fois suivante, mon histoire va maintenant se passer à Douai, où j'étais étudiant en droit pendant l'hiver et le printemps de 1880. Mon père, enfin nommé professeur dans un lycée, me donnait une pension mensuelle de cent francs ; et puis, tout de suite en arrivant à Douai, j'eus moi-môme de nombreux élèves que je préparais au baccalauréat, si bien que je disposais tous les mois d'une moyenne de trois cents francs pour faire le garçon.
Aussi fis-je vraiment le garçon pendant cette belle année, c'est-à-dire que je ne fis rien du tout, sinon de fumer, de lire, de lire toujours, et d'alimenter sans relâche la haute opinion que je m'étais formée de moi-même.
Depuis mon départ de Russie je n'avais connu partout que la contrainte et la gêne : j'aspirais enfin voluptueusement la douce sensation d'être libre et d'avoir de l'argent. Je n'avais pu encore, toutefois, assouplir mon indolence native aux mille petits sacrifices que réclame une tenue correcte. Ma mise procédait par de fâcheux sursauts. Tantôt je me commandais un vêtement à la mode, je me faisais raser, et j'étonnais la population douaisienne par le raffinement de mes élégances; et tantôt mes vêtements, vite déchirés ou salis, recommençaient à me donner la mine d'un bohème fumeur de pipes dans les estaminets, sans compter une longue chevelure dépeignée, et la barbe la plus broussail-
leuse que vous puissiez concevoir. Mais j'imagine que vous avez vu plus d'un slave dans votre vie; et je ne veux pas m'expliquer davantage sur ce point, dont le souvenir m'est pénible. Rasé et propre, j'avais une figure assez banale, en somme point déplaisante ; mais il suffisait de m'avoir vu sale et hirsute pour garder de moi une impression pitoyable et, je le crains bien, décisive.
Et dès ce moment déjà rien au monde n'avait plus de véritable intérêt pour moi, sauf les femmes et l'amour. Encore me trouvais-je, sous ce rapport, dans les dispositions les plus singulières. Ma race, mon tempérament, l'afflux de tout mon être vers mon cerveau, tout cela ne me permettait pas d'être bien sensible aux plaisirs matériels de l'amour. Je continuais à ne point même vouloir connaître ces plaisirs, toujours esclave d'une niaise vanité : je m'obstinais dans mon ignorance par honte de la laisser voir. Mais à présent je m'y obsti-
nais sans impatience ni regret; j'éprouvais plutôt un dégoût à la pensée qu'un jour ou Tautre il me faudrait apprendre des détails si grossiers, et pratiquer un art où excellaient tant de brutes. Souvent je passais des heures en tête-à-tête aVec une fille, sans ressentir une seule fois le désir de lui avouer mon incompétence. Je préférais la tenir toute surprise de mon détachement, comme si de trop nombreuses expériences m'eussent à jamais blasé. Et ce n'était point faiblesse physique, mais vraiment j'étais blasé sur les plaisirs matériels de l'amour. J'en avais eu la notion trop tôt jadis, au collège, dans ma fièvre de tout connaître. Et ce que j'avais appris alors, je l'avais appris si vite, dans un tel désordre, que le dégoût m'en était venu en même temps que la notion. Je peux dire qu'à dix-huit ans, et sans avoir quasi jamais éprouvé de sensations agréables ou rares, il n'y avait plus une sensation possible dont je fusse curieux; je
n'aurais pas allongé la main pour cueillir le fruit le plus savoureux, ni dressé l'oreille pour entendre la plus douce voix.
Mais plus mon corps était au repos, voyezvous, plus mon cerveau s'affolait en tendres espoirs et en rêves amoureux* Les romans que j'avais lus étaient maintenant en train de me brûler le crâne. Et jour et nuit j'appelais mon amante, celle qui enfin descendrait du ciel pour se traîner à mes pieds, fascinée par la tragique grandeur de ma mélancolie. Je l'appelais, je l'attendais, par instants il me semblait la voir. Et c'était alors de lascives images, où devant celle qui s'humiliait devant moi je m'humiliais à mon tour, baisant avec des sanglots de passion ses belles mains immaculées, qui versaient l'oubli dans mon cœur. Et puis je me redressais, amèrement je révélais à celle qui m'aimait que je ne l'aimais pas, car j'avais lu Heine et les Fleurs du mal. Et puis je me prosternais de nou-
veau, avec un flot delannes, comme avait fait Julien Sorel, mais plus noblement. Et quant aux femmes que je rencontrais dans la vie réelle, elles me faisaient l'effet de ces notes en prose que déposent les pédants au bas d' une page de vers .
Il y avait à Douai un théâtre où Ton jouait, quatre fois par semaine, l'opéra, le drame, le vaudeville et l'opérette. Je n'y allais jamais, pendant les premiers temps de mon séjour, me persuadante moi-même que j'avais entendu à Paris toutes les pièces que l'on y donnait. Un soir, pourtant, je me laissai entraîner, et je vins m'asseoir au premier rang des fauteuils d'orchestre. On jouait un drame. Lequel? Je ne sais plus; mais je me rappelle que les premiers actes me causèrent un ennui profond.
Puis ce fut un tableau, vers le milieu de la pièce, où je vis une jeune femme vêtue de blanc avec un voile de mousseline blanche
sur la tête. Assise dans une chambre d'aspect lamentable, elle paraissait attendre quelqu'un; et en attendant elle se plaignait de son infortune; et elle avait pour s'en plaindre une petite voix élégante etpure,dontje fus remué. Je considérai de toutes mes forces cette infortunée jeune femme. Je découvris qu'elle était brune, assez grande, et si frêle et si noble, avec sa taille fine, ses longues mains gantées, son mince visage pâle cloué de deux yeux noirs, que j'eus l'idée d'une princesse véritable, montée sur cette scène à la seule fin de me voir et de m'aimer. Elle était plus attirante cent fois que tout ce que vous avez pu connaître ou. rêver. Tout en elle n'était que grâce légère, enchantement discret et subtil, comme des jeunes fées dans les contes; et par moment sa lèvre supérieure se retroussait en forme de sourire ; et sous l'éclair de ses dents blanches son gracieux visage s'illuminait d'une tiède lumière : et alor? tout
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n'était plus en elle que malice naïve, naïve et perverse, un soleil d'avril flottant sur de noirs abîmes.
Dès lors je ne vis plus qu'elle. Si bien qu'elle-même fut frappée, bientôt, de mon obstination à la regarder; et comme je me trouvais par hasard proprement vêtu ce soirlà, elle eut quelques sourires que je pus prendre pour moi. Elle se montra d'ailleurs fort peu dans le reste du drame. Elle était fille d'un grand seigneur, et on l'avait enfermée dans cette triste chambre pour des motifs qui ne l'en ont fait sortir qu'à l'avant-dernier tableau.
Sur l'affiche, elle s'appelait M"® Floriane.
Je m'en retournai chez moi, cette constatation faite; et tout le long du chemin et la nuit suivante et le jour suivant, à intervalles tantôt courts, tantôt plus éloignés, M™^ Floriane se présenta devant moi. souriante, toute blanche dans son vêtement blanc; et j'avais comme
l'impression d'un fruit très doux, très parfu- • mé, qui fondait dans mon cœur.
Je revis M"""* Floriane dans les rôles les plus divers ; car elle était seconde chanteuse d'opérette, ingénue de drame, et soubrette de vaudeville. Sa beauté continuait à me produire une jouissance étrange, toute sensuelle, toute esthétique plutôt, car aucun désir de possession ne venait s'y mêler. Il me semblait seulement que j'avais rêvé d'elle depuis que j'étais né; et je goûtais le bonheur de la trouver enfin réelle devant moi. Et bientôt je commençai à être impatient de sa vue. Les soirs où le théâtre était fermé, quelque chose d'essentiel me manquait, j'avais de la peine à vivre.
Cela dura plusieurs semaines. Je m'étais abonné à un fauteuil du premier rang. Je m'y installais dès le début de la représentation, avec un livre ou un journal que j'affectais de lire lorsque M"'*' Floriane n'était pas en scène;
peut-être avaîs-je confusément l'idée qu'elle me regardait de la coulisse. Et dès qu'elle paraissait je la regardais, me forçant à Toublî de toutes choses pour m'enivrer de sa vue.
Sa légère parole ajoutait au charme de ses yeux et de son sourire: douce, divine musique, je ne pouvais m'en rassasier. Je m'interrompais bien par instants dans mon extase, une envie soudaine me venait de me manifester à cette jeune femme par quelque grande action, qui conquerrait son cœur; mais c'était un rêve rapide, et je me reprenais à la contempler.
Un matin que je sortais du cours, mal vêtu et la barbe à moitié poussée, je croisai dans la rue une dame dont les traits me frappèrent, et je reconnus, après un moment de réflexion, que c'était l'actrice adorée. Je courus l'attendre au tournant de la rue, je la dévisageai soigneusement. Imaginez une petite dame plutôt vieille, couverte d'une rotonde
QUATRIÈME RÉCIT lii
noire élimée, avec une méchante toque noire sur la tête. C'était bien elle, en effet, mais combien peu la même qu'au théâtre ! Son visage était usé, creusé, maquillé; rien n'y restait de l'idéale beauté qu'elle revêtait pour paraître en scène. Je me sentis honteux, malheureux, devant une désillusion aussi imprévue: mais, je ne sais comment, j'y pris la résolution formelle d'aimer cette femme, de lui révéler mon cœur, de la vaincre. Peutêtre avais-je lu dans les livrés qu'un royal amour rendait la vie aux agonisants: à cellelà mon amour allait rendre la jeunesse, la beauté, le pouvoir d'aimer.
Je combinai des plans. Et d'abord je résolus de me rapprocher d'elle. Une chambre était à louer, au second étage, dans la maison où elle demeurait; je m'y installai aussitôt. Il me parut qu'elle ne résisterait pas à ce premier sacrifice. Le soir, j'allai la manger des yeux au théâtre; et à la sortie je restai
devant la porte de ma nouvelle maison jusqu'à ce qu'enfin je la vis revenir. J'étais prêt à lui faire un beau compliment sur son talent de comédienne : ou du moins il m'avait semblé toute la journée que j'y serais prêt, car maintenant je tremblais de frayeur. Elle rentra. Elle fut un peu surprise de voir un homme qui, sans même la saluer, entrait derrière elle, montait le même escalier. Mais je lasuivissans même la saluer, ayant compris soudain qu'il s'agissait de me montrer digne, peut-être bizarre, aussi. Et elle dut être plus surprise encore, elle dut être ennuyée et vexée, lorsque, ayant allumé une bougie sur le palier de son appartement, elle reconnut en moi l'étrange personnage qui mettait tant d'insistance à la dévisager au théâtre.
Je remontai chez moi, je me couchai, et toute la nuit je combinai des plans. Puisqu'elle, rentrait seule, le lendemain je l'attendrais
de nouveau; et cette fois j'aurais le courage d'engager la conversation. Mais le lendemain elle ne rentra plus seule : un jeune homme l'accompagnait, que souvent j'avais vu au théâtre, dans une loge d'avant-scène, occupé à lui sourire.
Ainsi s'écroula mon bonheur. Je n'avais pas songé un instant que M"* Floriane pût avoir un amant ; à présent j'en étais certain. Je les imaginais se moquant de ma passion muette. Je me jurai d'oublier cette créature sans cœur, de ne plus aller au théâtre.
Mais le soir de la représentation suivante le charme de la jeune femme me ressaisit tout entier.
Et de même que M"** Floriane avait pour moi une double figure, étant sur le théâtre jeune et belle, et étant à la ville une petite bourgeoise fanée et banale, de même j'eus àson égard désormais une double attitude : car, tout en essayant sans cesse de la rencontrer,
j'affectais de plus en plus une froide indifférence lorsque je la croisais dans la rue ; et sitôt qu'elle arrivait en scène, elle me voyait perdu d'extase, la pénétrant de mes yeux pleins d'amour.
Ingénieux et gracieux manège, n'est-ce pas? Longtemps, des semaines et des mois, je le pratiquai, avec la certitude qu'il ne pouvait manquer d'aboutir aux plus heureux résultats. Mais en vérité il n'aboutit à rien, de sorte que je finis par comprendre la nécessité d'agir. Soit donc, j'agirais !
J'écrivis à M""* Floriane. Je lui dis que j'étais compositeur, que je préparais une opérette avec un grand rôle pour elle ; je lui annonçai que je viendrais la voir, à ce sujet, le surlendemain vers deux heures.
J'eus des mots spirituels. Je signai de mon titre de chevalier. Et je cachetai l'enveloppe et je l'envoyai.
Un camarade à qui je montrai le brouillon
de ma lettre, le lendemain matin, me déclara que j'avais absolument le devoir d'aller à ce rendez-vous, que moi-même j'avais fixé. Je ne ressentais pourtant aucune envie d'y aller: M"*® Floriane était trop laide, et je savais trop qu'elle me méprisait. A quelle ridicule démarche m'avait encore poussé là ma folie d'agir!
Je m'embellis de mon mieux, atout hasard.
J'achetai des bottines vernies, une cravate avec une épingle d'argent. Puis, dûment réconforté par plusieurs tasses de café, je vins sonner à la porte de Tactrice. Une vieille sorcière, sans doute la bonne, m'ouvrit; elle me demanda ma carte, la porta dans une chambre où j'entendis des bruits de voix; et Dieu sait l'extravagant mélange de joie, d'angoisse, d'orgueil et de désespoir que j'éprouvai en ces quelques minutes d'attente sur le palier. Enfin la vieille reparut : elle me dit que sa maîtresse ne pouvait me recevoir ce jour-là.
Évidemment elle ne pouvait me recevoir, ni ce jour-là ni jamais ! Je me répétai cela en descendant Tescalier, sans me rendre compte bien au juste si j'en éprouvais du plaisir ou de l'angoisse. J'imagine que je me serais jeté volontiers à l'eau, pour peu que j'eusse trouvé une rivière sur mon chemin :
mais en même temps je songeais à l'épouvante qu'aurait été pour moi cette visite, si l'on m'avait reçu. Qu'aurais-je dit? Parmi tant d'attitudes possibles que j'avais préméditées, comment aurais-je eu la force de me décider à en choisir une ?
Et voilà que, deux jours plus tard, la vieille sorcière, m'accostant au passage, m'informa que M""* Floriane serait chez elle le lendemain, et que je pourrais^^venir. En quelles paroles vous peindrai-je l'immensité de ma joie, ma certitude triomphante d'être enfin compris et aimé ! Oh ! l^s bonnes heures que j'ai passées! Je m'intéressais à tout, je pro-
jetais des articles de journaux, des sonates, des discours de réception à l'Académie. Je donnai vingt francs à une enfant qui portait des roses dans un panier. Je ne dormis point de la nuit, combinant des plans, imaginant des entrées, des mots, d'expressifs silences. Et, dès que je fus levé, je recommençai à m'embellir, et je vécus dans un radieux enthousiasme jusqu'à midi, où une petite pluie me mouilla les pieds.
Je m'accordai encore le temps de fumer deux cigares ; après quoi j'irais. Installé au café tout contre un bon poêle, je réfléchis ; et il m'apparut peu à peu que mes illusions vaniteuses me déshonoraient. M"** Floriane, en vérité, s'inquiétait bien de me comprendre ! Je lui avais proposé un rôle dans une opérette, elle voulait s'informer de ce qui en était. Rien de plus. J'étais insensé de tant m'émouvoir, de préméditer tant d'entrées 1 J'irais, je lui développerais mon idée:
et ce qui viendrait ensuite, je le verrais à mesure.
Mais je m'aperçus alors que, parmi des projets si divers, j'avais malheureusement tout à fait oublié de me munir d'un projet d'opérette. Et maintenant, du diable si j'avais le loisir d'y songer ! Puisque M"® Floriane ne m'aimait pas, pourquoi l'aimerais-je? Et comment me présenter devant elle avec cette cravate que je venais de tacher ? Et si l'officier, son amant, était là, s'ils allaient tous les deux se regarder avec un sourire quand on leur annoncerait ma visite !
Toutes ces pensées s'agitaient en moi; mais la vérité est que, de moment en moment, je voyais s'effacer devant moi la M"* Floriane du théâtre pour céder la place à l'autre M"'*' Floriane, celle de la rue, la petite dame ratatinée, ridée, si tristement prosaïque. C'était celle-là que j'allais trouver, je le pressentais. Et à celle-là, que lui dirais-
je ? Et à supposer qu'elle me demandât de Taimer, de Tépouser, toute ma vie serait perdue !
Aussi décidai-je bientôt, pour en finir avec mes scrupules, que j'avais le devoir de ne pas me rendre ce jour-là chez M"' Floriane.
Il s'agissait de lui montrer que je ne tenais pas à elle. Un autre jour j'irais, avec une opérette tout achevée que je lui jouerais au piano. J'y mettrais des mélodies si lascives et si dolentes qu'elle se pencherait sur moi, transfigurée de bonheur sous le chaud parfum de mon amour. Et en attendant je m'en fus boire des chopes dans un estaminet du faubourg d'Esquerchin, avec un étudiant en philosophie qui m'énuméra indéfiniment les incomparables mérites de ses professeurs.
Comment je passai ensuite les jours et les nuits à me désoler d'avoir manqué ce rendez-vous, commentj'écrivis, déchirai, récrivis vingt projets de lettres sur les tons les plus
variés, comment je me crus autorisé à prendre devant le monde un air de morne désespoir :
ce sont des choses que je ne vous dirai pas, vous me reprocheriez d'être par trop monotone dans le récit de mes subtilités intérieures. Je ne puis pas non plus, pourtant, vous dire d'autres choses, car c'est la vérité même que je veux que vous sachiez. Au théâtre, j'avais des reproches dans mes yeux, souvent des larmes. En ville, je continuais de rencontrer sans cesse M"* Floriane et de passer près d'elle sans la regarder. Qu'espérais-je? Quelle chimère nouvelle m'étais-je mise dans la tête ? Je ne sais plus. Mais je me rappelle que je vivais dans une angoisse tragique, c'est-à-dire que tous les jours je trouvais Un quart d'heure ou deux pour me lamenter sur ma sottise, mon amour, l'amertume sans nom de ma destinée. J'avais laissé échapper une occasion miraculeuse : jamais plus je n'arriverais à la ressaisir !
Un soir il y eut bal masqué au théâtre, et j'y allai, aimant, comme Baudelaire, à retremper ma mélancolie dans la joie des foules.
A peine entré, j'aperçus M"* Floriane assise dans une loge, entourée d'un groupe d'officiers. Et voici qu'un moment après je la vis descendre dans le bal, seule, souriante. Elle venait vers moi. Qui, elle s'approcha du lieu où j'étais, elle resta assez longtemps debout, me frôlant de sa robe blanche, comme si elle m'attendait. Je tremblais, je la regardais à la dérobée, et jamais elle n'avait été d'une beauté plus magique. A mon tour, enfin, je m'approchai d'elle, je la regardai bien en face, elle me sourit, nous échangeâmes un salut.
Et puis un vertige me saisit, et je m'éloignai. Quand je revins, quelques minutes après, elle était remontée dans sa loge.
Le lendemain ou le surlendemain, elle quitta Douai, avec le reste de sa troupe. Je ne l'ai plus revue.
Croiriez-vous, Monsieur, que souvent je m'abîme l'esprit à méditer sur cette aventure? Elle m'est arrivée à une époque où d'étranges fleurs de démence s'épanouissaient dans mon cœur. Je n'éprouvais aucun besoin physique, je me trouvais riche et libre, au sortir d'années de prison ; j'étais plein de chimères, la vie m'apparaissait comme un rôle à jouer vis-à-vis de moi-même. Et puis les livres que j'avais lus avaient déposé en moi le germe de trop de rêves et de réflexions.
Ai-je aimé M"® Floriane, ai-je vraiment désiré l'approcher ? Il me semble que c'était des romans et des poèmes que j'aimais en elle. Mon seul désir réel était de l'étonner, de m'étonner moi-même. C'est du moins ce que je crois, à de certains moments. Mais à d'autres moments, je crois que je l'ai vraiment, passionnément aimée. Vous ne pouvez pas vous figurer combien elle était séduisante
et jolie, rextraordinaire jouissance que m'apportait sa vue. Elle avait un nez mince et droit, des yeux noirs pleins de malice, et cet adorable sourire qui la transfigurait.
Elle manqua à mes yeux, elle leur manque encore. Je ne puis entrer dans un théâtre sans avoir Tidée que je la découvrirai, parmi les figurantes, ou cachée sous un autre nom.
Et dès l'instant où j'ai cessé de la voir, elle a pris sa place dans mon souvenir, plus légère, plus séduisante, plus parfaite qu'elle n'avait pu être dans aucun de ses rôles. Quand je veux concevoir mon idéal de la beauté féminine, c'est elle qui m'apparaît. Elle ? oui, ou tout au moins le résumé de lectures et d'imaginations qu'a été pour moi sa vue sur le théâtre, pendant cette fièvre de mes dix-huit ans.
Où LE CHEVALIER VaLBERT ACHÈVE ENFIN