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ce m >ment, Gabrielle était bien loin d'envisager les nouveaux malheurs que pouvait entraîner le retour inattendu de M. de Remis ; elle n'avait qu'une seule pensée : il était blessé, mortellement peut-être ; il fallait le sauver à tout prix. Elle oubliait le ressentiment légitime de son mari, «lie oubliait le passé tout entier et ne sentait :u'une seule chose : M. de Kernis était blessé.
Quand M. de Kernis eut été transporté dans la chambre qu'on venait de lui préparer, l'abbé, en examinant la blessure, reconnut que, malgré sa gravité, elle était moins dangereuse qu'il ne l'avait pensé d'abord. La balle n'avait pas pénétré dans la poitrine : elle avait glissé sur les côtes, et n'avait labouré que les chairs. Une hémorrhagie abondante avait amené la syncope, qui difrait encore. Mademoiselle Armantine, Irène, Gabrielle et l'abbé, rangés autour de son lit, al tendaient avec anxiété qu'il reprit connaissance. Enfin, il v. uit les yeux pour la seconde fois, et promenant sur eux un regard étonné :
— Où suis-je ? dit-il d'une voix mourante. Que s'est-il passé? Est-ce un rêve?.... Est-ce vous, mademoiselle Armantine?.... Est-ce vous, mon cher abbé?....
Pfiis se tournant vers Irène et Gabrielle, penchées toutes deux sur son chevet :
— Est-ce vous, ajouta-t-il, vous que je n'espérais plus revoir?
En un instant, il entrevit toute la réalité : il était à Valcreuse, chez l'homme qu'il avait offensé ; il avait jn'ès de lui la femme dont il avait ruiné le
bonheur, dont il allait peut-être encore une fois compromettre le repos; sa tête était si affaiblie que toutes ses pensées se confondirent bientôt, et qu'il n'eut pas la force de les suivre et de les fixer. Ses paupières appesanties s'abaissèrent et il s'endormit en souriant, comme s'il eût revu dans ses rêves les visages qui l'entouraient; mais le lendemain, à son réveil, quand il eut rassemblé ses souvenirs, il comprit nettement ce qu'il n'avait fait qu'entrevoir la veille. Dans son trouble, il fit un mouvement pour se lever; la douleur. le cloua sur son lit. En se retournant, il aperçut l'abbé qui avait passé la nuit près de lui, et qui, la tête entre ses mains, s'abîmait dans ses réflexions. Il l'appela d'une voix brève, et lui prenant le bras :
— Mon ami, dit-il, je ne peux pas, je ne veux pas rester ici un instant de plus. Quelle que soit la gravité de ma blessure, en quelque état que je me trouve, faites-moi porter hors du château. C'est mon droit, c'est votre devoir. Ne me demandez aucune explication : le temps presse, nous n'avons pas un instant à perdre. Faites-moi porter hors du château, je vous en prie, je le veux, je l'exige.
— Vous devez rester ici, monsieur le comte, répondit tristement l'abbé. Si funeste qu'ait été, si funeste que puisse encore être votre présence dans celte maison, vous ne pouvez pas la quitter.
— Je vous dis, reprit M. de Kernis d'une voix impérieuse, que je ne dois pas rester ici un instant de plus. Vous ne savez rien, vous ne coaiprenez pas pourquoi je parle ainsi.
YALŒLLSE. 325
— Je sais tout, dit l'abbé, madame de Valcreuse m'a tout appris.
— Eh bien ! si vous savez tout, répliqua M. de Kernis, comment pouvez-vous hésiter?
— C'est que je sais aussi des choses que vous ignorez, monsieur le comte. À mon tour, je vous le répèle, vous ne pouvez pas, vous ne devez pai sortir d'ici.
En quelques mots, l'abbé lui raconta ce qui s'était passé, et lui montra que, dans l'état où il était, il ne pouvait partir sans éveiller les soupçons de tout le monde., sans détruire tout ce que M. de Valcreuse avait fait pour l'honneur de Gabrielle et de sa maison.
Tandis que M. de Kernis se débattait contre la nécessité qui l'étreignait de ses liens de fer, mademoiselle Armantine et Irène étaient entrées dans sa chambre ; leur présence mit fin à l'entretien. Mademoiselle Armantine, dont les craintes étaient presque entièrement calmées, n'avait pas cru pouvoir se dispenser de faire quelques frais de toilette pour se présenter chez son hôte. Irène n'avait d'autre parure que l'émotion qui colorait son frais visage. A peine remise de l'inquiétude de la veille, joyeuse du retour de l'homme qu'elle aimait, ses yeux exprimaient naïvement les deux sentiments qui se partageaient son cœur. M. de Remis leur tendit la main, et d'une voix qu'il s'ifforçait de rendre calme :
— Pardonnez-moi, Mademoiselle, dit-il à mademoiselle de Valcreuse; je suis un embarras pour ^-us. Je regrette qu'on m'ait amené ici ; ma
3iô VALCKEUSE.
blessure n'est pas grave, je pourrais sans danger être transporté dans une ferme voisine.
— C'est l'abbé, je le jurerais, s'écria mademoiselle Armantine, — et elle lançait à l'abbé un regard foudroyant; c'est l'abbé qui vous a mis en tête ces belles idées.
— Vous vous trompez, Mademoiselle, reprit doucement l'abbé. Quand vous êtes entrée, j'étais en train de prouver à M. le comte qu'il ne pouvait sortir d'ici sans nous désobliger tous.
— Ce n'est pas là ce que vous pensiez hier soir, répliqua mademoiselle Armantine; car, si j'arrivais un instant plus tard, vous faisiez porter M. de Kernis à la ferme, et je n'en savais rien.
— L'abbé avait raison, dit M. de Remis ; c'était peut-être le parti le plus sage.
— Eh quoi ! dit Irène à son tour, vous est-il donc si cruel de demeurer au milieu de nous? Votre blessure est peu grave? tant mieux; votre convalescence sera prompte, et nous ferons tout ce qui dépendra de nous pour en abréger les heures. Ne vous sera-t-il pas doux de nous voir chaque jour à votre chevet?
— A la ferme ! à la ferme ! monsieur de Kernis à la ferme ! répétait mademoiselle Armantine ; il n'y a que l'abbé pour avoir ces idées-là. Je voudrais bien savoir ce que mon frère dirait à son retour. Je suis sûre, monsieur le comte, qu'Hector sera enchanté de vous trouver chez lui, Je lui ai si souvent parlé de vous !
— Et moi aussi , s'écria ingénument Irène.
VALGREDSE. 327
Oh! il vous connaît bien; vous êtes presque de la famille.
— D'ailleurs, poursuivit mademoiselle Armantine, n'est-ce pas à ses côtés que vous avez été blessé? n'est-ce pas en combattant pour notre sainte cause? Vous faisiez partie, sans doute, du détachement envoyé par M. Gharelte au secours de mon frère.
Et, comme M. de Kernis faisait mine de vouloir l'interrompre :
— Taisez-vous, dit-elle en lui fermant la bouche du revers de sa belle main blanche; taisez-vous. je ne veux rien entendre, vous êtes mon prisonnier.
L'abbé qui, pendant cet entretien, souffrait pour lui-même et pour M. de Kernis, quitta la chambre et se rendit chez Gabrielle, prévoyant bien qu'elle devait être, à cette heure, en proie à de mortelles angoisses. En effet, il la trouva dans un état d'exaltation impossible à décrire.
— Nous sommes perdus, s'écria-t-elle en l'apercevant, nous sommes perdus. Pourquoi vous êtesvous rendu aux folles remontrances de ma bellesœur? Pourquoi n'avez-vous pas éloigné à tout prix M. de Remis ? M. de Valcreuse veut le tuer, ne le savez-vous pas? Us se battront, et Hector le tuera.
— Je connais Hector, dit l'abbé; je réponds de lui. J'ai lu dans son cœur; il n'a plus maintenant ni haine ni colère. Il n'a désormais qu'une seule pensée, la cause qu'il défend. II ne tuera pas M. de Kernis ; il a renoncé à sa vengeance.
— Il nous a trompées, il s'est trompé lui-même.
Vous croyez qu'il a renoncé à se venger; moi aussi je l'ai cru, mais j'étais folle de le croire. Moi aussi, je le connais; il est grand, il est généreux, mais il est terrible, et quand il reverra chez lui l'homme avec qui je m'enfuyais, que voulez-vous qu'il fasse? Il le luera.
— Vous calomniez Hector.
— Eh ! comment voulez-vous que sa colère ne se réveille pas tout entière, quand il retrouvera ici l'homme dont la vie lui appartient, l'homme qui a porté dans sa famille le trouble et la désolation?
— Vous n'avez été qu'égarée, Hector le sait, mon enfant. Vous vous êtes relevée dans son cœur ; il vous rend enfin justice.
— Il me croit perdue sans retour, répondit Gabrielle avec désespoir. Je ne suis pas dupe de sa bonté: il n'a pour moi que de la pitié, et sa pitié m'humilie encore plus que sa dureté. Et lors même que sa bonté pour moi serait sincère, lors même qu'il m'aurait rendu son estime, la vue de M. de Remis près de moi ne suffira-t-elle pas pour ranimer ses soupçons, ses projets de vengeance? Il aura beau savoir que M. de Eernis est revenu ici malgré lui, malgré moi, dès qu'il nous verra réunis sous le même toit, sa raison s'égarera, son sang s'enflammera; il n'écoutera plus que son ressentiment. Nous sommes perdus, vous dis-je, et, s'il le tue, il faut qu'il me tue avec lui.
Et comme l'abbé la regardait avec stupeur : - Je ne veux pas, poursuivit-elle, je ne veux pas d'un pardon qu'il ne partagerait pas. Si M. de Val-
creuse le tue, il faudra qu'il nous tue tous deux.
— Peut-être, dit l'abbé d'une voix qui s'accordait mal avec le sens de ses paroles, peut-être tout n'est-il pas désespéré. Plus d'une fois déjà M. de Valcreuse est resté une semaine entière hors de son château. S"il tarde encore quelques jours, M. de Remis sera guéri ; Hector, en rentrant, ne le trouvera plus.
— Oui, dit Gabrielle qui saisissait avidement cette espérance, oui, mon Dieu ! vous avez raison. Je parlerai à M. de Remis, nous lui parlerons ensemble. Nous lui dirons que M. de Valcreuse a pardonné, mais qu'ils ne doivent plus se rencontrer. Oh ! nous le convaincrons, nous le sauverons, n'est ce pas?
Tandis qu'elle prononçait ces paroles, sa figure rayonnait, quand tout à coup on entendit le galop d'un cheval qui s'arrêta dans la cour. Gabrielle et l'ahbé coururent à la fenêtre : c'était M. de Valcreuse.
L'abbé courut au-devant d'Hector et le rencontra sur la dernière marche du perron. M. de Valcreuse, malgré l'avantage qu'il venait de remporter, élait sombre et préoccupé. La guerre prenait un caractère de plus en plus alarmant : sa famille venait d'échapper à un grand désastre, il le comprenait; tôt ou tard il faudrait lui trouver un re luge. L'armée républicaine gagnait tous les jours
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du terrain. Déjà le château n'offrait plus un abri sûr; il suffisait d'un échec du parli royaliste pour le livrer au massacre et à l'incendie. Hector revenait, agité par ces tristes pressentiments. L'abbé l'arrêta sur le seuil de la porte et l'entraîna dans une allée du parc. Il portait lui-môme sur le front une inquiétude qui ne pouvait échapper à l'œil de M. de Valcreuse.
— Qu'avez-vous, mon ami? demanda Hector; que s'est-il passé en mon absence?
— Vous m'avez dit, mon enfant, que vous n'aviez plus ni haine ni colère ; vous en souvenezvous?
— Oui, mon ami, je l'ai dit et je ne l'aipasoublié.
— La vérité s'est-elle fait jour, tout ressentiment s'est-il éteint dans votre cœur? Avez-vous pardonné?
— Je vous l'ai dit, mon ami, je n'ai plus ni haine ni colère.
— Eh bien ! mon enfant, Dieu a voulu vous éprouver.
— Qu'y a-t-il? quel nouveau malheur est venu fondre sur moi ?
— Ètes-vous sûr de vous-même, Hector? Pouvez-vous répondre des mouvements de votre âme?
— Au nom de Dieu, parlez.
— Eh bien! mon enfant, l'homme qui vous a cruellement offensé, par qui vous avez tant souffert, M. de Remis est là, chez vous, sous votre toit.
— Lui, chez moi ! dans ma maison ! Ah ! c'est trop me braver, s'écria M. de Valcreuse. Non, c'est impossible; je devais le rencontrer, il me
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l'avait promis; mais ce n'est pas chez moi qu'il serait venu me chercher. S'il eût osé se présenter, vous ne l'auriez pas reçu, vous ne m'auriez pas outragé à ce point.
En ce moment, le visage de M. de Valcreuse était pâle; ses yeux flamboyaient. L'orage qui grondait dans son cœur, et qu'il contenait encore, allait éclater.
— Est-ce donc là, mon enfant, ce que vous m'avez promis? Vous n'aviez plus ni haine ni colère, et voilà qu'à la première étincelle, la haine et la colère se rallument en vous.
— Malheureux ! s'écria Hector, quel sang croyezvous donc qui coule dans mes veines! Pensez-vous que je sois de marbre? pensez-vous que mon cœur soit mort ou glacé? Il est là, dites-vous, il est chez moi, et vous voulez queje demeure impassible ; il est là, chez moi, près d'elle, et vous voulez que je vous écoute froidement, sans frémir d'indignation ! Le lâche ! sans doute, il comptait sur mon absence ; mais je ne suis plus au fond de l'Inde. Je ne le cherchais pas; j'en prends Dieu à témoin, je ne l'attendais plus. Malheur à lui, puisqu'il est venu ! puisqu'il est là, chez moi, malheur à lui !
— M. de Kernis est blessé, dit l'abbé, il a été rapporté chez vous sans connaissance. Je voulais l'envoyer à la ferme, je voulais le cacher à tous les yeux; votre sœur, qui l'avait reconnu, n'a pas consenti à le laisser partir. Ce matin, en s'éveillant, il insistait pour s'éloigner, au péril de sa vie; mais il était trop tard, et moi-même j'ai dû m'y opposer, pour prévenir les soupçons de voire
sœur, de mademoiselle Irène, pour prévenir les commentaires des serviteurs. Ce que j'ai fait, Hector, ne l'eussiez-vous pas fait à ma place?
A ces mots, la colère de M. de Valcreuse s'éteignit comme un feu de chaume sous une large ondée; il ne resta plus en lui qu'un profond sentiment de tristesse. Il demeura longtemps silencieux; l'abbé le regardait avec anxiété.
— Du courage, mon enfant, lui dit-il ; sois fort, montre-toi digne des épreuves que Dieu t'envoie. Les grandes douleurs viennent du ciel et nous y ramènent ; Dieu ne les inflige qu'aux grandes âmes.
— Allons, dit enfin M. de Valcreuse avec un geste d'héroïque résignation, Dieu est pour eux : il les protège, il les réunit. Accomplissons jusqu'au bout la tâche qui m'est échue ; venez, mon ami, allons voir cet hôte fatal.
Mademoiselle Armantine et Irène étaient assises au chevet de M. de Remis, quand la porte s'ouvrit; M. de Valcreuse entra, suivi de l'abbé. M. de Kernis fit un brusque mouvement pour se lever sur son séant; mademoiselle Armantine et Irène s'étaient, déjà jetées dans les bras d'Hector.
— Mon frère, dit mademoiselle Armantine le prenant par la main et l'entraînant près du lit.' M. de Remis, de qui je vous ai si souvent parlé. C'est en combattant pour notre sainte cause, qu'il a été frappé; débarqué depuis quelques heircs seulement, il faisait partie du détachement envoyé par M. Charetle.
— Convenez, mon cousin, dit Irène, que M. de Kernis n'a pas perdu de temps.
— Vous voyez, mon frère, que je ne vous avais pas trompé, ajouta mademoiselle Armantine, en vous disant que notre hôte était la fleur de la chevalerie.
— Ainsi, monsieur le comte, dit Hector, c'est vous qui avez ramené la victoire dans nos rangs ; c'est à vous, c'est à votre valeur que nous devons le succès de la journée. J'ignorais votre nom, mais je savais que vous étiez débarqué le matin même dans la baie de Bourgneuf. Vous vous êtes battu comme un lion; tous ceux qui vous ont vu à l'œuvre parlent encore des coups que vous portiez. Quand l'affaire a été décidée, ne vous voyant pareparaître, nous vous avons cru mort, et déjà le deuil était dans tous les cœurs. Il m'est doux de vous retrouver; il n'est personne qui ne s'honorât de vous prodiguer les soins que votre état réclame.
— Eh bien! le croirez-vous, mon frère? s'écria mademoiselle Armantine ; l'abbé voulait faire transporter notre malade à la ferme ! Pour m'opposer à ce projet insensé, il m'a fallu invoquer votre nom; il m'a fallu lui rappeler que je tiens ici votre place.
— L'abbé avait raison, mademoiselle, dit M. de Remis, qui contenait à grand'peine son impatience. Monsieur, ajouta-t-il s'adressant à Hector, je suis heureux d'avoir pu vous rendre service. Cependant, je dois vous le dire, ce n'est pas pour prendre part à une bataille que j'étais rentré en France; j'étais venu pour accomplir un devoir
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sacré, et, si je me réjouis de n'être pas resté parmi les morts, c'est parce que je pourrai l'accomplir.
A ces mots, un éclair de joie illumina le front de mademoiselle Armantine; un gracieux sourire effleura ses lèvres. Irène elle-même se sentit doucement émue. Mademoiselle Armantine ne doutait plus que M. de Remis ne fût revenu pour demander la main d'Irène; Irène n'était pas éloignée de le croire.
— Avouez, mon frère, dit mademoiselle de Valcreuse, avouez que j'ai bien fait de tenir tête à l'abbé et de vous ménager, pour le retour, cette aimable surprise.
Il eût été facile à Hector de prolonger le supplice de M. de Remis, en laissant l'entretien s'engager dans cette voie, en l'y poussant lui-même ; mais une telle vengeance répugnait à son grand cœur. Il souffrait dans sa dignité personnelle, il souffrait dans la dignité de ce jeune homme; il s'empressa de couper court à ces propos, qui étaient, pour lui et pour M. de Remis, autant de flèches empoisonnées. Il amena la conversation sur la guerre, et M. de Remis, qui devina son intention, lui rendit grâces au fond de son âme. Mademoiselle Armantine qui au milieu des troubles de ces temps malheureux, n'avait jamais oublié de faire trois toilettes par jour, et que les questions stratégiques intéressaient d'ailleurs médiocrement, se retira suivie d'Irène. L'abbé, dominé par un sentiment de défiance, feignit de ne pas comprendre le regard de M. de Remis qui voulait l'éloigner. Dès qu'ils furent seuls tous trois,
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les physionomies changèrent brusquement d'expression, el la conversation de sujet. M. de Valcreuse se leva, et M. de Kernis prit la parole.
— Vous savez. Monsieur, dit-il avec dignité, comment je me trouve ici; croyez bien, je vous prie, que j'en souffre autant que vous. Vous savez aussi pourquoi je suis revenu ; le devoir sacré qu'il me reste à remplir, vous le connaissez. Il n'a pas dépendu de moi de vous offrir plus tôt la réparation que vous avez le droit d'attendre. Dans quelques jours, je l'espère, je vous la donnerai complète, telle que vous pouvez la souhaiter.
A ces mots l'abbé attacha sur Hector un regard inquiet.
— Monsieur le comte, répondit M. deValcreuse, vous aviez promis de venir, vous êtes venu, c'est bien. A cette heure, vous êtes blessé, vous êtes mon hôte ; votre guérison doit seule nous préoccuper. Quant au but de votre voyage, nous en parlerons dès que vous serez rétabli.
M. de Kernis ne répondit que par un geste d'assentiment et de déférence.
— Je regrette, monsieur le comte, ajouta M. de Valcreuse, de ne pouvoir rester plus longtemps près de vous. Je vais où le devoir m'appelle; mais mon absence ne sera pas de longue durée et nous nous reverrons bientôt.
En achevant ces paroles, il s'inclina et sortit, entraînant l'abbé. Il descendit dans la cour où se trouvait son cheval encore sellé.
— Mon ami, dit-il à l'abbé d'un ton bref, vous direz qu'un courrier arrivé à l'instant m'oblige à
partir sans délai. Faites mes adieux à ma sœur, à Irène.
Déjà il avait le pied dans l'étrier.
— Mais, Gabrielle, demanda l'abbé, partirezvous donc sans la voir?
Hector sauta en selle et partit au galop.
L'abbé, justement alarmé des paroles échangées entre Hector et M. de Kernis, comprenant que la présence de ce jeune homme venait de réveiller toute la douleur, tout le ressentiment de M. de Valcreuse, et que Gabrielle attendait avec anxiété le récit de cette périlleuse entrevue, se rendit chez elle en toute hâte. Madame de Valcreuse, placée à sa fenêtre, avait vu partir son mari, et devinait sans peine dans quels sentiments il s'éloignait.
— Il part, s'écria-t-elle, le visage baigné de larmes, en apercevant l'abbé ; il part, il veut nous épargner le reproche de sa présence ; il croit que nous ne pouvons devant lui nous regarder sans rougir; sa générosité est encore un outrage. Parti sans me voir, sans me dire un mot d'adieu... ne vous a-t-il rien dit pour moi ?
— Rien, mon enfant, répondit tristement l'abbé. — Rien, répéta Gabrielle consternée; mais vous
étiez présent à leur entrevue ? Qu'ont-ils dit? ne cachez rien, je veux tout savoir. M. de Valcreuse a-t-il été bien terrible ? Devant vous, il se sera contenu. Je le connais, il est noble, il est grand ; il aura voulu ménager un ennemi blessé ; mais avez-vous épié son regard ? mais, dans ses yeux, n'avez-vous pas lu sa pensée?
— Rassurez-vous, ma fille, répondit l'abbé, qui
VALGREUSE. 33V
tâchait d'inspirer à Gabriellc une confiance qu'il n'avait pas lui-môme ; rassurez-vous, Hector et M. de Remis ont été ce qu'ils devaient être. Ce matin, vos craintes étaient exagérées; prenez confiance, ne désespérez pas de l'avenir.
Madame de Valcreuse secoua la tête en signe d'incrédulité.
— Et puis, mon enfant, reprit l'abbé, pourquoi donc s'inquiéter si obstinément de l'avenir? Qui sait où nous serons demain ?
— Partir sans me voir, sans me dire un mot d'adieu ! murmura Gabrielle d'un air sombre. Vous avez raison, mon ami : chaque jour se lève comme une menace nouvelle ; nous ne savons pas où demain nous reposerons notre tête. Eh bien ! c'est parce que l'avenir même le plus prochain ne nous appartient pas, qu'il a été cruel de partir ainsi. A-t-on le droit d'être cruel, quand on n'est pas sûr de se revoir ?
En ce moment, Irène entra, vive, alerte, joyeuse comme en ses plus beauxjours.
— Viens, dit-elle gaiement à sa cousine en lui passant les bras autour du cou, mademoiselle. Armantine t'accuse déjà d'indifférence ; viens au chevet de notre cher malade. Tu sais que ta bellesœur l'a présenté à ton mari. Si tu avais entendu comme Hector lui parlait ! M. de Kernis s'est battu hier comme un lion ; Hector s'y connaît, et c'est lui-même qui l'a dit. Allons, viens; M. de Kernis s'étonnerait à bon droit de ne pas te voir.
Gabrielle jeta sur l'abbé un regard de détresse.
33 3 VAIGRLUSE.
— Mademoiselle Irène a raison, dit l'abbé ; venez, madame.
Et il offrit son bras à Gabrielle qui se soutenait à peine. Pâle, tremblante, on eût dit qu'elle marchait au supplice. Irène la précédait en courant, légère comme une gazelle. Il y eut un instant où madame deValcreuse, se senW* défaillir, s'arrêta et fît un mouvement comme pour retourner en arrière, mais l'abbé l'entraînant :
— Venez, ma fille, venez, lui dit-il, c'est votre devoir.
— Mon devoir, demanda Gabrielle, en ôtes-vous bien sûr?
— Oui, ma fille ; faites pour Hector ce qu'il a fait pour vous. Que penserait Irène, que penserait mademoiselle Armantine, si vous ne paraissiez pas au chevet de M. de Kernis? Je comprends votre douleur ; acceptez-la comme une expiation. Venez, mon enfant, venez, répéla-t-il. Pourquoi trembler? Votre défaillance vous calomnie; n'êtesvous pas guérie de votre égarement?
A ces mots, madame de Valcreuse n'hésita plus, releva la tête et suivit l'abbé d'un pas assuré. En entrant, ils trouvèrent Irène, qui déjà avait rejoint mademoiselle Armantine. L'abbé conduisit Gabrielle au chevet du malade, qui avait tressailli au bruit de leurs pas.
— Vous, Madame ! dit M. de Remis avec l'accent du respect le plus profond. Je suis un sujet de trouble dans votre maison ; me le paraonnez-vous ?
Et, en parlant ainsi, il lui tendait ia main.
VALCKLUSE. 339
Madame de Valereusc prit la main de M. de Kernis, et, après l'avoir tenue quelques instants sans proférer une parole, la mit dans la main d'Irène.
Mademoiselle Armantine, témoin de cette scène, se sentit attendrie jusqu'aux larmes
— Regardez-les, dit-elle à l'abbé qu'elle avait entraîné dans l'embrasure d'une fenêtre; connaissez-vous un tableau plus charmant! Enfin, tous mes vœux sont comblés. Gabrielle a deviné comme moi la passion mutuelle de ces deux jeunes gens. Ils s'aiment, ils se sont compris, ils sont heureux. Vienne la paix, qui ne saurait tarder longtemps, rien ne manquera plus désormais à notre bonheur.
L'abbé l'écoutait avec étonnement.
— Et pourtant, ajouta mademoiselle Armantine, vous vouliez l'envoyer à la ferme!
La blessure de M. de Kernis était fermée ; mais il n'était pas encore complètement rétabli. Irène et mademoiselle Armantine l'entouraient de soins touchants ; elles passaient près de lui la meilleure partie de la journée, et la soirée tout entière. Le jour, elles travaillaient et tâchaient d'égayer sa convalescence par des entretiens sans fin; le soir, Irène faisait la lecture. Mademoiselle Armantine, convaincue désormais que tous ses vœux allaient être comblés, avait retrouvé toute la vivacité, toute la verve de ses belles années. Oubliant avec une
facilité merveilleuse la réalité pour la fiction, elle voyait dans M. de Kernis un chevalier blessé pour la défense de sa dame; parfois, dans ses rêves poétiques, elle allait jusqu'à croire que c'était pour elle-même qu'il avait combattu; mais, ramenée bientôt au sentiment de la vérité par la présence d'Irène, elle s'effaçait généreusement et soupirait tout bas. Pour se consoler, elle répétait les vieilles histoires qu'elle laissait dormir depuis quelque temps, et que M. de Remis, en hôte courtois, en auditeur résigné, saluait comme de nouvelles connaissances.
Madame de Valcreuse se mêlait rarement à leurs réunions. De loin en loin elle paraissait au chevet de M. de Kernis, toujours accompagnée de l'abbé, et se retirait au bout de quelques instants. L'état de sa santé, qui n'avait pu résister à tant d'assauts, suffisait à expliquer la rareté et la courte durée de ses visites. Elle arrivait pâle, chancelante, se soutenant à peine, et rentrait dans sa chambre, accablée, essayant vainement de se reconnaître au milieu des préoccupations confuses et tumultueuses qui l'assiégeaient. Elle tremblait à la fois pour M. de Kernis qui, à peine rétabli, allait se trouver exposé à la vengeance de M. de Valcreuse, et pour M. de Valcreuse dont la vie était chaque jour en péril. Cependant l'image de son mari, comme un phare allumé dans la tempête, dominait toutes ses pensées. C'était pour lui surtout qu'elle tremblait. Pendant le jour, parfois même au milieu de la nuit, elle entendait le bruit de la fusillade lointaine, et elle se disait que peut*
être à celle heure son mari succombait. Pourquoi était-il parti sans la voir? pourquoi ne revenait-il pas? L'abbé partageait toutes les angoisses de Gabrielle ; il ne la quittait guère et s'efforçait de la rassurer, mais lui-môme sentait l'espoir s'affaisser dans son cœur.
Un soir, Irène faisait la lecture ; mademoiselle Armantine brodait au crochet, M. de Kernis, accoudé sur son oreiller, les regardait à la lueur de la lampe. C'était par une belle soirée d'été; la fenêtre entr'ouverte laissait arriver la senteur des bois et des prés ; attirées par la lumière, les phalènes bourdonnaient et se heurtaient aux vitres.
A voirie calme qui régnait dans cette chambre et dans ces belles campagnes éclairées par les rayons de la lune, il eût été difficile de deviner que la guerre civile ensanglantait le pays.
Le livre que lisait Irène, bien que choisi dans la bibliothèque de mademoiselle Armantine, se trouvait être par hasard un livre simple, rempli de sentiments naturels, d'incidents facilement prévus, facilement amenés. La passion s'y exprimait sans effort, sans emphase; l'héroïne agissait et parlait comme tout le monde ; en un mot, selon le goût de mademoiselle Armantine, c'était un livre vulgaire. Plusieurs fois déjà elle avait interrompu Irène, et donné cours à son mécontentement, à son ennui, à son dédain ; plusieurs fois déjà elle avait exprimé hautement son aversion pour celte composition plate et décolorée, prise dans la nature, empruntée servilement à la réalité, complètement dépourvue du prestige de l'inat-
tendu ; enfin, pour mettre le sceau à cette critique judicieuse, elle s'endormit.
Irène, qui n'avait pas sur la poétique du roman des sentiments aussi fins, aussi délicats que mademoiselle Armantine, s'intéressait ingénument à cette lecture, et, par un instinct commun à toutes les jeunes filles, cherchait dans le cœur de l'héroïne l'image de son cœur. Entraînée par le mouvement du récit, elle ne s'aperçut pas d'abord de l'assoupissement de mademoiselle Armantine ; cependant, arrivée à un passage pareil à ceux que la bonne demoiselle avait déjà relevés avec aigreur, comme elle se préparait à une nouvelle interruption, elle tourna la tête et vit mademoiselle Armantine profondément endormie. Étouffant un éclat de rire, elle regarda M. de Kernis et posa le livre sur ses genoux.
Depuis le jour où elle avait rencontré M. de Kernis pour la première fois, depuis le premier entretien qu'elle avait eu avec lui sur la terrasse vers la fin du bal, Irène ne s'était jamais trouvée seule avec lui ; elle ne put se défendre d'un mouvement de joie.
— Qu'étes-Yous devenu, demanda-t-elle à voix basse, depuis le jour où vous nous avez quittés? vous ne me l'avez pas encore dit. Que vous est -il arrivé? Avez-vous du moins pensé à nous? Loin de nous comment s'écoulaient vos jours ? Nous avez-vous quelquefois regrettés ? Vous êtes-vous quelquefois souvenu de nos longues promenades, de nos douces causeries? Pour se consoler de l'exil, votre cœur prenait-il quelquefois le che-
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min de Valcreuse? Vos rêves nous ont-ils visités?
— Mon cœur n'a jamais quitté Valcreuse, répondit M. de Remis avec un triste sourire.
— Est-ce bien vrai? ne me trompez-vous pas ? est-ce, de votre part, courtoisie ou franchise?
— A toute heure, mon âme se tournait du côté de Valcreuse ; c'est là que je vivais tout entier.
— Désiriez-vous revoir ce pays où nous nous sommes rencontrés, où nous avons passé ensemble de si heureuses journées?
— C'était ma seule pensée, mon unique ambition.
A ces mots, Irène se sentit inondée de bonheur. L'éclat joyeux de son regard ne pouvait échapper à M. de Kernis, qui devina sa méprise et s'en affligea.
— Mais, poursuivit Irène, pourquoi donc vouliez-vous nous quitter encore ? Pourquoi, au lieu de rester parmi nous, vouliez-vous aller à la ferme? Ne sommes-nous pas heureuses de vous soigner? ne le comprenez-vous pas? Parfois, je me surprends à craindre que vous ne soyez ingrat. Si vous saviez comme nous étions inquiètes, comme nous tremblions pour vous, tandis que vous étiez caché, attendant l'occasion de gagner la côte et de vous embarquer! Si vous saviez notre anxiété ! si vous saviez noire joie quand nous avons appris que vous étiez sauvé ! Cependant vous étiez loin de nous, et cette joie n'était pas sans tristesse.
Comme M. de Remis ne répondait pas, craignant d'encourager dans ce jeune cœur des espérances qui ne devaient pas se réaliser ;
34 4 VALCHEISE.
— Vous souvenez-vous, ajouta Irène, de cette belle matinée d'avril où nous nous sommes vus pour la première fois? Je vous vois encore à la portière de notre voiture, me tendant l'éventail que j'avais laissé tomber dans les ajoncs. Je voulais vous remercier, mais vous étiez déjà bien loin. Vous en souvenez-vous ?
— Je ne l'ai pas oublié. Cette matinée restera dans mon cœur comme un des plus frais souvenirs de ma vie.
— Et vous rappelez-vous notre entretien, le soir, sur la terrasse ? J'étais assise sur un mur tapissé de lierre, vous étiez debout devant moi. Vous me parliez, je vous écoutais; de temps en temps nous nous taisions pour prêter l'oreille au bruit des instruments, ou pour regarder les étoiles qui éti.ncelaient au-dessus de nos têtes.
— Cette soirée restera dans ma mémoire comme une des fêtes les plus charmantes qu'aura traversées ma jeunesse.
— Vous étiez déjà triste, rêveur; depuis ce jour, je me suis bien souvent demandé la cause de votre tristesse. Maintenant, vous n'êtes plus triste, n'estce pas?
— J'ai bien souffert, répondit gravement M. de Remis ; la douleur a laissé dans mon âme des traces bien profondes.
— Vous avez souffert, tant mieux; ceux qui n'ont pas souffert ont-ils besoin d'être aimés? Notre affection vous consolera ; car vous vous laisserez consoler ? ajouta-t-elle timidement.
Puis, confuse de ce qu'elle venait de dire et ne
VALCREOSB. 3*5
voulant pas lui donner le temps de répondre :
— Et le retour, poursuivit-elle, l'avez-vous oublié? Quelle belle nuit ! Vous en souvenez-vous? La voiture roulait lentement et sans bruit entre deux haies d'aubépine en fleurs. Mademoiselle Armantine dormait comme à présent; je songeais à quoi? je ne le sais plus, quand tout à
coup je vous vis paraître à la portière où j'étais accoudée.
— Oui, quelle belle nuit! répondit M. de Remis entraîné malgré lui parla grâce et la fraîcheur de ces souvenirs.
— Nous nous taisions, reprit Irène, mais j'entendais ce que vous ne me disiez pas.
— La belle nuit ! ajouta M. de Kernis avec mélancolie et comme se parlant à lui-même : le ciel était pur, la plaine embaumée ; tout n'était autour de moi que promesses et enchantement; je crus un instant que je commençais une vie nouvelle.
— Un instant vous l'avez cru ; vous vous êtes donc trompé?
— Qui pouvait prévoir alors ce qui devait arriver? qui pouvait pressentir les malheurs suspendus sur nos têtes?
— Cette vie nouvelle qui allait commencer pour vous, vous ne l'espérez donc plus?
— En ces temps de troubles et d'orages, à qu. l'espoir est-il permis?
'rêne baissa la tête, et deux larmes qu'elle essaya vainement de retenir roulèrent le long dé ses joues. M. de Eernis vit ces larmes et comprit avec effroi que ce jeune cœur était atteint plus profon-
3 46 VALCUEUSE.
dément qu'il ne l'avait pensé. Irène, dans sa douleur, était belle et touchante ; il la regardait en silence, avec un sentiment de compassion qui était presque de la tendresse. Elle m'aime, se disa't-il; si j'avais pu l'aimer, si la fatalité ne m'avait pas rejeté dans le passé, le bonheur était là, je n'avais qu'à étendre la main, et j'ai semé autour de moi la désolation et le désespoir.
Cependant la guerre devenait de plus en plus terrible ; la Convention avait voté un décret qui enjoignait à ses généraux d'écraser la Vendée. Le terme irrévocable était fixé: le 20 octobre, l'insurrection devait être anéantie. Déjà les généraux qui répondaient sur leur tête de l'exécution des ordres qu'ils avaient reçus, se mettaient en mesure; ils incendiaient sur leur passage les bois, les fermes, les châteaux, et ne laissaient derrière eux que la solitude et la dévastation. Déjà d'Elbée ne tenait plus sous sa main toute la haute Vendée; Charette occupait encore le Marais; mais les colonnes républicaines y pénétraient chaque jour plus avant.
Depuis son entrevue avec M. de Remis, M. de Valcreuse n'avait pas reparu au château ; toutefois, il ne laissait pas passer un seul jour sans envoyer un courrier à sa sœur. Les nouvelles n'étaient pas rassurantes ; les engagements se multipliaient dans le voisinage. Mademoiselle Armantine ellemôme perdait toute confiance, et comprenait enfin que, d'un instant à l'autre, il faudrait s'enfuir, se cacher. Cette crainte était devenue le sujet habituel de ses entretiens. Valcreuse était rendu à sa
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première destination, et tenait garnison. Le pontlevis était levé, les fossés inondés; la nuit, des sentinelles veillaient sur les plates-formes. Un détachement, envoyé par Hector, bivouaquait autour des murs.
M. de Remis qui entendait chaque jour le récit des dangers auxquels M. de Valcreuse échappait comme par miracle, maudissait son inaction ; son impatience allait jusqu'à la honte. Il était rétabli ; il aurait pu partir ; cependant il attendait son hôte. Il eût craint, en partant, de paraître se soustraire à une obligation sacrée ; en restant, il croyait accomplir un devoir.
Un matin, comme il se promenait à grands pas dans sa chambre, les bras croisés sur sa poitrine, s'indignant de son repos et songeant avec amertume, avec colère, au serment qui l'enchaînait, il vit entrer l'abbé.
— Eh bien ! demanda-t-il d'une voix ardente, avez-vous des nouvelles de M. de Valcreuse? quand revient-il? l'attendez-vous enfin?
— Je ne sais pas, monsieur le comte, quand nous reverrons Hector ; mais vous pouvez, vous devez partir, répondit l'abbé avec autorité.
— Vous n'ignorez pas que ma vie appartient à M. de Valcreuse ; si je pars, il croira que je manque à ma promesse. Mon devoir est de l'attendre, et je l'attendrai.
— Il y a quelques jours, monsieur le comte, répondit l'abbé, il y a quelques jours, votre devoir était de rester: aujourd'hui, votre devoir est de partir. Je sais la promesse qui vous lie ; mais Hector
SU VALCREl'SE,
a pardonné. S'il oublie son ressentiment, ce n'est pas à vous à le réveiller. Au nom de la femme dont vous avez à jamais ruiné le bonheur, au nom de madame de Valcreuse, je viens vous sommer de partir. C'est elle qui m'envoie, c'est elle qui vous parle par ma bouche. Partez, ne chercher pas à rencontrer Hector. Oui, c'est elle qui m'envoie : n'ajoutez pas un remords à son désespoir; qu'elle n'ait pas à se reprocher un jour le sang versé pour elle.
— La voix de madame de Valcreuse me sera toujours sacrée; mais que me proposez-vous? Voulez-vous que je me déshonore? Que dira monsieur de Valcreuse, s'il ne me retrouve plus chez lui ? Il dira que je lui vole sa vengeance.
— Orgueilleux insensé ! s'écria l'abbé ; crainstu donc le reproche de lâcheté? Eh bien ! va montrer ton courage sur le champ de bataille : ce n'est pas à Hector, c'est à notre sainte cause qu'il faut offrir ta vie. Si tu veux mourir, la mort est partout autour de toi : qui t'arrête ? Répare noblement le mal que tu as fait I Pour expier ta faute, n'oblige pas l'homme que tu as offensé à se souiller d'un crime.
M. de Kernis hésitait.
— Monsieur le comte, reprit l'abbé d'une voix émue, madame de Valcreuse vous supplie de partir.
A ces mots, M. de Remis n'hésita plus.
— Je partirai, dit-il.
— Ne cherchez pas à rencontrer M. de Valcreuse ; c'est Gabrielle qui vous en supplie.
— Eh bien ! qu'elle soit satisfaite, que sa volonté s'accomplisse ! répéta M. de Remis avec uu geste de résignation douloureuse.
Une heure après, un cheval l'attendait dans la cour. Irène et mademoiselle Armantine ne songeaient pas à le retenir : dans ces temps de luttes héroïques, la place d'un homme de cœur était sur le champ de bataille. Ils étaient tous réunis au salon, et Gabrielle, qui n'avait pu se dispenser de venir recevoir les adieux de M. de Remis, le remerciait du regard. Enfin délivrée d'une mortelle inquiétude, ses yeux exprimaient toute sa reconnaissance. L'abbé lui-même se réjouissait. Encore quelques instants, et M. de Remis allait partir; encore quelques instants, et M. de Valcreuse ne retrouvait plus chez lui l'homme qui voulait s'offrir à sa colère, quand tout à coup un pas précipité retentit dans l'escalier. La porte s'ouvrit brusquement. Hector entra couvert de sang et de poussière, et marchant droit à M. de [ternis :
— Vous partiez, monsieur le comte ? Restez;, vous allez savoir ce que j'attends de vous.
A la vue d'Hector, M. de Remis seul n'avait pas pâli ; en le voyant paraître, le visage défait, les cheveux en désordre, les vêtements couverts de sang et de poussière, Irène et mademoiselle Armantine avaient été saisies d'effroi; Gabrielle el l'abbé, qui en ce moment n'étaient préoccupé*
que d'une seule pensée, ne doutaient pas qu'il ne vînt pour se vsnger. Par un mouvement spontané, ils se jetèrent tous deux entre Hector et M. de Kernis : ils ne savaient pas combien les idées de vengeance étaient loin de ce noble cœur. M. de Valcreuse les écarta doucement.
— Monsieur, dit M. de Kernis avec fermeté, quoi que vous attendiez de moi, vous ne l'attendrez pas longtemps.
M. de Valcreuse, à qui l'émotion et la rapidité de la course avaient coupé la voix, se recueillit pendant quelques instants; Irène et mademoiselle Armantine, Gabrielle et l'abbé l'entourèrent et attendirent avec une égale anxiété ce qu'il allait dire. M. de Kernis se tenait à quelques pas devant lui, dans une attitude calme et digne.
— Tout est perdu, dit enfin M. de Valcreuse en élevant la voix. La fortune a trahi nos efforts; encore quelques jours, et la Vendée ne sera plus qu'un monceau de ruines. MM. d'Elbée, de Lescure, de Larochejaquelein tiennent encore le haut pays et se défendent en héros; mais traqués, harcelés, ils seront écrasés. Je sais déjà qu'on agite dans le conseil de la grande armée le passage de la Loire. S'ils passent la Loire, c'en est fait d'eux. Le paysan vendéen ne se bat bien que chez lui ; loin de son champ, il perd la moitié de son énergie. Ils passeront la Loire, ils y seront forcés, et le jour où ils franchiront cette limite fatale, le foyer de l'insurrection sera éteint; il n'en restera plus que les cendres dispersées. M. Gharette tient encore le Marais* inais les colonnes républicaines
VALCREISE. 351
nous envahissent comme la marée montante. Plus d'une fois déjà le canon a grondé à vos portes; plus d'une fois vous avez vu à l'horizon la fumée de la mousqueterie. Tout ce que je pouvais humainement faire pour vous protéger, je l'ai fait; bientôt il ne nous restera qu'à nous ensevelir sous les murs du château.
— Eh hien ! mon frère, répondit mademoiselle Armantine, nous sommes, Dieu merci, d'une famille où l'on sait bien mourir. Notre père, plutôt que d'amener son pavillon, s'est fait sauter avec sa frégate. Il nous a tracé notre conduite ; nous ne mentirons pas à notre sang, nous nous ensevelirons sous les murs du château.
— Bien, ma sœur ! reprit M. de Valcreuse avec orgueil ; vous êtes la digne fille d'une race de guerriers.
— Nous mourrons tous ensemble, s'écrièrent à la fois les trois femmes et l'abbé se pressant autour de lui.
— Je n'ai jamais douté de votre courage, de votre dévouement, poursuivit Hector avec émotion ; mais je vous sauverai. Je n'ai pas attendu jusqu'à ce jour pour songer au salut de vos têtes ; j'ai depuis longtemps pris soin d'assurer votre destinée à l'étranger. Je vous instruirai de tout ce que j'ai fait, de tout ce que j'ai dû faire. Le temps nous presse, il faut partir cette nuit même. Écoutez-moi sans m'interrompre, nous n'avons pas un instant à perdre. J'ai balayé la route de Valcreuse à la mer; mes soldats échelonnés assurent votre fuitejusqu'à la côte. J'ai la parole de M. Charette
qui couvrira votre départ. Une chaloupe vous conduira à Noirmoutiers, où notre drapeau flotte encore.
— Mais, vous ! s'écrièrent en môme temps les trois femmes, ne viendrez-vous pas avec nous?
— Dans deux jours, répliqua M. de Valcreuse, j'irai vous rejoindre à Noirmoutiers, et de là nous passerons en Angleterre. Je ne dois pas quitter le pays avant d'avoir assuré le sort de mes troupes et de mes serviteurs. Ce n'est pas tout, ajouta-t-il faisant un effort sur lui-même ; j'ai dû faire choix d'un homme de cœur qui vous protégeât jusqu'au moment où je serai près de vous. Tous les chefs sur qui je pouvais compter sont morts maintenant, ou hors de combat. Vous, mon ami, vous êtes bien vieux, dit-il en se tournant vers l'abbé ; je ne veux pas vous accabler d'une si lourde tâche. Noirmoutiers, pris et repris, n'est qu'un camp en désordre; au milieu duquel je ne puis abandonner ces trois femmes. C'est à vous que j'ai pensé, monsieur le comte : latâche que je ne puis remplirmoi-même, c'est à vous que je la confie. Vous êtes brave, vous l'avez prouvé ; je vous ai vu à l'œuvre. Ce n'est pas pour accomplir un pareil devoir que vous êtes rentré en France, je le sais ; mais est-il un devoir plus sacié que celui que je vous impose ?
— Je n'ai rien à vous refuser, Monsieur, répon dit sans hésiter M. de Kernis ; j'accepte avec orgueil la mission dont vous me chargez.
— J'avais compté sur vous, Monsieur, je ne m'étais pas trompé.
— Mais, mon frère, pourquoi ne pas partir tous
YALCliElSE. 3 53
ensemble ? demanda mademoiselle Armantine.
— Mais, dit Irène, puisque vous devez nous rejoindre dans deux jours, pourquoi ne pas vous attendre ?
Gabrielle et l'abbé se taisaient, mais regardaient Hector avec épouvante.
— Il faut que vous partiez cette nuit môme, répondit M. de Valcreuse ; demain peut-être il serait trop tard. Demain peut-être, au point du jour, le château sera attaqué ; quand vous l'aurez quitté, je le quitterai moi-môme pour n'y plus revenir. D'ailleurs, j'ai tout disposé pour votre départ; le vent est bon, tout favorise votre fuite. Qui sait si dans deux jours les mômes chances se représenteraient?
— Mais vous, mais vous, mon frère? répéta m'ademoiselle Armantine.
— Moi, ma sœur, j'irai vous retrouver, en doutez-vous? Soyez sans inquiétude; ce voyage, difficile et dangereux pour vous, est pour moi facile et sans danger. Préparez-vous donc à partir.
En achevant ces mots, il se retira. Gomme il entrait dans sa chambre, il vit arriver Gabrielle et l'abbé qui l'avaient suivi.
— Hector, demanda Gabrielle d'une voix impérieuse, ôtes-vous sincère? ne me cachez-vous rien?
— Me promettez-vous, dit à son tour l'abbé, qu'il ne s'agit pas d'un coup de désespoir ?
— Viendrez-vous nous rejoindre?
— Serez-vous près de nous dans deux jours?
— Si j'avais voulu mourir, répliqua M. de Valcreuse, n'aurais-je pas déji trouvé la mort ?
35 4 VALCIIEI'SE.
— Viendrez-vous nous rejoindre? dans deux jours serez-vous près de nous? répéta d'un Ion bref madame de Valcreuse. Hector, vous nous trompez, vous nous cachez quelque chose, ajoutat-elle, attachant .sur son mari un regard qui semblait plonger jusqu'au fond de sa pensée.
— Je ne vous trompe pas, je ne vous cache rien, répondit Hector avec calme ; vous me reverrez dans deux jours. Allez, mon ami; allez, Gabrielle ; déjà le jour baisse ; à la nuit tombante, il faut partir ; je vous accompagnerai jusqu'à la côte.
Pendant ce rapide entretien, Hector avait gardé un front si serein, un œil si tranquille, que madame de Valcreuse et l'abbé le quittèrent entièrement rassurés sur ses intentions.
Le reste de la journée s'écoula au milieu des préparatifs du départ. Celte extrémité était prévue depuis si longtemps qu'elle n'étonna personne. Tant d'autres familles avaient été réduites à fuir le pays, que les habitants de Valcreuse ne pouvaient s'étonner que d'une seule chose : d'être demeurés si longtemps dans leur retraite. Une pensée consolante soutenait Irène : elle se disait, en souriant à travers ses larmes, qu'une fois arrivé à Noirmoutiers, M. de Kernis se déciderait peutêtre à les suivre jusqu'en Angleterre.il y avait dans les dangers qu'elle allait affronter sous la sauvegarde de l'homme qu'elle aimait, quelque chose qui la charmait en secret.
La nuit était venue : une de ces nuits sans lune et sans étoiles, telles que peuvent les souhaiter les
proscrits. Tout était prêt pour le départ. Le berlingot était attelé dans la cour, deux chevaux sellés piaffaient au pied du perron. Les serviteurs, debout, rangés dans la salle d'entrée, attendaient au passage la famille fugitive pour lui dire un dernier adieu. Ils savaient qu'Hector reviendrait; mais ils ne devaient plus revoir mademoiselle Armant ine, ni madame de Valcreuse, ni l'abbé, ni cette jeune et charmante Irène qu'ils aimaient tous comme un enfant qui eût grandi au milieu d'eux. Ils étaient graves, silencieux ; mais quand la porte s'ouvrit, et qu'ils virent paraître les femmes en habit de voyage, tous les cœurs éclatèrent, tous les yeux se remplirent de larmes, on n'entendit plus que des sanglots. A cette heure suprême, toutes les distances s'effaçaient: il n'y avait plus ni maîtres ni serviteurs, il ne restait plus que des amis qui allaient se séparer pour toujours. Chère dame ! chères demoiselles ! disaient-ils en couvrant de baisers les mains de mademoiselle Armantine, d'Irène et de Gabrielle ; et toutes trois les embrassaient en pleurant. Ils se pressaient autour de l'abbé qui avait toujours été si bon, si excellent pour eux. Rosette seule, qui se tenait à l'écart, semblait ne prendre aucune part à cette scène. Madame de Valcreuse, qu'elle aimait d'une affection si passionnée, s'éloignait pour ne plus revenir, et pourtant Rosette ne pleurait pas.
Déjà M. de Valcreuse et M. de Remis étaient en selle. Les trois femmes et l'abbé montèrent en voilure ; sur un signe d'Hector, la voiture s'é-
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branla et roula sur le pont-levis. Gabrielle et Irène penchèrent la tête à la portière, pour jeter un dernier regard sur ce château où elles avaient été accueillies avec tant de bonté, avec tant d'amour, où, dès qu'elles avaient paru, tout le monde s'était empressé de leur sourire, de les fêler.
La voiture s'avançait en silence, escortée par Hector et M. de Remis. De temps en temps M. de Valcreuse donnait l'ordre d'arrêter, prêtait l'oreille, poussait une reconnaissance et revenait à la portière. De demi-heure en demi-heure, ils rencontraient des détachements échelonnés sur la route; au cri de qui vive, on faisait halte; Hector prononçait le mot d'ordre, et la voilure se remettait en marche entre deux haies de soldats qui présentaient les armes.
C'est ainsi qu'ils achevèrent le trajet de Valcreuse à la côte. Pendant le voyage, ils n'échangèrent pasune parole. Parfois Gabrielle s'accoudait à la portière et cherchait dans l'ombre le visage triste et sévère d'Hector, tandis qu'Irène devinait et suivait, plutôt de la pensée que du regard, les mouvements de M. de Kernis. Qu'il y avait loin de celte nuit lugubre à la nuit que, naguère encore, Irène se plaisait à rappeler ! Et pourtant cette nuit lugubre n'était pas sans charme pour Irène ; mais que dut-il se passer dans le cœur de Gabrielle, dans le cœur de M. de Kernis, lorsqu'ils entendirent le mugissement des vagues, lorsqu'ils reconnurent, à la lueur des feux de bivac, cette plage qu'ils avaient foulée ensemble quelques mois auparavant?
VALCREl'SE. 3 57
La voiture s'arrêta ; les trois femmes et l'abbé descendirent; M. de Vaicreuse et M. de Remis avaient mis pied à terre. Hector, qui marchait en avant, les guida vers une anse où se trouvait la chaloupe qui devait les emporter. M. de Remis donnait le bras à mademoiselle Armantine; 8abrielle et Irène avaient pris chacune un des bras de l'abbé. La marée achevait de monter; le vent soufflait déterre; dans une heure on pourrait partir. La nuit était chaude. Ils attendirent sur la côte le moment de mettre à la voile.
Debout, immobile, les bras croisés sur sa poitrine, Hector se tenait à quelque distance, et contemplait d'un air sombre cette mer qui lui avait révélé des secrets si terribles. En entendant le sable crier derrière lui., il se retourna et vit l'abbé qui venait à lui.
— Hector, lui dit l'abbé, je t'ai élevé ; tu as été, tu es encore l'orgueil de ma vie ; tu es mon fils ; c'est par toi que j'ai goûté les joies qu'il m'était interdit de connaître. Depuis vingt ans, je ne vis que pour toi. Tu m'as dit que je te reverrais dans deux jours; d'où vient donc que mon cœur se serre comme si je ne devais jamais te revoir, comme si j'allais te quitter pour toujours?
— Mon ami, mon père, rassurez-vous, répondit Hector, maîtrisant son émotion. Depuis six mois, chaque fois que je vous ai quitté, nous pouvions ne plus nous revoir, et cependant Dieu nous a réunis. Pourquoi nous refuserait-il cette fois la grâce qu'il nous a si souvent accordée?
VALCKEISE.
— Tu me le promets donc, mon enfant, dans deux jours tu viendras?
— Dans deux jours, je vous le promets, répondit M. deValcreuse.
— Pourquoi ne pars-tu pas avec nous?
— Je vous l'ai dit, vous le savez ; je reste pour assurer le sort de mes soldats et de mes serviteurs.
— Dans ces temps malheureux, deux jours d'attente sont deux siècles.
— Ces jours seront aussi longs pour moi que pour vous; j'en compterai les heures avec impa tience ; mais ils passeront, et nous nous retrouverons pour ne plus nous quitter jamais.
— Et si ton espérance était déçue ? si notre séparation devait être éternelle ici-bas? si nous ne devions plus nous retrouver que dans le ciel, ne te resterait-il pas un devoir à remplir?
— De quel devoir parlez-vous, mon ami?
— Tu vas confiera l'Océan ta sœur, ta femme, tous les êtres qui te sont chers; toi-même tu demeures exposé à des dangers que tu ne peux prévoir. Et pourtant tu n'as pas pardonné, je le vois, je le sens. Laisseras-tu donc partir Gabrielle sans l'appeler dans tes bras, sur ton cœur?
— Regardez cette plage, dit Hector, saisissant violemment le bras de l'abbé ; c'est d'ici qu'ils se sont enfuis. Regardez cette mer, c'est elle qui me les a livrés.
— Eh bien ! mon enfant, c'est ici même qu'il faut pardonner.
Et prenant par la main Gabrielle qui s'avançait, il voulut la pousser dans les bras d'Hector ; mais
M. de Valcreuse détourna la tête et s'éloigna à pas lents.
— Croyez-vous encore qu'il m'ait pardonné ?demanda Gabrielle en sanglotant.
Elle cacha sa tête dans le sein de l'abbé.
La chaloupe était à flot; le patron donnait le signal du départ. Mademoiselle Armantine se jeta dans les bras de son frère qui la tint longtemps pressée sur son cœur.
— Dans deux jours, Hector, dans deux jours, disait-elle.
— Oui, ma sœur, oui, sœur bien-aimée, répondit M. de Valcreuse couvrant son front de baisers. Et vous, chère Irène ! ajouta-t-il en l'attirant dans ses bras.
El il les réunissait toutes deux dans une même étreinte.
Mademoiselle Armantine et Irène venaient de monter dans la chaloupe. Comme Gabrielle, appuyée sur le bras de l'abbé, se préparait à les sui» vre, elle se sentit tirer par le pan de sa robe.
Elle se tourna et reconnut Rosette.
— Toi ici, chère petite ! lui dit-elle ; je te croyais encore au château.
— Puisque vous n'y êtes plus, Madame, pourquoi serais-je restée ? J'ai suivi votre voiture, et je m'en vais avec vous.
— Mais, pauvre enfant, sais-tu où nous allons ?
— Ai-je besoin de le savoir? Je n'ai que vous au monde à aimer; où vous serez, je serai toujours bien.
— C'est queje vais bien loin, mon enfant.
— Où vous irez, j'irai, Madame.
Et, sans attendre la réponse de Gabrielle, Rosette s'élança comme un écureuil sur la chaloupe» et alla se blottir dans un coin.
M. de Kernis, témoin silencieux de cette scène qui se passait dans l'ombre, attendait à l'écart les derniers ordres de M. de Valcreuse.
Quand ils furent seuls sur la grève, Hector s'avança vers lui, et lui remettant un pli scellé de ses armes :
— Monsieur le comte, lui dit-il, vous ne briserez ce cachet qu'en arrivant à Noirmoutiers.
Cela dit, M. de Valcreuse sauta en selle et s'éloigna.
La chaloupe sur laquelle s'était embarquée Fa famille de M. de Valcreuse portait habituellement les dépêches de Charette à Noirmoutiers. Cette chaloupe ne marchait que la nuit et serrait la côte pour échapper aux croisières ; elle faisait le service depuisplusieurs mois, et, grâce à sa légèreté, grâce à l'habileté du patron, elle avait toujours accompli ce double trajet sans attirer l'attention des vigies républicaines. Après avoir déposé les fugitifs à Noirmoutiers, elle devait, la nuit suivante, revenir à la baie de Bourgneuf.
Le vent était bon, la nuit sombre, et la chaloupe allait avec la rapidité d'une flèche. M. de Kernis se tenait debout à la proue; à l'arrière,
VALCREUSE. SGI
l'abbé était assis près de madame de Valcreusc, Irène près de mademoiselle Armantine; Rosette s'était couchée comme un chien aux pieds de Gabrielle. Ils étaient tous silencieux, absorbés dans leurs pensées qui semblaient être les mômes, et qui pourtant étaient bien diverses.
Sur cette frêle embarcation qu'un coup de vent pouvait renverser, qu'un boulet pouvait couler bas, mademoiselle Armantine, fuyant le toit de ses pères, fuyant son pays, chassée par la guerre civile, était pourtant moins triste et moins abattue qu'on ne pourrait le supposer. Elle savait que son frère avait assuré leur destinée à l'étranger; elle ne croyait pas, d'ailleurs, que cet exil dût être de longue durée. Malgré les épouvantables malheurs dont elle avait été témoin, et qui venaient de la frapper elle-même, elle persistait à regarder la révolution comme une échauffourée, comme un soulèvement passager. Dans quelques mois, dans un an au plus, l'armée de Condé remettrait tout à sa place. Mademoiselle Armantine partait avec l'espoir du retour, et ne pensait pas avoir dit à son château un éternel adieu; bientôt, elle y rentrerait triomphante. Enfin, elle ne doutait pas que son frère ne vint la rejoindre dans deux jours, et cette conviction suffisaitpourla rassurer complètement.
De toutes les espérances qui soutenaient mademoiselle Armantine, une seule était entrée dans le cœur d'Irène : Irène comptait naïvement sur la parole d'Hector. Quant au dénoûment de la guerre, elle ne partageait pas les illusions de mademoiselle 4e Valcreuse. Cette enfant que nous avons connue
si légère, si frivole, si enjouée, était devenue grave à son insu : la passion, la douleur, et les scènes auxquelles elle venait d'assister avaient mûri sa raison. Elle n'espérait plus revoir lechâteauquil'avait accueillie, où elle avait ressenti les premières émotions de l'amour : toutes ses pensées étaient concentrées sur M. deKernis. En quelque lieu que le sort pût lajeter, elle ne se plaindrait pas, pourvu qu'il fût près d'elle. Parfois, quand la lune perçait la nuée, elle contemplait la figure de M. de Remis qui se dessinait à la proue, et le bruit monotone de la vague qui brisait contre la chaloupe la plongeait dans une douce rêverie.
Le cœur de Gabrielle était sombre comme le ciel où ne brillait pas une étoile. Jusqu'à l'heure du départ, elle avait cru aux promesses de son niari ; elle espérait qu'il viendrait les rejoindre ; mais, à mesure qu'elle approchait de Noirmoutiers, sa confiance s'ébranlait de plus en plus. A peine en mer, de sinistres pressentiments s'étaient emparés d'elle. L'attitude d'Hector sur la plage au moment des adieux, son visage triste et sévère pendant le voyage de Valcreuse à la côte, son absence obstinée pendant le dernier séjour de M. de Remis au château, les paroles qui lui étaient échappées dans leur dernier entretien, tout se réunissait pour la glacer d'épouvante. Elle croyait enfin deviner le sens des espérances de bonheur qu'un soir M. de Valcreuse avait fait luire à ses yeux. Il voulait la délivrer de lui-môme, il ne viendrait pas. Elle assistait maintenant à l'accomplissement d'un projet qu'elle avait vu poin*
dre, et qui ne s'était d'abord révélé à elle que sous une forme confuse. Ses craintes, d'abord vagues, indécises, ne sachant où se prendre, aboutissaient à une seule pensée : Hector ne viendrait pas.
Cette conviction avait chez l'abbé un caractère plus terrible encore ; non-seulement il sentait qu'Hector ne voudrait pas quitter la France, mais il s'accusait avec colère d'aveuglement, de stupidité, en songeant qu'il avait pu prendre au sérieux la parole d'Hector. Comment avait-il pu un seul instant ajouter foi à cette parole? M. de Valcreuse n'était-il pas enchaîné par un devoir sacré? Pouvaitil sans honte, sans déshonneur, abandonner la lutte où il s'était engagé ? L'abbé le connaissait, etpourtant il s'était laissé duper comme un enfant. Hector ne viendrait pas parce qu'il ne pouvait pas, parce qu'il ne voudrait pas, parce qu'il ne devait pas venir.
Gabrielle et l'abbé ne se confiaient pas leurs terreurs ; ils se taisaient tous deux, mais on eût dit qu'ils se comprenaient, car, de temps en temps, leurs mains se cherchaient et se pressaient dans l'ombre-
Quant M. de Kernis, debout, immobile à l'avant, faisant abnégation de ses passions, de ses sentiments personnels, il se considérait comme un instrument entre les mains de M. de Valcreuse; il ne s'appartenait plus, son unique devoir était désormais d'obéir, il obéissait ; M. de Valcreuse lui avait ordonné de conduire sa famille à Noirmoutiers, de la protéger, de la défendre ; la loyauté chevaleresque interdisaitàM. de Kernis de laisser sa pensée s'égarer au delà.
Au point du jour, ils arrivaient à Noirmoutiers-. M. de Valcreuse ne s'était pas trompé; Noirmou- /iers n'était qu'un camp en désordre où l'on s'attendait d'heure en heure à être attaqué. Les rues étaientencombrées de caissons, les maisons pleines de blessés, rapportés après le dernier engagement qui avait rendu la place à l'armée royaliste. Ces paysans, si terribles sur le champ de bataille, se pliaient difficilement à la discipline dès que l'action était terminée. On eût dit une ville prise d'assaut la veille. M. de Kernis eut bien de la peine à trouver un asile où il pût abriter les êtres précieux qui lui étaient confiés. Désespérant d'y réussir par lui-même, il prit le parti de s'adresser au chef qui commandait la place. Au nom de M. de Valcreuse, on s'empressa de mettre à sa disposition une des rares maisons qu'avaient respectées les boulets et l'incendie. Dès qu'il les eut établis de son mieux, M. de Remis se retira dans la chambre qu'il s'était réservée, et là, sans plus attendre, il brisa le cachet. Sous ce pli étaient enfermées trois lettres : l'une pour M. deRernis, l'autre pour l'abbé, la troisième pour mademoiselle Armantine. M. de Remis ouvrit celle qui lui était adressée.
« Monsieur le comte, « De quelque douleur que vous m'ayez abreuvé, quelle que soit l'étendue de votre faute, je fais la part de la fatalité dans ce drame terrible : je puis vous haïr, mais non vous mépriser. Vous êtes esclave de votre parole, vous me l'avez prouve. Vous m'aviez offert votre vie, vous vous êtes souvenu de votre promesse. Tout ce que vous pouviez faire pour moi, après avoir
VALCREUSE. »P5
brisé mon cœur, vous l'avez fait. Vous êtes loyal, vous êtes brave, digne, je le crois, du nom de vos aïeux. Le mal est désormais irréparable ; mon bonheur est à jamais perdu, la vengeance n'effacerait rien. Ce n'est donc pas à moi-, c'est aux êtres chéris que je vous confie, qu'il faut offrir votre vie ; une nouvelle tâche commence pour vous. Vous êtes de race militaire ; vous savez ce que l'honneur me prescrit. Vous ne croyez pas, vous ne devez pas croire que je songe à déserter, à l'heure du danger, la cause que j'ai embrassée. La Mission que je vous ai donnée n'est pas terminée, vous avez dû le prévoir en partant. Vous pouvez vous éloigner sans honte ; je ne saurais m'éloigner sans déshonneur. Vous n'étiez pas venu pour combattre dans nos rangs ; vos jours ne vous appartenaient plus. Votre destinée était engagée entre mes mains ; votre devoir est d'aller où je vous envoie. Eh bien ! c'est sur vous désormais, sur vous seul que repose tout entier l'avenir des êtres pour qui je ne peux plus rien. Assurez leur bonheur : c'est la seule réparation que je vous demande, que j'exige de vous.
« J'ai tout prévu, tout disposé pour votre fuite. En vue de Noirmoutiers, vous trouverez à l'ancre le brick la Perle, dont le capitaine a reçu mes instructions, et n'attend que vous pour mettre à la voile. A peine arrivé, vous y conduirez ma famille. Ma sœur, madame de Valcreuse et Irène doivent ignorer ma résolution. La nuit venue, dès que les trois femmes seront endormies, vous lèverez l'ancre et gouvernerez sur les côtes d'Angleterre. Le lendemain seulement, vous remettrez à ma sœur, à son réveil, la lettre que je joins ici pour elle.
« Adieu, monsieur le comte, que Dieu veille sur vous l
« Hector r>E Valcreuse. »
36 t VALCREUSE.
La lellre que M. de Kernis remit à l'abbé était ainsi conçue :
« Mon ami , « Je ne veux pas vous tromper plus longtemps, je ne veux pas user plus longtemps de ruse avec vous. Votre cœur m'est connu ; vous êtes fort, vous accepterez ma résolution ; vous ne chercherez pas à éluder ma volonté. Je n'ai pas besoin de vous expliquer ma conduite, à vous dont le dévouement a rempli la vie tout entière. Tant que ma présence ici sera nécessaire, je resterai. Dieu seul sait donc quand il me sera donné de vous revoir. M. de Kernis vous fera part des instructions que je lui adresse; ma sœur, madame de Valcreuse et Irène ne doivent savoir la vérité qu'en pleine mer, en se réveillant. Vous les consolerez, mon ami, vous les soutiendrez dans cette nouvelle et cruelle épreuve ; qu'elles sachent par vous que je suis resté pour l'accomplissement d'un devoir sacré. Mais vous, mon ami, mon père, qui vous consolera ? »
Dans la soirée, ils étaient tous réunis sur le brick qui devait les emporter, où mademoiselle Armantine et Irène espéraient revoir, le lendemain, M. de Valcreuse. A une encablure de la Perle était mouillée la chaloupe qui les avait amenés et qui devait partir la nuit môme. Irène et mademoiselle Armantine, épuisées par les latigues du voyage, s'endormirent de bonne heure. M. de Kernis était sur letillac; à l'entrepont, Gabrielle et l'abbé veillaient seuls. Depuis le moment du départ, c'était la première fois qu'ils pouvaient se parler librement.
— Mon ami, s'écria brusquement madame de
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Valcreuse, comme si ses pressentiments n'eussent attendu, pour éclater, que cette occasion ; que ferions-nous, si Hector nous avait trompés, s'il ne devait pas venir?
— Pourquoi douter de sa parole? répondit tristement l'abbé.
— Pourquoi? vous me le demandez? Votre cœur ne vous dit-il pas qu'il nous trompe, qu'i ne viendra pas ?
— S'il ne venait pas, mon enfant, ce n'est pas sa volonté qu'il faudrait accuser.
— S'il ne venait pas, que ferions-nous? répéta Gabrielle avec insistance, comme si elle n'eût pas entendu la réponse de l'abbé.
L'abbé se taisait et semblait chercher avec anxiété le moyen d'éluder cette question obstinée; Gabrielle le comprit, et poursuivant d'une voix ardente :
— Vous aimez Hector- vous l'avez élevé; il est votre fils, vous savez ce qu'il vaut. S'il était resté pour mourir, que feriez-vous? votre place seraitelle ici ? Eh bien ! ajouta-t-elle sans laisser à l'abbé le temps de répondre, il ne viendra pas, il mourra.
A ces mots, l'abbé se leva épouvanté, comme si le cri poussé par Gabrielle se fût échappé de son propre cœur.
— Que faire donc? demanda madame de Valcreuse.
— Le sauver, répondit l'abbé.
— Le sauver, répondit Gabrielle, ou mourir avec lui.
Gabrielle prit le bras de l'abbé et se préparait
B0 8 VALCREUSE.
à monter sur le pont, quand tout à coup elle se souvint d'Irène, de mademoiselle Armantine : elle ne pouvait partir sans les revoir une dernière fois. Elle se glissa dans la chambre où elles dormaient, res contempla tour à tour en silence, n'osant déposer un baiser sur le front d'Irène, sur la main de mademoiselle Armantine, et leur dit dans son cœur un suprême adieu. Au moment de les quitter, elle revient sur ses pas et s'arrêta encore une fois devant le lit d'Irène; des larmes brûlantes s'échappèrent de ses yeux, et l'abbé fut forcé de l'arracher à cette contemplation douloureuse.
M. de Kernis se promenait sur le pont, inquiet, agité, n'osant interroger son cœur, ne sachant s'il devait se réjouir ou s'affliger, mais acceptant dans toute sa rigueur la mission que lui donnait M. de Valcreuse. Tout à coup il vit paraître Gabrielle au bras de l'abbé.
— Monsieur le comte, dit l'abbé avec autorité, M. de Valcreuse ne viendra pas, vous le savez; ma place, la place de sa femme est auprès de lui. La chaloupe va repartir avec les dépêches de Noirmoutiers ; donnez les ordres nécessaires pour qu'elle ne parte pas sans nous.
M. de Kernis allait répondre, Gabrielle lui ferma la bouche.
— Le devoir, l'honneur m'appellent près de lui, vous le savez mieux que personne, dit-elle avec fermeté.
M. de Kernis hésitait.
— Qu'attendez-vous pour donner les ordres?
reprit l'abbé. Quelle que soit la mission que M. de Valcreuse vous ait confiée, je vous absous, il vous absout d'avance.
— Vous voulez partir, dit enfin M. de Remis ; mais savez-vous dans quel état vous trouverez le pays ? Savez-vous seulement si vous pourrez rentrer au château ?
— Soyez sans inquiétude, s'écria Rosette qui, assise au pied du cabestan, n'avait pas perdu un mot de leur entretien. Je connais des chemins sûrs où les bleus n'ont jamais passé. Que la porte du château soit ouverte ou fermée, j'entre à toute heure. Quand tout le monde dormait, quand j'avais passé la moitié de la nuit à courir les champs, j 'ai toujours gagné mon gîte sans réveiller personne.
M. de Kernis sentit qu'il ne pouvait combattre pluslongtemps la volonté deGabrielle. Madame de Valcreuse accomplissait un devoir dont il comprenait toute la sainteté. Il s'inclina en silence et n'hésita plus. Ee capitaine du brick héla le patron de la chaloupe, et M. de Remis lui donna l'ordre de prendre à son bord madame deValcreuseetl'abbé.
L'heure de la séparation était arrivée, la chaloupe allait partir.
— Monsieur le comte, dit l'abbé, accomplissez maintenant la mission que vous a confiée M. de Valcreuse.
-r Que cette mission vous soit chère, ajouta Gabrielle d'une vois émue. Ce n'est pas seulement M. de Valcreuse, c'est moi aussi qui vous la confie. Veillez sur mademoiselle Armantine, veillez sur
Irène. Que leur bonheur demande grâce pou? S notre égarement !
— Peut-être nous voyons-nous aujourd'hui pour la dernière fois, dit M. de Remis ; à cette heure suprême, me pardonnez-vous ?
— Qu'Irène soit heureuse, répondit Gabrielle, et je vous bénirai.
Madame de Valcreuse et l'abbé passèrent à bord de la chaloupe, qui venait d'accoster le brick ; Rosette les suivit.
Une heure après la chaloupe quittait Noirmoutiers, et le brick faisait voile pour l'Angleterre.
Gabrielle ne s'était pas trompée. M. de Valcreuse voulait mourir. Depuis longtemps il nourrissait cette pensée; mais tant qu'il avait cru être nécessaire à la sécurité, au bien-être de sa famille, il avait ajourné son projet. Maintenant qu'il avait assuré leur avenir, maintenant qu'il pouvait, sans égoïsme, se retirer de la vie, rien ne l'arrêtait plus dans l'accomplissement de sa résolution. Il était désormais inutile; pourquoi demeurer plus longtemps ici-bas ? Il n'avait plus personnellement aucune espérance de bonheur, et il avait fait pour le bonheur des siens tout ce qu'il pouvait faire. Apr; s le départ de la chaloupe pour Noirmoutiers, les soldats qu'il avait échelonnés sur la route de Valcreuse à la côte, s'étaient repliés sur le château. A vrai dire, sa troupe était cruellement décimée
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r-t se réduisait à une poignée d'hommes. En ren« tvant, il les trouva tous réunis dans la cour. Bien que la nuit fût déjà très-avancée, les serviteurs étaient encore sur pied. Hector les rassembla dans une salle basse, et là, à la lueur des flambeaux :
— Mes amis, mes enfants, leur dit-il, vous avez grandi, vous avez vieilli à l'ombre de ces murs. Tant que j'ai pu vous protéger, je vous ai gardés près de moi. Aujourd'hui la fortune tourne contre nous. La partie est perdue. Demain, dans deux jours au plus tard, le château, attaqué par les bleus, sera pris d'assaut et livré au pillage. Mes soldats et moi, nous avons résolu de le défendre jusqu'à la dernière heure. Cette demeure héréditaire de mes aïeux est arrivée sans tache jusqu'à moi ; je ne veux pas l'abandonner aux outrages, aux souillures des bandes républicaines. Nous mettrons, s'il le faut, le feu aux quatre coins, et, quand l'ennemi pénétrera jusqu'à nous, il ne trouvera plus qu'un monceau de ruines et de cadavres. Partez, mes enfants. Vous m'avez servi fidèlement; je vous aimais, vous faisiez partie de ma famille. Je ne peux plus rien pour vous, ma tâche et la \ûlre sont désormais accomplies. Allez, loin de ces murs dévoués à la flamme, chercher un asile sûr et tranquille, s'il en est encore un dans ce pays ravagé par la guerre. J'ai pourvu à tous vos besoins. Adieu donc, mes enfants, adieu.
En achevant ces mots, il leur tendit les mains. Y von et Noëliç se détachèrent du groupe des serviteurs rangés en cercle autour de M. de Valcreuse.
37 2 VALIIUEUSK,
— Nous ne partirons pas, nous mourrons avec vous, s'écrièrent-ils tous deux à la fois.
Le même cri s'échappa de toutes les poitrines. Ils se jetèrent tous à la fois sur les mains d'Hector qu'ils pressaient de leurs lèvres.
— Nous resterons avec vous, disaient-ils. Armeznous, vous verrez si nous savons vous défendre.
— Votre maison est la nôtre, ajouta Noëlic. C'est ici que nos pères sont morts, c'est ici que nous sommes nés. Nous n'avons pas fait la guerre ; mais vous êtes menacé, nous sommes soldats.
— Placez-nous au pont-levis, aux remparts, dit à son tour Yvon ; vous verrez si l'un de nous abandonne son poste ou lâche pied.
Et tous, d'une voix unanime, répétaient les paroles d'Yvon et de Noëlic. M. de Valcreuse, ému jusqu'au fond de l'âme, ne savait comment se séparer de ces braves gens.
— Mes amis, leur dit-il enfin, en demandant à rester près de moi, savez-vous ce que vous demandez? c'est la mort. Les bleus ne font ni grâce ni merci. Le château ne tiendra pas plus d'un jour. Vous n'avez qu'à choisir entre le fer et le feu; le feu engloutira ceux que le fer aura épargnés.
Les serviteurs ne furent pas ébranlés par ces paroles.
— Nous sommes prêts, répondirent-ils tous à la fois.
Hector, voyant qu'il ne pouvait les décider à la retraite, donna l'ordre de conduire hors du château les femmes et les enfants ; puis se tournant vers les hommes :
VALCllEl'SE. 373
— Préparez-vous donc à mourir, leur dit-il; vous le voulez, nous mourrons ensemble, nous mourrons d'une mort glorieuse.
Le jour venu, il se passa une scène déchirante. Il fallut user de violence pour renvoyer les femmes et les enfants, qui s'attachaient obstinément à leurs maris, à leurs pères et refusaient de les quitter. Enfin, la volonté énergique de M. de Valcreuse triompha de la résistance. Les femmes et les enfants partirent, poussant devant eux les troupeaux, et bientôt le château n'enferma plus qu'une garnison héroïque.
Hector savait, à n'en pouvoir douter, que l'incendie et la ruine de son château étaient résolus. Les bleus, furieux d'avoir été battus et repoussés par lui à plusieurs reprises, voulaient tirer de leurs échecs une vengeance exemplaire. Aucune barrière ne les séparait plus maintenant du château d'Hector ; ils savaient que toute sa famille l'habitait et ils se faisaient une fête de brûler dans son aire l'aigle dont ils avaient si souvent senti les serres victorieuses.
Toute la journée fut employée aux préparatifs de la défense. Les soldats, qui étaient presque tous des paysans de M. de Valcreuse, avaient refusé d'aller rejoindre l'armée de Charelte ; eux aussi, ils voulaient mourir pour celui qui les avait nourris, qui les avait aidés, consolés dans leurs mauvais jours. Le pont-levis était levé et ne devait plus s'abaisser qu'au moment où les boulets ennemis en briseraient les chaînes. Les fossés, inondés depuis plusieurs semaines, promettaient
37 4 VALCIIEUSE.
d'arrêter les assaillants pendant quelques heures. Les plates-formes étaient garnies de coulevrines, les meurtrières hérissées de tromblons. Tous les points faibles avaient été visités et fortifiés. Sous la porte qui devait céder la première, on avait placé un baril de poudre. Aux quatre coins du château, d'après les ordres d'Hector, on avait disposé des fascines goudronnées.
Le jour se passa tout entier sans attaque sérieuse. Une bande de bleus se présenta devant le château, mais n'ayant pas d'artillerie, elle se retira en désordre, après avoir échangé quelques coups de feu avec la garnison. Exaspérés par cette escarmouche impuissante, ils reviendraient sans doute le lendemain, en force, avec du canon. M. de Valcreuse y comptait et se disposait à les bien recevoir.
Après avoir visité tous les postes, placé toutes les sentinelles, Hector se mit à parcourir les salles désertes de son château. Il resta longtemps dans la chambre de mademoiselle Armantine, et se rappela avec attendrissement les jours de son enfance. Sa sœur lui avait servi de mère, il l'avait toujours aimée d'une affection filiale ; il se dit avec tristesse qu'il ne la reverrait plus, et ses yeux s'emplirent de larmes. En traversant la chambre de l'abbé, il s'arrêta quelques instants à contempler la chaise où il s'asseyait autrefois nour recevoir les leçons de son second père. Dans la chambre d'Irène, il se souvint avec mélancolie de cette jeune fdle si heureuse et si gaie quand elle venait d'échapper au couvent, dont le bonheur
avait été plus tard si cruellement traversé, qui aimait sans être aimée. Arrivé à la chambre de Gabrielle, il hésitait à entrer ; poussé par une force invisible, il entra. Il commença par promener autour de lui un regard de colère; mais il touchait à cette heure où, chez les grandes âmes, toute colère s'apaise, et bientôt il s'attendrit. Il marchait à pas lents et soulevait machinalement tous les objets qui avaient appartenu à Gabrielle, il touchait les vêlements qu'elle avait portés. Ramené à l'indulgence par la pensée de la mort prochaine, il se demandait s'il n'avait pas été trop dur, s'il n'avait pas traité avec trop de sévérité cette âme repentante ; puis il songeait à son amour méconnu, à tout ce qu'il avait souffert, à l'exil qui la réunissait à l'homme qu'elle aimait, et cette étincelle suffisait pour ranimer toute sa jalousie.
Le lendemain, quand le soleil se leva, Hector salua son dernier jour avec une sombre joie. Les soldats et les serviteurs, réunis dans la cour, s'agenouillèrent d'un mouvement spontané ; M. de Valcreuse, agenouillé au milieu d'eux, récita la prière du matin. La prière achevée, ils se levèrent pleins de courage, prêts à paraître devant Dieu, et coururent aux postes qui leur avaient été désignés. Il faisait une de ces belles matinées pures, sereines, resplendissantes, qui semblent inviter au bonheur.
La plaine était encore déserte et silencieuse ; on n'entendait que le chant des oiseaux réveillés dès l'aube naissante, qui se poursuivaient dans les haies. Rien n'annonçait la scène de carnage qui se préparait.
Tout à coup on entendit le roulement sourd et lointain du tambour partir du fond des bois. La plaine était toujours déserte ; mais le bruit se rapprochait de plus en plus, et bientôt on vit déboucheries colonnes républicaines dont les baïonnettes étincelaient au soleil levant, et qui s'allongeaient et se déroulaient dans la campagne comme un immense serpent. Les bleus marchaient tambour en tête, suivis d'une artillerie formidable. Quand ils furent en face du château, le tambour se tut, il se fit un grand silence. La garnison, soldats et serviteurs, les avait vus s'avancer sans pâlir. C'était la mort qui s'avançait, mais les cœurs ne faiblissaient pas. Hector se tenait debout au milieu de sa troupe, les dominant tous de la tête. Il n'attendit pas le signal de l'attaque ; pour prouver aux assaillants qu'il ne voulait d'eux ni grâce ni merci, il commanda le feu et les salua d'une décharge de mousqueterie. Le château vomit la mort par ses créneaux, par ses meurtrières ; l'artillerie des bleus répondit au feu de la place.
Les assaillants croyaient, en arrivant, avoir devant eux une bicoque qui succomberait sous leurs premiers efforts; ils s'aperçurent bientôt que c'était une ville fortifiée qu'il faudrait prendre d'assaut. Les fossés étaient larges et profonds. Les murs d'enceinte, qui avaient résisté au travail des siècles, recevaient sans s'ébranler les boulets qui venaient les frapper. Les coulevrines des platesformes faisaient dans les rangs des bleus de larges trouées. Les paysans placés aux meurtrières, tous habiles tireurs, ne perdaient pas un coup, et vi-
VALCRECSE. 3 71
saient de préférence les soldais qui faisaient le service des pièces. Plusieurs fois déjà les canonniers républicains avaient été remplacés, tandis que la garnison comptait à peine quelques blessés. Vers le milieu du jour, le feu cessa un instant des deux côtés. La colonne républicaine, habituée à combattre en rase campagne, n'ayantaucun officier capable de diriger un siège en règle, s'étonnait de la résistance qu'elle rencontrait, et comptait ses morts avec consternation. Après quelques minutes de répit, le feu recommença plus vif et plus terrible.
A celle seconde attaque, les bleus, las de harceler les murailles que leurs boulets égralignaient à peine, après avoirinutilement cherché par où ils pourraient ouvrir la brèche, pointèrent résolument leurs pièces sur le pont-levis. Déjà, une première fois, iis avaient essayé d'en briser les chaînes; mais le feu plongeant des créneaux et des meurtrières avait empêché l'accomplissement de leur projet. Cette fois, comprenant qu'ils n'avaient pas d'autre moyen de pénétrer dans la place, ils se laissèrent décimer sans lâcher pied et sans répondre à l'artillerie des assiégés. Tout à coup un cri de joie sauvage partit de leurs rangs : une des chaînes venait de se briser. Vainement les paysans placés aux meurtrières redoublèrent d'adresse et de précision dans leur tir; les bleus pointaient toujoursdanslamême direction. Bienlôtla seconde chaîne fut rompue, et le pont-levis s'abattit,
La colonne républicaine s'élança au pas de course, se rua sur le pont, et déjà les sapeurs abat-
378 YÀLCUEUSE.
taienl à coups de hache la première porle, quand une explosion formidable se fit entendre. En un instant, toute la colonne fut enveloppée de fumée, l'air s'emplit de cris de rage et de détresse, et, quand la fumée, en s'élevant, laissa le sol à découvert, les premiers rangs n'étaient plus qu'un amas de lambeaux informes, de corps sans tête ou de têtes sans corps; quelques membres sanglants étaient suspendus aux murailles. Les bleus épouvantés firent quelques pas en arrière ; puis , exaspérés, ils revinrent à la charge. La porte avait sauté, mais ils avaient devant eux une porte vivante : les assiégés, réunis dans la première cour, les reçurent à la baïonnette et firent, à bout portant, une décharge de mousqueterie qui les refoula une seconde fois.
Cependant l'affaire une fois engagée dans la cour du château, la chance devait tourner contre les assiégés. Les bleus, revenus à la charge avec une nouvelle furie, et qui, bien que décimés, avaient encore l'avantage du nombre, gagnaient peu à peu le cœur de la place. L'adresse et la précision du tir ne pouvaient plus rien désormais ; c'était un combat corps à corps. Hector se battait comme un lion forcé dans son repaire. Plusieurs fois déjà il s'était jeté au milieu de la mêlée; on eût dit que la mort ne voulait pas de lui. Enfin, couvert de sang, épuisé, harassé, voyant que le flot des bleus montait toujours, sentant que l'heure était venue, il prit avec lui Noëlic et Yvon, qui combattaient à ses côtés, et les entraîna aux fascines , qu'il voulut a'.'umer de sa main. Bientôt quatre gerbes
do flammes s'élancèrent des quatre coins du château, et, tandis que le château brûlait, le combat 5e poursuivait dans la cour.
Décidé à mourir, mais à vendre chèrement sa vie, Hector traversait une salle basse et retournait à la mêlée, quand il vit s'ouvrir la porte d'une galerie souterraine, depuis longtemps oubliée, qui conduisait du château dans la campagne, en passant sous le parc; Gabrielle parut au bras de l'abbé. Hector pâlit et recula, comme à la vue de deux ombres.
Gabrielle s'avançait vers lui d'un pas ferme et rapide; la ioie, une joie céleste, rayonnait sur son visage.
— Malheureux ! s'écria Hector, que venez-vous chercher ici? Pourquoi revenez-vous? ajouta-t-il d'un ton sévère, s'adressant à Gabrielle; pourquoi m'avez-vous désobéi ? N'avez-vous pas compris que je voulais mourir seul, seul comme j'ai vécu?
— Je l'ai compris, répliqua Gabrielle, et c'est pour cela que je suis venue.
— Nous venions pour te sauver, dit l'abbé.
— Il est trop tard, repartit M. de Valcreuse.
— Oui, reprit Gabrielle d'un air triomphant, mais il n'est pas trop tard pour mourir avec vous.
— Vous êtes plus sévère pour vous que je ne l'ai été moi-même, poursuivit Hector.
— Vous vous trompez, dit Gabrielle d'une voix douce et grave ; je ne viens pas au-devant du châtiment, je viens demander une récompense.
— Les entendez-vous? s'écria M. de Valcreuse;
les entendez-vous? La mort est là, c'est la rnor! qui s'avance.
— J'aime mieux, dit Gabrielle, la mort à vos côtés que la vie loin de vous.
— Pourquoi mourir? demanda Hector.
— Pour vous prouver, répondit Gabrielle, que j'étais digne de vivre près de vous.
— Près de toi, dit l'abbé, dans tes bras, sur ton cœur.
M. de Valcreuse regardait sa femme avec étonnement, avec admiration ; et, comme si un voile se fût décbiré devant ses yeux :
— Je n'ai plus à pardonner, dit-il en lui tendant la main ; mais fuyez, reprenez la route que vous avez suivie, vous pouvez encore vous échapper.
— Oui, dit l'abbé, fuyons ensemble. Des chevaux nous attendent dans la campagne, à l'issue de la galerie. Us se battent dans la cour, l'issue est libre encore.
Et, d'une main convulsive, il s'efforçait de l'entraîner.
— Et mes soldats ! s'écria Hector, et mes serviteurs qui tombent autour de moi ! Partez, mon ami ; partez, Gabrielle. Fuyez tous deux, laissezmoi mourir.
— Partez sans moi, dit Gabrielle à l'abbé.
En ce moment, la porte vola en éclats. Gabrielle, atteinte d'une balle, chancela et tomba dans Ljs bras d'Hector. Elle appuya sa tête languissante sur l'épaule de son mari.
— Va, ne me plains pas, lui dit-elle d'une voix
WLCRECSE. 88 J
mourante ; je suis bien heureuse, je puis te dire crue je t'aime.
— \h î mourir quand tu m'aimes, dit Hector -uni de ses lèvres les lèvres déjà pâlissantes.
I ne seconde décharge atteignit Hector, qui tomba aux pieds de l'abbé, tenant encore dans ses bras le corps affaissé de Gabrielle.
— Mon père, dit madame de Valcreuse, en relevant la tète et tournant lesyeux vers l'abbé, bénissez-nous ; que nos deux âmes, séparées ici-bas par le destin, montent réconciliées, unies à jamais, jusqu'au trône du souverain juge.
— Bénissez-la, mon père, dit à son tour Hector, el priez Dieu de lui donner dans le ciel le bonheur qu'elle n'a pas eu sur la terre.
— Soyez bénis, nobles enfants, soyez bénis tous deux, dit l'abbé d'une voix solennelle, aussi calme, aussi serein que si la mort n'eût pas été en face de lui. Vous avez souffert, vous êtes sanctifiés par la douleur, le ciel s'ouvre pour vous, les anges vous appellent.
Comme il prononçait ces dernières paroles, étendant ses mains sur ces deux fronts déjà envahis par la pâleur de la mort, il fut atteint luimême et tomba pour ne plus se relever.
Quand mademoiselle Armantine et Irène s'étaient réveillées, déjà le brick la Perle était en haute mer et cinglait à pleines voiles vers les côtes
3 8* VALCUEUSE.
d'Angleterre. Etonnées de se sentir emportées sut les tlois, elles coururent à la fenêtre, cherchèrent Noii moutiers du regard, et ne virent autour d'elles que l'immense Océan. Elles appelèrent Gabrielle ; Gabrielle ne répondit pas. Elles montèrent sur le pont et n'y trouvèrent que M. de Kernis.
— Oùallons-nous?s'écriamademoiselle Armantine ; pourquoi sommes-nous parties sans mon frère ?
— Où est ma cousine ? où est l'abbé ? demanda Irène éperdue.
M. de Remis, triste et grave, les prit par la main et les ramena dans leur chambre.
— Ce que j'ai fait, leur dit-il, je devais le faire. Et il tendit à mademoiselle Armantine la lettre
qu'Hector adressait à sa sœur.
« Chère sœur, disait Hector, subissez avec résignation le destin qui nous sépare. Soumettez-vous sans murmure à tout ce que fera M. de Kernis; il a reçu mes instructions et n'agira que selon ma volonté. Accordez-lui toute la confiance que je lui accorde moimême, et soyez sûre qu'il saura la mériter. Quand vous lirez ces lignes, vous serez déjà bien loin de moi. Mon cœur se brise comme le vôtre en songeant que. je vous quitte sans savoir quand je vous reverrai. Pardonnez-moi, ma sœur, de vous avoir trompée; noblesse oblige : je ne pourrais déserter le théâtre de la guerre sans faire outrage au nom de nos aïeux. Peutêtre votre tendresse se fût-elle réjouie de me voira vos côtés ; mais tout bas votre orgueil se fût révolté. Que Dieu veille sur vous, et puisse la pensée que j'accomplis mon devoir, que je ne démérite pas, vous soutenir, vous consoler dans l'exil ! »
— Ah ! le cruel, il nous trompait, s'écria mademoiselle Armantine après avoir achevé la lecture de celte lettre. Comment ai-je pu être assez folle pour le croire ?Nedevais-je pas savoir que, fidèle au sang héroïque de notre race, il resterait jusqu'au dernier jour, et n'abandonnerait pas la partie ? Croire qu'il viendrait nous rejoindre, n'était-ce pas le calomnier? Ah ! j'étais bien inspirée quand je voulais demeurer près de lui.
— Mais, Gabrielle, mais, l'abbé, où sont-ils?demanda Irène.
— Ils sont partis, répondit M. de Remis ; ils ont deviné la résolution de M. de Valcreuse, et je n'ai pu les retenir.
— Ils ont bien fait, répliqua vivement made- .noiselle Armantine ; et moi, moi, sa sœur, je devais leur donner i'exemple.
— Ainsi, reprit Irène en pleurant, Gabrielle a deviné la pensée d'Hector, et elle ne m'en a rien dit ; elle n'a pas voulu m'associer à son dévouement. Cher Hector ! j'aurais été si heureuse, si fière de partager tous vos dangers !
— Monsierr le comte, dit mademoiselle Armantine d'un ton ferme et résolu, qu'on nous ramène à Noirmoutiers ; donnez les ordres nécessaires.
— Je regrette, Mademoiselle, de ne pouvoir vous obéir, réponditM. de Kernis: j'obéis à votre frère.
— Vous avez bien laissé partir madame de Valcreuse et l'abbé, répondit fièrement mademoiselle Armantine. Leurs droits ne sont pas au- dessus des miens; ma place est auprès de mon frère. Mon-
sieur le comte, je vous le répète, qu'on me ramène à Noirmoutiers.
— Si Hector doit mourir, nous voulons mourir avec lui, dit à son tour Irène. Monsieur de Remis, refuserez-vous de faire pour nous ce que vous avez fait pour ma cousine et pour l'abbé Gervais ?
— Il m'est pénible, répliqua M. de Remis avec respect, il m'est bien cruel de ne pouvoir me rendre à vos prières. Madame de Valcreuse et l'abbé sont partis malgré moi; je dois obéir, j'obéis à M. de Valcreuse.
Vainement mademoiselle Armantine et Irène le supplièrent : M, de Remis resta inébranlable.
— Sécbez vos larmes, leur disait-il; vous reverrez M. de Valcreuse en des temps meilleurs. Jusqu'au jour qui vous réunira, que j'appelle de tous mes vœux, je veillerai sur vous, j'accomplirai pieusement la mission qu'il m'a confiée ; je le remplacerai autant qu'il est en moi.
Et il trouvait de douces paroles pour leur peindre l'avenir. Il leur faisait un tableau consolant de la vie qu'ils allaient mener ensemble sur la terre étrangère : là, à l'abri de tout danger, ils attendraient le retour de la paix, et bientôt, il n'en doutait pas, ils reverraient M. de Valcreuse, ils reverraient Gabrielle et l'abbé. Dieu ne voudrait pas que des êtres si tendrement unis par une commune affection fussent à jamais séparés par le destin. Irène, en l'écoutant, ne pouvait s'empêcher de sourire à travers ses larmes. Elle aussi, l'héroïque enfant, elle eût voulu mourir près de son cher Hector; mais elle allait vivre près de
M. de Kcrnis, et son cœur, à son insu, s'ouvrait à de nouvelles espérances. Mademoiselle Armantine, qui avait commencé par se révolter, s'apaisail peu à peu; cependant elle portait envie à Gabrielle ; elle était surtout jalouse de l'abbé, et, dans sa douleur, d'ailleurs profonde et sincère, elle laissai! échapper contre lui des boutades amères où toute sa rancune se trahissait. Elle pardonnait à Gabrielle, mais elle ne pouvait pardonnera l'abbé.
— Je le reconnais bien là, disait-elle ; il y a toujours eu dans sa conduite quelque chose de louche et de sournois. Il a toujours trouvé moyen de se mettre en avant aux dépens des autres. Dans le bien qu'il fait, il y a toujours de l'ostentation. En me laissant ici, il a voulu se faire valoir.
Puis, en songeant que peut-être elle ne le verrait plus, qu'elle ne l'aurait plus là pour sa partie de tric-trac, pour subir avec résignation toutes ses taquineries, que demain elle chercherait vainement ce visage auquel ses yeux s'étaient depuis vingt ans habitués, elle éprouvait un sentiment de désolation : tant l'habitude a de puissance sur notre pauvre cœur !
Après une traversée de quelques jours, ils arrivèrent heureusement sur les côtes d'Angleterre. Ils se rendirent à Londres, où M. de Valcreusc avait réussi à faire passer une partie de sa fortune. De son côté, M. de Kernis avait sauvé quelques débris de son ancienne opulence. Plus heureux que la plupart des émigrés obligés de travailler pour vivre, ils pouvaient facilement mener une vie conforme à leurs goûts, à leurs habi-
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tudes. lis passèrent l'hiver à Londres, dans h solitude la plus complète. Mademoiselle Annantïne elle-même, malgré la frivolité de son caractère, fuyait le monde et se nourrissait d'une seule pensée : son cœur était tout entier à Valcreuse. Chaque jour elle demandait vainement des nouvelles d'Hector et de Gahrielle. El!e ignorait la catastrophe que nous avons racontée, mais elle savait pourtant que la grande armée royaliste avait passé la Loire, et que l'insurrection vendéenne était désorganisée. Irène, malgré sa grâce et sa beauté, renonçait sans regret aux triomphes qui ne lui auraient pas manqué, si elle eût consenti à se produire dans les salons de l'aristocratie anglaise. M. de Kernis ne lez quittait guère, et témoignait à Irène une affection fraternelle, à mademoiselle Armantine une déférence respectueuse et fdiale , en ayant soin, toutefois, de conserver près d'elle les apparences d'un sentiment plus tendre et plus passionné. Le printemps venu, après avoir parcouru les environs de Londres pour leur trouver une retraite d'une élégante simplicité, il fit choix d'un cottage à Ilichmond. C'était unepetite maison à deux étages, construite en briques, entre cour et jardin. A l'intérieur, tout respirait la richesse et le bien-être. Par une attention délicate, avant de les y conduire, il avait tout disposé pour rappeler à Irène et à mademoiselle Armantine l'appartement qu'elles occupaient aValcreuse. Devant la grille de la cour au bord delà Tamise, s'étendait une pelouse sombre et touffue, ombragée d'arbres séculaires, ou
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paissaient en liberté de belles génisses noires. De chaque côté de la cour, entre la grille et la maisoc, s'allongeaient deux larges plates-bandes où .s'épanouissaient toutes les fleurs de la saison. En pénétrant pour la première fois dans cette habitation coquette et gracieuse, Irène battit des mains; quand elle se mit à sa fenêtre et qu'elle vit serpenter à ses pieds, entre deux rives couvertes d'une végétation luxuriante, la Tamise qu'elle n'avait encore aperçue qu'entre les murailles enfumées de Londres, elle ne put retenir un cri d'admiration. Mademoiselle Armantine ne se lassait pas de louer le goût exquis qui avait présidé au choix, à la disposition de l'ameublement. Au fond du jardin, était un pavillon que M. de Kernis devait habiter.
M. de Kernis n'oublia pas un seul jour, un seul instant la mission qu'il avait acceptée, les devoirs sacrés qui lui étaient imposés. Vainement l'ambition le sollicitait ; il ne s'appartenait plus, il avait voué à ces deux femmes sa vie tout entière. Chaque matin, il venait prendre les ordres de mademoiselle Armantine, interroger les désirs d'Irène; les contenter en tout était son unique pensée. Il s'était d'abord révolté contre l'inaction, et demandé avec amertume si, dans le drame qui se jouait en France, il n'y avait aucun rôle pour lui ; mais bientôt il avait réduit son orgueil au silence : il devait, comme un soldat fidèle, rester au poste que lui avait assigné la volonté de M. de Valcrense, et ne pouvait déserter sans honte.
Cette mission qu'il avaitd'abord acceptée comme
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une expiation nécessaire, lui devint, peu à peu douce et facile. Il découvrit un jour que si la liberté lui eût été rendue, s'il eût été dégagé de sa promesse, il n'eût pas quitté sans douleur le poste où il avait cru, jusque-là, ne rester que par un sentiment d'honneur et de résignation. Mademoiselle Armantine était si aimable et si bonne, malgré ses travers! Irène était si belle et si charmante ! Toutes deux paraissaient si touchées de ses soins ! Irène lui témoignait sa reconnaissance avec iant de grâce ! Elle lui souriait si franchement quand elle le voyait paraître ! Comment eût-il fait pour ne pas se laisser prendre à l'attrait d'une vie si calme et si sereine? Par un privilège bien rare, tous les instincts de son cœur s'accordaient sans lutte avec la voix de sa conscience : il avait le mérite du devoir accompli, et ce devoir même était un bonheur.
Au bout d'un an, ils apprirent l'incendie de Valcreuse et la mort tragique d'Hector, de Gabrielle et de l'abbé. M. de Kernis savait seul pourquoi Gabrielle avait voulu mourir ; Irène et mademoiselle Armantine devaient toujours ignorer ce terrible secret. Est-il besoin de peindre leur douleur? Les trois êtres chéris que la guerre avait moissonnés étaient l'éternel sujet de leurs entretiens. M. de Kernis et Irène parlaient sans cesse de Gabrielle; en croyant nourrir son désespoir, en croyant demeurer obstinément fidèle au passé, M. de Kernis nourrissait, à son insu, un nouvel amour, timide, mystérieux, qu'il n'osait s'avouer à lui-même, mais qui grandissait sous ses larmes. Trois on> s*
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passèrent ainsi. I! se sentait aimé et se rappelait les dernières volontés, les dernières paroles de Gabrielle. Qu'Irène soit heureuse, avait-elle dit, et je vous bénirai. Il épousa Irène, croyant n'obéir qu'au dernier vœu de madame de Valcreuse, et ne s'aperçut pas qu'il obéissait à l'entraînement de son cœur. Le mariage se fit sans bruit, sans éclat; quelques-uns de leurs compagnons d'exil assistèrent seuls à la cérémonie nuptiale. La joie de cette journée, comme toutes les joies qu'on goûte loin de la patrie, fut voilée de tristesse. Mademoiselle Armantine songeait avec amertume à son frère, a sa sœur, à l'abbé, qui manquaient à cette fête ; en arrivant au pied de l'autel, en voyant les deux époux agenouillés, elle ne put refuser un tendre souvenir au chevalier de R... et au marquis de C..., victimes héroïques de leur commune passion.
Dès que les portes de la France furent rouvertes aux émigrés par le gouvernement consulaire, ils rentrèrent dans le Bocage. Bien que le pays fût encore sourdement agité, bien que le parti royaliste n'eût pas encore renoncé à ses espérances, cependant on pouvait déjà y vivre en paix.
M. de Kernis etlrène eurent tous deux en mêm temps, sans se l'être confiée, la pensée d'acquéri? le château où ils s'étaient rencontrés pour la première fois, et qui avait échappé aux ravages de la guerre civile. A peine arrivés, ils avaient accompli avec mademoiselle Armantine un douloureux pèlerinage : ils avaient visité les ruines de Valcreuse. Us errèrent longtemps en silence dans ces
salles dévastées, que déjà les ronces et les hautes herbes avaientenvahies, qu'habitaient seuls manilenant la couleuvre et le lézard. Sur ce lieu où étaient morts Hector, Gabrielle et l'abbé, îes payans avaient élevé une croix; Irène, mademoiselle Armantine et M. de Remis s'agenouillèrent au pied de celte croix. Quand les deux femmes se relevèrent, M. de Kernis errait seul à travers les ruines : Irène ne vit pas toutes les larmes qu'il versa.
Madame de Presmes, après s'être mêlée, à Coblentz, à Vienne, à toutes les intrigues, à tous les complots de l'émigration, revint en France et se distingua, sous la restauration, par sa dévotion fastueuse. Bien que sa vengeance eût porté ses fruits, elle ne put pas en jouir, car elle ignora toujours pourquoi Gabrielle était venue mourir près d'Hector, et elle apprit avec un sentiment de colère que M. de Remis avait épousé Irène.
Et Rosette?
La petite bohémienne avait conduit Gabrielle et 'abbé au château par des sentiers connus d'elle seule. Au moment où elle démasquait l'entrée de la galerie souterraine, recouverte avec soin de broussailles qui la cachaient à tous les yeux, une balle égarée l'avait frappée. Elle tomba et tourna vers madame de Valcreuse un regard suppliant. Gabrielle s'était agenouillée près d'elle et la soulevait dans ses bras.
— Oh ! Madame, dit Rosette d'une voix mourante, j'ai une grâce à vous demander.
— Parle, mon enfant! parle, pauvre petite! s'écria madame de Valcreuse.
— Il y a bien longtemps que j'y pense, et pourtant je n'ai jamais osé ; mais j'ai ve'cu pour vous, pour vous seule, je meurs pour vous, embrassezmoi.
Madame de Valcreuse avait posé ses lèvres sur le front de Rosette et recueilli son dernier soupir.