‹ ValcreuseChapitre 2 sur 3 · V.ALCRF.ISE · texte numérisé non relu

V.ALCRF.ISE

légitime ; il pouvait , il devait les maudire. Mais L'abbé, qui, depuis plus d'un an, ne les avait pas perdus de vue un seul instant, n'éprouvait qu'un sentiment de compassion évangélique pour tous les acteurs de ce drame noué par madame de Presmes.

C'était une âme tout à la fois tendre et sévère, sans pitié pour le mal, indulgente pour la douleur. Il avait vu l'attitude réservée de M. de Remis; il avait suivi chez Gabrielle les ravages du désespoir ; il avait surpris chez Irène les symptômes de l'amour méconnu. Il comprenait ce qu'avaient dû souffrir ces nobles enfants ; il se figurait les angoisses, l'impatience, l'indignation d'Hector , et , les réunissant tous quatre dans une même étreinte , il pleurait sur leur commune infortune. Madame de Presmes seule avait tout conduit ; elle seule méritait la colère et les malédictions de M. de Valcreuse. Gabrielle et M. de Kernis étaient purs ; ils avaient souffert. Si leur mutuel amour était une faute, ils l'avaient expiée par leur résignation silencieuse.

Il fallait agir , il fallait trancher le mal dans sa racine. M. de Kernis ne pouvait rester plus longtemps au château. Si l'abbé devait à Hector cette légitime satisfaction, le salut de son hôte n'était pas une obligation moins impérieuse. Cependant, où le cacher? L'affaire de Nantes avait pris des proportions tevribles. Poursuivi comme meurtrier, signalé comme ennemi de la République naissante, M. de Remis n'avait plus d'autre parti à prendre que de quitter la France. L'abbé comprit sur-le-cbamp la nécessité de le faire passer à l'é-

tranger ; mais avant qu'il eût préparé sa fuite, bien des jours devaient s'écouler et M. de Remis reconnaissait lui-môme qu'il ne pouvait rester au château sans attirer sur la famille de M. de Valcreuse les dangers qui le menaçaient. Son premier mouvement avait élé de partir ; il avait fallu le supplier pour le retenir.

A une demi-lieue de Valcreuse, se cachait dans les bois une ferme abandonnée depuis longtemps, à demi ruinée par l'incendie. Les sentiers qui menaient à cette masure avaient disparu sous l'herbe et les ronces. Les alentours étaient déserts. Par une nuit sombre, l'abbé y conduisit M. de Kernis. Après l'avoir installé dans sa nouvelle retraite, il s'occupa sur-le-cbamp de son passage à l'étranger. L'entreprise était difficile; les côtes étaient gardées. Les démarches de l'abbé pouvaient être épiées; son secret une fois connu, il était perdu. Pourtant, grâce à sa prudence, à son activité, il découvrit le patron d'un sloop et fit marché avec lui pour transporter M. de Remis à l'ile de Jersey. Le patron était sûr et méritait toute confiance ; plus d'un émigré lui avait dû son salut. Comme il fallait attendre pour le départ le moment où l'effervescence populaire se serait calmée, où la surveillance se serait ralentie, il fut convenu que le sloop se tiendrait dans une crique de la plage, prêt à partir à toute heure de la nuit. Cela fait, l'abbé remercia Dieu dans son cœur : il avait éloigné M. de Remis et il l'avait sauvé.

On ne s'occupait au château que du sort de M. de Kernis; toutes les passions que sa présence

avait éveillées, n'avaient plus maintenant qu'un seul but : sa délivrance.

Rosette, accueillie partout, dont personne ne se défiait, venait chaque jour les informer de l'état du pays. Elle rôdait dans les métairies, poussait jusqu'à Nantes, parcourait les mes, entendait tout, voyait tout, et rapportait fidèlement tout ce qu'elle avait vu, tout ce qu'elle avait entendu. Elle s'acquittait des fonctions délicates que Gabrielle lui avait confiées, avec une intelligence, une discrétion au-dessus de son âge. De son côté, l'abbé allait, la nuit, rendre visite au prisonnier, s'assurait par lui-même que rien ne lui manquait, que sa retraite n'était pas dénoncée. Avec quelle anxiété mademoiselle Armantine, Irène et Gabrielle n'attendaient-elles pas son retour ! De combien de questions ne l'accablaienl-elles pas! Gabrielle seule n'osait l'interroger. Parfois, l'abbé allait de la ferme à la plage, pour voir si le sloop était toujours prêt, si les chemins étaient libres, si la surveillance se ralentissait sur les côtes, s'il pourrait bientôt sans danger délivrer son prisonnier.

Mademoiselle Armantine et Irène n'avaient qu'une pensée : pourvoir à tous les besoins de M. de Remis. Gabrielle les enviait sans oser s'associer à leur empressement. Elle se dédommageait de son inaction apparente en veillant une partie de la nuit, en écoutant d'une oreille inquiète tous les bruits de la plaine, en interrogeant Hoselte sur les moindres événements, en se faisant raconter l-mles les nouvelles qui couraient le pays,

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Elle ne se couchait jamais avant d'avoir vu Josette. Le jour, elle montait à cheval, dirigeait sa promenade du côté de la mer et s'assurait par elle-même que le sloop était au posle désigné. Un jour, dans une de ses excursions, elle rencontra, sur le rivage, l'ahbé qui, sans l'interroger, la devina, lui prit les mains et les baisa avec attendrissement.

Une nuit, tout dormait au château. Gabrielle veillait seule; elle attendait Rosette qui n'était pas rentrée. Tout à coup, Rosette se glissa dans sa chambre, et d'une voix haletante :

— Madame, lui dit-elle, M. de Remis est perdu. Sa retraite est découverte; la ferme sera cernée au point du jour.

— Qui te l'a dit? demanda madame de Valcreuse.

— J'arrive de Nantes, et sur ma route j'ai rencontré des soldats qui allaient du côté de Machecoul. On m'a dit, à Machecoul, qu'ils venaient pour arrêter M. de Kerni S'ils, passe la nuit à la ferme, c'en est fait de lui.

Gabrielle, d'ordinaire si timide, si réservée, eut bientôt pris son parti. Elle entraîna Rosette aux écuries du château, sella le cheval qu'elle montait habituellement, et se dirigea du côté de la ferme, tandis que Rosette, qui venait d'enfourcher un des petits chevaux bas-bretons qu'on attelait au berlingot, allait à la plage, avertir le patron du sloop.

(iabrielle n'avait pas voulu réveiller l'abbé. Le t^mps pressait. D'ailleurs, à son insu, elle avait

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cédé au désir de revoir M. de Kernis une dernière fois.

La nuit était sombre, le ciel chargé de nuages. M. de Remis veillait à la lueur d'une lampe. Ses pistolets étaient sur la table. Près de lui, dans l'élable de la terme, un cheval était sellé, car M. de Remis attendait chaque nuit le signal de son départ. Les volets des fenêtres étaient fermés avec soin; aucune lumière ne se laissait apercevoir au dehors.

Il veillait, moins préoccupé du danger qui le menaçait que de sa destinée si cruellement traversée; il regrettaitamèrement de n'avoir pu dire à Gabrielle combien il l'aimait.

Il n'avait jamais osé lui écrire depuis son arrivée à Valcreuse. Près de partir, il se décidait enfin à lui ouvrir son cœur; tous ses scrupules se taisaient; il ne devait plus la revoir; la lettre qu'il commençait était presque un testament.

Tout à coup il entendit le galop d'un cheval qui s'arrêtait à la porte de la ferme. Il arma ses pistolets et se disposait à vendre chèrement sa vie, lorsqu'il crut reconnaître le frôlement d'une robe. Il prêta l'oreille et reconnut le pas léger d'une femme. C'était le pas de Gabrielle : au trouble de son cœur, il n'en pouvait douter. Il ouvrit : son cœur ne l'avait pas trompé.

— Vous! s'écria M. de Remis; vous ici ! vous enfin !

En se trouvant seuls dans cette ferme abandonnée, autour de laquelle mugissait le vent; seuls au milieu de la nuit, seuls dans les canv-

pagnes désertes, seuls après avoir si longtemps attendu cette heure suprême, ils oublièrent tout, et restèrent quelques instants à se contempler en silence. Ils oublièrent qu'ils étaient séparés, séparés pour toujours; ils oublièrent ce qu'ils avaient souffert. lisse voyaient, etle passé, l'avenir n'existaient plus; ils se voyaient, et leur vie tout entière se résumait dans le regard qu'ils attachaient l'un sur l'autre.

— Vous ! répéta M. de Remis.

Et, enveloppant de ses bras cette chaste et pâle figure, il l'attirait doucement sur son cœur.

Ce mouvement suffit pour rappeler madame de

Valcreuse au sentiment de la réalité. Elle s'arracha

des bras qui l'enlaçaient, etd'une voix tremblante :

— Partez ! s'écria-t-elle ; partez, votre vie est menacée : vous n'avez pas un instant a perdre.

— Laissez-moi vous voir, laissez-moi vous parler, laissez-moi vous entendre, dit M. de Kernis en la couvant des yeux. C'est donc vous ! vous que j'aime, vous que je n'ai jamais cessé d'aimer !

— Partez ! s'écria Gabrielle. Votre retraite est découverte ; vous n'avez que le temps de fuir. La ferme sera cernée au point du jour. Je le sais, j'en suis sûre : partez !

— Laissez-moi vous voir, laissez-moi vous parler, laissez-moi vous entendre !

Et, la faisant asseoir, il se mit à ses pieds.

— Pardonnez-moi, reprit-il d'une voix caressante, pardonnez-moi d'avoir douté de vous. J'étaià bien coupable; mais, lors même que je me croyais trahi, lors même que j'essayais de vous maudire,

je vous aimais encore, je vous aimais toujours. Et, lui prenant les mains, il les couvrait de baisers passionnés.

— Écoutez-moi, ne me repoussez pas. Ce moment qui nous réunit, je l'ai acheté par assez de souffrances. Ne voudrez-vous pas m'entendre ? Que craignez-vous? Vous défiez-vous de moi? Avezvous peur de mon amour; démon amour qui, pendant un an, est resté silencieux, a su se contenir? Vous étiez morte pour moi, vous me l'aviez dit. L'ai-je oublié un seul instant ? Vous m'entendrez, car c'est Dieu qui m'envoie cette heure si longtemps implorée ; vous m'entendrez, car c'est Dieu qui le veut.

— Partez ! Dieu m'envoie pour vous sauver et non pour vous entendre. Le temps presse. L'abbé a tout disposé pour votre départ. Dans quelques heures, il sera trop tard. Partez, fuyez, n'attendez pas le jour. Je ne crains rien pour moi, c'est pour vous, pour vous que je tremble.

— Que vous êtes belle, et que je suis heureux ! Mon bonheur est si grand que je n'ai pas môme la force de maudire celle qui nous a séparés. Laissez-moi croire que le passé n'est qu'un rêve, que l'avenir nous appartient, que toute ma vie doit s'écouler ainsi, à vos pieds, vos mains dans les miennes. C'est pourtant ainsi, Gabrielle, que nous nous étions promis de vivre ! Rappelez-vous nosprojets, nos espérances. N'est-repas ainsi que nus jours devaient s'écouler ? Rappelez-vous l'heure où nous nous sommes dil adieu. Nous avions le coeur déchiré nous pleurions ; et pourtant, que l'avenir

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était beau ! comme il nous souriait ! que nous étions pleins de confiance ! Qui nous eût dit alors, Gabrielle, qui nous eût dit que je vous retrouverais enchaînée, perdue à jamais pour moi?

— A quoi bon rappeler le passé irréparable? répondit d'un air sombre madame de Valcreuse. La destinée nous a vaincus; nous ne pouvons, sans folie, essayer de lutter contre elle. Que ce soit du moins pour nous une consolation de penser que notre malheur n'est pas notre ouvrage. Si nous avons souffert, ce n'est pas notre faute; nos larmes ne sont pas des larmes de remords.

— Vous aussi, vous avez donc souffert? Vous aussi, vous avez donc pleuré? Dites, oh! dites-lemoi, ce passé irréparable dont vous me défendez de parler, n'était donc pas tout entier effacé de votre mémoire? Je n'étais donc pas seul à souffrir ? Mon cœur n'était donc pas le seul brisé? Dites, oh ! dites-moi que dans la solitude, clans le silence des nuits, vous pensiez, vous aussi, à notre bonheur détruit, à nos espérances ruinées ! Dites-moi que votre âme ne me fuyait pas, tandis que la mienne vous cherchait, vous appelait! Dites-moi que nos âmes se sont rencontrées dans une même pensée, se sont confondues dans un môme rêve !

— J'avais pour me soutenir le sentiment de mon devoir, répondit madame de Valcreuse en dégageant ses mains tremblantes. Je ne m'appartiens plus, je suis liée par un serment sacré; liée à un homme que j'aime, que je vénère, qui m'a rendu le devoir facile; je serais ingrate si je ne l'aimais pas. Je l'aime, mon cœur est à lui tout entier.

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— Non, vous ne l'aimez pas. J'ai lu dans vos regards, j'ai lu dans voire cœur. Pendant les jours que j'ai passés près de vous, mes yeux ne vous onl pas quittée. Vos regrets, vos larmes, votre désespoir, j'ai tcmt vu ; ce n'est pas lui que vous aimez.

A ces mots, madame de Valcreuse se leva avec une expression de dignité sévère.

— Restez, oh! restez, s'écria M. de Remis, en l'obligeant à se rasseoir. Les paroles d'un malheureux, égaré par la passion et la douleur, peuventelles vous offenser? Oui, vous avez raison, oui, c'est lui que vous aimez. Je ne suis rien dans voire vie. Fou que j'étais, comment ai-je pu croire, comment ai-je pu dire que vous m'aimiez encore! Que suisje ? comment mon souvenir pourrait-il vous troubler? J'ai reçu vos serments, vous avez juré d'êlre à moi, de m'appartenir, de porter mon nom, de partager ma destinée. Un tel serment violé , méconnu, vaut-il un regret, une larme, un remords? Quand je suis arrivé au château, quand vous avez refusé de me voir, ce n'est pas moi qui vous tenais captive, ce n'est pas moi qui vous condamnais à une retraite obstinée ; c'était votre amour pour l'absent. Seule avec son image, vous étiez heureuse. Que vous importait le reste du monde ? Plus tard, quand vous arriviez pâle, morne, éperdue, ce n'était pas ma présence qui vous consternait, qui vous épouvantait; ce n'était pas pour moi que vous pâlissiez. Votre pensée était bien loin de moi; elle suivait l'absent au delà des mers. Quand

eux s'attachaient sur moi, ce n'était pas moi,

c'était, lui que vous cherchiez. Ah ! je le sens bien, vous ne m'aimez pas, vous ne m'aimez plus; m'avez-vous jamais aimé?

— Taisez-vous, malheureux, taisez-vous, ayez pilié de moi!

— Comment avez-vous espéré me tromper? reprit M. de Remis avec un accent d'ineffable tendresse. Comment avez-vous pu espérer me dérober le secret de votre trouble et de votre effroi? Si je n'avais senti que vous m'aimiez, serais-je demeuré près de vous ? Et pourquoi ne m'aimeriez-vous plus? Qu'ai-je fait pour démériter de vous ? Quand ie vous ai crue fidèle, je vous aimais ; quand je me suis cru trahi, je vous aimais encore. J'ai souffert; j'ai pleuré: pourquoi ne m'aimeriez-vous plus?

— C'est mon mari, mon mari seul que j'aime. Au nom de Dieu, partez !

— Je ne partirai pas, dit M. de Remis en se levant. Pourquoi partir? Sans vous, sans votre amour, de quel prix est la vie pour moi ? Pourquoi partir, si vous ne m'aimez plus? Qu'ils viennent, qu'ils se hâtent; je suis prêt à mourir.

— Vous partirez ! s'écria Gabrielle d'une voix ardente. Je ne veux pas que vous mouriez, je ne veux pas qu'ils vous tuent.

— Vous étiez le seul lien qui m'attachait à l'existence; je n'avais que vous au monde. La pensée seule de votre amour pouvait me soutenir, me donner la force de vivre. Déjà la vie m'était à charge. Qu'en ferais-ie maintenant que vous ne m'aimez plus?

— écoutez-moi, Gustave, écoutez-moi. Au nom

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du passé qui me sera toujours cher, au nom des serments que nous avons échangés, que nous aurions tenus si le ciel l'eût permis, fuyez, je vous en conjure. Les heures volent, le jour va se lever, les minutes sont comptées, la mort approche ; fuvez !

— Ce n'est pas la mort , c'est la vie qui m'épouvante.

— Oh ! mon Dieu, reprit Gahrielle en se tordant les hras, oh ! mon Dieu, que faut-il donc lui dire ? Fuyez pour vous sauver, fuyez pour nous sauver tous deux !

A ce cri de la passion si longtemps contenue, M. de Kernis, ivre de joie, saisit Gahrielle, et la pressant sur son cœur :

— Tu m'aimes donc, tu m'aimes !

Et il couvrait son front de larmes et de baisers.

— Oui, la vie peut être belle encore. Oui, je fuirai ; oui, je me défendrai, oui, je t'obéirai. Tout ce que tu voudras, je le ferai ; mais dis-moi que tu m'aimes.

Et l'enlaçant d'une étreinte convulsive, il redoublait l'ardeur de ses baisers.

Madame de Valcreuse avait épuisé ses forces et son courage dans une lutte surhumaine. La passion qu'elle combattait, qu'elle refoulait en elle-même depuis tant d'années, fit enfin explosion : explosion d'autant plus terrible qu'elle avait tardé plus longtemps. Et puis, n'était-ce pas leur dernière entrevue? N'était-ce pas l'heure des suprêmes adieux? Au milieu des dangers sans nombre qui menaçaient M. de Remis, en face de la mort qui

s'approchait peut-être, Gabrielle pouvait-elle, sans cruauté, sans impiété, lui refuser la consolation d'un aveu-désormais sans danger pour elle?

— Eh bien ! oui, dit-elle enfin d'une voix enflammée, oui, je t'aime ! Tu le savais, tu veux l'entendre de ma bouche ; eh bien ! je te le dis, je suis heureuse de te le dire : je t'aime , je n'ai pas cessé de t'aimer.

Mais rougissant aussitôt de l'aveu qui venait de lui échapper, elle cacha sa tête entre les bras de M. de Remis, et demeura muette pendant quelques instants. Puis, triomphant de sa honte, ranimée par l'imminence du danger :

— Partez maintenant, partez, Gustave. Ne soyons pas ingrats envers Dieu ; n'empoisonnons pas par le remords les derniers instants de bonheur qu'il nous est permis de goûter. Que mon amour vous accompagne et vous protège !

A ces mots, M. de Kernis s'agenouilla devant elle ; Gabrielle s'inclina et le baisa au front.

M. de Kernis était prêt. Au moment de s'éloigner, il fut retenu par une réflexion qui avait dû lui échapper dans le trouble enivré de cette entrevue; quel chemin suivre pour gagner la côte? où trouver le bâtiment qui l'attendait? Il avait compté sur l'abbé qui devait en effet le conduire. Gabrielle n'avait pas prévu cette difficulté ; cependant elle n'hésita pas.

— C'est moi qui vous conduirai, lui dit-elle. Quelques instants après ils étaient en selle et se

dirigeaient vers la côte. Madame de Valcreuse connaissait deDuis longtemps tous les sentiers qui

pouvaient abréger le trajet et protéger sûrement la fuite du proscrit. La veille encore , elle avait visité la crique solitaire où M. de Kernis devait s'embarquer. Ils allaient au milieu de la nuit, rapides comme le vent. De temps en temps ils s'arrêtaient pour prêter l'oreille aux bruits confus et lointains : ils échangeaient entre eux quelques paroles de tendresse , puis repartaient au galop. A mesure qu'ils avançaient , la plaine devenait plus inculte et plus nue; à la lueur blafarde de la lune, on n'apercevait plus çà et là que de maigres bouquets d'arbres. Bientôt ils distinguèrent la sourde rumeur de la mer; le sabot de leurs chevaux s'enfonçait dans le sable détrempé de la plage. Ils trouvaient déjà que le trajet avait été bien court; leur amour s'était exalté dans cette course aventureuse.

Au fond d'une anse mystérieuse, que les flots avaient creusée dans les anfractuosités du roc , un sloop tout appareillé attendait M. de Remis, qui, grâce aux instructions de l'abbé, se lit reconnaître aussitôt. La lune venait de se voiler ; des flancs des nuages s'échappait une pluie fine et pénétrante. La marée montait lentement ; le sloop , que la vague ne soulevait pas encore^ ne pouvait partir avant deux heures.

Madame de Valcreuse et M. de Kernis ne purent se défendre d'un mouvement de joie en apprenant qu'ils avaient deux heures à passer ensemble. Ils avaient mis pied à terre. Rosette, qui venait d'arrïver, tenait les chevaux parla bride. M. de Kernis '. .; a Gai i ielle de son manteau, 'et tous deux

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se promenèrent en silence sur la grève, écoutant le gémissement de l'Océan, qui semblait répondre au gémissement de leurs âmes.

Cependant la pluie redoublait. M. de Remis engagea madame de Valcreuse à chercher un abri sur le bâtiment qui devait l'emporter. C'était le vœu secret de Gabrielle, qui n'osait pourtant le dire. Elle voulait visiter la frêle embarcation à qui elle allait confier une tête si chère ; mais, en se rappelant le départ de M. de Valcreuse et les derniers adieux échangés sur le pont de la frégate , elle rougissait de son désir et tremblait de l'exprimer. Toutefois, malgré sa honte, sa confusion, ses remords, elle se rendit aux instances de M. de Remis, qui, fier et joyeux, la prit dans ses bras et la porta, plutôt qu'il ne la conduisit, dans la cabine du patron, devenue l'asile du proscrit.

C'était un assez pauvre réduit que cette chambre où M. de Remis venait d'introduire madame de Valcreuse, et pourtant il ne s'était jamais senti plus joyeux; jamais il n'avait pénétré avec autant d'orgueil dans les plus somptueux palais, dans la demeure des rois. Il était proscrit; il fuyait sa patrie ; l'avenir ne lui offrait plus qu'incertitudes et dangers, et pourtant il n'avait jamais été plus heureux. La présence de Gabrielle avait suffi pour faire de cet humble réduit un asile enchanté. Madame de Valcreuse éprouvait une joie d'enfant; ce qu'il y avait d'étrange et d'aventureux dans sa situaiioi»

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plaisait à son imagination romanesque. Elle se sentait hors des voies delà vie commune, en face de l'imprévu : elle était émue, inquiète, et pourtant heureuse, elle aussi.

Depuis le jour où ils s'étaient rencontrés pour la première fois, ils n'avaient jamais pu échanger leurs pensées aussi librement; ils bénissaient à leur insu le malheur qui leur valait cette heure enivrante, cette heure d'épanchement et de liberté. Ce malheur même n'était-il pas effacé de leur mémoire? N'avaient-ils pas oublié le passé, le reste du monde? Ils étaient seuls, ils s'aimaient, ils se croyaient maîtres de l'avenir. M. de Remis faisait à madame de Yalcreuse les honneurs de sa modeste retraite avec la grâce et l'empressement que donnent le bonheur et l'amour; ses mains étaient glacées, il les réchauffait de son haleine; ses cheveux humides, il les couvrait de baisers ; ses pieds engourdis, il les enveloppait de son manteau.

Cependant, la marée montait; on entendait le mugissement des vagues qui envahissaient les basfonds. Le vent sifflait dans les cordages; les matelots s'empressaient sur le pont ; de temps en temps la voix rude du patron dominait la rumeur des flots et les cris de l'équipage. Tous ces bruits sourds, toutes ces clameurs confuses ajoutaient encore à l'émotion exaltée de cette jeune femme dont toute la vie s'était écoulée jusqu'ici dans l'isolement et le silence. Elle trouvait enfin réuni dans un seul instant tout ce qu'elle avait rêvé ; la réalité lui offrait ce qu'elle avait cru jusque-là

n'exister que dans le monde des chimères. Il y avait, jusque dans l'oubli momentané des devoirs qui l'enchaînaient, quelque chose qui, tout en l'alarmant, ne déplaisait pas à son imagination surexcitée. Elle se rassurait en songeant que dans une heure M. de Remis serait parti, qu'elle rentrerait sous le toit de Valcreuse pour ne plus le quitter, qu'elle se retrouverait au milieu de sa famille, qu'elle reprendrait, pour ne plus le déposer, le fardeau de la vie domestique; elle s'abandonnait sans défiance au charme de cette aventure.

M. de Remis était assis près de Gabrielle et tenait sa main dans la sienne. Il la regardait avec attendrissement.

— Je suis proscrit, disait-il, je suis proscrit, ma tête est menacée. Je pars, je fuis là France ; qui sait si je la reverrai jamais ? Et pourtant, quel ne serait pas mon bonheur, si vous m'accompagniez dans ma fuite ? Ma vie ne serait-elle pas enchantée, si vous restiez près de moi ? Quelle destinée plus digne d'envie que la mienne, si vous la partagiez? Oublions un instant l'abîme qui nous sépare ; oublions les serments qui vous lient. Figurez-vous un instant que vous êtes libre, que nous partons ensemble. Quelle joie, quelle ivresse ne serait pas la nôtre ! Vous êtes à moi, nous partons. Nous quittons cette terre de troubles et de tempêtes ; nous allons chercher sous un ciel plus clément un rivage paisible, où n'arrive jamais le brait de la guerre ; nous choisissons une retraite ignorée, nous nous aimons, nos jours s'écoulent clans la tendresse et la sérénité, cf nous perdons jus-

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qu'au souvenir des lieux où l'on souffre, où l'on s'agite. Dites-moi, Gabrielle, n'est-ce pas un beau rêve?

— Ouï, mais ce n'est qu'un rêve, dit madame de Valcreuse avec mélancolie.

— De quel amour, de quels soins je vous entourerais ! comme j'irais au-devant de tous vos désirs ! avec quelle sollicitude j'écarterais les pierres et les ronces qui pourraient meurtrir et déchirer vos pieds! comme je vous endormirais doucement sur mon cœur ! Votre vie ne serait qu'un long jour de fêle. N'est-ce pas, Gabrielle, que c'est un beau rêve?

— Oui, mais ce n'est qu'un rêve, répéta madame de Valcreuse avec un pâle sourire.

— Ce n'est qu'un rêve, et pourtant nous pourrions le réaliser. Si vous le vouliez, Gabrielle, si vous m'aimiez, comme vous me l'avez dit ; si votre bonbeuré tait en moi, comme mon bonheur est en vous ; si j'étais pour vous ce que vous êtes pour moi, Gabrielle, nous partirions ensemble.

Ces paroles répondaient aux plus secrètes pensées de madame de Valcreuse. Elle les écouta sans se révolter, car elle n'y voyait qu'un vœu passionné, un vœu qui ne devait jamais s'accomplir. Et cependant, comme si elle eût craint de s'y associer, elle se tut et secoua tristement la tête.

— Voud riez-vous, reprit M. délierais d'une voix moins timide, voudriez-vousme laisser partir seul, malheureux? Ne voudriez- vous pas remplacer pour moi la famille que je n'ai plus, la patrie que j'abandonne? Pourriez-vous, sans vous sentir enlraî-

par une force irrésistible, pourriez-vous me

m VALCHEUaE.

voir m'éloigner, et tandis que j'irais sur la lerrc

étrangère traîner une vie errante et désolée, rester ici paisible, comblée de tous les biens que j'aurais perdus ? Si vous m'aimiez, Gabrielle, si vous m'aimiez, nous partirions ensemble.

En parlant ainsi, sa voix s'animait, sjard

s'enflammait; madame de Valcreuse, comprenant enfin qu'il ne s'agissait plus d'un rêve, attachait sur lui un œil épouvanté.

— Eh bien ! partons, partons ensemble, poursuivit M. de Remis d'une vois plus ardente, sans remarquer le trouble de Gabrielle. Partons, fuyons cette terre maudite où nous avons tant souffert. Une femme au cœur de vipère nous aval; s

Dieu nous réunit : il nous offre une vie nouvelle, ne la refusons pas.

— Malheureux, que dites-vous? s'écria madame de Valcreuse ; ne mêlez pas le nom de Dieu h la passion coupable qui vous - . N blasphémez pas. Gustave, mon ami, .-t-elle en fondant en larmes, voilà donc le prix de mon dévouement ! J'ai voulu vous sauver., et vous voulez me perdre.

— Écoute, Gabrielle, dit M. de Remis en lui prenant les mains : écoute, répéta-t-il avec un accent convaincu. Je ne suis pas impie, j< : blasphème pas ; j'en atteste Dieu lui-même.

lui qui nous réunit. Tu m'aimes, tu m Eh bien ! tu ne peux plus rester. Ton mari re\ dra, n'est-ce pas? On parle déjà di : - veu que lu m'as f;ii.

oseras-tu lever les yeux sur lui? Co

ras-tu soutenir son regard ? Tu ne peux plus rester ; pourquoi reslerais-tu ? Pour ton bonheur ou pour le sien ? Ton bonheur, je l'emporte avec moi; et pour lui, que peux-tu désormais? Crainstu de briser son cœur? A-t-on craint de briser le mien ? D'ailleurs, il ne t'aime pas ; s'il t'aimait, t'aurait-il quittée? Crains-tu deviolertes serments? Quels serments plus sacrés que les nôtres? Les liens qui t'enlacent, ce n'est pas toi qui lésas noués; tu peux les rompre sans remords. Ton mari ne t'aime pas : mais s'il t'aime, grand Dieu! s'ilt'aime, je recevras-tu dans tes bras, quand tu brûles d'un autre amour? le recevras-tu sur ton cœur tout rempli d'une autre image? Seras-tu deux fois infidèle? Nous trahiras-tu tous deux?

M. de Kernis parla longtemps ainsi, avec tout l'entraînement d'une âme passionnée, avec toute la conviction d'un cœur loyal et sincère. 11 croyait, en effet, que Gabrielle ne pouvait retourner à Valcreuse. Il ne pensait pas la détourner de son devoir; dans le naïf aveuglement de la passion, il s'imaginait que Gabrielle n'avait plus qu'un seul devoir au monde : le suivre et partager sa destinée.

Madame deValcreuse elle-même, qui avait commencé par s'irriter, par se révolter, baissait la tôte et se taisait. Des larmes coulaient de ses yeux; les sanglots gonflaient sa poitrine. Elle comprenait trop tard qu'elle avait mis le pied sur une pente impitoyable, que l'abîme était sous ses pas, qu'il l'attirait, qu'il la fascinait. Ce qui surtout la glaçait d'épouvnnk1, c'était le retour de M. de Val-

creuse ; ce retour, qu'elle avait imploré d'une voix suppliante comme son unique salut, lui apparaissait maintenant comme une menace, comme un danger, comme le plus affreux malheur qui pût fondre jamais sur sa tête. Comment, en effet, pourrait-elle soutenir le regard de son mari? comment oserait-elle désormais vivre sous son toit, paraître à sa table, s'asseoira son foyer? Ne tenait-elle pas tout de lui ? Peut-être aussi, pour se donner le droit de suivre le secret penchant de son cœur, s'exagérait-elle le péril auquel allait l'exposer le retour de M. de Valcreuse. Elle se taisait et ne répondait que par ses larmes et son désespoir.

— Partons, partons ensemble, répéta M. de Kernis. Pourquoi pleures-tu ? L'avenir nous garde encore d'heureux jours. Ne pleure pas ; quelle femme a jamais été plus aimée que loi ? Le vrai, le seul bonheur n'est-il pas d'aimer et d'être aimé?

Et, dans un langage exalté, il lui présentait le tableau du bonheur qui les attend lit. Tandis qu'il parlait ainsi, agenouillé devant elle, à la lueur de la lampe qui éclairait seule celte scène, il était beau, d'une beauté resplendissante. Ses yeux élincelaient; son front rayonnait d'une flamme céieste. Madame de Valcreuse le contemplait avec ivresse. Elle rési-tait encore, mais déjà son courage était ébranlé. Toujours à ses genoux, M. de Kernis redoublait ses instances. Elle hésitait ; si Dieu ne venait à son aide, peut-être allait-elle consentir, quand tout à coup elle crut sentir le mouvement du navire battu par les flots. Elle se leva épouvan-

\ALaiLl.-t.. 20 S

tée, courut à la fenôtre, l'ouvrit d'une main convulsive, et ne vit devant elle que la mer que déjà l'aube blanchissait.

— Ab ! c'est infâme ! s'écria-l-elle en se retournant du coté de M. de Kernis. Vous m'avez trompée, vous m'avez perdue, et vous me parlez de bonheur, vous me parlez d'amour ! Ah ! c'est infâme ! Tandis que vous étiez à mes pieds, tandis que j'écoutais vos prières, vous vous applaudissiez de votre trahison. Ah ! c'est infâme ! Ramenez-moi au rivage, ou je me jette à la mer.

M. de Kernis la prit dans ses bras et s'efforça de la calmer.

— Ce n'est pas moi, s'écria-t-il, ce n'est pas moi, je vous le jure, qui ai donné l'ordre du départ.

— Vous mentez ! dit Gabrielle pâle d'indignation et de courroux.

— Gabrielle, au nom du ciel, écoutez-moi ! Croyez-moi, croyez-en un homme qui n'a jamais forfait à l'honneur. Quand vous vous êtes levée, je me croyais encore au port.

— Vous mentez ! répéta madame de Valcreuse, d'une voix foudroyante. Vous vous êtes joué de moi comme d'un enfant ; vous avez lâchement abusé de ma tendresse. Voilà donc l'homme que j'aimais !

— Écoutez-moi, Gabrielle, écoutez-moi 1 Je ne mérite pas votre colère ; ne refusez pas de m'entendre.

— Eh bien ! si vous ne mentez pas, si c'est à votre insu que nous sommes partis, qu'attendezvous pour me reconduire à la côte ?

— Venez, dit M. de Kernis la prenant par le bras, venez !

Et il l'entraîna sur le pont.

En ce moment le jour se levait, et, à traveis la brunie que balayait le vent du malin, ils aperçurent la côte garnie de douaniers et de soldais. Plusieurs coups de feu partirent à la fois ; mais les balles ne pouvaient plus atteindre le navire qui fuyait, toutes voiles dehors, avec la rapidité d'une flèche.

Que s'était-il passé? on peut le deviner. Au moment où la marée montante soulevait le sloop, où le vent fraîchissait, le patron avait été averti que des soldats arrivaient en toute hâte pour arrêter M. de Remis. Il l'avait vu entrer dans sa cabine ; pour le sauver, pour se sauver lui-même, il n'avait pas un instant à perdre. Tout était prêt; il était parti.

Ce que je viens de raconter en quelques lignes, madame deValcreuse le comprit d'un regard. Pâlet, consternée, immobile, elle vit la côte s'éloigner, s'abaisser, disparaître, et lorsqu'elle l'eut perdue de vue, par un mouvement de désespoir, elle cacha sa tête entre ses mains et tomba dans les bras de M. de Remis.

Ce navire qui l'emportait malgré elle n'offrait-il pas la fidèle image de la passion? N'est-ce pas ainsi, en effet, que la passion entraîne les cœurs imprévoyants, égarés par une orgueilleuse présomption? Nous nous aventurons d'un pied ferme et hardi j usqu'au bord de l'abîme ; nous le sondons d'un œil confiant; nous croyons toujours pouvoir retourner

VALCRELSE. 20 5

en arrière ; le vertige nous saisit, notre pied glisse, et l'abîme nous engloutit.

M. de Kernis avait ramené Gabrielle dans la cabine du patron. Quand elle revint à elle-même, quand elle ouvrit les yeux et qu'elle le vit près d'elle, dans le trouble de ses sens, dans la confu sion de ses pensées, son premier cri fut un cri de joie ; mais bientôt, ramenée au sentiment de la réalité par la vue des flots et le mouvement du navire» elle jeta un cri d'effroi et repoussa M. de Remis avec horreur.

— Va-t'en, laisse-moi, lui dit-elle d'une voixdésespérée ; va-t'en, c'est toi qui m'as perdue. Je suis perdue, perdue sans retour. Pourquoi êtes-vous venu ? Pourquoi êtes-vous resté ? Comment avezvous pu demeurer sous le toit de mon mari ? Vous saviez que je ne m'appartenais plus ; qu'espériezvous ? qu'attendiez-vous? Ah! je le comprends maintenant : vous aviez prévu ce qui arrive aujourd'hui ; vous pressentiez que ma tendresse m'entraînerait à quelque démarche insensée, que monimprudence, mon égarement, me livreraient à vous, mettraient monhonneur àvotre merci. C'était là ce que vous attendiez, c'était là ce que vous demandiez au ciel. Eh bien ! soyez content. Vos vœux sontexaucés : rien ne manque à mon malheur, rien ne manque à ma honte, à ma ruine. Soyez content ; il n'y a plus désormais un coin de terre où

ÎC6 VALCREISE.

je puisse marcher têle levée. J'abandonne l'homme le plus loyal, le plus généreux, qui m'a comblée de ses bienfaits, qui m'a tendu la main, à moi, pauvre orpheline, qui m'a donné une famille ; je le trahis, je l'abandonne, je déshonore son nom qu'il m'avait confié. Et ma sœur, et l'abbé, qui m'aimait tant, et ma chère Irène, le sourire et la joie de ma vie, Irène que sa mère m'avait confiée à son lit de mort, Irène qui avait partagé, qui avait égayé mes mauvais jours, Irène, qui vous aime, dont vous avez déchiré le cœur, je les abandonne, je les abandonne à l'heure du danger, quand la fureur des partis les menace peut-être ! C'est alors que je les délaisse, c'est alors que je fuis lâchement. Et que m'ont-ils fait pourmériter cette trahison indigne ? N'ont-ils pas toujours été bons pour moi ? Leur affection s'est-elle lassée un seul instant ? Moi qui n'étais pour eux qu'une étrangère avant d'entrer dans cette maison, ils m'avaient choisie pour reine. Ils m'aimaient tous ; les serviteurs fêtaient ma présence comme celle d'une jeune souveraine dont ils auraient entouré le berceau. Ils m'aimaient tous ; quand je venais m'asseoir au foyer, la joie rayonnait sur tous les visages. Dès que je souriais, tous les fronts s'éclairaient ; si j'étais triste, tous les regards m'interrogeaient avec inquiétude. Et je fuis, et je les abandonne! Va-t'en, laisse-moi, répéta-elle avec désespoir. Je suis perdue, perdue sans retour.

M. de Remis se tenait à quelques pas, debout, muet, consterné, immobile, brisé par la douleur. Il pleurait à chaudes larmes; accablé sous les re-

VALCREUSE. 20 V

proches tic Gabrielle, il baissait la tôte et ne répondait pas. Enfin il rompit le silence :

— Vous avezraison, lui dit-il d'unevoix humble et défaillante, vous avez raison, c'est moi qui vous ai perdue, perdue sans le vouloir. Je vous entraine dans ma ruine, et vous avez le droit de me maudire. Vousétiez heureuse, entourée d'une famille qui vous chérissait ; vos jours étaient paisibles ; j'ai passé dans votre vie comme la foudre, et maintenant il ne reste plus rien de votre bonheur. Ah ! maudissez-moi, soyez sans pitié, je ne me plaindrai pas. J'ai mérité les noms les plusodieux. Ah ! vous avezraison, pourquoi suis-jevenu? pourquoi suisje resté? Ne devais-je pas savoir que le malheur s'attache à mes pas, que je sème autour de moi le ravage et le désespoir? Malheureux que je suis ! Que puis-je vous offrir en échange des biens que je vous ai ravis ? Sans toit, sans patrie, sans famille, proscrit, que puis-je vous offrir? Je n'ai que mon amour, et vous me haïssez, vous devez me haïr.

A ces mots, il se laissa tomber sur un escabeau, prit sa tête entre ses mains, et l'on n'entendit plus que le bruit de ses sanglots. En présence de celte immense douleur, de cet homme dont, le désespoir faisait un enfant, madame de Valcreuse ne put se contenir, elle courut à lui, et pressant sa tôle contre son sein :

— Moi, te haïr ! et pourquoi ? sans toit, sans patrie, sansfamille, proscrit, c'est ainsi que je t'aime. Non, je ne te hais pas. Si tu n'étais pas malheureux, si je n'étais pas tout pour toi, crois-tu que je vivrais ? crois-tu que je n'aurais pas déjà cher-

ché dans les flots un refuge contre la honte? Oublie les paroles cruelles qui me sont échappées, oublie les reproches dont je t'ai accablé. J'ai été injuste, pardonne-moi. Ce n'est pas toi qui m'as perdue : suis-je moins coupable que toi ? C'est la fatalité, une fatalité impitoyable qui a tout fait. C'est elle, elle seule qui nous a perdus. Tu as lutté, tu as souffert comme moi. Mon Dieu, pardonneznous, nous avons tant souffert ! Parle-moi, ne pleure pas ainsi. Reprends courage ; sur qui m'appuierai-je, situ ne me soutiens pas? Oh! parle-moi, dis-moi que tu m'aimes, dis-moi que mon amour embellira ta vie, dis-moi que dans mes bras tu ne regretteras rien. Dis-le-moi, j'ai besoin de l'entendre, j'ai besoin de le croire pour ne pas mourir à tes pieds de honte et de confusion. Que ton bonheur demande grâce pour ma faute !

Et, comme si cette dernière parole eût réveillé ses remords, elle se remit à pleurer.

M. de Kernis releva la tête, et à son tour la pres« sant contre son cœur :

— Tu seras ma joie, mon bonheur, ma vie tout entière, lui disait-il avec adoration. Sur quelque plage que le sort nous jette, là où tu seras, là sera la patrie. En quelque lieu que tu suives mes pas, le ciel sera partout avec toi. La terre fleurira* sour tes pieds ; partout où tu t'assiéras près de moi, il \ aura de verts ombrages sur nos têtes. Tu ne sur* prendras jamais un nuage sur mon front, un regret dans mon cœur. Tu ne m'entendras jamais exprimer un désir que tu ne puisses satisfaire. Tu es l'ange que Dieu m'envoie pour me guider dans

mon pèlerinage. Ma vie commence et finit à toi. I.cs hommes usent leurs jours dans de folles ambitions; moi, je n'aurai qu'un souci, qu'une pensée, qu'une volonté, qu'une ambition : t'aimer, te le dire, te le prouver; et, quand tu me souriras, je serai plus fier et plus glorieux que si j'avais conquis un monde.

Ces alternatives d'abattement et d'exaltation durèrent longtemps encore. Tantôt madame de Valcreuse se désespérait, rougissait de son égarement, s'abîmait dans sa douleur ; tantôt elle relevait fièrement la tête, défiait le sort, et s'applaudissait de sa fuite; tantôt, elle repoussait M. de Kernis avec violence, l'accablait de reproches et d'outrages, lui demandait compte de sa vie brisée, de son nom flétri; tantôt, lui prodiguant les paroles les plus tendres, elle s'accusait elle-même et l'appelait sur son cœur. Parfois, au souvenir de M. de Valcreuse, elle se débattait avec angoisse sous les étreintes du remords ; parfois, en songeant à son retour, aux tortures qu'elle aurait endurées, à l'humiliation qu'elle aurait dévorée, elle se trouvait heureuse, heureuse d'échapper au regard de son mari. 11 y avait des instants où sa pensée se reportait avec attendrissement vers mademoiselle Armantine, vers l'abbé, vers Irène; puis elle se rappelait avec amertume, avec épouvante, ce toit sous lequel s'étaient consumées les plus belles années de sa jeunesse; elle se rappelait les cruelles confidences d'Irène, tout ce qu'elle avait souffert en l'écoutant, en voyant l'amour s'épanouir dans son jeune sein ; sa jalousie se ranimait, et elle se

trouvait heureuse, heureuse de fuir, heureuse d'échapper à tant de misère et de tourments. L'infortunée ! savait-elle seulement ce qui se passait en elle? savait-elle ce qu'elle regrettait, ce qu'elle espérait? Sa tête n'était plus qu'un chaos où les idées les plus contraires se mêlaient dans une étrange confusion. Plus d'une fois sa raison s'égara ; plus d'une fois M. de Remis fut obligé de l'élreindre dans ses bras pour l'empêcher de se précipiter dans les flots.

Cependant le sloop avait gagné la naute mer. Le patron et l'équipage voyaient dans madame de Valcreuse la femme ou la sœur de M. de Remis. Sa présence ne pouvait être pour eux un sujet d'étonnement. En ces temps malheureux, il n'était pas rare de voir les femmes partager l'exil de leurs frères et de leurs maris. Plus d'une fois, le sloop qui portait Gab rielle et M. de Remis avait conduit à Jersey des familles entières. Les matelots avaient pourtant hasardé quelques commentaires; mais bientôt des préoccupations plus graves, des soins plus importants avaient absorbé toute leur attention.

La tempête qui avait régné toute la nuit, et qui s'était un peu calmée vers le matin, se réveillait terrible et menaçante. La violence du vent qui soufflait de terre avait d'abord protégé la fuite du bâtiment en le poussant vers la haute mer ; mais, au bout de quelques heures, tous les vents se déchaînèrent à la fois. Les vagues grossissaient, le ciel se couvrait de nuages livides, et, bien qu'on fût au mois de décembre, l'air se sil-

VALCRELSE. 9iil

tonnait d'éclairs, la foudre mêlait sa voix sinistre aux mugissements de l'océan.

M. de Kernis et Gabrielh?, tout entiers aux sentiments qui s'agitaient en eux, n'avaient d'abord rien vu, rien entendu. Cependant, effrayés par les secousses du navire, qui tantôt se trouvait soulevé sur la cime des lames, tantôt semblait s'abîmer dans un gouffre sans fond, au bruit des flots qui déjà bondissaient sur le pont, au craquement de la mâture, au sifflement du vent dans les cordages, ils se turent et se regardèrent un instant avec stupeur.

Un éclair terrible déchira la nue, le tonnerre éclata.

Gabrielle pâlit et se leva.

— Gustave, dit-elle tout éperdue, Gustave, entendez-vous la voix de Dieu ? entendez-vous sa colère? entendez-vous sa justice? Notre châtiment commence.

Après avoir essayé vainement de la rassurer, M. de Kernis monta sur le pont, et là, s'offrit à ses yeux un spectacle épouvantable. Le tonnerre, qui venait d'éclater, avait brisé la mâture, le gouvernail était fracassé ; un coup de vent avait emporté le maître timonier. Les vagues se dressaient comme des montagnes autour du navire et s'écroulaient sur l'équipage. Les matelots, qui avaient lutté avec un courage héroïque, attendaient la mort avec la résignation familière aux hommes qui virent au milieu du danger.

— Monsieur, diilefiêJ™" p" se tournant vers

ÎJÎ fALCRF.USE.

M. de Kernis, je voulais vous sauver, mais il ne me reste qu'à mourir avec vous.

Le patron avait dit vrai : il ne leur restait plus qu'à mourir. On venait de signaler une voie d'eau. M. de Kernis allait se précipiter dans la cabine, quand il aperçut près de lui Gabrielle, pâle, échevelée. Il jeta sur elle un regard où se peignait toute sa détresse.

— Va, ne me plains pas, lui dit-elle avec un ineffable sourire, ne me plains pas : si nous n'avons pu vivre réunis, du moins nous mourrons ensemble.

En ce moment, on vit s'avancer une vague d'une hauteur prodigieuse, qui grossissait encore à mesure qu'elle s'approchait. Gabrielle cacha sa tête dans le sein de M. de Kernis, et la vague, en s'abattant comme une bote fauve sur sa proie, coucha le navire sur le flanc. D'une main, M. de Kernis se cramponna au bastingage, et de l'autre soutint Gabrielle évanouie. Il se pencha sur elle et baisa ce pâle visage, comme pour lui dire un dernier adieu.

Quelques minutes encore, c'en était fait. Le sloop, démâté, sans gouvernail, crevé au flanc, allait être englouti et disparaître sous les flots, quand tout à coup M. de Kernis, qui attachait sur l'horizon un œil ardent, signala le premier un vaisseau qui luttait victorieusement contre la tempête, et que le vent poussait à leur rencontre.

L'équipage jeta un cri de joie :

— Sauvés ! nous sommes sauvés !

Ils étaient sauvés en effet. Le vaisseau avait

aperçu îes signaux de détresse et mis une chaloupe à la mer. Douze rameurs venaient en toute hâte à leur secours ; malgré le mauvais élat de la mer, ils purent accoster le sloop désemparé, et recueillir l'équipage et les passagers.

La chaloupe eut bientôt regagné le vaisseau dont la masse imposante résistait sans effort ; ux assauts de l'océan. M. de Kernis enveloppa de son manteau Gabrielle évanouie, et la porta sur le pont du navire. Le visage de madame de Valcreuse était à demi caché ; cependant, le capitaine, à la forme élégante et souple du corps qui se dessinait sous les plis du manteau, n'eut pas de peine à deviner que c'était une femme. A l'altitude, â la physionomie de M. de Remis, il avait compris aussi qu'il recevait à son bord un gentilhomme. Avec une courtoisie familière de tout temps aux officiers de notre marine, le capitaine s'empressa d'offrir sa chambre à M. deKernis.

M. de Remis déposa Gabrielle sur un sofa ; il lui prit les mains et la contempla quelque temps en silence. Puis, voyant qu'elle se ranimait peu à peu :

— Nous sommes sauvés, lui dit-il ; Dieu qui !it dans nos âmes nous a jugés sans colère. Nous sommes sauvés.

Et, pour la rassurer, pour réveiller dans son cœur la vie et la confiance, il murmurait à son oreille tout ce que peut inspirer l'amour le pins tendre.

Tandis qu'il parlait, Gabrielle promenait lentement autour d'elle un regard étrange, effaré.

Tout à coup elle bondit, courut aux armes suspendues à la boiserie, les toucha d'une main fiévreuse, détacha un médaillon, l'examina d'uo œil hagard, et, se tournant brusquement vers M. de Remis qui l'épiait avec inquiétude :

— Gustave, lui dit-elle, il ne nous reste plus qu'à nous tuer.

M. de Kernis regardait madame de Valcreuse avec stupeur, et cherchait dans ses yeux le sens des paroles qu'il venait d'entendre.

— Nous n'avons plus qu'à nous tuer ! répéta Gabrielle avec l'énergie du désespoir.

— Gabrielle, ma bien-aimée, reviens à toi, dit M. de Kernis qui croyait que la raison de madame de Valcreuse s'égarait encore. Reviens k toi, nous sommes sauvés; nous allions périr, mais une frégate est venue à notre secours et nous a recueillis à son bord.

— Sauvés ! sauvés ! reprit madame de Valcreuse avec une terreur croissante. Tu ne comprends donc pas ? tu ne m'écoutes donc pas? tu ne sais donc pas ce qui se passe? tu ne sais donc pas où nous sommes ?

— Nous sommes sur un bâtiment de l'État. Jlassure-toi pourtant, je n'ai rien à craindre. J'ai vu le capitaine, je lui ai parlé. Nous n'avons échangé ensemble que quelques paroles; mais nous pouvons compter sur lui. J'en crois mes instincts qui ne m'ont jamais trompé; c'est un ga-

lant homme, un homme loyal et généreux. Il ne me livrera pas aux mains de mes ennemis ; il ne me ramènera pas à la côte. J'en ai la conviction, il protégera notre fuite ; la frégate nous conduira où le sloop devait nous conduire. Rassure-toi donc, Gabrielle, nous sommes hors de danger ; rassure-toi, Dieu est pour nous, nous sommes sauvés.

— Dieu nous maudit, nous sommes perdus; la mort est notre seul refuge.

M, de Remis, déplus en plus effrayé de l'exaltation fébrile où il voyait Gabrielle, convaincu plus que jamais qu'elle était en proie au délire, la prit dans ses bras, et l'étreignant avec force :

— Mais à ton tour, Gabrielle, tu ne vois donc pas ce qui se passe? Nous sommés en sûreté ; nous ne sommes plus sur ce sloop fragile qu'un coup de vent a suffi pour renverser. La frégate qui nous a recueillis a tenu bon contre la tempête. Regarde la mer : les flots se calment, le vent s'apaise, le ciel s'éclaircit, le soleil reparaît ; que la paix descende aussi dans ton cœur. Encore quelques heures, ô ma bien-aimée ! encore quelques heures, et nous toucherons une rive hospitalière.

— Encore quelques instants, répondit d'un air sombre madame de Valcreuse, et nous dormirons d'un sommeil éternel.

— Encore quelques heures, et nous serons à Jersey. Là, nous oublierons les dangers que nous avons courus. Là, je défierai la proscription ; là, le malheur ne pourra nous atteindre.

— Tiens, dit Gabrielle en lui tendant brusque-

J16 VALCREUSE.

ment le médaillon qu'elle avait encore entre les mains, tiens, Gustave, regarde ce portrait.

M. de Remis le prit, le contempla dans un muet étonnement, puis, levant les yeux sur madame de Valcreuse :

— C'est toi, c'est ton portrait... Comment ce médaillon se trouve-t-il ici?

— Malheureux ! tu ne le devines pas?

— Où donc sommes-nous, juste ciel?

— Tu ne le devines pas, malheureux? Nous sommes chôz mon mari.

A ce cri, M. de Remis demeura foudroyé.

— Oh ! justice de Dieu ! oh ! vengeance céleste 1 continua madame de "Valcreuse d'une voix de plus en plus animée : nous le trahissions, et c'est lui qui nous sauve ! nous périssions, et c'est lui qui nous tend la main ! la mer nous engloutissait, et c'est lui qui nous recueille à son bord !.

— - C'est impossible! s'écria M. de Remis; c'est impossible ! Gabrielle, tu es folle !....

Madame de Valcreuse le saisit par le bras, et, d'une main dont la fièvre redoublait la force, l'entraînant au bout delà chambre :

— Regarde ces armes, c'est moi qui les ai placées là. Regarde cette dragonne, c'est moi qui l'ai brodée. Regarde ce blason, c'est le blason de sa famille, le blason que je viens de déshonorer. Cet ameublement, c'est moi qui l'ai choisi. C'est ici que je me suis assise près de lui : c'est ici que j'ai reçu ses derniers adieux. Malheureuse, c'est ici que ce noble cœur m'a révélé toute sa tendresse, Oh! que j'étais bien inspirée, lorsque j'essayais

VALCflEUSE. 217

de le retenir! Pourquoi ne l'ai-je pas retenu! Pourquoi n'aî-je pas su trouver des paroles victorieuses? pourquoi n'ai-je pas su le convaincre? pourquoi est-il parti? pourquoi n'est-il pas resté près de moi?

— C'est impossible ! répéta M. de Kernis.

— Impossible? répliqua Gabrielle. Et ce portrait, qui donc, si ce n'est mon mari, aurait le droit de le posséder? Tandis que je désertais sa maison, il avait mon image sous les yeux : il contemplait mes traits et songeait aux joies du retour. Tiens, ajouta-t-elle en ouvrant un tiroir, regarde ces lettres; voilà l'écriture de l'abbé, voilà l'écriture d'Irène, de mademoiselle Armantinc. Et l'écriture de cette lettre, regarde, la reconnais-tu? reconnais-tu la main qui l'a tracée?

M. de Kernis prit la lettre que lui tendait Gabrielle d'un air égaré, et, forcé enfin de se rendre à l'évidence :

— Tu avais raison , dit-il avec l'accent d'un profond découragement; tu avais raison, nous sommes maudits.

— Tu vois maintenant, mon ami, tu vois ce qu'on gagne à sortir du devoir, à quitter le foyer, à quitter la famille ! On se flatte d'échapper à la justice divine ; mais les conseils de Dieu sont impénétrables, les moyens dont il se sert pour nous frapper sont étranges, imprévus, et défient toute notre prudence : notre faute est d'hier, et le châtiment ne s'est pas fait attendre. Et afin que rien ne manque à l'expiation, il choisit l'offensé pour l'instrument de sa justice. Va, je ne l'en veux pas,

218 VALCREIJSE.

ajouta-t-elle en regardant avec compassion M. de Kernis, qui se sentait écrasé sous le poids du remords. Va, je ne t'en veux pas! Je sais ce que tu vaux. Tu es bon, tu es sincère; tu croyais me conduire au bonheur. Insensés que nous étions! Il n'est pas de bonheur sans la bénédiction de Dieu. Pourquoi détournes-tu les yeux? Pourquoi n'osestu plus me regarder? Je suis ta complice je ne suis pas ton juge. Va, mon ami, va, je ne t'en veux pas.

— Non, tu n'es pas ma complice ; c'est moi qui t'ai entraînée, c'est moi qui t'ai arrachée à ta famille, à tes devoirs. Ange d'amour et de miséricorde, si tu ne me maudis pas, je me maudis ; mais tu n'es pas perdue sans retour. Quel est ton crime? Tu as voulu me sauver, tu m'as suivie malgré toi. Tu parles de la justice de Dieu, c'est moi seul qu'elle doit atteindre. Le ciel a vu tes larmes, ton désespoir, au moment où le navire nous emportait. Relève la tête, Gabrielle, tu es pure, tu es sans tache, tes lèvres ont à peine effleuré mon front. Je vais aller trouver M. de Valcreuse, je lui dirai toute la vérité. La vérité a des accents qui ne trompent pas. En m'écoutant, il ne pourra refuser de croire à ton innocence. Il jaura tout ; il comprendra tout ; il l'absoudra, il te pardonnera, et mon sang suffira pour assouvir sa vengeance.

— Ne parle pas de mon innocence. Va, je suis bien ta complice. Dieu qui juge nos intentions, Dieu sait que je voulais te suivre. Tu ne m'as pas entraînée, je t'ai suivie. C'était le vœu secret de

mon cœur. Quand je t'accusais, quand je te maudissais, je te trompais, je me trompais moi-môme. J'étais heureuse, enivrée. Mes larmes étaient un mensonge ; je pleurais pour cacher ma joie, et, quand je t'ordonnais de me ramener au rivage, si tu m 'avais ohéi, j'aurais cru que tu ne m'aimais pas.

— Oh! sois bénie pour tant d'amour! oh! soi* bénie pour ta bonté! s'écria M. de Remis dans uw élan de reconnaissance exaltée. Sois bénie : ce que tu aimais en moi, c'était mon malheur, c'était mon abandon.

— Que pourrais-tu dire à M. de Valcreuse? moi-même, que pourrais-je lui dire? Encore, si j'avais un reproche à lui adresser ! s'il n'avait pas toujours été bon pour moi ! si je n'avais pas trouvé sous son toit une affection assidue, une protection de toutes les heures ! s'il m'avait seulement offensée de l'accent .ou du regard ! Mais non, son affection pour moi ne s'est jamais lassée ; sa protection ne m'a jamais fait défaut. Ah ! si tu savais, Gustave, ce qu'il a été pour la pauvre orpheline ! Si tu savais que de soins touchants il m'a prodigués ! Si lu savais avec quelle délicatesse il a ménagé ce cœur que tu lui fermais!

— Eli bien ! puisqu'il est généreux, puisqu'il est grand, il te tendra la main et te relèvera.

— Comment veux-tu que je retourne sous un toit où la honte m'attend à la porte ? Irai-je affronter le regard de l'abbé, de mademoiselle Armantine, d'Irène à qui je devais servir d'exemple, à qui j'ai ravi le cœur de l'homme qu'elle aimait? Irai je exposer aux yeux des serviteurs consternés

%1Q VALCREUSE.

le déshonneur du maître qu'ils adorent? Le seuil ne se dérobera-t-il pas sous mes pieds? les murailles ne s'écrouleront-elles pas sur ma tête? Le pardon môme de M. de Valcreuse ne pourrait me sauver. D'ailleurs, voudrais-je d'un pardon que tu ne partagerais pas, qui ne s'étendrait pas jusqu'à loi? Et comment veux-tu qu'il te pardonne? Comment veux-tu qu'il ne se venge pas !

— Qu'il se venge, dit M. deKernis avec un geste de résignation, qu'il se venge et qu'il vous pardonne. Un jour peut-être vous m'oublierez, un jour vous retrouverez ie bonheur.

— Tais-toi, Gustave, n'ajoute pas l'injure au malheur qui m'accable. T'ai-je donné le droit d'outrager mon amour? Gustave, il faut nous tuer, ajouta-t-elle avec un sang-froid terrible; il faut nous tuer. De quelque côté que nous tournions les yeux, toute issue nous est fermée. La mer, la mer seule nous offre un refuge.

Et comme M. de Remis, immobile et muet, la contemplait avec désespoir :

— As-tu peur, dit Gabrielle, as-tu peur de mourir? Ne dois-je pas mourir avec toi? Tout à l'heure, nous avons vu la mort face à face, et tu ne tremblais pas. Eh bien! qu'y a-t-il de changé? nous allons mourir ensemble.

A ces mots, M. de Remis se frappa le front et se tordit les bras.

— Eh bien ! Gustave, est-ce que ton courage fléchit? est-ce que la mort t'épouvante? Regardemoi, je suis calme, je souris, je ne tremble pas.

Elle était calme en effet, et sa pâleur n'était

VALClltlSE. Î2i

pas la pâleur de l'effroi ; elle avait mit le front la sérénité que donnent les grandes résolutions. Prête à mourir, elle regardait d'un œil tranquille et monde qu'elle allait quitter.

— Ce n'est pas la vie que je regrette, c'est toi, dit enfin M. de Remis ; ce n'est pas la mort qui m'effraie, c'est ta destinée. Voilà donc où je t'ai conduite, moi qui, pour te donner un jour de bonheur, aurais sacrifié avec joie toute mon existence ! Toi, si jeune et si belle, à qui l'avenir promettait encore de longues années, toi que Dieu avait créée avec amour, voilà donc où je t'ai conduite ! C'est sur toi, sur toi seule que je pleure ! Ah! dis-moi que tu me pardonnes.

Et, la pressant contre son cœur, il la couvrait de larmes et de baisers.

— Moi te pardonner ! que veux-tu que je te pardonne? N'est-ce pas à moi plutôt à te demander grâce? Toi aussi, tu es jeune et beau ; toi aussi, tu pouvais encore te promettre de longs jours : la gloire, l'ambition te souriaient ; tout ce qui fait la vie des hommes heureuse, enviée, Dieu te l'avait donné. Et tu meurs ! tu meurs pour m'avoir aimée!

A ces mots, dans un mouvement de compassion mutuelle, ils confondirent leurs sanglots et leur désespoir, et se tinrent quelque temps étroitement embrassés.

Ce fut Gabrielle qui, la première, se dégagea de cette suprême étreinte.

— Allons, dit-elle, allons, Gustave, l'heure est venue. N'attendons pas M. de Valcreuse. Mou-

2î2 VALCBEUSE.

rons du moins sans subir l'affront de son regard. La mer est profonde et muette; elle garde éternellement les secrets qu'elle a reçus dans son sein. .Elle ne trahit pas le nom des victimes volontaires qui vont demander asile à ses flots. Mourons avant qu'il vienne ; qu'il ne sache pas, qu'il ne sache jamais qu'il a reçu à son bord une épouse parjure. Mourons en nous tenant par la main; c'est un dernier bonheur, une dernière consolation que le destin jaloux ne peut nous ravir.

Elle courut à la fenêtre et l'ouvrit violemment.

La tempête achevait de se calmer. Les vagues apaisées se teignaient de l'azur du ciel. Le soleil resplendissait ; les matelots, debout dans les hunes, saluaient de leurs chants joyeux les rives prochaines de la patrie.

Ces chants enthousiastes, ce ciel pur, ces flots étincelants émurent Gabrielle jusqu'au fond de l'âme, et, avec une puissance inattendue, réveillèrent en elle l'amour de la vie.

Prête à s'élancer dans la mer, elle s'accouda sur la fenêtre et se prit à penser à tout ce qu'elle allait quitter pour jamais. Elle se rappela avec attendrissement les plaines embaumées, les ombrages mystérieux, les tours séculaires de Valcreuse. Elle revit tous les êtres chéris qui l'attendaient encore, qui la cherchaient peut-être. Elle revit les serviteurs, attirés par le galop de son cheval, groupés au pied du perron, et lui souhaitant la bienvenue. En un instant, sa vie tout entière passa devant ses yeux, non plus

VAI.CHELSE. 223

triste, morne et désolée, mais souriante, égayée, radieuse. Elle entendait la voix de mademoiselle Armantine, d'Irène et de l'abbé, qui lui disaient, d'un ton de doux reproche : — Pourquoi nous as-tu quittés? N'élais-tu pas heureuse parmi nous? Que te manquait-il?

Et des larmes silencieuses inondaient ses joues et sa poitrine. Cependant, triomphant de son attendrissement et ramenée au sentiment de l'heure présente par la vue de M. de Remis qui s'était approché d'elle, elle revint à sa première résG lution.

— Allons, dit-elle enfin, allons ! qu'altendonsnous?

Ils venaient de s'embrasser une dernière fois, quand tout à coup la porte s'ouvrit : M. de Valcreuse entra.

M. de Valcreuse avait enfin reçu ses lettres de rappel. Il est facile d'imaginer dans quels sentiments il revenait en France. Depuis les dernières lettres que nous avons transcrites, il était demeuré sans nouvelles de sa famille, et il ne savait rien de l'état de son pays depuis un an. Il n'avait rencontré sur sa route aucun bâtiment qui pût l'informer des événements accomplis. Dévoré de jalousie, ignorant où en était la royauté, où en était la révolution, il arrivait en vue de Brest ; encore quelques heures, il allait

224 VALCUEISE.

toucher la ferre de France ; encore quelques jours, il allait s'asseoir à son foyer.

Debout sur la dunette, tenant en main sa longue-vue, il semblait demander à l'horizon brumeux le secret de sa destinée, le secret des destinées de sa patrie. Qu'allait-il apprendre? Que s'était-il passé ? Ses ordres n'étaient-ils pas arrivés trop tard ? L'abbé les avait-il fidèlement exécutés ? La paix et la sécurité étaient-elles rentrées dans sa maison? Allait-il rencontrer le déshonneur sur le seuil de sa porte? Gabrielle dont le cri de détresse avait traversé les mers, Gabrielle n'avait-elle pas succombé? Son courage et ses forces n'étaient-ils pas épuisés ? Luttaitelle encore?

Hector n'était pas une âme égoïste, absorbée dans la contemplation exclusive de son intérêt personnel. Il n'enfermait pas sa pensée dans le cercle de sa douleur. Au milieu même des ennuis qui le rongeaient, des tourments qui le déchiraient, il y avait place dans son cœur pour le saint amour de la chose publique. Quoiqu'il fût loin de deviner la position désespérée du roi, quoique la ruine de la vieille monarchie ne fût jamais entrée dans ses prévisions, quoique son imagination, dans ses rêves les plus tourmentés, les plus sombres, fût restée bien au-dessous de la vérité, cependant ii était rempli d'effroi. Sans être ennemi de tout progrès, M. de Valcreuse avait accueilli avec tiédeur l'avènement des idées nouvelles. Il n'avait pas attendu les excès de la révolution pour se retourner du côté de la

royauté : il n'avait pas partagé l'engouement de la jeune noblesse pour les théories américaines. A ses yeux, le roi était inviolable, infaillible; il n'admettait pas que son autorité pût être mise en question, que son droit pût être discuté. Il avait un de ces caractères entiers, une de ces volontés énergiques, une de ces âmes chevaleresques, dévouées jusqu'à l'héroïsme, fidèles jusqu'à l'entêtement, incapables de renier leur culte, ne sachant jamais donner tort aux principes qu'elles ont embrassés. Ces sentiments, héréditaires dans sa famille, faisaient partie du patrimoine de ses aïeux, et se transmettaient de génération en génération. C'était un des derniers représentants de cette race de preux qu'on voyait rangés autour du trône comme autour d'un autel.

Il revenait donc prêl à verser son sang pour le roi, s'il en était besoin, mais décidé à laver d'abord dans le sang de M. de Remis l'injure faite à son honneur.

— Malheur à toi ! disait-il dans le fond de son cœur ulcéré; malheur à toi si j'arrive trop tard ! malheur à toi si je te trouve près d'elle ! malheur à toi si nous nous rencontrons jamais ! car je te hais. Je te hais parce qu'elle t'a aimé, parce que tu es son premier amour, parce que tu m'as fermé son cœur. Je te hais pour l'année de tortures que je viens de subir. Tu n'es, je le sais, que l'instrument d'une misérable vengeance, mais l'instrument fatal, prédestiné. Si Gabrielle ne t'eût pas aimé, madame de Presmes ne t'aurait pas choisi. Instiu-

Î2G VAlXithUSE.

ment maudit d'une femme maudite, je te briserai ! Quoi que tu fasses, un secret pressentiment me l'annonce, tu ne m'échapperas pas, et lors même que mon honneur serait demeuré sans tache, lors môme que tu ne m'aurais pas offensé, je t'immolerais encore. Innocent ou coupable, n'est-ce pas toi qu'elle a aimé ? n'est-ce pas toi qu'elle aime? n'est-ce pas toi qui m'as ravi le bonheur? Innocent, d'ailleurs, comment le serais-tu? Le jour où tu as pris place à mon foyer, tu m'as outragé, tu m'as défié, tu t'es offert à ma juste colère.

En vue de Brest, un de ces coups de vent si terribles et si fréquents sur les côtes de Bretagne l'avait rejeté violemment dans la haute mer. La frégate avait couru des bordées toute la nuit. Dans la matinée, assaillie par un nouveau grain, contrariée dans sa marche, louvoyant, mais sans avarie, et se jouant avec grâce comme un alcyon au milieu de la tempête, elle avait sauvé et recueilli l'équipage, et les passagers du sloop désemparé. Après avoir mis sa chambre à la disposition de M. de Kernis et donné des ordres pour que rien ne manquât à l'hospitalité qu'il lui offrait, M. de Valcreuse, avide de nouvelles, impatient de connaître l'état des affaires publiques, avait fait appeler sur la dunette le patron du sloop. Dès qu'il le vit monter, il marcha en toute hâte au-devant de lui, et les questions se pressèrent aussitôt sur ses lèvres avec tant de rapidité, que son interlocuteur ne trouvait pas le temps de répondre. Que se passet-il ? Le pays est-il enfin tranquille? Le roi a-t-il eu raison des factieux et des brouillons? La nouvelle

assemblée est-elle plus sage, plus modérée et plus soumise que la première? Le peuple a-l-il compris son devoir? À-t-il compris que la vraie liberté ne peut grandir et durer qu'à l'ombre du trône? — Quelle ne fut pas sa stupeur, lorsqu'il apprit que le roi était prisonnier au Temple avec sa famille, que la déchéance de la royauté était proclamée, que la Convention était souveraine absolue et qu'elle se préparait à juger le roi ! Quelle ne fut pas son indignation, en apprenant les massacres de septembre ! Un instant, il oublia ses préoccupations personnelles pour ne songer qu'aux malheurs de la France et de la monarchie. Il se promenait à grands pas, pâle, agité, tourmentant de la main la garde de son épée, comme s'il se fût irrité de son inaction et de son impuissance. Après avoir épuisé toutes les questions générales :

— D'où venez-vous? dit-il au patron d'un ton bref; où alliez-vous ?

— Capitaine, répondit le patron après quelques instants d'hésitation, vous tenez dans vos mains ma vie et celle des deux passagers que j'avais à mon bord. Vous nous avez sauvés, vous pouvez nous perdre.

— Rassurez-vous, reprit avec fierté M. de Valcreuse ; vous n'avez rien à craindre. Je ne vous ai pas recueillis pour vous livrer à vos ennemis, quels qu'ils soient. Je ne vous connais pas, mais vous êtes ici chez moi, et j'aimerais mieux périr que de faillir aux devoirs de l'hospitalité. Je réponds de vous sur ma tête.

— Eh bien! dit le patron dont la voix hésitait

encore, je me suis embarqué ce matin, au point du jour, dans la baie de Bourgneuf.

A ce nom, M. de Valcreuse tressaillit. En un instant sa pensée le reporta sur le Marais, sur le Bocage, sur sa famille.

— Êtes-vous du Bocage? êtes-vous du Marais? demanda-l-il d'une voix pleine d'anxiété. La révolution a-t-elle pénétré jusque dans ces campagnes? Là aussi l'autorité des seigneurs est-elle méconnue? Les paysans se sont-ils révoltés? Les familles sont-elles inquiétées au fond de leurs châteaux? Pour qui tient le pays? pour le roi? pour la république?

— Capitaine, répondit le patron, je ne suis ni du Marais ni du Bocage. Je suis né à Saint-Nazaire; c'est là que je demeure quand je ne tiens pas la mer. Je sais pourtant, car je l'ai appris à Nantes, que le Bocage et le Marais ne se sont pas encore prononcés; mais s'ils se soulèvent ce sera pour le roi.

— Ainsi, vous venez de Bourgneuf? où alliezvous ?

— Capitaine, j'allais à Jersey.

— Et deviez-vous y laisser vos deux passagers?

— Oui, capitaine ; c'était l'unique but de mon voyage.

— Et ces passagers, qui sont-ils? émigrent-ils? sont-ils proscrits?

— Tenez, capitaine, vous m'inspirez tant de confiance, que je vais tout vous dire. Le marquis de S... venait d'être assailli à Nantes par la populace, sur le quai. Il allait être massacré, lorsque

VALCKEl'SE. 2 2»

parut un jeune gentilhomme à cheval, qui courut à lui, mit le pistolet au poing, fit feu sur la foule, le prit en croupe et s'enfuit.

M. de Yalcreuse l'interrompit :

— Le marquis de S...? je le connais; c'est un de mes vieux amis. Et le brave jeune homme qui l'a délivré? son nom? est-ce lui que j'ai reçu à mon bord? Je serais heureux de lui serrer la main. Je l'embrasserais de grand cœur.

— C'est lui que je conduisais à Jersey. Il est poursuivi comme meurtrier, comme ennemi de la république. La populace de Nantes a brûlé son château, et ce matin, notre départ a été salué par un feu de mousqueterie qui heureusement n'a tué personne ; nous étions hors de portée.

— Et ce gentilhomme, est-il de la Bretagne ou du Bas-Poitou?

— L'abbé Gervais, qui a traité avec moi, ne m'en a rien dit. Tout ce que je sais, c'est que son château était dans le Marais.

— L'abbé Gervais ! s'écria M. de Valcreuse.

— Oui, capitaine, un brave, un excellent homme, aimé, vénéré dans le pays. C'est lui qui a sauvé le passager que j'allais déposer à Jersey ; c'est lui qui l'a tenu caché pendant plusieurs semaines ; c'est lui qui a concerté toutes les mesures, qui a tout disposé pour sa fuite.

— Et cette femme qui l'accompagne, qu'il tenait dans ses bras, qu'il enveloppait de son manteau, est-elle sa femme ou sa sœur ?

— Ma foi, capitaine, je n'en sais rien ; l'abbé Gervais ne m'avait parlé que d'un seul passager,

23 0 V,\l.atLl>E..

et je dois môme \ous dire que ce matin, quand je suis parti, j'ignorais qu'il y eût une femme avec lui.

— Vous l'avez vue, pourtant? Est-elle jeune? est-elle belle ?

— Elle est jeune, elle est belle, répliqua le patron d'un air indifférent.

— Mais, le nom du gentilhomme?

— Le comte de Kernis ; c'est ainsi que le nommait l'abbé Gervais.

— Et vous dites, ajouta d'une voix altérée M. de Valcreuse, pâle et frémissant, vous dites qu'elle est jeune, vous dites qu'elle est belle ?

— A parler franc, capitaine, je l'ai à peine entrevue. Nous partions, on faisait feu sur nous ; cependant, elle m'a semblé belle. Son visage a la blancheur de l'ivoire, ses cheveux sont -noirs comme l'ébène.

— El vous dites que c'est le comte de Kernis ?

— C'est là, du moins, ce que ma dit l'abbé.

— C'est bien, reprit Hector, c'est bien, laissezmoi.

Le patron alla rejoindre son équipage, et M. de Valcreuse resta seul.

Il se promena quelque temps sur le pont de la frégate, d'un pas grave et mesuré ; nul n'aurait pu lire sur son front ce qui se passait au fond de son cœur. Un mot, un regard lui suffisaient pour éclaircir l'énigme terrible dont la solution le torturait depuis plus d'un an, et cependant il hésitait. Il reculait devant la lumière qu'il avait si longtemps cherchée ; face à face avec le secret de sa

VALCRELSF. 231

destinée, il n'osait lever les yeux et tremblait de mesurer son malheur.

Enfin, comme s'il eût été emporté par l'orage qui grondait en lui, comme si le plancher de sa frégate lui eût brûlé les pieds, il se dirigea vers sa chambre d'un pas rapide, ouvrit la porte et s'arrêta sur le seuil, au moment où Gabrielle et M. de Remis allaient en finir avec la vie.

I! y eut un instant de silence, pendant lequel M. de Valcreuse les tint palpitants sous son regard. Gabrielle, debout, immobile, comme si ses pieds eussent été rivés au parquet, le contemplait d'un air effaré, comme un juge envoyé par Dieu. M. de Remis se tenait près d'elle, comme pour la protéger. Sans humilité, sans forfanterie, son altitude calme et résignée défiait à la fois la colère et la pitié. Quant à M. de Valcreuse, il était beau, de cette beauté mâle et sévère que donne au visage une grande âme profondément émue. Pendant les trois années qui venaient de s'écouler, le soleil de l'Inde avait achevé de brunir son front ; la douleur y avait gravé son empreinte et donnait à ses traits quelque chose d'austère et de majestueux.

Ce fut M. de Remis qui, le premier, rompit le silence.

— Monsieur, dit-il en s'avançant vers lui, je suis le comte de Remis. Il n'y a ici qu'un coupable, c'est moi. Madame de Valcreuse ne m'a pas suivi librement. C'est moi qui, par une ruse infernale, l'ai entraînée. J'ai abusé de sa générosité. Avertie qu'on devait m'arrôler au point du jour dans la retraite que l'abbé m'avait choisie, madame de

Valcreuse est venue à moi pour me sauver ; elle m'a servi de guide jusqu'au bâtiment qui devait m'emporter. La, je l'ai retenue, et, tandis que je la suppliais de partager mon exil, tandis qu'elle repoussait ma prière avec indignation, le navire a mis à la voile, et nous étions en pleine mer, quand elle s'est aperçue que nous "avions quitté la côte. C'est moi seul qui suis coupable, moi seul qu'il faut punir ; ma vie vous appartient.

— Ne le croyez pas, dit Gabrielle, ne l'écoutez pas. Il vous trompe, il ment. Je suis coupable autant que lui. J'ai voulu le suivre, je l'ai suivi. Prenez donc aussi ma vie, tuez-nous tous deux.

— Ainsi, monsieur le comte, dit enfin M. de Valcreuse, voilà comment vous comprenez vos devoirs de gentilhomme ! Tandis que le roi était arraché violemment de son palais, vous étiez établi chez moi, n'ayant d'autre pensée, d'autre ambition que de séduire une femm j sans défense ï Vous étiez assis à ma table, à mon foyer, et vous profitiez lâchement de mon absence pour vous emparer d'un cœur que je ne pouvais vous disputer ! Vous apportiez le trouble et la honte dans une maison dont le maître n'était pas là pour vous châtier ! Noble courage ! gloire vraiment digne d'envie ! Tandis que la royauté s'écroulait, tandis que le roi poussait un cri de détresse, quand vous pouviez mourir avec honneur en répandant votre sang pour lui, quand toute la noblesse aurait dû se presser autour du monarque outragé, quand tous ses serviteurs auraient dû lui faire un bouclier de leurs corps, vous, monsieur le comte,

VALCKEi;>E. 233

pour soutenir dignement le nom de vos aïeux, pour ajouter un nouvel éclat à votre blason, vous déshonoriez le toit qui vous avait accueilli, vous trahissiez votre hôte absent, dont l'œil ne pouvAit vous surprendre, dont l'épée ne pouvait vous atteindre ! Et maintenant que le roi est prisonnier, maintenant qu'on va le juger, maintenant que sa tête est peut-être menacée, vous, digne fils d'une race illustre, pour consoler les ennuis de votre exil, vous enlevez la femme que vous avez séduite !

— Monsieur, reprit avec dignité M. de Kernis, je connais ma faute et ne cherche point à me justifier ; mais en mettant ma vie à votre disposition, je vous ai ôté le droit de m'outrager.

— Plus tard, Monsieur, plus tard, je ne veux pas faire l'office du bourreau. Vous êtes proscrit, je vous ai sauvé, je vous ai recueilli à mon bord : aujourd'hui, vous m'êtes sacré. Vous alliez à Jersey, je vais vous y conduire. Nous aurons des jours meilleurs; la France ne vous sera pas toujours lermée. Nous nous retrouverons, et sans doute je n'aurai pas besoin de vous rappeler l'offre que vous venez de me faire.

En achevant ces mots, il fit quelques pas vers Gabriclle, et d'une voix grave, où se trahissait plutôt la douleur que la colère :

— Quand je vous ai tendu la main pour la première fois, lui dit-il, vous étiez libre, vous pouviez la refuser, et pourtant vous Pavez acceptée. Les parole s que vous avez prononcées, votre main dans la mienne, sont demeurées gravées dans ma mémoire et ne s'effaceront jamais. Vous ne répondiez

pas de mon bonheur, mais vous promettiez de garder sans tache et sans souillure l'honneur au nom que je vous confiais. Ce que vous avez fait pour mon bonheur, je n'ai pas besoin de vous le dire. Ce que vous avez fait de l'honneur de mon nom, je vous le demande.

A ce reproche si mérité, exprimé avec une modération si accablante, Gabrielle demeura muette et fondit en larmes.

M. de Valcreuse la fit asseoir, s'assit près d'elle, et, se tournant vers M. de Remis :

— Restez, Monsieur, restez ; vous n'êtes pas de trop, lui dit-il. Puis, s'adressant à Gabrielle qui baissait les yeux et pleurait en silence :

— En vous épousant, poursuivit-il, j'ai pris devant Dieu l'engagement solennel de vous protéger, de veiller sur vous, de vous défendre. Quel que soit votre égarement, quoi que vous ayez pu faire, en trahissant vos serments, vous ne m'avez pas affranchi des miens. Mes devoirs envers vous demeurent entiers ; la promesse que je vous ai faite, que j'ai faite au ciel, je la tiendrai jusqu'au bout. Je ne veux pas que Dieu puisse un jour me reprocher de ne vous avoir pas tirée de l'abîme, quand je n'avais peut-être qu'à vous tendre la main. Rassurez-vous ; ce n'est pas un juge, ce n'est pas un maître qui vous parle. Dès à présent, vous êtes libre, et, quand j'aurai parlé, vous-même déciderez de votre destinée.

Après quelques instants de recueillement, il reprit :

— Savez-vous bien ce que vous quittez ? Savez-

VALCREISE. 23 5

vous bien ce que vous allez chercher ? Croyez-vous laisser le malheur derrière vous? croyez-vous aller au-devant du bonheur? Si je le croyais, si je pouvais le croire, je n'essaierais pas de vous retenir, tout sciait fini entre nous ; mais la passion vous aveugle, et je dois vous éclairer ; vous courez à votre perte, et je dois vous signaler le dangei . La vie est longue, Gabrielle, et la passion dure trop peu pour pouvoir la remplir tout entière. Que deviendrez-vous quand elle sera éteinte dans votre cœur désabusé, ou dans le cœur de l'homme que vous aurez suivi ? Que deviendrez-vous sur la terre étrangère, loin des vôtres, loin des affections qui ne se lassent jamais, qui seules peuvent donner la paix et la dignité ? Que deviendrez-vous loin de la patrie, loin de la famille, traînant après vous le regret des biens méconnus, le remords d'une faute irréparable ? Je ne vous parle pas des cœurs que vous aurez brisés ; mais, quelle sera votre place dans le monde ? Ne vous y trompez pas : il y a partout des juges sévères ; le désordre est partout condamné ; partout la société est implacable pour ceux qui bravent ses lois. En quelque lieu que vous portiez vos pas, les hommes se croiront affranchis du respect envers vous ; les mères, à votre approche, s'éloigneront avec leurs Qlles : la solitude se fera autour de vous, et l'amour, qui seul pourrait vous soutenir, l'amour périra bien vite dans cette atmosphère de réprobation. Dites-moi, Gabrielle. e>t-cc là l'avenir que vous aviez rêvé? estce là la destinée que vous vous êtes promise ? — Que puis-je faire, maintenant? répondit ma-

Î36 VALCREUSE.

dame de Vaicreuse d'une voix qu'étouffaient les sanglots ; que puis-je faire ? Votre maison ne m'estelle pas fermée à jamais? n'ai-je pas perdu le droit de franchir le seuil de votre porte?

— Cependant, Gabrielle, si je vous ramenais dans cette maison que vous croyez à jamais fermée pour vous ?

— Mais le pouvez-vous? Demain, ma honte ne sera-t-elle pas connue de tous? Aujourd'hui même, à l'heure où je vous parle, tous vos serviteurs ne sont-ils pas instruits de ma fuite: Votre sœur ne maudit-elle pas le jour où je suis entrée sous votre toit? Le mal est irréparable; votre générosité s'efforcerait en vain de me sauver.

— Je peux vous sauver; je le peux, si vous le voulez. Je ne vous donnerai pas le bonheur. Je ne l'attends plus de vous, comment pourrais-jevous le promettre? Il y aura toujours entre nous une barrière que^nous ne voudrons pas franchir. Mais je couvrirai votre faute de mon silence ; mais je vous relèverai, et votre chute sera ignorée de tous; mais je vous rendrai la place et le rang que je vous avais donnés. Vous pourrez marcher tête levée, paisible, honorée, et jamais une parole de reproche ne s'échappera de mes lèvres.

Et comme Gabrielle, écrasée, anéantie par tant de générosité, hésitait à répondre:

— C'est à vous de choisir, ajouta M. de Vaicreuse. Dites un mot, et je vous conduis à Jersey, ou je vous ramène avec moi.

En ce moment, Gabrielle jeta sur M. de Keinis

VALCREISE. 23 7

un regard de détresse, et voyant qu'il baissait les yeux :

— Monsieur, dit-elle s'adressant à M. de Valcreuse, si ma faute était aussi grande, si j'étais aussi coupable que vous avez le droit de le penser, plus sévère que vous, je me condamnerais sans retour, et j'accepterais dans toute sa rigueur la destinée que je me serais faite. Je ne marcherai jamais tête haute, mais je puis vous suivre... et je vous suivrai, ajouta-t-elle d'une voix mourante.

— Monsieur le comte, dit Hector en se tournant gravement vers M. de Remis, dans quelques heures, je vous déposerai à Jersey.

— Prenez garde, Monsieur, répondit M. de Remis. Brest et Saint-Malo sont en feu. Vous êtes parti au service du roi, vous êtes en ce moment au service de la république. Si vous me conduisez à Jersey, et si un de vos matelots vous dénonce, vous êtes perdu.

— Je suis sûr de mon équipage, repartit M. de Valcreuse, et d'ailleurs, votre salut dût-il me coûter la vie, vous êtes proscrit, je vous ai reçu à mon bord, vous êtes sacré pour moi; je vous conduirai à Jersey. J'accomplis mon devoir: n'oubliez pas le vôtre. Venez, monsieur le comte, ajouta résolument Hector ; je vais donner les ordres néces saires pour votre débarquement.

A ces mots, M. de Valcreuse ouvrit la porte de sa chambre.

M. de Remis s'inclina avec respect devant Gabrielle, qui lui tendit la main. Il la saisit, l'élreignitavec force, et, dans une attitude dont rien ne

saurait rendre la muette éloquence, il demeura quelques instants à contempler ce pâle visage, où se peignaient à la fois la résignation et le désespoir.

Debout sur le seuil de la porte, M. de Valcreuse regardait d'un œil jaloux cette scène déchirante. Il les séparait, et il portait envie à leur douleur.

— Venez, monsieur le comte, venez.

Et il l'entraîna sur le pont.

Le vent avait poussé la frégate dans la direction de Jersey. Le lendemain, au point du jour, on aperçut, à travers la brume, cette île hospitalière, qui était alors un lieu de refuge pour les émigrés des provinces de l'Ouest, et qui devint plus tard un foyer de complots contre la république.

On mit la chaloupe à la mer.

Au moment où M. de Kernis se préparait à quitter le bord, en présence de l'équipage réuni, M. de Valcreuse, qui n'avait pas cessé un seul instant de le traiter avec une courtoisie parfaite, s'approcha de lui, et, d'une voix assez élevée pour être entendu de tous :

— Soyez sans inquiétude, monsieur le comte : je vous ai promis de ramener votre sœur dans sa famille :je tiendrai ma promesse.

— Moi aussi, Monsieur, je tiendrai la mienne, repartit M. de Kernis.

Ils se saluèrent avec dignité, et ce furent les dernières paroles qu'ils échangèrent ensemble.

Accoudée sur la fenêtre de la chambre où elle avait passé la nuit, Gabrielle vit la chaloupe s'éloigner, se perdre dans la brume. Il lui sembla d'à-

YALGttEUSE. 239

bord que celle embarcation fragile emportait son âme tout entière. Un instant elle s'accusa de lâcheté ; se rappelant qu'il était proscrit, malheureux, abandonné de tous, elle se dit qu'il avait compté sur elle et qu'elle lui manquait. Un instant la passion indignée se révolta contre ce dénoûment prosaïque d'une aventure commencée sous de si poétiques auspices ; un instant son cœur se souleva contre elle-même.

— C'est ma vie qui s'en va, se disait-elle en suivant d'un œil noyé de larmes la chaloupe qui portait M. de Remis; c'est ma vie, c'est l'amour, c'est le bonheur. Que pense-t-il de moi, à cette heure? Sans doute il croit que je ne l'ai jamais aimé, que je l'aurais suivi s'il n'étail malheureux ; et pourtant c'est son malheur môme qui m'attachait à lui, c'est son malheur même que je regrette et que j'aurais voulu partager. Adieu donc, joie de ma jeunesse ! adieu, premier et dernier amour ! Mes jours se passeront à te pleurer, et mon âme désolée ne se nourrira plus que de souvenirs.

La chaloupe disparut dans la brume.

Madame de Valcreuse quitta la fenêlre, et se prit à réfléchir sur son amère destinée. Après quelques heures d'abattement, de muet désespoir, elle releva la tête et promena autour d'elle un regard étonné. Elle était chez son mari, elle allait revoir Irène, l'abbé, tousles êtres excellents qui l'aimaient, qu'elle avait crus perdus sans retour, et, chose étrange! quand sa pensée se reporla vers M. de Remis, elle éprouva comme un sentiment de délivrance.

L'alarme et l'épouvante étaient au château de Valcreuse. Quelques heures après le départ de M. de Remis, les soldats qui étaient arrivés la veille à Maehecoul, avaient cerné la ferme et acquis la conviction qu'elle était abandonnée depuis quelques instants à peine ; les cendres du foyer étaient encore tièdes; tout accusait le désordre d'un départ précipité; des papiers récemment brûlés encombraient la cheminée. Furieux de n'avoir trouvé personne, ils se rabattirent sur le château où tout le monde dormait encore. Au bruit des chevaux qui s'arrêtèrent à la porte, les serviteurs effrayés se réveillèrent en sursaut ; aux sommations faites au nom de la loi, ils ouvrirent, et les cavaliers, le pistolet au poing, se précipitèrent dans la cour, tandis qu'un détachement gardait les issues. Mademoiselle Armantine et l'abbé furent bientôt sur pied ; Irène elle-même, en entendant les éperons et les sabres qui retentissaient sur les escaliers, s'était levée à la hâte, et, demi-vêtue, tremblante, s'était réfugiée dans la chambre de mademoiselle Armantine. Il se passa une de ces scènes de tumulte et de confusion si communes en ces temps malheureux, et dont aucune parole ne saurait donner une image fidèle. Tous les appartements furent visités, tous les lits fouillés sans pudeur. Exaspérée par l'inutilité des recherches, la populace de Nantes, qui s'était bien gardée de manquer à une si belle fêlé, se porta à des excès que la force armée n'eut pas

le courage de réprimer. Elle mit en lambeaux les plus riches parures de mademoiselle Armantine, brisa les écussons, insulta l'abbé, et, pour se consoler de son désappointement, défonça au milieu de la cour un tonneau et s'abandonna à la plus crapuleuse ivresse. Après s'être abreuvée de vin à défaut de sang, elle reprit en chantant le chemin de la ville , semant sur son passage des germes de vengeance, qui devaient éclore quelques mois plus tard.

L'effroi qui régnait au château était tempéré par la pensée consolante que M. de Remis était sauvé. Aussitôt après le départ des cavaliers, dès qu'il n'entendit plus les cris et les chants confus delà populace avinée, l'abbé courut à la plage, trouva la crique déserte et apprit par des pêcheurs que le sloop avait mis à la voile au point du jour, sous un feu de mousqueterie qui n'avait pu l'atteindre, grâce au vent qui soufflait de terre. Il revint joyeux, songeant qu'il avait sauvé du même coup M. de Remis et Gabrielle. Le soir quand il rentra, il trouva le château en proie à de nouvelles inquiétudes. Tous les serviteurs avaient le visage bouleversé et l'interrogeaient du regard, comme s'ils eussent attendu de lui la révélation d'un secret important. Du plus loin qu'elles l'aperçurent, mademoiselle Armantine et Irène, tout effarées, coururent au-devant de lui.

— Qu'y a-t-il encore ? demanda l'abbé avec anxiété. Les cavaliers sont-ils revenus ? ont-ils fait une nouvelle perquisition? la populace vous a- t-elle outragées ? Rassurez-vous, M. de Remis est

8 42 VALCUKUSE.

sauve; je viens de la côle, la crique est vide, le sloop est parti ce matin. Les douaniers ont fait feu :mais leurs balles se sont éteintes dans la mer.

— Et Gabrielle? s'écrièrent en même temps mademoiselle Armanline et Irène. Gabrielle, l'avez-vous rencontrée?

— Rencontrée? dit l'abbé; madame de Valcreuse n'est-elle pas ici?

— Sa chambre était vide quand les soldats y ont pénétré, et Gabrielle n'a pas reparu de la journée.

A ces mots, l'abbé pâlit, et, bien qu'il fût loin encore de deviner toute la vérité, cependant il en eut comme un confus pressentiment.

Ils arrivaient au pied du perron ; les serviteurs se groupèrent autour d'eux. Le nom de madame de Valcreuse était sur toutes les lèvres.

— Quelqu'un de vous, s'écria l'abbé, l'a-t-il vue sortir ? De quel côté s'est-elle dirigée ?

— Aucun de nous ne l'a vue sortir.

— Manque-t-il un cheval à l'écurie ?

— Pas un. Le cheval de madame de Valcreuse est au râtelier.

Quelques instants après le départ de la force armée, au milieu du trouble et de la confusion qui régnaient encore au château, Rosette avait, sans qu'on s'en aperçût, ramené les chevaux à l'écurie, et les avait dessellés et débridés. Tandis que l'abbé questionnait les visiteurs, Rosette, assise sur une des marches du perron, les cheveux au vent, le coude sur son genou, le menton dans sa moin, le regardait d'un air indifférent.

— Et toi, petite, demanda l'abbé, n'as-lu rien vu ? ne sais-tu rien ? Toi qui rôdes partout comme un furet, n'as-tu pas rencontré madame de Valcreuse ?

— Non, monsieur l'abbé, répondit Rosette sans changer d'attitude.

— Toi, levée tous les jours avec l'aube, en conduisant tes moulons sur la colline tu n'as pas vu sortir ta maîtresse?

— Non, monsieur l'abbé.

— Qui donc est allé avertir M. deKernis?

— C'est moi. J'avais appris la veille, à Nantes, qu'on devait venir l'arrêter au point du jour.

— Qui donc l'a conduit à la côte ?

— C'est moi.

— Qui a ramené son cheval?

— Moi.

— Et, en revenant, tu n'as vu personne qui eût rencontré madame de Valcreuse ?

— Non, monsieur Pabbé, répondit Rosette, attachant sur lui ses grands yeux, où il chercha vainement à lire.

Rosette ne se rendait pas compte du départ de sa maîtresse; mais, à l'inquiétude qui se peignait sur tous les visages, aux questions qui lui étaient adressées, elle comprenait qu'elle ne devait rien dire ; rien au monde ne l'aurait décidée à parler. H yavait, d'ailleurs, dans la promenade nocturne de madame de Valcreuse, dans sa fuite imprévue, quelque chose qui ne déplaisait pas à l'imagination de ht petite Bohémienne. L'abbé, qui connaissait depuis longtemps l'instinct rusé, la discrétion ohsli-

née de celle enfant, son attachement passionné pour Gabrielle, se doutant qu'elle en savait plus qu'elle n'en disait, l'appela dans sa chambre et la pressa de questions. Prières, menaces, tout fut inutile ; et quand l'abbé lui annonça, espérant délier enfin sa langue, qu'elle allait quitter le château, qu'elle pouvait dès à présent chercher un gîte ailleurs, elle répondit sans s'émouvoir :

— Croyez-vous donc me chagriner? Pour qui resterais-je ici, puisque madame n'y est plus? Croyez-vous qu'en partant je vous regrette, vous ou mademoiselle Armantine? Je ne m'amusais pas déjà tant au milieu de vous. Puisque madame est partie, j'aime mieux vivre en plein air et dormir à la belle étoile.

L'abbé vit bien qu'il ne pourrait rien obtenir d'elle, et, comme elle se disposait a s'éloigner, il fut obligé de supplier pour la retenir.

Après ce nouvel interrogatoire qui n'avait pas eu plus de succès que le premier, l'abbé se rendit seul dans la chambre de Gabrielle et s'assura que la lampe avait dû brûler toute la nuit et s'était éteinte d'elle-même. lien conclut naturellement que madame de Valcreuse était sortie avant le jour. La cravache à pommeau d'or ciselé, suspendue habituellement au-dessous d'un portrait de famille, avait disparu. L'abbé la chercha vainement; madame de Valcreuse était donc partie à cheval. Il courut aux écuries, le cheval de Gabrielle était encore couvert d'écume et de sueur ; elle avait donc fait un long trajet. Au-dessus du sabot, les poils étaient encore imprégnés d'un sable humide

VALCFIEUSE. 2*5

et fin : elle avait donc été sur le bord de la mer. Ainsi tout se réunissait pour lui prouver qu'elle avait accompagné M. de Kernis. Quand il revint au salon, mademoiselle Armanline et Irène, dont chaque instant redoublait lesangoisses, s'empressèrent autour de lui.

— Eh bien ! mon cher abbé, qu'avez-vous appris? savez-vous enfin où est notre Gabrielle? Rosette a-t-elle enfin parlé ? Si quelqu'un ici peut nous mettre sur la voie, c'est elle à coup sûr.

Sans répor.dre à aucune de ces questions, l'abbé consterné alla s'asseoir sous le manteau de la cheminée, à sa place ordinaire, et se mit à songer, tandis que mademoiselle Armantine et Irène, effrayées de son silence, l'examinaient avec un - redoublement d'inquiétude. L'abbé demeura longtemps absorbé dans ses réflexions. Tous les indices qu'il -avait recueillis avec un soin scrupuleux, dénonçaient la fuite de madame de Valcreuse, et pourtant il doutait encore. Enfin, comme s'il eût répondu à une accusation offensante :

— C'est impassible, s'écria-t-il en se levant, c'est impossible !

— Que dites-vous, monsieur l'abbé? demanda mademoiselle Armantine. Qu'y a-t-il d'impossible? Que dites-vous? parlez.

— Que dites-vous ? demanda Irène à son tour, Irène qui, déjà éclairée par l'instinct de la jalousie, entrevoyait confusément une partie de la vérité, et qui avait frissonné à l'exclamation de l'abbé. Que dites-vous ? qu'y a-t-il d'impossible ?

— Je dis, reprit l'ibbé essayant de déguiser son

Ît6 VALCREUSE.

trouble, je dis que madame de Valcreuse ne saurait tarder à rentrer. Il est impossible, en effet, qu'elle ne revienne pas ce soir même. Un paysan sera venu la chercher pour une œuvre de bien faisance : elle aura passé la journée au chevet de quelque malade, et sans doute à cette heure elle est sur la route du château.

— Vous avez raison, reprit mademoiselle Armantine qui ne demandait qu'à se débarrasser de toute inquiétude, de toute préoccupation sérieuse, vous avez raison. Comment ne l'avons-nous pas deviné plus tôt ! Un paysan sera venu la chercher pour une œuvre de bienfaisance ; elle aura passé la journée au chevet de quelque malade, et nous allons la voir arriver.

Irène, dont la tendresse était plus difficile à convaincre, et que la jalousie rendait encore plus défiante et plus incrédule, Irène n'accepta pas si aisément les conjeclures de l'abbé.

— Mais vous n'y songez pas, dit-elle. Gabriclle n'a pas l'habitude de sortir seule au milieu de la nuit; lorsqu'une œuvre de bienfaisance l'appelle au loin, elle part accompagnée d'Yvon ou de Noëlic, et, s'il lui arrive de sortir seule avant notre réveil pour secourir quelque misère, pour soulager quelque souffrance, elle ne laisse jamais la journée s'écouler sans revenir, ou tout au moins sans nous envoyer un exprès.

En voyant la défiance et l'incrédulité d'Irène, l'abbé devint de plus en plus sombre. Les soupçons qui, d'abord, s'étaient présentés à son esprit gous une forme vague et indécise, se dessinaient

VALCRELSfc: 2 47

de plus en plus nettement. 11 n'en pouvait plus douter, Gabrielle était partie avec M. de Remis.

Bientôt la conviction de l'abbé passa dans le cœur d'Irène, quoiqu'il n'eût pas dit un mot pour révéler à cette enfant une pensée qu'il aurait voulu se cacher à lui-môme. A la lueur de la lampe, ils se regardaient à la dérobée, comme si chacun d'eux eût craint d'être deviné. Mademoiselle Armantine persistait seule dans sa sécurité. A chaque instant elle s'attendait â voir entrer Gabrielle, et, malgré l'absence prolongée de sa belle-sœur, malgré la scène du matin, elle brodait au crochet avec autant de calme et de sérénité que si toute chose fût demeurée dans l'ordre accou'.umé. De temps en temps l'abbé se levait, ouvrait la fenêtre, plongeait dans la nuit un regard avide, prêtait l'oreille aux rumeurs lointaines et revenait s'asseoir d'un air découragé. Quelques minutes plus tard, ne pouvant tenir en place, il descendait pour interroger les messagers qu'il avait envoyés dans les fermes voisines. Parfois Irène le suivait, craignant qu'il ne lui cachât une partie des nouvelles qu'il aurait apprises.

La soirée finissait ; minuit venait de sonner à l'horloge du château et Gabrielle ne paraissait pas. Mademoiselle Armantine elle-même, que les paroles de l'abbé avaient un instant rassurée, commençait à s'alarmer de nouveau. Noëlic et Yvon, qui accompagnaient habituellement madame de Valcreuse dans ses excursions, qui connaissaient toutes les chaumières visitées par la

248 YU/JHEUSE.

bienfaisance de leur maîtresse, avaient battu vainement tous les environs. Les exprès envoyés dans les châteaux voisins étaient revenus sans nouvelles. Quelques serviteurs à cheval, armés de flambeaux, parcouraient encore la campagne. La nuit s'acheva, le jour vint; Gabrielle n'avait pas reparu.

Une semaine s'était écoulée depuis le départ de madame de Valcreuse, et les choses en étaient au môme point que le premier jour. On ne la cherchait plus, on la pleurait comme une morte. Les serviteurs croyaient en effet qu'elle était morte. Le bruit courait dans le pays qu'au moment où elle se promenait sur la côte, elle avait été jetée à la mer par un coup de vent. Irène et l'abbé, qui savaient seuls à quoi s'en tenir, gardaient leur secret avec un soin jaloux, et ne s'étaient pas confié leur commune pensée. L'abbé aimait mieux laisser pleurer la mort de Gabrielle que son déshonneur. Cependant le retour d'Hector ne pouvait être éloigné. Le vieil amiral avait écrit à mademoiselle Armantine pour lui annoncer que M. de Valcreuse venait enfin de recevoir ses lettres de rappel. M. de Valcreuse allait donc arriver. Que répondrait l'abbé, lorsque Hector, d'une voix sévère, lui demanderait compte du dépôt qu'il lui avait confié? Que répondrait-il à ces questions terribles: Je vous avais donné mon honneur à garder, qu'en avez-vous fait ? Qu'avez-vous fait de mon bonheur? Où est ma femme?

Irène n'était plus la jeune ûlle gaie, folâtre, que nous avons connue. Elle ne souriait plus, elle ne

VALCREISE. 2*9

chantait plus, clic ne réjouissait plus la maison du frais éclat de sa voix et de la grâce de ses saillies. Elle était sombre, inquiète, agitée; à son tour elle était jalouse, comme si Gabrielle lui eût rendu le mal qu'elle avait souffert. Elle ne doutait plus que sa cousine n'eût accompagné M. de Kernis dans sa fuite; et pourtant, à cette pensée, sa tendresse se révoltait, il y avait encore dans son cœur une voix que la jalousie ne pouvait étouffer, et qui défendait Gabrielle.

Mademoiselle Armantine avait passé de l'inquiétude à l'aigreur. Elle en était arrivée à croire que l'absence de sa belle-sœur n'avait d'autre motif qu'un pur caprice, un goût insensé, une passion folle pour la vie d'aventures. Sans doute madame de Valcreuse, qui ne faisait rien comme personne, qui pensait, qui agissait à sa'guise, était dans quelque château ou courait le pays par curiosité. Elle reviendrait d'un jour à l'autre et s'étonnerait du trouble qu'elle avait causé.

Un soir, ils étaient réunis tous trois autour de l'âtre à peine éclairé par les tisons à demi consumés. Il se faisait tard. Irène, tout entière aux cruelles préoccupations qui l'obsédaient, regardait d'un œil distrait la braise pâlissante. Les chiens d'Hector, couchés à ses pieds, tournaient les yeux vert la place vide de Gabrielle. L'abbé gardait le silence ; mademoiselle Armantine était plongée dans la lecture d'un roman de chevalerie, et cherchait dans les aventures héroïques d'Amadis et de Galaor une diversion aux malheurs présents. — Ah ! se disait-elle avec amertume, où sont-ils, ces

chevaliers galants et valeureux? Ce n'est pas de leur vivant qu'on se fût permis de violer mon domicile et de déchirer mes plus belles parures. — De temps en temps elle interrompait sa lecture, et adressait à l'abbé quelques paroles qui pouvaient passer pour une provocation; mai? l'abbé répondait à peine. Enfin elle ferma son livre, le posa brusquement sur la table, et se tournant vers l'abbé :

— Eh bien ! lui dit-elle d'une voix aigre-douce, avais-je tort de blâmer le choix de mon frère? Voyez les beaux fruits de ce mariage que vous avez voulu, qu'Hector, à coup sûr, n'eût pas fait sans vos conseils! A vous entendre, mademoiselle de Presmes était le modèle accompli de toutes les grâces, de toutes les vertus, et la voilà qui depuis huit jours court le pays, sans même se soucier de nous donner de ses nouvelles! Si l'on m'eût écoulée, tout irait bien autrement. Ce n'est pas madame de Presmes qui aurait laissé partir Hector. Elle eût trouvé, pour le retenir, des paroles sans réplique, un sourire vainqueur auquel il n'aurait pu résister. C'était là une femme, une femme charmante, et qui savait comment les hommes se tiennent en lesse. Enfin, monsieur l'abbé, elle n'était pas de votre goût. Pour vous plaire, il faut de grands yeux noirs tournés vers le ciel, un «tir rêveur, un caractère bizarre, des sentiments étranges, un langage d'oracle. La marquise n'avait rien de tout cela ; elle ne devait pas vous plaire.

— Il est vrai, Mademoiselle, que je ne l'ai jamais aimée, répondit l'abbé d'un air sombre.

VALCREUSE. 25 t

Mon cmur ne m'avait pas trompé, plût à Dieu qu'Hector ne l'eût jamais connue! Le jour où vous l'avez conduit chez elle pour la première fois fut un jour fatal.

— Oui, dit mademoiselle Armantine, car c'est chez elle qu'il a connu Gabrielle.

— Ce n'est pas de Gabrielle que je veux parler, répliqua vivement l'abbé.

— Et de qui donc, je vous prie? demanda mademoiselle Armantine avec aigreur.

L'abbé secoua la tête et retint sur ses lèvres le trait prêt à partir.

— Qu'est-ce qu'une femme, poursuivit mademoiselle Armantine avec dédain, qui, après quelques mois de mariage, quand la lune de miel s'achève à peine, inspire à son mari le désir de faire un voyage de trois ans aux grandes Indes? Étrange fantaisie! vous en conviendrez, monsieur l'abbé. Ce n'est pas près de madame de Presmes qu'une pareille idée eût germé dans la tête d'Hector.

— Mademoiselle, répliqua gravement l'abbé, quoi que l'avenir puisse réserver à votre frère, bénissez le ciel de n'avoir pas permis qu'il épousât la marquise de Presmes.

— Mais, enfin, mon frère peut revenir d'un moment à l'autre. S'il arrive avant le retour de madame de Valcreuse, quand il demandera sa femme, que lui répondrons- nous?

Et comme i'abbé se taisait, Irène, blessée dans son affection, prit laparole, et s'adressant à mademoiselle Armantine :

— Nous ne saurons comment expliquer son ab-

sence; mais en quelque lieu qu'elle se trouve, Gabrielle est toujours digne de lui.

— Vous en parlez bien à votre aise, ma chère petite; je veux croire que vous avez raison.

— N'en doutez pas, Mademoiselle, repartit avec feu Irène, chez qui la tendresse dominait la jalousie. Je connais ma cousine; c'est déchirer mon cœur que douter du sien.

— Bien, mon enfant, bien! dit l'abbé; vous êtes un noble cœur.

— Où est-elle, cependant? que fait-elle? poursuivit mademoiselle Armantine du ton de l'ironie. Je connais la bienfaisance de ma belle-sœur, mais je ne puis croire qu'elle ait passé au chevet d'un malade tout le temps de son absence.

— Mon Dieu, reprit Irène, qui nous dit que sa vie n'est pas en danger? En ces temps de trouble et de malheurs, qui nous dit qu'elle n'est pas tombée dans quelque piège infâme ? Pourquoi l'accuser, quand nous avons tant de raisons de trembler pour elle ?

En parlant ainsi, elle cherchait tout à la fois à excuser sa cousine et à rassurer son propre cœur.

— Bien, mon enfant ! répéta l'abbé lui prenant les mains. Vous défendez l'absente : Dieu, qui sait ce qui se passe au fond de votre âme, Dieu vous récompensera.

Mademoiselle Armantine qui, malgré ses travers, avait un excellent naturel, regretta les paroles amères qui lui étaient échappées, et se prit à trembler pour les jours de sa belle-sœur. La conversation qu'elle n'attisait plus s'éteignit d'elle-

même : Irène retomba dans ses réflexions jalouses, et l'abbé reprit le cours de sa triste rêverie.

La bise soufflait au dehors. La pluie fouettait les vitres ; on entendait les aboiements plaintifs des chiens qui se répondaient de ferme en ferme. Dans le salon tout était lugubre. La lampe pâlissait; la braise était consumée; le grillon chantait dans les fentes de l'âtre.

Tout à coup les chiens de chasse, le cou tendu, les naseaux ouverts, se dressèrent sur leurs jarrets ; l'abbé, mademoiselle Armantine et Irène se levèrent tous trois en même temps.

Une voiture venait de s'arrêter à la porte. Ils avaient entendu le hennissement des chevaux, le fouet du postillon. Était-ce Gabrielle? Était-ce Hector ? Si c'était Gabrielle, quelle joie ! Si c'était Hector, que lui répondre ?

La lourde porte du château tourna sur sesgonds massifs; une berline s'arrêta au pied du perron, et le nom d'Hector de Valcreuse monta dans une immense rumeur.

A ce nom répété de bouche en bouche, ils se regardèrent avec épouvante et comme scellés sur place. Aucun des trois n'osait affronter la colère de cet homme et marcher au-devant de lui.

Au bout de quelques instants, le pas d'Hector retentit dans l'escalier.

— Nous sommes perdus ! s'écrièrent-ils.

Et ils baissèrent le front, comme si l'éclair, déchirant la nue, leur eût annoncé la foudre qui allait éclater sur leurs tètes.

La porte du salon s'ouvrit et M. de Valcreuse entra, ayant à son bras Gabrielle. Un cri d'étonnement et de joie les accueillit. Mademoiselle Armantine sejeta dans les bras d'Hector, Irène couvrit Gabrielle de baisers et de larmes. L'abbé , ne sachant s'il devait en croire ses yeux, les regardait avec attendrissement, et attendait, pour embrasser Hector, que mademoiselle Armantine se fût dégagée de l'étreinte de son frère. Les serviteurs, qui avaient suivi M. de Valcreuse jusqu'au salon, se tenaient dans l'antichambre et assistaient à cette scène touchante. Quand les premiers transports furent un peu calmés, et que les questions commencèrent à se presser sur les lèvres d'Irène et de mademoiselle Armantine, M. de Valcreuse ouvrant à deux battants la porte qui était restée entr'ouverte :

— Approchez, mes enfants, dit-il aux serviteurs émus. Vous n'êtes pas de trop dans cette fête de famille.

Et comme Irène et mademoiselle Armantine entouraient Gabrielle, et lui demandaient, d'un ton de doux reproche, comment elle avait pu se décider à partir sans leur dire adieu, sans les avertir, sans leur laisser tout au moins quelques lignes pour les rassurer, Hector prit la parole, et d'une voix calme et grave, de façon à être entendu de tous :

— Ne la grondez pas; que tous les cœurs re-

VAl.CREL'SK. 25 S

doublent autour d'elle d'amour et de respect. Je venais de débarquer à Brest, ne sachant pas ce qui se passait en France. J'avais trouvé la ville en feu. Mon amour pour le roi n'était ignoré de personne ; mon nom suffisait pour me désigner à la haine du parti vainqueur; sur la dénonciation d'un misérable, j 'étais cité devant le tribunal révolutionnaire. Au milieu des dangers qui me menaçaient, c'est, à vous tous que je pensais. Je vous ai envoyé un exprès, mon cher abbé; je vous demandais des nouvelles de ma famille; quand il est arrivé au château, Gabrielle veillait seule. Dans son inquiétude, elle a ouvert ma lettre, et, apprenant que ma vie était en péril, sans hésiter, sans prendre le temps de vous avertir, elle est partie au milieu de la nuit pour venir me retrouver. Elle a partagé tous mes dangers; tant que ma tête a été menacée, elle est restée près de moi, elle a refusé de me quitter. Ne la grondez pas; serrez-vous autour d'elle avec amour, avec respect : elle a fait plus que son devoir.

Tandis que M. de Valcreuse parlait, Gabrielle, tremblante, baissait les yeux, et, toute confuse, cherchait à se dérober aux regaids attendris. Irène, mademoiselle Armantine, tous les serviteurs acceptèrent, sans hésiter, comme vraie l'explication de l'absence de Gabrielle, donnée par M. de Valcreuse. La parole d'Hector suffisait pour lever tous les doutes, et d'ailleurs comment auraient-ils pu ne pas croire ce qu'il disait? Ce généreux mensonge n'élait-il pas plus vraisemblable que la vérité ? L'abbé seul, muet et pensif, cou-

templait Hector avec admiration et le remerciait du regard. Malgré sa sagacité, il ne pouvait deviner comment les choses s'étaient passées; mais il comprenait que Gabrielle n'était pas allée au-devant de M. de Valcreuse. Rosette confondue dans la foule des serviteurs, voyait tout, écoutait iout, d'un air demi-curieux, demi-railleur. De temps sn temps ses yeux se portaient avec tristesse sur Gabrielle; tout en se réjouissant de la revoir, la petite Bohémienne semblait s'apitoyer sur son retour précipité.

Madame de Valcreuse, brisée par la fatigue et l'émotion, honteuse du rôle auquel la condamnait la générosité de son mari, s'arracha aux témoignages d'admiration et de tendresse qu'elle savait bien ne pas mériter; elle se retira dans sa chambre où Irène, l'accompagna. Quand elles furent seules, Irène, dans un élan de joie et de reconnaissance, se jeta au cou de Gabrielle et la tint longtemps embrassée. Ce n'était pas seulement la présence de sa cousine retrouvée qui la rendait si joyeuse, c'était surtout le bonheur de croire qu'elle n'était pas partie avec M. de Kernis. Gabrielle s'était assise; Irène se mit à ses pieds sur le tapis, et posant sa tête sur ses genoux :

— Pardonne-moi, lui dit-elle d'une voix suppliante.

— Te pardonner, chère enfant ! que veux-tu que je le pardonne? Si quelqu'un ici a besoin de pardon, ce n'est pas toi.

— Oh! tunesaispasàquelpointjesuis coupable.

— Toi coupable, Irène ! dit madame de Valcreuse

VALCREUSE. 2S7

s'inclinant et la baisant au front. Quelle faute si grave as-tu commise? Qu'as-tu à te reprocher? Parle, mon enfant, je n'ai pas le droit d'être sévère ; tu peux compter sur mon indulgence.

— Eh bien ! reprit Irène en rougissant, il est un secret que jusqu'ici je ne t'ai pas confié, que lu as deviné peut-être et que pourtant je veux te dire. J'aime M. de Kernis. Je l'aime depuis le jour où je l'ai vu pour la première fois. Comment cet amour est-il éclos, a-t-il grandi dans mon cœur ? Je n'en sais rien moi-même. C'est la douleur, c'est la jalousie qui me l'a révélé. J'ai compris que je l'aimais, le jour où j'ai cru deviner que c'était toi qu'il préférait.

— Eh bien! mon enfant, dit Gabr'elle qui se sentait mourir de confusion, est-ce donc là un si grand crime ! N'es-tu pas jeune ?n'es-lu pas belle? n'es-tu pas libre? ne peux-tu pas disposer de ton cœur et de ta main?

— Oh! ce n'est pas tout, répondit Irène. Il me reste encore un aveu à te faire ; celui-là est le plus douloureux, le plus pénible; promets-moi de ne pas m'en vouloir.

— Va, je te pardonne d'avance.

— Si tu pouvais deviner ce que j'ai à te dire, peut-être ne me promettrais-tu pas si résolument ton pardon. Et pourtant la seule manière d'expier ma faute est de la confesser tout entière. Pardonne-moi, Gabrielle. Tandis que tu te dévouais pour M. de Valcreuse, tandis que lu allais le retrouver au péril de ta vie, je t'accusais.

55 8 VALCUEUSE.

— Tu m'accusais! reprit Gabrielle d'une voix tremblante.

— Oh ! pardonne-moi, prends pitié de mon égarement. J'ai tant souffert! tu étais partie le même jour que M. de Kernis...

— Eh bien?... demanda Gabrielle éperdue.

— Eh bien ! dit Irène à voix basse, en cachani sa tête dans le sein de sa cousine, eh bien ! j'ai cru que vous étiez partis ensemble.

— Ya, mon enfant, va, je ne t'en veux pas. Aimons-nous comme par le passé, aimons-nous plus que jamais ; plus que jamais j'ai besoin de toute ta tendresse.

Quand Irène se fut retirée, madame de Valcreuse demeura longtemps à la même place, repassant dans sa tête brûlante tous les événements qui s'étaient accomplis dans le court espace d'une semaine. L'épreuve qu'elle venait de traverser n'était pas faite pour l'encourager, pour la pousser plus avant dans la voie de la passion. Gabrielle avait fait quelques pas à peine dans cette voie périlleuse, et elle revenait les pieds meurtris. Longtemps elle resta plongée dans une sombre méditation. Un feu vif pétillait dans l'âlre; la lampe suspendue au plafond éclairait la chambre d'une douce lueur. Les rideaux étaient fermés ; tout, dans cet asile, respirait le calme et le recueillement. Peu à peu, l'âme orageuse de Gabrielle s'apaisa. Sa pensée se reporta doucement sur l'accueil empressé qu'elle venait de recevoir. Elle se rappela, avec une confusion mêlée d'attendrissement , les larmes joyeuses des serviteurs qui l'avaient cr'^e morte.

VALCREISE. 2 59

Elle releva la tète, et, comme si elle fût sortie d'un rêve, promena ses regards autour d'elle. Elle revit son lit où. plus d'une fois, dans une nuit d'insomnie, elle avait accusé le sort, et, comparant les ennuis qu'olle trouvait alors si amers aux angoisses poignantes qu'elle venait de subir, elle se dit qu'elle avait été ingrate envers la destinée. Elle revit ses livres, fidèles compagnons de sa solitude, confidents de ses larmes et de ses défaillances, qui l'avaient plus d'une fois consolée, qui plus d'une fois avaient relevé son courage, et, comparant ces heures studieuses au trouble, à l'épouvante qui venaient de sillonner sa vie, elle éprouva, dans toute sa plénitude, le sentiment de délivrance qui avait déjà effleuré son cœur, lorsqu'elle avait vu se perdre dans la brume la chaloupe qui emportait M. de Remis.

Son âme était si lasse, ses membres étaient tellement brisés par la fatigue, elle avait vu face à face tant de périls et de catastrophes que la certitude du repos suffisait maintenant à son bonheur. Elle marchait à pas lents dans sa chambre, caressant d'une main charmée tous les objets qui l'entouraient. Depuis l'heure de son départ, tant de choses s'étaient passées dans sa vie qu'elle croyait revenir après une longue absence. Elle s'endormit doucement, au bruit joyeux de la flamme dont les lueurs capricieuses couraient sur les fleurs des rideaux et sur les rosaces du tapis. Elle était chez elle ; demain en se réveillant, elle verrait Irène à Bon chevet, et des visages amis s'épanouiraient à son approche. Elle s'endormit doucement au mi-

lieu de ces pensées, n'ayant plus la force de se souvenir du passé ni de prévoir l'avenir.

M. de Valcreuse était resté au salon avec sa sœur et avec l'abbé. Les joies de la famille tenaient peu de place dans ces temps désastreux; la conversation roula bientôt tout entière sur les événements politiques. Hector, dont le calme et la sérénité ne se démentirent pas un seul instant, interrogea l'abbé sur l'état du Bocage et sur la disposition des esprits. Il s'étonna que la province ne se fût pas soulevée en apprenant la captivité du roi, que les chefs des grandes familles ne se fussent pas concertés, et demeurassent inactifs au fond de leurs châteaux. Il blâma hautement le parti de l'émigration. Ce n'est pas, disait-il, en quittant la France, que la noblesse peut la servir. Il blâma énergiquement les princes de n'être pas restés près du trône. Il pressentait la résistance que la Vendée devait opposer aux principes républicains ; il prévoyait que les seigneurs, bon gré mal gré, seraient tôt ou tard entraînés par les paysans et obligés de prendre les armes. Dans un langage rapide, animé, il esquissait à grands traits le plan de cette campagne qui devait étonner l'Europe, et qu'un grand capitaine a nommée une guerre de géants.

Il s'exprimait avec tant d'élévation , tant de clarté, il expliquait et il ordonnait ses pensées avec tant de précision, le sujet qu'il traitait paraissait tellement absorber toute son attention, et, quand par hasard le nom de Gabrielle revenait dans la conversation, il témoignait pour sa femme tant de déférence, que l'abbé lui-même finit par croire

qu'il avait dit la vérité. Tandis qu'Hector parlait, l'abbé le regardait avec curiosité, avec étonnement.

— Il est impossible, se disait-il à lui-même, que je ne me sois pas trompé. Son visage serait-il si calme, si son âme était déchirée? Si le déshonneur était dans sa famille, se préoccuperait-il à ce point de la chose publique? S'il avait un outrage à venger, dresserait-il des plans de campagne? Tout à l'heure, mademoiselle Armantine a prononcé le nom de M. de Kernis, cet hôte fatal envoyé par madame de Presmes, et pourtant Hector n'a pas tressailli. Il a donc reconnu l'injustice de ses soupçons, il est donc sûr du cœur de Gabrielle?Dans cet homme qu'il m'ordonnait de chasser ou de tuer, il ne voit donc p]us un rival? Madame de Yalcreuse, par son dévouement, aura su imposer silence à sa jalousie. Et moi qui l'accusais, moi qui la croyais égarée, perdue sans retour! Moi qui, même en la voyant au bras de son mari, doutais encore de son innocence!

En poursuivant le cours de ses réflexions, l'abbé n'avait pas cessé d'observer Hector, et, de plus en plus rassuré par la sérénité, par le sang-froid de M. de Valcreuse, il ne doutait plus que Gabrielle n'eût été en effet retrouver son mari à Brest. Déjà, au fond de son cœur, il remerciait la Providence : M. de Kernis était sauvé, Gabrielle était pure, Hector était de retour. La paix et le bonheur étaient rentrés au château; il ne lui restait plus qu'à prier pour la paix et le bonheur de la France.

Malgré la joie que lui causait la présence de son

frère, mademoiselle Armantine écoutait d'une oreille assez distraite la conversation engagée entre M. de Valcreuse et l'abbé. D'ailleurs la nuit était avancée, et la journée avait été assez remplie d'émotions pour que la bonne demoiselle eût besoin de repos. Elle avait essayé à plusieurs reprises, mais toujours vainement, de changer le cours de l'entretien ; désespérant d'y réussir , elle prit congé de son frère, et M. de Valcreuse resta seul avec l'abbé.

Il écouta le bruit des pas qui s'éloignaient, il entendit les portes s'ouvrir et se fermer l'une après l'autre, puis, lorsque tout fut rentré dans le silence, lorsque le château tout entier fut devenu muet, il se leva, et l'œil étincelant, la bouche frémissante, le front sillonné d'éclairs :

— Malheureux! s'écria-t-il d'une voix tonnante, en laissant tomber sur l'abbé un rogard écrasant. C'est donc ainsi que vous m'obéissez! c'est donc ainsi que vous m'aimez? Que vous ai -je écrit ? qu'avez-vousfait? L'avez-vous chassé? l'avez-vous tué? Malédiction sur votre lâcheté ! Savez-vous où j'ai trouvé ma femme? Croyez-vous stupidement qu'elle soit venue à Brest au-devant de moi? Le croyezvous ? êtes-vous assez insensé pour le croire ? Croyez-vous qu'elle ait quitté sa maison, seule, au milieu de la nuit, par dévouement pour son mari? Ils partaient, ils fuyaient ensemble, et, pour que mon déshonneur ne fût pai public, pour que mon nom ne fût pas livré à la risée, il a fallu que je revinsse à point nommé du fond de l'Inde ! Ils partaient, ils fuyaient ensemble, et si la tempête ne

VALCHLISE. 203

les eût jetés entre mes mains, si la tempête, plus jalouse que vous de mon honneur, n'eût brisé le navire qui les emportait, à cette heure ils seraient heureux dans les bras l'un de l'autre, ils se railleraient de moi, ils défieraient ma colère, ma vengeance ne pourrait les atteindre ! Parlez, répondez : si j'eusse tardé d'un jour, que trouvaisje en franchissant le seuil de ma porte? un toit déshonoré.

En parlant ainsi, il marchait à grands pas dans le salon, tandis que l'abbé, pâle, consterné, muet, le suivait d'un œil effaré, et baissait la tête dès qu'il rencontrait son regard.

— La mer me les a livrés, et je n'ai pas pu me venger ! Il était là, je le tenais sous ma main, et je n'ai pas pu le tuer ! Depuis un an j'avais soif de son sang ; devant moi, sous mes yeux, elle lui a tendu la main, je ne l'ai pas tué ! Mais il ne sera pas toujours proscrit, nous nous retrouverons, et je le tuerai. Elle ! je l'abandonne à ses remords. Si je l'ai ramenée, c'est pour accomplir jusqu'au bout le serment que j'ai fait à Dieu. J'ai juré de la protéger; eh bien ! ai-je trahi mon devoir ?Ne l'ai-je pas sauvée delà honte et du malheur, delà honte et du désespoir? Je lui ai rouvert cette maison qu'elle avait fuie lâchement et qui devait lui être fermée à jamais. Je lui ai rendu sa place à mon foyer. Mon rôle est fini, Dieu n'a plus rien à me demander.

En achevant ces derniers mots, il tomba épuisé sur un siège, le front baigné de sueur: des larmes de rage s'échappaient de ses yeux.

L'abbé se leva, fit quelques pas, et prenant dans ses mains les mains de M. de Valcreuse :

— Mon enfant, lui dit-il, tu as bien souffert, mais ton rôle n'est pas fini : il te reste à pardonner.

À part les préoccupations politiques qui chaque jour devenaient de plus en plus envahissantes, le château de Valcreuse paraissait avoir recouvré la paix et le bonheur. Le retour d'Hector était un gage de sécurité. Quoique le Bocage ne se fût pas encore soulevé, cependant la sourde agitation qui régnait dans le pays était, depuis quelques mois, un grave sujet d'inquiétude; la présence de M. de Valcreuse avait pleinement rassuré sa famille. L'abbé se sentait délivré d'une responsabilité trop lourde pour son âge; mademoiselle Armantine voyait dans son frère un protecteur qui devait éloigner tout danger. Irène, qui avait toujours eu pour Hector une affection enthousiaste, se croyait, près de lui, hors de l'atteinte du malheur. Ne doutant plus que M. de Remis ne fût désormais en lieu de sûreté, oubliant déjà ce qu'elle avait souffert, pleine de confiance dans l'avenir, elle avait repris sa joyeuse humeur. M. de Valcreuse soutenait avec une inébranlable persévérance le mensonge qu'il avait avancé devant toute sa maison. Chaque fois qu'il se trouvait avec Gabrielle en présence de sa sœur et d'Irène, il la traitait avec une déférence si empressée, il lui témoignait tant de bienveillance et de courtoisie, qu'elles devaient croire à la réalité du récit qu'elles

avaient entendu. Mademoiselle Armantine, pour réparer l'injustice dont elle s'était rendue coupable en accusant madame de Valcreuse, convaincue, d'ailleurs, qu'elle avait exposé sa vie pour aller rejoindre son mari, l'accablait de tendresse et de prévenances, et, comme la bonne demoiselle ne sa\ait garder de mesure en rien, elle apportait dans l'expression de sa reconnaissance une vivacité, une abondance de paroles qui étaient, pour sa belle-sœur, un supplice de tous les instants. Irène, de son côté, pour expier la jalousie qui l'avait si cruellement torturée, et qu'elle avait si franchement avouée, redoublait, près de sa cousine, de soins et de caresses. Enfin, l'abbé luimême, qui ne croyait pasGabrielle aussi coupable que pouvaient le donner à penser sa fuite et l'explosion de colère de M. de Valcreuse, l'abbé n'avait jamais ressenti pour elle une sympathie plus profonde, plus évangélique. D'ailleurs, lors même qu'il eût douté de son innocence et de sa pureté, comme il pratiquait, dans toute son étendue, la charité chrétienne, il aurait encore été plein d'indulgence pour son égarement, il l'aurait encore accueillie avec une bonté miséricordieuse. Ainsi, rien ne paraissait changé ; ils semblaient tous unis dans un même sentiment d'amour ; et pourtant cette paix apparente cachait un trouble profond ; sous celte surface tranquille, il y avait un abîme de désespoir.

Depuis le jour où M. de Valcreuse avait recueilli sa femme à son bord, ses sentiments n'avaient pas fléchi. Sous la déférence, sous la courtoisie, Ga-

266 VALCRELSE.

brielle devinait la résolution irrévocable de ne pas pardonner. Il évitait avec soin toute occasion de rester seule avec elle, et lorsque le hasard les réunissait, il gardait un silence glacé. Gabrielle se sentait jugée, condamnée sans retour. Ce n'était pas l'amour de son mari qu'elle regrettait, car cet amour, elle n'avait jamais cru le posséder, et cette croyance était la seule excuse qui pût à ses yeux atténuer la faute qu'elle se reprochait. Ce n'était pas l'amour d'Hector qu'elle cherchait, qu'elle appelait ; car si elle n'avait pas su le conquérir lorsqu'elle était à l'abri même de tout soupçon, maintenant que les apparences l'accusaient, comment pouvait-elle espérer gagner le cœur qu'elle avait cru fermé jusque-là ? Mais elle se sentait digne encore de l'estime de son mari, elle se sentait digne de la place qu'il lui avait rendue, et pourtant, elle comprenait qu'aux yeux de M. de Valcreuse elle ne pourrait jamais se réhabiliter. C'était là désormais le malheur de sa vie. Écrasée sous le poids d'un mépris qu'elle ne méritait pas, elle s'agitait, elle se débattait vainement poui reprendre, dans la pensée de M. de Valcrense, le rang qui lui appartenait. Devant cette préoccupation exclusive, tout s'était effacé ; l'image même de M. de Kernis avait pâli. Comment se justifier, commentprouver qu'elle était sortiepure et sans tache de l'épreuve périlleuse qu'elle venait de traverser ? Comment oser l'affirmer devant l'homme qui l'avait surprise s'enfuyanlavec son complice? Essayer seulement une justification, n'était-ce pas faire injure à sa raison, n'était-ce pas lui attribuer uns

VALCREUSE. 2G7

crédulité ridicule ? Le monde entier se fût levé pour proclamer son innocence, M. de Valcreuse aurait encore eu le droit d'en douter. Recomrer l'estime de son mari était devenu pour Gabrielle une sorte de passion ; c'était le rêve de toutes ses nuits, l'ambition constante de toutes ses journées. Elle se résignait sans murmurera l'indifférence, mais elle ne pouvait se résigner au mépris. Plusieurs fois déjà elle avait essayé de parler, mais toujours la parole expirait sur ses lèvres ; sa pudeur môme s'alarmait à la seule pensée d'entamer sa défense.

Un soir pourtant, comme mademoiselle Armantine venait de les quitter et qu'Hector, demeuré seul avec sa femme, se disposait à s'éloigner, Gabrielle se leva brusquement, et, lui prenant la main pour le retenir :

— Restez, dit-elle, au nom de Dieu, restez, écoa tez-moi.

— Qu'avez-vous à me dire ? demanda M. de Valcreuse, attachant sur elle un regard étonné.

— Un instant, un seul instant, reprit-elle d'une voix suppliante. Laissez-moi vous parler. Quand vous m'aurez entendue, so)-ez muet pour moi, ne me regardez plus, que je sois pour vous une étrangère, je ne me plaindrai pas.

— Eh bien, répondit froidement M. de Valcreuse, je vous écoute, parlez.

Gabrielle. le front couvert de rougeur, balbutia quelques mots confus; M. de Valcreuse l'interrompit aussitôt.

— Pourquoi vous justifier? vous ai-je accusée?

8C8 VALCREUSE.

lui dit-il. Depuis que je vous ai ramenée, avezvous surpris dans mon regard, dans mon accent, l'intention même d'un reproche? N'étes-vous pas ici, comme avant mon départ, entourée de respect et d'obéissance?

En achevant ces mots, il s'inclina avec une froide politesse et sortit.

Ecrasée par cette réponse, Gabrielle se tordit les bras et s'abîma dans sa douleur. Elle n'avait jamais compris si clairement toute l'horreur de sa situation. Seule, au coin du foyer désert, face à face avec sa destinée, elle se prit à pleurer. Placé à quelques pas derrière elle, l'abbé, qui venait d'entrer et qu'elle n'avait pas entendu, la contemplait avec une ineffable compassion. Il s'approcha d'elle, et d'une voix où respirait l'affection la plus tendre et la plus indulgente :

— Pleurez, ma fille, pleurez, lui dit-il; les larmes sont bénies de Dieu.

A ces mots, madame de Valcreuse, dans un élan de désespoir, se jeta à ses pieds, embrassa ses genoux.

— Sauvez-moi, mon ami, mon père! sauvezmoi, s'écria-t-elle en sanglotant.

— Que vous avez tardé, ma fille, à pousser ce cri de détresse ! répondit l'abbé en la relevant et en la pressant tristement sur son cœur. Pourquoi n'êtesvous pas venue à moi plus tôt? Si vous vous étiez confiée à votre vieil ami, peut-être aurais-je pu prévenir bien des malheurs. Vous avez attendu bien longtemps; mais parlez. Si le passé est irréparable, je pourrai du moins pleurer avec vous.

VALCRhlSE. 269

Si les plaies de votre âme ne sont pas de celles qui se ferment, Dieu m'inspirera, je les panserai d'une main sûre et j'adoucirai vos souffrances.

— Ah! vous aussi, s'écria- t-elle en s'arrachant de ses bras, vous aussi vous me croyez flétrie, perdue sans retour?

— Si je le croyais, mon enfant, serait-ce une raison pour vous de douter de mon cœur, de la bonté de Dieu?

— Ah ! vous le croyez, vous croyez à ma honte, à mon déshonneur 1 s'écria madame de Valcreuse, avec un accent de douleur déchirant.

— Je crois à vos souffrances, à votre désespoir. Vous pleurez, ma fille, il n'est pas de souillures que les larmes ne puissent effacer.

— 0 mon Dieu ! s'écria-t-elle, ma faute est grande, je le sais; mais vous me connaissez, mon Dieu! Si j'étais flétrie, si j'étais souillée, je n'aurais jamais consenti à rentrer sous ce toit; je n'usurperais pas une place dont je me sentirais tout à fait indigne. Oh ! je suis bien coupable, ma faute est gronde; mais, si bis que je sois tombée, vous le savez, mon Dieu, je puis encore me relever, car je suis restée pure malgré mon égarement ; mon repentir peut s'asseoir au foyer de mon mari.

Un éclair de joie illumina le front de l'abbé.

— Vous étiez pure, mon enfant ! Ah ! je le savais, je n'ai jamais douté de vous.

— Mais il ne le croit pas, lui ! il m'écrase de son mépris, il me condamne, il refuse de m'entendre.

— Je vous écoute, ma fille, Dieu ne m'a pas placé sans dessein entre vous et M. de Valcreuse.

270 VALCHEUSE.

Peut-être suis-je destiné à servir de lien entre le repentir et le pardon. Ouvrez-moi donc tout entier ce cœur que vous m'avez si longtemps fermé. Racontez-moi les orages qui ont dévasté votre vie; que j'apprenne de votre bouche ce que je n'ai pu qu'entrevoir et deviner. Gabrielle, Hector, malheureux enfants ! Si je n'ai pu prévenir la tempête qui vous a séparés et jetés meurtris sur la plage, je pourrai du moins vous relever, vous ranimer, vous réunir dans mes bras.

11 lit asseoir Gabrielle, lui prit les mains, et l'écouta sans l'interrompre. Enfin, madame de Valcreuse laissa échapper de son sein tous les secrets douloureux qu'elle y avait enfermés si longtemps. Elle raconta comment elle avait connu M. de Kernis, comment elle l'avait aimé, pourquoi ils s'étaient quittés, quelle ruse les avait séparés, comment, se croyant dégagée de ses premiers serments, elle avait épousé Hector. Elle raconta ses luttes, ses remords, ses défaillances; comment son cœur, un instant apaisé, avait été de nouveau bouleversé, en apprenant que M. de Kernis n'était pas marié; de quel effroi elle avait été saisie à son arrivée au château, ce qu'elle avait souffert en sa présence.

Plus d'une fois, pendant cette première partie de son récit, Gabrielle, suffoquée par ses sangiots, fut obligée de s'arrêter; plus d'une fois l'abbé, en l'écoutant, sentit ses joues baignées de larmes. Il pardonnait maintenant à la tristesse qu'il avait jugée autrefois avec tant de sévérité. Tous les secrets qu'il avait entrevus confusément s'éclairaient d'urne éclatante lumière. Il comprenait toute la

YALCREUSE. 271

noblesse de l'âme qui s'ouvrait à lui, et, voyant les tortures qu'elle avait endurées , pénétré de respect, il était prêt à s'agenouiller devant tant de douleur et tant de vertu.

Arrivée à la nuit fatale où elfe s'était enfuie avec M. de Kernis, comme Gabrielle hésitait :

— Continuez, dit l'abbé avec bonté. Quoi que vous puissiez m'apprendre, quoi qu'il vous reste à m'avouer, vous avez tant souffert que vous avez d'avance mérité votre pardon.

Madame de Valcreuse acheva son récit. Elle ne déguisa aucune de ses faiblesses, aucun de ses égarements. Elle dit tout ce qui s'était passé dans son cœur depuis l'heure où elle était allée à la ferme pour sauver M. de Remis, jusqu'à l'heure où elle était rentrée au bras de son mari, et, quand elle eut achevé, elle baissa la tôte et attendit l'arrêt de son juge.

— Vous avez été coupable, ma fille, reprit l'abbé d'une voix grave. Vous vous êtes laissée abuser par la passion ; vous avez saisi avec empressement tous les prétextes qui s'offraient à vous pour céder à l'entraînement secret de votre cœur. Vous avez cru partir pour sauver M. de Remis, et vous partiez pour le suivre; vous avez cru n'être que généreuse, et vous étiez déjà coupable. Dieu> qui juge nos intentions, Dieu vous a punie en permettant ('accomplissement du vœu insensé que vous aviez formé et que vous n'osiez vous avouera vous-même. Un instant vous avez souhaité que le vent pût vous emporter loin de nous, sur une terre

e, avec l'homme que vous aimiez : Dieu a

lu dans votre cœur, et, pour vous châtier d'un rêve criminel, il en a fait une réalité terrible. Humiliezvous devant sa justice, bénissez sa bonté; s'il a déchaîné la tempête, c'était pour vous ramener au port que vous vouliez quitter àjamais.

— Mais lui, dit Gabrielle d'une voix plaintive, M. de Valcreuse ! il ne sait rien, il ne veut rien entendre.

— Il m'entendra, il saura tout, repartit l'abbé avec assurance ; ne désespérez pas de l'avenir.

— L'avenir ! dit Gabrielle en secouant tristement la tête : je n'attends rien de l'avenir. Ma destinée ici-bas est dès à présent accomplie. Que M. de Valcreuse sache que je suis pure, qu'en me ramenant il n'a pas ramené la honte chez lui, que je peux paraître devant lui, sinon la tête haute, du moins sans rougir, etj'abandonne ma part.de bonheur sur la terre, en expiation du mal que j'ai fait.

L'abbé quitta Gabrielle le cœur piein de confiance ; rien ne lui semblait plus facile que la tâche qu'il venait d'accepter. Il allait jusqu'à s'étonner que Gabrielle n'eût pas réussi à convaincre M. de Valcreuse comme elle venait de le convaincre lui-même. Il connaissait la générosité d'Hector, il savait combien il était aisé à cette âme loyale de croire au bien : il ne doutait pas du succès de son entreprise. Il se disait, dans sa crédulité naïve, qu'Hector et Gabrielle, malgré les rudes épreuves qu'ils venaient de traverser, pouvaient encore espérer de beaux jours, qu'ils n'étaient pas désunis à jamais. Cependant, à mesure qu'il réfléchissait sur la manière dont il entamerait avec Hector l'ex

[licalion qui devait tout concilier, il apercevait dos difficultés auxquelles il n'avait pas songé ; il se heurtait à des obstacles qu'il n'avait pas prévus. Par où commencer? Gabrielle était pure, l'abbé n'en doutait pas; mais comment le prouver? Quand il voulut aborder cette question délicate, M. de Valcreuse l'arrêta court d'un ton résolu. Un sourire amer effleura ses lèvres, et l'abbé interdit, renonçant au plaidoyer victorieux qu'il avait arrangé dans sa tête, se tut et baissa les yeux. Quelques jours plus tard, il revint à la charge. M. de Valcreuse ne dissimula pas son étonnement et son impatience. Son front s'assombrit, sa bouche se contracta dédaigneusement.

— Brisons là, mon cher abbé, dit-il en l'interrompant dès les premiers mots. Personne ici n'a besoin de justifier madame de Valcreuse, puisque je l'ai ramenée. Je ne l'accuse pas, je ne lui reproche rien. Elle est ici comme autrefois, respectée, honorée, aimée ; seulement ne me parlez jamais d'elle : c'est mon souhait, mon espérance, ma volonté.

Ces paroles, prononcées avec un accent qui ne permettait pas de réplique, mirent fin à l'entretien à peine commencé : l'abbé se retira la mort dans le cœur, comprenant qu'il y avait entre Hector et Gabrielle un abîme dor t il mesurait pour la première fois la profondeur.

Les choses en étaient là au château de Valcreuse quand la guerre civile éclata.

La constitution civile du clergé avait profondément blessé les sentiments religieux du Bocage ; la mort du roi jeta dans la stupeur tous les paysans de ces campagnes. Cependant, malgré la sourde colère qui les agitait, ils ne songeaient pas encore à se soulever contre le gouvernement nouveau. La levée de trois cent mille hommes, décrétée par la Convention nationale le 2o février 1793, mit le comble à leur exaspération, el le jour fixé pour l'exécution de ce décret fut le premier jour de l'insurrection. Tout était préparé pour l'incendie; ce décret fut l'étincelle qui l'alluma ; en un instant tout fut en feu. Les paysans, d'un commun accord, sans s'être même concertés, sommèrent les seigneurs de se mettre à leur tête, et prolestèrent, à main armée, contre la loi qui les frappait. Il fallait un cri de ralliement : le soulèvement se fit au cri de : Vive le roi ! mais en réalité, celte manifestation était dictée par l'intérêt personnel. Le sentiment de dévouement chevaleresque à la royauté, qu'on a prêté à tous les habitants du Bocage, n'existait que chez quelques jeunes chefs sans ambition, exaltés par leurs traditions de famille, âmes loyales et généreuses, passionnées pour le parti des vaincus, qui formaient seuls, à vrai dire, la partie glorieuse el poétique de cette guerre.

M. de Yalcreuse n'avait pas altendu le signal £our se préparer à la résistance. Il n'attendit pas

VALCRELSE. 27 5

que ses paysans vinssent le chercher pour se mettre à leur tête. Il apporta dans cette entreprise une ardeur, un enthousiasme que ses convictions politiques n'auraient pas suffià entretenir : il obéissait aune agitation fiévreuse que l'abbé observait avec inquiétude et essayait vainement de calmer. Espérait-il que l'insurrection, une fois propagée dans tout le pays, rouvrirait à M. de Kernis les côtes de la France? Cherchait-il, dans le tumulte des camps, dans les dangers des champs de bataille, une diversion puissante au chagrin qui minait sa vie? ou bien enfin, las de sa destinée, voulait-il demander à la guerre une mort glorieuse ? Quoi qu'il en soit, un des premiers il tint la campagne. Il fut un de ces chefs de partisans qui opéraient sur les limites du Marais et du Bocage, qui tantôt s'associaient aux mouvements militaires de Charette, tantôt ne prenaient conseil que de leur volonté et agissaient pour leur propre compte.

Dans la matinée du jour où M. deValcreuse devait entrer en campagne, le château et les environs offraient un aspect inaccoutumé. Le tocsin sonnait depuis la veille et répondait au tocsin des communes voisines. Des paysans en sabots, armés de mousquets, de tromblons, de faulx, de piques ou de bâtons, étaient groupés sans ordre dans la plaine; d'autres arrivaient de tous les points de l'horizon, descendaient des collines environnantes et venaient se joindre aux groupes déjà formés. Dans l'église, au pied du calvaire qui dominait la plaise, les femmes agenouillées priaient avec ferveur pour le succès de l'entreprise.

La cour du château était encombrée de chevaux, d'armes qu'on distribuait aux nouveaux venus. Les serviteurs s'occupaient à fondre des balles., à faire des cartouches, à aiguiser les sabres rouilles. Rosette allait de la plaine au château et du château à la plaine, se mêlant à tous les groupes, recueillant tous les propos, regardant et touchant les armes avec une curiosité sauvage, joyeuse du bruit et du mouvement, joyeuse sans savoir pourquoi.

Le salon ne présentait pas un coup d'œil moins animé. Quelques gentilshommes du voisinage, qui venaient se ranger sous les ordres de M. de Valcreuse, se pressaient autour de lui. Ils étaient jeunes, beaux, et portaient fièrement leur costume simple et sévère: les pistolets damasquinés étincelaient à leur ceinture. Hector les dépassait tous de la tête et les dominait du regard. Il avait retrouvé, comme par enchantement, au milieu du bruit des armes, l'attitude énergique et mâle qui, sur le pont de son navire, imposait l'obéissance et le respect. Ce n'était plus l'homme qui s'était révélé à Gabrielle dans les habitudes de la vie privée ; c'était un homme nouveau, transfiguré. Son œil était à la fois calme et hardi ; le génie des combats rayonnait sur son front; sa voix prenait, à son insu, l'accent du commandement. Il leur expliquait le plan de la campagne qu'il avait conçue, et tous l'écoutaient avec déférence. Assises autour d'une table, mademoiselle Armantine, Gabrielle et Irène faisaient des cocardes blanches et brodaient les sacrés-cœurs, signe commun de ces nouveaux croisés.

VALCRF.USE. 277

Ces préparatifs de guerre ne déplaisaient pas à n:ademoiselle Armantine; ils lui rappelaient les plus beaux temps de la chevalerie. Ses yeux se portaient avec complaisance sur les jeunes gentilshommes rangés en cercle autour de son frère; elle regrettait seulement de ne pas les voir marcher au combat, protégés par la devise et les couleurs de leurs dames. Elle faisait, d'ailleurs, bonne figure et ne s'effrayait pas, comme on pourrait le croire; malgré la frivolité de son esprit, le sang guerrier de ses aïeux lui donnait, dans les grandes occasions, une énergie inattendue et presque virile. Bien qu'élevée au milieu des mouches et des paniers, elle ne haïssait ni le bruit du canon ni l'odeur de la poudre. Dans ses rêves poétiques, elle songeait plus volontiers à Clorindequ'à Herminic.

Irène contemplait M. de Yalcreuse avec une admiration qui tenait de l'extase ; de temps en temps, elle se penchait à l'oreille de sa cousine et lui disait d'une voix émue :

— Regarde Hector, vois comme il est beau !

A ces mots, Gabrielle levait les yeux sur son mari, le regardait en silence pendant quelques instants et reprenait sa broderie.

L'abbé, assis à l'écart, songeait au sang qui allait couler et gémissait sur le malheur des temps. Il n'était aveuglé ni par le fanatisme ni par l'exaltation politique, et se demandait avec douleur quel serait le dénoùment de celte guerre, quel sorl attendait tous ces hommes résolus, dévoués, enthousiastes, qui se promettaient tant de victoires; il se demandait avec effroi s'il reverrait ja-

mais son cher Hector. Parfois ses regards se tournaient vers Gabrielle, dont le pâle visage, l'attitude brisée contrastaient douloureusement avec la scène qu'il avait sous les yeux.

Tout à coup il se fit un grand silence. Tous les chefs réunis autour de M. de Valcreuse prêtèrent l'oreille : le canon grondait du côté deMachecoul.

— Allons, Messieurs, en selle ! s'écria Hector d'une voix éclatante, l'œil étincelant. On nous a devancés; c'était à nous qu'appartenait l'honneur des premiers coups.

Quelques instants après, ils étaient tous à cheval; M. de Valcreuse était seul resté pour dire un dernier adieu à sa famille.

Au bruit du canon, Irène, mademoiselle Armantine et l'abbé s'étaient levés et se pressaient autour d'Hector. Gabrielle était restée assise; sa pâleur croissante avait seule trahi le redoublement de son effroi. Hector prit des mains de sa sœur la cocarde blanche qu'elle venait d'achever et la mit à son chapeau. Comme Gabrielle, faisant effort sur elle-même, se levait et lui présentait, d'une main tremblante, le sacré-cœur qu'elle avait brodé, il s'approcha brusquement de la place qu'Irène venait de quitter, saisit un des sacrés-cœurs brodés pai la jeune fille et l'attacha sur sa poitrine. Gabrielle retomba mourante sur sa chaise. L'abbé, qui avait suivi des yeux cette scène muette, courut à Hector et l'entraînant dan» l'embrasure d'une fenêtre :

— Vous êtes cruel, lui dit-il à voix basse.

— Je suis jusle, répondit M. de Valcreuse d'un air sombre.

— Cruel, vous dis-je, repritl'abbéen lui serrant la main. Regardez-la, ne voyez-vous pas son désespoir?

— Et le mien? demanda Hector d'un ton bref.

— Allez, dit l'abbé, vous êtes sans pitié.

— De la pitié? en a-t-elle eu pour moi ?

— Hector, poursuivit l'abbé, vous parlez pour la guerre : celui qui ne pardonne pas appelle sur sa tête la colère céleste.

— Parlez-vous de la mort? demanda ML de Valcreuse.

— Oui, malbeureux enfant, oui, c'est de la mort que je veux te parler.

— Eh bien donc ! que la colère céleste éclate sur ma tête, et je la bénirai.

En achevant ces mots, M. de Valcreuse dégagea violemment sa main de la main de l'abbé et alla rejoindre mademoiselle Armantine et Irène qui se tenaient au milieu du salon. L'abbé se rapprocha de Gabrielle, et, s'appuyant sur le fauteuil placé près d'elle, attacha sur son visage désolé un regard plein de compassion et de respect.

— Vous voyez, mon ami, vous voyez comme il m'accable, dit Gabrielle à voix basse en se tournant vers lui; son implacable orgueil m'écrase et me tue.

Cependant Hector avait ouvert une croisée et promenait ses yeux sur la plaine. Déjà les paysans s'ébranlaient sans ordre et s'avançaient en masses confuses; les faulx et les piques étincelaient au

soleil ; les femmes, tout à l'heure agenouillées, s'étaient levées et les escortaient en les encourageant; les prêtres accourus sur leur passage, la croix à la main, les bénissaient et chantaient le psaume de la délivrance. En passant devant le Calvaire, tous les genoux fléchirent, tous les fronts s'inclinèrent. Ainsi commençait cette guerre qui devait faire trembler la république naissante : c'étaient là les soldats qui allaient tenir en échec les plus habiles capitaines, les plus vaillantes armées.

Après avoir contemplé pendant quelques instants cette étrange légion, qui allait lui obéir et qui n'attendait plus que lui pour marcher au combat, M. de Valcreuse passa dans sa chambre pour prendre ses armes. En le voyant quitter le salon, Gabrielle se leva par un mouvement désespéré, le suivit et se trouva face à face avec lui au moment où il se disposait à partir. Elle avait l'air si résolu, sa pâleur avait quelque chose de si terrible, qu'en la voyant paraître, Hector recula de quelques pas. Elle ferma violemment la porte, et, marchant droit à lui :

— Vous ne partirez pas sans m 'avoir entendue; vous m'entendrez, enfin, s'écria-t-elle d'une voix qu'enflammaient à la fois la colère et le désespoir. Vous allez vous battre, vous pouvez mourir; je ne veux pas, sachez-le bien, je ne veux pas que vous mouriez emportant avec vous la pensée de mon déshonneur. Cette heure où je vous parle est peutêtre la dernière qui nous soit accordée; peut-êire nous voyons-nous aujourd'hui pour la dernière fois. Si votre vie n'était pas menacée, je pourrais

VALCIIEUSE. 281

laisser au temps le soinde me justifier, je pourrait consentir à me taire; mais peut-être allez-vous mourir, peut-être vous parlé-je pour la dernière fois. Je ne veux pas demeurer sous le poids d'un arrêt contre lequel je ne pourrais plus élever la voix, sous le coup d'un anathème contre lequel je ne pourrais plus me défendre.

Étonné de l'attitude fière et presque hautaine de cette femme qu'il croyait coupable et repentante, Hector n'osa l'interrompre et resta silencieux.

— Depuis que vous m'avez ramenée ici, poursuivit Gabrielle d'une voix que l'émotion rendait de plus en plus vibrante, plus d'une fois déjà j'ai voulu vous parler et vous m'avez toujours éconduite. Je me suis trop longtemps résignée à subir votre dédain; ma patience est à bout. Nous sommes seuls, mon devoir est de parler, votre devoir est de m'entendre.

— Madame, répondit froidement M. de Valcreuse, tous mes devoirs envers vous, je les ai fidèlement remplis, Dieu le sait, et vous-même, je l'espère, vous ne l'ignorez pas. Mon devoir aujourd'hui, mon seul devoir, est d'aller retrouver les chefs, les soldats qui m'attendent. La voix de mon honneur est la seule que j'écoute : elle m'appelle au milieu d'eux.

— Votre honneur! votre honneur 1 dit Gabrielle d'une voix tremblante; que m'importe, à moi, la cause que vous défendez ? que m'importent les sol' dats qui vous attendent, à qui vous allez commander? C'est de moi, de moi seule qu'il s'agit mainte-

2 82 VALCIill'SE.

nant; c'est moi, c'est moi seine que vous devez écouter.

Et, profitant de la stupeur de M. de Valcreuse, elle reprit avec fermeté :

— En me ramenant ici, vous avez cru être généreux, et vous n'avez obéi qu'à l'orgueil. L'orgueil est votre seul guide, votre seul conseil ; l'orgueil, c'est vous tout entier. Ce n'est pas pour me sauver que vous m'avez ramenée, c'est pour vous dérober à la honte. Votre générosité n'est qu'un mensonge : en taisant ma faute, en cachant mon égarement, vous avez fait de votre silence le plus cruel de tous les supplices. Mieux eût valu mille fois m'abandonner à ma destinée que de me rendre ma place au milieu de votre famille pour m'écraser chaque jour de votre mépris. Vous croyez être magnanime, et vous êtes barbare, vous êtes impitoyable. Pourquoi ne m'avez-vous pas tuée ! sans doute ce châtiment ^us semblait trop doux.

— Je vous ai laissé le choix ; vous pouviez le suivre ou revenir avec moi ; vous aviez toute liberté. En revenant volontairement, vous avez renoncé au droit de vous plaindre.

— Et vous, en me ramenant, vous avez renoncé au droit de m'outrager.

— Qui donc ici vous outrage?

— Vous, chaque jour, à toute heure. Tout en vous m'humilie et m'outrage, depuis votre silence jusqu'à votre courtoisie. Si je ne mérite pas les hommages dont vous m'avez entourée, je ne mérite pas non plus le rang que votre dédain

VALCltEl'SË. 2 8 3

m .issigne dans voire cœur. Votre dédain, il est partout, il est dans vos regards, il est clans l'air même que je respire. Pensez-vous que je ne lise pas dans vos yeux ce qui se passe au fond de votre âme? Vous croyez que j'ai caché l'adultère sous votre toit, vous croyez que \r mer vous a livré une épouse flétrie.

— Encore une fois, pourquoi vous justifier? Je ne vous accuse pas.

— Eh hien ! moi, je vous accuse. Je me relève enfin. Pourquoi m'avez-vous épousée, si vous ne m'aimiez pas? Pensiez-vous, en me sauvant du cloitre, avoir tout fait pour gagner ma tendresse? Pourquoi ètes-vous parti? Pourquoi m'avez-vous abandonnée, seule et sans défense, aux embûches d'une femme dont vous aviez humilié la vanité, et qui s'est vengée sur moi ? Vous ignoriez, je le sais, que j'avais un autre amour dans le cœur; mais, lors même que mon cœur vous eût appartenu tout entier, deviez-vous partir, seriez-vous parti, si vous m'aviez aimée ? Ah ! qu'il vous eût été facile de vous emparer de ce cœur, à demi vaincu par vos bienfaits ! qu'il vous eût été facile d'effacer de ma pensée une trop chère image ! qu'il vous eût été facile de changer la reconnaissance en amour! Mais vous êtes parti, parti "saiib lutte, sans regret, parti parce que vous ne m'aimiez pas. Et pourtant, malgré votre froideur, malgré votre cruelle résolution, malgré votre absence, mon âme allait au-devant de vous. Elle se dégageait de jour en jour des premiers liens qui l'avaient enlacée, et traversait les

Î8 4 VALCREUSE.

mers pour s'attacher à vous. Encore quelques jours, elle allait être affranchie, elle allait vous appartenir tout entière, quand l'orage déchaîné par madame de Presmes est venu fondre sur ma tôte. Alors tout le passé s'est dressé devant moi. Savez-vous ce que j'ai souffert? savez-vous les luttes que j'ai soutenues, les combats que j'ai livrés ? Seule, loin de vous, savez-vous combien de larmes j'ai répandues? Le cri de détresse que j'ai poussé vers vous ne vous a-t-il pas révélé toutes mes tortures ?Fussé-je môme aussi coupable que vous le croyez, j'ai tant lutté, tant souffert, que je serais encore digne de pitié.

— Oui, je le crois, Gabrielle ; oui, je le crois, vous avez souffert, répondit M. de Valcreuse d'une voix émue.

— Encore, si j'avais eu pour me soutenir, pour me défendre, pour me protéger, la certitude d'être aimée de vous ! Mais non, je luttais seule, je luttais pour le devoir, sans l'espérance du bonheur. Eh bien ! Hector, vous m'avez souvent parlé de votre père ; vous aviez pour lui, vous avez encore un amour qui tient du culte et de l'adoration. Eh bien ! par la mémoire sacrée de votre père, je vous jure que, malgré mon égarement, je suis encore digne de vous. L'abbé vous dira par quelle fatalité j'ai été entraînée, comment j'ai perdu en un jour le fruit de trois ans de combats. Je fuyais, mais déjà je maudissais ma faiblesse ; je fuyais, mais j'étais part'e pure, et je suis revenue sous votre toit aussi pure qu'à l'heure où je l'avais quitté. En vous parlant

ainsi, ce n'esl pas votre amour que je vous demande. J'ai depuis longtemps renoncé à cette ambition, ce n'est pas maintenant qu'elle se réveillerait en moi. Non, Hector, ce n'est pas votre amour que je demande. Délivrez-moi de votre mépris que je n'ai pas mérité ; rendez-moi dans votre pensée, dans votre estime la place qui m'appartient, je ne demande rien de plus. Dites moi, Hector, est-ce trop exiger de vous? Ah ! si vous m'aviez aimée un seul jour, un seul instant, le pardon serait déjà sur vos lèvres ; mais si vous m'aviez aimée, le malheur aurait-il pu mat teindre? aurais-je besoin de votre pardon?

En achevant ces mots, elle cacha son visage dans ses mains, et des larmes ruisselèrent le long de ses joues. Hector attendri la contemplait en silence. Un instant il fut sur le point de *éder, de lui ouvrir ses bras, de l'appeler sur son cœur, de lui pardonner ; mais l'image de M. de Kernis vint se placer entre eux. Le démon de la jalousie le ressaisit tout entier ; l'orgueil lui dit tout bas que, s'il cédait, Gabrielle se rirait peut-être de sa crédulité. Pour ne pas succomber à son émotion, Hector prit ses armes et partit brusquement. Quand Gabrielle voulut le retenir, il n'était plus temps, et un instant après elle le vit à cheval, traversant la plaine au galop et se dirigeant vers les chefs qui l'avaient précédé.

Gabrielle resta longtemps à la fenêtre, suivant a'un regard éperdu M. deValcreuse, dont le cheval dévorait l'espace. Dans le tumulte des sentiments qui l'agitaient depuis son retour, l'image

28S VALCKEUSE.

de M. de Remis avait déjà pâli ; cependant la destinée qui l'attendait sur la terre étrangère n'avait pas cessé de la préoccuper. Mais, dès que la guerre eut éclaté, les dangers qu'Her'or allait courir détournèrent son attention et s'emparèrent peu à peu de toutes ses pensées. M. de Kernis était sur une terre amie où la proscription ne pouvait l'atteindre; la vie de M. de Valcreuse allait être exposée chaque jour, et Gabrielle ne pouvait oublier tout ce qu'elle devait à Hector. Enfin, au milieu du bruit des armes, M. de Valcreuse s'était révélé à elle sous un nouveau jour; bien qu'elle ne se rendit pas compte des impressions qu'elle éprouvait, son attitude guerrière, sa voix mâle où se trahissait l'habitude du commandement, lui donnaient une grandeur, un prestige inattendus. Plusieurs fois, elle s'était surprise à l'admirer, à le contempler avec curiosité, comme un homme qui se révélait à elle pour la première fois.

Cette journée se passa dans une agitation que l'on comprendra sans peine. Tant que le soleil fut sur l'horizon, on entendit le bruit de la fusillade qui tantôt s'éloignait, tantôt se rapprochait. Réunis dans le salon, mademoiselle Armantine, madame de Valcreuse, Irène et l'abbé échangeaient de loin en loin quelques rares réflexions et prêtaient une oreille avide à tous les bruits du dehors. Des messagers apportaient des nouvelles d'heure en heure. Rosette, montée sur un des chevaux de la ferme, allait, venait, rôdait et racontait ci qu'elle avait vu. Tantôt Machecoul était an poufoir des insurgés ; tantôt il était repris par h

milice républicaine. Vers le soir, on vit arriver des blessés, et les salles du cbâteau se convertirent en ambulance. D'un moment à l'autre on attendait le retour de M. de Valcreuse. Déjà les paysans qui s'étaient battus tout le jour sous ses ordres, étaient rentrés dans leurs métairies. Rosette les avait vus se disperser et disparaître comme des ombres. Il ne restait plus trace de l'armée qui s'était mise en marche le matin. Ce fut là un des caractères particuliers de cette guerre. Ils se rassemblaient au son du toscin, se battaient comme des lions et s'évanouissaient comme des fantômes.

Cependant M. de Valcreuse ne revenait pas Les chefs qui l'accompagnaient étaient rentrés au château, espérant l'y retrouver. A deux reprises différentes, il s'était jeté le premier dans Machecoul. Il avait eu son cheval tué sous lui sans recevoir luimême aucune blessure. Quand les insurgés avaient été obligés d'évacuer la place une dernière fois, INI. deValcreuse, aprèsavoir assuré la retraite, avait toutà coup disparu sans qu'on pût suivre ses traces. Ce récit plongea tous les habitants du château dans une mortelle inquiétude. Gabrielle envoya Rosette à la découverte; Rosette revint au bout de quelques heures sans avoir rien appris.

Vers le milieu de la nuit, mademoiselle Armantine et Irène, succombant à la fatigue, à l'émotion, s'étaient retirées pour essayer de prendre un peu de repos. L'abbé était resté seul avec madame de Valcreuse. L'absence d'Hector les agitait tous deux bien cruellement. L'abbé se rappelait les paroles prononcées le matin même par M. de Val-

creuse: Heclor ne craignait pas la mort, illadésirail, il l'appelait, il la cherchait, il l'avait trouvée peut-être. Gabrielle songeait avec amertume, avec désespoir, aux efforts inutiles qu'elle venait de faire pour se relever aux yeux de son mari, et elle se disait que peut-être à cette heure il était mort, mort en la méprisant, mort en la maudissant! Gabrielle et l'abbé étaient tellement épouvantés de la pensée qui les obsédait, qu'ils n'osaient se la confier l'un à l'autre. Ils se séparèrent en silence, a.près s'être serré tristement la main.

Rentrée dans sa chambre, madame de Valcreuse se jeta sur son lit; ses paupières appesanties se fermèrent, et un sommeil fiévreux s'empara de ses sens. Un rêve affreux la réveilla en sursaut ; elle voyait son mari sanglant, couvert de blessures, qui la regardait d'un œil sévère et menaçant.

Elle se leva ; le vent gémissait, elle crut entendre les plaintes d'un mourant. Tout à coup, elle aperçut la fenêtre d'Hector. éclairée d'une vive lueur. Dans son trouble, elle pensa qu'il était rentré, qu'on l'avait rapporté blessé. Elle courut à sa chambre, et la trouva déserte. Comme M. de Valcreuse pouvait rentrer d'un moment à l'autre, les serviteurs, avant de se coucher, avaient allumé du feu dans son appartement; une lampe brûlait sur le marbre de la cheminée.

Gabrielle, oppressée par le rêve qui venait de la réveiller, et par sa course précipitée, se laissa tom ber sur un fauteuil, et s'accouda sur la table chargée de papiers. Après être demeurée quelque temps dans celle attitude, elle releva la tête, promena

ses yeux autour d'elle, puis machinalement et comme accablée, elle appuya de nouveau sa tête sur sa main, et son regard distrait parcourut les papiers épars sur la table. Elle reconnaissait son écriture, celle d'Irène, de l'abbé, de mademoiselle Armantine.

Involontairement, elle se mit à feuilleter un journal écrit de la main de M. de Valcreuse. Quelques mots lus au hasard attirèrent son attention; elle aperçut son nom.

D'abord elle hésita, puis ferma le journal, résolue à ne pas le lire; mais bientôt, entraînée par une curiosité irrésistible, elle le rouvrit d'une main tremblante : la lecture une fois commencée, elle ne songea plus à le refermer, et d'un œil ardent ie lut jusqu'au bout.

Le journal que Gabrielle venait d'ouvrir renfermait toutes les pensées que M. de Valcreuse avait confiées au papier poui tromper les ennuis d'une longue navigation. C'étaient l'histoire et l'analyse des douleurs et des espérances qu'il n'avait pas osé épancher, môme dans le cœur de l'abbé. 11 n'est guère d'homme de mer qui n'ait cherché ainsi à se consoler de l'absence des êtres qu'il aime et de l'inaction à laquelle il est trop souvent condamné. C'est le propre des natures peu expansées de se plaire à converser avec elles-mêmes ; M. de Valcreuse avait déposé dans le manuscrit

290 VALCUEUSE.

que Gabrielle tenait entre ses mains l'expression des sentiments qui l'oppressaient et qu'il n'avait jamais avoués à personne. Il suffira d'en citer quelques fragments pour expliquer l'intérêt toujours croissant que irabrielle prit à cette lecture : « Pourquoi suis-je parti? seul, je puis le dire. Ils croient tous qu'en partant j'ai cédé à un sentiment d'orgueil; ils croient que j'ai accepté avec ivresse le commandement de cette frégate, que je vais dans les mers de l'Inde chercher l'occasion d'ajouter à mon nom une nouvelle gloire. Ignorance et folie ! S'ils pouvaient lire dans mon cœur, comme ils s'étonneraient de leur aveuglement! Qu'ils seraient surpris s'ils savaient qu'il eût suffi d'un mot, d'un regard pour me retenir, pour m'enchaîner à jamais au seuil de ma maison 1 Ils croient que j'obéis à mes instincts aventureux, que l'ai; lliion m'entraîne, que je cours au-devant d'une nouvelle victoire. A celte heure peut-être, leur tendresse m'accuse. Ils se disent que je les ai quittés sans regret, que je me suis séparé d'eux sans hésitation, sans trouble, sans déchirement; ils ne savent pas qu'une larme, un sourire, eût changé ma résolution, et que je serais resté avec joie. »

« Pouvais-je, devais-je rester? Quand j'ai reçu mon brevet de commandement, quand j'ai brisé le cachet, quand j'ai lu à haute voix l'ordre Ce départ, Irène s'est troublée, ma sœur a pâli, l'abbé s'est récrié; tous ont attaché sur moi un regard plein d'anxiété. Elle seule est demeurée impassible

VALCREISE. 29 1

et muette. Elle ne s'est pas troublée, elle n'a point pâli, elle ne s'est pas récriée. Tandis que tous les yeux m'interrogeaient, je cherchais dans les siens ce que je devais répondre : ses yeux n'ont pas parlé, et je suis parti. D'où vient donc cependant qu'à l'heure des derniers adieux, d'où vient qu'elle s'est jetée dans mes bras, tremblante, éperdue? D'où vient que, sur le pont de mon navire, elle m'a supplié de rester? Était-ce un élan de tendresse? était-ce un cri du cœur? Mais non; si elle m'eût aimé, aurait-elle attendu cette heure suprême pour me prier de demeurer près d'elle? aurait-elle attendu que le vent enflât les voiles et que la mer soulevât le navire qui allait m'emporter? Qu'elle était belle, pourtant, quand elle me suppliait! A l'éclat humide de ses yeux, au frémissement de ses lèvres, j'ai pu croire un instant qu'elle m'aimait; mais si elle m'eût aimé vraiment, elle se fût placée sur le seuil de ma porte, et m'eût ramené, par la main, comme un enfant, au foyer que j'allais quitter. »

« Je l'ai aimée du jour où je l'ai vue pour la première fois, et, bien que mes espérances aient été cruellement trompées, bien que mes rêves se soient évanouis, ce jour restera gravé dans ma mémoire comme un des plus beaux jours de aia vie. Je les vois encore toutes deux, assises autour d'une table, dans l'embrasure d'une fenêtre, la tête penchée sur leur broderie; tandis que madame de Presmes s'entretenait avec ma sœur, Irène me regardait à la dérobée et moi je regardais Ga-

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brielle. Je vois encore ces deux charmants visages, l'un espiègle et railleur, l'autre grave et mélancolique ; mes yeux ne pouvaient se détacher de celle physionomie pensive et recueillie. Ce que disait madame de Prcsmes, je ne le sais plus, je ne l'ai jamais su; mais j'entends ces deux voix fraîches et perlées qui gazouillaient au-dessus de ma tête, tandis que seul dans le parc, j'étais arrêté sous la fenêtre. Le soir, je m'en allai rêveur, sans savoir pourquoi; et, sans savoir pourquoi, je retournai chez madame de Presmes. J'observais ces deux jeunes filles, je me disais qu'il serait doux de les arracher à la solitude, de réparer envers elles l'injustice de la destinée, et je ne m'apercevais pas que l'amour se glissait dans mon cœur. Il est des heures dans la vie dont le seul souvenir suffit pour racheter des années de souffrance. A-t-il le droit de se plaindre, celui qui fut heureux un jour? Je les vois toutes deux à mon bras, entrant avec moi sous le toit de mes pères. Que j'étais joyeux et fier! Je savais bien que Gabrielle ne m'aimait pas encore, maisje me disais qu'elle m'aimerait, qu'elle ne pouvait manquer de m'aimer;je me disais qu'elle ne résisterait pas à l'amour déjà profond qu'elle m'avait inspiré. Quel bonheur, quelle vie sereine et enchantée je me promettais près d'elle! Je sentais en moi des trésors de tendresse qui ne demandaient qu'à s'épancher, qu'à se prodiguer; hélas ! j'eus bientôt compris qu'elle ne pouvait m'aimer, qu'elle ne m'aimerait jamais!

« Voilà pourquoi je suis parli. Ma présence lui était importune ; quand je voulais l'attirer sur

VAI.CREl'*E. 293

mon cœur, son front pâlissait, sa main se glaçait dans la mienne. J'ai dû imposer silence à ma tendresse; j'ai dû arrêter sur mes lèvres, j'ai dû refouler en moi les sentiments qui m'agitaient. Je souffrais ; mais l'amour ne se commande pas. Pourquoi serais-je resté? Tout ce que mon affection pouvait faire pour elle, ne l'avais-je pas fait ? Je lui avais donné la liberté, une famille ; je la laissais près de vna sœur, près d'Irène, près de l'abbé; je l'avais entourée d'ôlres excellents qui la chérissaient. Un mot de sa bouche suffisait pour me retenir; mais ce mot, elle ne l'a pas dit. Je pouvais partir, je suis parti. »

« Je necroyais pas l'aimera ce point. Je m'étais bercé d'une vaine espérance. Je m'étais flatté que les dangers de l'Océan, les soucis du commandement apaiseraient ma souffrance et fermeraient ma blessure. Je me suis trompé. Son image me poursuit partout, à toute heure. La mer que j'aimais autrefois, que j'aimais avec passion, est aujourd'hui bnns charme pour moi. Ma vie se traîne et se consume dans l'ennui. Je ne pense qu'à Gabrielle, et chacune de mes pensées est un regret. La nuit, dans le vent qui passe, dans le murmure des flots, je crois entendre sa voix. Je me suis éloigné, parce qu'elle ne m'aimait pas; loin d'elle j'ai cru trouver la paix. Étrange erreur! cruelle méprise ! L'absence n'a fait que redoubler mes tortures. Quand j'étais près d'elle sa froideur m'irritait, mais du moins je la voyais chaque jour. Son regard se détournait quand il rencontrait mon regard, mais du

moins je la voyais ; je respirais l'air qu'elle respirait. iL'été, quand elle s'avançait comme une jeune reine dans les avenues du parc, je suivais d'un œil ravi chacun de ses mouvements. Elle était la grâce de nos soirées d'hiver ; elle embellissait, elle rajeunissait ma maison. Et pourtant alors je ne me trouvais pas heureux ! Ingrat que j'étais ! n'auraisje pas dû remercier le ciel de tous les biens qu'il m'avait envoyés? Mes souffrances n'étaient-elles pas généreusement compensées? Pour la voir, pour l'entendre, était-il donc si difficile de se résigner à souffrir?))

« Ai-je bien fait tout ce qu'il fallait faire pour gagner son amour? Je ne suis qu'un marin ; je ne sais rien du monde ; j'ignore comment il faut s'y prendre pour plaire, pour être aimé. Ma vie s'est passée sur les flots ; je ne connais pas le langage que les jeunes cœurs aiment à entendre. Peutêtre, sans le vouloir, l 'ai-je effarouchée. Peut-être aussi ai je été arrêté par de vains scrupules ; peutêtre ne lui ai-je pas assez montré la passion que je ressentais; je craignais qu'elle ne m'accusât de vouloir lever un tribut sur sa reconnaissance ; elle a pris pour de la froideur ce qui n'était qu'une tendresse contenue, une délit::. tesse exagérée. Ne me suis-je pas trop tôt découragé? Ah ! si j'étais près d'elle, comme je changerais de langage ! Je reconnais ma faute, je saurais la réparer. L'amou' qui brûle mon cœur passerait tout entier sur mes lèvres ; mes yeux s'animeraient du feu qui me dévore; mon âme, enfin affranchie de toute con-

trainte, mon âme attirerait la sienne, comme un aimant irrésistible. »

« Elle m'aimera : mon amour est trop profond, trop sincère, pour qu'elle n'arrive pas à !e partager. Il y a dans la passion vraie une puissance contagieuse qui triomphe des cœurs les plus rebelles. Elle m'aimera; elle aura beau faire, ie l'aime tant qu'il faudra qu'elle m'airr.e. Et comment ne m'aimerais-tu pas? Sans doute nous sommes victimes d'une mutuelle méprise. Gabrielle, je le sens, mon âme est digne de la tienne. Quand tu liras dans ma pensée, quand tu sauras ce que j'ai souffert, lorsqu'à tes pieds je laisserai déborder les flots de tendresse que j'ai si longtemps contenus et qu'à cette heure même je n'ose encore épancher dans ton sein," une force invincible m'ouvrira ton cœur, t'appellera dans mes bras. Tu n'es pas ingrate, tu es bonne, tu es généreuse. Dieu ne t'a pas donné seulement la grâce et la beauté ; il n'a pas voulu laisser son œuvre incomplète ; il a mis en toi une étincelle de son amour, il t'a créée pour aimer. Et qui donc aimerais-tu, si ce n'est moi? Qui donc aura pour loi une sollicitude plus ardente, un dévouement plus assidu? Je t'ai donné mon nom avec orgueil, je t'ai ouvert n:n maison avec joie. Tout autre, à ma place, en eût fai* autant; mais sur quel cœur plus fidèle, plus passionné pourrais-tu reposer ta tête? Ah ! quoi que j'aie souffert, quoi que je puisse souffrir encore, béni soit à jamais le jour où tu es entrée dans ma famille ! bénie soit l'heure où tu as franchi le seuil

de ma porte ! béni soit l'instant où tu t'es assise à mon loyer ! »

«Va, j'ai bonne espérance, l'avenir nous garde d'heureux jours. Dieu ne voudra pas que deux âmes faites l'une pour l'autre ne puissent pas enfin se comprendre et se réunir. Bientôt, je te reverrai; quelles joies m'attendent au retour ! Je te reverrai éprouvé par l'absence, éclairé par la solitude. Va, je sais maintenant comment il faut te parler pour que tu m'aimes. Je te reverrai, et, dans ma première étreinte, tu comprendras que je t'aime, et tu m'aimeras. Nous parcourrons ensemble ces plaines enchantées qui n'ont pas encore été témoins de notre bonheur; nous irons à pas lents pour mieux nous entendre, pour mieux nous regarder. Ton bras, appuyé sur !e mien, tremblera, mais ce ne sera plus de crainte. Quand nous marcherons silencieux, ce ne sera plus la contrainte qui scellera nos lèvres. Si ton front rougit, si ton sein palpite, je verrai sans alarme ton front rougir et ton sein palpiter. Nous dirons aux bois, aux coteaux, l'ivresse qui remplira nos cœurs. Je sais des lieux charmants, où jamais tes pas ne se sont égarés ; je t'y conduirai, et là, à l'ombre des forêts, nos deux âmes confondues monteront vers Dieu dans un hymne de reconnaissance. Je sais sur le bord de cette mer qui nous sépare, je sais plus d'une anse mystérieuse que les goélands visitent seuls, dont le soleil échauffe le sable lin et doré. Là, assis à tes pieds, je contemplerai d'un œil tranquille, indifférent, ces flots qui autrefois m'at-

liraient, me fascinaient. Je verrai sans envie les voiles blanchir à l'horizon, et, tout entier à mon bonheur, je plaindrai les infortunés que le vent emportera loin de leur patrie, loin de leur famille. Le soir, tandis qu'Irène et ma sœur broderont à la lueur de la lampe, je vous raconterai mes voyages, et, quand nous serons seuls, ta main dans la mienne, nous lirons ensemble ces pages que maintenant je n'ose t'adresser. A ma sœur, à Irène, à l'abbé, je dirai les peuples que j'ai visités, les plages que j'ai parcourues; à toi, je dirai mon cœur. »

Ces pages que M. deValcreuse se promettait de lire avec Gabrielle, Gabrielle les lisait seule. En les écrivant, Hector se promettait le bonheur, l'enivrement de l'amour : qu'étaient devenus tous ces rêves?

A mesure que Gabrielle avançait dans celte lecture, l'étonnement et le remords se partageaient son cœur. Elle était aimée, aimée avec passion de l'homme à qui elle croyait jusque-là n'avoir inspiré que de la pitié ! Elleétait aimée, aimée d'Hector. Elle l'accusait d'indifférence, de froideur, et il élait parti parce qu'il ne se senlait pas aimé! Ainsi, la seule excuse qu'elle avait invoquée dans son égarement, celte excuse lui manquait : elle était aimée d'Hector, et, tandis qu'il écrivait ces pages empreintes d'une passion si vraie, si ardente, elle l'accusait, elle se plaignait et s'abandonnait à un autre amour! Gabrielle, en s'enfuyant, n'av; it donc pas blessé seulement l'orgueil de M. de Valcreuse ; ce n'était donc pas l'orgueil qui avait seul

298 VALCHEL'SE.

dicté sa conduite ; en ramenant sa femme, ce n'était donc pas seulement à l'orgueil qu'il avait obéi; quand il la repoussait, quand il refusait de l'entendre, c'esi que la jalousie le dévorait.

Qui pourrait dire tous les sentiments qui se pressaient, qui se heurtaient dans le cœur de Gabrielle?

— Ah! malheureuse que je suis, s'éeria-t-elle avec désespoir, ah ! malheureuse, il m'aimait et j'ai méconnu son amour : il souffrait et je n'ai pas deviné sa douleur. D'un mot, je pouvais le retenir, et ce mot, je l'ai dit trop tard. Oh ! mon Dieu, moi qui, ce matin encore, l'accusais de cruauté, pourrai-je jamais réparer le mal que je lui ai fait?

Elle laissa tomber sa tête sur le fauteuil, et se prit à méditer sur la destinée de cet amour qu'elle venait de découvrir. Il y avait dans cette révélation, à côté du remords et du désespoir, un sentiment de joie qu'elle avait peine à comprendre et auquel pourtant elle s'abandonna.

Tandis qu'elle s'abîmait dans sa rêverie, Hector, enveloppé de son manteau, était entré sans qu'elle entendît ses pas. Il s'arrêta derrière le fauteuil où elle était assise. Jamais elle n'avait été si belle. L'étonnement et le remords, la douleur et la joie qui se disputaient son cœur, donnaient à son visage une expression étrange et sublime. Debout, immobile, Hector la contemp.ait, et son admiration redoublait sa colère.

. XX ÏV Tout à coup Gabrielle aperçut dans la glace l'i-

VALCREUSE. 29«J

mage d'Hector; elle se leva précipitamment, et, par un mouvement irréfléchi, voulut se jeter dans ses bras : l'attitude de M. de Valcreu.se lui rappela bien vite la barrière qui les séparait.

— Vous, ici, madame? lui dit-il avec l'accent de Pétonnement.

— Pardonnez-moi, répondit Gabrielle d'une voix troublée, en baissant les yeux. Nous vous avions attendu inutilement une partie de la nuit. J'étais inquiète ; accablée de lassitude, je m'étais endormie pendant quelques instants : en me réveillant, j'ai aperçu de la lumière dans votre cbambre, j'ai cru que vous étiez rentré, et, craignant que vous ne fassiez blessé, je suis venue; pardonnez-moi.

— Je regrette, madame, d'avoir troublé votre sommeil, répliqua froidement Hector. Vous avez besoin de repos; ces veilles vous tueront.

En ce moment, Gabrielle jeta les yeux sur M. de Valcreuse,et fut frappée de sa pâleur. Il était toujours enveloppé de son manteau; ses traits altérés accusaient sa souffrance.

— Mais vous êtes blessé ! s'écria-t-elle vivement.

— Rassurez-vous, soyez sans inquiétude; retirez-vous dans votre appartement.

— Vous êtes blessé! reprit Gabrielle d'une voix ardente.

Et, d'une main fiévreuse, ouvrant violemment son manteau, elle vit son bras en écharpe et ses vêtements tachés de sang.

— J'en étais sûre, je le savais, mes pressentiments ne m'avaient pas trompée 1

Et de ses doigts tremblants elle cherchait à soulever les bandages qui entouraient la plaie.

— Ce n'est rien, répondit Hector en l'éloignant ; ce n'est rien, une égralignure seulement.

— Laissez-moi voir, laissez-moi panser voire blessure, dit Gabrielle d'une voix suppliante.

El comme il résistait :

— Qui donc vous soignera, si ce n'est moi! poursuivit-elle ; n'est-ce pas mon droit, mon devoir?

— Le droit, vous l'avez perdu. Quant au devoir, je vous en affranchis; d'autres ici sauront le remplir.

Gabrielle, réduite au silence par ces paroles sévères, se retira confuse et courut chez l'abbé qui n'avait pu trouver le sommeil, et qui déjà était sur pied.

— Il est revenu, il est blessé, s'écria-t-elle; il esl blessé, il refuse mes soins ! Allez près de lui ; vous, du moins, vous pourrez le soigner; il ne vous repoussera pas.

L'abbé se rendit chez Hector; Gabrielle se retira dans sa chambre.

En pénétrant dans Machecoul pour la première fois, à la tête des paysans, M. de Valcreuse avait reçu un coup de feu au bras gauche ; mais, pour ne pas décourager sa troupe, il avait caché sa blessure. Après deux engagements animés, quand vint l'heure d'évacuer Machecoul pour la seconde fois, il oublia sa douleur pour s'occuper uniquement du soin d'assurer la retraite. Après avoir donné tous les ordres nécessaires, après avoir pris toutes les dispositions que commandait la prudence, affaibli

enfin par la perte de son sang, il avait été forcé de s'arrêter dans une ferme où l'on avait fait un premier pansement. La blessure n'était pas dangereuse; seulement, la fatigue du combat, ajoutée aux émotions qui avaient précédé son départ, l'avait singulièrement aggravée ; il était rentré avec une fièvre ardente, et l'abbé le trouva dans un état d'exaltation alarmant.

Hector fut obligé de garder le lit pendant quelquesjours. Irène et mademoiselle Armantine quittaient rarement son chevet, et Gabrielle bénissait leur présence qui lui permettait de prodiguer à son mari des soins qu'il n'eût pas acceptés si elle eût été seule près de lui. Grâce au généreux mensonge qui enchaînait M. de Valcreuse, Gabrielle pouvait se présenter à toute heure dans la chambre d'Hector. Il avait commencé par s'irriter sourdement de la présence et des soins de sa femme; mais comment l'éloigner sans se démentir auxyeux de sa famille, aux yeux de sa maison tout entière? Force lui fut de se résigner. Gabrielle était si empressée, si attentive, si touchante, qu'en dépit de lui-même, il en fut souvent attendri. Parfois, affaibli par la fièvre, il n'avait plus du passé qu'une image confuse, et il suivait d'un œil charmé ses moindres mouvements. Il la voyait rôder autour de lui, grave, triste, avec un pâle sourire sur les lèvres, et il ne pouvait détacher d'elle son regard.

Un jour, comme elle entrait, Irène, assise au chevet, avait dans sa main une des mains de M. de Valcreuse. L'abbé se tenait debout au pied du lit; mademoiselle Armantine, assise à quelques pas

d'Irène, travaillait à un ouvrage de tapisserie et levait de lemps en temps les yeux pour regarder son frère. Irène essayait d'égayer le malade : en apercevant sa cousine, elle se leva brusquement.

— Viens, lui dit-elle en riant, je te cède ma place et la main de ton mari.

En achevant ces roots, elle mit la main d'Hector dans celle de sa cousine : Hector ne la retira pas. Un éclair de joie passa sur le front de Gabrielle, et l'abbé, témoin de cette scène silencieuse, sentit renaître en son âme une confuse espérance.

Le soir, se trouvant seul avec M. de Valcreuse, il profila de l'attendrissement dont il avait été témoin le matin, pour amener le récit qu'Hector avait toujours refusé d'entendre. L'affaissement avait suivi la fièvre; la colère d'Hector s'était peu à peu calmée. Cependant, aux premiers mots que dit l'abbé, M. de Valcreuse voulut lni imposer silence; l'abbé ayant insisté avec autorité, il s'accouda sur son oreiller et le laissa parler. L'abbé raconta d'une voix émue tout ce qu'il avait appris de la bouche de Gabrielle. Plus d'une fois, pendant ce récit, Hector sentit sa colère se réveiller; plus d'une fois son œil s'enflamma, ses mains se contractèrent convulsivement; mais il y avait dans l'accent de l'abbé tant de conviction, tant d'entraînement, tant d'éloquence, qu'insensiblement, presqu'à son insu, M. de Valcreuse en vint a l'écouler avec une sorte de docilité. Lorsqu'il eut achevé, Hector demeura longtemps silencieux et pensif; son visage n'exprimait plus Pempor-

VALCUEISE. 303

tcment, mais un mélange de douleur et de résignation.

— Vous le voyez, mon enfant, reprit enfin l'abbé, elle n'était qu'égarée; elle n'est pas si coupable que vous le pensiez.

M. de Valcreuse ne répondit rien ; puis, comme se parlant à lui-même :

— Ils s'aimaient, dit-il avec la tristesse du découragement, ils s'aimaient avant de me connaître. Comme moi, ils ont été victimes d'une ruse infâme ; mais, puisqu'elle l'aimait, pourquoi donc a-t-elle accepté ma main ? Elle était jeune, elle commençait la vie, le cloître l'épouvantait. Elle se croyaii affranchie de ses premiers serments ; elle a cru qu'un jour elle pourrait m'airner. Est-ce donc sa faute, si ce jour n'est pas venu? Ils se sont revus ; mais ce n'est pas leur volonté, c'est une ruse infâme qui les a réunis. Ils se sont rencontrés ; mais ils ne se cherchaient pas. Vous avez raison, mon ami, ajouta-t-il en se tournant vers l'abbé : égarée ou perdue, elle n'est pas indigne de pitié. Si je n'ai pas su lui inspirer l'amour qui seul pouvait la protéger et la défendre, est-ce elle qu'il faut en accuser? Soyez satisfait, je ne la maudis pas.

— Ce n'est pas assez, mon enfant, répliqua l'abbé.

— Eh ! que puis-je de plus ! je ne la maudis pas, je la plains.

— Ce n'est pas assez de ne pas la maudire, ce n'estpas assez de la plaindre :il faut lui pardonner.

— Qu'a-t-elle besoin de mon pardon ? Elle ne

30 4 VALCKEUSE.

m'aime pas, et d'ailleurs, pourrais-je oublier? Tout n'est-il pas fini entre nous? Pitié ou pardon, qu'importe ? Je viens de vous entendre, je ne vous ai pas interrompu ; tout ce que vous m'avez dit, je le crois ; mais quand vous ne serez plus là, quand je serai seul avec mes souvenirs, le croirai-je ? Demain, cette nuit môme, dès qu'en vous retirant vous aurez fermé cette porte, la jalousie impérieuse, implacable, ne relèvera-t-elle pas la tête? Tous les fantômes, tous les spectres bideux que vous avez dispersés, ne reviendront-ils pas assaillir mon cbevet? En cet instant môme, je les sens ' rôder autour de moi ; je sens passer sur mon front leur souffle empoisonné. Eussiez-vous cent fois raison, tout ce que vous m'avez dit fût-il cent fois vrai, dépend-il de moi d'effacer le passé, dépendil de moi de vous croire ? Ne les ai-je pas vus, vus de mes yeux ? ne les ai-je pas surpris ensemble, s'enfuyant comme deux complices qui se dérobent à la justice, à la vengeance ? Vous dites qu'elle est partie malgré elle, à son insu; mais elle-même s'est vantée devant moi d'être partie librement, elle-même s'est vantée de son crime. Vous dites qu'elle est pure, vous le croyez, vous êtes sincère; mais vous ne voyez donc pas, aveugle insensé, vous ne voyez donc pas qu'elle l'aime, qu'elle ne m'aime pas ! Vous ne comprenez donc pas qu'entre elle et moi il y aura toujours cet homme ! Je pourrai le tuer, mais dans son cœur, mais dans le mien, ne vivra-t-il pas toujours ? Ah ! tenez, ne me parlez plus d'elle, ne prononcez plus son nom devant moi: quoi que vous puissiez dire, quoi

que je puisse Taire, l'irréparable est entre nous. Ce qui est fait est fait, et Dieu lui-même n'y peut rien.

Ses forces étaient épuisées ; son front se couvrit de sueur ; il tomba dans les bras de l'abbé. Malgré les dernières paroles qu'il venait d'entendre, et qui annonçaient le réveil de la colère et de la jalousie, l'abbé crut entrevoir pourtant que tout n'était pas désespéré, que la cause de Gabrielle n'était pas perdue sans retour.

Hector ne s'était pas trompé en parlant de luimême ; il revint, comme il le craignait, comme il l'avait prédit, à sa première incrédulité. Cependant son cœur s'était amolli, et l'espérance de l'abbé ne fut pas complètement déçue. Il était aisé de voir qu'une transformation venait de s'accomplir en lui. L'expression de la résignation, de la pitié, avait remplacé sur son visage celle de la sévérité, delà colère. lien était arrivé à s'oublier lui-même pour ne songer qu'au malbeur de Gabrielle. Ainsi, ces deux âmes, qui se croyaient si profondément désunies, suivaient, à leur insu, la même voie, et se rencontraient dans une commune pensée. Depuis qu'elles se connaissaient, depuis qu'elles n'avaient plus rien à s'apprendre l'une à l'autre, ebacune d'elles vivait hors d'eile-même, perdait le sentiment de sa propre douleur ; toutes deux se sentaient entraînées par une compassiou mutuelle.

Gabrielle ne tenait plus à M. de Kernis que par un seul lien : elle savait qu'il n'était pas homme à violer sa promesse et qu'il viendrait se mettre à la disposition de M. de Valcreuse, dès que l'insur-

3 0 6 VALCREl'SE.

rection lui aurait rouvert les côtes de la France. D'un instant à l'autre il pouvait arriver. Cette crainte était désormais l'unique aliment d'un amour qui n'avait pas impunément traversé tant d'orages.

Ce que Gabrielle redoutait, menaçait de se réa» liser bientôt. Si M. de Remis, en effet, n'attendait que l'occasion de rentrer dans le Bocage, cette occasion ne pouvait manquer de s'offrir à son impatience. L'insurrection grandissait chaque ;our ; déjà le pays tout entier était au pouvoir de j'armée royaliste. M. de Valcreuse, quoique retenu chez lui par sa blessure qui n'était pas encore complètement guérie, prenait part à toutes les délibérations importantes. Les chefs qui s'étaient rangés sous ses ordres, venaient le consulter toutes les fois qu'il s'agissait d'une mesure décisive. Du fond de son château, il dirigeait les mouvements auxquels il ne pouvait s'associer et suivait d'un œil jaloux les succès de Charette et de Cathelineau. Il ne s'était résigné qu'à regret à demeurer inactif; dans quelques jours il espérait reprendre la campagne.

Une nuit, en s'éveillant, il vit Gabrielle à son chevet. Irène et mademoiselle Armantine s'étaient retirées de bonne heure; toute inquiétude avait disparu, la convalescence marchait à grands pas, et l'abbé lui-même, qui jusque-là n'avait pas voulu quitter Hector, s'était décidé à prendre un peu de repos. Tout dormait au château, Gabrielle veillait seule. Assise dans un fauteuil, elle se disait avec tristesse que bientôt elle n'aurait plus le

droit de venir chaque jour dans la chambre de son mari, que la barrière un instant abaissée allait se relever. Elle songeait aussi aux dangers de la guerre ; elle songeait enfin à la vengeance suspendue sur la tête de M. de Kernis.

M. de Valcreuse resta quelque temps à la regarder à la lueur voilée de la lampe. L'abbé lui-môme ne l'eût pas contemplée avec une expression de bonté plus miséricordieuse.

— Gabrielle, lui dit-il enfin, pourquoi veiller si tard ? Je suis mieux, vous le savez, je n'ai plus besoin de vous.

Ces paroles furent prononcées avec un accent si tendre que Gabrielle se sentit émue jusqu'au fond de l'âme. C'était la première fois, depuis son retour, que M. de Valcreuse lui parlait ainsi. Elle tressaillit et regarda son mari avec étonnement; puis, craignant que s'a présence, à cette heure, n'irritât M. de Valcreuse, elle voulut s'excuser ; mais il l'interrompit aussitôt et lui dit avec douceur :

— Pourquoi vous excuser ? Vos soins me touchent: mais il faut ménager vos forces, il faut ménager votre vie.

— Ménager ma vie ? répondit Gabrielle attendrie jusqu'aux larmes, et secouant tristement la tête.

— Vous êtes jeune, reprit Hector, et quoique vous ayez bien souffert, votre vie commence à peine. Dieu vous doit un dédommagement; Dieu est juste, il est bon, ne désespérez pas du bonheur.

A ces mots, Gabrielle, de plus en plus étonnée, regarda son mari avec une expression de stupeur impossible à rendre.

— Le bonheur ! la jeunesse ! la justice, la bonté de Dieu ! murmura madame de Valcreuse comme se parlant à elle-même. Que voulez-vous dire, Hector? pourquoi me parlez-vous ainsi?

— Vous êtes jeune, Gabrielle ; ce n'est pas à votre âge qu'on doit désespérer de l'avenir. J'ai vu reverdir des arbres que la foudre avait frappés ; j'ai vu se relever des fleurs courbées par le vent d'orage. Comme elles, vous relèverez !a tête ; comme elles, vous reprendrez votre éclat et votre fraîcheur.

— Que voulez-vous dire, Hector? pourquoi donc me parlez -vous ainsi? répéta Gabrielle éperdue.

— Espérez ! dit Hector en lui prenant la main. Gabrielle saisit la main d'Hector dans les

siennes et la couvrit de larmes. Elle ne doutait plus de son pardon, et comme ce pardon était le plus grand, l'unique bonheur qu'elle appelât de ses vœux, elle ressentit une joie ineffable, enivrante ; mais tout à coup l'image de M. de Kernis s'offrit à sa pensée.

— Ah! s'écria-t-elle, puisque vous me pardonnez, que votre pardon soit complet ! Hector, ne soyez pas généreux à demi. Pardonnez du même coup à tous ceux qui vous ont fait du mal. Ne le tuez pas, renoncez à votre vengeance, et le reste de ma vie sera consacré à vous bénir.

A ce cri suppliant qu'il prit pour un cri d'amour, Hector frissonna de colère ; Gabrielle le regardait avec anxiété. Mais bientôt, se contenant, reprenant possession de lui-même :

— Soyez sans crainte, lui dit-il d'un air sombre;

soyez sans crainte, Gabrielle : ce n'est pas lui qui doit mourir.

— Oh ! merci, oh ! merci, s'écria Gabrielle dans un élan de reconnaissance exaltée ; vous ôtes bon, vous êtes grand ; que Dieu vous récompense ; car Dieu seul peut vous récompenser dignement.

Elle se retira, emportant la seule joie qu'elle pût espérer ici-bas ; et pourtant, à peine fut-elle seule, que, songeant aux dernières paroles qu'elle venait d'entendre, elle se sentit saisie d'épouvante.

M. de Valcreuse avait repris la campagne. L'insurrection s'était régularisée dans la haute et la basse Vendée, les royalistes avaient maintenant une véritable armée. Hector continuait à opérer de concert avec Charelte : il ne s'associait jamais aux mouvements de la grande armée et se bornait à occuper la Plaine et le Marais. Toutefois il prit part au siège de Nantes, et, tandis que Cathelineau attaquait par la rive droite, il fit, avec Charelte, une diversion sur la rive gauche. On sait quelle fut l'issue de cette double tentative; Charette et M. de Valcreuse se retirèrent sur le théâtre habituel de leurs opérations. Les chefs vendéens avaient été enivrés des premiers succès obtenus lu début de celte guerre; mais leur étoile allait )ienlôt pâlir. Dans les premières rencontres, les soldats de la république, ignorant la configuration du pays, ayant affaire à un ennemi qui se dérobait à chaque instant et dont l'étrange ma-

310 VALCltEUSE.

nière de combattre était pour eux sans précédents, avaient été déconcertés. Plus tard, familiarisés avec le terrain, dirigés par des généraux plus habiles, renforcés par l'héroïque garnison de Mayence, ils devaient reconquérir peu à peu les avantages qui appartiennent d 'ordinaire à la science et à la discipline. Chose étrange! ces paysans qui, armés de faulx et de bâtons, avaient remporté des victoires, maintenant armés do sabres, de fusils, et traînant du canon, allaient être battus, enfermés dans un cercle qui se rétrécissait de jour en jour, et réduits à passer la Loire, mais toujours terribles, semant autourd'eux le ravage et l'épouvante, se retournant comme le lion blessé, et frappant encore de stupeur les bataillons qui les traquaient. Déjà leschefs, réunisen conseil, prévoyant qu'ils ne pourraient pas tenir seuls contre les forces de la république, appelaient à leur aide les émigrés et l'Angleterre qui les leurraient de lâches et perfides promesses. Ils ne demandaient qu'un prince qui vînt se mettre à leur tête poui relever le prestige de leur cause; leur espérance devait être trompée. Ce sera pour les princes français une éternelle honte de n'avoir pas répondu à l'appel des chefs vendéens, et pour les chefs vendéens une éternelle gloire d'avoir accompli, sans le secours de l'étranger, toutes les grandes actions qui marquèrent la première période de cette guerre.

Chaque jour, l'inquiétude grandissait à Valcreuse. Bien qu'Hector fût maître de presque tout le Marais, il n'était pas difficile de prévoir que

VALCKELSE. SU

bientôt le château, situé sur les limites du Marais et du Bocage, se trouverait serré, comme entre deux meules, entre les deux armées républicaines qui se préparaient à envahir la haute et la basse Vendée. Hector, qui, tout en faisant face au général Beysser, ne perdait pas de vue les progrès de Eléber et de Westermann, commençait à se préoccuper sérieusement de l'avenir de sa famille. Il savait quelles terribles représailles étaient commandées parla Convention àses soldats victorieux ; il savait que des femmes avaient été fusillées, massacrées sans pitié : cruautés horribles, mais dont les soldats vendéens avaient eux-mêmes donné l'exemple ; car si, dans cette guerre, les deux partis se sont jetés à la face le reproche de barbarie, tous deux, aux yeux de l'histoire, l'ont également mérité. Hector dérobait ses alarmes à sa sœur, à Gabrielle, à Irène; mais lorsqu'il se trouvait seul avec l'abbé, il laissait voir sa pensée tout entière.

— C'est une épouvantable guerre, disait-il ; les vaincus n'ont pas de merci à espérer. Tous les châteaux seront brûlés : quel sort attend ces pauvres femmes !

— Et pourtant, cruel enfant, répondait l'abbé, vous appeliez la mort de vos vœux impies 1 Qui donc veillera, si ce n'est vous, sur les êtres que Dieu vous a confiés ? Votre vie ne vous appartient pas, elle appartient à ceux qui vous aiment, à ceux que vous aimez; vous le comprenez, enfin. Au milieu des scènes de désolation qui vous entourent, tous les ressentiments»nersonnels doivent

312 VALCKEUSE.

se laire; souhaiter, chercher la mort serait de votre part un lâche égoïsme, un indigne abandon de tous vos devoirs.

— Vous avez raison, mon ami ; je l'ai compris, j'accomplirai ma tâche jusqu'au bout; mais, sans chercher la mort, je puis la rencontrer. Que deviendront alors ces trois femmes qui n'ont d'autre appui, d'autre protecteur que moi ? Et vous, mon cher abbé, mon vieil ami, que deviendrez-vous ?

— Aimons-nous, dit l'abbé, serrons-nous les uns contre les autres, attendons la mort avec sérénité, et préparons-nous à rendre à Dieu une âme libre de colère.

— Je n'ai plus ni haine ni colère, reprit Hector; je paraîtrai sans crainte devant Dieu.

Hector était de bonne foi en parlant ainsi ; la haine, la colère paraissaient éteintes en lui; mais il y avait dans sa résignation même et dans son indulgence une tristesse profonde qui n'effrayait pas moins l'abbé que ses emportements d'autrefois. Gabrielle elle-même, qui d'abord s'était réjouie, croyant avoir obtenu son pardon, observait maintenant d'un œil inquiet la transformation presque subite qui s'était accomplie chez son mari. Chaque fois que M. de Valcreuse revenait au château, chaque fois qu'il se trouvait seul avec elle, il lui témoignait tant de bienveillance et de mansuétude, qu'elle se surprenait parfois à regretter sa froideur et sa sévérité. Sous cette bienveillance, en effet, elle n'apercevait que la générosité : elle ne sentait pas la réparation qui lui était due. Elle comprenait qu'aux yeux de son mari, elle n'était ni

justifiée ni réhabilitée. Enfin, elle se rappelait son dernier entretien avec Hector, et s'épuisait à en deviner le sens. Qu'avait-il voulu dire, quand il lui parlait de bonheur et d'espérance ? Qu'avait-il voulu dire, quand elle l'avait supplié d'épargner M. de Kernis ? Il y avait des instants où elle croyait entrevoir la résolution à laquelle il s'était arrêté, et alors son cœur se remplissait d'épouvante; il y en avait d'autres où elle rejetait comme insensées toutes ses conjectures, et alors elle retombait dans sa première perplexité. En réalité, la situation réciproque d'Hector et de Gabrielle était toujours la même; il n'y avait de changé que l'attitude de M. de Valcreuse. Gabrielle était toujours engagée dans une voie sans issue; seulement, au lieu de rencontrer le regard inexorable de son mari, elle rencontrait un regard plein à la fois de compassion et de tristesse.

Depuis qu'elle était rassurée sur le sort de M. de Kernis, elle avait fait à Irène le sacrifice de sa passion, et l'image de M. de Valcreuse l'occupait désormais tout entière. Elle écoutait à présent sans jalousie sa cousine qui, avec la confiance de la jeunesse et de l'amour, trouvait, au milieu des graves événements qui s'accomplissaient chaque jour, le temps de former des projets de bonheur. Quand elles étaient réunies toutes deux avec mademoiselle Armantine, le nom de M. de Kernis revenait souvent dans leurs entretiens, Gabrielle, croyant expier ainsi les égarements du passé, prenait part aux rêves, aux espérances d'Irène, et ne s'apercevait pas que déjà un aufra amour s'établissait en

maître dans son cœur. Quanta mademoiselle Arnrantine, elle ne doutait pas un seul instant que M. de Remis ne revînt bientôt, comme un vrai chevalier, pour enlever la dame de ses pensées ; elle allait jusqu'à s'étonner qu'il ne fût pas encore venu. Gabrielle aussi s'en étonnait tout bas, et tremblait pourtant de le voir reparaître; car Ja colère à peine assoupie de M. de Valcreuse pouvait se réveiller.

Cependant cette préoccupation s'affaiblissait de jour en jour. Sans doute M. de lierais, n'ayant pu rentrer en France par les côtes, demeurait en Angleterre pour se concerter avec les émigrés, ou était allé joindre l'armée de Condé. Les dangers qui menaçaient M. de Valcreuse s'emparaient de plus en plus de la penséede Gabrielle. La présence d'Hector devenait de plus en plus rare au château ; la nuit venue, quand il n'était pas rentré, madame de Valcreuse allait seule dans la chambre d'Hector, et là, attirée par un charme secret, elle relisait avidement le journal où son mari avait déposé ses sentiments intimes, comme autrefois elle lisait les lettres de M. de Kernis.

Un soir, M. de Valcreuse rentra plus sombre qu'à l'ordinaire. Il revenait du camp de Gharette où il avait passé toute la journée. Le lendemain, deux colonnes républicaines devaient opérpr leur jonction, en partant, l'une de Machecoul, l'autre deGhallans; si elles trouvaient moyen de se joindre, elles balayeraient le pays comme le vent le blé dans l'aire. Charette devait se porter sur Machecoul, et M. de Valcreuse sur Challans. En effet, le

VALCREISE. 315

lendemain, au point du jour, tous les paysans rangés sous les ordres d'Hector se mettaient en marche d'un pas résolu, tandis qu'on entendait déjà la fusillade engagée du côté de Macheeoul. Ces réunions, ces prises d'armes, ces marches militaires étaient si fréquentes depuis quelques mois que les habitants du château s'y étaient habitués et s'en alarmaient à peine. Quand on lit l'histoire de ces temps désastreux, on se demande comment on faisait pour vivre au milieu de ces péripéties tumultueuses, sans cesse renouvelées; on oublie que les âmes les plus craintives finissent par se familiariser avec le danger, au point de ne plus môme s'en préoccuper. Les mères, les femmes et les filles des chefs vendéens s'étaient acclimatées au sein de la guerre, et vivaient au bruit du canon presque aussi tranquillement que dans les salons de Versailles. Non-seulement on vivait, mais encore toutes les passions qui semblent ne pouvoir se développer librement que dans la paix, trouvaient le temps de se montrer avec toute leur ardeur, toute leur énergie.

Cependant, vers le milieu du jour, quand on entendit du côté de Challans le bruit de la mousqueterie et du canon qui se rapprochait, l'alarme fut grande au château. On savait que Macheeoul venait de tomber entre les mains de Charette ; mais la joie ex citée par cette heureuse nouvelle avait été de courte durée ; car on avait bientôt appris que M. de Valcreuse avait rencontré à mi-chemin la colonne partie de Challans. Cette colonne se composait de ces terribles Mayençais que la Convention avait là-

chés sur la Vendée, et qui semaient autour d'eux la mort et l'incendie. Le premier choc avait été meurtrier pour les deux partis. Les paysans, animés par laprésence d'Hector, tenaient bon; mais leurs rangs s'éclaircissaient; la mitraillelesdécimait, et lebruit de la fusillade se rapprochait de plus en plus. Un instant, !a colonne royaliste et la colonne républicaine se trouvèrent si près du château, qu'on apercevait à l'horizon la fumée qui montait au-dessus des bois. Déjà quelques blessésavaient été apportés danslacour ; lesfemmes, pâles, silencieuses, assises autour d'une table, s'occupaient à faire de la charpie; l'abbé préparait les moyens de défense, et armait les serviteurs, les garçons de ferme, d'après les instructions que M. de .Valcreuse lui avait laissées.

L'alarme n'était que trop justifiée ; un paysan blessé avait annoncé que la colonr.3 royaliste était repoussée et battait en retraite. Vainement Hector s'efforçait de ramener ses soldats à la charge ; vainement il leur donnait l'exemple du courage et de l'héroïsme : sa voix était à peine écoutée, et il perdait à chaque instant du terrain. Tout était perdu sans retour, si Charette, averti par le bruit de l'artillerie, n'envoyait pas un détachement au secours de M. de Valcreuse.

Les choses en étaient là, quand tout à coup Rosette entra dans le salon, les cheveux en désordre, le teint enflammé, couverte de poussière.

— Eh bien ! qu'as-tu vu ? que sais-tu ? s'écria madame de Valcreuse, se levant et courant à elle.

— Bonne nouvelle, Madame, bonne nouvelle I

répondit la petite en battant des mains ; les bleus sont repousses. Tenez, écoutez, les entende*-vous qui s'enfuient?

Tous prêtèrent l'oreille : le bruit s'éloignait. Presque au même instant, on reçut un courrier de M. de Valcreuse. Les choses avaient changé de face, grâce à un secours inespéré, envoyé par Charette ; la colonne républicaine, battant en retraite à son tour, était rejetée sur Challans, d'où Hector comptait bien la déloger le soir môme, si elle n'était pas complètement écrasée avant d'y arriver.

Dans la soirée, on vit arriver le convoi des blessés recueillis sur le théâtre du dernier engagement et dirigés sur le château, d'après les ordres d'Hector. Des matelas étaient déjà étendus dans les salles du rez-de-chaussée. Alors se passa une de ces scènes déchirantes qui suivent la victoire aussi bien que la défaite : les mères, les filles, les épouses, étaient accourues à la suite du convoi pourreconnaître leurs fils, leurs pères, leursmaris. Elles allaient de l'un à l'autre, et, lorsqu'elles avaient reconnu quelqu'un des êtres qu'elles cherchaient, elles poussaient des cris désespérés et maudissaient les bleus, comme si les bleus, demeurés sur le champ de bataille, n'avaient pas, eux aussi, des mères, des filles et des épouses.

Gabrielle, Irène, mademoiselle Armantine et l'abbé parcouraient les salles, suivis des serviteurs qui portaient dans des corbeilles du linge et de la charpie. L'abbé qui avait appris à panser les plaies du corps aussi bien qu< les plaies de l'âme,

examinait les blessures et posait le premier appareil, tandis qu'Irène, Gabrielle, mademoiselle Armantine essayaient, par de douces paroles, de rassurer, de consoler les femmes éplorées.

Toutes les blessures étaient graves, tous avaient été frappés par devant. Quelques-uns semblaient déjà inanimés ; d'autres, dont les forces n'étaient pas encore complètement épuisées, tenaient leurs chapelets entre leurs doigts défaillants et murmuraient à voix basse leurs prières. Pas un ne se plaignait, pas un ne maudissait la cause pour laquelle i\ venait de verser son sang. L'abbé, témoin de cette héroïque résignation, s'approchait d'eux avec respect, et, tout en leur distribuant les consolations évangéliques, se demandait ce qu'il pouvait enseigner à ces héros, à ces martyrs.

Dans le fond d'une salle était étendu un blessé enveloppé tout entier d'un manieau. Une de ses mains, blanche, livide, pendait sur le bord de la couche où il avait été placé.

L'abbé prit celte main pendante, interrogea le pouls, et, sentant qu'il battait encore, ouvrit le manteau, écarta les vêlements et chercha la blessure.

La blancheur de la poitrine, la finesse du linge ensanglanté, disaient clairement qu'il avait sous les yeux un chef vendéen. 11 prit une lampe des mains d'un serviteur, se pencha sur le visage, tressaillit et devint pâle comme le visage qu'il contemplait.

Cependant, maîtrisant son émotion et cachant sous un pan de manteau les traits qu'il venait de

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découvrir, il donnait à voix basse l'ordre de transporter le blessé à la ferme, quand Irène, Gabrielle et mademoiselle Armantine, qui le suivaient à quelques pas de distance, s'approchèrent à leur tour.

— Éloignez-vous, leur dit l'abbé. C'est un malheureux qui, bientôt, n'aura plus besoin de nos soins.

Et d'une main tremblante il essayait de les écarter; mais Irène, qui avait aperçu le manteau du blessé, saisie d'un pressentiment cruel, repoussa l'abbé et s'avança résolument.

Elle découvrit le visage et tomba sans vie dans les bras de l'abbé. Mademoiselle Armantine jeta un cri d'effroi ;Gabrielle s'était agenouillée au pied de la couche, comme une statue sur un tombeau.

Depuis que M. de Kernis avait mis le pied sur la terre étrangère, il ne vivait plus que pour une seule pensée : il comprenait que tout était désormais fini entre lui et la femme qu'il aimait. Il n'avait plus qu'un seul devoir à remplir : se mettre, dès qu'il le pourrait, à la disposition de M. de Valcreuse. Il s'était senti petit devant Hector, et avait voilé dans son cœur l'image de Gabrielle. Il croyait ainsi offrir à M. de Valcreuse une sorte de réparation anticipée. Dès qu'il avait appris l'insurrection de la Vendée, il avait cherché avidement l'occasion de rentrer en France : mais cette occasion ne s'était pas présentée.

Pour accomplir sa promesse, pour dégager sa parole, M. de Remis se fût volontiers exposé aux périls les plus imminents ; il n'avait pas trouvé de patron qui consentît à le transporter. Il passait une partie de ses journées à se promener sur la grève, les yeux tournés vers les côtes de France. II se disait qu'il y avait là un homme qu'il avait offensé, qui l'attendait, qui s'étonnait peut-être de ne pas le voir arriver, et, dans son impatience, il maudissait les obstacles qui le retenaient. Enfin, sachant que l'insurrection était maîtresse du pays, que Noirmoutiers était au pouvoir de Charette, que la baie de Bourgneuf était libre, il partit. Il débarqua le matin même où l'armée royaliste venait de reprendre Machecoul et refouler la colonne républicaine jusqu'au delà de Port-Saint- Père. Il entra dans Machecoul, encombré de morts et de blessés, au moment où Charette envoyait un détachement de cavalerie au secours de M. de Valcreuse. M. de Kernis était armé ; il demanda un cheval et se mêla aux cavaliers qui se dirigeaient vers Challans.

Malgré l'ardeur de ses convictions politiques, malgré son dévouement à la cause royaliste, ce n'était pas pour la servir qu'il allait à Challans, mais pour rencontrer M. de Valcreuse. Il n'avait pas l'intention de se battre, car il regardait sa vie comme ne lui appartenant plus, et il se fût fait scrupule de l'exposer, avant de l'avoir offerte à l'homme qui en était le maître. Cependant, exalté, enivré par le bruit du canon, par l'odeur de la poudre, il oublia sa résolution et se jeta un des

premiers sur le flanc de l'ennemi. Un des premiers ii mil le désordre clans les rangs républicains, et déjà il avait changé la face des choses, lorsqu'il tomba grièvement blessé. Aucun de ceux qui l'avaient vu combattre ne le connaissait; mais tons s'accordaient à lui décerner l'honneur de la journée. Plus d'une fois, pendant l'action, il avait poussé son cheval du côté de M. de Valcreuse, sans réussir jamais à le rejoindre ; la mêlée les avait séparés. Atteint d'un coup de feu à la poitrine, il demeura sur le champ de bataille, et ne fut relevé qu'au moment où le convoi se mettait en marche pour le château. Il avait perdu connaissance, et, lorsqu'il arriva, il paraissait inanimé. Ceux qui l'avaient déposé dans une des salles, le regardaient comme mort, et l'avaient enveloppé de son manteau, afin de dérober aux blessés placés près de lui la vue d'un cadavre.

En le reconnaissant, l'abbé ne fut pas seulement saisi de compassion pour ce jeune homme qu'il avait aimé; il frémit d'épouvante en le revoyant sous le toit d'Hector, sous ce toit qu'il avait rempli, qu'il pouvait remplir encore de tant de douleur. Sa première pensée fut de l'envoyer à la ferme, pour le cacher à tous les yeux ; sa prudence échoua contre la curiosité d'Irène. Il insista pourtant, mais, aux premiers mots, mademoiselle Axmantine se révolta.

— Y pensez-vous, monsieur l'abbé ? s'écr at-elle d'une voix indignée; y pensez-vous? M. de Kernis soigné à la ferme, M. de Kernis qui a été notre hôte pendant si longtemps? Que dirait mon

frère à son retour? Il s'étonnerait à bon droit de voir qu'en son absence, on pratique ainsi les devoirs de l'hospitalité. M. de Kernis à la ferme ! je n'y consentirai jamais. Je veux qu'il se réveille demain dans le plus bel appartement du château.

— Je croyais, répliqua l'abbé, qu'en l'absence d'Hector...

— En l'absence d'Hector, c'est moi qui le remplace, et, je vous le répète, c'est ici, c'est par nous que ce jeune homme sera soigné ; je suis sûre d'avance de l'approbation de mon frère.

Pour ceux, en effet, qui ne savaient pas ce qui s'était passé entre Hector et M. de Kernis, rien n'était plus simple que le parti auquel s'arrêtait mademoiselle Armantine ; plusieurs chefs vendéens avaient été soignés au château. Dans ce temps de troubles, on n'avait guère le temps de se montrer sévère sur les convenances ; l'abbé, en résistant davantage, devait craindre d'éveiller les soupçons de mademoiselle de Valcreuse et des serviteurs, déjà instruits de la présence de M. de Remis.

Tandis que mademoiselle Armantine donnait des ordres pour préparer la chambre où M. de Remis allait être transporté, tandis' que l'abbé songeait avec terreur à cette nouvelle complication, Gabrielle et Irène, assises près du blessé., réchauffaient dans leurs mains ses mains glacées. Un instant, M. de Remis ouvrit les yeux, regarda tour à tour les deux cousines, puis les referma presque aussitôt. En voyant qu'il respirait encore, toutes deux laissèrent échapper un cri de joie. En

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