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der, en souvenir de son tendre amour et de sa pauvreté? Je lisais Notre-^Dame-de-Paris, qu'un camanuie m'avait prêté. De temps en temps je relevais la tête ; dans mon cerveau échauffé une phrase sonore se formait, et il me paraissait que j'allais devenir, moi aussi, un grand romancier.
Et puis, un beau soir^^au moment où je me félicitais d'avoir tout à fait oublié René, l'idée soudaine me vint de lui écrire. La somnolence habituelle du maître d'étude nous rendait faciles les conversations ; mais les choses que je ressentais, apparemment, devaient être exprimées par écrit. Je priai René d'être mon ami. Je lui dis que j'avais eu dans ma famille des malheurs terribles dont lui seul pouvait me consoler. Rien de plus. J'avais arraché une page d'un cahier; et, au moment de la plier, j'y fis une tetche avec mon porteplume. Puis je donnai le billet à René ; il le prit d'un air étonné qui acheva ma honte.
La chose faite, je me mis à bredouiller une leçon de Tite-Live; j'avais l'impression comme d'un coup de foudre qui allait éclater sur moi etm'anéantir à jamais. Mon voisin, cependant, ne fit point mine d'être fâché.
Se tournant vers moi et sans prendre la peine d'écrire, il me demanda ce que j'avais. El je lui répondis, en baissant les yeux, que je n'avais rien, que je le suppliais de ne pas faire attention à ma lettre. Et je vis trop clairement qu'il y consentait. Au lieu du coup de foudre attendu, c'était comme si un froid venin se fût lentement répandu dans mes nerfs.
Et tous les soirs, dans le chaud loisir de mon lit, je pensais à René. J'avais la certitude que j'aurais gagné son cœur si j'avais répondu autrement à sa question, le jour du billet. Oh! le lendemain matin, je travaillerais, et à la distribution des prix je l'étonnerais par le nombre de mes nomina-
tions! Je parlai de lui à ma mère, comme d'un ami très intime : et ma mère me dit qu'il fallait lui être reconnaissant, qu'ellemême, un jour, lui ferait entendre combien elle l'aimait de m'aimer. Mon père me proposa sa bonne conduite en exemple : l'ornant d'emblée de toutes les perfections, il me conseilla d'apprendre de lui la sobriété, l'économie, la franchise, sans lesquelles on n'est rien dans la vie.
Peut-être, en effet, est-ce à l'ignorance de ces précieuses vertus que je dois de n'avoir été rien dans la vie; et peut-être mon petit
camarade René de Sainval avait-il de quoi me
les enseigner. Mais je ne me souciais point de les apprendre, et de lui moins que de personne. Je serais fort en peine, par exemple, de vous dire exactement ce que j'attendais de lui, en échange des ruses, projets, espérances, et autres complications psychologiques dont je lui offrais secrètement l'hom-
mage. Je présume que l'idéal suprême de mes rêves aurait été de me promener toute la vie, la main dans la main, avec lui. Jamais en tout cas Tombre d'une pensée vicieuse, ou simplement sensuelle, ne me traversa l'esprit dans cette occasion. René m'apparaîssait comme l'incarnation de la sagesse, de la richesse, de Téléganee : de la beauté aussi, mais d'une beauté si pure, si dégagée de toute matière, que j'eusse craint de la profaner en y attachant un désir.
Vous vous demandez, après cela, Monsieur, ce que vient faire le petit René dans la série de mes aventures d'amour. Ce qu'il y vient faire, je ne le sais pas moi-même ; mais je sens, avec une évidence impérieuse, qu'il y doit avoir sa place, et que je ne pourrais vous rien dire de ma vie qui vous révélât mon Àmte plus à fond.
Lorsqu'elle eut à quitter la Russie pour s'installer dans un misérable petit logement
des BatignoUes, ma mère, je me rappelle, ne crut devoir emporter que deux choses, parmi toutes celles qui lui appartenaient : une traduction polonaise A'Atala et une selle tcberkesse, une grande selle garnie de fourrure, avec des clous dorés sur les bords. Et pareillement il me semble que j'ai rapporté de là-bas un appareil singulier, un appareil exotique et sans emploi ici : quelque chose comme un cerveau polonais, ou, si vous préférez, un cerveau amoureux. Imaginez un homme dont le cœur et les sens seraient paralysés, mais dont le cerveau aurait fonction de les remplacer. De naissance, mon cerveau avait faim d'amour : il aimait n'importe qui et n'importe quoi, les prophètes de l'histoire sainte, le lion d'Androclès, la sœur de ma nourrice, et Dieu sait combien de chimères qui tour à tour lui apparaissaient, l'enfiévraient un moment, s'efifaçaient pour ne plus revenir.
Parfois, cependant, le hasard fournissait à mon appareil cérébral des objets d'un contour plus précis, d'une matière plus résistante, et qui l'occupaient plus longtemps. Et je crois que le petit René fut l'un de ces objets. Je l'ai aimé d'un étrange amour sans désirs, que j'aurais pu tout aussi bien ressentir pour un livre ou pour un tableau : mais c'est lui que j'ai aimé, et pendant de longues semaines je n'ai vécu que de sa pensée. Tantôt je me voyais séparé de lui à jamais, après un adieu où je lui avais révélé enfin les royaux trésors de mon âme. Tantôt je me figurais au contraire qu'un miracle nous avait rapprochés, et que nous étions amis pour toujours.
Je lui racontais mon histoire : lui seul était admis à consoler mes douleurs. Il m'expliquait les livres que je devais lire, il les lisait avec moi, il m'expliquait le monde. Il acceptait la dédicace d'un poème que je composais pour lui plaire. Il dessinait mon portrait : je
le lui arrachais des mains à peine fini, et tout au travers de la vie je le portais sur mon cœur.
Et voici que le miracle dont je rêvais parut vouloir s'accomplir.
Il faut vous dire que René était bon camarade et aimait à obliger. Il fit un jour pour moi une narration sur l'histoire de Stradella avec des brigands. Le professeur me complimenta de ma narration, elle fut lue en public et montrée au proviseur. Et non seulement René me laissa tout le mérite de ce devoir dont il était l'auteur, mais le plus curieux est que, dès ce jour, il se prit d'amitié pour moi. Je crois que la raison en était, au fond, dans la gratitude pleine de repentir que je lui avais alors témoignée. Mon affection pour lui, qu'il sentait confusément et qui d'abord avait paru plutôt l'écarter de moi, à présent il en était baigné, comme d'un flot qui monte sans cesse et où l'on finit par
s^abandonner. Nous nous promenions ensemble pendant les récréations. Nous causions pendant les heures d'études. Dix fois par jour, en nous séparant ou nous rejoignant, nous nous serrions la main.
C'est un dimanche de juillet que nous passâmes ensemble toute Taprès-midi. Nous étions convenus de nous rencontrer au Luxembourg, près du Roland Furietix^ et de ne plus nous séparer jusqu'au soir. Ma matinée avait été radieuse et folle. Je répondais à peine aux questions de mes parents ; je me voyais conduisant René à Suresnes, où j'étais allé une fois l'été précédent; ou bien je me complaisais à imaginer une longue promenade sur les quais, depuis le Point-du-Jour avec ses cafés-concerts jusqu^au Jardin des Plantes, et là-bas, plus loin ! Je dis à mon père que les parents de mon ami René m'avaient invité à dîner; et par la même occasion je lui demandai de me remettre
dix francs, pour une quête au profit des Alsaciens-Lorrains qui allait se faire au lycée le lendemain matin. Ma mère m'avait promis de me donner deux francs si j'avais un prix : je lui assurai que les résultats des compositions étaient connus, et que j'avais un des prix les plus jalousés, le prix de récitation. Je fis recoudre un bouton à ma tunique, qui me parut décidément à jamais trop large pour moi. Je partis des BatignoUes avec douze francs : un coiffeur m'en prit trois, moyennant quoi il me rasa, me coupa les cheveux, et me reprocha en termes pleins d'aigreur le nombre exagéré de mes pellicules. Et longtemps avant l'heure convenue j'étais au Luxembourg. Je tremblais maintenant que René ne vint pas. Il vint. Je le vis s'approcher, de son pas élégant et tranquille : et ce fut alors comme si le ciel s'était rouvert devant moi.
Les premières heures de notre rendezvous furent d'un ennui si terrible, Monsieur,
M YALBERT
que nous nous serions séparés presque tout de suite si nous avions su où aller. Ce que nous avons fait de cette mortelle après-midi, je ne m'en souviens plus : je crois que nous avons traîné dans des tavernes, à lire les journaux, et que nous avons fini par échouer dans un café^oncert qui existait à cette époque dans les environs du bal BuUîer.
Nous n'avions rien à nous dire, lui du moins, et j'en étais blessé, et moi-même je ne pouvais trouver aucun sujet de conversation.
C'est vers sept heures seulement que nos âmes s'amollirent. J'avais invité mon ami à dîner ; je l'avais Qonduit au bouillon Duval de la Madeleine, qui m'apparaissait un restaurant de grand luxe, réservé aux gourmets et aux grands seigneurs. Je vis bien que René ne jugeait pas les bouillons avec les mêmes égards ; mais bientôt la chaleur du gaz, le . bruit des tables voisines, le spectacle du bou- Ipvard sous nos fenêtres, tout cela nous donna
une animation douce, gaie, pleine de sympathie. Nous causâmes de nos professeurs, dont l'un était naturellement tout bon et tout sage, tandis que l'autre était un sot très méchant. Je dis à René comment j'avais rencontré un camarade dans la rue du Havre, en descendant de chez moi. Nous eûmes un regret pour les élèves privés de sortie.
Par degrés, l'entretien devint plus intime.
René me fit entendre que sa sœur allait se marier, ce qui me remplit de honte pour la mienne, que je lui avais dépeinte si belle, et qui n'existait pas. J'essayai de réparer ce désastreux mensonge par une foule d'autres du même genre, Je dis à René que bientôt je serais riche : je lui offris de l'emmener alors pour un long voyage en Italie et en Grèce.
Et les détails de ce voyage me procurèrent, à les imaginer, une joie infinie. (
Ennuyé de m'entendre parler sans cesse, René crut devoir changer de conversation. Il
me dit qu'il était amoureux d'une cousine, rencontrée l'hiver passé dans un bal d'enfants. Elle s'appelait Alice. Ah I cet aveu fut pour moi comme un coup de poignard! Je résolus de dire ce soir-là même à René tous les droits que je m'étais acquis sur son cœur. Je lui montrerais mon âme: l'admiration et la pitié l'attacheraient à moi pour toujours. Mais, en attendant, je jugeai à propos de lui répondre que moi aussi j'étais amoureux d'une jeune Polonaise amie de mes parents :
elle avait refusé un beau parti, obstinée à me rester fidèle; même j'avais sa photographie, au collège, dans un livre de messe qu'elle m'avait donné.
Après le dîner, nous entrâmes au Café de la Paix, où je dépensai le reste de mes douze francs. René voulut absolument m'oflfrir quelque chose à son tour. Je demandai un verre d'absinthe, la boisson préférée des grandes âmes.
A neuf heures, avant de rentrer au collège, nous nous promenâmes dans le petit jardin qui va du Luxembourg à l'Observatoire. C'est là qu'il s'agissait de tout avouer : si j'y manquais, ma vie était perdue. Je préparais des phrases, je les voyais écrites, devant moi, avec les accents et les virgules. Ma sensibilité s'était hallucinée, peut-être sous l'effet de l'absinthe. Je tournais la tête, par instants, au milieu d'une causerie banale, et le visage de René m'apparaissait inondé de cette atmosphère mystique qui flotte, à de certains jours, autour des figures du Vinci. Et toujours je retardais mon explication. « Il est temps de rentrer! » dit René. Un moment encore nous décidâmes de nous promener ; et je compris que c'était seulement à la porte du collège que je devais révéler mon cœur. Encore un moment, et nous revînmes vers le collège.
Alors un vent de folie me traversa la tête,
et, sans réfléchir ni préparer mes phrases, je suppliai René « d'être désormais mon ami ».
Il me répondit par un : « Je ne demande pas mieux » un peu surpris, qui, comme autrefois sa réponse à mon malheureux billet, arrêta net mon exaltation, me plongeant dans un abîme de honte et de désespoir. Et nous montâmes nous coucher, après nous être serré la main.
Et ce fut tout. Le lendemain, sans trop savoir pourquoi, je m'entendis avec un camarade pour changer de place à l'étude. Je ne vis plus René que de loin en loin ; je ne lui dis plus que d'insignifiantes paroles, affectant une indifférence tragique dont peut-être il ne s'aperçut même point. Je continuais à l'aimer, cependant, et à songer à lui, pendant les semaines qui nous séparaient des vacances :
mais déjà il m'y fallait un effort, et mille rêves nouveaux se glissaient en moi. Je réso-
lus d'écrire un sonnet, où je mettrais ma douleur : longtemps je mûris le premier et le dernier vers. A la distribution des prix, cette année-là comme les autres, je ne fus point une seule fois nommé ; ma mère me donna encore deux francs, pour me consoler.
L'automne suivant, mon père obtint pour moi une bourse entière au collège de Châtellerault. Je n'ai plus revu René de Sainval : on m'a dit qu'il était entré dans la diplomatie, et que l'Académie française l'avait couronné pour un Ehge un peu emphatique, mais très solidement composé.
Et maintenant, Monsieur, me dit Valbert quand il eut fini cette histoire, maintenant je vais être plus à l'aise pour vous raconter mes aventures d'amour.
Où l'on voit le chevalier Valbert s'égarer