Valcreuse
Non loin de Machecoul, à six lieues de la mer, presque aux extrémités de cette partie du bas Poitou, connue autrefois sous le nom de Bocage, et qu'on a pris l'habitude d'appeler du nom de Vendée, on découvre à mi-côte les ruines du château deValcreuse. C'est un des rares débris échappés au marteau de la bande noire, et qui semblent rester debout, au milieu des monuments de la paix et des envahissements de l'industrie, pour attester les malheurs de la guerre civile et servir d'enseignement aux nouvelles générations. Bien que ces ruines ne comptent guère qu'un demi- Biècle, la nature les a déjà revêtues du poétique caractère que le temps imprime à ses œuvres. Un artiste s'oublierait de longues heures au pied de ces tourelles habillées de lierre; un poète aimerait à s'aventurer à travers les ronces et les hautes fierbes qui croissent paisiblement dans les cours silencieuses. Moi qui ne suis qu'un rêveur, je me souviens d'avoir erré tout un jour dans ces salles dévastées qui n'ont pour plafond que la voûte du Ciel, pour tentures que la ravenelle, pour hôtes »[ue la couleuvre, le lézard et l'orfraie. Quand vint
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la nuit, j'allai m'asseoir sur une des pierres disjointes du perron, et c'est là qu'une voix douce et grave me raconta l'histoire que je vais raconter.
M. de Valcreuse avait lait la guerre dans l'Inde, et s'était distingué en plus d'une rencontre, sous M. de Suffren. Un de ses faits d'armes est resté consigné dans les fastes de notre marine. Chargé du commandement provisoire de la corvette l'Intrépide, sur laquelle il servait en qualité desimpie officier, il profita de ce court intérim pour attaquer et prendre une frégate anglaise modestement nommée l'Invincible. A l'époque où ce récit commence, c'est-à-dire aux approches de 1788, il vivait dans sa terre, en compagnie de l'ahbé Gervais, qui l'avait élevé, et de sa sœur, mademoiselle Armantine de Valcreuse, qui lui avait servi de mère.
Il avait trente ans, une belle et mâle figure, le cœur et les façons d'un gentilhomme ; des paysans qui l'avaient vu grandir et qui l'adoraient ; enfin des revenus qui, sans être considérables, lui permettaient de soutenir convenablement la noblesse de sa maison. 11 vivait sans faste et sans ostentation, comme la plupart des seigneurs angevins et poitevins, au temps où le luxe des châteaux consistait dans la chasse, la bonne chère et le grand nombre des serviteurs ; il chassait, montait à cheval, visitait ses métayers, et le soir, à souper, s'entretenait des affaires du jour avec mademoiselle Armantine et l'abbé. Si ce train de vie le charmait peu, du moins n'en laissait-il rien paraître. Intrépide à la mer, terrible à l'abordage, fier et superbe
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sur le pont d'un navire ; froid, réservé, môme un peu timide, dès qu'il touchait la terre, il cachait sous des dehors calmes et compassés les instincts aventureux qu'il tenait de sa race, et qu'avaient développés la guerre et les voyages où s'étaiv signalée sa jeunesse. Plus d'une fois déjà, depuis la paix, il était rentré sous le toit de ses pères avec l'intention d'y rester ; car il pensait avec raison que le devoir d'un gentilhomme, pendant la paix, «st de vivre dans ses domaines. Plus d'une fois, à sa sœur qu'il chérissait, à l'abbé qu'il aimait, qu'il vénérait, à ses gens qui fêtaient sa présence" il avait promis de ne plus les quitter ; mais chaque fois, on l'avait vu céder, au bout de quelques mois, à l'espèce de fascination qu'exerce l'Océan sur certaines âmes. Cependant, depuis son dernier retour, près de deux ans s'étaient écoulés ; il ne parlait pas de repartir ; on pouvait raisonnablement supposer qu'il avait renoncé aux hasards de la vie de bord. Pour plus de sécurité, mademoiselle Armantine et l'abbé s'avisèrent d'un expédient qui n'était pas nouveau, et qui pourtant est encore aujourd'hui ce qu'il y a de mieux imaginé pour clouer un galant homme au seuil de son logis.
Mademoiselle Armantine avait dix-huit ans le jour où son frère éiait né. Il était venu, comme on dit, sur le tard, alors qu'on ne l'attendait plus. La nature a de ces caprices : souvent, au déclin de l'automne, on voit sous les feuilles jaunies, poindre et verdir un jeune rejeton. Malgré de petits travers qui n'altéraient pas 6a bonté native,
c'était une aimable personne, que mademoiselle Armantine. Elle avait été jolie et donnait encore à penser que, si elle était restée fille, c'avait été son bon plaisir. Le mariage, à vrai dire, ne l'avait jamais attirée. Comme engagement solennel, elle en avait toujours eu peur ; comme divertissement, elle s'en était toujours un peu défiée. En ceci, la raison ne l'eût pas mieux servie que l'étourdeiie de son caractère. Avant de s'ensevelir au fond de sa province, elle était allée à la cour ; cela se voyait à je ne sais quoi de royal dans sa façon de porter la tête en marchant. La poudre lui seyait à ravir; les paniers ajoutaient à l'ampleur de sa taille des proportions vraiment majestueuses. Elle avait sauvé du naufrage de sa jeunesse de belles mains, des dents d'ivoire, ce charmant sourire stéréotypé sur toutes les lèvres aristocratiques du dix-huitième siècle, de blanches épaules dont les lis semblaient braver la bise de l'arrière-saison. Bref, à la beauté du soir, on pouvait aisément se faire une idée de ce qu'avaient dû être les splendeurs du matin. Quoique vivant dans la retraite, elle aimait le monde, les fêtes, la parure, et montrait d'ailleurs que la frivolité de l'esprit n'exclut pas nécessairement les meilleures qualités de i'âme.
L'abbé Gervais n'avait pas quitté le château depuis qu'il y était entré pour élever le jeune Hector. C'était un de ces précepteurs de vieille roche dont \c type s'est complètement perdu dans la ruine des grandes maisons. Les grands seigneurs, s'il en reste, ont bien encore un précepteur à do-
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tnicile, seulement, ils le congédient en temps voulu comme un laquais cassé aux gages» et se croient quittes envers lui en lui faisant un petit présent. A l'époque dont nous parlons, le précepteur devenait membre de la famille ; il avait sa place marquée au foyer, et vieillissait, honoré de tous, sous le toit de son élève, dont il restait le guide, le conseiller, l'ami. On ne pensait pas alors pouvoir entourer de trop de respect et de reconnaissance la tâche qui consiste à faire un homme d'un enfant. Intelligence élevée, cœur à la fois sérieux et tendre, l'abbé Gervais, bien qu'il eût toujours vécu loin du monde, avait découvert de bonne heure tous les secrets de l'expérience. On rencontre ainsi des âmes privilégiées qui, sans être jamais sorties du port, connaissent tous les parages de la vie, et pourraient servir de pilotes aux navigateurs les plus consommés. Ce qui n'est pas moins surprenant, c'est que ce sont, pour la plupart, des âmes simples et naïves, conciliant sans effort la science et la foi, qui croient comme si elles ne savaient pas, qui savent comme si elles ne croyaient plus. Telle était l'âme de l'abbé Gervais. Il avait pour M. de Valcreuse une tendresse passionnée. A tort ou à raison, tout ce qu'il y a de grand, de beau, de noble sur la terre se résumait pour lui dans ce jeune homme ; aveuglement ou clairvoyance, il l'aimait comme la vertu. C'était un petit vieillard de chétive apparence, àl'airdoux et fin, n'ayant de remarquable qu'un regard perçant et scrutateur, qu'il lançait, comme un éclair, au fond des consciences.
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On a déjà deviné sans doule qu'entre mademoiselle Armantine et l'abbé Gervais les sympathies n'étaient ni bien vives ni très-nombreuses. Angélique témoin des légers ridicules de mademoiselle Armantine, si l'abbé avait pris depuis longtemps le sage parti de ne plus s'en apercevoir, moins patiente et moins résignée, mademoiselle Armantine nourrissait contre l'abbé une sourde irritation qui n'éclatait que trop souvent, surtout quand M. de Valcreuse n'était pas là pour jeter un peu de vie et de mouvement dans leur intimité. Rien, par exemple, ne lui échauffait la bile comme de le voir, pendant les soirées d'hiver, assis sous le manteau de la cheminée, ne soufflant mot, les pieds sur les chenets et regardant avec mélancolie se consumer la braise. Lorsqu'elle racontait sa présentation à la cour (la' bonne mademoiselle y revenait sans cesse), ou quelque autre solennité dont elle avait été l'héroïne, l'abbé avait une façon de promener en silence ses deux mains sur ses bas de soie, qui achevait de l'exaspérer. Enfin, entre autres manies innocentes, mademoiselle Armantine tenait par-dessus tout à convaincre les gens que, si elle portait encore le nom de ses aïeux, ce n'avait pas été faute d'occasion de le perdre. Elle ne se lassait pas de rappeler la fin déplorable du chevalier de R... et du marquis deC..., qui, après s'être vainement disputé son cœur, étaient allés ensemble, dans un beau désespoir, se faire tuer aux armées du roi. Par une étrange fatalité, le même boulet les avait coupés en deux l'un et l'autre. C'est à ce propos que le roi Louis XV, s'a-
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dressant h mademoiselle Àrmantine, avait dit en souriant ce joli mot : que le chevalier de R... il, le marquis de C... s'étaient mis en quatre pou/ elle. L'abbé, qui était la bonté même, avait < moncé par s'apitoyer sincèrement sur le soit fâcheux du marquis et du chevalier; il admirait volontiers les desseins de la Providence, qui a\aii voulu que ces deux gentilshommes, blessés parles mêmes yeux, fussent tués par le môme coup de canon. Cependant, à force d'entendre le récit de cette lamentable histoire, il en était venu naturellement à ne plus y prendre un vif intérêt ; bref, il avait fini par montrer, au sujet des victimes, une morne insensibilité qui révoltait mademoiselle Armantine à un point difficile à dire.
Ce n'est pas tout : depuis quelques années, mademoiselle Armantine menait un genre de vie qui ne satisfaisait pas précisément ses goûts et ses instincts. Le silence et la solitude s'étaient faits peu à peu autour d'elle. Le vieux manoir qu'elle avait animé des grâces de sa jeunesse devenait déplus en plus sombre et désert. Le cercle de ses relations s'était rétréci ; les papillons, qui avaient folâtré aux gais rayons de son printemps, ne battaient même plus d'une aile. Mademoiselle Armantine assistait, sans y rien comprendre, à ces phénomènes d'automne. Comme tous les esprits frivoles, comme tons les cœurs sans passion et sur lesquels le temps n'a point de prise, elle avait vieilli sans s'en apercevoir ou même sans s'en douter. Aux deux tiers de la vie, elle n'avait planté le long de sa route aucun des jalons qui nous aident à mesurer
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h distance que nous avons laissée derrière nous. Elle avait vu passer ses jours, sans être avertie de leur fuite, pareils à ces courants si lents et si paisibles qu'on les croirait endormis dans leur lit de sable. Comme toutes les folles cigales qui, ayant chanté tout l'été, n'ont rien amassé pour l'hiver, mademoiselle Armantine s'ennuyait, elle s'ennuyait et, ne sachant à qui s'en prendre, elle s'en prenait à l'abbé. Pour resterinavouée*, ces causes d'irritation n'en étaient pas moins réelles : les effets s'en faisaient sentir fréquemment et à propos de tout, ainsi qu'il arrive entre gens qui, vivant sous le même toit, n'ont en commun ni^une idée ni un sentiment. Mademoiselle Armantine et l'abbé se touchaient cependant par l'affection qu'ils avaient tous deux pour Valcreuse. Un matin qu'Hector chassait, content, joyeux, ne se doutant de rien, ils décidèrent d'un commun accord qu'il fallait marier ce jeune homme. Tant de frivolité d'une part, tant de gravité de l'autre, venant à se rencontrer et fraternisant sur ce point, tendraient à prouver que le mariage est tout à la fois la chose du monde la plus plaisante et la plus sérieuse.
Bien que l'abbé n'eût ici-bas d'autres joies que la présence de son cher Hector, bien qu'il sentit son âme et sa vie tout entière partir et s'en aller avec lui à la mer, ce n'était pourtant pas l'égoïsme de 'a tendresse qui l'avait amené à cette conclusion. Ardente et passionnée, cette tendresse était austère aussi ; l'enthousiasme delà vertu qui l'embrasait de son souffle divin, l'élevait au-dessus des faiblesses inhérentes à la plupart des affections
humaines. L'abbé n'avait consulté en ceci que le bonheur de son élève. Il considérait le mariage comme le but de notre destinée sur la terre, et le bonheur n'étant à ses yeux que le développement le plus complet de ce que l'homme a de meilleur en soi, sans en excepterla faculté de souffrir, il estimait qu'il faut le chercher dans la famille, dûton le plus souvent n'y rencontrer que la douleur. Quant à mademoiselle Armantine, dans le parti pris de marier M. de Valcreuse, elle n'avait été frappée que de deux choses : la première, il faut le dire à sa louange, c'est que son frère ne s'éloignerait plus ; la seconde, c'est qu'un jeune ménage égayerait l'antique manoir et l'embellirait d'une nouvelle vie. Comme il n'est fontaine si claire au fond de laquelle ne se cache quelque reptile, mademoiselle Armantine avait bien entrevu tout d'abord que le gouvernement du château passe rait de ses mains entre celles de la jeune épouse; mais mieux vaut encore être demoiselle d'honneur dans une cour où l'on s'amuse que reine dans une cour où l'on s'ennuie. Mademoiselle Armantine fit cette réflexion, et je ne sais guère de femme qui ne l'eût faite à sa place. Le léger nuage dissipé, elle sauta de ioie comme un enfant ; puis, par un mélancolique retour qu'elle ne manquait jamais défaire sur elle-même, chaque fois qu'en sa présence il était question d'un mariage, elle rappela de quelle terrible flamme avaient brûlé pour elle le chevalier de R... et le marquis de C... de quelles rigueurs elle les avait accablés l'un et l'autre, quelle catastrophe s'en était suivie, pen-
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ilant que l'abbé, qui venait de s'asseoir, promenait 'un air distrait ses deux mains sur ses bas de soie.
Tramé par une matinée'd'automne, le complot clala dans la soirée du même jour. C'était après ouper. Assis entre sa sœur et l'abbé, devant un de ces feux clairs de septembre, dont la flamme réjouit le retour du chasseur, M. de Valcreuse caressait ses chiens couchés sur la plaque de l'âtre, et ne s'attendait guère aux bordées qu'il allait essuyer. Il était là, souriant, paisible, sans défiance, quand tout d'un coup il entendit sifflera ses deux oreilles cette phrase partie en même temps de droite et de gauche :
— Ne pensez-vous pas, mon cher Hector, qu'il serait temps de vous marier ?
Cela dit, profilant de l'espèce de stupeur dans laquelle venait de le plonger une attaque si brusqué et si imprévue, sans lui donner le temps de se reconnaître et de se défendre, l'abbé d'un côté, mademoiselle Armantine de l'autre, jetèrent sur lui tous les grappins de l'hyménée; ils mirent en œuvre tous les moyens dont on se sert communément pour amener un honnête homme à se laisser échouer sur les bas-fonds de la vie domestique. L'abbé l'entretint avec une affectueuse gravité ; tout ce qu'il dit sur la famille parut toucher M. de Valcreuse, habitué de bonne heure à l'écouter avec respect. Mademoiselle Armantine eut son tour. Ennuyée de voir sur quel ton le prenait l'abbé, ne doutant pas que sa parole ne produisît le même eilct sur l'esprit d'Hector, elle l'interrompit au plu^ bel endroit de son discours, et fit. à la
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manière de Walteau, le tableau des fêtes galantes dont le château deviendrait le théâtre enchanté, grâce au mariage de son frère. M. de Valcreuse n'était pas d'humeur à prendre au sérieux de si folles raisons ; toutefois, comme il était bon et qu'il chérissait mademoiselle Armantine malgré ses travers, il ne put s'empêcher de sourire à l'espoir de lui créer un intérieur aimable, plus conforme à ses goûts, et de répandre autour d'elle quelques distractions. Une autre considération, à laquelle il ne se montra pas insensible, c'est que, s'il n'y veillait, son nom s'éteindrait avec lui. En résumé, la résistance fut moins longue et moinvive qu'on ne l'avait craint. Comme tous les hommes de haute énergie, M. de Valcreuse était, au logis, dans les habitudes de la vie privée, trèsdoux et très-facile à conduire. Le mariage, d'ailleurs, s'il ne l'attirait, ne le repoussait pas. Il risqua pourtant quelques objections. Jeune encore, sinon pour l'amour, du moins pour le service de l'État et du roi, il ne renoncerait pas sans douleur aune carrière qu'il aimait, dans laquelle s'étaient illustrés successivement son aïeul et son père ; mais ou répondit qu'en mettant les choses au pire, dûtil, une fois marié, retourner encore à la mer, il ne lui déplairait pas sans doute de se voir, au retour, accueilli sur le pas de sa porte parunejeuneépouse et de jolis enfants. Dans sa pensée, l'abbé ajouta que cela vaudrait bien la figure de mademoiselle Armantine, tandis que mademoiselle Armantin \ se disait tout bas que ce serait toujours aussi réjouissant que le visage de l'abbé.
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— Allons ! dit M. de Valcreuse en souriant, je le veux bien, puisque vous le voulez ; mais, quel que soit mon désir de vous satisfaire, vous, mon cher abbé, vous, ma bonne Armantine, je ne saurais y arriver tout seul, — et je me vois dans la posilion d'une femme à qui, pour se marier, il ne manquerait qu'un mari.
Heureusement, les belles et riches héritières n'étaient pas rares dans la contrée. Le soir même, sans désemparer, mademoiselle Armantine les passa en revue et décida que dès le lendemain elle commencerait, en compagnie d'Hector, à explorer quelques châteaux voisins. Là-dessus, on se sépara pour aller se coucher. Si M. de Valcreuse dormit selon son habitude, il n'en fut pas de môme de sa sœur, que la perspective d'une visite à faire eût suffi pour tenir éveillée toute la nuit. Le lendemain, au lever de l'aube, l'aimable demoiselle était déjà sur pied, préparant sa toilette, édifiant sa coiffure, joyeuse, alerte, sémillante, comme une jeune pensionnaire prête à partir en vacances, le matin d'une distribution de prix.
On peut croire que ces démarches préliminaires ne divertissaient pas M. de Valcreuse, mais sa sœur paraissait y prendre un plaisir si vif, qu'il s'y prêtait avec une grâce vraimentbien touchante. Cependant ils avaient battu à peu près tous les environs, et les choses n'étaient pas plus avancées que le premier jour.
— Consultez votrecœur, Hector, répétait mademoiselle Armantine après chaque visite.
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Hector consultait son cœur qui ne lui disait absolument rien.
Mademoiselle Arrnantine commençait à désespérer, lorsqi, ii lui arriva du ciel ou d'autre part un charmant seeonrs sur lequel elle ne comptait pas.
Une après-midi que M. de Yalcreuse, sa sœur et l'abbé étaient réunis dans le salon du gothique manoir, la porte s'ouvrit brusquement, et le plus joli des oiseaux qui gazouillaient alors dans les cages dorées qu'on appelait boudoirs, vint s'abattre sur le sein de mademoiselle Arrnantine, qui couvrit son plumage de folles caresses et de tendres baisers.
C'était la petite marquise de Presmes; on eût dit, en effet, un oiseau des tropiques, à la voir si brillante, si vive, si légère, et l'on pouvait se demander pourquoi, au lieu de s'introduire par la porte, elle n'était pas entrée tout simplement par la fenêtre. Elle arrivait de Paris et venait achever la saison dans sa terre, où l'appelait, d'ailleurs, une assez grave affaire à terminer. Nous saurons tout à l'heure de quoi il s'agissait. Elle avait vingtsept ans, de grands biens, et la liberté qui les vaut tous, son mari, qui n'était plus jeune, s'étant laissé mourir aux eaux de Bourbon-l'Archambault, dont elle disait des merveilles. Les sujets de joie, on le voit, ne lui manquaient pas. Elle n'était pas ingrate envers la destinée, reconnaissait volontiers que tous les bonheurs lui étaient venus à point, et montrait, par sa façon de les sentir et ki les apprécier, qu'elle n'en était pas indigne.
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Elle était du pays de Bocage, et sans l'avoir toujours habité, avait grandi clans le voisinage de mademoiselle Armantine, qui s'était prise d'affection pour elle. Leurs goûts et leurs idées ayant exactement le m Ame âge, elles s'aimaient comme deux sœurs jumelles et se figuraient aisément, mademoiselle Armantine surtout, qu'elles étaient nées le même jour et avaient joué dans le môme berceau. Il y avait bien trois ans qu'elles ne s'étaient rencontrées; aussi, quelle joie, quels transports , quelles effusions d'amitié , tandis que l'abbé promenait en silence ses deux mains surses bas de soie, et que M. de Valcreuse, qui n'avait gardé de madame de Presmes qu'un souvenir trèsvague et très-confus, l'examinait avec curiosité, comme il eût fait d'une de ces frégates en miniature qui ornent, dans les ports, la salle des modèles I
Cependant, avant de se retirer, l'heureuse veuve laissa voir une paille dans son diamant, un nuage dans l'azur de son ciel. La mort de M. de Presmes venait de lui mettre sur les bras une fille qu'il avait eue d'un premier mariage, de plus une nièce orpheline qu'il avait recueillie peu de temps avant d'expirer. On juge quel fardeau pour cet oiseau-mouche, d'autant plus lourd que les deux cousines, toutes deux sans fortune et sans beauté, ne promettaient pas d'être d'un placement facile. C'étaient, à l'entendre, d'assez maussades créatures, surtout mademoiselle de Presmes, qui tenait beaucoup de son père. Tout considéré, elle a\ait pensé que ces petites seraient on ne peul
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mieux au couvent des Ursulines de MachecouU Leur éducation y serait poussée dans le sers monastique, et plus tard elles se résigneraient sans effort au seul parti qui convînt à leur position dans le monde. En réalité, c'était là ce qu. l'amenait dans sa terre. Les petites l'accompagnaient ; leur entrée au couvent était fixée au 1er novembre. Tout cela fut dit à tort et à travers, écouté avec distraction. Il était si peu rare alors de voir de pauvres filles entrer au couvent ; ces incidents, ces drames de famille étaient si communs, si vulgaires; la résolution qu'avait prise madame de Presmes, tant d'autres femmes l'auraient prise à sa place, qu'on devait naturellement ne pas s'en préoccuper davantage. Mademoiselle Armantine et la jolie veuve se séparèrent avec force caresses, compliments et promesses de se visiter fréquemment.
Qu'on tâche maintenant de se représenter l'ivresse dans laquelle l'apparition de madame de Presmes avait jeté mademoiselle Armantine. Le mineur qui trouve un diamant, le plongeur qui trouve une perle n'éprouvent pas plus de joie que n'en ressentit mademoiselle Armantine en voyant ce gentil oiseau venir s'abat ^ sur son sein. C'était pour elle la belle-sœur rêvée, rencontrée par enchantement. adame de Presmes n'avait fait que paraître et son mariage avec M. de Valcreuse étai* déjà arrêté dans l'esprit de l'excellente demoiselle. Toutefois, comme elle se défiait instinctivement de l'abbé, elle cela comme un tré.-or ses projets cl ses espérances, se réservant d'en
instruire Hector aussitôt qu'elle jugerait le cœur de ce jeune homme suffisamment préparé. Elle n'admettait pas qu'il pût longtemps résister à tant de grâce et de perfection. De son côté, M. de Valcreuse n'était pas sans agréments ; il portait un des plus grands noms du pays, et l'on savait que madame de Presmes tenait par-dessus tout à la vieille noblesse. Ce qu'elle reprochait à son mari, après sa figure, son âge, son humeur et son caractère, c'était son marquisat de fraîche date. Mademoiselle Armantine ne douta donc pas un seul instant du succès de son entreprise. A quelques jours de là, prête à se rendre chez la jeune veuve, elle pria son frère de l'accompagner. M. de Valcreuse ne se sentait poussé vers ces parages ni par son cœur ni par l'abbé Gervais ; cependant il céda par pure bonté d'âme, et, comme Renaud, se laissa entraîner dans les jardins d'Armide.
Ils partirent, sa sœur et lui, par une belle matinée, lui à cheval, elle en voiture à bœufs. Dans cette partie de la France, les grandes dames d'alors ne se promenaient guère autrement, à moins qu'elles ne préférassent aller en litière ou sur un palefroi. Mademoiselle Armantine avait pris soin, la veille, d'envoyer un exprès à madame de Presmes, qui les attendait à coup sûr.
Le trajet se fit en deux petites heures. Mademoiselle Armantine employa ce temps à composer la toilette qu'elle aurait le jour des noces de son trère. Pour M. de Valcreuse, il était rêveur et pensait à la mer, dont il retrouvait la voix mystérieuse oans les concerts du feuillage et du vent.
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La visite de mademoiselle Armantineà madame de Presmes ne différa guère de celle qu'avait faite quelques jours auparavant madame de Presmes au château de Valcreuse. Les relations du monde n'étaient alors, comme aujourd'hui, qu'un échange de futilités aussi insaisissables que les bulles de savon qui s'irisent un instant aux rayons du soleil et s'évanouissent sans laisser de traces. Madame de Presmes, qui était allée recevoir ses hôtes au pied du perron, les introduisit dans une vaste salle assez triste où tout se ressentait d'un long abandon. L'habitation de la jeune veuve n'était d'ailleurs qu'un bâtiment de style moderne qui se donnait sottement des airs de château : cela sentait son parvenu d'une lieue, et ressemblait au marquisat de M. de Presmes. Il y avait loin dé ce corps de logis, flanqué de deux méchants pavillons, aux bastions, aux créneaux, aux plates-formes de Valcreuse. C'était là le secret désespoir de madame de Presmes. Il n'eût tenu qu'à elle de se faire élever un manoirféodal, avec tours crénelées, fossés etpontslevis ; mais à cela il eût toujours manqué la consécration des années, l'antique souvenir des aïeux. Elle ne descendait pas précisément du premier baron chrétien, et M. de Presmes, qu'elle n'avait épousé qu'à la condition qu'il la mènerait à la cour, avait dû forcément se bornera lui montrer la cour qui passait en carrosses. Avec ses grands biens, elle en était réduite à ne voir à Paris que la noblesse de robe et de finance. Elle ne s'en piat»
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gnait pas, mais tout bas elle enrageait. C'est ainsi qu'il n'est bonheur si parfait qui ne soit rongé d'un m: caché, et le plus souvent ce ver rongeur est la vanité.
Tandis que mademoiselle Armantine et madame de Presmes, assises sur un canapé de tapisserie en point de Beauvais, s'entretenaient des graves préoccupations qui se disputaient leurs jours, M. de Valcreuse, qui prenait peu de part à l'entretien, faisait une pauvre figure. 11 observait d'un air distrait, à l'autre extrémité du salon, dans l'embrasure d'une fenêtre, deux jeunes filles qui s'étaient levées en le voyant paraître avec sa sœur, et, sur un signe rie madame de Fresmes, s'étaient rassises en silence autour d'une table de marqueterie. Toutes deux étaient occupées à de menus ouvrages.: l'une brodait et l'autre parfilait. La plus jeune n'était qu'un enfant qui comptait quinze ans à peine. Blonde, blanche, rose, les yeux bleus et la bouche en cœur, elle offrait le type de beauté alors à la mode, dans ce qu'il avait de plus gracieux et de plus charmant. On eût dit une figure détachée d'une des toiles de Boucher. Elle était mise avec recherche, et paraissait vivement préoccupée de la présence d'Hector et de sa sœur, du côté de qui se tournait à chaque instant son regard espiègle et curieux. La plus âgée avait de dix-sept à dix-neuf ans au plus. Elle était en habft de deuil ; pensive, réfléchie, sérieuse, elle devait nécessairement passer pour peu belle, dans une époque de mouches et de poudre, de fanfreluches et de chiffons. Il en est de la beauté comme
du génie : elle doit venir en son temps. Quoiqu'elle fût assise et penchée sur sa broderie, on voyait qu'elle était grande, mince, élancée. Ses cheveu:: étaient noirs : elle ne portait pas de poudre. Elle était pâle et n'avait pas de rouge. Indifférente à ce qui se passait autour d'elle, de loin en loin elle levait sur sa jolie compagne de beaux yeux noirs qui prenaient alors une expression tendre et maternelle.
— Ce sont là vos jeunes recluses ? dit à demivoix mademoiselle Armantine, qui les avait à peine remarquées en entrant.
— Eh ! mon Dieu, oui ! répliqua madame de Presmessur le même ton et en soupirant. Je vous demande, ma chère, s'il y aurait du bon sens à vouloir qu'à mon âge, je servisse de mère à ces deux grandes filles?
— En effet, ma chère, ce ne serait pas raison* nable. N'est-ce pas votre avis, Hector?
— Tout à fait, ma sœur, répondit froidement M. de Valcreuse.
— La petite paraît gentille, elle a bon air, ajouta mademoiselle Armantine, qui l'examinait avec complaisance.
— C'est la cousine de mademoiselle de Presmes que vous voyez à la même table. Elle ne sera pas trop mal; malheureusement elle n'a pas le sou.
— Vous la nommez ?
— Irène.
— Irène, c'est un joli nom. Elle sera charmante eoursuline.
— C'est ce qu'il faudrait lui persuader, ma
2d VALCR-EUSSi
que M. de Valcreuse pouvait entendre distinctement tout ce qu'elles disaient dans la chambre. Il s'arrêta pour les écouler.
— Eh bien ! non, je ne le crois pas, disait une voix argentine et mutine qui ne pouvait êire que celle d'Irène; encore à cette heure, je ne le crois pas. Moi qui me ferais scrupule de mettre un bouvreuil en cage, je ne puis croire qu'on veuille nous mettre aux Ursulines avec l'intention de nous y laisser.
— Ne te fais pas d'illusion, cousine, répondit une voix douce et grave; notre destinée est arrêtée ; le seul parti qu'il nous reste à prendre est désormais la résignation. Tu n'as rien, mon enfant, et moi je n'ai pas davantage. Aveuglé par sa folle tendresse pour une femme qui en était peu digne, mon père m'a dépouillée autant qu'il l'a pu faire. Qu'il repose en paix, je ne lui en veux pas. Il a voulu tout réparer, mais il était trop tard, et ses yeux ne se sont ouverts qu'au moment où la mort allait les fermer pour toujours. Mon pauvre père ! il nous aimait pourtant. Que sa mémoire nous soit chère !
— 0 mon Dieu ! mon Dieu ! c'est donc vrai ! au couvent ! s'écria la première voix avec l'emportement d'un filet d'eau révolté contre un caillou qui l'arrête au passage.
— Que veux-tu, cousine? nous y serons plus heureuses que nous ne l'avons été depuis longtemps. Tu pleures, pauvre petite ! Vois, je pleure aussi, moi... Oui, mon Dieu ! ce sera bien triste de ne
YALCKEI E. «■'>
j lus voir qu'à travers les barreaux ce cIouk soleil s charmants ombrages.
— Encore si c'était dans un couvent de Paris! C'est à Paris que nous sommes nées; c'est là que nous avons grandi. Là, du moins, du fond de nos cellules, nous entendrions le bruit des voitures, cela nous distrairait un peu, et, quand par hasard on nous ferait appeler au parloir, nous aurions la chance d'apercevoir quelque beau jeune homme à travers la grille; mais dans un couvent de Macbecoul! ah! c'est être au couvent deux fois. Machecoul ! quel affreux nom ! Tu ne trouves pas, Gabrielle? On dirait le nom d'une horrible bêle. Rien qu'en le prononçant, je frissonne de la tête aux pieds.
— Va, cousine, le nom et le lieu ne font rien à l'affaire. Il n'est pas de belle prison ni de patrie sans la liberté. Aimons-nous et résignons-nous. Souffrir n'est rien lorsqu'on est deux et que l'on s'aime.
Ici les deux voix se turent, et M. de Valcreuse entendit comme un bruit de colombes se becquetant sous la feuillée.
Il s'éloigna à pas lents et s'enfonça dans une allée du parc.
Pendant qu'il errait au hasard, mademoiselle Armantine, qui ne perdait pas de vue ses projets, était déjà occupée à jeter à madame de Presmes l'hameçon doré auquel la jolie veuve ne demandait pas mieux que âe se laisser prendre.
— Jeune et jolie comme vous êtes, il fautvou& remarier, disait mademoiselle Armantine à madame de Presmes qui l'écoutail en mordillant une
22 VALCRECS2.
que M. de Valcreuse pouvait entendre distinctement tout ce. qu'elles disaient dans la chambre. Il s'arrêta pour les écouler.
— Eh bien ! non, je ne le crois pas, disait une voix argentine et mutine qui ne pouvait êire que celle d'Irène; encore à cette heure, je ne le crois pas. Moi qui me ferais scrupule de mettre un bouvreuil en cage, je ne puis croire qu'on veuille nous mettre aux Ursulines avec l'intention de nous y laisser.
— Ne te fais pas d'illusion, cousine, répondit une voix douce et grave ; notre destinée est arrêtée ; le seul parti qu'il nous reste à prendre est désormais la résignation. Tu n'as rien, mon enfant, et moi je n'ai pas davantage. Aveuglé par sa folle tendresse pour une femme qui en était peu digne, mon père m'a dépouillée autant qu'il l'a pu faire. Qu'il repose en paix, je ne lui en veux pas. Il a voulu tout réparer, mais il était trop tard, et ses yeux ne se sont ouverts qu'au moment où la mort allait les fermer pour toujours. Mon pauvre père ! il nous aimait pourtant. Que sa mémoire nous soit chère !
— 0 mon Dieu ! mon Dieu ! c'est donc vrai ! au couvent 1 s'écria la première voix avec l'emportement d'un filet d'eau révolté contre un caillou qui l'arrête au passage.
— Que veux-tu, cousine? nousy serons plus heureuses que nous ne l'avons été depuis longtemps. Tu pleures, pauvre petite ! Vois, je pleure aussi, moi... Oui, mon Dieu ! ce sera bien triste de ne
plus voir qu'à travers les barreaux ce doux sole:' s charmants ombrages. — Encore si c'était dans un couvent de Paris! C'est à Paris que nous sommes nées; c'est là que nous avons grandi. Là, du moins, du fond de nos cellules, nous entendrions le bruit des voitures, cela nous distrairait un peu, et, quand par hasard on nous ferait appeler au parloir, nous aurions la chance d'apercevoir quelque beau jeune homme à travers la grille; mais dans un couvent de Machecoul! ab! c'est être au couvent deux fois. Machecoul ! quel affreux nom! Tu ne trouves pas, Gabriclle? On dirait le nom d'une horrible bête. Rien qu'en le prononçant, je frissonne delà tête aux pieds.
— Va, cousine, le nom et le lieu ne font rien à l'affaire. Il n'est pas de belle prison ni de patrie sans la liberté. Aimons-nous et résignons-nous. Souffrir n'est rien lorsqu'on est deux et que l'on s'aime.
Ici les deux voix se lurent, et M. de Valcreuse entendit comme un bruit de colombes se becquetant sous la feuillée.
Il s'éloigna à pas lents et s'enfonça dans une allée du parc.
Pendant qu'il errait au hasard, mademoiselle Armantine, qui ne perdait pas de vue ses projets, était déjà occupée à jeter à madame de Presmes i 'hameçon doré auquel la jolie veuve ne demandait pas mieux que de se laisser prendre.
— Jeune et jolie comme vous êtes, il faut vous pemarier, disait mademoiselle Armantine à madame de Presmes qui l'écoutail en mordillant une
(> VAUVdEUSE.
rose de Bengale, fraîche comme elle, comme elle sans parfum. Voila plus d'un an que le marquis est mort ; vous ne pouvez pas, vous ne devez pas vivre dans un veuvage éternel.
— Armantine, que me conseillez-vous? Je sors d'un cachot et vous me proposez d'y rentrer.
— Tous les hommes, Dieu merci 1 ne ressemblent pas à M. de Presmes. J'en ai connu de séduisants ! Il n'eût tenu qu'à moi d'épouser le chevalier de Ifc.. ou le marquis deC... Vous savez, hélas ! comment l'un et l'autre finirent?
— Hélas ! oui, vous me l'avez conté.
— Vous comprenez qu'une pareille tragédie suffit à remplir toute une existence ; je ne me marierai jamais. Je dois bien cela à la mémoire du marquis et du chevalier. Mais vous, ma toute belle, nul orage n'a troublé le gai printemps de votre vie; vous pouvez céder sans remords auxsollicitalions de l'hymen, qui brûle du désir de vous faire oublier les ennuis qu'il vous a causés. Je voudrais vous voir un mari jeune encore, et pourtant ayant assez vécu pour que vous puissiez vous appuyer sur lui avec une douce confiance. Je le voudrais de bonne race et de grande maison, portant, fièremant le nom de ses aïeux, occupé au service du roi et de l'État ; outre qu'un gentilhomme oisif n'entretient pas l'éclat de son blason, rien à la longue n'est génar.v pour une femme comme un mari qui n'a qu'à bayer aux corneilles. Je parierais que M. de Presmes était toujours pendu à vos paniers. Enfin, et surtout, je voudrais que le mari de ma charmante fût en position de la présen-
VALCKELSfc. 28
ter à la cour, car, on ne saurait trop se le dire, il n'y a que la cour en ce monde. Qui n'a pas vu la cour n'a rien vu. Ce fut le vingt-cinq janvier dé l'année dix-sept cent..., je ne me souviens pas au juste de l'année, que mon père m'y conduisit pour la première fois. Ah ! quel jour ! C'est assez d'un tel jour dans une destinée pour en parfumer jusqu'à la dernière heure. J'étais en robe détroussée, de damas de Gênes, avec garniture...
— De dentelles en point de Venise, s'empressa d'ajouter madamedePresmes pour montrerqu'elle n'avait rien oublié.
— Ah ! ces souvenirs me poursuivront toujours. Je reviens à vous, chère belle. Avec un mari taillé sur ce patron, quelle existence enchantée ne serait pas la vôtre ! que de fêtes autour de vous, soit qu'il vous plût de rester dans vos terres, soit qu'il vous agréât d'aller de temps en temps passer quelques mois à la ville ! Et quelle joie pour toutes deux, si votre choix se portait sur un gentilhomme de mon voisinage, de vivre l'une près de l'autre, de ne plus nous quitter jamais ! Pour moi du moins ce serait la félicité suprême ! car vous le sa*ez, Zénaïde, je vous aime comme une sœur.
— Mais, Armantine, vous en parlez trop à votre aise, répliqua madame de Presmes. A vous ente:; dre, je n'aurais qu'à étendre la main pour ija'eîi • fût aussitôt saisie par le modèle des amants, i-.« maris et des preux.
— C'est bien ainsi que je l'entends, répondil mademoiselle Armantine avec un fin sourire.
tfi VAJLCttEUSS.
— La liberté est douce, elle est bonne à garder. -~- C'est un trésor qu'il n'est bon d'avoir que
se hâter de le perdre.
— Je nie suis laissé dire, Arniantine, que votif1 frère cherche à se marier? reprit, sans avoir l'air d'y toucher, madame de Presmes, après quelques instants de silence.
— On vous a dit vrai, ma charmante, répliqua mademoiselle Arniantine, qui déjà triom~ phait en secret.
— Et sans doute son choix est fait ?
— Mon amour, non pas que je sache.
— M. de Valcreuse paraît grave, sérieux, peu expansif. Je crois qu'il lui faudrait une femme vive sans légèreté, mondaine sans coquetterie, qui répandit autour de lui un peu de mouvement, de vie et de gaieté. Je lui voudrais une femme jeune encore, et pourtant ayant assez vécu pour connaître le monde, et ne rien ignorer de ce qui peut embellir l'intérieur d'un époux. Enfin, et surtout, je lui voudrais une femme dont l'opulence lui permît de mener un train de roi, soit qu'il lui plût de rester dans ses terres, soit qu'il lui agréât d'aller de temps en temps passer quelques mois h la ville.
— Vous avez, mon ange, autant d'esprit que de beauté, autant de raison que de grâce.
— Ce n'est pas seulement le bonheur de M. de Valcreuse que je considère, c'est aussi le vôtre, Arniantine. Quelle existence avez-vous au fond du château de vos pères ? Dans l'éclat de vos jours, vous vous étiolez tristement à l'ombre de
VALCftEUSE. 21
vos tours et de vos créneaux. Que devenez-vous, par exemple, en l'absence de votre frère? Vous avez l'abbé qui vous lient compagnie. Aut mt que j'en ai pu juger par une première entrevue, M. l'abbé n'est pas divertissant.
— Divertissant, lui, l'abbé ! c'est l'ennui.
— C'est ce qu'il m'a semblé. Cependant, avec une bclle-sreur taillée sur le patron que je viens de vous laisser voir, quelle existence enchantée ne serait pas la vôtre ! Que de mouvement autour de vous ! que d'animation! quelles fêtes !
— Nous donnerions des tournois ! s'écria mademoiselle Armantine avec explosion.
— Des tournois, des carrousels, tout ce qui s'ensuit. Et quelle union louchante entre elle et vous ! comme vous vous entendriez l'une et l'autre ! Comme il enragerait, M. l'abbé ! quels jolis tours vous pourriez lui jouer à vous deux !
A ce petit tableau de genre, mademoiselle Armantine fit un effort sur elle-même pour ne pas inonder madame de Presmes de larmes d'attendrissement.
— Voilà, oui, voilà bien la belle-sœur que j'ai rêvée ! C'est trait pour trait la femme qui convient à mon frère Hector, s'écria la bonne demoiselle, parvenue au plus haut point de l'enthousiasme, et se contenant à grand'peine.
— A ce compte, vous comprenez qu'une jeune fille, simple, naïve, n'ayant jamais quitté la robe de s.i mère, ne saurait réaliser aucun de vos rêves. M. de Valcreuse s'ennuierait bientôt d'une telle compagne; pour vous, ce serait pis encore.
28 VALCittlSL.
Voyez-vous, Armantine, si charmante qu'elle puisse être, une jeune fille est toujours quelque chose d'insignifiant.
— Ne me parlez pas des toutes jeunes filles, répondit mademoiselle Armantine avec un haut dédain ; je n'ai jamais compris, pour ma part, le goût qu'en général montrent îes hommes pour ces petites sottes. Ce n'est qu'à notre âge que les femmes ont toute leur valeur.
— Assurément. Eh bien ! ma chère, ajouta madame de Presmes en riant, trouvez-moi le mari qu'il me faut, et je me charge de vous procurer la belle-sœur dont vous avez besoin.
Toutes deux se turent en apercevant M. de Valcreuse qui s'avançait vers elles. Il n'était pas besoin d'un mot de plus; elles s'entendaient à merveille. Toutefois, comme M. de Valcreuse était encore assez loin pour leur permettre d'échanger en liberté une phrase ou deux :
— Peut-être ne serait-il pas inutile, dit à la hâte mademoiselle Armantine, que l'ange que vous destinez à mon cher Hector possédât préalablement quelques notions sur son caractère. Hector est un marin, étranger au monde, inhabile en amour. Il s'entend mieux à prendre une frégate qu'à subjuguer une jeune beauté. Il est homme à passer près du bonheur sans l'apercevoir, si le bonheur ne va droit à lui et ne le saisit par la main
M. de Valcreuse n'était plus qu'à quelques pas.
Madame de Presmes alla droit à lui, prit son
bras avec une grâce familière, et, sans plus tar-
der, se mit en devoir de pénétrer dans la pince dont mademoiselle Armanline venait de lui livrer les clef.-..
Elle ne manquait pas de cet esprit du monde qui n'est en réalité que ïa petite monnaie de L'esprit. J'ai dit qu'elle ressemblait à un oiseau, tant efle était vive et légère ; elle tenait aussi de la couleuvre par je ne sais quoi de souple et d'enlaçant. Comme elle joignait à la frivolité de son caractère une grande sécheresse de cœur et une absence complète de bonté, elle cachait sous sa légèreté de colibri une humeur moins facile, une volonté plus âpre qu'on n'aurait pu d'abord le supposer en la voyant. C'est en cela qu'elle différait de mademoiselle Armantine, douce créature, parfaitement inoffensive. En apprenant que M. de Valcreuse était de retour de ses campagnes, et qu'il songeait à se marier, la jeune veuve avait pensé aussitôt à le donner pour successeur au marquis de Presmes. Elle n'ignorait pas qu'une alliance avec les Valcreuse avait été de tout temps la secrète ambition de sa famille. Les Valcreuse n'étaient ni marquis, ni comtes, ni môme chevaliers; ils étaient Valcreuse, tout simplement, et c'était assez. J'aime les grands noms qui, pour s'élever, n'ont pas eu besoin de monter sur un titre. Ce n'était pas précisément ce qui séduisait madame de Presmes; toutefois, étant née, ayant grandi dans le pays où les Valcreuse tenaient, comme on dit, le haut du pavé depuis plusieurs siècles, elle avait été frappée de bonne heure de l'antique, éclat qui environnait leur maison. Ajou-
80 valg.llsk.
lez que l'unique et dernier héritier de cette noble race était beau, jeune encore, illustre déjà par luimôme, qu'à son retour de i'Inde, le roi l'avait em« brassé devant toute la cour, et vous reconnaîtrez sans peine que la fantaisie de madame de Presmes n'avait rien qui dût étonner. Non que la jolie veuve eût un goût vif et prononcé pour Hector. Elle le trouvait un peu froid, un peu sérieux, un peu compassé; cependant il y avait dans sa gravité même quelque chose qui la piquait au jeu et ne lui déplaisait pas. En général, les femmes n'aiment pas les hommes supérieurs, qui, presque tous, les humilient sans le vouloir ou les ennuient sans s'en douter. Elles mettent pourtant leur gloire à se les attacher, et, comme les triomphateurs romains, veulent un roi captif à leur char. Satisfaction de vanité qu'elles payent par plus d'un mécompte : pas une d'elles n'en conviendra.
Ils allaient tous trois le long des charmilles, mademoiselle Armantine à côté de son frère, madame de Presmes suspendue comme une liane au bras d'Hector, ainsi placé entre les deux complices qui venaient de tramer sa perte ou son bonheur. Jamais la petite marquise n'avait été d'une grâce plus agaçante; jamais ses yeux n'avaient brillé d'un si vif éclat; jamais plus jolis riens n'étaient sortis de sa bouche charmante. M. de Valcreuse l'écoutait gravement; mademoiselle Armantine l'admirait en silence et ne doutait pas que son frère ne succombât à tant de séductions. Insensiblement, madame de Presmes en vint à rappeler qu'enfants ils avaient joué, elle et lui,
VAi.c. Li'>t. 31
dans le parc et sur les plates-formes du château de Valcreuse. Hector, qui s'en souvenait à peine, se défendit pourtant de l'avoir oublié.
— Vous étiez mon chevalier, ajouta madame de Presmes avec gaieté. Vous portiez mes couleurs, et déclariez à tout venant que vous n'auriez jamais d'autre dame.
Pour le coup, M. de Valcreuse répondit :
— Ma foi ! Madame, je ne m'en souviens pas.
Plus, de détour en détour, elle en arriva à l'entretenir de lui-même, de ses campagnes, de la mer qu'il aimait, de ses combats, de sa jeune gloire. Elle exigea d'une voix impérieuse et tendre que M. de Valcreuse racontât l'affaire de l'Intrépide et de l'Invincible. Hector raconta l'affaire en deux mots. Madame de Presmes chanta sur tous les tons tant de valeur unie à tant de modestie.
— Ah ! que je serais fière d'être votre sœur, disait-elle, et que vous êles heureuse, Armantine ! ADpréciez bien votre bonheur.
Enfin, elle lui parla avec une discrète sollicitude de ses projets, de ses espérances et de son avenir. Mademoiselle Armantine, qui s'extasiait à chaque parole de sa jeune amie, et dont le cœur s'exhalait tout bas en hymnes d'allégresse, mademoiselle Armantine pensait avec délices qu'après deux ou trois sommations du genre de celle-ci, Hector serait obligé d'amener son pavillon.
Cependant il se faisait tard : les soirées étaient courtes, et déjà le soleil commençait à descendre vers l'horizon. Hector fit observer à sa sœur qu'ils devaient se disposer à reprendre le chemin de
Vaiereuse. Madame dePresmes,jalou3e sans doute d'achever sa victime, voulut les retenir à souper; mais, peu désireux de prolonger cette journée, Hector, ayant objecté, à cause de sa sœur, la fraî cheur du soir, mademoiselle Armantine dut finir, bon gré mal gré, par se rendre aux raisons de son frère.
Après avoir embrassé mademoiselle Armantine, la marquise lendit sa main à Hector.
— Cette journée a passé comme une heure, lui dit-elle. Aux regrets que vous me laissez, mêlez du moins une espérance. Quand vous reverrai-je, Monsieur?
En cet instant, M. de Vaiereuse aperçut, dans un rayon de soleil couchant, la pâle figure de Gabrielle et la blonde tôle d'Irène qui, pour le voir s'éloigner, se penchaient curieusement à la même fenêlre. On eût dit un lis et une rose épanouis sur le même balcon.
Il porta froidement à ses lèvres la main de madame de Presmes, et répondit :
— Bientôt.
Si brève qu'elle fût, cette réponse remplit de joie le cœur des deux amies; l'une et l'autre n'en demandaient pas davantage.
Hector et sa sœur s'en allèrent comme ils étaient venus, lui à cheval, elle en voiture à bœufs, l'un rêveur et l'autre radieuse.
De même qu'en venant, M. de Vaiereuse écoulait les concerts du vent et du feuillage; mais il ne pensait plus à la mer.
VALCliLUSE. «I
Jusqu'à c»; jour, M, de Valcreuse avait dirigé loutes ses excursions du côté de la mer. Soit qu'il chassât, soit qu'il courût le pays à cheval, soit que tout simplement il sortît en compagnie de l'abbé, pour faire une promenade dans les environs, c'était toujours vers 1 1 côte qu'il se sentait irrésistiblement entraîné. Le murmure et l'éclat des vagues l'attiraient et le fascinaient. Que de fois, assis sur un des rochers qui bordent la grève, ne s'était-il pas oublié jusqu'au soir dans une muette exiase, écoutant comme une musique céleste l'éternelle plainte dont l'Océan remplit ses rivages, aspirant avec ivresse les exhalaisons salines, suivant d'un œil jaloux les voiles fugitives qui blanchissaient à l'horizon comme des ailes de goéland ! D'autres fois, il se plaisait à lancer son cheval au galop, sur la plage, à le faire piétiner dans l'écume de la marée montante. Les goûts de notre héros étaient bien connus de ses gens, qui, lorsqu'ils le voyaient en selle et prêt à partir, ne manquaient iamais de dire entre eux : « Voici M. Hector qui s'en va faire les doux yeux à sa maîtresse ! » C'était, en effet, comme une maîtresse qu'il aimait la mer. Il l'aimait comme la confidente de ses rêves de jeunesse et de gloire ; il avait trente ans, et ne connaissait pas d'autre amour. Le bruit des flots résonnait à son cœur comme aux oreilles d'un destrier la voix des clairons et le fracas des armes.
S 4 VALCStEUSE.
Cependant, à compter ;ie ce jour, les chasses, les courses à cheval, lespromenades solitaires, prirent une autre direction ; il ne s'écoula pas une semaine sans que M. de Valcreuse allât au moins une fois au petit castcl de madame de Presmes, qui serrait de plus en plus les mailles du fdet dans lequel elle ne doutait pas que ce jeune homme ne fût pris déjà. Il est vrai que l'attitude d'Hector n'avait pas changé depuis le premier jour; il est encore vrai que M. de Valcreuse ne paraissait pas soupçonner les pièges que la marquise multipliait autour de lui avec une grâce toujours croissante; enfin il est très-vrai que, depuis trois semaines, les choses n'avaient pas fait un pas et que madame de Presmes, si l'on devait en juger par les apparences, courait grand risque d'en être pour ses frais d'appeau ; mais, connaissant le caractère réservé de cet étrange soupirant, loin de s'inquiéter de sa froideur et de son silence, elle y voyait le signe irrécusable d'une passion d'autant plus profonde qu'elle faisait moins de bruit et n'osait pas se déclarer. Mademoiselle Armantine l'encourageait et l'entretenait dans ces illusions. Les deux amies se visitaient fréquemment. Il n'est pas besoin d'insister sur le but de leurs entrevues et le sujet de leurs entretiens. Elles avaient quitté les voies tortueuse? de l'allusion et de l'insinuation pour aborder la question franchement, et jouer, comme or: dit. cartes sur table. Telle était leur confiance dans le succès de leur entreprise, qu'elles disposaient ensemble de l'avenir et composaient paisiblement e poème de leur existence
VAICHKISE. S5
Il était décidé qu'elles passeraient tous les ans quatre mois d'hiver à Paris, et la belle saison à Valcreuse, qui deviendrait le point de ralliement rie tout ce qu'il y avait alors de jeune, de beau parmi la noblesse des environs. Mademoiselle Armantine songeait sérieusement à ressusciter dans le domaine de son frère les jeux de la chevalerie. Elle ne rêvait que tournois, passes d'armes, joutes à lances courtoises, et. s'occupait de choisir l'emplacement qui servirait de lice et de champ clos.
Déjà, parla pensée, madame de Presmes s'était emparée de son nouvel empire. En l'absence d'Hector, elle courait comme un furet dans les appartements du château, indiquant à mademoiselle Armantine, d'un ton où se trahissait l'ambition du commandement, les réparations à faire, les innovations à introduire, les meubles, les lambris, les tentures àrenouveler. Ce qu'iiyavait de vraiment plaisant dans tout ceci, c'était la figure de l'abbé, qui les observait toutes deux d'un air narquois. L'abbé paraissait ne rien comprendre et tout ignorer ; seulement, il avait une façon de les re. g irder en silence qui les irritait au delà de toute expression, sans qu'elles pussent s'expliquer pourquoi. La petite marquise l'avait pris en grippe. Un jour elle demanda si le lendemain du mariage on ne le congédierait pas; mais ici, mademoiselle Armantine montra son bon naturel : elle répliqua asst« vertement que son frère n'y consentirait jamais.
— Que voulez-vous, ma chère ? dit-elle à madame de Presmes qui s'en étonnait ; c'est une de ses faiblesses ; et moi-même, vous l'avouerai-je? je
3 , VALCItEUSE.
iais iellement habituée à voir l'abbé Gervais rôl'.er sous notre toit, je le sais si dévoué à notre maison, si attaché à mon frère Hector, que je pourrais bien le regretter, lorsqu'il ne serait plus là.
Un sourire de dédain presque imperceptible effleura les lèvres de la marquise, qui se promit tout bas de faire en sorte qu'au bout de six semaines mons l'abbé fût obligé de lever le pied et de déguerpir du logis. Elle avait dans l'esprit bien d'autres desseins que celui-là, non moins arrêtés, dont elle ne parlait pas, et qui eussent singulièrement surpris mademoiselle Armantine, si l'aimable demoiselle les eût seulement soupçonnés. Madame de Presmes l'accablait de protestations d'amitié flattait ses travers, épousait ses ridicule , ie tout uniquement pour arriver a ses fins. Dans son for intérieur, elle ne la ménageait guère, et lui réservait en secret une destinée moins brillante que les folles images qu'elle faisait passer devant ses yeux. Elle était bien décidée, par exemple, à ne pas l'emmener avec elle à Paris, et à la reléguer modestement sur le second plan de son existence. Il y avait en elle, je l'ai déjà dit, un égoïsme plus raisonné, une volonté moins complaisante que son plumage et son ramage ne l'auraient donné à penser.
Comme on pourrait, en fin de compte, se demander ce qu'allait faire M. de Valcreuse au pigeonnier de la marquise, voici, en peu de mots, à quoi se bornaient ses visites. Il entrait, saluait gravement madame de Presmes, s'inclinait avec respect devant les deux jeunes filles qu'il trou-
YALCKEUSE
vait constamment, à queique heure qu'il arrivât, assises et travaillant, comme le premier jour, dans la môme embrasure de fenêtre. Jamais il ne leur adressait un mot ; à madame de Presmes, pas une question qui les concernât. Les noms de Gabrielle et d'Irène ne sortaient jamais de sa bouche. Il restait volontiers au salon jusqu'à ce que la marquise lui prît le bras et l'entraînât doucement dans le parc, où elle redisait, chaque fois avec de nouvelles variantes, toujours avec le même succès, la scène que nous lui avons vu jouer en présence de mademoiselle Armantine. Près d'Hector, le farouche Hippolyte n'était qu'un berger de VAstrée, un héros de la Polexandre. M. de Valcreuse parlait de la pluie et du beau temps, de la chasse du lendemain ou de la chasse de la veille, et se retirait comme il était venu, après avoir baisé avec une froide politesse la main que lui tendait la jeune veuve, consternée et furieuse de voir qu'elle avait jeté encore une fois sa plus fine poudre aux mésanges. En vérité, les choses ne se passaient pas autrenTent.
Madame de Presmes avait, on le conçoit, ses heures de découragement et de dépit, de révolte et de désespoir. Elle s'en ouvrait à mademoiselle Armantine, qui, naturellement portée à voir tout en beau, lui disait:
— Vous n'êtes qu'une enfant et seule vous doutez du pouvoir de vos charmes. Allez, je connais mon frère, et sais mieux que vous ce qui s'agite en lui. Zénaïde, les feux les plus terribles ne sont pas ceux qui jettent le plus de flamme. Le véri-
table amour est timide, discret, silencieux. Voyez le chevalier de R... et le marquis de C... Ils ne laissaient rien paraître de l'incendie que j'avais allumé dans leur sein; c'étaient deux volcans sans fumée et sans étincelles. Vous savez pourtant s'ils brûlaient !
— Mais, ma chère, répliquait Zénaïde d'un ton boudeur, monsieur votre frère est aussi par trop timide, silencieux et discret. Voilà plus d'un mois que je joue son rôle ; M. de Valcreuse ne paraît pas seulement s'en douter. Je ne sais pas comment s'y prenaient avec vous le chevalier de R... et le marquis de C... Ce que je tiens pour sûr, c'est que monsieur votre frère s'y prend avec moi d'une étrange sorte.
— Que cette jolie moue sied bien à vos lèvres de rose ! reprenait mademoiselle Armantine qui tremblait de voir ses rêves s'envoler. Voyons, apaisezvous, ma charmante. Vous doutez des sentiments d'Hector : jugez de l'état de son cœur. Depuis un mois, Hector est distrait, rêveur, taciturne. L'abbé lui-même en est frappé, il s'en alarme ;* tout à l'heure il m en parlait. Pourquoi distrait depuis un mois ? pourquoi depuis un mois taciturne et rêveur ? C'est à vous que je le demande. Vous n'ignorez pas son amour pour la mer ? Avant votre retour, il passait son temps sur la côte ; depuis un mois, pourquoi n'y va-t-il plus ? Il est d'humeur sauvage, et vit plus loin du monde dans son château que sur le pont de son navire. Cependant, combien de fois déjà a-t-il franchi le seuil de votre porte ? Qui l'attire chez vous, enfant, si ce n'est
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rous?Vous voyez donc bien qu'il vous aime ; mais, dame ! ce n'est pas un muguet.
Ces paroles, et d'autres encore, rendaient à madame de Presmes la confiance et l'espoir qui d'ailleurs, quoi qu'elle pût dire, ne l'abandonnaient jamais entièrement. Pour mademoiselle Armantine, elle était de très-bonne foi. Bien que la réserve et la discrétion ne fussent pas au nombre de ses qualités, comme elle savait, sinon par expérience, du moins pour l'avoir lu quelque part ou se l'être laissé conter, que l'amour est, de sa nature, bizarre, capricieux, toujours prêt à tourner à gauche pour peu qu'on veuille le pousser à droite, mademoiselle Armantine n'avaitpas essayé d'agir sur le cœur de son frère et s'abstenait même de l'interroger; seulement elle l'observait, et les symptômes qu'elle signalait à la marquise pour la rassurer, le témoin le plus désintéressé eût pu les signaler comme elle. Le fait est que, depuis quelque temps, M. de Valcreuse se montrait taciturne, distrait, rêveur. Que se passait-il en lui? Il est permis de l'ignorer, puisque lui-même l'ignorait.
L'automne touchait à sa fin. L'ajonc, ce genêt de l'hiver, était en fleurs sur le bord des sentiers. Les oiseaux voyageurs avaient achevé leur migration ; on n'apercevait plus que de loin en loin quelques bataillons de grues retardataires qui filaient lentement sous le bleu gris du ciel. Les corbeaux s'attroupaient et s'abattaient dans la lande ; le roitelet et le rouge-gorge voletaient avec inquiétude sur les haies, qui ne les cachaient plus. Cependant la saison était belle encore : comme une lan-
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guissante et douce créature qui ne sait pas la mort si près, et dont la vie s'exhale dans un pâle sourire, la nature souriait sans défiance à Novembre qui s'approchait.
Un soir, en revenant de la chasse, comme il passait près du castel de la marquise, par hasard et sans intention de s'y arrêter, M. de Valcreuse crut reconnaître à la grille la voiture de mademoiselle Armantine. Ayant conclu de là que sa sœur était chez madame de Presmes, il entra. Il montait les marches du perron, quand tout à coup ses chiens, qu'il avait laissés sous la garde d'un piqueur, s'échappèrent, coururent à lui, prirent les devants, et, quoi qu'il pût faire pour les ren^ voyer, se précipitèrent follement dans le salon, dont la porte était entr'ouverte.
Ce fut pendant quelques instants un remueménage infernal, un épouvantable vacarme. Deux lévriers et six chiens courants se roulaient sur les fauteuils, gambadaient sur les canapés en aboyant à qui mieux mieux. Ce petit divertissement tenait tout ensemble du concert et du ballet. L'apparition et la voix du maîlre firent cesser les joyeux ébats. Danseurs et concertants s'esquivèrent l'oreille basse ; il ne resta que les deux lévriers, qui, en voyant paraître Hector, s'étaient réfugiés tout tremblants entre les pieds des deux cousines. Gabrielle et Trène se mirent à les caresser. M. de Valcreuse s'aperçut alors qu'il n'y avait au salon que les pupilles de madame de Presmes ; pour la première fois il se trouvait seul avec elles. La marquise était dans son appartement avec la supé-
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rieure dos Uisulines. Quant au rustique équipage qu'il avait cru reconnaître à la grille, c'était tout simplement une voilure venue de Machecoul à l'unique fin d'emmener lesjeunes filles au couvent. On était au premier novembre. Irène apprit tout cela à M. de Yalereuse, pendant que Gabrielle flattait de la main le museau effilé et couleur d'ar* doise qu'un des lévriers allongeait sur ses genoux avec une craintive familiarité. Irène, en parlant, avait son petit cœur bien gros ; des larmes qu'elle s'efforçait en vain de retenir roulaient silencieusement le long de ses joues comme des gouttes de rosée sur les pétales d'un camélia. Gabrielle était plus résignée ; toutefois, à l'humide éclat de ses beaux yeux noirs, on voyait bien qu'elle avait pleuré. Retirées tristement dans l'embrasure de leur fenêtre, comme deux mouettes qui se pressent l'une contre l'autre pendant la tempête, elles attendaient l'heure de partir.
M. de Yalereuse s'assit résolument entre lesdeux cousines, qui ne parurent ni surprises ni effarouchées. Pendant un mois et plus, les visites d'Hector avaient été les seuls événements de leur vie solitaire. Jamais il ne leur adressait la parole ; mais son regard, en s'abaissant sur elles, exprimait un sentiment d'intérêt si profond et si vrai, une bienveillance si loyale et si respectueuse, qu'elles avaient fini par le remarquer et en être touchées. Dans leur abandon et leur isolement, ces deux enfants comprenaient vaguement, sans chercher à s'en rendre compte, qu'il était pour elles un ami. Frêne, qui, en raison de son âge et de eon carac-
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tère, se préoccupait bien plus vivement que Gabrielle de tout ce qui venait du dehors, Irène surtout s'était prise pour lui d'une sorte d'affection instinctive. Elle aimait à le voir, reconnaissait, d'aussi loin que possible, le bruit de ses pas, et se mettait à la croisée pour le suivre des yeux, lorsqu'il s'éloignait. Ce manège innocent n'échappait pas à M. de Valcreuse, qui, près de disparaître au bout de l'avenue, manquait rarement de se retourner pour saluer encore une fois ce gracieux et char» mant visage.
— Vous êtes triste, Mademoiselle ; vous êtes triste et vous pleurez, lui dit-il d'un ton de bonté fraternelle, je m'en afflige : la tristesse et les pleurs ne sont pas de votre âge.
— Ah ! Monsieur, répondit Irène en essuyant ses yeux, je n'ai pas sujet de rire ou de chanter. Il ne serait pas gai d'entrer aux Ursulines de Machecoul avec l'espoir d'en sortir au bout de huit jours ; pensez donc ce que ce doit être avec la perspective d'y rester. Car nous y resterons, Monsieur ! on nous y laissera, c'est trop sûr. Machecoul ! quel nom hideux! N'est-ce pas, monsieur de Valcreuse, que c'est une ville où il n'y a que des couvents ?
— Pauvre enfant ! il est triste, en effet, d'ensevelir dans un cloître tant de grâce et de jeunesse.
— A la bonne heure ! vous, du moins, Monsieur, vous en convenez ! Cela me console, dit Irène éclatant en sanglots.
— Cousine, au nom de Dieu ! calme-toi. Tu me brises le cœur, s'écria Gabrielle avec désespoir.
— Vous aussi, Mademoiselle, vous aussi vous
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versez des larmes, dit Heclor, s'adressant à mademoiselle de Presmes d'un ton de pitié plus timide et moins familier. Vous êtes comme votre jeune parente ; vous n'avez pas d'inclination pour la vie claustrale.
— Oh ! Monsieur, ce n'est pas de moi qx;'il s'agit à cette heure, répliqua mademoiselle de Presmes en secouant la tête avec mélancolie. Moi, je suis faite à la douleur ; la vie ne m'a jamais souri, et le couvent ne m'effraye guère. Que voulez-vous, Monsieur? je n'ai jamais été heureuse, et quoique trop jeune encore pour connaître beaucoup le monde, je le connais assez cependant pour pouvoir le quitter sans regret. Ce n'est donc pas moi que je plains. Mais voyez cette enfant: elle était née pour le honneur ; l'espérance marchait devant elle ; la gaieté chantait dans son sein. Pauvre cousine ! sa destinée promettait d'être belle ; c'est sur elle qu'il faut pleurer.
— Ne le croyez pas, Monsieur, s'écria Irène. Gabrielle est pour son propre compte aussi malheureuse que moi. Elle paraît résignée sans effort ; il n'en est rien. Elle n'aime pas le monde, mais elle aime les bois, les champs, le grand air et la liberté. Voyez-vous, Monsieur, mettre Gabrielle au couvent, autant vaudrait loger une gazelle dans un cellier, une hirondelle dans une souricière.
— Je crois, en effet, reprit mademoiselle d( Presmes, que Dieu ne m'avait pas créée pour vivrd entre les murs d'un monastère. Mais combien d'autres destinées qui n'ont pas eu leur cours ici-bas 1
— Je vois bien, Mesdemoiselles, que vous êtes également à plaindre toutes deux. Heureusement, vous vous aimez et l'on ne vous sépare pas.
A ces mots, par un mouvement instinctif, les deux jeunes filles se jetèrent dans les bras l'une de l'autre et se tinrent longtemps embrassées. M. de Valcreuse les regardait en silence, d'un air attendri.
— Ce que je ne m'explique pas, dit-il enfin, c'est que madame de Presmes vous envoie au couvent contre votre gré. Peut-être, Mesdemoiselles, ne lui avez-vous pas assez montré toute votre répugnance. Vos larmes l'auraient certainement touchée. S'il m'était permis d'intercéder pour vous auprès d'elle, j'y emploierais volontiers le peu d'éloquence que m'a départie le ciel.
— Monsieur, répondit Irène, vous perdriez du même coup votre éloquence et votre temps. Madame de Presmes n'est pas femme à se laisser toucher si aisément. Vous ne vous expliquez pas qu'elle nous envoie auxUrsulines contre notre gré; cela est pourtant facile à comprendre. Regardez ma cousine : elle est belle. Je sais bien qu'il y a des gens qui disent que non; mais moi je la trouve belle, et je jurerais, Monsieur, que vous êtes de mon avis. On assure que de mon côté, avec deux ou trois printemps de plus, je pourrai bien n'être pas trop mal. Voilà la cause de nos infortunes : il n'y faut pas chercher d'autres raisons.
— Cousine, quelles folies! Excusez-la, Monsieur, c'est une enfant, dit mademoiselle de Presmes, dont le pâle visage s'était coloré d'une vive rougeur.
— Bon ! bon! reprit Irène en révolte ouverte ; que je sais bien ce que je dis ! Madame la marquise s'en va répétant partout que nous sommes laides et maussades. La preuve qu'elle n'en pense rien, c'est qu'elle nous met au couvent. Et au couvent de Ma checoul encore! à cent mille lieues de Paris. 0 mon cher Paris ! mes bien-aimés boulevards ! mes Tuileries ! mon Louvre ! suis-je donc destinée à ne plus vous revoir? vous ai-je perdus sans relour?
En cet instant, madame de Presmes entra. En apercevant M. de Valcreuse, qu'elle ne savait pas là, la petite marquise changea vivement le masque de son visage ; mais ce changement ne fut pas si rapide, qu'Hector n'eût été frappé de l'air sec et dur qu'elle avait en entrant.
— C'est vous, Monsieur, dit la sirène de sa plus douce voix, avec son plus joli sourire; j'étais loin de me douter de mon bonheur. Mes chères filles, ajouta-t-elle, tout est prêt pour votre départ. Vos effets sont à la voiture; madame la supérieure attend. Il ne me reste qu'à vous presser toutes deux sur mon cœur. Près de vous perdre, je sens que vous allez laisser un grand vide dans mon existence. Je vous regretterai plus d'une fois. Allons, mes chères enfants, disons-nous adieu ; venez embrasser votre mère.
Ici, éclata entre les deux cousines une scène de désolation, à laquelle la marquise ne prit aucune part et dont nulle parole humaine ne saurait donner une idée. Comme le condamné qui espère sa grâce au pied de l'échafaud, et qui l'espère encore sur la dernière marcha du fatal escalier, Irène
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s'était flattée du fol espoir que ce moment n'arriverait jamais. Dans sa profonde horreur des couvents en général, et des Ursulines de Machecoul en particulier, elle avait compté sur les empêchements les plus improbables, sur les secours les plus extravagants, au besoin sur une intervention céleste. Chaque matin, à son réveil, elle s'attendait sérieusement à recevoir la nouvelle qu'un tremblement de terre avait détruit tous les cloîtres de la chrétienté, ou tout au moins qu'un incendie venait de consumer Machecoul jusqu'à la dernière pierre.
Quand elle se vit au pied du mur, face à face avec la réalité, lorsqu'elle comprit que tout lui manquait, le ciel et la terre, que l'heure était venue et qu'enfin il fallait partir, sentant son cœur faillir, ses jambes se dérober sous elle, Irène tomba dans les bras de Gabrielle, en criant ni plus ni moins que si le bourreau eût été à la porte et qu'il se fûl agi de marcher à la mort. Ébranlée par le désespoir de sa cousine, mademoiselle de Presmes, qu'avait soutenue jusque-là le sentiment de sa dignité, se troubla, perdit contenance, et l'on n'entendit dans le salon que des pleurs, des cris et des sanglots.
— Vous le voyez, Monsieur, dit la marquise, depuis un mois c'est tous les jours la même chose; De grâce, Mesdemoiselles, ménagez mon cœur et mes nerfs. Il commence à se faire tard, et madame la supérieure attend.
— Eh ! Madame, s'écria brusquement Hector, chez qui le marin venait d'éclater sous l'enveloppe
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du gentilhomme, leur douleur ne vous touchef-elle pas? Ces pleurs et ces sanglots ne vous disent-ils rien? Je suis ému, moi qui vous parle; je le suis jusqu'aufond de l'âme. C'est une pitié, c'est un meurtre de disposer ainsi contre leur gré de Ja destinée de deux enfants qui n'ont que des larmes pour protester et se défendre. Madame, laissez-vous attendrir, ou je croirai que vous êtes cruelle.
— Mon cher Hector, dit en riant madame de Presmes, est-ce vous que je viens d'entendre? Moi qui pensais que l'abbé Gervais, comme uc autre Chiron, vous avait nourri de la moelle des lions et des ours ! Réparation, beau chevalier ! Malheureusement, en cherchant ici la gloire d'Amadis, vous pourriez bien ne rencontrer que celle du héros de la Manche. Mesdemoiselles, ajouta-t-elle d'un ton bref et cassant, il est inutile de prolonger une scène aussi pénible pour moi que pour vous : finissons ces enfantillages.
— Viens ! dit mademoiselle de Presmes avec fermeté en saisissant la main d'Irène. Viens ! répétât-elle en relevant fièrement la tête.
Et toutes deux allèrent s'incliner froidement devant la marquise, qui les baisa l'une après l'autre au front.
— Je vous répète, mes chères enfants, dit la jolie veuve de sa voix câline, je suis heureuse de vous répéter que je n'ai rien négligé pour assurer au couvent votre bien-être et votre bonheur. Vous serez là comme deux petites reines, choyées, fêtées, caressées comme on ne l'est pas dans ie
monde. Nos saintes filles de Machecoul sont bien connues pour leur tolérance; la règle du monastère s'adoucirait au besoin pour vous. Madame la supérieure a mes instructions et j'ai sa parole. Un jour, j'en ai la conviction, vous apprécierez ce que j'ai fait, et vous me bénirez, je l'espère.
— Dès à présent, Madame, répliqua gravement mademoiselle de Presmes, dès à présent nous vous remercions de toutes vos bontés et vous prions de croire que notre cœur en gardera fidèlement le souvenir.
— C'est bien, Mesdemoiselles, allez ! ajouta la marquise qui avait hâte d'en finir.
Les jeunes filles se dirigèrent vers la porte en se tenant toutes deux par la main. Près de sortir du salon, Irène se retourna du côté d'Hector, qui se tenait debout, immobile, appuyé contre le marbre de la cheminée, dans une attitude pensive et réfléchie.
— Monsieur de Valcreuse, adieu ! dit-elle d'une voix plaintive.
A ces mots, Hector tressaillit, comme si on l'eût réveillé en sursaut.
— LTn instant, Mesdemoiselles, un instant ! s'écria-t-il en marchant vers la porte qu'il ferma avec autorité. Peut-être est-il pour vous un moyen de ne pas aller au couvent.
— Dites, Monsieur, dites bien vite ! s'écria Irène éperdue.
— Mademoiselle, reprit M. de Valcreuse, s'adrcssant à mademoiselle de Fresmes avec une brusquerie respectueuse, ma jeunesse s'est passée
à la mer. Je n'aime pas le monde ; je n'en parle pas le langage. Je suis toutefois de bonne maison, et j'ose affirmer que si une femme me confiait le soin de son bonheur, je ne trahirais pas sa confiance. L'opulence n'est pas mon lot; cependant mes revenus me permettent de faire autour de moi quelque bien. Le château de mes pères s'élève derrière ces bois dont vous apercevez d'ici la cime dépouillée ; c'est un gothique manoir qui ne manque ni de poésie ni de caractère. On y vit doucement, simplement, sans faste et sans parcimonie. Mon intérieur se compose de ma sœur et de l'abbé Gervais. Ma sœur est une bonne créature : l'abbé Gervais, qui m'a élevé, est un cœur aimable, un esprit indulgent. Ma félicité serait complète si j'avais une jeune compagne, qui la doublât en la partageant. Cette compagne, je la cherchais avant de vous connaître. Sans songer à me rendre compte de ce qui se passait en moi, je ne l'ai plus cherchée à partir du jour où je vous rencontrai pour la première fois. Maintenant que vous me connaissez, c'est à vous de voir, Mademoiselle, si vous m'estimez assez pour mettre votre main dans la mienne.
— Ah ! Monsieur, que je vous embrasse ! s'écria Irène en se jetant au cou d'Hector; car vous m'emmenez avec vous, n'est-ce pas ? Vous ne me séparerez pas de ma cousine ;vous ne voudrez pas que j'aille toute seule au couvent.
— A Dieu ne plaise, Mademoiselle ! répondit en souriant le chevaleresque jeune homme. Je ne vous rendrai pas votre cher Paris : mais je suis sûr
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que vous vous entendrez à merveille avec mademoiselle Armantine. VouS serez la gaielé de notre foyer, et, si vous le voulez bien, je vous aimerai comme une jeune sœur.
— Si je le veux bien ? Oh ! je vous en prie. Moi, je vous aime déjà comme un frère. Quant à Paris, eh bien ! je me consolerai si je ne vais pas à Machecoul.
Plus pâle que la mort, comme si les paroles qu'elle venait d'entendre l'eussent frappée de stupeur et d'effroi, mademoiselle de Presmes se tenait immobile et ne répondait pas.
— Monsieur, dit-elle enfin d'une voix altérée, je vous connais, mais vous ne me connaissez pas. Êtes-vous sûr, Monsieur, que votre bonheur soit en moi ?
— N'en doutez pas, Monsieur, soyez-en sûr ! s'écria vivement Irène.
— Permettez-moi de l'espérer, répliqua M. de Valcreuse, je ne demande rien de plus.
Et comme Gabrielle hésitait encore, Irène prit sa main et la mit résolument dans celle du gentilhomme. Mademoiselle de Presmes ne la retira pas.
— Monsieur de Valcreuse, dit-elle avec dignité, je ne réponds pas que vous trouviez en moi le bonheur que vous cherchez ; mais je vous promets de garder sans tache l'honneur du nom que vous m'aurez confié.
Pour toute réponse, Hector pressa de sis lèvres la main froide et tremblante qu'il tenait encore dans la sienne.
A ce dénoûment, qu'elle paraissait attendre avec
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un? sombre anxiété, la marquise ne put réprimer un mouvement d'horrible joie. Un éclair de triomphe sillonna son front chargé de tempêtes ; un sourire indéfinissable plissa sa bouche blanche de courroux. Ainsi doit sourire le génie du mal, lorsqu'il assiste à la perte d'une âme.
— Mon cher Hector, dit-elle en s'approchant du groupe que formaient M. de Valcreuse et les deux cousines, recevez mes compliments. Vous aussi, Mademoiselle, ajouta-t-elle avec une intention ironique en s'adressant à sa belle-fille, dont les joues se couvrirent aussitôt d'un vif incarnat ; je ne vois guère ce qui pourrait manquer désormais à votre félicité, si ce n'est mon consentement.
— Oli ! Madame, ne le refusez pas ! s'écria la pauvre Irène, qui crut voir les portes du cloître se rouvrir devant elle : pourvu que vous soyez débarrassée de nous, qu'est-ce que cela peut vous faire que nous n'allions pas au couvent?
Hector voulut parler à son tour, mais la marquise l'interrompant avec hauteur :
— Rassurez-vous, Monsieur, nous ne jouons pas ici le Barbier de Séville; vous n'avez point affaire à Barlholo. Mademoiselle de Presmes est libre. Tout mon regret est de ne pouvoir contempler plus longtemps le spectacle de votre joie, car je pars ce soir pour Paris.
— Madame, ajouta naïvement Hector, sans se douter de la portée de ses paroles, je n'oublierai jamais que c'est près de vous et sous votre toit que j'ai trouvé le bonheur de ma vie.
— La vie est longue, Monsieur, et le bonheur
est chose incertaine, repartit sèchement madame de Presmes, ne vous hâtez pas de me remercier.
Les choses une fois réglées, il était tout simple que M. de Valcreuse emmenât avec lui les deux jeunes personnesdont il devenait le soutien'nalurel, le légitime appui. Les adieux ne furent ni longs ni tendres. Il offrit un bras à Gabrielle, l'autre à Irène, et tous trois sortirent ainsi du salon.
Madame de Presmes se mit à la fenêtre, et, comme une vipère dressée sur le bout, de sa queue, s'y tint aussi longtemps qu'elle put les apercevoir.
Hector s'entretenait avec les deux cousines, l'une grave et sérieuse, l'autre vive et légère ; les chiens en belle humeur gambadaient autour d'eux; cette scène était éclairée par les rayons du soleil couchant.
Quand ils eurent disparu tous trois au bout de l'avenue, madame de Presmes ferma violemment la croisée et se prit à marcher avec agitation de long en large dans la chambre.
Sur ces entrefaites, un de ses gens entra.
— Madame, dit-il d'un air bête, c'est madame la supérieure du couvent desUrsulines de Machecoul, qui fait demander si ces demoiselles sont prêtes.
— Qu'elle aille au diable ! s'écria la marquise. Puis, frappant le parquet de son joli pied :
— Ne fût-ce que pour l'exemple, dit-elle, je me vengerai.
Près de trois ans avaient passé sur le mariage de M. de Valcreuse avec mademoiselle de Presmes;
on touchait au printemps de 1791. La révolution grandissait et prenait chaque jour des proportions pins formidables. Le point noii\que les clairvoyants seuls apercevaient à l'horizon, quand ce récit a commencé, s'était, changé en un nuage livide qui avait envahi la moitié du ciel, et d'où s'échappaient de sinistres éclairs. Cependant, au fond de ces campagnes, où le lecteur nous a suivi peutêtre, dans cette contrée qui devait, deux années plus tard, se soulever comme la mer, frapper de stupeur la république au sein de ses triomphes, et répondre par des coups de foudre aux tonnerres de l;i Convention, tout était calme encore ; le vent courait en paix sur la lande et dans les bruyères. Les idées nouvelles avaient naturellement peu d'accès dans un pays qui, loin de souffrir de l'ordre de choses qu'il s'agissait alors de renverser, n'en connaissait que les bienfaits, et s'en était fait une longue et douce habitude. Le cri de : Guerre aux châteaux ! par exemple, quels échos, quelles sympathies pouvait-il éveiller sur une terre où les châteaux étaient la providence des chaumières? Dans cette partie de la France, les derniers vestiges de la féodalité ne ressemblaient à rien de ce qui se voyait ailleurs. Ce n'était pas là qu'il fallait chercher les exactions de l'aristocratie. La noblesse, qui, sur les autres points du royaume, avait assumé sur elle tant de haines, était là chérie et vénérée de tous. Le seigneur était le père de ses paysans; il les visitait, s'inquiétait de leurs besoins, chassait avec eux le loup et le renard allait à leurs noces, servait de parrain à leurs enfants,
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eî s'asseyait familièrement à leur table. Un seul fait, rapporté dans les mémoires de madame de la Rochejaquelein, peut donner une idée de la familiarité des rapports qui existaient entre les grands propriétaires et leurs vassaux. M. de Marigny, celui-là même qui devait être an des chefs les plus brillants, les plus terribles de l'armée insurgée, et périr lâchement fusillé par les ordres du misérable Stofflet, M. de Marigny avait quelque connaissance de l'art vétérinaire; tous les paysans île son canton ne manquaient pas de d'aller chercher dès qu'ils avaient quelques bestiaux malades. Paysans et seigneurs ne formaient, à proprement parler, qu'une seule et même famille.
De mœurs simples et pures, nés presque tous dans la province où ils exerçaient leur pieux ministère, les prêtres donnaient l'exemple de la charité, si bien que l'on confondait dans un même sentiment d'amour et de respect la cure du pasteur et le manoir du gentilhomme. Le dimanche, après vêpres, les métayers se réunissaient pour danser dans la cour du château; la dame châtelaine se mêlait à la fête et dansait avec eux. Jamais les pauvres gens ne l'imploraient en vain : elle était l'ange qui console et guérit. Les serviteurs vieillissaient tranquillement et mouraient sous le toit du maître. Tout ce monde s'aimait, travaillai! et vivait content. Qu'importaient, je le demande, aux paisibles habitants du Bocage, les mots d'affranchissement, de réforme et de liberté ? Aussi, quand la république, avec ses formes arrêtées et violentes, voulut les ployer sous sa règle de fer,
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se levèreat-ils comme un seul homme, et dès lors éclata ceUc guerre de géants qui étonna l'Europe et fit pâlir d'effroi la révolution dans son berceau sanglant.
Ils ne se levèrent pas, comme on l'a dit, comme on i'a cru, pour la restauration du trône. Sans doute on désigna ce but à leur ardeur; mais ils eussent pris aussi bien les armes contre la monarchie, si la monarchie se fût avisée de porter atteinte aux franchises de leur vie patriarcale. Ils s'armèrent pour l'indépendance de leurs foyers et de leurs autels, et, en pleine république, l'insurrection vendéenne fut, dans son principe, le seul grand spectacle vraiment républicain que laFrance pût contempler. Ainsi, cette terre qu'on appelle encore aujourd'hui le sol du dévouement et de la fidélité, n'était en réalité que la patrie d'un peuple heureux et sage, qui se révolta comme la Suisse, et devint comme elle un peuple de héros, dès qu'il se sentit sérieusement frappé dans ses mœurs, dans ses habitudes, dans sa constitution, dans toutes les parties les plus sensibles de son être. C'est là ce qu'auraient dû comprendre quelques femmes et quelques enfants, têtes à l'évent, âmes chevaleresques, qui de nos jours ont soufilé sur ce glorieux foyer pour essayer d'en ranimer la flamme, ils n'ont pas compris que les conditions n'étaient pas les mômes; chose triste à dire, qu'il faut dire pourtant, ils ont appris à leurs dépens que l'héroïsme pur et désintéressé n'est le plus souvent qu'un beau rêve, et qu'il est imprudent de compter sur le dévouement des hom-
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mes quand leur propre intérêt ne les y porte pas.
Au commencement de 1 7 V) j , nul orage n'av lit troublé la paix de ces belles campagnes. La noblesse n'était pas inquiétée au fond de ses châteaux. Si les villes se remplissaient déjà de passions et de bruit, il n'en était pas de même des bourgs et des hameaux. Les paysans, qui ne s'étaient pas beaucoup plus occupés des premières agitations de Versailles et de Paris, que s'il se fût agi d'une révolution au Congo, continuaient de vivre paisiblement sous leurs toits de chaume. Ils avaient reçu, sans y rien comprendre, l'ordre d'enlever les bancs seigneuriaux des églises et s'étaient empressés de laisser les bancs à leur place. La plupart des paroisses avaient gardé leurs prêtres. Voté par l'Assemblée constituante, sanctionné par Louis XVI, le décret qui prononçait la révocation et le remplacement des ecclésiastiques, pour refus de serment civique, n'était pas encore en pleine exécution dans celte partie des provinces de l'Ouest. Le remplacement s'effectuait partout avec lenteur; sur plusieurs points il ne s'effectuait pas.
En réalité, les troubles ne commencèrent qu'avec les rigueurs contre le clergé, la guerre civile ne fit explosion qu'au 10 mars 1793, jour fixé pour la levée de trois cent mille hommes, décrétée parla Convention. Ce fut à Machecoul et dans les environs qu'elle éclata ; c'est là qu'elle devait éclater en premier lieu, les marches de Poitou et de Bretagne, où ce pays est assis, étant exemptes d'impôts et de milices, aux termes d'un édit do Jean,
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duc de Bretagne. Tout était calme à l'heure dont nous parlons ; le mécontentement s'amassait goutte à goutte et silencieusement dans les cœurs.
Quant à l'émigration, bien qu'elle prît de jour en jour un caractère plus décidé et plus alarmant, ce n'était encore qu'une façon de protester sans périls, une affaire de dévouement mal entendu et dont la cour elle-même se défiait, une promenade hors de saison sur les bords du Rhin. En mettant les choses au pis, on était bien loin de prévoir le dénoûment que recelaient les tlancs de l'avenir.
L'émigration, d'ailleurs, n'était pas générale ; si le haut Poitou émigrait par bandes, la plupart des grandes familles du Bocage n'avaient pas quitté le pays; les absents, au contraire, rentraient en foule dans leurs terres, comme les oiseaux dans leurs nids, à l'approche de l'ouragan. Quoiqu'il y eût dans les esprits un sombre pressentiment, un sourd malaise, le train des existences n'était pas sensiblement changé; l'appréhension du danger commun n'avait fait que resserrer les relations d'amitié et de voisinage. On se réunissait plus fréquemment que par le passé ; il était même assez rare qu'on négligeât les occasions de fête et de plaisir, soit qu'on éprouvât le besoin de se concerter, soit tout simplement qu'on se hâtât de vivre et de jouir des derniers beaux jours.
Or, voici ce qui se passait au château de Valcreuse, par une matinée d'avril :
Attelé de deux petits chevaux bas-bretons qui n'avaient pas trop mauvais air sous leurs harnais bien propres et bien luisants, un berlingot, qui,
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depuis le mariage d'Hector, avait remplacé la voiture à bœufs de mademoiselle Armantine, stationnait au milieu de la cour et témoignait assez que les maîtres du lieu se préparaient à quelque excursion dans les environs.
Attroupés à la porte, pieds nus et cheveux en broussailles, les enfants du village admiraient le luxe et l'élégance du somptueux équipage qui ferait rougir aujourd'hui le plus mince bourgeois. Le cocher, ancien valet de ferme, se tenait sur son siège, aussi radieux et fier qu'un vainqueur aux jeux Olympiques.
A l'intérieur, le vieux manoir, ordinairement si paisible, bourdonnait comme une ruche d'abeilles. Tous les serviteurs étaient sur pied ; on ne rencontrait le long des corridors que femmes de chambre se croisant d'un air affairé. Si l'on veut savoir la cause de tant de mouvement et de bruit, nous pouvons la dire en trois mots : mademoiselle Armantine était à sa toilette. Il n'en fallait pas davantage pour mettre sens dessus dessous tout le domaine de ses pères.
Dans le salon nous retrouvons trois personnes de notre connaissance.
Accoudée sur l'appui d'une croisée ouverte, une jeune femme, en costume de matin, laissait son regard distrait courir à travers le paysage. Rien qu'à cette attitude rêveuse, on a déjà reconnu Gabrielle. Les trois années qui venaient de s'écouler ne lavaient pas changée ; seulement le front et les paupières paraissaient chargés de plus de tristesse et d'ennui. Elle était belle, de celte beauté pâle et
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mystérieuse près de laquelle passent, sans s'arrêter, le caprice et la fantaisie?.
Les deux mains appuyées sur ses genoux, assis sous le manteau de la cheminée, où pétillait un fe de fagots, les matinées étant encore fraîches, l'abbé Gervais l'observait avec une ineffable expression de tendresse alarmée et d'inquiète mélancolie, tandis qu'à l'autre extrémité du salon, debout devant une glace de Venise, une jeune et jolie personne donnait à sa parure un coup d'œil complaisant.
C'était Irène, singulièrement embellie. Qu'on choisisse dans les portraits du dix-huitième siècle le plus fin regard et le plus frais sourire, les plus blanches épaules, le sein le plus charmant, la taille la plus souple et la plus flexible; qu'on rassemble par la pensée tous ces trésors sur une même toile, l'image sera loin du modèle que nous avons sous les yeux. C'est pour Irène qu'il eût été permis de rajeunir la comparaison un peu fanée déjà des roses et des lis. On eût dit qu'en passant sur cette blonde tête, chaque printemps y avait laissé tour à tour quelque chose de sa grâce, de son parfum, de ses enchantements. Elle était mise avec recherche et pourtant avec goût. Une robe de taffetas gris à passements de soie enveloppait les contours de son corps élégant. Des perles ruisselaient sur l'or de ses cheveux; des bracelets de toutes formes se tordaient autour de l'ivoire de son hras; mais ce qu'elle avait surtout d'éblouissant, c'était ce beau diamant qui manque à plus d'un écrin, et qui s'appelle la jeunesse.
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.«près avoir achevé de s'examiner avec un sentiment de satisfaction trop légitime pour n'être pas bien excusable, Irène s'approcha del'âtre, et, présentant à la flamme un de ses petits pieds chaussés de satin :
— Monsieur l'abbé, dit-elle, comment me trouvez-vous ?
L'abbé leva les yeux, et ne répondit que pa.r un sourire indulgent.
— Et toi? demanda la jeune fille qui était allée s'appuyer coquettement sur l'épaule de sa cousine.
— Belle comme ce beau jour d'avril, répliqua Gabrielle en l'embrassant avec effusion. Regarde ce doux ciel : l'azur en est moins bleu que le bleu de tes yeux. Vois ces pêchers en fleurs: les fleurs en sont moins roses que l'éclat de tes joues.
— Tout à l'heure, ce miroir était presque de ton avis, dit en riant la folle Irène; cependant, j'ai peine à comprendre que je puisse en même temps être belle et te ressembler si peu. Qu'en pensezvous, monsieur l'abbé? Vous ne dites rien, là-bas, dans votre coin. C'est qu'en vérité je ne suis pas belle du tout. Mes yeux bleus m'ennuient, me? joues roses m'irritent et parfois m'exaspèrent; j'envie tes grands yeux de velours brun, et voudrais être pâle comme toi. Pas vrai, monsieui l'abbé, que les yeux de Gabrielle sont plus beauj que les miens? Vous êtes muet. Décidément, cousine, tu ne viens pas à cette fête ?
— Non, cousine, non, décidément.
— Toute la noblesse du pays doit s'y rendre.
VALCREUSE. Gl
Songe qu'il s'agit d'une noce, et que, pour sûr, il y aura des violons.
— Eh bien ! cousine, on dansera sans moi. Personne, en te voyant, ne remarquera mon absence.
— Dussé-je être seule à m'en apercevoir, ce serait, si tu m'aimais, un motif suffisant pour te décider à venir. Ne sais-tu pas que, sans toi, il n'est fête ni bal où je n'arrive moins dispQsée d'abord à rire qu'à pleurer ? Il est vrai qu'aux premiers coups d'archet, tristesse, adieu ! mon cœur entre en danse; cependant, je te cherche, et tu manques à ma joie. Pourquoi vivre, ainsi que tu le fais, dans une retraite absolue, et repousser obstinément les trop rares distractions qui nous sont offertes ? Penses-tu qu'Hector t'approuvât ; moi, je pense tout le contraire. Mademoiselle Armantine prétend que c'est de ta part pure affectation. Je n'en crois rien ; d'autres pourraient le croire. Allons, cousine, un gai mouvement! ce sont les bons, ceux-là. Avant que mademoiselle Armantine soit prête, tu as le temps de t'habiller sept fois. Je te coifferai ; en un tour de main, tu seras charmante. Dites donc quelque chose, monsieur l'abbé. Avez-vous juré, comme saint Laurent, de vous rôtir les jambes sans qu'on puisse vous arracher un mot? Engagez Gabrielle à nous accompagner, ou je serai convaincue que c'est vous qui la retenez ici captive.
— Moi, Mademoiselle ! répondit en souriant i'abbé Gervais : je ferais un triste geôlier. Notre chère Gabrielle est libre, et n'a, sous ce toit, d'autre gardien que son propre cœur. Je ne sache pas qu'il
me soit jamais arrivé de contrarier sesg&ûts et ses instincts; seulement, je dois ajouter que je parlerais contre ma conscience en engageant madame de Valcreuse à vous accompagner.
— J'en étais sûre! s'écria vivement Irène ; c'est vous qui l'empêchez de venir à la fête.
— Non, répliqua l'abbé avec bonté; mais je lui sais bon gré de ne pas y aller.
— C'est absolument la même chose.
— Pas précisément.
— Mon Dieu, si! A vous entendre, on serait damné pour un air de violon, et hors de l'ennui il n'y aurait pas de salut possible.
— Je ne dis pas cela.
— Vous le pensez. Voilà longtemps que je vous soupçonne d'aspirer à la tyrannie.
— C'est M. de Mirabeau. Je le croyais mort, dit l'abbé en hochant doucement la tête.
— Allons, Irène, allons ! dit Gabrielle à son tour, d'un ton de réprimande maternelle : comment ne vois-tu pas que notre cher abbé a raison? Prends la peine de réfléchir : le simple bon sens te dira qu'en l'absence de M. de Valcreuse, ma place n'est pas dans le monde.
— xMais, cousine, reprit Irène en jetant à l'abbé un regard de biche en courroux, puisque Hector n'a pas voulu nous laisser mettre aux Ursulines, c'est qu'apparemment il n'entendait pas que son château nous servît de couvent ?
— Non, sans doute, dit en riant Gabrielle ; aussi n'as-tu pas à te plaindre de la règle du monastère, Mademoiselle Armantine est une abbesse qui n'a
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rien de bien terrible, noire cher abbé un directeur qui n'a rien de bien effrayant. Va, mon enfant^ amuse-toi. Ce soir, tu viendras me trouver dans ma chambre; je jouirai de tes succès et de tes plaisirs, en te les entendant raconter.
Obligée de se rendre aux raisons de sa cousine, Irène se préparait évidemment à se venger sur l'abbé Gênais, et à le relancer sous le manteau de la cheminée, où il se tenait blotti, quand tout à coup la porte, s'ouvrantavec fracas et à deux battants, livra passage à une trombe de gaze et de soie, de mouches et de poudre, de guipures et de dentelles, qui se précipita dans le salon, et, tournoyant sur ellemême, s'offrit sur tous les points à l'admiration de la trop peu nombreuse assistance. Au bruit qu'elle avait fait en entrant, l'abbé lui-même, épouvanté, était sorti à moitié de son antre. C'était mademoiselle Armantine en plein été de la Saint-Martin : trois années de plus l'avaient rajeunie de dix ans. Nous l'avons quittée jeune fille, nous la retrouvons enfant. Elle était vraiment magnifique ! Pour la peindre, il nous manque l'espace et le loisir. La coiffure seule demanderait tout un pcëme. Certainement, de nos jours, l'obélisque a coûté moins de peine à dresser sur son piédestal, que ne dut en coûter l'édifice de cette étonnante coiffure. Le;. coiffeurs étaient alors de grands architectes ; à bien examiner la plupart des constructions modernes, on serait tenté de croire que c'est le contraire qui se voit aujourd'hui. Le costume de l'aimable demoiselle était à l'avenant; à quelques modifications près, devenues nécessaires dans
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l'ajustement du corsage, c'était celui qu'elle avait le jour de sa présentation à la cour.
— Oh ! mademoiselle Armantine, que vous êtes belle ! mon Dieu, que vous êtes donc belle, mademoiselle Armantine ! s'écria naïvement Irène en joignant les deux mains avec enthousiasme
— Vous trouvez, petite ? Mais vous-même, il me semble, vous n'êtes pas trop mal, dit mademoiselle Armantine en examinant avec un soin scrupuleux la toilette de la jeune fdle. Ciel! que vois-je ? ajouta-t-elle avec stupeur : pas une mouche ! pas un œil de poudre ! On n'a pas tenu compte de mes observations !
— Mademoiselle, répondit hardiment la perfide Irène, c'est M. l'abbé qui prétend que la poudre et les mouches ne sont pas de mon âge.
— Moi ! s'écria l'abbé en bondissant sur son siège.
— Vous en êtes capable! répliqua mademoisella Armantine, lui lançant un regard foudroyant. Vous êtes un philosophe ; voilà longtemps que je vous soupçonne de donner dans la révolution.
— Tout à l'heure, on me soupçonnait d'aspirer à la tyrannie, dit l'abbé d'un air résigné.
— On verra, reprit mademoiselle Armantine, on verra, sans mouches ni poudre, où vous mènerez la France ! Venez, petite. Il est trop tard à présent pour réparer l'incongruité de votre parure. Nous n'avons que le temps d'arriver; je réclamerai pour vous l'indulgence.
A ces mots, elle sortit majestueusement, suivie d'Irène, qui ne tenait plus au parquet.
— Sans rancune, monsieur l'abbé, dit en pas-
santprôs .1*" la cheminée ia rieuse et jolie créature.
— Allez, folle tête, allez ! dit le vieillard ; moins prévoyante que le brin d'herbe qui pressent l'orage, ajouta-t-il avec mélancolie, plus étourdie cjul' la fauvette qui s'abrite et se tait avant que la foudre ait grondé sur son nid !
Irène était déjà bien loin.
— Qu'elle est jeune, qu'elle est heureuse, et que la vie lui est légère ! dit en soupirant Gabrielle, qui l'avait suivie des yeux.
— Jeune comme elle, mon enfant, êtes-vous moins heureuse qu'elle ? demanda d'un ton de doux reproche l'abbé, qui n'avaitpas cessé de l'observer avec une ardente sollicitude. La vie est-elle pour vous un fardeau si lourd à porter?
— Ne croyez pas cela, mon ami, répondit en rougissant la jeune femme. Je suis heureuse; comment ne le serais-je pas? Il faudrait que je fusse ingrate.
— Le bonheur ne se commande pas, dit l'abbé. Peut-être désiriez-vous aller à cette fête? Peut-être eussé-je dû vous engager à vous y rendre ! Vous êtes triste, mon enfant. Tout à l'heure je vous observais : jV surpris une larme sous votre paupière.
— Je ne suis pas triste, mon ami. Pourquoi serais-je triste? En vérité, je ne le suis pas. Le monde ne m'a jamais attirée, et de tout temps mes plus belles fêtes se sont données dans la solitude.
— Je ne sais, mais parfois je m'alarme, et je crains que vous ne soyez mécontente de votre destinée. Il faut bien reconnaître que la vie que
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vous menez ici est peu faite pour vous distraire. ■ — Vous vous calomniez, mon ami , vous et les û très excellents qui m'entourent. Je n'ai jamais connu, je n'ai jamais souhaité une existence plus heureuse. Sans doute, mademoiselle Armantine s'entend mieux et plus volontiers avec Irène qu'avec moi ; mais n'ai-je pas trouvé en vous l'âme la plus tendre et la plus adorahle où la mienne pût se réfugier ?
— Pour un jeune cœur comme le vôtre, c'estlà, mon enfant, un assez pauvre refuge, repartit l'abbé en secouant tristement la tête. Cependant, si vous dites vrai, d'où vient donc le silence où vous vous renfermez ? Ma fille, parlez-moi, ayez confiance en moi ; car vous êtes ma fille, ma fille bien-aimée, du jour où je vous vis pour la première fois.
— Mais, mon ami, dit la jeune femme en s'efforçant de sourire, voilà bien longtemps que je n'ai plus rien à vous confier, à vous apprendre ; aussi bien que moi vous savez ma vie tout entière. Si j'avais des secrets...
— Vous en avez, Gabrielle, répliqua l'abbé avec sévérité. Enfant, ajouta-t-il d'une voix caressante en prenant les mains de madame de Valcreuse, ce n'est pas mon cœur que l'on peut abuser. 11 y a dans votre vie un secret que j'ignore et qui vous oppresse ; vous êtes consumée par un mal que vous me cachez.
— Mon ami, soyez sûr...
— N'essayez pas de me tromper. Depuis longtemps je vous observe ; ce n'est pas d'aujourd'hui que je vous vois pleurer.
— Vous savez que je ne suis pas naturellement
gaie. Bien souvent il m'est arrivé de pleurer sans savoir pourquoi ; je tiens cela de ma mère on de Dieu.
— Oui, je vous connais, dit l'abbé, vous êtes une de ces âmes que le ciel attire et que le monde ne satisfait pas. Cette tristesse innée, cette mélancolie naturelle sont des signes certains de notre céleste origine ; Dieu les a mises dans notre sein pour nous avertir, pour nous rappeler sans cesse que la terre n'est pas notre patrie. Mais, ma fille, depuis plusieurs mois, ce n'est plus cette tristesse divine, cette sainte mélancolie que je remarque en vous. Votre pensée est sur la terre, votre inquiétude est de ce monde.
— 'Mon ami, répondit Gabrielle avec embarras, vous vous méprenez sur ce qui se passe en moi; votre tendresse vous entraîne trop loin.
— Non, ma fille, je ne me méprends pas. Vous étiez calme, vous paraissiez heureuse ; tout à coup un orage invisible est venu troubler la sérénité de vos jours. Que s'est-il passé? qu'avez-vous? Sans doutevous souffrez de l'absence d'Hector : dans le secret de votre conscience, vous vous plaignez de lui, peut-être?
— Non, mon ami, non, je vous le jure. Si je souffre de l'absence de M. deValcreuse, je ne me plains pas de lui. Moi, me plaindre de M. de Valcreuse? vous n'y pensez pas, mon ami. Mais, venez, ajouta la jeune femme, comme pour briser là le fil de l'entretien, ou pour échapper au regard inquisiteur que l'abbé attachait impitoyablement sur elle, venez, la journée est belle, et voilà nos fêtes, à
nous, dit-elle en montrant les champs et les guérets qui verdoyaient sous les fenêtres du château. A ces mots, Gabrielle prit le bras de son vieil am i, et tandis que le berlingot conduisait à la noce mademoiselle Armantine et sa jeune compagne, madame deValcreuse et l'abbé cheminaient lentement le long des aubépines et de genêts fleuris.
Laissons mademoiselle Armantine se rendre à la fête avec Irène, madame de Valcreuse s'entretenir avec l'abbé le long des haies en fleurs, et voyons, à vol d'oiseau, sans descendre au fond des choses, ce qui s'est passé au château, depuis le soir d'automne, qu'on n'a pas oublié sans doute, où M. de Valcreuse rentra chez lui accompagné des deux cousines. Précisément, ce même soir, à la même heure, qji attendant le retour d'Hector, mademoiselle Armantine, qui croyait touchera la réalisation de ses rêves et au but de ses espérances, prenait un malin plaisir à déchirer devant l'abbé le voile dont elle s'imaginaitlesavoir enveloppées jusqu'alors. Ils étaient assis tous deux au coin du feu, l'abbé à saplace ordinaire, silencieuxcomme d'habitude, mademoiselle Armantine dans une vaste bergère, et faisant tous les frais de l'entretien avec d'autant plus de complaisance qu'elle ne doutait pas que chacune de ses paroles ne fût un coup d'épingle dans les chairs de son muet compagnon.
Elle parlait de la passion d'Hector pour ma-
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dame de Presmes comme d'une chose au soleil, de son mariage avec la jolie veuve comme d'un fait accompli auquel il ne manquait plus que le sacrement. L'abbé la laissait dire et promenait en silence ses deux mains sur ses bas de soie. Plus clairvoyant que M. de Valcreuse, il n'avait pas été longtemps à pénétrer les desseins des deux belles complices; la trame mystérieuse commençait à peine à s'ourdir qu'il en tenait déjà tous les fils. Toutefois, bien qu'il ignorât ce qui se passait dans le cœur d'Hector, l'abbé ne s'était pas inquiété autrementdes manœuvres delà marquise, tant il avait confiance en la droiture et la rectitude des sentiments de son élève. Encore à cette heure, il était plein de sécurité, quoi que pût affirmer mademoiselle Armantine, qui faisait défiler devantlui, avec une joie perfide, tout le cortège de ses illusions.
— Quel beau jour pour vous, cher abbé, disaitelle, que le jour où vous bénirez ces amants dans la chapelle du château !
Elle en était là de son discours, lorsqu'au milieu du salon, éclairé seulement par la flamme de l'âlre, parut M. de Valcreuse avec Irène à l'un de ses bras et mademoiselle de Presmes à l'autre. Il prit Gabrielle par la main et la conduisit à mademoiselle Armantine, qui refusait d'en croire ses yeux et s'était levée d'un air effaré.
— Ma sœur, lui dit-il gravement, je vous pré sente madame de Valcreuse.
Puis, s'adressant à sa fiancée :
■— Mademoiselle, embrassez votre sœur. Nous
1 0 VALCTIillSE.
sommes Ici chez vous, ajouta-t-il avec respect.
Enfin, il se tourna vers l'abbé, et d'une voix Où perçait un sentiment de satisfaction orgueilleuse :
— Mon ami, dit-il, c'est ma femme, c'est mademoiselle de Presmes qui daigne accepter mon cœur el mon nom. Voici sa jeune cousine, repritil gaiement en montrant Irène, qui veut bien consentir, pour vivre avec nous, à ne pas aller au couvent.
Et M. de Valcreuse raconta simplement, en peu de mots, ce qui venait de se passer au castel de la marquise.
Nous nous reposons sur l'intelligence du lecteur, qui s'en acquittera mieux que nous, du soin d'achever cette scène que nous n'avons fait qu'indiquer. On peut aisément s'imaginer la stupéfaction de mademoiselle Armantine; il serait moins facile de la peindre et de l'exprimer. Mademoiselle Armantine aimait son frère, et respectait en lui l'héritier de sa race, le chef de sa maison. Aussi, tout en regrettant ses illusions perdues, tout en déplorant dans son cœur le choix que son frère avait fait, dut-elle garder le secret de ses réflexions, et se montrer vis-à-vis de Gabrielle, sinon très-tendre ou fort empressée, du moins parfaitement convenable. D'ailleurs, en apercevant derrière cette jeune personne, dont la beauté grave et sévère l'étonnait et l'effarouchait, la blonde tête d'Irène qui la regardait en souriant, elle avait compris aussitôt que c'était un dédommagement des trahisons du sort, une fiche de consolation que lui envoyait le ciel. Elle s'était, sans plus tarder, em-
parée de la belle enfant, tandis qu'attirés déjà l'un vers l'autre, mademoiselle de Presmes et l'abbé conversaient affectueusement. Ainsi les sympathies se déclarèrent dès ce même soir, les partis se dessinèrent, les fraternités s'établirent, et le château, à compter de ce jour, fut divisé en deux groupes distincts.
M. de Valcreuse apprit plus tard quelles espérances avait fondées sur lui sa sœur, de concert avec la marquise ; il confessa ingénument n'en avoir eu aucun soupçon. Ces révélations expliquaient suffisamment le départ précipité de madame de Presmes et son attitude vis-à-vis d'Hector, pendant leur dernière entrevue ; Hector ne put s'empêcher de rire. Mademoiselle Armantine ne riait pas ; mais elle eût pleuré que les choses n'en eussent pas moins suivi leur cours. Quant à l'abbé, tout en s'applaudissant du dénoùment de "l'aventure, il ne put se défendre d'un vague sentiment d'effroi. Il avait observé la marquise ; sous le plumage de l'oiseau, il avait deviné la vipère.
Le mariage se fit six semaines après, sans éclat et sans bruit. La saison était dure : d'accord avec sa jeune épouse, M. de Valcreuse remit à ses paysans six mois de redevances, et, si Ton ne dansa pas à leurs noces, nul indigent, dans leurs domaines, n" eut à souffrir du froid ou de la faim.
Sans réaliser les folles espérances de mademoiselle Armantine, le mariage de M. de Valcreuse avait donné au château une vie nouvelle. Gabrielle représentait la poésie de l'antique ma-
noir; Irène, ainsi qu'Hector l'avait prévu, était la gaieté du foyer. Ces deux figures répandaient autour d'elles le parfum de leur grâce et de leur jeunesse. L'hiver s'écoula doucement, du moins en apparence : si le fond du lac fut troublé, limpide et claire comme une glace, la surface n'en laissa rien voir. On arriva sans incidents jusqu'à l'automne. M. de Valcreuse se disposait à se retirer officiellement du service ; il était sur le point d'envoyer sa démission au roi, lorsqu'il reçut sa nomination au grade de capitaine de frégate, le commandement de V Invincible, cette même frégate anglaise qu'il avait prise dans la dernière guerre, alors qu'il n'était que simple officier de marine, et l'ordre de partir sans délai pour aller rejoindre la division que commandait dans l'Inde M. de Saint-Félix. La lettre du ministre était pressante et se terminait par ces paroles qu'aurait dites le roi en signant le brevet : « Qu'il y avait un vide dans les cadres de sa marine quand un Valcreuse ne tenait pas la mer. d
Hector se croyait oublié. Depuis sa dernière campagne, il était resté à l'écart, boudant la cour et le ministère dont il n'avait pas à se louer. Modeste autant que brave, ayant assez l'expérience des hommes pour savoir que, sous le gouvernement le plus équitable, on n'obtient que ce qu'on demande, et qu'on ne l'obtient le plus souvent qu'à force d'importunités, il s'étonna d'une faveur qu'il n'avait pas sollicitée et qui venait le chercher au fond de ses domaines, à plus de cent lieues de Paris. Avec l'abbé, qui s'en alarmait,
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il convint volontiers, en toute humilité, que Je cas était étrange. Et pourtant son parti fut pris sur-le-champ. La tentation était-elle trop ?ive pour qu'il y résistât? Ses ardeurs assoupies venaient-elles de se réveiller? Ses instincts comprimés avaient-ils repris le dessus? Était-ce pour lui comme les armes offertes au jeune Achille chez les filles de Nieomède? Enfin, avait-il sur les devoirs d'un gentilhomme des idées arrê qui ne lui permettaient pas d'hésiter à se rendre où le roi lui disait d'aller? Hésita-t-il d'autant moins qu'à cette heure l'autorité royale était mise en question et se voyait en butte à de rudes assauts? Toujours est-il qu'il n'hésita pas; Ni les remontrances de l'abbé, ni les prières de sa sœur, ni les larmes d'Irène qui le chérissait comme un frère ne purent le retenir. Madame de Valcreuse aurait pu seule l'empêcher de partir ; elle fut la seule qui ne chercha pas à l'en détourner.
Troublée par le départ de M. de Valcreuse, la vie du château reprit peu à peu son train accoutumé. Les sympathies qui avaient éclaté à pr&miére vue entre Gabrielle et l'abbé Gervai* s'étaient condensées, pour ainsi parler, en une tendre et sérieuse affection. En l'absence d'Hector, ces deux âmes, faites pour s'entendre, achevèrent de se rapprocher. Gabrielle devint la fille chérie du vieillard. Tous deux avaient les mêmes goûts, ie même amour des champs et de la solitude, le même tour d'esprit poétique et rêveur. Us lisaient, étudiaient, se promenaient ensemble, ne se lassaient pas d'échanger leurs idées
et leurs sentiments. L'abbé se plaisait à diriger l'essor de cette vive intelligence, à répandre sur cette jeune tête, déjà grave et pensive, les trésors qu'il avait amassés durant toute une existence d'abnégation et d'isolement. C'était une joie pour eux de s'échapper ensemble du logis et d'errer en causant à travers les campagnes. Comme tous les êtres qui ont vécu dans la chasteté, l'abbé avait gardé cette grâce de cœur, celte fraîcheur d'imagination, ce facile enthousiasme qu'on ne rencontre guère qu'au matin de la vie. La contemplation des beautés de la nature, les entretiens sans cesse renaissants, le long des sentiers du Bocage, telles étaient, Gabrielle nous l'a dit elle-même, leurs fêtes et leurs distractions.
Cependant, mademoiselle Armantine, qui ne pardonnait pas à l'abbé Gervais et à sa belle-sœur le plaisir qu'ils montraient à se trouver ensemble, se consolait auprès d'Irène des cruels mécomptes qu'elle avait essuyés. Irène achevait de grandir ; mademoiselle Armantine l'aimait comme un second printemps dans sa vie, comme un miroir enchanté dans lequel elle voyait passer à toute heure l'image souriante de ses belles années. Ainsi que Gabrielle et l'abbé, toutes deux avaient les mêmes goûts, le môme amour des distractions mondaines, le même tour d'espr t frivole et dissipé; seulement, ce qui n'était plu:; de saison chez l'une avait chez l'autre la grâce et l'à-propos des folles brises par un beau jour dt mai. Irène riait bien un peu sous cape des travers de sa jeune compagne ; mais, comme elle en pro
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filait, la fine créature les choyait et les caressait. La meilleure partie de leurs journées se passait en soins de toilette. Toutes deux avaient l'une dans l'autre un public assidu, toujours bienveillant. La sœur d'Hector se sentait renaître. L'histoire de sa présentation à la cour, celle du chevalier de R. .. et du marquis de G..., toutes ces vieilles histoires que la bonne demoiselle ne savait plus à qui raconter, tout ce répertoire usé jusqu'à la corde et qui, depuis longtemps, n'attirait plus personne, Irène en faisait ses délices. Ce n'est pas tout : la jolie fille, en grandissant, était devenue entre les mains de mademoiselle A.rmantine un merveilleux prétexte pour courir les réunions, rechercher le monde, appeler au château les gentilshommes de la ville et les hobereaux des environs. Irène avait près de dix-huit ans ; puisque sa jeunesse et sa beauté représentaient le plus clair de son opulence, si l'on voulait marier Irène, il était temps de la produire. Produire Irène était le grand cheval de bataille de mademoiselle Armantine, son argument vainqueur, sa réponse à tout, quand l'abbé, en sa qualité de mentor, hasardait une remontrance. Il fallait produire Irène ! Chef et gardien, en l'absence du maître de la petite colonie, l'abbé Gervais, par prudence et par caractère, était peu partisan de ce système de dissipation ; mais il fallait produire Irène ! Pour être franc, tout cela se bornait à quatre ou cinq gentillâtres plus ou moins laids, plus ou moins ennuyeux, qu'on recevait de loin en loin, à quelques fêtes patronales à quelques
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bals ou retours de noces, par-ci, par-là, dans un château voisin.
Les choses ainsi posées, on peut se faire une idée de la façon dont vivaient ces quatre personnages réunis sous le même toit. A force de douceur et de condescendance, madame de Valcreuse était parvenue, sinon à se concilier les bonnes grâces de sa belle-sœur, du moins à préserver leurs rapports de toute lutte fâcheuse, de toute collision apparente. Le lendemain de son mariage, Gabrielle avait déclaré que, loin de vouloir porter atteinte aux droits de personne, elle entendait que le sceptre de l'administration domestique restât aux mains qui le tenaient déjà. Mademoiselle Armantine ne s'était pas montrée insensible à cette abdication volontaire, faite en sa faveur sur les marches du trône ; c'avait été comme un rayon de miel dans la coupe amère de ses déceptions. Bref, si, de part et d'autre, les sympathies, depuis le premier jour, n'avaient pas fait un pas, nul symptôme d'hostilité n'avait éclaté entre les deux sœurs : il en était de leur intimité comme de ces températures un peu froides que n'échauffe pas le soleil, mais que ne trouble aucun orage. Obligée de s'observer vis-à-vis de madame de Valcreuse, mademoiselle Armantine se dédommageait d'une réserve dont tout lui faisait une loi, sur l'abbé qu'elle accusait en secret d'avoir déjoué ses plans et poussé son frère à épouser mademoiselle de Presmes. Le malheureux abbé passait souvent de mauvais quarts d'heure, surtout lorsque Irène, qui ne voyait en lui qu'un Argus, se mettait de la partie,
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ce qu'elle manquait rarement de iaire. II est vrai que l'abbé n'avait pas assisté sans une sorte d'effroi au développement de tant de grâce et de beauté, comme s'il eût entrevu les malheurs que devait attirer autour d'elle cette folle et charmante tête. Quant aux deux cousines, malgré le contraste de leurs goûts et l'opposition de leurs caractères, elles s'aimaient d'une tendresse passionnée. Irène, en vue de plaire à Gabriellc, se serait abstenue d'aller au bal ; Gabrielle y serait allée pour ne pas en priver Irène. En résumé, ils menaient tous quatre une aimable existence où n'arrivaient qu'en échos affaiblis les grandes rumeurs qui remplissaient le reste de la France.
Le temps coulait ; c'était toujours le môme flot lent et paisible, lorsqu'il s'opéra tout à coup dans la personne de madame de Valcreuse un changement qu'Irène et mademoiselle Armantine remarquèrent à peine, mais qui frappa sur-le-champ l'abbé. Cette jeune femme qu'on avait vue jusqu'alors sans vive gaieté, mais sans mélancolie sombre, fut saisie d'une tristesse inattendue qu'elle s'efforça vainement de dérober à la clairvoyance de son vieil ami. Ses yeux se cernèrent ; le limpide éclat de son beau regard s'altéra. Les occasions de se distraire qu'elle n'avait jamais recherchées, mais qu'elle avait acceptées pourtant, elle les fuyait maintenant comme un danger, a^ec une sorte d'épouvante. L'abbé lui-même l'efiarouchait : elle paraissait vouloir se dérober à sa curiosité. L'abbé l'épiait avec inquiétude. II avait pensé d'abord que c'était l'absence d'Hector
qui la troublait ainsi; cependant Gabrielle ne parlait de son mari qu'avec une affection sereine ; ce n'était point là le langage de l'amour souffrant et blessé. Que se passait-il dans ce cœur si calme jusque-là ? Après l'avoir interrogée inutilement, le bon abbé finit par conclure qu'il en est des âmes les plus pures comme des sources les plus claires: on ne sait jamais bien ce qui se cache au fond.
Les choses en étaient là, le jour où mademoiselle Armantine se rendit à la noce en berlingot avec Irène. Le soir du même jour, madame de Valcreuse, soit qu'elle se sentît fatiguée de sa. promenade à travers champs, soit qu'elle eût besoin de solitude, s'était retirée de bonne heure dans son appartement.
Elle resta longtemps au balcon, écoutant les mélodies confuses qui s'élèvent dans les campagnes aux approches de la nuit. Elle vit le soleil s'abîmer dans un océan de verdure, les étoiles s'allumer une à une au ciel, la lune monter lentement derrière les grands bois.
Triste, inquiète, agitée, on eût dit qu'elle pressentait quelque chose d'étrange et de fatal près d'éclater dans sa destinée.
Au bout d'une heure de contemplation, elle se jeta sur son lit et s'abandonna au courant d'une rêverie silencieuse. Vers quelles régions se dirigeaient ses rêves? quel rivage les attirail? L'abbé lui-même, si clairvoyant, n'avait pu découvrir leurs traces mystérieuses.
Gabrielle fut doucement ramenée sur la terre par deux bras caressants; c'étaient les bras dl-
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rêne qui revenait de la fête, encore émue et toute palpitante du plaisir qu'elle avait goûté.
— C'est Irène ! c'est toi ! s'écria la jeune femme dans une effusion de tendresse où perçait un sentiment de délivrance, comme si la présence de sa cousine l'eût arrachée à de dangereuses images. Assieds-toi la, près de moi, et causons. Que de choses ne dois-tu pas avoir à me dire!
— J'ai d'abord à te dire que je t'aime, répliqua la jeune tille en lui jetant ses bras autour du cou, Cela n'est pas nouveau ; cependant je crois t'aimer ce soir plus tendrement que je n'ai jamais fait. Ne m'en remercie pas, car ce soir j'aime tout le monde. Je viens d'embrasser l'abbé, que j'ai rencontré dans la cour. Allez, jeune folle ! m'a-t-il dit. Je me suis échappée en riant, et me voici.
— Heureuse enfant, reste longtemps ainsi; la gaieté est la sagesse de ton âge. Mais parle-moi de cette fête, ajouta Gabrielle avec empressement, moins par curiosité que pour dissiper les fantômes qui l'obsédaient. Raconte-moi tes triomphes, dismoi les louanges que tu as recueillies : dis-moi tout, je veux tout savoir.
— Si j'ai recueilli des louanges, je ne m'en souviens plus, et pourtant je ne pense pas être jamais revenue d'une fête avec un cœur si content, si joyeux. Pourquoi? Peut-être pourras- tu me l'apprendre.
— A quoi bon, cousine? Si ton cœur est joyeux,
n'en demande pas davantage. Il n'est de joie sans mélange que celles qu'on ressent et qu'on ^explique pas. Le bonheur est une ombre craintive qui s'enfuit lorsqu'on l'observe de trop près. Mais parle, parle-moi, n'omets aucun détail : je ne hais plus les bruits du monde, quand c'est ta douce voix qui les apporte à mon chevet.
— C'est tout un roman, dit Irène.
— Tant mieux, dit Gabrielle, j'aime les romans. Irène ne se fit pas plus longtemps prier. Assise sur le bord du lit, près de madame de
Valcreuse, elle était encore en toilette de bal, telle absolument que nous l'avons vue le matin ; seulement, l'émotion du plaisir enflammait son visage d'un lumineux reflet. L'azur de ses yeux était plus chaud , sa beauté brillait d'un plus vif éclat. Elle avait sur ses joues et dans son regard l'ardeur virginale et l'animation d'une Diane chasseresse. Gabrielle l'écoutait avec complaisance, et, tout en l'écoutant, s'amusait à dénouer ses cheveux, tressés avec des perles. Cette scène était éclairée par la douce lueur d'une lampe d'albâtre, suspendue au plafond. Ainsi posées, les deux cousines formaient un groupe charmant qui se détachait à merveille sur le fond de l'ameublement, tout à la fois élégant et sévère. La tenture était de lampas rouge grenat, quelques meubles de Boule étincelaient dans la pénombre. Le marbre de la cheminée n'avait pour ornement que deux vases de vieux japon, remplis de Heurs et de bruyères. Enfin une bibliothèque de chêne sculpté donnait un caractère de recueillement studieux à cette retraite que Gabrielle,
après le départ de son gaari, s'était arrangée dans la partie la plus reculée du château, afin de suivre en paix ses goûts de rêverie, de solitude et de liberté.
— La belle journée ! dit Irène. Troublée par la pensée que j'allais me distraire et m'amuser sans toi, en te quittant j'ai voulu d'abord être triste ; mais après un quart d'heure au moins d'inutiles efforts, désespérant d'y réussir, j'ai fini par m'abandonner sans résistance au sentiment de joie qui m'inondait dans tous les replis de mon être. Que veux-tu? Jusque-là je n'avais jamais senti si vivement le prix de l'existence. Le parfum des haies, le vent frais du matin, le printemps partout, en moi, autour de moi, mieux encore la perspective des violons, tout m'enivrait, tout me ravissait; les oiseaux chantaient des airs de menuet et les arbres dansaient sur le bord du chemin. Il n'y avait sous le ciel qu'une créature plus heureuse que moi, c'était mademoiselle Armantine; seulement, la crainte qu'un choc imprévu ne dérangeât l'économie de sa coiffure altérait un peu la sérénité de son âme. A cela près, elle était radieuse et me réprésentait le bonheur se prélassant sur les coussins d'un berlingot. Exaltée par sa robe de damas de Gênes qui lui rappelait de trop chers souvenirs, elle ne tarda pas à entamer un récit bien connu ; tandis qu'elle parlait, j'écoulais avec ivresse je ne sais quelles voix confuses et charmantes qui gazouillaient doucement dans mon sein. Cependant, ilétait l 'heure de midi : ardent comme en un jour de juin, le soleil embrasait le sentier que les chê-
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nés tardifs n'abritent pas encore. Chargé d'arômes énervants, l'air m'arrivait par chaudes bouffées; la voiture roulait sans bruit sur le gazon, et m'ademoiselle Armantine racontait toujours ses histoires. Si bien que moi, la folle Irène, qui ne rêve jamais que la nuit, je tombai peu à peu dans une rêverie profonde. Insensiblement mes yeux se fermèrent; ma tête se pencha sur mon épaule, et la main qui jouait avec mon éventail tomba languissamment sur Je velours de la portière.
— Allons, sois franche, dit Gabrielle, tu t'es endormie?
— Entre nous, reprit Irène, ce que j'éprouvais n'était pas sans quelques rapports humiliants avec ce doux état qu'on nomme le sommeil. Je fus tirée de là par un cahot épouvantable, juste au moment où le chevalier de R... et le marquis de C... venaient d'être emportés par le même boulet. Le saisissement et la confusion que je laissai voir passèrent heureusement pour l'effet de l'émotion. Je me frottai les yeux ; mademoiselle Armantine, qui s'en aperçut, pensa que j 'essuyais une larme : elle m'en sut gré. Ce qui te paraîtra moins plaisant, c'est qu'au bout d'une heure, je découvris que mon éventail s'était échappé de mes doigts pendant que je sommeillais : je m'assurai qu'il n'était pas dans la voilure. Juge de mon chagrin. J'aimais cet éventail. C'était une merveille, un vrai bijou, un présent d'Hector. Je voulus faire arrêter les chevaux, allerà la recherche de mon trésor perdu, et j'y serais allée, les pieds dans la rosée, la tête sous. le soleil, si mademoiselle Armantine, qui brûlait
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d'arriver à la fête, n'eût jeté les hauts cris et déclaré tout net qu'il était insensé de vouloir retrouver un objet si menu dans une lieue d'ajoncs et de genêts. Dès lors, ce fut fini pour moi de tout plaisir, car cet éventail, disais-je en pleurant, c'est mon frère Hector qui me l'avait donné.
— Va, tu es une aimable fille, aussi bonne que telle, dit la jeune femme en l'attirant brusquement sur son cœur.
— Le fait est que je pleurais, poursuivait Irène en se dégageant des bras qui l'enlaçaient. Mademoiselle Armantine avait beau me promettre, pour le jour de mes noces, son plus bel éventail, chefd'œuvre de Lancret, cela ne me consolait guère. Je pleurais, je maudissais la fête, quand tout à coup parut à la portière un jeune cavalier qui retenait d'une main l'ardeur de sa monture et de l'autre me présentait le cher éventail que je n'espérais plus revoir. Je n'eus que le temps de m'en saisir avec un cri de joie; le cavalier était déjà loin, quand je songeai à le remercier. — Oh ! Mademoiselle, m'écriai-je, avez-vousvu lébeaujeune homme? — Bien qu'il eût passé comme un éclair, mademoiselle Armantine avait été frappée, comme moi. de son grand air et de sa bonne grâce. Certes, l'aventure n'avait rien d'étrange et pouvait s'expliquer sans efforts de réflexion ; pourtant mademoiselle Armantine, dont tu connais l'imagination vive et tendre, n'hésita pas à voir dans cet incident si simple, le premier chapitre de quelque merveilleuse histoire. Moi-môme, faut-il te l'avouer? je n'étais pas éloignée de partager son avis,
et, "pendant le reste de !a route, nous nous perdîmes en conjectures pour deviner qui pouvait être ce mystérieux étranger.
— Eh bien ! demanda Gabrielle, qu'as-lu deviné?
— Rien, répondit Irène, sinon qu'il était jeune et beau, et de noble race à coup sûr. Quelque chose me disait qu'il se rendait à la fête où nous allions. J'avais cessé de maudire cette fêle en retrouvant mon éventail. Enfin, au bout d'une longue avenue de peupliers, nous aperçûmes un joli château dont les tourelles, les clochetons et les campaniles se découpaient sur le bleu vif du ciel. C'était là ! nos cœurs s'épanouirent. Je regardai mademoiselle Armantine : elle était belle, elle avait vingt ans. A mesure que nous approchions, je croyais entendre le son des instruments ; à travers le rideau des feuilles nouvelles, je croyais voir errer des groupes d'ombres souriantes. Notre berlingot s'arrêta fièrement au pied du perron, et les maîtres du lieu, accourus pour nous recevoir, nous introduisirent dans la salle de bal, où l'on ne dansait, pas encore, mais où se trouvait réunie la noblesse des environs. Au nom de mademoiselle de Valcreuse, la foule s'ouvrit avec respect, et la sn?ur d'Hector fitune entrée si solennelle, si majestueuse, si royale en un mot, qu'on eût dit la reine de France visitant un de ses grands vassaux. Je la suivais comme une yole dans le sillage d'un navire à trois ponts. Je pris place auprès d'elle, et j'observai les physionomies en attendant le signal de la danse. Je n'eus pas de peine à remarquer que la
réunion avait un caractère étrange. Les hommes s'entretenaient avec chaleur. Une ardente préoccupation, qui n'était pas celle du plaisir, se trahissait sur tous les visages ; une sombre inquiétude se révélait dans tous les discours.
— On parlait des affaires publiques. Que disaiton ? demanda Gabrielle.
— Décidément, cousine, il se passe là-bas de vilaines choses, et l'on ne s'amuse guère à la cour. On disait, par exemple, que le roi n'est plus maître chez lui ; on parlait d'une coalition de trente mille gentilshommes angevins et poitevins tout prêts à marcher sur Paris. On parlait surtout du parti de l'émigration, que blâment les uns, que les autres approuvent. On parlait aussi de la mort de M. de Mirabeau, de la constitution civile du clergé, de bien d'autres choses encore ; seulement, on ne parlait pas de danser. Hélas ! j'ai le pressentiment que la danse sera tuée par la politique. L'ennui, comme une pluie fine et glacée, commençait à me pénétrer jusqu'aux os, quand je découvris, à l'autre extrémité du salon, mon jeune cavalier, que je ne cherchais plus, et que j'avais, ingrate, à peu près oublié. Je le reconnus, c'était lui. Isolé dans la foule, il se tenait debout dans l'embrasure d'une fenêtre, et promenait sur l'assemblée un regard distrait et rêveur. Il paraissait ne connaître personne ; on eût dit que personne ne le connaissait. Il était là triste et beau, noble et fier, tel que je l'avais deviné.
— Ah ! cousine, cousine ! s'écria Gabrielle en
8G VALCUEUSE.
souriant; voilà, je le crains bien, un cœur perdu pour un éventail retrouvé.
— Quelle fulie ! répondit Irène. Je l'examinais avec un sentiment de curiosité où se mêlait naturellement un peu de reconnaissance, quand son regard rencontra le mien. 11 sourit, hésita, fil vers moi quelques pas; mais, en cet instant, violons, flûtes et flageolets mirent la politique en déroute, un brusque mouvement s'opéra dans la sail>;. et mon jeune inconnu disparut encore une fois. Seulement j'entendis le vieux marquis de S... qui lui disait <-n es-avant de le retenir: — Gustave, vous ne dansez pas? La danse est pourtant de votre âge.
— Gustave ! s'écria Gabrielle avec un tressaillement presque imperceptible de surprise et d'ef-
tu dis qu'il se nomme Gustave?
— Je devais le croire, répliqua la jeune fille, puisq lit de le nommer ai]
— Mais, mon enfant, ajouta madame de Valci ei. liant tout à coup |
qu'elle avait écouté jus l'indiffé-
rence; tu ne m'as pas fait son portrait?
— Grand, mince, élancé, dit Irène; le front pâle, les lèvresfines, le nez des racesroyales; le costume
el simple; dans toute sa personne, une 3 souffrante et voilée.
— Et tu dis qu . ame Gustave? répéta Gabrielle de plus en plus troubl
— Sans doute; que vois-tu d'étonnant à c . ? demanda la belle enfant avec ingénuité. Ajoute ( ix est douce comme la tic:.
— Il t'a parlé ? tu sais le :. i
manda madame de Valcreuse avec une anxiété croissante.
— Conviens, cousine, que mon petit roman t'intéresse. Un peu de patience ; à ton tour, tu- vas tout savoir. Le bal louchait à sa fin; mademoiselle Armanline se préparait à le fermer par un de ces menuets imposants qui prouvent suffisamment que la danse est un passe-temps moins frivole que la calomnie ne se plaît à le faire croire. La chaleur était accablante ; j'entr'ouvris discrètement une fenêtre qui donnait de plain-pied sur là terrasse, et, profitant, pour m'esquiver, du moment où mademoiselle Armantine captivait l'attention générale, j'allai respirer l'air du soir. Le ciel était clair, la terrasse déserte...
— Abrège, dit Gabrielle l'interrompant; ne te perds pas dans les détails. Te voilà sur la terrasse; la terrasse est déserte; pourtant, si déserte qu'elle soit, tu rencontres le jeune étranger.
— Oui, reprit Irène, et je ne saurais dire comment la chose advint, en nous abordant, nous étions amis déjà. C'est à peine s'il fut question de mon éventail qu'il avait trouvé, comme un papillon blessé et les ailes ouvertes, sur une toull'e de genêts. Il m'apprit qu'arrivé de Paris depuis quelques jours seulement pour recueillir un héritage, il ne connaissait que le marquis de S..., qui l'avait amené à cette fête malgré lui. Je lui demandai s'il avait l'intention de se fixer dans le Bocage. Il répondit qu'ayant assisté à la ruine de ses plus chères espérances, /l ne formait plus de projets; que d'ailleurs, dans ces mauvais jours, nul ne pouvait
8 8 YALCHEL'SE.
prévoir où l'entraînerait le vent déchaîné sur la Fronce. Je trouvais un grand charme à ce qu'il disait, et je crois bien que, de son côté, il prenait plaisir à m'entendre. Tout en causant, nous nous étions assis l'un près de l'autre sur un mur d'appui tapissé de lierre. Les étoiles brillaient au-dessus de nos têtes, et la lune, qui se levait...
— Laisse la lune se lever, mon enfant. Le nom de sa famille, enfin, te l'a-t-il dit?
— Oh ! rassure-toi, répondit Irène, se méprenant complètement sur l'inquiétude de Gabrielle. Je ne m'étais pas trompée ; il est de bonne maison. Sa tante, qui vient de mourir en lui léguant ses biens, avait une charge à la cour; son père était le comte de Kernis. Les terres et. le château dont il a hérité sont situés dans le Marais : il est presque notre voisin. Admire les coups du sort I M. de Kernis a une lettre pour mademoiselle Armantine. Il était résolu d'abord à l'envoyer. Il a changé d'avis, il viendra, et je crois pouvoir affirmer, sans trop d'orgueil et de vanité, que je suis pour quelque chose dans sa nouvelle résolution.
— Il viendra! répéta madame de Valcreuse, dont le front s'était couvert d'une pâleur mortelle.
— Demain, il l'a promis. Avais-je raison tout à l'heure, et n'est-ce pas en effet un roman? Le bal était fini; nous nous dîmes adieu, et je rentrai dans la salle, où mon absence n'avait pas été remarquée. Une heure après, le berlingot roulait le long des haies, nous emportant vers Valcreuse, mademoiselle Armantine et moi : elle, encore toute frémissante de son dernier menuet; moi, tout émue
d'un bonheur sans nom, fraîchement éclos dans mon Ame. Soudain, à la portière où j'étais accoudée, j'aperçus M. de Kernis, qui revenait par le même chemin. II ralentit le pas de sa monture et se tint à côté de moi. Pas un mot ne fut échangémais nos regards se rencontraient et nos cœurs se parlaient tout has. Mademoiselle Armantine dormait ; nous étions quittes. Ce que je ne comprends déjà plus, c'est le profond oubli de toutes choses dans lequel je passai ainsi près d'une heure. Il me semblait que nous devions aller de la sorte jusqu'au bout du monde, et que la vie n'était qu'un long voyage, avec un beau jeune homme chevauchant à la portière. Cependant la route devenait tellement étroite, que j'entendais le bruit de la roue rasant l'acier de l'étrier. Il y avait des moments où M. de Remis était si près de moi, que j'aurais pu caresser l'encolure de son cheval, bel animal à la robe d'ébène que la lune argentait. Te l'avouerai-je? j'en eus la fantaisie. Je résistai d'abord, enfin, je succombai; mais, comme j'avançais timidement une main furtive, M. de Kernis la saisit, la baisa, et, ce qu'il y a de plus triste à dire, c'est que cela ne me fit pas de peine. En cet instant, mademoiselle Armantine se réveilla, et M. de Kernis disparut comme une ombre au détour du sentier. Mais qu'as-lu donc, Gabrielle? Tu parais distraite; tu souffres; tu ne m'écoules pas.
— Non, mon enfant, non, je ne souffre pas; je l'écoute.
— C'est donc que mon babil te fatigue et t'en-
nuie? Tu m'avais recommandé de n'omettre aucun détail :je n'ai rien omis, j'ai tout dit.
— Tu m'as intéressée plus vivement que je ne saurais l'exprimer et que tu ne pourrais le croire; mais l'air est embrasé et l'on étouffe ici. On dirait une nuit d'orage.
— Vois au contraire quelle nuit enchantée ! s'écria la jeune fille entraînant sa compagne sur le balcon. Vois que le ciel est pur, que les champs sont paisibles! Quel calme! quel silence! quelle sérénité! Tu avais raison, l'autre jour : oui, mon Dieu, la nature est bonne. Tiens, si j'ai bien saisi les indications de M. de Remis, c'est là-bas qu'il habite, où finit le Bocage, où le Marais commence. Il doit être rentré, car son cheval allait comme le vent. Demain, s'il ne s'égare pas, il débouchera par ce petit sentier que la lune blanchit, et qui court si gaiement à travers la verdure. J'ai toujours aimé ce sentier. La brise est fraîche et souffle du côté du levant; demain, comme aujourd'hui, la journée sera belle. Cela ne te contrarie pas, au moins, que j'aie attiré ce jeune homme au château? Dans la solitude et la monotonie où notre vie s'endort, il sera pour nous une distraction. L'abbé n'est pas tous les jours amusant; mademoiselle Armantine aurait besoin de quelques histoires de rechange. M. de Kernis arrive de Paris ; il nous donnera des nouvelles. J'ai l'idée qu'il te plaira. J'oubliais de te dire que la renommée de M. de Valcreuse est allée jusqu'à lui. Il le savait absent; il ne le savait pas marié...
VALCKLUSE. »1
— Tu lui as parlé de moi ! s'écria la jeune femme avec un redoublement de terreur.
— J'ai dit tout simplement que j'étais ta cousine; que je t'aimais, que nous vivions avec mademoiselle Àrrimiitine connue trois sœurs sous le môme toit. Ai-je eu tort? A ton tour, parle-moi : qu'as-tu fait de ces heures si charmantes, si rapides pour moi?
— Toutes les heures de ma vie se ressemblent, et je n'ai rien à raconter.
— Quand je suis entrée, tu rêvais, tu pensais à notre cher Hector. Pourquoi ne revient-il pas? pourquoi l'as-tu laissé partir ? Va, tu n'es pas seule à pleurer son absence. Il est si bon ! c'est un si noble cœur! Je comprends que tu l'aimes avec adoration. Sans lui, où serions-nous? dans une étroite cellule, aux Ursulines de Machecuul. Tout à l'heure, en apercevant à la lueur des étoiles l'ancienne habitation de madame de Presmes, jusle au moment où mademoiselle Armantine venait, en s'éveillant, de faire envoler M. de Remis, je me suis rappelé tous les détails de notre délivrance. Que le bonheur se plaît au souvenir de la douleur passée! qu'il est doux de revoir, le sourire sur les lèvres, les lieux où l'on a souffert, de suivre en chantant le chemin qu'on a longtemps mouillé de ses larmes ! J'aurais voulu pouvoir descendre de voiture, ouvrir la grille, monter les degrés du perron, aller m'asseoir dans noire embrasure de fenêtre; enfin j'aurais voulu m'égarer dans ce parc où nous avons promené tant d'ennuis, d'où nous sommes sorties un soir si joyeuses
9 2 VALCKEUSE.
et si légères. Ah ! quel jour de printemps, si ce n'est celui-ci, valut jamais pour moi ce doux soir de novembre! Tous les incidents de cette soirée me revenaient en mémoire. L'arrivée d'Hector précédé de ses chiens, son attitude, celle de la marquise, fe revirement de notre destinée, notre départ, le trajet fait à pied, la carriole du monastère qui s'en retournait comme une cage vide, la jolie révérence que je tirai à madame la supérieure en me rangeant pour la laisser passer, je revoyais, je retrouvais tout : et mon âme s'exhalait vers Hector en hymnes de reconnaissance. C'est à lui, disais-je avec ivresse, c'est à lui que je dois ma chère liberté!
Irène parla longtemps sans être interrompue ; madame de Valcreuse n'écoutait plus son frais ramage. Irène, de son côté, remarquait à peine le trouble de sa cousine, tant est déjà profond l'égoïsme d'un jeune cœur qui vient de s'entr'ouvrir à l'amour, tant il suffit à remplir le monde, cet amour qui ne fait que de naître et ne se connaît pas encore !
Cependant la nuit avait franchi depuis près de trois heures la moitié de sa course. L'horizon achevait de ronger le disque bruni de la lune ; l'haleine du matin agitait la cime des arbres ; déjà, dans les fermes prochaines, les coqs avaient averti le jour.
— Mon enfant, dit enfin madame de Valcreuse, il faut nous séparer ; l'aube va poindre et tu dois avoir besoin de repos.
— L'aube ! s'écria la jeune fille dans un vif
transport d'allégresse ; déjà l'aube ! déjà le jour 1 Ainsi, nous sommes à demain ; ainsi, demain c'est aujourd'hui !
— Va le reposer, mon enfant, ajouta madame de Valcreuse ; je vais moi-môme essayer de dormir. Décidément, je ne suis pas bien ; tu ne te trompais pas tout à l'heure.
— Tu soutires ; j'en élais sûre. Mais, cousine, tes mains sont glacées, et tu as sur les joues la pâleur de la mort ! reprit avec sollicitude Irène, qui , en s'approchant de Gahrielle pour l'embrasser, avait été frappée de l'altération de ses traits.
— Ce n'est rien ; un peu de malaise causé par le retour du printemps. Va, mon enfant, et que Dieu t'envoie de doux songes !
A ces mots, les deux cousines s'embrassèrent, et Irène gagna d'un pied léger son appartement. Elle se déshabilla lentement, en souriant avec délices à sa gracieuse image qui se reflétait dans la glace d'une toilette à la duchesse : à voir ses naïfs enchantements et son trouble ingénu, on eût dit qu'elle assistait à la première révélation de sa jeunesse et de sa beauté. Elle s'endormit aux bruits du matin, fraîches rumeurs, confuses mélodies, qui semblaient répondre aux voix mystérieuses nouvellement éveillées dans son sein.
Que faisait cependant madame de Valcreuse?
Assise sur le bord de son lit, blanche, froide, immobile, les bras croisés sur sa poitrine, on aurait pu la prendre pour une statue représentant tout ii la fuis la stupeur et le désespoir.
Elle resta longtemps ainsi.
— Gustave de Kernis ! murmura-t-elle enfin,
A ce nom, prononcé d'une voix mourante, tout son corps frissonna.
— M. de Remis ! reprit-elle ; ici.... dans quelques heures.... chez mon mari ! chez moi !
Et, par un hrusque mouvement d'épouvante, elle cacha sa tête entre ses mains.
L'aube blanchit le ciel ; les étoiles pâlirent ; le soleil se leva.
Madame de Valcreuse était encore à la moins place.
M. de Kernis avait grandi dans la dernière période du dix-huitième siècle. Il appartenait à celte jeune génération qui , sans posséder , comme la nôtre, l'intelligence de la liberté, sans avoir deviné la mélancolie qui était déjà pour l'Allemagne, et devait être plus tard pour l'Angleterre, un fonds si riche de poésie, prenait cependant au sérieux la passion et la liberté , semblait pressentir toutes les idées, tous les instincts, toutes les conquêtes politiques du siècle suivant, et s'efforçait d'effacer, parla gravité de ses mœurs, par l'austérité de son langage, la conduite licencieuse, les propos impies de la génération qui l'avait précédée. A cette époque , les vrais enfants étaient les vieillards ; les hommes vraiment dignes de ce nom ne se rencontraient guère que dans les rangs de la jeunesse. Montesquieu avait retrouvé les titres égarés
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de l'humanité; Jean-Jacquesavaitretrôuvé l'amour
enfoui sous le fumier de la Régence. A ces deux sources vives , les fds avaient lavé la souillure imprimée sur leurs fronts par la débauche et l'incrédulité de leurs pères ; c'avait été pour eux un baptême régénérateur. Ces deux grands génies avaient suscité toute une légion d'esprits élevés, de cœurs généreux, pénétrés de leurs principes, animés de leur ambition, dévoués comme eux à la sainte cause de la justice. La Nouvelle Béloïse, surtout, comptait presque autant de prosélytes que de lecteurs. Ou relisait, on méditait les pages brûlantes ou austères de cette immortelle correspondance , comme les versets d'un nouvel évangile ; on s'étudiait à modeler sa conduite, sa pensée, sa parole sur l'amant de Julie.
M. de Remis avait vingt-trois ans, mademoiselle de Presmes en avait seize, lorsqu'ils se rencontrèrent pour la première fois. Ils paraissaient formés l'un pour l'autre. Par l'élévation naturelle de son cœur et de son esprit, mademoiselle de Presmes appartenait, elle aussi, à cette génération d'élite digne de naître en des temps meil- Icurs, et qui fut entre le passé et l'avenir, entre le le près de finir et l'ère nouvelle près de commencer, comme un anneau brisé, comme un pont lompu emporté en un jour d'orage. Plus grave, plus sérieuse à seize ans que ne l'étaient alors, que ne le sont encore aujourd'hui la plupart des femmes à tout âge, Gabrielle avait étudié de bonne lieure à une école qui, pour ne relever d'aucune université , n'en est pas moins féconde en en-
seignements de tout genre. Elle sortait à peine de l'enfance lorsqu'elle avait perdu sa mère. Un an plus tard, elle avait vu son père presque sexagénaire, sans respect pour les cendres à peine refroidies, choisir une seconde femme dont le caractère n'excusait pas une pareille témérité. On connaît madame de Presmes; on se souvient de l'avoir vue à l'œuvre ; on peut se faire aisément une idée de ce que dut être près d'elle l'existence de Gabrielle. Il est bien rare qu'entre une jeune fille et une belle-mère presque aussi jeune qu'elle, la vie puisse être longtemps calme et paisible, et cette fois madame de Presmes, par la sécheresse de son cœur, rendit la vie commune encore plus difficile.
Séparée de son père , qu'une folle passion absorbait tout entier , Gabrielle avait achevé de grandir dans la solitude. Livrée à elle-même, au lieu de semer ses pensées dans les conversations oisives, elle avait amassé des trésors de réflexion et contracté cette habitude de réserve et de silence qui devait exercer sur sa destinée une action si funeste. Ses sentiments, refoulés sur euxmêmes, ne trouvant pas à s'épancher, avaient développé en elle une disposition romanesque, un attendrissement sans objet ; obligée d'appeler l'imagination au secours de la réalité, elle avait fréquenté le monde des chimères ; sans le chercher, elle avait entrevu le sentier de la rêverie, aujourd'hui si frayé, si battu, alors ignoré du vulgaire , où Jean-Jacques seul avait laissé l'empreinte de, t>es pas. Elle était, à seize ans, dans
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l'épanouissement de sa jeunesse et de sa beauté: jeunesse ardente et contenue tout à la fois; beauté sévère, je l'ai déjà dit, qui ne répondait pas au goût de l'époque, mais qui s'accordait merveilleusement avec les principes de M. de Kernis.
Noble et fier , réunissant en lui toutes les ardeurs de son âge, tempérées par cette sorle de gravité américaine qu'affectait alors la jeune noblesse de France ; trop intelligent, trop épris des idées nouvelles pour croire à l'éternelle durée des institutions au milieu desquelles il avait été élevé ; trop généreux, trop richement doué pour voir sans dédain, sans dégoût, ce qui s'était appelé passion sous le règne de Louis XV ; disciple fervent de Jean-Jacques Rousseau, poussant jusqu'au culte le respect de la femme, jusqu'au fanatisme le culte de l'amour; cœur enthousiaste, âme sincère et tourmentée, à la recherche d'une Julie d'Étanges : tel était M. de Kernis, quand le hasard l'introduisit dans le cercle où vivait le marquis de Presmes. C'est ainsi aue M. de Remis et Gabrielle se rencontrèrent.
Ils s'aimèrent : comment eût-il pu en être autrement? Jeunes et beaux tous deux, égarés, solitaires dans une société frivole et corrompue, ils pressentirent l'un dans l'autre le type idéal qu'ils avaient rêvé ; ils devinèrent l'un dans l'autre tous les nobles instincts, toutes les chastes ambitions dont ils avaient nourri leurs pensées. Ainsi deux flammes inquiètes, dégagées d'un marais impur, se cherchent pour se confondre ; ainsi deux cygnes voyageurs se reconnaissent aussitôt à la
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blancheur de leurs ailes, et tendent à se rapprocher pour aller s'abattre ensemble sur un rivage préféré. Ils s'aimèrent : comment auraientils pu ne pas s'aimer? Ils avaient poursuivi les mêmes rêves, caressé les mêmes espérances ; ils brûlaient du même feu ; la même soif dévorait leurs lèvres. Tous deux croyaient également a l'amour, au bonheur, à la durée des promesses, à l'inviolable sainteté des serments. Comment donc, en effet, ne se fussent-ils pas aimés ? Ils s'aimèrent, fatalement, irrésistiblement attirés.
Entre les cœurs sincères, les débuts de la passion se ressemblent toujours. C'est éternellement le même poëme mystérieux et charmant, chanté par des voix nouvelles ; l'accent varie, mais le sens divin de la mélodie ne saurait varier. A quoi bon raconter comment mademoiselle de Presmes et M. de Remis, après s'être sentis attirés l'un vers l'autre, s'avouèrent enfin qu'ils s'aimaient ? Ceux qui ont vécu consulteront leur mémoire : plus heureux cent fois ceux qui n'ont pas encore de souvenirs !
Ces deux enfants en étaient encore aux préludes de la passion, premiers enchantements de l'âme qui's'éveille et des sens qui s'ignorent ; ils n'avaient pas même songé à se demander ce qu'ils espéraient, ce qu'ils voulaient, ce que la destinée réservait à leur tendresse, lorsque madame de Presmes surprit le secret de leur mutuel entraînement. Jusque-là madame de Presmes n'avait vu dans sa be'l'1 ■fille qu'un devoir importun à remplir; dès lors, elle comprit qu'elle avait 'tua rivale à re-
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douter. Soit que le spectacle de l'amour pur et désintéressé l'irritât en l'obligeant à faire un retour humiliant sur elle-même, soit qu'elle sentit au fond de son cœur pour M. de Remis un goût que le vieux marquis n'était guère en mesure de combattre victorieusement, soit enfin qu'elle devinât dans l'amant de Gabrielle un homme capable de contrarier ses projets sur la fortune de son mari, elle résolut de briser à tout prix ce bonheur naissant. Elle réussit sans peine à présenter à M. de Presmes les relations de ces deux jeunes gens sous le jour qui devait servir son dépit ou ses intérêts. Le fait est que le jeune vicomte, en hostilité ouverte avec son père, à cause de ses opinions, qui passaient alors pour téméraires, était pauvre, et ne pouvait offrir à Gabrielle, pendant de longues années, qu'un avenir incertain ; le marquis, pour lui fermer sa porte, n'en demanda pas davantage ; toutefois, avant de se séparer, M. de Remis et Gabrielle trouvèrent moyen de se revoir. Dans celte dernière entrevue, ils se jurèrent une fidélité mutuelle, et se promirent d'attendre avec résignation des jours meilleurs. Hélas I les jours meilleurs, quand donc arrivent-ils ? La vie se passe à les attendre.
Le véritable amour croît dans la douleur, et ^ fortifie dans l'absence ; les larmes qu'il répand sont la rosée céleste qui entretient son éclat et sa vie : c'est du moins ce qui se passa chez Gabrielle. Retombée dans l'isolement, Gabrielle remplit sa solitude de l'image adorée. Dans son désespoir, M. de Remis avait auitté Paris et la France. Pour
comble d'infortune, moins prévoyants que Saint- Preux et Julie, ces deux enfants n'avaient pas songé, dans le trouble des derniers adieux, à se ménager la suprême consolation des amants séparés par le sort. M. de Kernis écrivit pourtant ; mais, interceptées par la vigilance de la marquise, ses lettres restèrent naturellement sans réponse. Qu'importait à mademoiselle de Presmes le silence de son amant ? Sa passion se suffisait à ellemême ; elle brûlait de sa propre flamme et n'avait pas besoin d'aliment. Les lettres de M. de Kernis, Gabrielle les lisait dans son cœur. Elle était jeune, elle avait la foi, cette compagne inséparable du premier amour, qui s'éteint et meurt avec lui, mais qui ne renaît pas, comme lui, de ses cendres. Elle croyait en M. de Kernis; elle croyait en lui comme en Dieu ; elle eût vieilli loin de sa pré» sence sans douter un instant de sa fidélité. Heureuse confiance de la jeunesse ! âge charmant, trop vite envolé ! Les joies et les plaisirs que nous goûtons plus tard, pâlissent et s'effacent au souvenir de tes souffrances.
Cependant, le marquis mourut. Près d'expirer, ses yeux se dessillèrent. Il comprit, mai3 trop tard, à quelles erreurs l'avait entraîné l'extravagance de sa passion : il avait dépouillé sa fille d'une façon irréparable. C'était peu de temps avant sa mort que M. de Presmes, plein de contradictions, avait recueilli sa nièce, orpheline, et déshéritée. Irène n'était alors qu'une enfant, trop jeune encore pour recevoir les confidences de sa cousine ; d'ailleurs, le caractère de Gabrielle se
prêtait peu aux épanchements. Irène put ainsi ignorer l'existence et le nom de M. de Kernis, jusqu'au jour où elle le rencontra pour la première fois.
Madame de Presmes atteignait enfin le but de son ambition. Elle avait empêché le mariage de Gabrielle, tant que ce mariage pouvait nuire à ses intérêts. La mort la délivrait de son mari, la faisait riche et libre; il ne lui restait plus qu'à se débarrasser de sa belle-fille et d'Irène. Ce fut alors que la marquise pensa aux Ursulines de Machecoul. Gabrielle résista d'abord ; elle ne résista plus quand madame de Presmes lui annonça le mariage de M. de Kernis et lui fournit les preuves qui devaient la convaincre. Et pourtant, Gabrielle doutait encore ! Elle demanda un an de répit. L'année s'écoula, rien ne vint réveiller la foi dans son cœur foudroyé.
Ainsi, le doute n'était plus permis, tout venait à l'appui des preuves accablantes produites par madame de Presmes. M. de Remis était marié ! Au mépris des serments échangés à la face du ciel, il avait disposé d'un cœur et d'une main qui ne lui appartenaient plus ; le nom qu'il avait promis à Gabrielle, une autre femme le portait. Gabrielle avait mis en M. de Remis tout son espoir et sa vie tout entière ; elle avait personnifié en lui l'honneur, /a loyauté, toutes les nobles vertus qui font de l'homme l'image de Dieu sur la terre. Que lui importait désormais de vivre au sein du inonde ou dans la solitude? Pour elle désormais, la solitude était partout. Pas un reproche ne sortit de
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son sein, pas une plainte de ses lèvres. Tous ses rêves étaient brisés, toutes ses illusions détruites. Morte à toutes choses, trop pure et trop fière pour essayer de bâtir sur les ruines, il ne lui restait plus qu'à s'ensevelir vivante dans sa douleur.
Eh bien ! elle doutait encore ; sous la certitude qui l'écrasait de toutes parts, rinforlunée se débattait encore !
— 0 mon amour ! ô ma vie ! disait-elle, est-il donc vrai que vous m'ayez trompée !
Elle se rappelait les dernières paroles de M. de Remis ; la foi agonisante refusait de mourir dans 6on cœur.
— Un jour ! encore un jour ! disait-elle à madame de Presmes qui pressait son départ; un jour encore ! je partirai demain.
Tous les bruits du dehors la faisaient tressaillir. Appuyée dès le malin sur le balcon de sa fenêtre, elle plongeait dans la foule un regard avide ; elle croyait, dans chaque cavalier, reconnaître M. de Eernis ; à ebaque instant il lui semblait qu'elle allait le voir paraître, se précipiter à ses pieds, embrasser ses genoux en lui donnant les noms les plus tendres. Chaque matin, en s'éveillanl, il lui paraissait impossible que la journée pût s'achever sans ramener M. de Kernis, sans le ramener libre et triomphant.
Cependant, les semaines s'écoulaient sans amener aucun ebangement dans sa destinée. Victime résignée, n'attendant plus rien ici- bas, Gabrielle se mit à la disposition de sa belle-mère. Le cloitre
ne l'effrayait pas ; seulement elle s'en effrayait pour Irène.
On peut s'expliquer maintenant l'hésitation que Gabrielle laissa paraître, quand M. de Valcreuse lui offrit son nom; on peut comprendre quel troub.le, quel effroi dut jeter en elle cette offre inattendue. Elle savait M. de Remis infidèle et marié ; mais, chez elle, cette conviction, tout en brisant la vie, n'avait pas tué l'amour. Si la passion n'existait qu'à titre d'échange, si nous n'aimions qu'à la condition d'être aimés, aimer serait trop doux et trop facile. Elle savait M. de Remis infidèle, mais elle ne se croyait pas dispensée pour cela de rester fidèle à son désespoir. Pouvait-elle d'ailleurs accepter sans rougir la main de M. de Valcreuse? Placée en face d'un homme loyal et généreux, pouvait-elle, sans mourir de confusion, abuser un cœur qui se donnait à elle tout entier? Et cependant, quand Irène prit sa main et la mit dans celle d'Hector, Gabrielle ne la retira pas : elle se sacrifia pour Irène.
Trop jeune encore, trop vivace pour se résigner aisément à l'éternelle solitude, se lai*sa-t-elle entraînera son insu vers de nouvelles espérances ? A son insu, pour excuser sa faiblesse, s'abrita- t-e!Î3 derrière une pensée c- .rnpatissanle ? Bien que ies natures les plus droites et les plus honnêtes soient pleines de mystères et de détours, il vaut mieux croire que le sacrifice fut complet et sincère.
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Gabrielle avait pour Irène une amitié peu commune ; incapable d'aimer à demi, elle s'était prise pour cette enfant d'une tendresse passionnée. Elle l'avait reçue des mains de sa mère mourante; elle avait promis solennellement de veiller sur elle et de la protéger. Ce n'est pas tout : cédant à cette loi qui nous attire vers les dons que nous ne possédons pas nous-mêmes, elle l'aimait d'autant plus qu'elle lui ressemblait moins. Depuis plus d'un an qu'il était question pour elle d'entrer au couvent, elle avait vu la douleur de sa cousine, ses larmes, son effroi, son aversion profonde pour la vie monastique. Gabrielle se dit que si elle refusait le nom de M. de Valcreuse, Irène était perdue sans retour pour le monde, pour le bonheur ; le remords s'apaisa dans l'orgueil du dévouement.
Si elle eût aimé M. de Valcreuse, elle eût été peut-être arrêtée par la conscience de son infidélité ; mais, en lui donnant sa main, elle restait fidèle à son premier et à son unique amour. Enfin, ne croyant pas à la passion d'Hector, persuadée qu'il n'obéissait qu'à un mouvement de chevaleresque pitié, mademoiselle de Presmes put se dire, pour achever de se rassurer, qu'elle serait toujours en mesure de rendre l'affection qu'elle recevrait.
Dans l'ivresse du sacrifice, Gabrielle avait trop présumé de ses forces. Le lendemain, en se réveillant sous le toit de l'homme qu'elle avait accepté pour époux, aux prises avec la réalité, face à face avec sa position, elle fut frappée de stupeur. Le courage qui l'avait animée la veille s'affaissa; mal-
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gré son amitié pour Irène, elle oublia le but de son dévouement pour ne plus songer qu'à sa détresse. Elle vit son amour se dresser devant elle comme un fantôme courroucé ; elle sentit profondément ce qu'elle n'avait fait qu'entrevoir dans le trouble des premières heures, c'est que, parjure deux fois en même temps, elle allait justifier l'abandon de M. de Remis et trahir la confiance de M. de Valcreuse, c'est qu'elle allait les tromper tous deux. Que résoudre, pourtant ? Reculer, il était trop tard. Pour rendre à sa conscience un peu de calme et de sécurité, Gabrielle prit avec ellemême l'engagement de tout révéler à M. de Valereuse, avant de l'épouser, et de le faire juge de l'état de son cœur. De pareils aveux semblent faciles quand on a devant soi plusieurs jours de répit; mais l'heure venue, la force manque, la résolution faiblit, la parole s'arrête sur les lèvres, et l'on ajourne encore une fois ce que l'on s'était promis d'accomplir. Décidée à la franchise, n'ayant plus à rougir à ses propres yeux, réhabilitée vis-àvis d'elle-même, grâce au parti qu'elle venait de prendre, mademoiselle de Presmes s'abusa peu à peu sur le péril de son étrange situation. Chaque matin elle s'éveillait avec la ferme intention de tout dire ; cbaque soir elle s'endormait sans avoir rien avoué. C'est ainsi que, de délai en délai, elle arriva au terme fatal. Quel aveu faire désormais ? L'aveu le plus complet, le plus franc, le plus a!jM !u, pouvait-il réparer sa faiblesse et son imprudence ? Et lors même qu'elle eût parlé sans réserve, lors même qu'elle eût ouvert son cœur, que
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pouvait-elle espérer ? Elle eût inutilement troublé le repos de l'homme qui venait de l'associer à sa destinée. En profitant si longtemps de son erreur, elle avait perdu le droit de le détromper.
Les premières semaines du mariage, bien que paisibles en apparence, furent pleines de trouble et d'agitation. Gabrielle comprenait trop tard qu'elle était engagée dans un dédale sans issue. Elle avait donné sa main, ne pouvant plus donner son cœur. Pourtant, malgré la profondeur de ses regrets, malgré la sincérité de ses remords, elle eût fini sans doute par aimer M. de Valcreuse ; s'il eût interrogé avec courage celte âme qui s'obstinait à demeurermuelte, un jour sans doute Gabrielie eût laissé son secret s'échapper de son sein. M. de Valcreuse, sûr enfin de l'ennemi qu'il avait à combattre, voyant face à face l'ombre qui se plaçait entre sa femme et lui, eût réussi à s'emparer de ce cœur tourmenté. Si dévouée qu'elle fût au souvenir de M. de Kernis, si absorbée qu'elle pût être dans lacontemplatiunde son image, comment eût-elle résisté à tant de noblesse et de loyauté ? S'il eût osé montrer tous les trésors de sa riche nature, à coup sûr elle l'eût aimé.
Malheureusement, tandis qu'elle s'éloignait de lui par prudeur, par confusion, il s'éloignait d'elle par abnégation, par générosité. En s'obstinantà se faire aimer, il eût craint de réclamer le |>rix de ses bienfaits. Il contenait son ardeur ; il attendait l'affection de Gabrielle ; il ne voulait pas la solliciter. Ainsi, celte double méprise, cette mutuelle défiance creusait chaque jour entre les deux
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époux un abîme de plus en plus profond. Gabrielle croyait fermement que M. de Valcreuse l'avait épousée par pitié, et M. de Valcreuse pensait que Gabrielle ne l'avait épousé que pour échapper au couvent.
Celte lutte silencieuse durait encore, lorsque M. de Valcreuse reçut le brevet qui lui donnait le commandement de l'Invincible, avec ordre de partir pour les mers de l'Inde. Il sentait qu'il n'était pas aimé; il croyait comprendre que sa présence était importune. Cette conviction devait le décider à partir. Est-il besoin de le dire d'ailleurs? Lors même qu'il se fût senti aimé, la passion de la mer, la passion du danger, l'orgueil du commandement eussent peut-être suffi pour l'entraîner. Cependant, d'un seul mot, Gabrielle pouvait le retenir ; peut-être Hector n'atlendait-il que ce mot pour rester. Mais c'étaient deux âmes également timides et fières. Gabrielle n'osa pas solliciter un sacrifice que l'amour seul pouvait inspirer, et M. de Valcreuse, de son côté, n'osa pas offrir un sacrifice que l'amour seul pouvait accepter.
Il partit ; sa femme et l'abbé l'accompagnèrent jusqu'à Brest. Gabrielle visita V Invincible ; elle y fut reçue comme une jeune reine. Elle examina tout, et se fit tout montrer avec une curieuse sollicitude. Elle flatta de sa main la croupe luisante des canons, présida a l'arrangement de la chambre du capitaine, et voulut restera bord jusqu'au moment de l'appareillage. Le spectacle de la mer, l'agitation et le bruit du port, les apprêt- du départ, cette frégate ijiii lui parlait de la gloire de
son noble époux, l'attitude même d'Hector qui s'était comme transfiguré en posant le pied sur le pont d'un navire, tout frappa vivement son imagination et ses sens exaltés.
A l'heure des adieux, quand Ylnvincible eut déployé ses ailes, soi-t pressentiment de sa destinée, soit qu'à cette heure solennelle elle oubliât de réprimer les élans de son âme, Gabrielle, par un mouvement passionné, se jeta dans les bras d'Hector, et, se pressant contre lui avec un sentiment d'effroi, le supplia de ne point partir. Jamais M. deValcreusenel'avaitvuesibelle, si louchante ; il la serra sur son cœur, qu'il n'avait jamais senti si troublé. Hélas! en cet instant suprême, ils eurent l'un et l'autre comme une confuse révélation qu'ils disaient adieu au bonheur. I). n'était plus temps ; l'ancre était levée, le vent enflait les voiles, et, comme un cheval irhpatient du frein, la frégate piaffait dans la vague.
Après le départ de M. de Valcreuse, il se fit chez Gabrielle un travail étrange, mystérieux, enchanté. Ses remords, que n'aiguillonnait pins la présence d'Hector, s'apaisèrent ; le silence des champs, la paix du foyer domestique descendirent insensiblement dans son âme. La parole affectueuse et grave de l'abbé acheva de lui rendre le calme et le repos qu'elle n'espérait plus retrouver sur la terre. Si le passé se réveillait encore et grondait à son chevet, ce n'était plus que le bruit sourd de la tempête qui s'éloigne; s'il restait encore sur son front auelque nuage, ce
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•n'était plus que la blanche vapeur qui voile, sans l'altérer, la sérénité du ciel. Si de loin en loin des pleurs coulaient encore de ses yeux, ces pleurs étaient sans amertume, pareils à la pluie tiède et bienfaisante qui succède au tumulte des éléments. 11 n'est pas d'éternels regrets, non plus que de joies éternelles. Peu à peu l'image de M. de Kernis pâlissait dans son sein. Gabrielle se disait que M. de Remis, en se mariant, l'avait dégagée; qu'en disposant d'elle-même, elle n'avait manqué à aucun de ses serments. Devait-elle, par respect pour une promesse qu'il avait violée le premier, se sacrifier, se condamner à un veuvage sans fin ? Sa conscience une fois affranchie, son cœur, désormais plus léger, se laissa soulever par de nouvelles espérances. Présent, M. de Valcreuse n'était pour elle qu'un reproche vivant ; absent, ce fut vers lui que se tournèrent toutes ses pensées, tous ses rêves. Cette bonté dont les témoignages l'avaient humiliée, elle en aimait maintenant, elle en caressait le souvenir avec complaisance; elle s'accusait de l'avoir méconnue, de l'avoir découragée peut-être. Elle sentait poindre en elle une affection moins vive, moins poétique, moins exaltée sans doute, mais plus sérieuse , plus profonde , plus solide que sa passion pour M. de Kernis. Ainsi cette jeune femme reprenait à la vie et préparait à M. de Valcreuse des joies inespérées pour son retour, quand l'édifice naissant de son bonheur fut renversé de fond encornble par un coup de vent inattendu.
Moins d'un an s'était écoulé depuis le départ de M. de Valcreuse, lorsque Gabiïelle reçut une lettre de madame de Presmes.
Qu'on juge de son épouvante.
« Ma chère fille,
« J'avais calomnié M. de Kernis ; je lui dois une réparation que je m'empresse de lui accorder. Je le croyais marié, je devais le croire; les informations que j'avais recueillies ne me permettaient aucun doute à cet égard. On m'avait trompée, et je vous ai trompée moi-même sans le vouloir. M. de Kernis est libre ; cette nouvelle est aujourd'hui sans danger pour vous et ne saurait éveiller aucun regret dans votre cœur. Vous êtes heureuse, je le sais ; vous aimez votre mari. Je puis donc vous parler de M. de Kernis sans troubler la paix de vos jours. M. de Kernis est libre, et j'ai tout lieu de penser que son affection pour vous ne s'est pas attiédie. Tant qu'a vécu M. de Presmes, qui s'opposait à votre union, je n'ai pas dû laisser arriver jusqu'à ma fille bien-aimée les lettres de M. de Kernis, où sans doute il vous peignait toute la vivacité de sa passion. Plus tard, le croyant marié, je les ai gardée, dans la crainte de nourrir votre désespoir. Maintenant que vous êtes protégée par votre bonheur même contre toutes les séductions, je ne veux pas prolonger l'erreur dans laquelle je vous ai jetée malgré moi; je dois réhabiliter à vos yeux la loyauté de M. de Kernis. Je vous envoie ses lettres qui ne peuvent manquer de vous réconcilier avec son souvenir. 11 vous sera doux d'apprendre qu'il n'a pas manqué aux serments que vous aviez reçus, que son cœur vous est resté fidèle, que jamais aucune femme n'a effacé dans sa mémoire le charme de votre image.
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« Adieu, ma chère fille; agréez les vœux sincères que j'adresse au ciel pour la durée de votre bonheur.
« Marquise de Presmes. »
La foudre, éclatant dans un ciel azuré, et tombant aux pieds de Gabrielle, ne l'eût pas frappée d'une terreur plus profonde. Ainsi donc, ce n'était pas M. de Remis, c'était elle-même qui avait mérité le reproche d'infidélité ; ce n'était pas lui, c'était elle qui avait failli à la foi jurée ; ce n'était pas lui, c'était elle quiavait perdu courage et désespéré de l'avenir. Les rôles étaient intervertis; à elle seule appartenait toute la honte de l'abandon, à lui seul toute la gloire du martyre. Quand elle se croyait délaissée, elle puisait dans cette pensée même la force de se relever. Pure aux yeux de sa conscience, elle pouvait se réfugier, elle se réfugiait dans un nouvel amour; M. de Remis avait pris soin d'avance de l'absoudre et de lajustifier. Maintenant, tout changeait de face ; le remords la rejetait bien loin de M. de Valcreuse, et la ramenait fatalement vers l'homme qu'elle avait méconnu.
Ce fut alors qu'elle laissa voir cet ennui soudain, cette morne tristesse que l'abbé ne s'expliquait pas. Hélas ! ce n'était pas seulement le remords, c'était le regret du bonheur perdu qui la consumait. A la lettre de madame de Presmes étaient jointes les lettres de M. de Remis, lettres brûlantes et sincères comme celles qu'où écri-t à vir.gt ans quand on aime ; chaque ligne respirait le dévouement le plus absolu, l'espérance la plus
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confiante, l'ardeur la plus sainte, la tendresse la plus exaltée. En lisant ces pages où M. de Kernis avait mis son âme tout entière, en les lisant, seule, au fond des bois, dans le creux des vallées, en les couvrant de larmes et de baisers, Gabrielle sentit se rallumer sa première passion, passion pareille à ces feux mal éteints qui, ranimés par un souffle imprudent, éclatent avec une furie nouvelle. Cen'étaient pas les lettres d'Hector qui pouvaient combattre l'action enivrante de ces dangereuses lectures.
Ellelutta longtemps, vaillamment, avecénergie; longtemps elle appela le ciel et M. de Valcreuse à son aide. Le trait lancé par madame de Pressas avait pénétré dans les derniers replis d^ son âme ; en s'efforçant de l'arracher, ellenefa/sait que l'enfoncer plus avant. Lasse de lutter, reconnaissant son impuissance, elle trouva bientôt une excuse dans sa faiblesse ; sans le vouloir, elle avait outragé M. de Kernis ; elle se reprit à l'airuer, et ne vit dans son amour qu'une légitime expiation, tant le cœur est ingénieux à concilier ses penchants et ses devoirs ! Qu'avait-elle, d'ailleurs, à redouter de ce sentiment? Elle était perdue pour M. de Kernis; M. de Kernis était perdu pour elle : ils ne devaient jamais se revoir.
Gabrielle s'abandonnait donc sans défiance à sa passion renaissante, quand tout à coup elle apprend que M. de Kernis est en Bretagne, à quelques pas d'elle, qu'il va venir, que demain, aujourd'hui,, dans une heure, ils seront tous deux, elle et lui, sous le môme toit.
Séparé violemment de Gabrielle, M. de Kernis avait quitté la France. Les voyages ont été de tout temps le refuge des amants malheureux. Mais estil malheureux, le jeune homme qui aime, qui se sent aimé et qui promène sa souffrance au milieu de pays enchantés ? Est-il à plaindre, celui qui marche escorté de l'amour et de la jeunesse ? Il y a d'ailleurs, dans les premiers désespoirs de la passion, une exaltation, une ivresse qui nous grandit à nos propres yeux : on est fier de sa première douleur comme on le serait d'une première victoire ; on est fier comme un enfant qui revêt la robe virile. M. de Remis parcourut la Suisse et l'Italie ; l'image de Gabrielle le suivit partout.
Rappelé en France par la mort de son père, après avoir recueilli son patrimoine, en possession désormais d'une fortune indépendante, il se présenta chez M. de Presmes. Malgré le silence de Gabrielle, malgré ses lettres demeurées sans réponse, il n'avait pas douté d'elle un seul instant; car il avait, lui aussi, cette confiance à toute épreuve, apanage constant des jeunes âmes. II se croyait attendu; il accourait plein d'amour et de joie : il allait retrouver Gabrielle telle qu'il l'avait laissée.
Madame de Presmes le reçut avec un sourire de compassion hypocrite et lui annonça du môme coup la mort du marquis et le mariage de sa tille. M. de Kernis accueillit celte nouvelle comme il
convenait à un galant homme; il ne proféra pas une plainte, ne demanda aucun éclaircissement, se leva, salua et sortit.
Son désespoir fut profond et terrible. Il crut sentir la terre manquer sous ses pas. Il nia l'amour et blasphéma la Providence.
Cependant, on le sait, les hommes ont poui s'étourdir sur leurs chagrins, bien des ressources que la destinée a refusées aux femmes. Leur vie n'est pas tout entière enfermée dans le cercle des affections. Pour échapper aux angoisses du cueur, ils ont le mouvement, le bruit, les voyages, les intérêts publics. La femme, attachée au foyer, est forcée de vivre avec sa douleur dans un éternel tête-à-téte; rien ne la distrait, rien ne la dérobe à elle-même. Heureuse encore, lorsqu'elle peut donner un libre cours à ses larmes, et n'est pas obligée de sourire avec la mort au fond de son âme !
Trahi dans ses espérances de bonheur, M. de Kernis se jeta avec emportement dans la vie politique. Il prit part à toutes les délibérations de cette jeune noblesse qui avait salué avec enthousiasme l'avènement des idées nouvelles, qui avait accueilli les premières pensées de la révolution avec ferveur, mais qui se retourna contre la révolution dès qu'elle vit le trône en péril. Par ses lumières, en effet, par son esprit de justice, de désintéressement et d'impartialité, cette génération appartenait à la démocratie ; par les traditions de ses aïeux, par son dévouement chèTaleresque, elle appartenait à la monarchie, corps et aine. Elle
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comprenait toutes les fautes de la royauté, toutes ses défaillances, toutes ses témérités : elle était la première à lui adresser de sévères remontrances, et pourtant elle était prête à verser son sang pour le roi. Si la royauté avait pu être sauvée, si ses imprudences n'eussent creusé un abîme sans fond où elle devait s'engloutir, à coup sûr elle eût été sauvée par celte jeune aristocratie qui lui tendait la main tout en lui signalant le danger. Connaissant toute la puissance de l'opinion, toute la futilité, toute la faiblesse des préjugés du cour, M. de Kernis ne pouvait hésiter longtemps à se prononcer contre la réaction tentée par des courtisans imbéciles ; il comprit, dès le premier jour, comme tous les hommes de bon sens, que le seul moyen de gouverner le mouvement était de s'y associer. Grâce au nombre, à l'activité de ses relations politiques, il avait réussi, sinon à oublier, du moins à tromper sa douleur, lorsque la mort d'une de ses tantes dont il héritait l'obligea de partir pour le bas Poitou.
Instruite du prochain départ de M. de Kernis, madame de Presmes, qui ne l'avait pas perdu de vue, qui avait épié toutes ses démarches, sachant qu'il ne connaissait personne dans cette partie du Bocage, lui fit offrir des lettres de recommandation qu'il accepta, sans deviner l'intérêt que madame de Presmes prenait à sa destinée, sans entrevoir le rôle qu'elle jouait dans sa vie. Parmi ces lettres, il s'en trouvait une adressée à mademoiselle Armanline de Valcreuse par un vieil ami« rai sous qui Hector avait fait ses .premières arme»,
Nous savons comment, par une journée d'avril, M. de Kernis rencontra Irène ; sans ressentir pour elle une passion soudaine, il ne put, en la voyant, se détendre d'une douce émotion. Dans la jeunesse, nous sommes tous ainsi. Nous croyons à l'éternité de nos regrets, nous disons adieu au bonheur, nous ne voulons pas être consolés, et quand on nous parle d'illusions renaissantes, de jours plus calmes et plus sereins, nous repoussons cette espérance comme une mortelle injure; mais qu'une femme inconnue, jeune et belle, nous sourie en passant, voilà que nous oublions, voilà que nous reprenons à la vie.
Étranger dans le pays, M. de Kernis se sentit attiré malgré lui par ce jeune et gracieux visage. Au moment de son arrivée, il comptait envoyer à mademoiselle Armantine la lettre du vieil amiral ; comme il n'avait que peu de temps à passer dans le Bocage, toute réflexion faite, iî avait résolu de vivre dans la solitude. En voyant Irène, il changea d'avis. Le lendemain de la fête, par une de ces matinées resplendissantes où le sentiment de l'existence suffit à notre bonheur, il partit et se dirigea vers Valcreuse. Son cheval1 portait fièrement la tête et courait sur l'herbe des sentiers avec l'agilité d'un faon ; les arbres secouaient sur son front les perles de la rosée; sur son passage, les oiseaux chantaient et se poursuivaient dans les haies. Enivré de l'âpre senteur des genêts, il allait, doucement bercé par une pensée mystérieuse, vague, indéfinie, mais charmante. Certes, si le bonheur existe quelque part,
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c'est dans le cœur du jeune homme qui se sent emporté par un cheval rapide, au milieu de l'air frais du matin, vers un château où l'attend une jeune fille entrevue la veille.
La jeunesse a cela d'adorable, qu'elle appelle la bienveillance. Elle n'a qu'à se montrer pour gagner tous les cœurs. On s'empresse autour d'elle ; les esprits les plus défiants ne pensent pas à lui résister; les âmes les plus rebelles se laissent prendre au charme; elle apprivoise les caractères les plus ombrageux. M. de Remis n'était pas encore descendu de cheval, qu'il avait déjà séduit par sa bonne grâce les serviteurs rangés autour de lui. Depuis longtemps on n'avait vu si brillant cavalier dans la cour du château.
L'abbé, qui le reçut au pied du perron, fut touché d'abord de la déférence que lui témoignait ce beau jeune homme. Debout sur le balcon d'une fenêtre, Irène le salua de son plus frais sourire ; mademoiselle Armantine, prévenue de son arrivée et déjà sous les armes, l'attendait au salonr dans une toilette éblouissante.
Cependant, Gabtïelle, le front collé contre une vitre, à demi cachée par le rideau, contemplait d'un œil effaré, le sein oppressé, les lèvres entr'ouvertes, cette scène qui ne devait pas la surprendre, et qui pourtant la glaçait d'effroi.
— Viens, s'écria Irène d'une voix émue en se précipitant dans sa chambre; viens... le voilà f c'est lui!... je te l'avais bien dit, qu'il viendrait. Tu l'as vu, n'est-ce pas? Avoue qu'il est charmant.
— Tu sais que je ne suis pas bien, mon enfant;
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lu m'as quittée souffrante, répondit Gabrielle d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre calme. Mademoiselle Armantine recevra notre hôte, et tu m'excuseras auprès de lui.
— Oh ! viens, reprit Irène, oh ! viens, je t'en supplie. Si tu ne venais pas, M. de Remis pourrait croire qu'il est de trop parmi nous.
— Non, mon enfant, non, repartit Gabrielle: tu t'abuses, M. de Remis ne saurait s'offenser de mon absence. La sœur de M. de Valcreuse lui fera mieux que moi les honneurs du château.
— Viens, répéta Irène avec une nouvelle insistance ; quand tu le connaîtras, nous pourrons parler de lui, et tu me comprendras mieux.
— Regarde-moi, mon enfant, regarde-moi, reprit madame de Valcreuse, et décide toi-même si je puis descendre au salon.
A ces mots, Irène leva les yeux sur Gabrielle et la trouva si changée qu'elle n'insista pas davantage. Elle était d'ailleurs si impatiente de revoir M. de Remis qu'elle regrettait les moments passés loin de lui.
Pendant cette petite scène, M. de Remis, introduit par l'abbé, présentait à mademoiselle Armantine la lettre du vieil amiral. Cette lettre fit merveille : le vieil amiral, sans s'effrayer de la fin tragique du chevalier de R... et du marquis de C..., avait brûlé pour mademoiselle Armantine d'une flamme discrète et patiente; seulement, plus sage qu'eux, il s'était résigné à vieillir et se promettait encore de longs jours. Mademoiselle Armantine, bonne et indulgente créature, lui
pardonnait sa longévité, pour l'amour d'Hector, qui avait fait sous lui ses premières armes, et lui devait son premier avancement. En lisant celte lettre, elle se crut revenue aux plus belles journées de sa jeunesse. Comment aurait-elle pu lire sans attendrissement, ce style galant et fleuri, dont le secret commençait à se perdre déjà, et qui contrastait d'une façon si frappante avec les événements au milieu desquels se développe notre récit ? Là revivaient tous ces héros, tous ces dieux et demi-dieux de la mythologie païenne, dont on parle aujourd'hui avec un dédain si superbe, mais qui jouissaient encore, il y a cinquante ans, de quelque crédit. L'amiral, élevé dans les traditions des ruelles, parlait avec une grâce touchante des ailes de Cupidon, des lèvres de Cypris, de l'écharpe d'Iris, de la ceinture de Vénus, et, par un mélange ingénieux dont les poètes de profession ne se fussent pas avisés, il assaisonnait ses souvenirs mythologiques d'images empruntées à sa vie nautique. Mademoiselle Armantine, rajeunie et transfigurée par ce style enivrant, accueillit M. de Kernis comme elle eût accueilli l'amiral vingt ans plus tôt. D'ailleurs, n'avait-elle pas devant elle le héros de la veille, celui môme qui avait ramassé sur le bord du sentier l'éventail d'Irène, et ce romanesque épisode ne couronnait-il pas d'une auréole poétique le front de M. de Remis? Enfin ce jeune homme avait les meilleures de toutes les lettres de créance : la grâce, l'élégance et la beauté. La conversation s'engagea vite; M. de Kernis,
qui venait de Paris, se vit aussitôt assailli de questions. Il parla des affaires, des nouvelles du jour. Avec la sagacité familière à tous ceux qui veulent se faire aimer, il avait deviné sur-le-champ toutes les faiblesses de mademoiselle Armantine, tous les goûts et toutes les prédilections de l'abbé. Tour à tour grave et frivole, il s'était déjà concilié les sympaihies de ces deux natures si opposées, lorsque Irène vint excuser madame de Valcreuseet se mêler à l'entretien. En apprenant que sa belle-sœur ne paraîtrait pas, mademoiselle Armantine se sentit délivrée de la seule inquiétude qui pût troubler sa joie : elle allait régner sans partage. M. de Remis dîna au château et ne partit que le soir. La journée s'acheva comme par enchantement. Quand vint l'heure de quitter le château, mademoiselle Armantine, Irène et l'abbé voulurent l'accompagner. La bride sur le cou le cheval suivait, tondant les pousses nouvelles. Us causaient familièrement ; on eût dit qu'ils se connaissaient depuis longues années. Les caprices du terrain, les détours du sentier les réunissaient, les séparaient, les rapprochaient d'une façon inattendue. Parfois, M. de Remis n'avait d'autre interlocuteur que mademoiselle Armantine ; alors on l'eût pris pour un gentilhomme de la cour de Louis XV, tant il se montrait futile, tant il mettait de grâce à dire des riens, tant il prodiguait les paroles et ménageait les pensées. Parfois le hasard le mettait aux prises avec l'abbé; alors on l'eût pris pour une de ces figures tout à la fois jeunes et austères de la Con-
VALCRECSE. 121
stitnante, tant son langage avait d'élévation et de grandeur, tant il y avait dans son accent d'éloquence et de conviction. Parfois, enfin, il se trouvait seul près d'Irène; alors ils se taisaient tous deux, mais leurs regards se rencontraient; et, si le sentier venait à se resserrer, ils sentaient leurs mains se toucher et leurs haleines se confondre.
Tandis qu'ils allaient ainsi, calmes, heureux, souriants, Gabrielle, assise à sa fenêtre, les suivait d'un regard fiévreux, à travers le paysage qu'inondaient encore les feux du couchant. Tantôt elle voyait M. de Remis disparaître avec mademoiselle Armantine : :lors le trouble de son <;œur semblait s'apaiser; tantôt elle le voyait reparaître avec Irène : alors une douleur inconnue lui déchirait le sein. L'infortunée! Qui pourrait dire ce qu'elle souffrit durant cette soirée? C'était bien lui, c'était bien M. de Remis ! Elle reconnaissait ses gestes, son altitude, sa démarche qui, tant de fois, l'avaient remplie de joie. Lui qu'elle comptait ne jamais revoir, qu'elle aimait parce qu'elle croyait pouvoir l'aimer sans danger, c'était lui, il était là ! Quand elle les eut perdus de vue, elle s'abîma dans un chaos de pensées tumultueuses. Qu'allait-il se passer? M. de Remis reviendrait-il ? S'il revenait, pouvait-elle espérer éviter sa présence? Et pourtant, malgré son effroi, elle sentait le besoin de le voir, de lui parler, de se justifier ; elle voulait lui dire comment elle avait manqué, sans le savoir, à la foi jurée, comment elle s'était mariée, le croyant
1Î2 V.4LCR1ÏUSE.
marié lui-même ; dans l'égarement de sa raison, elle voulait lui dire qu'elle l'aimait encore.
Gabrielle était réservée à d'autres épreuves.
M. de Kernis revint. Sans être entraîné vers Irène par un sentiment profond et sérieux, il se laissait aller au plaisir de la voir, de l'entendre, de vivre auprès d'elle. La première expérience qu'il avait faite de la passion avait si cruellement ébranlé sa foi, qu'il était décidé à ne plus chercher dans l'amour qu'une distraction. A parler franc, il revint sans trop s'expliquer pourquoi. Irène avait dix-huit ans, elle était jolie, il était jeune, inoccupé, dans un pays où il ne connaissait personne. En fallait-ii davantage pour le ramener au château ? Et puis, comment n'y fût-il pas revenu ? Tout le monde lui faisait fêle, tous les visages lui souriaient. Personne ne doutait que ce ne fût un mari pour Irène. En le voyant paraître, mademoiselle Armantine s'épanouissait ; l'abbé lui prenait les mains, et paraissait éprouver pour lui quelque chose de l'affection qu'il avait pour Hector. Les serviteurs eux-mêmes s'empressaient à sa rencontre. Bientôt il ne fut plus question au château que de M. de Kernis. On ne jurait que par lui; on le citait à tout propos ; ses moindres paroles étaient rappelées, commentées avec complaisance. Gabrielle, qui s'obstinait à l'éviter, n'entendait prononcer que son nom. Mademoiselle Armantine l'entretenait sans cesse de. sa grâce, de son élégance, du tour piquant qu'i. savait donner aux moindres choses. L'abbé vantait sa raison, ses lumières, la noblesse de son
VALCKEUSE. 123
ilme, la loyauté de son caractère. Quant à Irène, elle ne tarissait pas. Dès qu'il était parti, elle accourait, et, sans remarquer le trouble croissant de sa cousine, elle lui racontait sans pitié, minute par.minute, toutes les heures qu'elle venait de passer près de lui. Gabrielle redoutait ces récits, et n'avait pourtant pas le courage de les interrompre. A chaque parole, elle sentait sa blessure s'élargir et se creuser; et pourtant elle y trouvait une volupté cruelle et n'osait lui fermer la bouche.
Trop heureuse encore, si le démon de la jalousie ne se fût emparé de son cœur ! Mais la passion est clairvoyante; elle a des instincts qui la trompent rarement. A travers les enfantillages d'Irène. Gabrielle n'avait pas tardé à deviner ce qu'Irène ignorait encore : elle avait compris que ces deux jeunes gens s'aimaient, qu'ils étaient attirés l'un vers l'autre. En se rappelant que c'était pour cette enfant qu'elle avait sacrifié sa liberté, elle ne pouvait se défendre d'un sourd mouvement de colère. Elle s'était immolée pour elle, et le trésor qu'elle avait à jamais perdu pour la sauver, c'était Irène qui le recueillait aujourd'hui. La tendresse presque maternelle qu'elle avait eue jusque-là pour sa cousine s'altérait à son insu, et menaçait parfois de se changer en haine. Il y avait des instants où la présence d'Irène l'irritait; puis loutà coup, honteuse d'elle-même, elle l'appelait dans ses bras, la couvrait de baisers et paraissait lui demander grâ< •■.
Que faire cependant? quel parti prendre? Éloi-
12 4 VÀLCREl'SE.
gner M. de Remis? le devait-elle ? S'ils s'aimaient, en effet, lui était-il permis de briser leur bonheur? La situation se compliquait de jour en jour. Elle avait pu d'abord, sans étonner personne, se dispenser de paraître au salon. Chacun connaissait son goût pour la retraite, son amour pour la solitude ; mais bientôt mademoiselle Armantine exprima tout haut son mécontentement. L'abbé, qui d'abord s'était plaint doucement, commençait à rôder autour d'elle avec un redoublement d'inquiétude. Il recueillait avidement ses moindres paroles : il épiait son silence, il essayait de lire dans ses yeux ce qui se passait au fond de son cœur. Plus d'une fois déjà, elle avait tressailli en rencontrant son regard curieux et sévère.
Que devenir? Lors même qu'elle eût voulu maintenant affronter la présence de M. de Remis, le pouvait-elle? Chaque jour, à toute heure, elle entendait prononcer son nom, et pourtant elle n'avait avoué à personne qu'elle le connaissait. Comment expliquer son silence?
L'abbé seul aurait pu conjurer le danger. Il était bon ; il aimait tendrement Gabrielle. Il aurait reçu ses aveux avec indulgence ; il l'aurait aidée à se relever, il l'aurait sauvée de M. de Remis et d'ellemême ; mais, celte fois encore, Gabrielle avait trop longtemps attendu.
Celte étrange situation durait depuis trois semaines. M. de Remis lui-même commençait à s'é-
tonner de ne pas voir madame de Valcreuse. On s'expliquera sans peine comment il avait pu ignorer jusque-là qu'il fût si près de la femme qu'il avait aimée. Le nom de madame de Presmes n'était jamais prononcé au château : ce nom rappelait à mademoiselle Armantine un échec diplomatique dont elle ne pouvait se consoler, aux deux cousines des souvenirs qui n'avaient rien de bien attrayant, à l'abbé un complot contre le bonheur de son cher Hector. M. de Remis, averti par un instinct secret, devinant vaguement que madame de Presmes avait joué dans sa vie le rôle d'un mauvais génie, éprouvait pour elle une sorte d'éloignement. Il ne savait pas, d'ailleurs, que la lettre du vieil amiral lui vîn' de madame de Presmes; la marquise était trop fine, trop habile, pour laisser voir 'a main qui menait toute cette intrigue.
Cependant la persistance de madame de Valcreuse à ne pas paraître avait fini par éveiller la curiosité de M. de Kernis. Il s'était d'abord alarmé dans sa délicatesse. Il s'était demandé avec inquiétude si sa présence ne serait pas indiscrète; mais la curiosité avait bientôt pris le dessus. Madame de Valcreuse était jeune et belle. Irène le lui avait dit; le mystère dont elle s'enveloppait ajoutait encore à l'effet de cette révélation. Quelques paroles échappées à l'abbé sur le caractère de celte jeune femme, quelques réflexions demirailleuses de mademoiselle Armantine sur les goûts de sa belle-sœur l'avaient jeté dans un trouble dontil cherchait vainementàse rendre compte.
1 2 G VALCREL'SE.
Un jour, en arrivant, il avait vu se dessiner, derrière le rideau d'une fenêtre, une forme vague, indécise ; involontairement, il s'était arrêté à la contempler. A quelque temps de là, un srir, comme il s'éloignait au pas allongé de son cheval, en se retournant pour envoyer de la main un dernier adieu à Irène, il revit à la même croisée la forme qui déjà lui était apparue, et, ce soir-là, il rentra chez lui, inquiet, préoccupé, rêveur. Pourquoi? lui-même n'aurait pu le dire. Plus d'une fois déjà, dans les conversations du château, il avait tressailli au nom de Gabrielle, sans oser interroger ses hôtes. Chaque fois, la force lui avait manqué; chaque fois, un sentiment de réserve et de discrétion avait retenu sur ses lèvres les questions prêtes à s'échapper. Il sentait confusément s'agiter, dans sa destinée, quelque chose d'inconnu; l'air qu'il respirait lui semblait chargé d'orages ; Irène n'était pas le seul charme qui l'attirât.
Un jour qu'il avait plu toute la matinée, mademoiselle Armantine, l'abbé, Irène et M. de Remis étaient réunis au salon. L'herbe des sentiers était encore humide : le ciel menaçant, les branches trempées de pluie ne permettaient pas de songer à la promenade. Les fenêtres entr'ouvertes laissaient arriver l'odeur saine et pénétrante de la terre et des bois mouillés. On entendait le bruit monotone des gouttes d'eau tombant de feuille en feuille. Mademoiselle Armantine et l'abbé faisaient une partie de trictrac ; assis l'un près de l'autre sur ur* sofa, Irène et M. de Remis causaient à voix basse. C'était la première fois qu'ils se parlaient avec au»
tant de liberté. De temps en temps, l'abbé tournait la tête à la dérobée, par un instinct de surveillance ; mademoiselle Armantine les regardait avec complaisance, comme deux amants de la C/é'ie, comme deux bergers de VAstrée. Son œil radieux, sa bouche épanouie racontaient assez clairement ce qui se passait en elle. Elle revenait, elle était revenue au matin de sa vie ; elle regrettait seulement que M. de Kernis ne fût pas plus tendre, qu'Irène ne fut pas plus troublée. Ces retours enchantés amenaient nécessairement plus d'une distraction; l'abbé, attentif à son jeu, hasardait alors quelques plaintes timides, et la bonne demoiselle, réveillée en sursaut, reprenait en soupirant le cornet et les dés.
— Qu'iricz-vous faire à Paris? disait Irène. S'il est vrai, comme on vous l'écrit, comme vous le disiez hier* que tout s'agite, que la noblesse et le trône soient en danger, pourquoi ne pas rester près de nous? Voyez la paix de nos campagnes; c'est ici qu'il faut vivre, c'est ici qu'est le bonheur.
— Est-ce ici que vous êtes née? répondait M. de Kernis ; est-ce ici que vous avez grandi? Avant de vous rencontrer, j'étais loin de me douter que tant de grâce et de beauté se cachassent au fond de ces bois.
— Ainsi, vous vous croyiez égaré au milieu de quelque peuplade sauvage, sur des bords inhospitaliers? La surprise vous a rendu indulgent. Et pourtant vous n'aviez pas tout à fait tort, car ce n'est pas ici que je suis née ; ce n'est pas ici que j'ai grandi.
— Je croyais en effet qu'une fleur si charmante
ne pouvait éclore qu'à la cour ou dans les salons de Paris.
— Vraiment ? Eh bien ! rassurez-vous ; cette fois-ci encore votre clairvoyance n'est pas en défaut. Je n'ai jamais respiré l'air de la cour ; je ne sais pas quelles fleurs y peuvent éclore. Pourtant ne vous étonnez pas davantage : c'est à Paris que je suis née.
— Vous n'êtes jamais allée à la cour ?
— Mon Dieu ! non ; mais j'en ai beaucoup entendu parler par mademoiselle Armantine. C'est à cela sans doute, c'est à ses merveilleux récits que je dois les belles manières que vous admirez en moi.
— Vous raillez ?
— A Dieu ne plaise ! Mais que diriez-vous donc de ma cousine? Vous comprendriez, en la voyant, que la cour n'a pas le privilège de la grâce et de l'élégance.
— Vous avez été élevées ensemble ?
— Nos familles étaient divisées ; la mort de ma mère nous a réunies, et depuis, nous ne nous sommes jamais quittées.
— Vous vous aimez comme deux sœurs, vous me l'avez dit.
— Comment ne l'aimerais-je pas?
— Comment ne seriez-vous pas aimée d'elle ?
— C'est un si noble cœur, c'est une âme si tendre! Elle a pour moi une affection si dévouée !
— Vous l'aimez ; qui ne serait heureux de se dévouer à ce prix?
— Elle est pour moi plus qu'une sœur, elle m'a
VALCIJEU.-E. 15j>
rendu ma mère. Si vous saviez de quels soins touchants elle a entouré, elle entoure encore ma jeunesse !
— Tout ce que vous dites augmente mes regrets. Pourquoi semble-t-elle m'éviter? Je m'en afflige ; parfois je m'en inquiète.
— Oh ! vous avez bien tort. Je puis vous assurer que vous n'êtes pour rien dans son humeur sauvage. Elle est souffrante, et, depuis le départ de son mari, elle fuit toute distraction.
— Est-ce que madame de Valcreuse a toujours été ainsi? A-t-elle toujours eu cesgoûtsdesolitude?
— Toujours. Je l'ai toujours connueainsi. Jeune fille, elle ne se plaisait que dans la retraite ; elle demeurait seule, dans sa chambre» des journées entières.
— Seule? dans sa chambre? des journées entières?
— J'en souffrais bien un peu ; je ne l'en aimais pas moins.
— De pareils goûts chez une jeune fille...
— Oh! vous ne la connaissez pas. C'est un esprit sérieux; elle n'est pas folle comme moi. Bien souvent, je l'ai surprise le front penché sur un livre dont une seule page m'eût fait peur. Elle n'avait pas seize ans que déjà elle était pensive et recueillie. Au clavecin, elle ne chantait que la musique de Gluck. Bien que son père eût une des maisons les plus fréquentées de Paris, il fallait la gronder pour qu'elle parût au salon. Mais qu'avez-vous donc? Vous m'écoutez d'un air étrange.
— Je vous écoute aujourd'hui comme toujours;
je vous écoute et je me sens charmé. Vous disiez donc que madame de Valcreuse, dès l'âge de seize ans...
— Vous prenez un bien vif intérêt à tout ce qui regarde ma cousine.
— Ne m'avez-vous pas dit que vous l'aimez comme une sœur? Vous entendre parler des personnes que vous aimez, n'est-ce pas apprendre à vous plaire? Ainsi, dès l'âge de seize ans, madame de Valcreuse était pensive et recueillie?
— Vous-même, à quoi donc révez-vous?
— Voulez-vous le savoir?
— Sans doute.
— Eh bien, je me demande si vous différez de beauté comme de caractère.
— Voyons, devinez. Comment vous la figurezvous?
— Madame de Valcreuse ne saurait être belle sans vous ressembler un peu.
— Prenez garde, vous croyez me flatter et vous calomniez ma cousine.
— Ses yeux sont bleus comme les vôtres ?
— Vous vous trompez ; ses yeux sont noirs.
— Ses cheveux sont blonds comme l'or des épis?
— Vous vous trompez: ils ont la couleur de l'ébène.
— Ses joues ont la fraîcheur des roses?
— Vous vous trompez : ses joues ont la blancheur des lis.
— Puisque décidément vous différez en tout, madame de Valcreuse est petite?
VALCULLSi:. 1 3 t
— Vous avez du malheur : Gabrielle est grande comme moi. %
— Gabrielle ! C'est le nom de madame de Valcreuse ?
— Vous ne le saviez pas ?
— Je l'ignorais.
— Convenez que c'est un joli nom.
— J'en conviens.
— Et qu'il vous plaît mieux que le nom d'Irène?
— Je ne dis pas cela.
— Je jurerais que si.
— A votre tour, vous pourriez vous tromper. En ce moment, mademoiselle Armantine, qui,
depuis quelque temps, contenait à grand'peine une sourde colère, irritée à la fois des doléances et du bonheur obstiné de l'abbé qui venait de gagner trois parties, se leva, en jetant d'une main furieuse le cornet et les dés.
— Jamais, s'écria-t-elle, jamais pareille chose ne m'est arrivée à la cour !
— Pardonnez-moi , Mademoiselle, répondit humblement l'abbé ; je n'ai pas la chance aujourd'hui. Pardonnez-moi ; une autre fois je serai plus heureux, je l'espère.
— C'est qu'aussi avec vous, repartit aigrement mademoiselle Armantine, le jeu n'est plus une distraction, c'est une affaire. On ne peut pas tourner la tète, on n'a pas un moment à soi. Quand je Faisais la partie du prince de II.,., les choses se passaient plus gaiement : mais c'était un beau joueur, et qui ne ci ign pas de perdre.
— Pardonnez-moi3 Mademoiselle, répé! L'abbé
redoublant d'humilité ; une autre fois, je jouerai mieux.
Cet intermède inattendu détourna brusquement l'attention d'Irène et l'empêcha de remarquer le trouble profond qui s'était emparé de M. de Remis. Elle étouffa de son mieux un frais éclat de rire prêt à s'échapper, comme une fusée, de ses lèvres, tandis que M. de Remis, retiré dans l'embrasure •d'une fenêtre, se remettait de l'émotion violente qu'il venait d'éprouver.
Quand le dépit de mademoiselle Armantine se fut un peu calmé, grâce à son bon naturel, grâce surtout à la prudence de l'abbé qui avait quitté la place, M. de Remis se disposa, sans plus tarder, à prendre congé. Vainement mademoiselle de Valcreuse insista pour le retenir; vainement Irène le supplia de son plus doux regard. Il partit ; il avait besoin d'être seul.
Une fois dans la plaine, dès qu'il ne fut plus en vue du château, il ralentit le pas de sa monture et se livra tout entier aux pensées qui s'agitaient en lui.
Le ciel s'était éclairci ; le vent avait balayé les nuages. La nuit descendait des coteaux : les étoiles s'allumaient dans l'azur ; mais ce n'était pas le spectacle de cette belle soirée qui le tenait ainsi rêveur. Ce n'était pas pour contempler l'horizon encore empourpré qu'il laissait flotter la bride sur le cou de son cheval ; c'était en lui-même qu'il regardait d'un œil avide. Ce n'était pas le murmure de la brise passant sur la bruyère qu'il écoutait d'une oreille inquiète ; c'était le bruit de la tempête qui grondait au fond de son cœur.
C'était elle, c'était Gabrielle, c'était mademoiselle de Presmes ! il n'en pouvait douter. Toutes les paroles échappées à Irène portaier^ la conviction dans son âme ; tous les traits qu'elle avait tracés ne pouvaient convenir qu'à un seul modèle. Et d'ailleurs, était-il besoin de rassembler, de commenter, de rapprocher, pour les éclairer l'un par l'autre, tous les mots qui s'étaient dits devant lui ?le trouble de ses sens ne parlait-il pas assez haut ? ne lui criait-il pas que c'était elle, que c'était Gabrielle, que c'était mademoiselle de Presmes ? Comment ne l'avait-il pas deviné depuis longtemps? Comment n'avait-il pas compris dès les premiers jours que cette femme qui le fuyait si obstinément avait un motif impérieux pour le fuir? Elle se cachait parce qu'elle l'avait trahi ; elle se cachait parce qu'elle avait honte d'ellemême ; elle se cachait parce qu'elle n'aurait pu soutenir son regard. C'était elle, c'était elle en effet ! D'où serait venue l'émotion profonde qu'il avait ressentie en voyant cette forme indécise derrière les rideaux d'une fenêtre? D'où seraient venus cette vague inquiétude, ce sourd malaise qui pesaient sur lui?
— Oui, c'est toi ; oui, c'est bien toi ! s'écria-l-il enfin en enfonçant ses éperons dans les flancs de sou cheval. C'est toi, je te reconnais à l'épouvante de mon âme ! C'est toi qui as ruiné toutes mes espérances ; c'est toi qui as brisé en moi toute croyance, toute conviction ! c'est toi qui m'as réduit à ne chercher dans l'amour qu'un passe-temps, une distraction, un plaisir frivole ! c'est toi qui
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m'as perdu, qui m'as flétri sans retour ! c'est toi qui as desséché la fleur de ma jeunesse ! c'est toi qui m'as poussé dans les sentiers arides de l'ambition ! Tandis que j'errais loin de toi, loin de la patrie, loin dema famille, promenant ma douleur, ne vivant qu'en toi, retrouvant partout ton image, tu me trahissais, tu te raillais de tous nos serments, tu foulais aux pieds mon amour ! Quand je revenais plein d'espoir et d'ivresse, sûr de toi comme de moi-môme, plein de confiance et de sécurité, quand je revenais triomphant, heureux de mettre/ à tes genoux cette richesse après laquelle j'avais tant soupiré, déjà tu étais parjure I déjà tu étais dans les bras d'un autre! Eh ! que me font à moi toutes ces idées, toutes ces questions, tous ces principes d'égalité, de justice, de liberté, pour lesquels on dépense là-bas tant de paroles ? Ce que je voulais, ce que je rêvais, c'était un coin obscur où passer ma vie près de toi. Ce n'était pas la gloire qui me tentait, c'était le bonheur. Adieu donc, adieu pour toujours ! Non, je ne te verrai pas. Je ne veux pas t'infliger le supplice de ma présence; je neveux pas respirer un instant de plus l'air que tu respires ; mes pieds ne toucheront plus le seuil que tes pieds ont touché.
Il allait, emporté par un galop rapide, prenant pour de la haine, pour de la colère, son amou; qui se réveillait. Il allait, rouvrant, élargissant, creusant sa blessure, et ne comprenant pas que ses imprécations n'étaient que des cris de détresse.
Décidé à partir sur-lechamp, sans perdre une
heure, à peine arrivé chez lui, il demanda des chevaux de poste.
Ses affaires étaient réglées depuis plusieurs jours; rien ne le retenait plus : il était resté sans savoir pourquoi. Il n'avait pas louché sérieusement le cœur d'Irène ; ce n'avait été, de paît et d'autre, qu'une impression fugitive et qui devait s'elfacer bientôt. Il pouvait donc partir sans remords.
Cependant il ne voulut pas s'éloigner sans s'acquitter envers ses hôtes, sans remercier mademoiselle Armantine et l'abhé, surtout sans adresser à Irène l'expression de sa reconnaissance.
«Je pars, lui disait-il, mais je n'oublierai jamais les moments que j'ai passés près de vous. J'étais triste, et vous m'avez souri ; j'étais désespéré, vous avez relevé mon courage. Soyez bénie, pour les douces journées que je vous dois. Vous aurez traversé ma vie comme une ombre charmante ; vous serez la joie de mes rêves. Soyez heureuse. Puissiez-vous trouver un cœur digne du vôtre, et qui soit à vous tout entier ! Puissiez-vous trouver un cœur qui ait en lui le bonheur pour vous le donner! Soyez-lui fidèle; ne vous jouez pas de son amour. L'amour est une chose grave ; la confiance ne fleurit qu'une ioi^ ; toute âme sincère est sacrée. Adieu, aimable enfant; adieu, fiais rameau sous lequel je me suis un instant abrité. »
c Mon ami, disait-il à l'abbé, vous avez été bon poMr moi. Je suis fier de la confiance que vous in'a\ez témoignée. Je vais défendre les principes
qui nous sont chers à tous deux. Vous êtes au port, et moi je vais affronter l'orage. Qui sait ce que l'avenir nous réserve? Quoi qu'il arrive, foin de vous comme près de vous, je me rappellerai toujours nos entretiens; absent ou présent, vous serez toujours pour moi un guide et un conseil. »
« Je m'éloigne, disait-il à mademoiselle Armantine, je pars sans vous avoir baisé la main. C'est une faute, que dis-je? c'est un crime que je ne me pardonnerais de ma vie, si une cause toute-puissante ne me rappelait à Paris. Votre accueil bienveillant, la grâce exquise de vos manières ne s'effaceront jamais de ma mémoire. J'avais cru jusqu'ici que la cour était à Versailles, vous m'avez détrompé. »
Il était prêt; tous ses ordres étaient donnés; il ne lui restait plus qu'à partir.
Les chevaux demandés à Machecoul étaient arrivés et piaffaient dans la cour; la berline était attelée; on entendait claquer le fouet des postillons.
Il dit adieu à ses serviteurs, qui le connaissaient à peine, et qui déjà s'étaient pris d'affection pour lui.
11 descendit les marches du perron entre une double haie de flambeaux. Le marchepied était abaissé ; encore quelques instants, et Gabrielle était sauvée. M. de Kernis allait monter en voiture, quand tout à coup il se sentit tiré par le pan de son manteau.
Il se retourna brusquement et vit devant lui un enfant, une petite fille qui comptait à peine dix
ans, pieds nus, les cheveux flottants, la jupe de serge à rai-jambe.
Il se souvint aussitôt de l'avoir vue rôdera Valcreuse.
C'était une pauvre orpheline que Gabrielie avait recueillie et qui remplissait à la ferme les humbles fonctions de pastoure. Elle avait l'œil fin, la bouche discrète; toute sa physionomie, comme celle d'un chat sauvage, exprimait un mélange de ruse et de curiosité. Elle avait pour madame de Valcreuse une affection fanatique et se serait jetée au feu peur elle.
On la nommait Rosette.
Avant d'avoir été recueillie par Gabrielie, elle n'avait ni toit ni abri, et vivait de la charité des paysans. Elle dormait tantôt dans une grange, tantôt dans une étable. Elle allait de ferme en ferme, et, quoiqu'elle ne fût bonne à rien, elle obtenait sans peine le morceau de pain qui suffisait aux besoins de chaque jour. Gabrielie s'était intéressée au sort de la pauvre orpheline ; elle s'était sentie tout d'abord attirée parce qu'il y avait d'étrange dans la figure de cette petite bohémienne. Elle avait voulu la fixer, la vêtir, lui apprendre à lire; tous ses efforts avaient échoué contre l'humeur sauvage et vagabonde de Rosette. Rosette, cependant, avait été touchée de l'intérêt que lui témoignait madame de Valcreuse ; tout en repoussant les bienfaits, eile s'était prise d'une tendresse instinctive pour sa bienfaitrice. Sa plus grande joie, son unique bonheur était de la regarder, de la suivre sans être
aperçue, de se cacher derrière les haies pour la voir passer.
Elle tira de sa gorgerelte une lettre qu'elle remit à M. de Kernis, et, comme un furet, disparut aussitôt.
M. de Remis brisa violemment le cachet et lut à la lueur des flambeaux :
« Mon ami,
« Depuis trois semaines vous êtes près de moi; vous êtes près de moi, et je vous fuis, je vous évite. Je ne veux pas, je ne peux pas vous fuir plus longtemps. Vous me savez mariée, et vous croyez que je vous ai trahi. Bien que je ne mérite pas vos reproches, je ne veux pas m'y exposer davantage.
« J'ai dans les mains la preuve de mon innocence, et je vous l'envoie. Vous verrez par la lettre de madame de Presmes, qu'elle nous a trompés tous deux. Plus tard, vous saurez tout ce que j'ai souffert, toutes les larmes que j'ai versées. Je vous croyais perdu pour moi, et pourtant, Dieu m'est témoin que je n'ai pas un seul jour maudit votre mémoire, que je n'ai jamais blasphémé votre nom. Oublions le passé, puisqu'il est irréparable; oublions jusqu'au souvenir du bonheur que nous avions rêvé. Oublions les serments que nous avions échangés : aucun de nous n'est parjure.
« Vous êtes jeune, vous êtes libre. Irène vous aime et vous l'aimez. L'avenir vous promet encore d'heureux jours. Irène est digne de votre affection; qu'elle devienne votre compagne. Qu'elle vous donne toutes les joies que vous méritez ! Je la bénirai de votre bonheur. Qu'elle vous aime comme j'aime M. de Val-
VALCltEUSE. 13&
creuse ; qu'elle répare envers vous ce que je ne puis moi-même réparer.
a Calme, sereine, justifiée, je puis maintenant paraître devant vous sans honte et sans effroi. Seulement, n'oubliez pas, en me voyant, que vous ne m'avez jamais connue, et que je suis morte pour vous.
« Gabrielle. »
— Qu'on renvoie les chevaux, dit M. de Kernis après avoir lu celte lettre ;je reste, je ne partirai pas.
Par une de ces belles soirées, si rares dans nos climats, si communes sous le ciel de l'Inde, la frégate l'Invincible était à l'ancre. M. de Valcreuse se promenait sur le pont de son navire ; il attendait avec anxiété le courrier de France. Les dernières nouvelles qu'il avait reçues étaient d'une nature tellement alarmante qu'un retard de quelques jours suffisait pour le troubler. Que devenait son pays? que devenait sa famille? Depuis trois ans, les événements les plus imprévus se succédaient avec tant de rapidité que, sur le théâtre même où ces événements s'accomplissaient, l'esprit le plus clairvoyant aurait eu peine à deviner le lendemain. Que devait-il donc se passer dans l'âme de ceux qui, placés, comme M. de Valcreuse, à quelques mille lieues de la mère pairie, tournaient vers elle leur pensée haletante et ne recevaient que des nouvelles déjà vieilles de plusieurs mois ?
On n'a pas oublié dans quels sentiments Hector avait quitté la France. Désespérant d'amener à lui le cœur de Gabrielle, il avait cherché dans les voyages, dans les dangers, dans la gloire, une diversion aux ennuis qui le minaient. Ces délices de la famille que sa sœur et l'abbé lui avaient vantées si souvent, il n'avait guère eu le temps de les connaître ; les goûts aventureux qui avaient rempli sa jeunesse n'avaient pas eu le temps de s'éteindre dans l'atmosphère de la vie domestique : une étincelle avait suffi pour les rallumer. Mais le danger, mais la gloire n'étaient pas venus. 11 avait rêvé des combats, et, sur cette frégate qu'il avait foudroyée et prise à l'abordage, il ne trouvait que l'oisiveté. Obligé de se replier sur lui-même, il interrogeait sévèrement son passé: il se demandait avec inquiétude, presque avec effroi, s'il n'avait pas désespéré trop tôt du bonheur, s'il avait fait, pour gagner le cœur de sa femme, tout ce qu'il devait faire. Il se rappelait j'émotion de Gabrielle au moment de l'appareillage ; il se rappelait son œil belliqueux, son front illuminé, quand de sa main elle caressait les canons de la frégate ; il se rappelait sa douleur, son étreinte convulsive à l'heure des derniers adieux. Qu'elle était belle alors ! qu'elle était touchante ! N'y avait-il pas dans son égarement, dans ses prières éplorées, une promesse, un encouragement qu'il n'avait pas si* comprendre ? Elle le suppliait de rester ; pourquoi était-il parti? Dans ce cri échappé de son âme, n'y avait-il pas toute la tendresse dont il avait douté jusque-là? Le spectacle de la mer, la joie du
VALCl'.U'SE. Ul
commandement avaient d'abord assoupi ses regrets; mais bientôt l'inaction les avait réveillés plus vifs, plus cuisants. Les dangers fuyaient devant lui ; la gloire se dérobait à son impatience. Son cœur se réfugiait tout entier dans la famille qu'il avait Toittée. Parfois il était le jouet d'un mirage étrange, enivrant. Ce qu'il voyait à l'horizon, ce n'étaient pas des villes enchantées, des coupoles éblouissantes, des oasis embaumées; c'étaient les tours héréditaires de son château, c'était la fumée de son foyer, c'était un groupe charmant: sa sœur, l'abbé, Irène. Gabrielle, qui lui souriaient, qui l'appelaient, qui lui tendaient les bras.
Il y avait déjà plusieurs mois que M. deValcreuse était sans nouvelles. Il avait envoyé son canot à la ville ; il en attendait le retour avec d'autant plus d'impatience qu'il espérait, par ce courrier, recevoir ses lettres de rappel. Enfin il le vit paraître; les matelots faisaient force de rames. Appuyé sur le bastingage, entouré de son équipage, Hector le contemplait avec avidité, l'attirait du regard : cette frôle embarcation, c'était la patrie, la famille, qui venaient le visiter. Le canot accosta le navire, un enseigne s'élança sur le pont et remit au capitaine un paquet de dépêches.
Il faut avoir vécu loin de son pays pour comprendre tout ce que la vue seule d'une lettre peut éveiller de bonheur et d'effroi. Que va-t-elle nous apprendre? quelle tête chérie aurons-nous à pleurer? pour quel vœu exaucé aurons-nous à remercier la Providence? Notre jeune sœur est-
elle mariée? Reverrons-nous encore notre vieux père? Hector saisit avidement les dépêches et s'enferma dans sa chambre. Resté seul, il brisa le cachet, et, parmi les lettres qui s'échappèrent, reconnut aussitôt l'écriture tracée par des mains aimées. Le trésor était complet: Irène, mademoiselle Armantine, l'abbé, madame de Valcreuse, aucun de ces êtres adorés n'avait manqué à l'appel de son cœur. Il prit lour à tour chacune de ces lettres, se demandant laquelle il lirait la première, par laquelle des quatre il devait commencer. Enfin, par un sentiment que chacun de nous comprendra, il mit à part la lettre de Gabrielle, se réservant de la lire après les trois autres.
« Château de Valcreuse, septembre 1791 ,
« Depuis ma dernière lettre, cher Hector, notre existence a pris une face nouvelle. Je laisse à l'abbé le soin de vous entretenir des affaires publiques. Seulement, soyez en garde contre ses prophéties, car il voit tout en noir. Dès que le roi le voudra, il saura bien mettre à la raison les brouillons dont tout le monde parle aujourd'hui et dont personne peut-être ne se souviendra dans un mois. Croyez-moi, cher Hector, jamais la France n'a été plus heureuse : jamais l'avenir ne s'est annoncé sous des couleurs plus séduisantes. Je ne veux vous entretenir aujourd'hui que de votre famille. Depuis que vous êtes parti, le château n'avait pas encore été aussi gai. Nous avons ici un hôte charmant, M. Gustave de Kernis, qui nous est arrivé avec une lettre de recommandation de notre vieil et cher amiral. Madame de Valcreuse a d'ahord refusé de le voir; mais enfin elle a consenti, et dès lors, rien n'a
plus manqué à l'agrément de nos réunions. Par sa grâce, par son élégance, par la gaieté de sa conversation. M. de Kernis devait avoir raison de l'humeur sauvage de Gabrielle. Je ne pense pas, mon Frère, avoir jamais rencontré à la cour un gentilhomme plus accompli. En l'écoutant, en lui donnant le bras, en parcourant avec lui nos paisibles campagnes, je songe malgré moi au chevalier de R... et au marquis de C... Bien qu'étranger à Versailles, il semble avoir passé toute sa vie à l'OEil-de-Bœuf ou au petit lever, tant il a d'aisance et de noblesse. Je vous le répète, mon frère, je n'ai jamais connu de plus parfait cavalier.
« Il n'a pu voir Irène sans l'aimer. Quant à Irène, dont vous connaissez l'humeur vive et enjouée, quand une fois elle l'attaque, sa langue ne s'arrête plus : ce sont des espiègleries, des rires sans fin, d'aimables folies qui me rajeunissent et me reportent aux plus belles années du règne de Sa Majesté Louis XV. Le beau règne, mon frère! C'est alors qu'on savait aimer 1 M. de Kernis n'a pas encore demandé la main d'Irène; mais, au point où en sont les choses, il ne peut ajourner longtemps le tendre aveu que je prévois. Il est trop bien né pour compromettre, par ses assiduités, une fille de bonne maison. J'espère donc vous annoncer, dans ma prochaine lettre, le mariage de notre chère Irène. Si vous pouviez y assister, notre bonheur serait complet.
« Votre affectionnée sœur,
« Aruantine de Valcreusi:. »
M. de Valcreuse avait rencontré autrefois le père de M. de Kernis ; il connaissait le rang et l'ancienneté de cette famille. Il se réjouit donc à la pensée du prochain mariage d'Irène. Il De put s'enipècner de sourire du tour galant que sa sœur savait
144 VALCltEUîE.
donner à ses confidences et du regard attendri qu'elle jetait sur ses belles années. Cette lettre, malgré son ton frivole, le toucha pourtant, car il savait tout ce que mademoiselle Armantine cachait d'affection sincère, de dévouement vrai sous la légèreté de son langage.
Irène lui disait :
« Si vous étiez ici, mon cher cousin, peut-être sauriez-vous m'expliquer ce qui se passe dans mon cœur. Vous êtes absent, je vous regrette, et pourtant je suis heureuse, je suis gaie; jamais la vie ne m'a semblé si légère, si facile à porter. Qu'est-il arrivé? rien, vrai» ment. Votre sœur est toujours bonne, toujours excellente pour moi. L'abbé, quoique toujours un peu prù" cheur, n'a rien perdu de sa bonhomie et se prête à mes enfantillages avec la même patience. Gabrielle est toujours pour moi la sœur adorable que vous savez. Qu'est-il donc arrivé? moins que rien :nous avons un beau jeune homme que j'ai rencontré au bal. Il vient souvent ici, je ne sais trop pourquoi. Il s'appelle Gustave de Kernis. On dit qu'il a vingt-six ans ; mais, vrai, il ne paraît pas les avoir. Il y a tant de grâce, d'élégance et de souplesse dans chacun de ses mouvements, qu'il semble avoir vingt ans tout au plus. Mademoiselle Armantine, qui s'y connaît, assure qu'il a les manières et le ton de la cour.
« Il possède un charme qu'on ne saurait définir. Ici tout le monde l'aime. Gabrielle, qui d'abord ne voulait pas le voir, se mêle à toutes nos parties depuis qu'elle l'a vu. Grâce à lui, les journées sont maintenant des heures. Il arrive le matin et dîne au château ; le soir, nous l'accompagnons à mi-chemin. 11 demeure dans le Marais; il est presque notre voisin. Toutes mes espiègleries sont de son goût, toutes mes reparties
VALCKEUSE. 145
l'enchantent; on dirait qu'il est de mon âge. Voilà comment s'écoule notre vie. Y a-t-il là de quoi m'égayer, de quoi me rendre si heureuse ? Dites-le-moi, mon cher cousin, ou plutôt venez me le dire.
« Savez-vous que j'ai dix-huit ans et qu'il serait grand temps de songer à me marier ? Pensez-vous à ma corbeille? 11 me faut au moins trois cachemires. Je ne vous dis pas les couleurs que je préfère; ce serait vous montrer de la défiance et je m'en voudrais toute ma vie.
«Adieu, mon cher Hector'. Je vous embrasse ; à bientôt, n'est-ce pas ?
« Votre cousine,
a Irène. »
— Ma sœur a raison, se ait M. de Valcreuse en achevant cette lettre ; ils s'aiment. Si la France est agitée, du moins ma famille est heureuse. Il me reste encore un coin de terre où ma pensée peut se reposer en paix.
Puis il ouvrit la lettre de l'abbé :
« Mon cher Hector, «Depuis ma dernière lettre, tout est bien changé. La France, qui semblait n'avoir d'autre passion que la justice et la liberté, foule aux pieds sans respect, sans pudeur, les droits les plus sacrés, les institutions les plus vénérables. Ce n'est plus de liberté qu'il s'agit maintenant; l'anarchie règne en souveraine. Le prestige séculaire de la royauté s'évanouit. Nous venons de voir le roi et sa famille arrêtés comme des fugitifs et ramenés comme des prisonniers. Les principes les plus téméraires, les rêves les plus audacieux marchent le front levé. Puisque vous aimez sincèrement notre patrie que vos aïeux ont servie si glorieusement, votre
146 VA1CRELSE.
place n'est plus dans les mers de l'Inde, niais ici même, au cœur de la France. C'est ici seulement que vous pourrez accomplir lts devoirs que la Providence vous impose. C'est ici seulement que vous pourrez vous montrer digne du nom de vos aïeux.
« Vos devoirs de citoyen ne sont pas d'ailleurs les seuls qui vous rappellent ici. Je suis inquiet, mon cher Hector ; je suis inquiet sans savoir pourquoi. Depuis l'arrivée d'un nouvel hôte, depuis l'arrivée de M. do Kernis, la vie du château s'est animée; les journées s'écoulent dans une douce intimité, et pourtant je suis inquiet. Mademoiselle Armantine, qui, vous le savez, n'est pas et n'a jamais été la clairvoyance en personne, s'entête à soutenir que M. de Kernis aune affection décidée pour Irène. Moi-môme, je l'ai cru d'abord, j'ai cru que c'était un mari pour votre cousine. D'où vient cependant qu'il ne s'est pas encore déclaré ? qu'attend-il? Revenez au plus vite, revenez peur ne manquer à aucun de vos devoirs. Les périls de la royauté ne permettent pas à un Valcreuse de demeurer loin de son roi ; l'affection que vous portez à votre famille ne vous permet pas de la laisser plus longtemps sans chef et sans guide. Revenez, mon cher Hector, revenez, je vous en conjure. N'écoutez pas les paroles étourdies de mademoiselle Arrnantine qui n'a pas su vieillir. Croyez-en mon expérience; si je n'ai pas affronté moi-même les orages de .a passion, si je n'ai pas quitté le port, je connais pourtant les présages, les signes avant-coureurs de la tempête; votre place est parmi nous. La dynastie aux abois vous rappelle en France; le repos de votre iamille vous rappelle à votre foyer. Au nom de notre vieille et constante amitié, ne perdez pas un instant pour dé« fendre la royauté; ne perdez pas un instant pour dé« lendre notre bonheur.
« Gervais. »
VÀiCKELSï. 147
A la lecture de celte lettre, M. de Valcreuse fut saisi d'un frisson mortel. Comment expliquer la sourde inquiétude de l'abbé? Comment la concilier avec la sécurité de mademoiselle Armantine, avec la gaieté d'Irène? Que se passait-il donc au château? Que s'étail-il passé depuis le jour où l'abbé avait écrit ces lignes empreintes d'une paternelle, d'une ardente sollicitude ? Hector prit dans ses mains la lettre de Gabrielle et la froissa convulsivement : il n'osait plus l'ouvrir.
Cependant, après quelques moments d'hésitation, il se prit à sourire. Le bonheur d'Irène était seul menacé. L'abbé s'alarmait avec raison de l'imprudence et de l'aveuglement de mademoiselle Armantine ; mais il exagérait le danger, le mal n'était pas sans remède.
Cette réflexion le rassura, il ouvrit la lettre avec bonheur. L'ellïoi même qui avait traversé son cœur venait de lui montrera quel point il aimait Gabrielle. Il rompit le cachet, et, avant de lire, porta lesfeuillctsàseslèvres, comme pour demanderpardon à sa femme d'avoir douté d'elle un seul instant.
« Pourquoi êtes-vous parti ? pourquoi m'avez-vous quittée, au moment où notre bonheur commençait à peine ? Quand je vous ai vu pour la première fois, vous aviez renoncé à la vie de mer ; vous semhliez résolu à ne chercher d'autres joies que les joies de la famille. Vous paraissiez prendre en dédain et presque en pitié tous les hochets dont se compose la renommée. Qi.fl motif impérieux, quelle cause puissante el inconnue a changé subitement toutes vos résolutions? La gloire est-elle maintenant pour vous plus séduisante
14 8 VÀLCREl'SE.
qu'autrefois? Les joies du foyer qui vous souriaient, qui vous semblaient assez riches, assez variées pour absorber toutes vos facultés, ont-elles perdu à vos yeux toute leur valeur? En vérité, plus je pense à votre départ, plus je cherche à nie l'expliquer, et plus je me perds en conjectures. J'ai beau interroger mes souvenirs, me rappeler jour par jour toutes les paroles qui vous sont échappées, il m'est impossible de trouver dans le passé la raison du présent. Jeune, envié, indépendant par votre fortune, appelé par votre mérite aux plus hautes destinées, vous aviez préféré le bonheur au bruit ; vous m'aviez choisie pour votre compagne, et votre choix dont j'étais fière était pour moi un témoignage éclatant de confiance. En méjugeant digne de votre nom, vous sembliez me dire que vous vouliez désormais m'associer à toutes les fêtes comme à tous les chagrins de votre existence. Et cependant vous êtes parti, vous êtes parti sans m' expliquer cet abandon inattendu. Le service du roi vous réclamait ? Le rang de vos aïeux vous défendait l'oisiveté ? Est-ce là, dites-moi, votre unique réponse ? Pour imposer silence à mes regrets, pour fermer la bouche à ma tendresse, pour étouffer mes plaintes, n'avezvous aucune parole plus consolante et plus douce?
« Vous m'avez ouvert votre maison ; votre sœur est devenue la mienne, vos amis sont devenus les miens, et quand je me préparais à jouir de tous les biens dont vous m'aviez comblée, vous êtes parti comme si vous ne laissiez derrière vous qu'une âme ingrate, incapable de vous comprendre. Dites-moi, je vous en conjure, dites-moi pourquoi vous m'avez quittée. Ave^-vous douté de ma reconnaissance et de mon affection ? Je crains de vous avoir éloigné de moi eu ne vous montrant que la moitié de moi-même ; vous n'avez vu en moi qu'une épouse respectueuse et soumise, l'é-
pouse tendre et dévouée vous est demeurée cachée.
« Ali! si Dieu, prenant pitié de ma faiblesse, vous eût permis de lire dans ma conscience, vous m'eussiez appelée dans vos bras. Songez à l'éducation que j'ai reçue, à la vie que j'ai menée avant de vous connaître, et. ne vous étonnez pas de mon embarras et de mon silence. Destinée au couvent, j'étais habituée depuis longtemps à renfermer en moi-même tous les sentiments qui m'agitaient.
« Quand vous m'avez choisie pour votre compagne, la reconnaissance aurait dû délier ma langue, et je n'ai pas su parler ; vous avez douté de moi, je le sens aujourd'hui; et c'est moi seule que je dois accuser. Vous êtes parti croyant ne pas me laisser de regrets, et mon silence vous donnait le droit de le croire.
« Et pourtant, à l'heure suprême des adieux, n'avez-vous pas vu mon trouble et mon effroi? Que vous ai-je dit? je ne lésais plus maintenant. Je voulais vous retenir; mon dernier regard ne vous l'a-t-il pas dit ?
« Revenez, je vous en conjure, revenez, j'ai besoin de vous. Quand vous étiez prés de moi, je n'ai pas su vous dire ce qui se passait au fond de mon âme; la solitude m'a révélé toute l'étendue de ma faute. Revenez, renoncez à la gloire nouvelle que vous êtes allé chercher. Votre nom est assez beau, assez grand pour faire envie aux plus ambitieux. Vous avez fait vos preuves, et vous pouvez vous reposer sans crainte qu'on gourmande votre oisiveté. Je vous aime, je vous appelle, refuserez-vous de m'entendre ? Je vous aime, je trouverai pour vous le dire des paroles dignes de vous ; ne voulez-vous pas les écouter ? Ne m'avez-vous montré le bonheur que pour me le dérober au moment où j'allais en jouir? La solitude m'accable, ma raison se trouble et s'affaiblit ; nia volonté ne sait plus où se prendre et succombe à la tâche.
15 0 VALCKEUSE.
« A chaque heure du jour vous me manquez; votre présence est nécessaire à mon repos; séparée de vous, je doute de moi-môme, et n'ai confiance dans aucune de mes pensées. J'aurais en vous un juge et un ami qui m'affermirait en m'éclairant. Que ne puis-je vous raconter toutes mes inquiétudes, toutes mes défaillances ? Je sais que vous m'aimez, je l'espère, j'ai besoin de l'espérer. Si vous ne m'aimiez pas, si la pitié seule, une pitié généreuse, vous avait décidé à me sauver du cloître, c'est à votre pitié que je m'adresserais. Accomplissez jusqu'au bout l'œuvre de bienfaisance que vous avez commencée; n'abandonnez pas, ne livrez pas au découragement le cœur qui a mis en vous toute son espérance. C'est une prière, c'est un cri de détresse que je vous envoie.
« Je vous implore, je vous appelle comme un sauveur. Au nom de la tendresse que vous m'avez inspirée, au nom de l'estime profonde que je vous ai vouée, je vous supplie de revenir. Ah ! je suis malhabile, je le crains bien. Je ne trouve pas les paroles qui pourraient vous attendrir et vous ramener près de moi. Soyez bon, soyez généreux, revenez parce que je suis faible, revenez pour me soutenir, me guider. Revenez pour être mon conseil et mon appui ; revenez et je vous bénirai. En vous laissant partir j'ai commis uno grande laute ; en vous cachant combien vous m'étiez nécessaire, j'ai mérité l'abandon, j'ai perdu le droit de me plaindre. Je ne me défends pas, et pourtantj'espère en vous. Je tends les bras vers vous, je vous invoque d'une voix suppliante. Oubliez ma faute, oubliez mon silence qui m'accuse, ne songez qu'à ma faiblesse, revenez.
« Oh ! mon Dieu, quand je pense à l'intervalle immense qui nous sépare, quandje pense aux jours nombreux qui vont s'écouler avant que ma voix arrive jusqu'à vous, aux jours nombreux qui s'écouleront
VALCREUSE. l&l
encore avant que je reçoive votre réponse, mon esprit s'égare. Pourquoi et es- vous parti ?
« Gabrielle. »
Qui pourrait peindre la stupeur de M. de Valcreuse! Il avait ouvert cette lettre avec un sentiment de bonheur et de sécurité, il la laissa tomber avec un sentiment d'épouvante. Jamais Gabrielle, dans aucune de ses lettres, ne lui avait témoigné cet effroi, cette défiance d'elle-même. Jamais elle ne l'avait rappelé d'une voix où se trahît tant de détresse ; elle n'avait jamais exprimé si vivement les angoisses de l'absence. Quel abîme inattendu s'était ouvert sous ses pas? quels fantômes peuplaient sa solitude? quels spectres menaçant veillaient à son chevet? L'abbé, qui voyait le danger, n'osait-il le signaler tout entier? avait-il dit tout ce qu'il savait? Ces deux lettres s'éclairaient mutuellement d'une lueur sinistre. Irène était-elle la seule pour laquelle il fallût trembler? Pourquoi l'abbé n'avait-il pas nommé Gabrielle? pourquoi Gabrielle n'avail-clle pas nommé M. de Kernis?
Il demeura longtemps abîmé dans ces réflexions. Il aimait Gabrielle; ce n'était pas par pitié seulement qu'il l'avait épousée; il l'aimait d'une affection sincère et profonde; il reconnaissait maintenant qu*il n'avait pas fait tout ce qu'il devait faire pour conquérir ce noble cœur, cette âme timide et fière ; il sentait que son bonheui était en elle; ce bonheur qu'il avait laissé échapper, il se promettait, au retour, de le mériter, de s'en saisir, de le garder à tout jamais. Et voilà qu'un autre allait
13 2 V.4LCREUSE.
s'emparer de ce trésor! Comment le défendre? comment le disputer?
La lête entre ses mains, il s'enfonçait de plus en plus dans ce dédale désespéré, quand tout à coup il se leva.
— Non, s'écria-t-il, non, c'est impossible !Non, Gabrielle n'estpas perduepour moi. C'est une âme loyale qui ne saurait manquer à ses devoirs. Quand la seule reconnaissance l'attacherait à moi, Gabrielle ne briserait par ce lien sacré. Comment un étranger, un hôte de quelques jours, aurait-il gagné si vite le cœur qui s'était fermé devant moi? Non, Gabrielle n'est pas parjure; elle m'a promis de porter mon nom, de le garder sans tache, de veiller sur l'honneur de ma maison ; elle n'a pas trahi ses serments. M. de Kernis est de noble race : peut-il mentir au sang de ses aïeux, abuser lâchement de l'hospitalité? Entre une jeune fdle dont le cœur et la main sont libres et une femme qui ne s'appartient pas, peut-il hésiter? Irène est belle: comment ne l'aimerait-il pas? Elle peut être à lui : comment ne serait-il pas heureux de posséder sans trouble et sans remords tant de grâce et de jeunesse?
En se parlant ainsi, il marchait a grands pas, et l'espérance renaissait dans son cœur.
— Elle m'aime, se disait-il, elle m'aime, et son ".ri de détresse n'est qu'un cri d'amour. Elle souffre, elle languit loin de moi. Elle a compris, elle aussi, qu'elle se trompait, qu'elle n'avait pas deviné tous les trésors de tendresse enfouis dans mon cœur. Elle souffre et me tend les bras. Elle
VALCREU«E. 153
a raison; pourquoi suis-je parti? Pourquoi m'acharner à la poursuite d'une gloire qui fuit devant moi? La gloire vaut-elle le bonheur que j'avais sous la main? Allons, n'attendons pas plus longtemps. La démission que j'ai offerte avec tant d'instances est acceptée sans doute; sans doute enfin on me rappelle en France. Parlons ! Toit de mes pères, je vais donc te revoir '.Retraite paisible où je suis né, je ne te quitterai plus ! Gabrielle, Armantine, Irène, et vous aussi, mon vieil ami, vous tous que j'aime, vous si dignes d'amour, non. je ne vous quitterai plus!
Et sa main impatiente cherchait au milieu des papiers épars, la permission de revenir en France, qu'il avait si ardemment sollicitée.
Il aperçut une lettre dont l'écriture lui était inconnue; il l'ouvrit machinalement, et son regard courut à la signature.
C'était une lettre delà marquise de Presmes.
Paris, 3 septembre 1791.
m Je n'étais pas digne de vous. Je ne suis qu'une femme passionnée pour les joies du monde, amoureuse de l'éclat et du bruit. Mon esprit mobile et capricieux, mon cœur avide de distractions, ne pouvaient convenir à un homme tel que vous. Vous vivez, je le sais, dans le commerce assidu des grandes pensées ; votre caractère n'est pas fait pour le monde ; votre cœur s'émeut difficilement et choisit l'objet de ses affections avec une sévérité légitime, sans doute, mais qui devait m'eflrayer. Comment ai-jc pu espérer un seul instant que vous abaisseriez vos regards jusqu'à moi V Pour m'inspirer cette folle ambition, il a full les conseils
imprudents, les encouragements téméraires de votre sœur. Dans les entretiens trop peu nombreux que vous avez bien voulu m'accorder, j'ai appris à vous connaître et j'ai fait sur moi-même un retour douloureux ; je me suis avoué, et je ne rougis pas de confesser devant vous toute mon infériorité. Non, je n'étais pas digne de vous. A des âmes telles que la vôtre, il faut des âmes d'élite, nabituëes aux régions sereines et presque divines vers lesquelles vous vous élevez sans effort. Si Dieu e-ût consenti à me donner des ailes pour tenter ces régions inaccessibles aux âmes vulgaires, ma plus grande joie, mon suprême bonbeur eût été de vous suivre. Peut-être eussiez-vous été assez généreux pour mesurer votre essor sur le mien. Mais Dieu m'avait interdit une si haute destinée ; il m'a refusé les ailes qui pouvaient me rapprocher de vous, et je suis retombée dans le monde ignorant et futile, pour lequel il m'avait faite.
« Le jour où j'ai compris que je devais renoncer à vous, a été pour moi un jour d'abattement et de désespoir. Pouvait-il en être autrement ? J'aurais été si heureuse de sentir, de penser avec vous ; j'aurais éprouvé une joie si enivrante à deviner, à devancer, à exprimer avant vous les idées qui n'étaient pas encore arrivées sur vos lèvres ! Que ne peut l'amour? Si vous l'aviez voulu, il vous eût été bien facile de changer mes habitudes de frivolité. Vous n'auriez eu qu'à me tendre la main pour m'éleverjusqu'à vous. Mais je ne méritais pas de vous appartenir, de porter votre nom. Vous dire quelle a été ma douleur, quand j'ai senti que je ne devais pas devenir votre compagne, qu'un rang si glorieux et si digne d'envie m'était à jamais refusé, je ne l'essayerai pas. Ma tristesse a été profonde ; aujourd'hui même, mes regrets ne sont pas encore apaisés. Le monde aui s'aaite. Autour de moi, sur lequel je comp-
VALCUEUSK. 155
tais pour me consoler, n'a pas réussi à me guérir. Comment oublierais-je, en effet, qu'il m'a été donné d'espérer que je deviendrais l'épouse d'un Valereuse, que je pourrais paraître à la cour, appuyée sur le bras d'un héros, du vainqueur de Y Invincible ?
« Cependant, malgré la vivacité obstinée de ma douleur, je me suis résignée; le monde le croit du moins, et cette croyance suffit à ma fierté.
« Une pensée m'a soutenue dans cette épreuve terrible : je sentais que j'étais pour quelque chose dans votre bonheur.
« Gabrielle seule était digne de vous, et je me félicitais d'avoir, par mes soins assidus, par mes conseils, par mon affection vigilante, préparé Gabrielle à l'honneur éclatant qui lui était réservé ; je m'applaudissais d'avoir formé une âme sœur de la vôtre.
« La passion soudaine qui vous entraînait vers ma fille bien-aimée pouvait-elle me surprendre ? IN'aurais-je pas dû la pressentir, la deviner ? Vos deux âmes étaient si bien assorties, si bien faites l'une pour l'autre, qu'elles ne pouvaient manquer de se confondre dans une mutuelle extase. Pour se comprendre, pour s'apprécier, il leur suffisait de se rencontrer. Aussi, malgré l'amertume de mes regrets, en vous voyant offrir votre main à Gabrielle, mon cœur n'a pas ressenti un mouvement de colère, ma bouche n'a pas prononcé une plainte, et j'ai béni la sagesse souveraine qui vous avait éclairé. En contemplant votre bonheur, j'ai tressailli et me suis dit, dans le secret de ma conscience, que je devais m'immoler sans laisser échapper un murmure. Pour ne pas vous affliger, j'ai composé mon visage, j'ai crié silence àmon cœur, et, grâce à Dieu, grâce à mon amour même, j'ai réussi à vous tromper.
« Mon rôle était-il achevé ? N'avais-je plus envers vous aucun devoir à remplir ? Je ne l'ai nus pensé.
« Uni à la femme que vou.s aimie2, que vous aviez choisie, qui, par ses hautes facultés, était seule capable de vous comprendre et de s'associer à vos aspirations généreuses, pouviez-vous songer à priver votre pays de vos services ? Ne deviez-vous pas à la France le tribut de vos lumières, l'offrande de votre énergie? Pouviezvous, sans lâcheté, vous enfermer dans votre bonheur? Vivre pour vous seul, oublier votre patrie pour vos devoirs d'époux eût été méconnaître votre glorieuse origine. Un tel égoïsme était indigne de vous, et j'ai voulu vous en épargner la honte.
« Le gouvernement du roi semblait ne plus se souvenir de vous ; les titres qui vous recommandaient, qui vous désignaient au choix du ministre avaient besoin, pour reprendre toute leur valeur, tout leur éclat, d'un avocat fidèle et dévoué. Il y avait là de quoi me tenter : aussi n'ai-je pas hésité. Vous boudiez la gloire, j'ai voulu l'envoyer au-devant de vous. J'avais conservé des amis nombreux et puissants ; je les ai tous intéressés en votre faveur ; pour vous, j'ai remué le ciel et la terre. J'ai trouvé dans mon affection une éloquence sur laquelle je n'osais pas compter. Ma voix, tour à tour insinuante et hautaine, a su réveiller toutes les passions qui pouvaient servir au succès de mon entreprise. En vous perdant sans retour, je n'avais pas cessé de vous aimer : me pardonnerez-vous d'avoir eu de l'ambition pour vous ?
« Toutes mes espérances ont été comblées ; vous avez obtenu le grade qui vous était dû, que vous aviez si bien mérité. Un commandement secondaire pouvait ne pa/ vous tenter ; pour que la séduction fût complète, le ministre vous a confié la frégate que vous aviez vous-même prise à l'abordage, il vous a fait roi du royaume que vous aviez conquis. Ainsi la gloire vous ouvrait les bras ; votre destinée s'accomplissai*
« Étais-je quitte envers vous ? Le dévouement d'un amour sincère ne se lasse jamais. Gabrielle restait seule avec le souvenir d'un bonheur cà peine entrevu. Eût-il été généreux de l'abandonner à elle-même ? La bonté inépuisable de mademoiselle Armantine, la conversation de l'abbé Gervais, la gaieté d'Irène pouvaientelles suffire à la consoler ? On mène, je le sais, au château de Yalcreuse, une vie charmante ; on y conserve fidèlement toutes les traditions élégantes de la cour ; l'ennui n'est jamais entré sous votre toit. Entre les récits piquants de votre sœur et les réflexions de l'abbé Gervais, dont l'esprit plane, comme un aigle, au-dessus des événements, comment l'ennui trouverait-il place ? Ah! c'est là qu'il est doux de vivre ! C'est dans cet Éden que la vie s'écoule en heures enchantées ! .Mais, comment combler le vide que laissait en parlant un homme tel que vous ? Après avoir assuré le bonheur de Gabrielle en vous donnant sa main, il me restait un devoir à remplir, devoir difficile, dont je comprenais toute la gravité : il fallait adoucir pour elle l'amertume de votre absence.
« Ma fille bien-aimée avait connu, avant son mariage, du vivant de M. de Presmes, un jeune homme qui se recommandait par la grâce de ses manières, par le charme de son esprit, par l'excellence de son éducation, M. Gustave de Kernis. Il n'avait pu voir Gabrielle sans l'aimer, et, sans réaliser l'idéal de Gabrielle, il n'était pourtant pas accueilli avec indifférence. Vous seul pouviez donner une forme vivante aux rêves de celte créature éthérée, vous seul pouviez contenter l'ardeur de cette âme angélique ; cependant ils s'aimèrent. Malheureusement pour lui, M. de Kernis était fc'iuvre, et M. de Presmes ne consentit jamais à lui accorder la main de sa fille. Ce refus désespéra Gabrielle, qui n'entrevoyait pas les desseins de la Provi-
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dence et ne se savait pas réservée à de si glorieuses destinées. Ils se quittèrent dans les larmes. Pour vous mettre à même de juger de la passion deM.de Kernis, je vous envoie une de ses lettres.
« M. de Kernis est un galant homme, loyal, généreux, dévoué ; il a conservé pour Gabrielle une amitié sincère et toute fraternelle. C'est sur lui que j'ai jeté les yeux pour tromper les ennuis de notre belle délaissée. Un héritage à recueillir appelait M. de Kernis dans le Bocage, où il allait se trouver complètement isolé. Admirez ma tendresse ingénieuse : je lui ai fait offrir une lettre de recommandation pour mademoiselle Armantine. Et ne croyez pas qu'il se soit présenté avec une recommandation vulgaire. Il est arrivé sous les auspices du vieil amiral sous qui vous avez fait vos premières armes, et qui jadis brûla pour votre sœur d'une flamme discrète. Aussi toutes les portes se sont ouvertes devant lui.
« N'allez pas au moins vous alarmer en lisant ma lettre. M. de Kernis n'a rien de ce qui peut inquiéter un mari. Il a vingt-six ans, il est beau, il parle agréablement sur toutes sortes de sujets ; mais il ne sera jamais pour vous un rival dangereux. Gabrielle a trop de goût et de bon sens pour ne pas comprendre l'intervalle immense qui le sépare de vous. Plus elle vivra près de lui, plus elle sentira le prix de son mari. La comparaison, loin de vous nuire, vous fera plus grand à ses yeux. La j eunesse, la grâce, l'amabilité, le charme de M. Gustave de Kernis ne réussiront jamais à effacer dans le cœur de Gabrielle l'image resplendissante d'Hector de Valcreuse. Bemerciez-moi donc d'avoir pus soin de votre bonheur avec une sollicitude toute maternelle. Absent ou présent, vous occupez toujours ma pensée. Ce n'était pas assez de vous avoir donné ma fille bien-aimée ; il fallait vous préparer pour le
retour un cœur impatient de vous revoir. J'ai fidèlement accompli la tâche que m'imposaient mes sentiments pour vous. Ai-je tort de compter sur la reconnaissance de mon meilleur ami ?
« Zénaïde, marquise de Presmes. »
A cette lettre était jointe une lettre de M. de Kernis à Gabrielle, que la marquise avait interceptée, lettre brûlante où il rappelait, avec cette complaisance familière aux amants, les débuts de leur passion mutuelle. Il racontait comment ils s'étaient vus pour la première fois, comment ils s'étaient sentis entraînés l'un vers l'autre par une irrésistible sympathie. Il n'oubliait aucun détail, et M. deValcreuse put assister jour par jour, heure par heure, aux regards échangés, aux serrements ce main, à l'embarras, à l'ivresse des premiers aveux. Chaque mot de cette lettre enflammée pénétra dans son cœur comme un fer rouge.
Tout s'expliquait maintenant : l'inquiétude de l'abbé, les angoisses de Gabrielle. Le danger que signalait l'abbé, ce n'était pas Irène qu'il menaçait. Le cri que poussait Gabrielle était bien un cri de détresse. Ils s'étaient aimés, ils s'aimaient encore; ils se voyaient chaque jour, ils se voyaient au château; ils se voyaient dans les bois. Si Gabrielle le rappelait d'une voix suppliante, elle doutait donc de ses forces, elle se défiait donc d'elle-même, elle sentait donc la terre manquer sous ses pas ! Et depuis qu'elle avait poussé ce cri désespéré, que s'était-il passé ? Et lors même qu'il pourrait partir sui-le-champ, que se passerait-il jusqu'à son
retour? On lui voK.it son bien, son honneur, sa vie, et des milliers de lieues le séparaient du trésor qu'il aurait voulu défendre. Tous les serpents de la jalousie lui déchiraient le sein; tout l'enfer était dans son âme.
— Ah! s'écria-t-il d'une voix furieuse en frappant du poing la table où gisaient éparses toules ces lettres empoisonnées, voilà donc comme ils m'aiment! Voilà donc comme ils veillent sur mon bonheur! Voilà comme ils veillent sur l'honneur de ma maison ! Ma sœur ne voit rien ; elle est folle. L'abbé voit tout et n'empêche rien, c'est un lâche. Ah ! poursuivit-il avec un profond sentiment de douleur, je comprends maintenant pourquoi tu ne m'aimais pas; je comprends maintenant pourquoi ton cœur rebelle repoussait obstinément le mien. Je sais maintenant, je sais le secret de ta pâleur mortelle, le jour où je t'offris ma main ; je sais le secret de ton épouvante quand je t'appelais dans mes bras. Ce n'était pas devant l'amour, c'était devant moi que lu tremblais. Un spectre inexorable se dressait entre nous, le spectre de ton amant. C'était lui qui arrêtait les paroles sur tes lèvres ; c'était lui qui glaçait ton front sous ma bouche. Qu'il soit maudit! Soyez maudits tous deux !
Pâle, anéanti, haletant, il s'arrêta et demeura longtemps plongé dans un désespoir muet. La force lui manquait, même pour la colère; il ne lui restait plus que la force de souffrir. Enfin, son énergie se réveilla.
— Parlons ! s'écria-t-il, partons ! Je voulais aller
VALdïlEUSS. 161
retrouver le bonheur; allons le disputer, s'il en e?t encore temps, ou me venger, s'il esttroptard. Il ouvrit la dépêche du ministre et lui :
Ministère de la marine et des colonies, 5 septembre 179t.
« J'ai reçu, Monsieur, la lettre que vous m'avez adressée le.9 avril de la présente année, et par laquelle vous me demandez l'autorisation de revenir en France, en priant Sa Majesté d'agréer votre démission. Je regrette, Monsieur, de ne pouvoir, dès à présent, faire droit a votre demande. L'état de nos relations avec l'Angleterre exige encore, pour quelques mois, votre présence dans les mers de l'Inde. Aussitôt qu'il me sera permis de vous rappeler en France, je m'empresserai de vous le faire savoir. »
M. de Valcreuse, en achevant cette dépêche, demeura immobile et comme foudroyé.
Par les lettres que nous venons de transcrire, on peut juger du château de Valcreuse pendant l'automne de 1791. M. de Kernis, en recevant la lettre oùGabrielle se justifiait, avait changé brusquement de résolution. Il allait partir, la croyant parjure, infidèle, prenant pour de la haine son amour qui se réveillait. Quand il sut qu'il D'avait pas été Irahi, il eut honte de sa colère et ne sentit plus que son amour. Il resta sans projets arrêtés, il resta parce qu'il avait offensé Gabrielle, parce qu'il lui devait une réparation, parce que sa fuite eût été une nouvelle offense ; il resta parce qu'il l'aimait. M. de Kernis était un noble cœur; il savait
qu'une infranchissable barrière le séparait à jamais de madame de Valcreuse; la détourner d« ses devoirs était une pensée indigne de lui, une pensée qui ne pouvait entrer dans son âme. Gabrielle avait dit vrai, elle était morte pour lui. II ne voulait que la revoir, lui demander pardon du regard, se justifier à son tour en s'humiliant silencieusement devant elle, lui dire un dernier adieu, puis partir pour ne la revoir jamais. La passion est ainsi laite : elle s'abuse, elle s'aveugle, elle se glorifie dans une force imaginaire, elle se dit prête à consommer les plus rudes sacrifices pour s'encourager à de nouvelles fautes.
Ce qu'ils éprouvèrent en se voyant, on peut le deviner sans peine ; ils ressentirent une émotion profonde, mais leur visage n'en laissa rien paraître. L'abbé lui-même, quoique déjà inquiet, l'abbé, si clairvoyant d'ordinaire, ne sut pas lire dans leurs regards le drame qui s'était accompli à son insu. Mademoiselle Armantine, malgré sa bonté, se réjouit involontairementdela pâleur de Gabrielle; en la voyant reparaître au salon, plus grave, plus morne que jamais, elle comprit que son empire n'était pas compromis, et que le sceptre demeurait entre ses mains. Irène, tout entière à la joie de retrouver sa cousine, heureuse et fière de lui montrer M. de K'ernis, comblait Gabrielle do caresses «t ne se doutait guère qu'elle le perdait en la retrouvant.
M. de Remis ne voulait que revoir Gabrielle et partir, les jours s'écoulèrent, et i! ne partit pas. Chaque soir, en se retirant, il se disait: Je partirai
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demain, et chaque matin, il retournait au château. Est-il hcsoin de dire le charme qui l'attirait? Ce n'était pas la curiosité qui s'attache toujours aux débuts d'une passion nouvelle; ce n'étaient plus la grâce et le sourire d'Irène ; c'était l'entraînement inavoué d'une passion, depuis longtemps maîtresse de son cœur, qui se ranimait avec toute son énergie, loute sa puissance. Ses assiduités n'étonnaient personne. Tout le monde pensait, au château, qu'Irène seule l'appelait. Mademoiselle Armantine en était convaincue; l'abbé n'en doutait pas; Irène le croyait, et Gabrielle s'efforçait de le croire. Grâce à cet aveuglement général, madame deValcreuse et M. de Remis se voyaient tous les jours, et leur situation mutuelle devenait d'autant plus dangereuse qu'ils étaient pleins tous deux d'une folle sécurité. L'altitude résignée de M. de Kernis vis-à-vis d'elle, son empressement auprès d'Irène, rassuraient madame deValcreuse; la réserve et le visage de Gabrielle interdisaient à M. de Kernis jusqu'à l'ombre môme d'une espérance. Chacun des deux, plein de confiance dans sa force, dans sa loyauté, dans la pureté de ses intentions, envisageait l'avenir sans effroi, et laissait couler les jours sans inquiétudes, sans alarmes. Et pourtant, quand M. de Kernis retournait chez lui, pendant toute la durée de sa route solitaire, il n'avait qu'une pensée, qu'un souvenir : Gabrielle ! Et pourtant, quand Gabrielle était rentrée dans sa chambre, quand elle se trouvait seule, livrée à elle-même, elle n'avait, elle aussi, qu'un souvenir, qu'une pensée : Gustave de Kernis ! C'est
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ainsi que leur passion silencieuse, contenue, grandissait dans l'ombre el amassait à leur insu les orages qui devaient, plus tard, éclater sur leurs têtes. Ce qu'il y avait de plus triste, c'était la crédulité insouciante et joyeuse de celte jeune et charmante fille, qui se croyait aimée, et qui, dans sa naïveté, s'abandonnait, sans défiance, au sentiment qu'elle croyait partagé.
Cependant rien ne se décidait; M. de Kernis ne se déclarait pas. L'abbé que le retour de Gabrielle au salon avait d'abord rassuré, commençait à s'inquiéter de nouveau ; madame de Valcreuse, tout en redoutant le moment où M. de Kernis demanderait la main d'Irène, s'alarmait de son silence et déjà s'interrogeait avec effroi. Elle comprenait qu'elle avait entrepris une tâche au-dessus de ses forces, qu'elle s'était engagée dans une voie sans issue, entre les tortures de la jalousie et les angoisses du remords. Elle n'apercevait de tout côté que l'épouvante et le désespoir. Si M. de Kernis aimait Irène, la jalousie lui rongeait le cœur ; s'il ne l'aimait pas, pourquoi donc restait-il ? pourquoi ne partait-il pas? quel espoir le retenait? Mademoiselle Armantine et Irène avaient seules gardé toute leur sécurité.
L'inquiétude de l'abbé croissait chaque jour. Plusieurs ibis, dans leurs réunions, tandis que i\r. de Kernis était assis auprès d'Irène, s'efforçantde paraître gai comme elle, et lui débitant quelquesuns de ces riens ingénieux qui faisaient la joie de mademoiselle Armantine, quelques-uns de ces madrigaux fleuris que la pauvre enfant prenait
pour des paroles d'amour, l'abbé avait surpris le regard profond et attristé de Gabrielle. Quelquefois même il avait vu ses yeux se détourner de ce couple jeune et gracieux avec une expression d'indicible souffrance et de sourde colère. Une fois il l'avait trouvée pleurant; il avait voulu l'interroger, et Gabrielle s'était enfuie sans lui répondre. Ce jeune homme, qu'il avait d'abord tant aimé, lui inspirait un éloignement qu'il ne s'expliquait pas, qu'il combattait, qu'il ne pouvait réussir à surmonter. Quand il le voyait partir, il respirait plus librement; sa poitrine se resserrait quand il le voyait arriver. Quand il entendait le galop de son cheval dans la cour, le bruit de ses éperons sur le pavé, il se troublait comme à l'approche du danger.
Un soir enfin, comme M. de Remis s'éloignait au pas, laissant la bride flotter sur le cou de son cheval et tournant de temps en temps la tôle en arrière, l'abbé, qui jusque-là, caché derrière une haie, l'avait suivi d'un œil joyeux, avec un sentiment de délivrance, voulut savoir où s'adressaient ses regards : il aperçut à une fenêtre du château une tête immobile, attentive; ce n'était pas la tête d'Irène. Il y avait dans l'air qu'il respirait quelque chose d'étrange, de menaçant. Il sentait que !e terrain sur lequel il marchait était semé d'embûches, qu'il y avait au château un ennemi ; mais cet ennemi, comment l'attaquer? comment engager la lutte ? Il maudissait Irène qui avait attire M. de Remis, maintenant établi au cœur de la place ; il maudissait mademoiselle Armantine
qui l'avait accueilli ; il se reprochait à lui-même sa confiance, sa crédulité, sa complicité. Que lui reprocher pourtant? comment reconduire ? S'adresserait-il à Gahrielle ? mais Gabrielle n'avait pas partagé leur fol engouement; elle n'avait cédé qu'à leurs instances réitérées en consentant à le voir. De quel droit irait-il la prier de congédier ce jeune homme dont il avait été le premier à vanter le mérite, l'honneur, la loyauté ?Lui, si renomma pour sa clairvoyance, pour sa pénétration, con* ment avait-il pu se laisser prendre au piège ? Il ne pouvait penser sans honte, sans confusion, à tous les entretiens politiques où M. de Kernis avait si bien su l'enlacer. Il avait écouté, bouche béante, le développement de ses principes, la confidence de ses projets, de ses espérances, et à cette heure, bien qu'ilnesûtencorede quoil'accuser, il devinait vaguement qu'il avait joué le rôle de dupe. Dans celte cruelle perplexité, il prit le parti de s'adresser à mademoiselle Armantine.
Depuis plusieurs jours, il cherchaU l'occasion de s'expliquer librement avec elle. Un soir, tandis que M. de Remis se promenait au parc avec Gabrielle et Irène, l'abbé se trouva seul enfin avec mademoiselle de Valcreuse. Malgré l'éternelle jeunesse de son cœur, malgré l'inaltérable fraîcheur de ses souvenirs, la bonne demoiselle avait senti, ce soir-là, une première atteinte de rhumatisme. Elle essayait en vain de se tromper; bon gré, mal gré, il fallait se rendre à l'évidence; elle avait dû rester au logis. Dès qu'il se vit seul avec elle, l'abbé aborda franchement la question.
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— Eh bien ! Mademoiselle, quand croyez-vous que M. de Kernis demandera la main de noire chère Irène ?Ne serait-il pas temps de se déclarer? N'a-t-il pas assez attendu ? A quand donc le mariage ?
Étourdie sous cette avalanche de questions, mademoiselle Armantine demeura d'abord sans voix ; mais au dernier mot, au mot de mariage, elle dressa l'oreille, releva la tête et bondit fièrement dans la bergère où elle était à demi ensevelie. L'étonnement et la colère lui firent oublier un instant les douleurs impertinentes qu'elle ne voulait pas s'avouer.
— A quand le mariage, monsieur l'abbé ? Aije bien entendu? A quand le mariage? Savonsnous seulement si ces jeunes gens se conviennent? Ils s'aiment, je le veux bien, je le crois comme vous; mais ont-ils eu le temps de se le dire ? A quand le mariage ! Voilà un an tout au plus que M. de Kernis soupire, et vous parlez déjà de couronner sa flamme ! Entre gens bien nés, les choses ne vont pas si vite. J'ai vécu à la cour, je sais combien de temps un cœur doit résister avant de se rendre. Dans quel monde avez-vous vu qu'une jeune fille de bonne maison s'obtienne au prix d'un si court martyre ?
— Dans le monde où j'ai vécu, les jeunes gens s'épousent dès qu'ils s'aiment et qu'ils ontl'aveu de leurs familles. N'est-ce pas le parti le plus sage ? Je l'avais cru jusqu'ici.
— Vous vous trompiez, monsieur l'abbé. J'ai va à mes pieds bien des soupirants ; leurs tendres
plaintes ont duré plus d'une année, et pourtant pas un d'eux ne s'est cru assez sûr de mon cœur pour oser demander ma main.
— Nous ne sommes pas à la cour, Mademoiselle. Je vois ici un jeune homme qui vient tous les jours, une jeune fille qui tous lesjours l'accueille en souriant. Ils s'aiment : que peuvent-ils faire de mieux que de se marier ?
— Se marier ! se marier !
— Oui, sans doute.
— Voulez-vous donc les conduire droit au but, et supprimer ainsi toutes les émotions, tous les enchantements du voyage ? Quand Irène, avec un peu de coquetterie, réussirait à désespérer M. de Kernis, où serait le mal ? Vous n'entendez rien à l'amour.
— Je le crois, Mademoiselle, je ne suis qu'un pauvre abbé ; je n'entends rien à tous ces raffinements ; mais le bon sens me dit que M. de Kernis ne peut rester ici plus longtemps, s'il ne s'explique pas.
— Et moi, je vous dis, s'écria mademoiselle Armantine d'une voix tremblante, je vous dis que si M. de Kernis eût osé s'expliquer déjà, je lui aurais fermé les portes du château. Il soupire discrètement; il se conduit en vrai gentilhomme.
— Discrètement ! répéta l 'abbé en hochant la tête.
— Vous auriez voulu, n'est-ce pas, qu'il lui lançât en plein visage l'aveu de son amour? Pour moi, je lui sais gré de sa réserve, de sa timidité. Il prouve ainsi qu'il est vraiment épris.
— Tenez, Mademoiselle, parlons sincèrement.
VALCKEUSE. 169
En l'absence d'Hector, je dois, comme vous, veiller à la paix de son foyer, à l'honneur de sa maison. Eh bien ! je suis inquiet. Il se passe ici quelque chose d'étrange : M. de Kernis ne peut rester plus longtemps, s'il refuse de s'expliquer.
— Qui donc se permettrait de le congédier?
— Vous seule, Mademoiselle, vous seule pouv le faire, et j'espère que vous le ferez.
A ces mots l'abbé se leva : il avait fait son devoir.
Demeurée seule, encore sous le coup des paroles de l'abbé, dont l'accent convaincu l'avait bouleversée, mademoiselle Armantine eut un moment de trouble et d'inquiétude. Au fond de son cœur, elle voyait en lui l'ami, le père, le représentant de son frère. Ce qu'il venait de dire, peut-être Hector l'eût-il dit à sa place. Pour la première fois de sa vie, elle se mit à réfléchir; mais son esprit frivole ne pouvait longtemps suivre une même pensée. La iumière que l'abbé venait de placer devant elle l'éclaira un instant, puis bientôt l'éblouit, fatigua sa paupière; elle ferma les yeux.
L'abbé n'était pas au bas du perron que déjà elle prenait en pitié son inquiétude et ses conseils. Faut-il l'avouer? elle n'était pas pressée de voir Mo de Kernis s'enchaîner ; elle se disait qu'une fois marié à Irène, il s'en irait peut-être loin di château, qu'il voyagerait, qu'elle ne le verrait plus D'ailleurs, dût-il ne pas s'éloigner, une fois marié, il n'aurait pi us le même charme à ses yeux. £t puis, était-ce bien pour Irène qu'il était venu, pour elle seule qu'il restait? N'y avait-il à Valcreuse que celte jeune fille qui fût capable de l'attirer, de le fixer?
Enfin, lors môme que, cédant à un instinct de générosité, elle se fût effacée devant la grâce ^l la beauté d'Irène, n'y avait-il pas dans le spectacle de ces tendres amours quelque chose de touchant qui la rajeunissait ? Devait-elle se hâter de tirer le rideau sur cette fraîche idylle ?
C'est là qu'en étaient les choses quand Irène, l'ahbé, mademoiselle Armantine et Gabrielle écrivirent les lettres que M. de Valcreuse reçut six mois après dans les mers de l'Inde.
L'hiver s'acheva sans amener aucun changement. Bientôt, cependant, Irène se sentit saisie d'une tristesse confuse, indéfinie, qu'elle n'avait pas encore éprouvée. Ses joues pâlirent, l'azur limpide de ses yeux se ternit. Sa démarche, autrefois si vive, devint languissante. Le sourire abandonna ses lèvres. Elle comprenait, elle aussi, qu'il se passait autour d'elle quelque chose de mystérieux. Dans les âmes les plus frivoles, la passion a le don de seconde vue : Irène devinait, sans oser se l'avouer, que Gabrielle n'était pas étrangère à la souffrance qui la consumait. A son tour, elle ressentait contre madame de Valcreuse de sourds mouvements de colère et de jalousie. Ainsi celte jeune femme et celte jeune iille soutiraient l'une par l'autre, et n'osaient se confier le secret qui les étouffait. Parfois elles se fuyaient; parfois elles se cherchaient, s'embrassaient en pleurant et se quittaient sans avoir rien dit. L'anxiété de l'abbé devenait
VALCREISE. 171
de jour en jour plus vive, plus poignante. Mademoiselle Armantine elle-même, au milieu des passions sérieuses qui s'agitaient autour d'elle, avait perdu son éternelle sérénité. Elle s'étonnait enfin du silence de M. de Remis ; elle assistait, sans y rien comprendre, au drame silencieux qui se jouait sous ses yeux. C'en était fait de la joie du château. Irène n'égayait plus les réunions de sa voix moqueuse, de ses fines reparties. L'abbé autrefois si indulgent et si bon, avait maintenant un visage austère, un ton bref et cassant, une parole sèche et morose. Attirée fatalement, enchaînée par la présence de M. de Remis, penchée sur sa broderie, Gabrielle dévorait ses larmes, sa honte et ses remords. Mademoiselle Armantine seule hasardait encore de temps en temps quelques récits galants ; mais le silence glacé qui les accueillait décourageait bientôt sa mémoire.
Placé entre les deux femmes dont il faisait le malheur et le désespoir, M. de Remis reconnaissait qu'il devait partir, et cependant il ne parlait pas. La douleur muette, la pâleur mortelle, la contenance abattue de Gabrielle lui montraient assez que celte âme était atteinte d'un mal sans remède; mais, dans son égoïsme farouche, il s'applaudissait des ravages mêmes de sa présence. Jamais madame de Valcreuse ne touchait au passé; jamais lui-même ne le rappelait devant elle, même par une allusion détournée ; mais il se sentait aimé et il restait. La tristesse d'Irène n'excitait en lui aucun remords. Il ne croyait pas le cœur de celte enfant sérieusement blessé, et d'ail*
172 VALCKEUSE.
leurs, l'eût-il cru, il serait encore resté : ce n'est pas la haine qui est impitoyable, c'est l'amour.
Qu'espérait-il pourtant ? que pouvait Gabrielle pour lui? que pouvait-il pour Gabrielle? Comment dénouer, comment trancher le nœud inextricable de leur destinée? Il n'en savait rien, il ne s'en préoccupait pas. Il n'avait voulu d'abord que revoir madame de Valcreuse, et lui dire, du regard, un dernier adieu; maintenant, il ne voulait plus partir sans lui avoir dit une dernière fois qu'il l'aimait, qu'il n'avait pas cessé de l'aimer. Plusieurs fois déjà, il avait cherché l'occasion de lui parler; plusieurs fois il avait cru pouvoir l'entretenir librement: mais Gabrielle l'avait toujours tenu à distance, et l'abbé avait toujours su déjouer toutes ses combinaisons. Enfin, Irène elle-même, guidée par l'instinct de l'amour malheureux, se plaçait obstinément entre sa cousine et de M. de Remis.
Un soir, en rentrant chez lui, il trouva Rosette qui l'attendait et lui remit ce billet de madame de Valcreuse :
« Irène vous aime. Si vous ne l'aimez pas, si vous ne devez pas l'épouser, que faites-vous ici ? Partez. »
Ce billet éveilla bien en lui quelques remords : cependant, il ne partit pas. Gabrielle se rassura en voyant qu'il demeurait. Son cœur put se réjouir, elle avait mis sa conscience en repos : elle croyait, elle avait le droit de croire que M. de Rendis épouserait Irène.
Cependant, la révolution marchait à grands pas. Qn était au lendemain du 10 août. Le roi était pri-
sonnicr. La jeune noblesse, qui d'abord avait servi la cause de la liberté avec un entraînement sincère dans l'espérance de diriger le mouvement démocratique, avait changé de conduite et de volonté en voyant la monarchie à l'agonie. Elle s'était retournée avec colère, comme pour expier ses illusions, contre la révolution, dont elle avait été jusque-là l'alliée fidèle. M. de Kernis lui-même, au milieu des préoccupations incessantes qui l'assiégeaient, s'était associé à cette réaction; il avait brisé ses anciennes idoles. La royauté malheureuse, opprimée, cette royauté dont il avait gourmande les erreurs avec tant d'énergie, avec tant d'amertume, avait maintenant toutes ses sympathies, tous ses vœux; il était prêt à verser son sang pour elle. C'était une de ces âmes généreuses qui embrassent toujours le parti des vaincus. Il avait noué des relations dans le Bocage et dans le Marais. Il avait étudié le pays; il avait interrogé les passions, sondé les intérêts, et il comprit un des premiers que, si la monarchie pouvait être sauvée, son salut lui viendrait de la Bretagne et de la Vendée. Honteux d'avoir servi avec tant d'ardeur une cause qui se déshonorait par ses excès, il avait devancé, dans son impatience, le mouvement qu'il pressentait; il n'était pas étranger aux soulèvements de Ghallans et de Machecoul. La noblesse des environs se réunissait chez lui pour se concerter; il correspondait avec les émigrés, et déjà son château était signa'é au parti populaire de Nantes comme un c'ub d'aristocrates, comme un foyer de séditions.
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L'abbé qui épiait d'un œil vigilant toutes les démarches de M. de Remis, l'abbé qui, par dévouement pour son cher Hector, se croyait obligé à savoir et savait jour par jour l'emploi du temps de ce jeune homme, voyait avec effroi les relations nouvelles qu'il avait nouées. M. de Remis, en effet, malgré les projets politiques auxquels il s'associait, qu'il dirigeait lui-môme, n'avait pas cessé de venir au château comme par le passé, et la réaction où il était entré pouvait éterniser son séjourdans le Marais. Parfois môme l'abbé, dans ses accès de défiance, allait jusqu'à se demander si M. de Remis était sincère dans sa conduite, si ses démonstrations en faveur de la monarchie n'étaient pas un prétexte inventé h plaisir, si elles ne cachaient pas l'intention bien arrêtée de ne plus quitter le château. La réponse d'Hector n'arrivait pas; mademoiselle Armantine ne pouvait se résigner, soit à congédier son hôte, soit à provoquer de sa part une explication décisive. L'abbé sentait de jour en jour s'accroître le poids de la responsabilité qu'il avait acceptée ; en l'absence de M. de Valcreuse, n'était-il pas le chef de îa famille? Il se reprochait sa faiblesse, sa pusillanimité; il s'accusait d'avoir compté follement sur mademoiselle Armantine, dontil.connaissaitpour-. tant depuis longtemps l'incorrigible étourderie. Il comprenait enfin que le temps était venu d'agir seul et par lui-môme. Son parti fut bientôt pris, il n'y avait plus à hésiter. Essayer d'entretenir M. de Remis au chcâteau? il ne fallait pas y songer. Mademoiselle Armantine ne quittait pas son
hôte il fallait donc aller attendre M. de Remis chez iiii, et ce fui la résolulion à laquelle s'arrêta l'abbé.
Uq soir, en revenant de Valcreuse, M de Rernis mellait pied à tere au bas de son perron, il aperçut l'abbé assis tristement sur l'une des marcbes. Il tressaillit en le voyant; il comprit qu'une crise allait éclater dans sa destinée; toutefois, il courut au-devant de lui avec déférence. Le visage de l'abbé était grave et sévère; M. de Remis pâlit et se troubla.
— Monsieur le comte, dit le vieillard, j'ai à voiu parler de choses sérieuses.
M. de Remis lui prit la main et l'entraîna dans le salon. Il le fit asseoir et s'assit devant lui comme devant un juge.
— Je n'ai pas besoin, monsieur le comte, de vous rappeler avecquel empressement, avec quelle confiance vous avez été reçu parmi nous. Mademoiselle Armanline et moi, nous vous avons accueilli comme l'eût fait M. de Valcreuse, s'il eût été présent. Dans un cœur tel que le vôtre, de pareils souvenirs ne sauraient s'effacer.
— Vous avez raison, mon cher abbé, je ne l'oublierai jamais. J'étais seul, sans relations dans ce pays; vous avez été pour moi une famille.
— Eh bien ! monsieur le comte, je viens savoir si vous êtes vraiment digne de la confiance que nous vous avons témoignée. J'ai élevé M. de Valcreuse; Hector est mon fils, mon enfant. C'est en son nom que je vous parle aujourd'hui. Ma démarche n'a d me rien qui doive surprendre.
— Parlez, mon cher abbé, parlez au nom d« M. de Valcreuse, parlez en votre nom. Vous n'avez pas besoin ici d'emprunter l'autorité de personne.
— Jsvous remercie, monsieur le comte. Votre déférence me touche et m'encourage; mais le sen> timent des devoirs que j'accomplis suffirait seul pour me soutenir. Votre présence au château est un sujet de trouble, vous ne l'ignorez pas. Nous étions calmes, heureux ; notre vie s'écoulait doucement au sein d'une paix constante; vous êtes venu, et tout a changé. Ma mission ici n'est pas de sonder les cœurs; il ne m'appartient pas d'interroger les passions qui s'agitent en vous. Répondez seulement à la question que je vous adresse: Aimez-vous Irène? Voulez-vous l'épouser?
Ému jusqu'au fond de l'âme par l'accent paternel de l'abbé, M. de Remis demeura quelques instants sans répondre.
— Mon cher abbé, dit-il enfin, vous savez dans quel temps nous vivons. Au moment où tout est remis en question, où la royauté succombe, où toutes les institutions se renouvellent violemment, quand nul de nous ne sait aujourd'hui où il sera demain, j'en appelle à votre sagesse, serait-il prudent de ma part de songer à des projets de mariage? En épousant Irène, quel avenir pourrais-je lui offrir? quelle protection, quel appui pourrai»je lui assurer? N'est-ce pas folie de bâtir son nid dans la tempête?
— N'est-ce pas dans ce temps d'orage qu'il convient de se rapprocher, de s'unir, de se serrer
l'un contre l'autre pour faire face au danger? Si vous aimez notre chère Irène, n'est-ce pas maintenant que vous devez l'appeler près de vous pour la protéger et la défendre? si vous l'aimez vraiment, pouvez-vous consentira l'abandonner seule au milieu de la tourmente? Tout s'agite autour de nous» la marée monte, le flot nous gagne : ne lui tendrez-vous pas la main?
— Et si, en l'appelant près de moi, j'attirais la foudre sur sa tète? Si je la perdais en voulant la sauver? N'a-t-elle pas au château de Valcreuse un abri paisible et sûr ? Pourrais-je, sans égoïsme , l'associer à ma destinée? Irais-je exposera tous les vents cette fleur délicate que la brise suffirait à courber? Attendons des jours meilleurs.
— Ainsi, monsieur le comte, vous ne croyez pas pouvoir épouser Irène?
— Je vous ai parlé avec franchise, je vous ai dit toute ma pensée.
— Eh bien! Monsieur, il faut partir. Votre présence entretient dans le cœur d'Irène des espérances mortelles à son bonheur. Déjà, vous avez dû le voir, son front pâlit, son œil a perdu son éclat ; sa gaieté s'est éteinte ; cette enfant se consume dans l'attente d'un aveu qui ne vient pas, qui ne doit pas venir. Ce n'est pas à moi de compter vos fautes, de mesurer votre imprudence; mais partez, votre place n'est pas ici.
— Je ne me croyais pas si coupable.
— Interrogez votre conscience ; ne vous fait-elle aucun reproche ?
— Ma conscience est en paix, Monsieur, ré-
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pondit M. de Kernis avec embarras. Je n'ai jamais sollicité l'amour de mademoiselle Irène; si j'ai troublé son bonheur, c'est sans le vouloir, sans le savoir. Je n'ai jamais rien fait, je n'ai jamais rien dit pour éveiller en elle de trompeuses espérances.
— Il y a des choses que je devine confusément, dit l'abbé le tenant palpitant sous son regard scrutateur ; des choses que vous savez, que je ne peux pas, que je ne dois pas rappeler.
A ces mots , M. de Remis rougit et baissa les yeux.
— Je vous le répète, Monsieur, dit-il d'une voix où se trahissait son émotion, si j'ai troublé le bonheur de mademoiselle Irène, c'est à mon insu. Je ne puis que la plaindre, je n'ai pas à m'accuser.
— 11 faut partir, monsieur le comte ; votre place n'est pas parmi nous. Vous avez semé l'épouvante dans la famille qui vous a reçu comme un des siens; il faut partir. Le roi est prisonnier : je connais vos principes, je connais vos croyances, votre place est à Paris. Que feriez-vous dans nos campagnes ? Le devoir vous éloigne ; le devoir vous appelle : ne restez pas un instant de plus. Partez , et souvenez-vous que vous laissez ici un cœur qui apprécie tous vos sacrifices et qui vous en tiendra compte.
En achevant ces mots, l'abbé lui tendit la main ; M. de Remis hésita un instant, puis il la saisit et la couvrit de larmes.
— Bien, dit l'abbé l'appelant sur son cœur et le serrant dans ses bras. Bien, mon enfant l Vous
êtes une âme loyale; je le savais, je ne m'étais pas trompé, je n'attendais pas moins de vous. Allez, que Dieu vous accompagne ! puisse Dieu réparer le mal que vous avez fait ! Mes vœux vous suivront ; puissent-ils attirer sur vous toutes les bénédictions du ciel !
— Dans deux jours, j'irai faire mes adieux au château, répondit M. de Kernis.
Demeuré seul, il comprit que l'abbé avait raison ; qu'il fallait partir. En restant, il compromettait à la fois le bonheur de Gabrielle et le bonheur d'Irène, sans pouvoir rien ni pour l'un ni pour l'autre : en partant, il accomplissait un double devoir. Pouvait-il hésiter? n'avait-il pas déjà trop attendu ? C'en était fait, il allait s'éloigner, avec la mort dans le cœur, mais fier du témoignage de sa conscience.
Le lendemain, quelques affaires à régler l'ap pelaient à Nantes. Cette ville était alors en proie aux agitations populaires ; le parti démocratique y triomphait. Si la bourgeoisie voyait avec inquiétude les excès auxquels la révolution se laissait emporter, elle n'osait cependant s'y opposer, et là, comme partout, la population s'y mêlait avec exaltation, avec frénésie. Plus d'une fois, déjà, M. de Kernis avait ameuté la foule contre lui, par son attitude hautaine et provocante. Il arrivait exaspéré par la douleur, plein d'une sourde colère. Comme il longeait le quai, au trot de son cheval, il aperçut le vieux marquis de S,.., que la populace entourait en l'accablant d'injures. Le reconnaître et pousser son cheval , fut l'affaire
d'un instant. A coups de cravache, il se fraya un chemin dans cette foule furieuse, se saisit du marquis, et comme ils ne voulaient pas lâcher leur proie, il fouilla dans ses arçons, fit feu, prit le marquis en croupe et disparut au galop.
Le jour suivant, M. de Remis se présentait à Valcreuse. Mademoiselle Armantine, Gahrielle et Jrène avaient été averties par l'ahbé de son prochain départ. Cette dernière entrevue fut triste et presque muette. Irène avait peine à retenir ses larmes; mademoiselle Armantine ne cachait pas ses regrets et voulait l'empêcher de partir ; Gahrielle touchait à l'heure de la délivrance, et pourtant qui oserait dire qu'elle ne regrettât pas le danger? L'ahbé, témoin de cette douloureuse épreuve, encourageait M. de Remis du regard.
Le moment de la séparation approchait. Le cheval de M. de Remis était sellé et l'attendait dans la cour ; il ne restait plus qu à échanger les derniers adieux. Sur un signe de l'abbé , M. de Remis se leva. Il venait de baiser la main de mademoiselle Arrrïantine, et déjà il s'avançait vers Irène qui ne cherchait plus à retenir ses pleurs, quand tout à coup Rosette entra d'un air effaré.
— Qu'y a-t-il, mon enfant, qu'y a-t-il ? demanda l'abbé d'une voix agitée.
Rosette saisit l'abbé parla main, l'entraîna vers la fenêtre ouverte, et lui montrant l'horizon enflammé :
— Voyez, voyez ! s'écria-t-elle.
Irène, Gabrielle, mademoiselle Armantine, M, de Remis se précipitèrent vers la fenêtre et con-
templèrent avec une morne épouvante les gerbes de flammes qui sillonnaient le ciel du côté du Marais.
C'était le château de M. de Kernis qui brûlait : la populace vengeait ainsi sa défaite de la veille.
— Sauvez-vous , Monsieur ! cachez-vous ! dit Rosette : ils vous cherchent, ils veulent vous tuer.
— Eh bien ! qu'ils viennent, qu'ils me tuent ! dit M. de Kernis en regardant Gabrielle.
— Non, dit Irène se jetant à son cou, l'entourant de ses bras; non, ils ne vous tueront pas, ou bien ils nous tueront tous deux.
Pâle, consterné, l'abbé regardait Gabrielle qui n'osait parler, tandis que mademoiselle Armantine, moins effrayée qu'heureuse d'avoir un rôle à jouer, donnait déjà des ordres pour cacher M. de Kernis.
Rosette avait dit vrai, il n'y avait pas un instant à perdre. Déjà on voyait rôder dans la plaine des figures farouches ; déjà on entendait s'élever du fond des bois des cris menaçants. Heureusement pour M. de Kernis, les Valcreuse étaient aimés dans le pays; le bien qu'ils avaient semé autour d'eux protégeait leur hôte et faisait de leur château un asile à peu près sûr, sinon tout à fait inviolable. Ainsi furent renversés tous les plans de l'abbé : M. de Kernis demeurait prisonnier sous le toit qu'il allait quitter pour jamais.
Le lendemain, à son réveil, tandis que M. de Kernis dormait encore à deux pas de lui, l'abbé reçut quelques lignes tracées à la bâte . d'une main fiévreuse, six mois auparavant, et arrivées
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!a veille a Nantes par un bâtiment de commerce :
« Ils s'aiment. Ne le voyez-vous pas ? ne l'avez-vous pas devine ? Ils s'aiment, et vous assistez lâchement à la ruine de mon honneur. Ils s'aiment, ils s'aimaient depuis longtemps; je le sais, j'en suis sûr ; la preuve en est dans mes mains. Celte preuve, la voici ; je vous l'envoie. Si vous m'êtes dévoué, si votre amitié n'est pas un mensonge, si vous n'êtes pas un traître, chassez-le ou tuez-le.
« Hector de Valcreuse. »
Ainsi les soupçons de l'abbé étaient pleinement justifiés et se changeaient en certitude. 11 tenait dans ses mains le secret de toutes ces douleurs qu'il avait vainement interrogées, de toutes ces passions qui s'agitaient autour de lui, et qu'il avait vainement épiées ; il tenait dans ses mains le secret de son épouvante.
Ils s'aimaient donc , ils s'aimaient depuis longtemps, et l'abbé l'apprenait, l'abbé en avait la preuve quand il ne lui était plus permis d'éconduire M. de Kernis. Pouvait-il obéir aux ordres d'Hector, pouvait-il chasser l'hôte dont la tête était menacée, dont la vie était en danger ? Depuis la veille, la personne de M. de Kernis n'était-elle pas inviolable et sacrée? M. de Valcreuse ne savait, ne voyait qu'une chose, c'est que M. de Kernis et Gabrielle s'étaient aimés, qu'ils s'aimaient encore, qu'ils respiraient le même air, qu'ils vivaient sous le même toit. Sa colère était