‹ Valbert:Chapitre 8 sur 27 · LES · texte numérisé non relu

LES

RÉCITS DU CHEVAUER VÂLBERT

Où LE CHEVALIER VaLBERT RÉVÈLE DE PRÉCOCES DISPOSITIONS POUR TOUTES SORTES DE VERTUS ET DE VICES.

Il n'y a plus d^nfants I Y en a-t-il seulement jamais eu?

Léon Mauoer.

{L'Éternel Problème, t. III, p. 9.)

Le lendemain du jour où je l'avais rencontré dans les curieuses circonstances que j'ai rapportées, le chevalier Valbert vint me faire visite chez moi. Par un désir naturel de lui être agréable, je m'étais mis à mon piano en l'entendant monter, de sorte qu'il me trouva très occupé à jouer sa valse avec les nuances marquées. Mais il ne parut ni surpris ni touché de mon attention. Il avait l'air pressé de commencer son récit, comme s'il l'eût préparé en chemin et craignît de l'oublier.

Pourtant la vue de ma chambre l'émut et nous passâmes un instant à en admirer les détails.

C'était une énorme chambre au premier étage, donnant sur les champs. En temps ordinaire elle était habitée par M"^ Angelina, la jeune fille de mon hôte; mais il était d'usage de m'y installer pendant le mois des fêtes wagnériennes. Les murs étaient tendus d'un papier vert pomme où un chasseur entouré d'une trompe, une dame à cheval coiffée d'un énorme chapeau de bergère, des chiens et un lapin, alternaient régulièrement avec des bouquets de roses bleues et d'églantiers mauves. Le plafond était peint à fresque : on y voyait une espèce de galette polychrome, ayant à ses deux côtés deux banderoles. Gott set gelobt ! Dieu soit loué ! disait l'une ; et l'autre répondait: Gott sei gelobt!

La décoration murale se composait, en temps ordinaire, de trois cartes photographiques représentant les divers états de la

bataille deKissingen, et de deux chromolitho- , graphies, Tune au-dessus du lit, l'autre en face de la fenêtre.

La chromolithographie qui surmontait lé lit était touchante, rien de plus. Un bel ange gardien, vêtu de rose et de bleu, avec ses ailes jaunes déployées, marchait dans un petit sentier, sous une façon de jet de lumière, tenant par la main une fillette en chemise à qui il semblait défendre affectueusement de mettre son doigt dans son nez.

Mais l'autre image, celle d'en face la fenêtre, oh ! celle-là était d'un art surnaturel, et Valbert ne se fatiguait pas de la contempler !

Sous un grand arbre dénudé, dans une campagne sauvage, une jeune châtelaine en robe bleue était assise, nonchalante et les yeux rêveurs. Au second plan, à peine perceptible, accourait un chevalier le chapeau à la main.

Il courait avec des élans prodigieux: peut-être même criait-il, pour forcer la belle songeuse

à se retourner vers lui. C'est elle que je voyais le matin, en m'éveillant ; et comme je la voyais toujours immobile avec la même expression mystérieuse, je faisais mille conjectures sur sa destinée. Au train dont il courait vers elle, le chevalier l'aurait vite atteinte, et je m'inquiétais pour elle. Ne la punirait-il pas de ne s'être point retournée à ses appels, soit qu'il fût un mari, et qu'il la condamnât à ne plus venir s'asseoir dans cette campagne désolée, soit que plutôt il fût un amant, et qu'alors il la contraignît à s'éprendre de lui, avec tous les tourments de cœur et d'esprit que vaut à une jeune femme si rêveuse un amour trop passionné? Un jour j'ai questionné à ce sujet M"® Angelina, mon hôtesse.

Son âme blonde et naïve fit de son mieux pour me rassurer. Elle m'affirma que le chevalier était le fiancé de la jeune dame, qu'il ne criait pas, mais courait pour la surprendre, et que, sitôt mariés, il allait la rendre tout à

fait heureuse. Je lui fis observer qu'il était bien petit: c'est, me répondit-elle, pour montrer qu'il est encore assez loin.

Lorsque j'arrivais, vers le quinze juillet, tous les deux ans, dans cette hospitalière maison, M^** Angelina et ses parents, me sachant un peu critique d'art, s'empressaient de suspendre aux murs, pour me charmer, de nouveaux objets. Au-dessus de mon canapé, notamment, le chevalier trouva un curieux portrait du roi Louis II, en chapeau tyrolien, le veston de chasse recouvert d'une foule de décorations, et les yeux levés au ciel, non sans un soupçon de strabisme. On lui avait donné pour pendant un porte-épingle en tapisserie qui était l'œuvre de M"® Angelina elle-même: une jeune fiUey était représentée, avec des perles dans les yeux, qui offrait un morceau de pain à un cygne, tandis qu'un autre cygne, dans l'attente de la même faveur, ou simplement par galanterie, faisait des grâces

2i VALBERT

de l'autre côté. Je montrai bien d'autres choses encore au chevalier Valbert : les petits carrés de tapis épars sur le plancher, une photographie de sous-officier bavarois enchâssée dans le dossier d'une chaise, une botte à musique qui ne savait jouer qu'un seul air.

Lorsque nous eûmes ainsi terminé l'inspection du curieux musée que ma chambre était, et lorsque le chevalier eut dûment essayé la sonorité de mon piano, nous nous installâmes sur le canapé. Nos cigares imprégnaient l'air d'une douce odeur de tabac. Et bientôt W^^ An-

gelina en personne vint nous faire ses amitiés. Elle nous apporta une théière, deux tasses démesurées, quelques prunes sur un gâteau et le journal de Bayreuth. Elle parut plaire à mon ami, qui longuement dévisagea sa pâle figure boursouflée où luisaient ses dents blanches.

— Et maintenant, dis-je, dès que nous fûmes seuls, racontez-moi ce que vous avez appris de l'amour.

— Mon premier amour, répondit Valbert, est déjà fort ancien. J'avais six ans lorsque je le ressentis. C'était en Russie, aux environs de Kief, où je suis né. Mon père y possédait un domaine, et j'étais élevé comme un petit seigneur. J'avais pour mon usage spécial un professeur de français, un vieil ivrogne avec qui je passais mon temps à construire des maisons en planches; et j'avais aussi une maîtresse de piano, qui m'apprenait surtout à mépriser mon professeur de français. Sans parler de ma nourrice, qui m'adorait. Elle me conduisait les soirs d'été au bord du Dnieper en me récitant des contes pleins de sorcières et de bons rois. Je n'en ai oublié aucun, et

je crois que vous gagneriez à ce que je vous les redise, au lieu de mes petites aventures sentimentales. Voulez-vous savoir, par exemple, comment le méchant vieillard a échoué à se débarrasser de sa belle-fille, parce qu'il y avait une tête de cheval qui se balançait sur la porte d'une hutte, tout au fond du bois?

— Vous préférez l'histoire de mon premier amour? poursuivit Valbert sans que je lui eusse rien dit. Sachez donc que j'étais à cette époque un aimable petit garçon. J'avais une tête ronde avec un nez pointu dont j'étais fier. Mes yeux brûlaient de malice. Et comme j'étais l'unique enfant de mes parents, comme je bredouillais le français et jouais des mazurkas sur tous les pianos, les familles du voisinage s'amusaient à me faire la cour.

Souvent mon père m'emmenait avec lui chez les propriétaires des villages environnants ; nous arrivions dans l'après-niidi ; mon père, en attendant le souper, allumait une longue

pipe et entamait une longue partie de whist ; et moi je restais à jouer avec les enfants, mais plus volontiers encore je m'installais sur les genoux d'une dame, à qui je posais, tout de suite, les plus embarrassantes questions.

De mon état d'esprit d'alors, je n'ai pas gardé le moindre souvenir. Les événements ont, depuis, modifié tellement les circonstances de ma vie, que cette première enfance a emporté avec elle la petite âme que j'y avais. Je me souviens seulement de ces détails extérieurs ; je me rappelle surtout les dimanches, et comment, notre village étant pourvu d'une église, c'est chez nous que se réunissait, ces jours-là, toute la noblesse de la région. Ah ! comme on me dorlotait ! On ne venait pas sans m'apporter un cadeau : c'était devenu un usage, et je m'entendais parfaitement à le faire respecter. A une vieille dame qui avait oublié de me rien offrir, je reprochai sans ombre de scrupule la blancheur exagérée de

Et je me rappelle que, à passer ainsi des heures et des heures dans ce contact féminin^ j'avais senti vraiment un souffle chaud me traverser les veines. Peut-être est-ce cela, Monsieur, Vamour^ ce mystérieux sentiment dont vous semblez si en peine? Ma chère aimée avait une odeur qui me grisait : quelque méchante eau de Cologne, sans doute, achetée à un juif de passage. Joignez-y qu'à l'exemple de la plupart de mes compatriotes j'étais ivre à l'état naturel, comme si un préhistorique Polonais avait bu assez de Champagne, de son vivant, pour exciter encore les cerveaux de ses arrière-descendants. Il n'est pas folie que je n'aie commise. Le soir, au souper. M"* Irène m'ayant parlé de la nécessité d'un trousseau pour entrer en ménage, je m'échappai de table et revins lui rapporter tous mes vêtements, puis tous ceux de mon père. J'étais dans cette phase de l'amour où l'on se rue, sans penser, à tous les héroïsmes.

J'imagine que ces excès même eurent pour eflTet de m'ouvrir les yeux sur la puérilité de mon attitude. Le lendemain, je me réveillai tout confus, et je me demandai sérieusement si j'étais aimé autant que j'aimais. Il n'en fallut pas davantage pour me pousser au plus afifreux désespoir. J'avouai à mes parents que M"^ Irène ne m'aimait pas. Et quand ils m'eurent répondu que cela tenait à mon peu de progrès en arithmétique, je résolus d'abord de m'appliquer à cette science avec assez d'atîharnement pour étonner le monde entier; et puis je résolus, au contraire, d'en négliger l'étude tout à fait, de manière à punir la cruelle jeune fille que mon amour n'avait pas vaincue.

Il me suffit de revoir M"® Irène, quelques jours après, pour me reprendre à l'espoir.

Elle était brune ; elle avait de grands yeux verts, le teint très pâle, avec la troublante odeur que je vous ai dite ; une longue natte

de cheveux flottait entre ses épaules. Je Taimais. Elle m'avait apporté ce jour-là un petit moulin dont une ficelle faisait tourner la roue. Elle me demanda elle-même Thonneur de se promener avec moi dans notre jardin ; et je lui montrai, la tenant doucement par la main, quelques arbres, au fond du verger, qui étaient ma propriété personnelle. « Je vous les donne ! » lui répétais-je, les yeux enflammés. Elle dut finir par en accepter l'hommage. Et nous allions, le long des allées, et j'imagine qu'elle-même se sentait émue à me voir si frémissant de tendre émotion. Je lui rapportai, sur une famille de voisins, certains détails qu'on avait dits à table, et que j'avais retenus pour les lui redire. Je lui racontai l'histoire de Jonas.dans sa baleine, qu'on venait de m'apprendre, peut-être aussi l'histoire de la tête de cheval protectrice, que vous avez refusé de connaître. J'avais l'impression de la posséder toute à moi. Un mot

seulement un peu dur, et je la verrais agenouillée à mes pieds ! Et je m'exaltais dans cette étrange pensée, et, pour éviter à mon amie toute humiliation, je lui serrais la main doucement, tendrement, avec des regards pleins de pitié. Et surtout je goûtais la certitude d'être aimé pour toujours : je savais que cette promenade enchantée ne finirait point.

En cela pourtant je me trompais, car nous revînmes à la maison. Mais ce fut pour que M"* Irène m'apprît un jeu de cartes délicieux, où je la battais dès la seconde partie. Elle me donna sa main à baiser, lorsqu'elle dut me quitter. Au tournant de la route, elle m'entendit qui courais derrière sa voiture : elle rouvrit la portière, et je lui baisai la main de nouveau ; je baisai de tout mon 'cœur sa petite main, si parfumée sous le gant de fourrure !

J'aimais, j'étais aimé ! Je songeais au désespoir de mon adorée, loin de moi pendant ces huit jours. Et j'en pleurais et j'en exultais.

Toute idée de mariage avait disparu : à quoi bon nous marier, avec un amour si profond ?

Notre vie durant, il nous suffirait de nous promener la main dans la main, parmi ces arbres du verger qui désormais lui appartenaient !

Un jour, je cassai le moulin qu'elle m'avait donné, pour voir un peu ce qu'il y avait dedans. La chose faite, je fus désolé. On m'avait habitué à toutes les superstitions : je compris que mon amour ne serait pas éternel. Et voilà que, dans un accès de passion, je me jetai en pleurant au cou de mon amante, et que je l'embrassai longtemps, longtemps, et que je la suppliai de rester chez nous pour toujours. Je lui promis de la servir humblement, étendu à ses pieds comme un chien fidèle. Je lui jurai que tout mon bonheur me venait de ses yeux, que la vie m'était pénible, que je rêvais souvent de mourir.

Ce sont toutes choses que personne ne

m'avait apprises. Je les débitais pourtant comme si je les avais senties, et pourtant je ne puis dire, non plus, que je les aie senties. Etait-ce pure malice, désir de l'émouvoir à jamais? Ou bien obéissais-je déjà à ce besoin qui depuis lors m'a fait commettre tant de folies, un étrange besoin de continuer sans répit une scène commencée, jusqu'au moment où tout à coup la honte m'arrêtait? Une voix me disait : « Pousse, pousse, tu l'étonneras, et ainsi tu achèveras de la conquérir I » Vous le voyez. Monsieur, j'étais mûr de bonne heure pour les joies de la psychologie.

M"" Irène me supporta, ce terrible soir, avec une indulgence sublime. Celle-là déjà, décidément, j'avais bien su la choisir, comme j'ai toujours bien su, depuis lors, choisir toutes les créatures que j'ai prises pour victimes de ce que j'appelais mon amour. Cellelà était la plus pure de toutes, la plus douce, la plus souriante. Son âme aussi avait un par-

fum. Légèrement elle m'embrassait, elle me répétait que nous allions nous marier, Tannée prochaine, le mois prochain, la semaine prochaine. Elle fit tant que je finis, en effet, par lui demander pardon. Et tout le reste de la soirée je la poursuivis de larmes nouvelles, la suppliant d'oublier mes folies, lui affirmant qu'elle ne pourrait, de sa vie, les oublier, ni cesser de me mépriser.

Et le lendemain ou le jour d'après, mon premier attiour était fini. Je ne ressentais plus rien à la pensée de M"* Irène, rien qu'une honte amère, et quelque chose comme une envolée de souvenirs lointains, où elle m'apparaissait une sainte. Pourtant je m'obstinais à parler de ma passion, je me complaisais à en décrire les phases fictives, et quelquefois il m'arrivait de me laisser prendre moi-même à ces forfanteries. D'autres fois il me semblait que j'avais, par ma faute, creusé un abîme entre la jeune fille et moi, où notre bonheur

PREMtEB RÉGIT 35

à tous deux s'était effondré. Et j*aifectais une irrémédiable mélancolie, et je m'épuisais en rêves divers pour lui donner aliment.

Cela dura deux ou trois semaines, jusqu'au sombre jour d'automne où nous quittâmes la Russie. M*** Irène vint avec ses parents nous dire adieu, dans notre vieille et chaude maison que je n'ai plus revue. Lorsqu'il fallut nous séparer, je la regardai fixement dans les yeux, et avec tant de tristesse que désormais, je le compris, elle ne cesserait plus d'en souffrir. Et je me rappelle seulement après cela que, dès que nous fûmes dans la lourde berline, je me sentis calme et joyeux délicieusement, tout à la curiosité des pays que nous allions traverser. Pendant notre séjour à Cracovie, je me rappelle que j'écrivis deux mots de tendresse à M"* Irène, sur une carte postale dont les claires couleurs m'avaient séduit. Je mis la carte moimême dans une boite aux lettres du vieux

Marché-aux-Draps. J'y goûtai un moment de parfait amour : j'avais laissé le bonheur aux lieux où était Irène : avec elle ma vie aurait été une joie, et maintenant il ne me restait qu'à souffrir.

J'ai revu M*^" Irène à Paris, dix ans après, en 1878. Elle est venue pour l'Exposition, avec son mari — un brave gentilhomme du gouvernement de Volhynie — et ses trois enfants. Je l'ai conduite au Trocadéro, tout fier de mon expérience de Parisien. Elle m'a interrogé sur ce que j'apprenais au collège, m'a posé à ce sujet deux ou trois questions de géographie, elle m'a offert une livre de chocolat Potin, et puis elle est repartie, ayant quelqu'un de sa famille qui l'attendait à Carisbad. Je crois me rappeler qu'elle était une grande et belle femme, très brune, en effet, volontiers pédante, et mise avec une élégance démodée qui la rendait un peu ridicule. Sa visite, d'ailleurs, m'a laissé fort indifférent.

sauf pour l'entrée à l'ExJ)osition qu'elle m'a value, et pour le chocolat, dont j'étais alors très friand.

Et c'est plus tard seulement, beaucoup plus tard, que, de la brume où s'est perdue toute cette enfance vécue en Russie, j'ai vu émerger le souvenir lumineux de mon premier amour.

Mes parents eux-mêmes l'ont tout à fait oublié. Il n'y a que ma vieille nourrice qui, invariablement, me conseille d'attendre le veuvage de M"* Irène, toutes les fois que je lui annonce mon intention d'amener une femme, le soir, dans mon appartement.

Valbert se tut : je vis que e'étaît mon tour de parler.

— Mon cher ami, dis^je^ ce n'est point de cette espèce d'amour-4à que je voudrais que vous m'entreteniez. Est-ce que vous connaissez quelqu'un qui à six ans n'ait pas voulu se marier^ et avec la première femme venue?

Pourquoi seulement n'avez-vous pas mieux profité de l'indulgence, en effet bien extraordi*naire, que vous témoignait M"* Irène? Vous l'amusiez, c'est clair! vous auriez dû laflat* ter, lui parler en enfant; elle était riche, elle vous aurait comblé de ses cadeaux. Mais vous, vous n'avez reçu d'elle qu'un petit moulin : encore l'avez-vous cassé ! Comme elle a

dû être heureuse de tous voir partir! Elle vous prenait pour un petit analyste^ je le jurerais; et il n'y a rien qui choque davantage les jeunes- filles un peu distinguées...

Et je fis encore à Valbert une foule de remontrances • mais, pourvu qu*on lui parlât de lui, les plus cruelles ne Tauraient point fâché. Et je lui donnai rendez-vous pour le lendemain. Si loin de Paris, et ne connaissant personne à Bayreuth, je n^avais guère le droit d*ètre trop difficile dans le choix de mes distractions.

Nous nous étions mis à la fenêtre; nous convînmes que le spectacle que nous y avions était d'une beauté parfaite. En face de nous, là-bas, se dressait le théâtre de Wagner, dont les teintes d'un rouge vif s'accentuaient à merveille sur le fond vert du petit bois. A droite, des champs immenses qui lentement s'éle- Taient, semés de quelques maisons blanches ; et SI loin ils s^élevaient qu'ils devenaient une

large; colline, verte et calme, sous le calme ciel bleu. Et derrière la tache sombre du cimetière tout plein d'arbres, à gauche, c'était Bayreuth : ijp, entassement de hautes maisons de pierre, dominées par la tour ronde de l;'église' catholique, par les deux tours de l'autre église, avec des éteignoirs en guise de clochetons.

, Sur la route, à nos pieds, nous voyions passer de longs chariots, traînés par de maigres bœufs; ou bien des paysans s'avançaient solennellement au pas de leurs bottes, coiffés d'énormes casquettes, une grande pipe de faïence se balançant sur leur poitrine. Des femmes s'en retournaient aux villages, les pieds nus, les cheveux ceints tout à l'entour d'un mince fichu rouge, portant des paniers sur leur dos: Des oies aussi se promenaient, avec des exclamations en cadence : elles cherchaient de leur mieux à divertir des enfants du voisinage, qui restaient' cependant graves.

silencieux, sereins, les yeux bleus luisant comme des boules sous leurs cheveux d'étoupe .

Tout cela dans un air imprégné de paix et d'oubli, que remuait par instants un léger coup de vent. Les nerfs s'arrêtaient, la pensée prenait des rythmes vagues, les images devenaient plus lointaines et plus douces, un large flot d'émotion envahissait toute l'âme. On sentait que l'univers tout entier, les hommes et les choses, avait droit désormais à une tendre pitié.

C'était l'heure où la nature se chargeait elle-même, à défaut de Wagner, de réaliser dans nos cœurs un moment apaisés le grand miracle de Par si f al.

Qèy APBÈS VNE MANIÈRE DE PRÉFACE DE l'aU* TEIJR, QUI AURAIT ÉTÉ MIEUX PLACÉE. EN TÊTE DU LIYRE^ LE CHEVALIER YaLBERT SE PAIT VOIR EN d'assez PITEUSES CONJONCTURES.

Mon âme est basse, dit la baronne, mais je n'y peux rien.

Ad. Valin.

(Les Detas SecreiSj p. 27.}

Le chevalier fut exact à nos rendez-vous, le lendemain et les jours suivants. D me débitait ses histoires tantôt sur un ton dégagé et plaisant, d'autres fois avec tous les signes d*on irrémédiable chagrin. Et. quand il avait fini, je lui répondais sur les tons les plus divers.

J'ai tout à fait oublié mes réponses : je crois cependant qu^'elles n^auraîent eu pour le public aucun intérêt. Je me rappelle, en

revanche, à peu près exaetement, les histoires que m'a dites Valbert. Les voici dans leur suite. La moindre digression achèverait, il me semble, d'en rendre la lecture ennuyeuse.

Les récits de Valbert ne sont, à dire vrai, que des épisodes isolés, sans lien apparent les tins avec les autres. Imaginez qu'un éditeur publie à part, les extrayant des Mémoires de Marmontel ou des Confessions de Rousseau, tous les passages qui se rapportent à des aventures d'amour : c'est quelque chose d'approchant que vont vous paraître, toutes proportions modestement gardées, ces récits de mon ami.

Dans quelle intention bien au juste me les a-t-il contés? Peut-être était-ce vraiment pour me renseigner sur l'amour ? Peut-être pour m'étonner, car il avait conservé à près de trente ans, cette manie d'enfance. Peut-^être était-ce pour tuer son temps et retarder de quelques jours l'entreprise de son fameux grand drame?

Ou bien encore c'était pour se confesser de folies et de fautes qui pesaient à sa conscience. Oui, le motif véritable devait être celui-là. Mon ami était un garçon bizarre ; une incroyable timidité l'entraînait aux fanfaronnades les plus extravagantes : mais j'atteste que le fond de son âme était limpide comme un pur ruisseau caché parmi les ronces et les plantes sauvages. Et toute sa vie n'était qu'un effort à se dégager de ces mauvaises herbes, pour laisser voir ensuite la belle source fraîche et vive qu'il sentait jaillir en lui. J'ai dit que c'était un garçon bizarre; mais il me semble, en y songeant, que c'était surtout un pauvre garçon.

Et si je ne sais pas bien au juste dans quelle intention Valbert m'a conté les récits qu'on va lire, je sais parfaitement, en revanche, dans quelle intention je me suis mis à vous les répéter. Vous y verrez en quelques exemples les abominables suites, je ne dirai

pas de ï intelligence^ mais d'une conception intellectuelle de la vie. Comme il y a des hommes qui naissent sourds ou aveugles^ Valbert était né intellectuel : aucune infirmité n'est plus terrible que celle-là. De nature, il avait été disposé à ne goûter d'autres plaisirs que ceux de la pensée : tristes plaisirs, qui se résolvent en souffrance pour soi-même et les autres ! Il pensait au lieu de sentir, il pensait au lieu d'agir. Il était plus sourd que les sourds, plus aveugle que les aveugles : car, en dehors de sa pensée, le reste du monde n'existait pas pour lui. Et par le spectacle des misères que lui a values l'amour, le saint amour créé pour nous alimenter de repos et de joie, vous jugerez combien a été infortunée cette vie d'un jeune homme que j'ai trouvé, à vingt-six ans, usé de corps et d'esprit, impuissant, inutile, sans un ami ni une amie.

Ah î si les récits de Valbert pouvaient

maintenir hors des voies maudites de Tintelligence et de la réflexion ne serait-ce qu'une seule âme, parmi celles qui m'entendent !

Jeunes âmes encore assez fortes pour diriger votre route, gardez-vous de croire à votre existence, sortez de vous-même pour ne vivre plus qu'en autrui! Ouvrez vos yeux, vos oreilles, votre cœur; et fermez votre cerveau où gît un poison meurtrier ! Ne vous abrutissez pas dans la science et dans la pensée ! Les prairies sont si vertes, les oiseaux ont de si douces chansons, il y a tant de délices sur les lèvres des femmes ! Et tant de créatures sont là qui soufifrent, autour de vous ! Enten« dez comme elles vous appellent !

Pendant que Valbert me racontait ses histoires, souvent je lui voyais un air suffisant et moqueur; mais c'était encore un des mensonges de sa timidité. Sous cet air d'emprunt, le malheureux saignait de remords et de désespoir. Il y avait sous ses

plaisanteries comme un sanglot, que je crains bien de ne pouvoir réussir à vous faire entendre. Écoutez pourtant la suite de ses aventures.

Voici ce qu'il m'a raconté, à notre second rendez-vous :

— Sachez, Monsieur, me dit-il, que sitôt arrivés à Paris mes parents eurent des embarras d'argent, et que vers 1876 ils étaient très pauvres. Ils demeuraient aux BatignoUes, comme il sied à des gens venus de Pologne; mais, moi, ils m'avaient mis en pension dans un grand collège de la rive gauche, et j'y étais interne. Ma bonne volonté était grande ; je ne cessais pas de m'exciter à devenir fort dans les diverses matières que l'on m'enseignait; et malgré cela j'avais dès ce moment un penchant à la réflexion qui me rendait incapable de m'appliquer au travail. J'avais

redoublé ma quatrième : en troisième, cette année-là, j'étais parmi les derniers. Je dois ajouter que je n'avais aucune intelligence, dans le sens où les gens de collège entendent ce mot-là; je n'étais doué ni pour le thème, ni pour la version, ni pour les sciences, pas même pour la gymnastique. Mes professeurs s'étaient depuis longtemps aperçus de mon inaptitude, et mes parents, et moi-môme, avec ma clairvoyance accoutumée. Je ne rachetais, non plus, ce défaut essentiel ni par un talent de causerie, ni par d'autres grâces naturelles. Et j'étais, en outre, fort peu soigneux de moi-même, au point que mes camarades me battaient parce que j'avais les cheveux mal peignés. Le dimanche, je sortais après la messe; mon père me conduisait au Jardin des Plantes; ou bien je restais seul avec ma mère et ma vieille nourrice, qui m'aidaient à falsifier, avant que mon père ne les vît, mes

notes hebdomadaires de leçons, de devoirs, de conduite.

Quant à mon âme de ce temps, je vous aurai tout dit de ce qu'il m'en souvient en vous disant qu'elle était nulle. Je réfléchissais en moi-même, et je rêvassais, voilà tout : et par instants j'éprouvais un gros sentiment de révolte contre mes compagnons de classe, que je voyais riches, beaux, bien placés dans les compositions. Mais l'habitude d'être battu aggravait ma lâcheté native; avec personne je n'étais ami, mais je souriais à tout le monde. Un malheureux voyageur que des sauvages tiendraient enfermé dans une caverne, avec la menace de manger un de ses membres au premier geste qui leur déplairait; ainsi je me représente aujourd'hui ce que j'étais au collège. Les sauvages, c'étaient mes camarades, qui me battaient; mon maître d'étude, qui me privait de sortie; mes professeurs, qui m'injuriaient et m'humiliaient

en mille manières, aTee Tàpreté basse qui s'épanouit spontanément dans Tâme de ces gens-là au contact des mauvais élèves. Et ainsi je vivais.

La tranquillité un peu monotone de cette vie fut troublée, vers le mots de mars, par une passion imprévue.

Le hasard, vers ce moment, me donna pour voisin d'étude un garçon de quinze ans, René de Sainval, que je m'étais habitué depuis quelque temps àéjh à considérer comme un personnage tout à fait surnaturel.

Il était riche et, lorsqu'on distribuait, le samedi, la pension hebdomadaire où j'avais la honte de toucher cinq sous, il était le seul de Fétude qui reçût dix francs. Mais qu^étaH sa richesse. Monsieur, et l'heureuse intelligence qui lui assurait sans effort tous les premiers rangs, qu'était-ce auprès de la beauté souveraine de son âme et de sa figure? II avait les cheveux noirs, de grands yeux

ardenis que dessinait sous les paupières un large trait bleu ; sa bouche était dédaigneuse et fine, avec des dents toutes petites. Il y a au British Muséum un dessin florentin, le buste d'un pensif jeune homme avec des yeux die feu, qui me charme aujourd'hui encore par le souvenir que j 'y retrouve de René de Sainval. Et sa voix m'apportait les doux échos de son âme, qui planait sur les choses. Dès que je l'eus pour voisin d'étude, ma réflexion et mes rêvasseries prirent un cours nouveau; et il en devint l'unique objet Je me sentais comme honoré au-delà de mon mérite : je crus devoir, sur-le-champ, m'appliquer à mon thème latin pour me rendre digne d'un tel voisinage. René me demanda mon nom : nous étions dans la même classe depuis six mois, mais je ne fus pas autrement fâché de ce qu'il eût si longtemps négligé de l'apprendre. Et, dans une peur confuse de lui sembler trop aundessous de son

amitié, je lui racontai à voix basse que mes parents étaient nobles et riches, que j'avais une sœur très belle, et que si j'étais si mal vêtu, c'était seulement par ordre du proviseur, pour me punir de ma paresse. Je vis bien pourtant que j'avais les mains trop rouges et trop sales pour que mon nouveau voisin prît un vif plaisir à les serrer souvent.

Huit jours, j'affectai à son endroit une indifférence absolue. Je me contentais d'épier tous ses gestes et de refuser obstinément les petits services ou cadeaux qu'il m'offrait en bon voisin : j'espérais le frapper par la noblesse de mon désintéressement. Et lorsqu'il se retournait vers moi pour me demander le texte d'une version, je me sentais rougir, rougir de honte, sans doute, comme j'aurais fait sous le regard de l'un de ces princes enchantés dont m'avait parlé ma nourrice.

Tout entière, désormais, ma pensée coulait vers lui. Je ne désirais rien de précis,

pas même Thonneur de me promener avec lui dans la cour du collège. Mais j'imaginais mille combinaisons où je pourrais le sauver d'un danger, et puis reprendre mon allure froide, le laissant écrasé de la grandeur de mon âme. Je me jurais de devenir, dès le lendemain, laborieux et intelligent : je lui ferais ses devoirs, qui l'ennuyaient à faire. Je rêvais qu'un coup de chance inespéré avait rendu à mon père sa fortune de jadis, et que René, un dimanche, venait déjeuner chez moi. Et alors je me rappelais avec angoisse comment, un des jours passés, les parents de René s'étaient croisés avec les miens, dans le parloir du collège. Il avait bien vu que ce n'était point par ordre du proviseur que mon père portait une redingote tout usée, et ma mère un vieux chapeau avec des fleurs à treize sous. Et je reprenais pied hors de mon rêve, sous ce cruel souvenir, et je sentais que. René ne serait jamais mon ami.

50 YÂLBERT

Un dimanche, nous étions tous deux privés de sortie, mais lui seulement jusqu'à midi, et pour quelque négligence légère. Nous étions seuls de notre étude à rester au collège ce jour-là : nous passâmes ensemble Theure de la récréation. J'avais lu autrefois un roman de Walter Scott, Peveril du Pic: je le lui racontai. Je lui offris une tablette de chocolat, que j'achetai à crédit chez notre marchande du préau. Je possédais un crayon qui se fermait et se mettait dans la poche, ma mère me l'avait donné au nouvel an : je courus le chercher dans mon casier, à l'étude, et je lui en fis cadeau. Mais nous nous séparâmes à midi sans que notre situation réciproque se fût en rien modifiée.

Et quand je vis, le lendemain, que René continuait à ne pas vouloir me comprendre, je résolus de ne plus songer à lui. Pourquoi lui avais-je donné ce crayon, que ma mère toute ple.urante m'avait fait promettre de gar-

Page 1