Valdepeiras
Vers la fin de l’automne 183..., j’habitais aux environs d’Arles, une maison de campagne appellée le Valdepeiras. C’est le plus charmant séjour que puisse trouver quiconque, las du tumulte des villes, veut se reposer en quelque lieu où n’arrive aucun bruit du monde. Le Valdepeiras ne ressemble guère à un château, bien qu’un vieux pan de muraille, qui ferme la basse-cour, soit encore couronné de créneaux ébréchés et qu’une tour qui sert de pigeonnier annonce quelque ancienne juridiction seigneuriale. Le fief noble n’est aujourd’hui qu’une bonne ferme entourée de grasses prairies que baigne le Rhône. Des rosiers et des salades croissent dans le préau, et un berceau de vignes ombrage la porte cintrée devant laquelle deux gros mûriers élèvent leurs têtes arrondies.
Nous faisions de longues promenades ; souvent nous passions la journée entière à parcourir ces champs fertiles, couverts des ruines de l’antiquité payenne et des débris du moyen âge. Le soir, quelques familles du voisinage venaient faire la veillée autour de notre
UNE FAMILLE DE PARIAS
foyer. Le hasard avait réuni dans ce coin ignoré du monde, des personnes de conditions diverses et de différents pays. Nous avions d’abord le curé, vieil Espagnol de bonne souche, qui aurait pu être chanoine de San-Isidro de Madrid, et dont toute l’ambition était de finir ses jours dans le modeste presbytère où il vivait tranquille depuis vingt ans. Nous avions le percepteur, un fort galant homme, ruiné depuis longtemps par les révolutions, à ce qu’il disait; mais beaucoup de gens assuraient que les catastrophes politiques ne lui avaient ôté que des dettes. Une dame créole, belle, gracieuse, toute charmante ; une jeune femme triste et malade, et un avocat à la cour royale de Nîmes, complétaient notre petit cercle.
Comme nous ne parlions pas politique , comme nous ne jouions pas même le boston, nous étions assez désœuvrés pendant les longues et pluvieuses soirées de novembre. Quelqu’un proposa de faire des lectures; mais l’unique journal qu’on reçût au Valdepeiras, n’était pas toujours amusant, et nous eûmes bientôt épuisé nos collections littéraires; alors, à bout de toute ressource, je proposai de lire un fond de bibliothèque oublié depuis vingt ans sur les rayons d’une vieille armoire. Quelques volumes dépareillés de Bernardin de Saint-Pierre étaient la plus récente nouveauté de cette collection.
Le percepteur visait au bel esprit et à l’érudition; l^avocat était un brave homme, simple de manières, et de bonne conversation : on l’accusait de faire le madrigal et d’aimer les romans comme une pensionnaire.
Un soir que nous venions d’achever la Chaumière indienne, le percepteur s’avisa de dire que c’était une histoire fort poétique, mais dénuée de toute vérité et,
une Famille de parias.
qui pis est, de toute vraisemblance. On se récria; les femmes, surtout, voulaient croire en ce pauvre paria, qui avait de si nobles sentiments et une si haute philosophie.
« Eh ! mesdames ! s’écria le percepteur, cela ne se peut pas ! Gomment voulez-vous que cette race, réputée immonde, ne soit pas descendue, sans aucune exception individuelle, à la bassesse de sa position. Le mépris engendre l'infamie. Une caste, ainsi frappée de réprobation , doit nécessairement arriver h une horrible perversité de sentiments et d’habitudes. Ceux que le préjugé a marqués au front de ce terrible sceau doivent rester au ni/eau de leur origine : un paria ne peut pas plus être un grand philosophe qu’un honnête homme.
— Gela s’est vu, pourtant, dit gravement l’avocat, qui regardait les gravures de la Chaumière indienne, cela s’est vu. Moi, qui vous parle, j’ai beaucoup connu une famille de parias, c’était de très-honnêtes gens, je vous assure, et je prenais plaisir à leur conversation.
— Monsieur a donc été dans l’Inde? demanda le percepteur avec une curiosité goguenarde.
— Non, monsieur, jamais.
— Ah! j’avais cru.... comme monsieur semblait parler en témoin oculaire et auriculaire....
— G’est en France que j’ai connu une famille de pa 1 rias, répondit l’avocat avec simplicité; oui, des parias, de vrais parias ; des gens que les plus pauvres hères regardaient comme bien au-dessous d’eux, que chacun fuyait, dont le contact était déshonorant, des gens qui vivaient isolés au milieu du monde, dont un invincible ■ préjugé les séparait. Personne ne se fût assis à leur table, personne ne leur eût touché la main ni adressé la parole; et pourtant c’étaient des êtres bons, inof-
UNE FAMILLE 1)E PARIAS
fensifs, pleins de résignation et de généreux sentiments. Voulez-vous que je vous fasse cette histoire? »
On se pressa autour de la table en faisant silence. L’avocat passa la main dans les cheveux de sa perruque, et demanda un verre d’eau sucrée ; puis il nous raconta ceci :
* Il y a quelque trente ans, j’étais jeune, et j’étudiais en droit à Aix. La vieille capitale du comté de Provence était bien déchue, la révolution avait ruiné sa noblesse de robe et d’épée, son nombreux clergé, et même une partie de sa haute bourgeoisie. Les émigrés étaient rentrés pourtant; mais humbles, dépouillés, encore meurtris, ils se cachaient au fond de leurs hôtels, jadis si magnifiques, et maintenant dépourvus de vitres et de volets. L’herbe croissait dans les rues désertes; il y avait comme un pré devant certaines portes peu fréquentées, et notamment devant celle de l’université. Je serais mort d’ennui à Aix sans le voisinage de Marseille. Aussi Dieu sait les voyages l c’était un va-et-vient continuel ; on eût dit que j’avais élu domicile sur la grande route. Une fois, cependant, il m’arriva de passer toute une semaine dans l'oisiveté de mes études universitaires ; c’était durant la session des assises. On jugeait une affaire de meurtre avec préméditation. Je ne vous dirai pas les détails. L’accusé appartenait à une famille riche, et qui avait joué un rôle dans toutes les réactions politiques, un rôle sanglant. Sous couleur de parti, entre royalistes et républicains, il y avait eu des vengeances, des assassinats commis par le père, par les enfants, sur la personne d’un frère, sur de proches parents; tous les membres de cette nouvelle famille des Atrides mouraient les uns par les autres. Plusieurs avaient été
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jugés par contumace; le dernier venait d’assassiner sa femme par jalousie ; il fut condamné k mort. L’affaire dura cinq jours : il y avait une foule immense; j’arrivais toujours trop tard pour avoir une place. Une seule fois je vis l’accusé : c'était un grand blond fadasse, une vraie tête de mouton. Son frère, un homme de bien, disait-on, se tenait près de lui, et l’assistait avec beaucoup de courage ; tout le monde était touché de son dévouement; pourtant, quand il venait prendre l’air un moment dans la première salle, chacun se retirait de lui comme s’il avait eu la peste, et il n’eût osé adresser la parole k personne. Cette famille semblait vouée au crime ; tout ce qui portait ce nom était honni et détesté.
Quant l’arrêt eut été prononcé, le condamné fut embrassé par son frère qui l’accompagna en lui donnant le bras jusqu’k la prison. Je les vis passer de loin; c’était un pitoyable spectacle qui arrachait des larmes. Le condamné ne voulut pas en appeler, et quelques jours après on annonça que l’exécution aurait lieu k Marseille le surlendemain ; car c’était k Marseille que l’assassinat avait été commis.
J’étais sur le Cours avec quelques désœuvrés comme moi, quand on annonça cette nouvelle. Il fut aussitôt décidé qne nous irions k Marseille, non pour assister au supplice de ce malheureux, mais pour voir la foule qui allait accourir des campagnes environnantes. Le rendez-vous fut donné sur le Cours; k cinq heures précises; nous devions partir tous dans un char-bbancs; malheureusement je dormis trop bien cette nuit-lk, et le lendemain k six heures, quand j’arrivai sur le Cours, je ne trouvai plus peçsonne. J’étais piqué qu’on fût ainsi parti sans venir au moins frapper k ma porte, et je résolus de faire la route à pied, seulement
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pour prouver que je me passais d’une voiture quand elle ne voulait pas m’attendre.
Nous étions au mois d’avril, il faisait un temps si doux que les rossignols avaient chanté toute la nuit sous ma fenêtre; les mûriers verdissaient des deux côtés de la route, les champs avaient un air de fête, on sentait de loin le parfum des prairies semées de narcisses blancs et de petites tulipes rouges.
Je m’en allais léger, rafraîchi par la brise matinale et comme enivré des influences d’un si beau jour; je me trouvais heureux sans savoir pourquoi, la vie me semblait fleurie et vaste comme l’horizon que j’avais devant moi. Mon Dieu! m’écriai-je, qu’il fait bon de vivre ! et aussitôt je vins à penser au malheureux, qui, quelques heures auparavant, avait fait sans doute le même chemin ; cela me fit mal et refoula toutes mes sensations de bonheur. J’eus une grande pitié de cet homme encore jeune et si plein de vie, qui allait fermer ses yeux au soleil, dire adieu à la terre et quitter violemment ce monde où je me trouvais si bien. Ges pensées m’obsédaient, je marchais plus vite comme pour leur échapper ; j’eusse donné tout au monde pour trouver à qui parler; mais il ne passait que des routiers sur le chemin; quand j’avais sàlué sans ôter mon chapeau en disant : Bonjour, brave homme, et qu’on m’avait répondu : Dieu vous le donne, monsieur, la conversation s’arrêtait là.
Enfin, un peu avant d’arriver à l’auberge du Nas-de- Velu, j’avisai un homme, vêtu de noir qui allait au bord de la route les mains derrière le dos, comme un promeneur qui n’est point pressé d’arriver. Je doublai le pas pour l’atteindre et je l’examinai du coin de l’œil, en marchant presque côte à côte avec lui, sans qu’il tournât seulement la vue de mon côté. C’était un
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homme de cinquante ans environ, de très-haute taille et un peu voûté ; de grandes lunettes vertes et rondes cachaient ses yeux, et son menton se perdait dans une cravate lâche dont les bouts flottaient au vent; son habit de fin drap noir était d’une coupe déjà antique, il portait des bas chinés dans des souliers de peau retournée, et tout l’ensemble de sa toilette, quoique propre et soigné, annonçait un homme fort arriéré en fait de modes. Ge que je voyais de son visage entre les lunettes vertes et la cravate avait une expression calme et bénigne qui me gagna. Il me semblait avoir déjà vu cet homme ou sa ressemblance quelque part, de très-loin, et tout à coup je me rappelai la cour d’assises; le condamné et ce frère qui marchait près de lui, le visage caché derrière son mouchoir : c’était bien là sa taille, sa tournure, son vêtement. Ceci produisit sur moi un certain effet; je ne dirai pas que je reculai, mais je restai en arrière de dix pas ; puis, poussé par je ne sais quelle curiosité, quelle avidité d’émotion, étonné surtout de rencontrer cet homme, je regagnai du terrain avec la ferme intention de lui parler. Je m’arrêtai encore tout court; ensuite je repris mon élan et je le dépassai avec la résolution de l’attendre; mais je le laissai aller seul en avant une seconde fois. Nous fîmes ainsi un quart de lieue, moi le suivant ouïe devançant toujours dans ma marche inégale sans qu’il partit s’apercevoir le moins du monde de ce manège. Bien résolu enfin et ne sachant comment entamer la conversation, je lui dis avec une niaiserie digne d’un étudiant de première année :
« Monsieur, voulez-vous me faire le plaisir de me dire l’heure qu’il est? *
Cette question avait l’air d’une impertinence, et je le sentis aussitôt; mais il n’eut pas l’air de s’en aper-
cevoir; et tirant de sa poche une fort belle montre, il répondit sans me regarder :
« Monsieur, il est huit heures moins le quart.
-fc En allant au petit pas,- on peut encore arriver à Marseille vers midi. Voilà un beau temps, monsieur. » Il hocha la tête en signe d’assentiment. Quand je vis qu'il ne voulait pas parler, je repris résolument :
« C’est un temps des dieux ! pourtant je m’ennuyais un peu le long de la route, en tête-à-tête avec moimême ; j’étais impatient de rencontrer quelque voyageur pédestre, comme moi.... »
Il s’arrêta, et me regardant en face, il me dit avec une sorte de dignité humble et mélancolique :
« Je suppose, monsieur, que vous me connaissez? » Ce mot leva tous mes doutes; j’osai aborder la situation, et je m’écriai avec emphase :
« Le crime fait la honte et non pas l’échafaud 1 »
« Je suis sans préjugés, monsieur, c’est le fruit d'une forte éducation ; tous les hommes devraient penser ainsi.
— Ah ! monsieur, fit-il avec une certaine émotion, vous êtes le seul peut-être....
— Le monde est absurde, lui dis-je, fier et satisfait de ma profession de foi philosophique, il méconnaît les grands principes de justice et d’équité ; moi, je pense que chacun est fils de ses œuvres.... »
, Je m’arrêtai, de peur de me perdre dans quelque tirade dont j’entrevoyais confusément le plan, mais pour laquelle les mots me manquaient; et revenant par une brusque transition à l’idée qui m’avait d’abord préoccupé, je m’écriai ;
« Que je vous plains, monsieur, demain!... Quel horrible jour pour vous !
— Assez, monsieur, interrompit-il d’une voix troublée, assez, au nom du ciel ! N’en parlons pas!.,. »
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Alors je ne trouvai plus rien à lui dire, tant j’étais absorbé dans l’horreur de ce fatal lendemain. Lui marchait, de son côté, la tête basse ; je ne voyais pas son regard à travers ses lunettes vertes, mais je 19e le figurais morne et plein de larmes. Nous allâmes silencieusement pendant quelques minutes, puis le bon monsieur me dit avec une tranquillité qui me parut le plus sublime effort de résignation et de philosophie.
« Que ce beau temps me fait de bien ! Il y a dans l’air quelque chose de frais, de suave qui repose le corps et l’âme!
— Vous aimez la campagne? dis-je au hasard.
— Oui, j’aime l’aspect des champs, et surtout la solitude; là je respire et me sens vivre. Mes meilleurs jours sont ceux que je passe en famille, dans le petit * coin de terre où je cultive mes fleurs et mes arbres fruitiers.
— Vous êtes marié, monsieur?
— Je suis veuf après avoir été marié deux fois, répondit-il avec un soupir.
— Mais vous avez des enfants?
— J’ai eu de ma première femme une fille qui a maintenant près de vingt ans; la seconde m’a laissé un petit enfant, un bel ange 1...
— C’est une grande consolation pour vous, dis-je avec commisération . »
Il secoua tristement la tête et ne répondit rien à cette banalité. Nous allions tout à fait du pas de la promenade. Après un silence, je me hasardai encore à dire :
« Monsieur, je ne m’attendais certainement pas à vous rencontrer. Permettez. Comment vous êtes-vous décidé à faire ce chemin tout seul?
— Je ne suis pas seul, répondit-il en s’arrêtant et
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en regardant en arrière, une main sur ses yeux en façon de garde-vue; mes gens et mon équipage viennent là-bas. »
^ce mot d’équipage je me tournai aussi, mais je ne vis rien. Mon compagnon se mit à marcher d’un pas qui devait permettre à ses gens de nous rejoindre. J’essayai encore de renouer l’entretien, qui tombait toujours, malgré les frais que je faisais.
« Monsieur, dis-je, il me paraît que vous aimez la culture des fleurs; avez-vous des espèces rares?
— Plutôt belles que rares. J’ai des tulipes et des renoncules de toute beauté, mais je ne les crois pas uniques, tant s’en faut. J’ai aussi plusieurs variétés de roses; ma fille les aime. Elles seront magnifiques cette année. Il y a déjà des boutons fort avancés. »
Je fus stupéfait de la remarque. Je pensai à cette, terrible scène de la cour d’assises, au but de ce voyage, au lendemain.... Gomment cet homme avait-il eu le temps de regarder ses rosiers? Il continuait à me parler paisiblement de son jardinage; tout ce qu’il disait était naturel, bien pensé, plein d’observation. Pourtant il me sembla alors que sa conversation tournait un peu trop à l’idylle. Il appelait sa maison de campagne un ermitage, il s'extasiait sur sa volière, il me disait les noms de ses chevrettes apprivoisées et qu’il allait traire lui-même. Au milieu de son enthousiasme pour les plaisirs champêtres, il s’arrêtait de temps en temps et regardait venir l’équipage que ma vue faible n’apercevait pas encore sur ce long ruban poudreux qui se déroulait derrière nous. Je finis par prendre grand plaisir à la conversation de cet homme, peut-être parce qu’elle ne ressemblait à aucune autre. C’était un pêlemêle assez décousu, mais plein de trait et d’originalité. Après avoir parlé de jardinage et de botanique , une
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brusque transition nous jeta sur l’histoire du pays. Mon compagnon la savait bien ; il me raconta des faits infiniment curieux. ■ > „
« Où avez-vous lu tout cela? lui demandai-je.
— Dans de vieilles archives, au palais de justice, me répondit-il. Mon père m’amenait ordinairement avec lui, mais je ne pouvais rester dans la salle; le cœur me manquait. Dès que j’entendais venir les prisonniers, je m’enfuyais, j’allais me cacher dans un grenier de la tour de Saint-Mitre, et là je m’amusais à lire un tas de paperasses que les souris rongeaient peut-être depuis cent ans. Il y avait des choses fort curieuses, je vous assure. »
Jîien que la conversation ne languît plus, je commençais à trouver la promenade un peu longue ; mes jambes alourdies allaient d’un pas de plomb. Nous arrivions au Pin.
« Monsieur, dis-je à mon compagnon de route, voulez-vous que nous nous arrêtions ici pour attendre vos gens? Je me sens de l’appétit, et si vous voulez me faire le plaisir de déjeuner avec moi sans façon au cabaret?...
— Monsieur, je suis bien sensible...; c’est un honneur auquel je ne m’attendais pas.... » balbutia-t-il d’un air encore plus surpris qu’embarrassé.
Je compris combien il était étonné de me trouver si fort au-dessus de tout préjugé. Au fait c’était étrange d’oser inviter à déjeuner un homme dont le frère devait avoir la tête coupée le lendemain. Je n’eusse pas eu ce philosophique courage si je n’avais été sûr que personne n’en serait témoin.
Ceci se passait à la porte d’une maison de pauvre apparence, et à laquelle une branche de pin servait d’enseigne. J’entrai le premier dans la cuisine; l’hû-
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tesse me montra ce qu’elle appelait sa salle à manger. C’était un bouge noir comme l’enfer, meublé de quatre chaises de paille et d’une table boiteuse.
« Il n’y a pas moyen de rester ici^ m’écriai-je, un peu honteux de convier quelqu’un à déjeûner dans ce chenil; voulez- vous, monsieur, que nous allions jusqu’à l’auberge de la Porte-Rouge? Ce sera mieux sans doute.
— Mais on est très-bien ici, dit le bon monsieur en chassant pour s’asseoir un gros chat endormi sur la meilleure chaise ; restons-y, j’aime autant ne pas aller là-bas. »
Puis il ajouta avec quelque hésitation :
« Pardon , je ne m’arrêterais pas volontiers à la Porte-Rouge, surtout par rapport à vous, monsieur. Je crois que le maître de l’auberge me connaît.
— Peu m’importe, je vous assure! » fis-je d’un air dégagé.
Pourtant je n’étais plus du tout fâché de rester, et je me hâtai de commander le repas.
Tandis que la maîtresse du logis arrangeait le déjeuner, mon compagnon allait de temps en temps regarder le loDg de la route. Au bout d’un quart d’heure environ, il rentra en disant :
<* Enfin, les voici! »
Je me levai à mon tour, curieux de voir la livrée de ce bon monsieur qui faisait route à pied, avec sa voiture derrière lui. Une charrette était arrêtée au milieu du chemin, dessus il y avait je ne sais quel échafaudage surmonté de deux montants peints en rouge. Alors je reconnus véritablement l’homme et l’équipage. C’était la guillotine et le bourreau !...
L’avocat s’arrêta sur ce mot prononcé plus bas; nous nous écriâmes tout d’une voix :
« Et vous ne vous êtes pas enfui!...
— J’allai en courant jusqu’à Marseille, répondit-il.
— Et après?
— Après je ne me vantai ni de la rencontre que j’avais faite, ni du déjeûner que j’avais commandé.
— Monsieur, dit le percepteur d’un ton suffisant, ceci ne prouve absolument rien contre mon opinion. Je conviens que vous avez fait la rencontre d’un véritable paria; mais pour lui avoir parlé durant trois quarts d’heure, savez-vous à fond quel était cet homme? Il lui a été facile de vous en imposer, de faire des phrases sentimentales et philosophiques, de dissimuler un moment la bassesse de ses sentiments et de ses habitudes; je suis sûr qu’elle était d’accord avec sa situation; il fallait le voir de plus près, monsieur, pour le bien juger.
— Sans doute , répondit tranquillement l’avocat ; mais attendez, mon histoire n'est pas finie.
— C’est différent ! fit le percepteur. Vous avez donc vu le bourreau en famille?
— Oui, monsieur, nous nous rencontrâmes encore, et cette fois ce fut moi qui l’allai chercher. Après cette étrange aventure de grand chemin, je demeurai livré à des préoccupations profondes. D’abord j'avais été dominé par un sentiment de répulsion et d’horreur; puis ces impressions s’étaient effacées, et par une inconcevable bizarrerie, par un caprice que je ne peux expliquer, et qui naissait sans doute du besoin d’émotion qu’éprouvent les âmes désœuvrées, je désirais revoir cet homme dont j’avais presque peur. D’abord je ne fis qu’y penser, puis je m’enhardis à en chercher les moyens. Il y a aux environs d’Aix un endroit qu’on appelle en provençal lei Baoumettos, ce qui 'ignifie les petites grottes. Ce sont des cavités civ . sées aux flancs
UNE FAMILLE UE PARIAS. '
d’énormes rochers noirâtres, nos, stériles, et aux fissures desquelles croissent quelques maigres figuiers. De pauvres femmes mènent pâturer leurs chèvres sur ces hauteurs incultes , dont les premières chaleurs de l’été dessèchent la végétation. C’est sur ce coin de terre que le bourreau avait sa maison de campagne. Je le savais. Un jour j’allai me promener du côté des grottes; c’était un mois après le voyage de Marseille. Je m’engageai presque en tremblant dans ce chemin solitaire et profond qui montait, montait toujours comme pour aboutir à un calvaire ; l’herbe y croissait entre les cailloux ; les longues branches de la clématite traînaient sur les buissons d’où s’exhalait une faible odeur de musc; l’empreinte d’aucun pas humain ne se retrouvait sur cette route agreste, semblable au lit desséché d’un torrent. A mesure que je montais, le sol devenait plus aride; les roches s’amoncelaient âpres et nues; leurs cimes sans verdure étaient couronnées de genêts d’Espagne, dont les épis d’un jaune d’or se balançaient sous le vent.
Je m’assis au bord du chemin, j’étais dominé par une inconcevable émotion; j’éprouvais une terreur vague, comme si j’eusse pénétré dans le domaine de quelque être surhumain, comme si quelque formidable apparition allait tout à coup se dresser devant moi. J’avais des battements de cœur ; une sueur froide me venait aux tempes; j’étais tremblant, et pourtant je me complaisais dans cette situation violente; jamais je ne m’étais ainsi senti remué jusqu’au fond de l’âme. Tandis que j’étais livré à ces agitations, tout restait paisible et silencieux autour de moi. Je n’entendais rien que le cri fêlé des grillons cachés sous les branches de geuêt. Le soleil baissait à l’horizon ; ses rayons obliques jetaient de magnifiques teintes sur ces roches pe-
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lées ; l’air était transparent et suave, le ciel d'une pureté resplendissante.
Je n’étais pas encore arrivé ; mon œil suivait les sinuosités du chemin, jusqu’à l’endroit où il se perdait entre deux rochers entièrement nus. A travers cette brèche régulière comme le chambranle d’une immense porte, j’apercevais les cimes de quelques grenadiers en fleurs. J’allais me décider à franchir ces limites, dont personne, avant moi peut-être, n’avait approché, lorsque je vis monter le long du chemin un groupe dont l’aspect me cloua à ma place.
Le bourreau marcnait le premier, les mains derrière le dos ; il portait le même costume que lorsque je l’avais rencontré; il avait toujours l’allure indifférente et posée d’un flâneur. Derrière lui venait une jeune fille, petite et toute mignonne. Un grand chapeau de paille encadrait son frais visage, elle avait une robe de nankin des Indes, un fichu de soie et un tablier festonné; cette toilette n’appartenait à aucune mode, mais elle était fort gracieuse.
La jeune fille se tournait de temps en temps pour caresser un bel enfant qu’un homme de la plus étrange tournure portait dans ses bras. Ce personnage, presque vieux, avait un habit noir, une casquette de loutre , de gros souliers et un gilet de satin ; tout cela trop long, trop large , évidemment fait pour un autre que pour lui. Il était impossible de deviner sa condition, à sa tenue qui participait de celle du paysan, de l’artisan et de l’homme portant chapeau. Sa laideur était comique; il avait de longs cheveux roux et plats, les yeux chinois, un cou de grue. Chaque fois que l’enfant lui caressais le visage de ses petites mains potelées, il souriait jus- 1 qu’aux oreilles et montrait des dents blanches et pointues comme celles d’un ogre.
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Lorsque ces trois personnages furent à quelques pas de moi, ils s’arrêtèrent surpris et indécis; jamais sans doute ils n’avaient redcontré quelqu’un si près de leur domaine. Le père m’avait reconnu, et il semblait le plus embarrassé. Alors je me levai et j’allai bravement à lui. Je ne sais comment cela se fît; mais le sang-froid m’était tout à coup revenu.
« Bonjour, Goquelin, dis-je en le saluant par son nom ; bonjour. Eh bien 1 vous venez k votre ermitage ï»
La jeune fille me regarda stupéfaite, le petit garçon eut peur de moi, et cacha son visage sur l’épaule de son étrange bonne ; Goquelin me dit simplement :
« Monsieur, je ne comptais pas avoir jamais le plaisir de vous revoir. » .
Pour rien au monde, je ne lui eusse donné une explication franche et avoué ma méprise. Je lui dis de * l’air le plus dégagé que je pus prendre :
« Vous ne comptiez pas me revoir? Eh ! pourquoi donc? Parce que je vous ai brusquement quitté l’autre jour? Ge n’était pas vous que je fuyais.... Mais c’est plus fort que moi, voyez-vous, j’ai eu peur.... peur de la machine 1...
— G’est tout simple, dit-il avec un soupir.
— J’ai agi comme un écervelé, comme un fou , je devais ne pas regarder, voilà tout. J’ai grand regret de vous avoir quitté ainsi, et vous voyez que je suis venu jusqu’ici vous chercher. Êtes-vous fâché que nous nous soyons encore une fois rencontrés ?
— Non, monsieur, car vous êtes, ce me semble, un bon jeune homme. Voulez-vous visiter mon petit domaine? ajouta-t-il en se rangeant pour me donner le pas.
— Sans doute, lui répondis-je; mais n’allons pas si vite, vos enfants restent en arrière.
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— Ma fille n’ose pas s’approcher ; c’est la première fois qu’un étranger m’aborde devant elle ; personne ne lui a jamais parlé, si ce n’est mes valets. Ahl monsieur, quelle terrible barrière il y a entre cette pauvre innocente et le reste du monde ! Il n’y a pas de recluse dont la vie soit plus séparée de’tout commerce humain.
— Elle a des liens de famille qui doivent lui tenir lieu de toutes les amitiés qu’on trouve dans le monde. Vous devez être un bon père.
— Oh ! oui, certainement; et pourtant quand je regarde le sort de mes enfants, je regrette de les avoir. J’aurais dû ne pas me marier, monsieur; j’aurais dû rester seul. Mais qu’il fallait pour cela de courage ! La vie est si affreuse dépouillée de toute affection ! Les gens qui vivent dans le monde ont des amis, des relations intimes ; ils n’ont qu’un pas à faire pour sortir de leur isolement; mais nous !... Voilà pourquoi il me fallait une famille ; qui aimerais-je, à qui parlerais-je, si je n’avais ces deux enfants ! Mais c’est pour moi que je suis heureux de les voir, non pour eux, pauvres anges! »
Sa voix s’altéra, les larmes lui vinrent aux yeux ; puis, honteux de s’être ainsi livré, il reprit avec plus de sang-froid :
« Pardon, monsieur; vous devez trouver que j’ai des faiblesses bien ridicules pour un homme de mon âge et de mon état?
— J’ai beaucoup de sympathie et d’intérêt pour les peines de votre position, et je suis fort touché de la confiance que vous me témoignez. »
Il n’osa pas me tendre la main ; il se contenta de me sourire avec gratitude. Pnis, se tournant vers sa fille, restée à quelques pas derrière nous, il lui dit :
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« Viens, Julie, viens ici ; nous allons montrer à monsieur ta collection de rosiers. »
Elle vint prendre le bras de son père, et répondit sans me regarder :
« Les boutons de roses mousseuses vont s’ouvrir ; c’est la première fois peut-être que monsieur verra cette espèce, qui est fort rare. »
Nous arrivions, et je m’arrêtai plein de surprise à l'aspect du paysage qui tout à coup se découvrit à mes regards. Cette enceinte de rochers chauves et calcinés renfermait un étroit vallon couronné de frais ombrages et tapissé d’une admirable végétation. C’était comme une corbeille de fleurs jetée sur un tas de pierres. Une allée sinueuse conduisait à la maisonnette appuyée sur le roc ; un grand lierre en masquait la façade ; tout à l’entonr, il y avait des accacias et des arbres de Judée.
« Ceci est un paradis! m’écriai-je.
— Le paradis où Dieu nous a enfermés, dit la jeune fille avec un mélancolique sourire ; vous êtes le premier, monsieur, qui ait osé nous y suivre. »
Ce mot, fort simple, me surprit par l’accent avec lequel il fut dit ; je fus près d’y répondre par une fadeur ; mais il y avait dans l’air, dans le sourire gracieux et naïf de celle qui me parlait, quelque chose qui m’arrêta ; je compris qu’il n’était pas possible de lui tenir le même langage qu’aux autres femmes; elle ne l’eût pas entendu.
Un homme travaillait devant la maison ; il était vêtu à peu près comme celui qui portait l’enfant, avec le même pêle-mêle de tous les états.
« Vous n’êtes point absolument seul ? dis-je à Goquelin.
— Ces hommes sont mes deux valets ; ils m’aident à cultiver mon jardin, ils prennent soin de la maison;
UNE FAMILLE DE PARIAS
je n'ai pas d’autres domestiques.... Qui voudrait nous servir ? Une pauvresse déguenillée, mourant de froid et de faim, refuserait de se mettre à mes gages, quand même je lui donnerais en un an plus qu’elle ne pourrait gagner en toute sa vie.
— Voici mon jardin, * dit la jeune fille en ouvrant la porte d’une légère claire-voie.
C’était un carré planté de rosiers ; entre leurs feuillages sombres éclataient toutes les nuances depuis le blanc pur jusqu’au rouge pourpré. Les roses s’ouvraient à la fraîcheur du soir, et répandaient dans l’air un parfum ravissant. Au milieu de cette moisson de flèurs, quelques jeunes cyprès levaient leurs têtes noires; ils ombrageaient un puits environné de jasmins et de rosiers multiflores. Nous nous assîmes tout près de là; j’étais comme étourdi; un trouble, un étonnement singulier me préoccupaient ; tout ce que je voyais était si différent de l’idée que je m’en faisais depuis un moisi Cette jeune fille surtout.... J’avais souvent songé à elle avant de la voir; mais mon imagination ne se l’était pas ainsi figurée. Il me semblait qu’elle devait être d’une beauté sombre, pâle, sévère : et le visage que j’avais devant moi était d’une fraîcheur rosée ; ses grands yeux bleus et doux avaient un calme regard, et sur son front si pur éclataient une molle quiétude, un profond repos.
L’enfant jouait sur les genoux de sa sœur : il était blanc et beau comme elle ; leurs joues en se touchant confondaient les suaves nuances de l’incarnat le plus doux. Je croyais voir un tableau de la madone; c’était ainsi que je me la représentais, belle et pure jeune fille caressant son enfant Jésus.
Coquelin me parlait de son verger, de ses fleurs ; il se plaisait à me raconter comment il avait créé cette
ÜNE FAMILLE DE PARIAS
oasis au milieu de rochers brûlés et stériles. C’était le travail de toute sa vie. Aidé seulement de ses valets, il avait remué cette terre ingrate, creusé des citernes pour retenir les eaux pluviales, et bâti sa maisonnette, dont le fond était une grotte.
« Je compte planter là-bas un bois de piqs, dit-il en me montrant une élévation sur laquelle il ne croissait pas un brin d’herbe. Il faudra creuser dans le roc avec le pic et la poudre, puis apporter de la terre végétale, et créer un sol factice sur ce tas de pierres.
— Mais, observai-je, vous avez déjà ici tant de beaux arbres, qu’un bois de pins n’ajoutera rien à l’agrément de votre propriété. Que gagnerez-vous à ce travail ?
— L’emploi du temps, me répondit-il. Je suis naturellement actif. Que voulez-vous que je fasse? Depuis longtemps je ne touche plus guère à mes livres, et je tâche de tuer en moi les idées qui me mettraient en communication avec le monde. C’est un grand malheur pour moi de comprendre un certain langage, d’être à une certaine hauteur d’intelligence. J’aurais dû ne rien apprendre, et me séparer du commerce intellectuel des hommes, comme je suis séparé de leur société. Je me suis aperçu trop tard que, pour un homme comme moi, il vaut mieux végéter que vivre, et, malheureusement, je n’ai pas appliqué cette conviction à l’éducation de ma famille. »
Il dit ceci plus bas en regardant sa fille, qui s'était levée et se promenait lentement au milieu de ses rosiers. Je hochais la tête d’un air surpris.
« Oui, reprit-il, j’ai mal élevé Julie selon sa position. Au lieu de développer cette belle intelligence par l’enseignement, il fallait la comprimer et l’éteindre, il fallait l’enfermer dans un étroit horizon. La plante que les rayons du soleil ont une fois frappée, languit et s’é-
UNE FAMILLE DE PARIAS
> tiole bien plus vite quand on la replonge dans l’ombre. Ma fille comprend trop bien tout ce qu’il y a au delà du cercle borné où nous sommes enfermés. Elle a l’esprit cultivé, l’àme noble, de3 sentiments fiers et généreux. Pauvre enfant! que fera-t-elle de tout cela? Elle vit par le Qfeur, par l’imagination ; j’aimerais mieux la voir stupidement végéter.
— Elle me paraît heureuse.
— Oui, à présent qu’elle a vingt ans à peine, à présent que je suis encore là; mais plus tard....
— Plus tard? Qui sait ce qui peut arriver?
— Rien, monsieur, rien. Sa position est de celles qu’aucun pouvoir humain ne saurait changer; la tache imprimée à son nom est indélébile.
— Son nom ! elle peut en changer 1 dis-je étoura ' diment.
— Oui, répondit Coquelin avec une amertume profonde, oui elle cessera de s’appeler la fille du bourreau d’ Aixpour s’appeler la femme du bourreau de Grenoble . »
Ces mots me retentirent au cœur; je m’écriai plein d’indignation :
« Quoi ! vous donnez votre enfant, une fille si belle, si pure, à ce malheureux ?
— Eh ! qui l’épouserait, si ce n’est lui ? »
Je baissai la tête. Coquelin se tut; sa fille revenait vers nous.
« Monsieur, me dit-elle timidement, ne choisirezvous pas quelques fleurs? Yoici de belles roses capucines ; vous n’en trouverez nulle part de semblables. Elles sont encore en boutons ; prenez-les; demain vous les verrez s’épanouir. Ne voulez-vous pas les cueillir, monsieur? »
Elle me montrait du doigt le rosier sans oser toucher à ces fleurs qu’elle m’ofl'rait.
UNE FAMILLE DE PARIAS
« Je les prendrai volontiers, lui dis-je, si vous me les donnez de votre main. »
Elle se baissa en rougissant, et fit un magnifique bouquet, que je reçus avec des remercîments pleins d'émotion. J’éprouvais une sorte d’attendrissement mêlé de compassion et de respect en présence de cette infortune si grande, si dénuée de tout espoir, et qui semblait accompagnée de tant d’humble résignation.
Coquelin tournait autour de moi comme s’il avait eu quelque chose h me demander. Enfin il se décida h me dire :
« Monsieur, vous m’avez une fois offert à déjeûner ; oserai-je maintenant vous prier de souper avec nous ?
— Volontiers, » lui répondis-je sans hésitation.
Nous entrâmes dans la maison. Le couvert était mis à l’entrée d’un petit vestibule tapissé de gravures et de • mauvais tableaux. L’ameublement me parut ancien, tout dépareillé et fort riche. Une argenterie massive couvrait la table ; le linge était magnifique. Coquelin s’aperçut de mon étonnement.
« Je suis riche, me dit-il, fort riche relativement h mes besoins et à la vie que je mène. J’emploie volontiers mon argent à acheter tout ce qui peut embellir cette petite maison de campagne, seul endroit où je me plaise et que ma fille aime. Notre maison de la ville est si triste ! d’un côté le rempart, de l’autre le cimetière. Nous y sommes de père en fils depuis cent cinquante ans. Il n’y a que nous qui puissions l’habiter ; j’en ai le séjour eu horreur. C’est ici que nous nous réfugions. J’y ai apporté des meubles de prix, des tableaux, des livres surtout; j’ai une bonne bibliothèque. »
Nous nous mîmes à table. Les valets servaient les yeux fixés sur moi et comme stupéfaits de me voir là.
UNE FAMILLE DE PARIAS
Ils étaient empressés, attentifs, silencieux, comme des domestiques de bonne maison. Coquelin et sa fille leur parlaient avec une autorité familière. Quant à moi, je n’osai les regarder ; d’horribles choses me revenaient à l’esprit chaque fois qu’un de ces hommes avançait le bras pour prendre mon assiette ; ces grandes mains osseuses me faisaient peur. Sans doute leur jeune maitresse devina mes répugnances, car elle s’arrangea de manière à me servir elle-même. Dès qu’elle vit que ses prévenances ne me causaient aucune répulsion, elle s’enhardit. On eût dit que la pauvre fille était reconnaissante de la différence que je faisais entre elle et les valets de son père. Il fallait qu’elle fût dès longtemps résignée à de bien horribles mépris pour sentir si vivement cette préférence. D’abord ma présence l’avait fort troublée ; mais une fois revenue de sa surprise, elle fut tout à fait à l’aise. Elle avait toujours vécu dans une trop profonde solitude pour être timide ; elle n’était pas habituée à calculer l’effet de ses paroles, de sa contenance ; elle ne connaissait ni la coquetterie ni la vanité; elle avait un naïf abandon, une adorable franchise. Au bout de deux heures, elle me parlait comme si nous nous étions vus toute notre vie. J’ai beaucoup voyagé, j’ai beaucoup vécu; mais je n’ai jamais rencontré une femme qui, de près ou de loin, ressemblât à celleJà, tant il y avait en elle de piquants contrastes. Sa conversation était celle d’une personne qui a appris à parler et à penser dans l^s livres ; elle avait l'esprit fin, curieux et crédule d’un enfant, avec les idées d’un homme accoutumé à voir la vie de haut. Son âme ignorait les passions étroites et mesquines que développe le contact du monde ; ses sentiments étaient grands, exaltés, généreux hors de toute proportion avec ce que l’on met dans le commerce ordinaire de la vie.
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Après le souper, Goquelin prit un flambeau et me fit voir sa maison ; elle était d’un goût et d’un arrangement fort bizarres. Il y avait des fleurs partout ; les chambres ressemblaient à des serres chaudes ; on y voyait le plus singulier assemblage de choses rares et communes. C’est ainsi que je remarquai sur une cheminée de briques une pendule en bronze doré du meilleur goût entre deux calebasses sèches en guise de porte-allumettes. Le vestibule servait à la fois de salon et de salle à manger; la bibliothèque était à côté; j’y vis quelques beaux volumes et beaucoup de bouquins. Au fond de cette petite pièce, j’avisai encore une porte devant laquelle retombait un ample rideau de toile peinte, j’allais le soulever, lorsque Julie me toucha le bras et me dit simplement :
« C’est ma chambre, monsieur. »
Je laissai retomber le rideau; j’aurais pourtant donné tout au monde pour jeter seulement un coup d’œil sur ce réduit, où jamais les pas d’un homme n’avaient pénétré. Quelle pureté égalait celle de cette jeune fille qu’environnait un si terrible rempart ! Jamais nul ne l’avait souillée d’une parole, d’un désir; c’était un beau lis éclos au fond d’un précipice, à l’abri de tout regard humain.
Nous retournâmes sur la terrasse; la nuit était sombre et sereine; les étoiles tremblaient au firmament; pas un souffle d’air ne réveillait les feuillages endormis; les fleurs courbaient leur tête pleine de rosée, et leurs parfums affaiblis s’exhalaient dans une fraîcheur humide ; ces ténèbres, ce silence, la paix profonde de tout ce qui m’environnait, me jetèrent dans une disposition d’esprit et de cœur que je n’avais jamais connue ; c’était une vague tristesse, un attendrissement indicible. Je me sentis tout à coup détaché de ma vie pas-
UNE FAMILLE UE PARIAS
sée, je regardai le monde d’un nouveau point de vue; il me sembla que tous les intérêts dont j’avais été jusqu’ici préoccupé étaient mesquins et frivoles, et que les seuls biens désirables ici-bas se trouvaient dans une position solitaire, ignorée, remplie par les seules affections de famille.
Les heures avaient passé comme des minutes, et pourtant il me sembla que j’avais vécu plus longtemps pendant ce jour fécond en émotions que durant le reste de ma vie. Il était près de minuit quand je m’en allai. Coquelin et sa fille m’accompagnèrent jusqu’à la limite de leur domaine. En les quittant je leur dis :
« J’étais venu ici par un sentiment de commisération et de curiosité; maintenant j’y retournerai pour continuer de bonnes et amicales relations qui déjà me sont chères. A demain. » • .
Je ne dormis guère cette nuit-là, et le lendemain de bonne heure j’étais aux grottes. A dater de ce jour, j’y allai régulièrement deux ou trois fois la semaine. Rien ne démentit mes premières impressions; j’avais bien réellement rencontré deux belles et saintes âmes, deux êtres à part, humbles, justes, résignés, sans haine envers le reste des hommes qui les retenaient impitoyablement au fond de leur position abjecte. La pauvre famille de parias subissait sans se plaindre les mépris du monde ; la boue qu’on lui jetait ne l’avait point souillée, et elle pratiquait à l’écart des vertus ignorées de ceux qui la foulaient aux pieds.
L’avocat prononça ces derniers mots d’un accent ému, avec une expression profonde; chacun écoutait encore, même le percepteur ; mais le vieillard s’accouda sur la table et se mit à feuilleter la Chaumière indienne d’un air distrait et comme absorbé dans les souvenirs qu’il venait de rappeler .
UNE FAMILLE DE PARIÀS
« Eh! comment finirent vos relations avec Gette famille? » lui demandai-je après un silence.
Il passa une main sur ses yeux, et répondit d’une voix basse :
« Ceci est une autre histoire.
— Et vous ne voulez pas nous la raconter?
— C’est une histoire plus douloureuse que celle dont vous venez d’entendre le récit; c’est la confidence d’un, malheur qui a brisé ma vie entière ; je peux vous l’apprendre; tous ceux dont je parlerai sont morts depuis longtemps, et les choses que je vais raconter ne regardent plus que moi seul. »
Il se recueillit un moment, et reprit avec plus de sang-froid :
« Il y a trente ans passés de tout ceci ; le temps a emporté les courtes joies, les effroyables douleurs de cette époque de ma vie ; mais le souvenir m’en est toujours vif et présent. Dès ma première visite aux grottes, j'avais senti que j’aimais la fille de Coquelin, et cet amour ne me fit point peur. Un besoin effréné d’émotions me dévorait avant de l’avoir connue ; il fut satisfait dès que j’eus abordé cette formidable situation; je trouvais tout à coup un but, un intérêt puissant au milieu de mes impressions vulgaires et monotones; j’existais enfin par le cœur, par l’imagination. Je fermai les yeux sur l’avenir, je me laissai aller aux ardentes émotions, au bonheur poignant que m’offrait le présent* C’était une étrange vie! J’étais loin cependant d’en jouir avec sécurité. Il fallait beaucoup d’adresse et de précaution pour dérober mes nouvelles relations aux regards curieux d’une douzaine d’amis désœuvrés. Je compris que je n’y parviendrais pas si je restais à la ville. Pour être libre et seul, je louai une maison de campagne à une demi-lieue des grottes. D’abord on
UNE FAMILLE DE PARIAS
s’étonna de me voir installé là; on pensa què c’était le caprice d’un jeune homme riche et qui voulait s’amuser en toute liberté; puis, quand on sut que j’étais seul et que je ne voulais plus retourner à la ville, on me traita d’ours , de maniaque , et les amis se gar j dèrent de me venir trouver. Mais que m’importait ma solitude pendant le jour? Tous les soirs j’allais aux grottes.
Depuis la première fois que j’avais vu Julie, je l’aimais éperdûment, et au bout de deux mois, je n’avais pas eu la hardiesse de le lui dire;. pourtant j’étais sûr qu’elle m’aimait aussi. Peut-être ce fut seulement l’occasion qui me manqua, car son père était toujours entre nous. Je n’avais aucune impatience de cette contrainte; j’aimais de trop bonne foi pour calculer les chances d’une séduction.
L’intimité de cette pauvre famille m’était bien douce; je n’ai jamais rencontré dans mes relations du monde autant d’affectueuse bienveillance, d’exquise discrétion, de politesse aisée et franche. Goquelm me témoignait beaucoup de confiance; cependant il était un point sur lequel il gardait avec moi un silence absolu ; malgré mes insinuations, il ne s’expliquait jamais sur l’avenir de sa fille. J’avais là-dessus des craintes épouvantables et dont je détournais ma pensée avec horreur.
J’analysais trop bien mes propres impressions pour ne pas voir ce qui »e passait dans l’âme de Julie; la sérénité de son regard s’éteignait; une langueur étrange semblait paralyser toutes ses facultés; son sourire était triste et animé, ses paroles plus brèves et d’un plus grand sens. Quand j’arrivais, elle se tenait d’abord à l’écart, puis elle revenait peu à peu, elle hésitait toujours avant de s’asseoir entre son père et moi; mais une fois là, comme nos cœurs se parlaient! comme ils
UNE FAMILLE DE PARIAS
s’entendaient dans ces longs entretiens où le mot d’amour n’était jamais prononcé !
Un soir, en arrivant aux grottes, je trouvai Julie pâle et abattue; on eût dit qu’elle avait pleuré longtemps. Goquelin était moins troublé; mais je remarquai aussi une certaine altération dans sa physionomie. Il me tendit la main comme à l’ordinaire et me üt signe de m’asseoir.
« Qu’est-ce? qu’est-il donc arrivé? m’écriai-je frappé d’un triste pressentiment.
— Rien, me répçmdit Goquelin avec effort; notre situation est de celles que rien d’imprévu ne saurait frapper. Mon Dieu ! comment avons-nous mérité d’être si malheureux !»
Il cacha son visage dans ses mains; Julie fondit en larmes.
« Mais qu’est-ce donc? qu’avez- vous? m’écriai-je avec violence, au nom du ciel, dites-le moi? Quelque insulte ?
— Hélas 1 non, dit Julie en passant son mouchoir sur ses yeux et sur sa bouche comme pour contenir ses larmes, je suis une folle de pleurer ainsi.... Pardon, mon bon père ! »
Elle baisa les mains de Goquelin, et il retint un moment sur sa poitrine cette belle tête blonde en la caressant tout doucement.
« Allons, dit-il, allons! soyons calmes et résignés. Pourquoi ces angoisses? Ne devrions-nous pas être habitués à cette vie! Qu'avons-nous à nous reprocher?
Ce ne sont pas nos fautes, c’est notre malheur qui nous accable ; nous sommes bien à plaindre; mais notre ' conscience est tranquille. »
J’étais surpris et navré; je voyais pour la première fois Julie pleurer sur sa position. Que s’était-il donc
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passé qui la lui avait tout à coup rappelée ! Je n'osai faire aucune question, j’attendis; mais on ne me dit rien de plus. 11 me sembla qiya ma présence consolait Julie ou du moins avait pu la distraire de son affliction, elle se calma ; Goquelin aussi fut moins triste, et la soirée s’écoula à peu près comme à l’ordinaire.
Je m’en allai obsédé par les plus douloureuses pensées et par le pressentiment de quelque malheur : je regrettais de n’avoir pas interrogé Goquelin. Évidemment il se passait quelque chose qu’on voulait me cacher; je me souvenais de ce qui m’avait été dit du bourreau de Grenoble, et j’éprouvais, en y songeant, quelque chose qui n’avait pas de nom; c’était un mépris, une rage, une effroyable jalousie contre cet homme. Ma nuit fut sans sommeil, et le lendemain, au point du jour, j’étais dehors. J’allai rôder parmi les rochers aux environs des grottes ; enfin, dévoré d’inquiétude, je me décidai à me présenter chez Goquelin, bien avant l’heure accoutumée.
Il faisait un temps orageux, les nuages, incessamment déchirés par de livides éclairs, s’amoncelaient au ciel. Il n’y avait personne dans l’allée, personne sur la terrasse ; les fenêtres de la maison étaient fermées, et nulle fumée ne s’élevait au-dessus du toit. J'avançai en tremblant, je regardai d’un œil stupide autour de moi; un moment je crus que Julie était partie et perdue à jamais....
Tout h coup les battements furieux de mon cœur s’arrêtèrent, mes genoux fléchirent ; je joignis les mains pour remercier Dieu ; la voix me manquait : la fille de Coquelin était là, seule, assise au bord du puits dans une morne attitude. Le vent rejetait en arrière ses longs cheveux et séchait les larmes qui tombaient lentement sur ses joues pâlies; son regard fixe et accablé
UNE FAMILLE DE PARIAS
ne se détournait pas de son jeune frère assis à ses pieds. J’arrivai près d’elle sans qu’elle m’eût aperçu.
« Julie, » lui dis-je doucement.
Elle se dressa comme si une main invisible l’eût soulevée ; le faible incarnat de ses joues s’effaça entièrement; elle mit une main sur sa poitrine et murmura :
.« Monsieur!... c’est vous!... ah! vous êtes venu!... »
- Je la regardai tout éperdu sans lui répondre. Il y eut un silence. Enfin je lui dis : « Vous êtes seule ici; pourquoi? Votre père, Tony et Jigé, où sont-ils? »
Elle se cacha le visage et répondit d’une voix étouffée : « Là bas, à la ville.... G’est fini maintenant,... vous ne saviez pas.... nous n’avons pas osé vous le dire hier soir.... Oh ! mon pauvre pèrel quel horrible jour.... » Je frissonnai, j’avais compris enfin. Julie retomba comme anéantie sur le banc de pierre ; je m'a c sis près d’elle ; je baisai ses mains froides et tremblantes.
«Voilà donc pourquoi vous pleuriez? lui dis-je; comme j’ai été malheureux hier soir! mais l’idée de ce qui s’est passé aujourd’hui ne m’était point venue.... Pauvre fille! je donnerais la moitié de ma vie pour changer votre sort ! ne le croyez-vous pas? »
Elle sourit tristement et ipe dit : « Vous êtes bon!... vous êtes juste et compatissant envers une pauvre famille bien malheureuse....
— rr Oui, mais, hélas! je ne peux rien que vous plaindre, vous respecter, vous aimer.... Mon Dieu! prenez courage! qui sait! l’avenir estsi long devant nous. Nous pourrons être heureux, Julie.... »
Sa main frémit dans la mienne, elle me regarda avec une sorte d’égarement et détourna aussitôt la vue en s’écriant : « Nous! vous avez dit nous! eh ! qu’y a-t-il de commun entre le sort d’une pauvre fille méprisée, honnie, repoussée de tous, et celui d’un homme heureux,
• P igi t i zod by G oogle
ONE FAMILLE DE PARIAS
honoré, haut placé dans le monde? Ah! ne me parlez pas ainsi! cela me fait mal; cela me force à regarder jusqu’au fond de l’abime qui nous sépare. *
Je saisis ses mains qu’elle me retirait, je lui dis en l’attirant vers moi : « L’amour l’a comblé, cet abime effroyable; Julie, ne suis-je pas devenu votre ami, celui ' de votre père ? Ai-je hésité à venir m’enfermer dans le cercle défendu où vous vivez? J’y suis heureux ; que m’importe le reste du monde? je donnerais tous ses succès, toutes ses joies pour une heure du bonheur ignoré que j’ai trouvé ici. Ce bonheur, il durera longtemps, il durera toujours, si vous m’aimez comme je Vous aime. »
Elle appuya son front sur mon épaule et pleura.
M’aimes- tu? » dis- je si bas qu’elle dut à peine m’entendre. Elle releva la tête et répondit en serrant mes deux mains dans ses mains jointes :
« Oui. Dieu fasse que je meure bientôt !...
— Mourir, tu veux mourir!... mais je suis ici, près de toi, pour toujours.,.. »
Elle secoua la tête.
t Vous ne me croyez pas? repris-je, eh! pourquoi? est-ce impossible ce que je veux? Je suis à peu près libre; depuis longtemps j’ai perdu ma mère qui m’a laissé une fortune indépendante ; pQ° n père ne gêne pas mes volontés ; son autorité ne va pas au delà de quelques bons conseils, de quelques projets qu’il forme pour moi. Je resterai à la campagne, j’y passerai ma vie ; ne dites pas que ce serait vous sacrifier mon avenir.... Eh! puis-je vivre sans vous maintenant? Si vous saviez ce que j’ai souffert hier, quelles craintes j’avais!... Le mystère que vous me faisiez, certaines paroles de votre père qui sont restées dans ma mémoire.... Julie, il y a un homme qui songe à vous
UNE FAMILLE DE PARIAS
épouser, je ne l’ignore pas.... Cet homme, vous savez qui il est. »
Elle me fit signe avec la main de me taire, et s’écria d’une voix brisée : « Moi , me marier ! jamais 1 je ne veux pas mettre au monde des êtres malheureux et réprouvés comme moi. Je me souviens du sort de ma mère, elle aussi naquit avec cette épouvantable souillure, et l’attachement du meilleur des hommes ne Ta pas consolée. Elle est morte de notre infamie, en regrettant de me laisser en ce monde. Je ne comprenais pas alors l’immensité de notre malheur; à présent j’ai en horreur cette existence hors la loi; je donnerais toutes les années de ma vie pour m’y soustraire un seul jour.... Mais il n’y a point de rachat, point de réhabilitation possible ! mon Dieu 1 êtes- vous juste? »
L’enfant, qui jouait à ses pieds, tendit vers elle ses petites mains; elle le regarda avec une pitié profonde, en ajoutant: ' *. . -•
* Et ce pauvre innocent, il sera forcé de faire ce qu’a fait aujourd’hui mon père!... Que maudit soit le jour où il est né ! »
Ses larmes s’étaient séchées; une morne douleur animait son regard; j’étais brisé, je pleurais près d’elle les mains jointes.
« Comme je m’étais trompé, lui dis-je; vous me sembliez si résignée î Je ne vous croyais pas malheureuse, pauvre Julie ! Et rien ne peut vous consoler ! rien, pas même mon amour !... Ah! je vois mieux que vous-même au fond de votre cœur, vous ne m’aimez pas !...
— Je ne vous aime pas ! dit-elle, plût à Dieu pour tous deux ! Vous ne feriez pas de vains efforts pour vous jeter en dehors de votre position, et moi, je me résignerais mieux à la mienne. Le monde où vous avez
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UNE FAMILLE 1)E PARIAS
votre place m’est à jamais fermé; je le regarde de loin sans espoir de vous y suivre.... Qu’elles sont heureuses les femmes que vous pouvez publiquement saluer, qui osent s’appuyer à votre bras, marcher sous votre protection, se montrer avec vous à tous les regards ! Oh ! \ oui, Dieu fasse que je meure bientôt !
— Non ! lui dis-je en l’entourant de mes deux bras ; non 1 tu vivras pour celui qui dès ce jour ne veut plus d’autre vie que la tienne.... Je t’arracherai à cet horrible sort!... Quand! comment? je n’en sais rien encore; mais, vois-tu, rien n’est impossible h quiconque aime comme moi.... Nous fuirons.... Je t’emmènerai; nous irons nous cacher dans quelque pays éloigné.... Tu seras ma femme. ...
— Ne me parlez pas ainsi! s’écria-t-elle en pâlissant; je pourrais espérer, je pourrais vouloir.... Oh! que Dieu m’en garde !... Moi, détruire votre position ! moi, vous faire quitter sans retour votre pays, votre famille ! Et si un jour vous veniez à regretter cet immense sacrifice? Non, non, restons ee que nous sommes.... A vous l’avenir, à vous toutes les chances de bonheur ! A moi le repos dans mon lit de terre.... »
Je me mis h genoux ; je lui dis tout ce qu’un amour effréné peut inspirer de prières, de plaintes et de reproches; je la suppliai d’avoir pitié d’elle et de moimême, de partager mes résolutions, mes projets. Elle ne me répondait que par des pleurs, et tournait vers le ciel ses yeux qu’elle n’osait plus arrêter sur moi.
Il y avait dans les airs comme des voix qui semblaient se mêler à nos larmes ; le vent résonnait sourdement dans les profondeurs du vallon, le ciel était sombre, les nuages montaient vers nous, noirs et menaçants, l’orage était près d’éclater sur notre tête. Tout
UNE FAMILLE DE PARIAS
à coup le vent tomba; un bruit sourd passa au loin et vint mourir au pied de ces hauteurs d’où nous dominions un paysage immense.
« Rentrons, dis-je à Julie, un moment distraite par ce grand et terrible spectacle ; rentrons, voici un orage effroyable, il pleut déjà là-bas..,. »
Un coup de tonnerre me coupa la parole; mon regard ébloui ne vit plus rien; je sentis Julie s’appuyer sur moi et tomber aussitôt sur ses genoux la tête baissée ; elle laissa aller l’enfant immobile et penché sur son bras. Je la crus foudroyée, j’étendis les mains, je l’appelai avec des cris frénétiques. Au bout d’une minute, je recouvrai la vue. Le tonnerre était tombé à côté de nous, sur un cyprès dont il avait brisé la cime et entièrement dépouillé le tronc. Je relevai Julie. Elle serrait convulsivement l’enfant contre son sein ; ses lèvres, pâles et tremblantes, remuaient sans articuler aucun son. . '
« Oh ! mon Dieu 1 murmura-t-elle enfin , la mort nous a touchés de près ! elle nous eût pris ensemble ! » L’orage éclatait autour de nous avec une horrible furie ; aveuglé par les éclairs, étourdi par les formidables roulements du tonnerre, j’entraînai Julie vers la maison; en y entrant elle s’agenouilla comme pour prier ; l’enfant s’attachait à elle en jetant des cris d’effroi ; elle l’étreignit avec transport et le couvrit de baisers; puis, me tendant la main, elle dit avec un soupir profond :
« Dieu n’a pas voulu de nous ! » v £n ce moment, Coquelin arriva. Il était pâle, haletant, trempé parla pluie.
« Mon père ! s’écria Julie, vous êtes revenu par ce temps effroyable !
— Mon enfant, j’ai eu peur pour toi; je te croyais
UNE FAMILLE DE PARIAS
seule, et puis, j’avais tant besoin de te retrouver, ainsi que mon petit Louis ! »
Il les attira sur ses genoux, et les tint embrassés comme s’il eût reposé sa tête à l’abri de ces deux têtes innocentes. Je m’approchai, je tendis mes deux mains à la sienne qu’il n’osait avancer vers moi ; il me remercia par un sourire plein de triste reconnaissance.
Je restai aux grottes plus tard que de coutume. Le temps s’était rasséréné ; la lune se leva pure et brillante ; une calme soirée succédait à ce jour orageux. Goquelin vint me reconduire jusqu’à l’endroit où nous nous étions retrouvés deux mois auparavant. Là, il s’arrêta, et me dit tout à coup :
« Il m’en coûte de vous quitter ce soir, car nous ne nous reverrons pas demain; j’étais heureux d’avoir trouvé enfin un ami, mais tel est mon sort funeste que ce qui fait la joie et le bonheur des autres, fait notre désespoir à nous.... Je redoute votre présence pour Julie....
— Eh ! quoi ! interrompis-je violemment, me croyezvous capable d’une lâche séduction ?
— A Dieu ne plaise que je vous soupçonne d’une mauvaise action ! mais l’assiduité de vos visites peut avoir pour Julie de terribles résultats. Je ne vous parle pas de son honneur, de sa réputation compromis par vous.... Hélas! rien ne peut déshonorer la fille du bourreau.... Mais sa tranquillité, le peu de bonheur qu’elle trouve dans notre misérable vie, seraient perdus si elle vous aimait. Vous voyez bien qu’il faut ne plus revenir. J’aurais peut-être dû vous dire ceci plus tôt; le courage m’a manqué.... Si vous saviez ce qu’il ra’en coûte pour renoncer à nos relations ! »
Je m’attendais vaguement à une explication de ce genre, et je la redoutais beaucoup. Il fallait parler aveu
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franchise pour s’en tirer en honnête homme, et je n’hésitai pas.
« Il est trop tard pour rompre ces relations, dis-je avec fermeté; j’aime Julie, elle m’aime aussi. Je ne sais ce qui en adviendra ; mais ma ferme intention est de tenter par tous les moyens possibles de la soustraire à sa position. Ecoutez, Coquelin : je suis jeune et riche, j’ai au cœur une volonté inébranlable; il n’y a rien dont on ne doive venir à bout, quand on est décidé h ne reculer devant aucun sacrifice. Je vous donne ma parole d’honneur d’être le protecteur do votre fille, de ne jamais l’abandonner. Quel que soit son sort avec moi, il vaudra toujours mieux que celui auquel vous étiez résigné pour elle. Pensez-y; demain seulement je veux savoir votre réponse. »
Je m’en allais. Coquelin me retint; il me parla longtemps; il me dit des choses pleines de sagesse, de générosité, de fermeté. Il avait raison; j’étais un fou, j’allais tête baissée contre des obstacles où je devais nécessairement me briser ; mais le sacrifice qu’il exigeait était au-dessus de mes forces et de ma volonté. Je maudis sa cruelle prudence ; je lui demandai comme une grâce de ne pas me bannir tout à fait, de ne pas rompre violemment notre intimité, de me laisser le temps de prendre moi-même une résolution.
Nous nous séparâmes fort tristes tous deux, mais contents l’un de l’autre. J’avais fait preuve de franchise et de dévouement; lui s’était montré juste, indulgent et ferme, comme devait l’être le père de Julie.
Le lendemain, je retournai aux grottes à l’heure accoutumée. J’avais la tête pleine de projets, de résolutions violentes; j’étais transporté de courage et d’espoir. Une cruelle déception m’attendait ; la maison
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était fermée, je ne trouvai ni Julie, ni son père, il n'y avait plus personne aux grottes.
Mon premier mouvement fut un profond dépit, une violente colère. Il me sembla que Coquelin abusait de son autorité, qu’il violentait sa fille, qu’il m’avait trompé ; puis j’eus quelque espoir qu’il n’avait pas emmené Julie pour m’ôter les moyens de la revoir, et * qu’il allait revenir. Je m’assis devant la maison, j’attendis jusqu’à la nuit close; personne ne revint. Je retournai chez moi furieux, malheureux au-delà de toute expression. Huit jours durant je revins aux grottes dès le matin, pour ne m’en aller que le soir, j’espérais voir du moins arriver un des valets et en obtenir quelque explication. Enfin, le huitième jour, je me décidai à retourner en ville, à aller frapper à la porte de cette maison infâme, de laquelle nul n’avait passé le seuil, pour demander à Coquelin ce qu’il avait fait de sa fille.
J’attendis la nuit, et vers les dix heures du soir j’en- * Irai par la porte Notre-Dame. Je suivis le rempart, personne ne passait par la rue , où l’herbe croissait comme dans un pré. Les murs d’un vaste jardin la bordaient d’un côté, de l’autre, j’aperçus une maison avec un perron de trois marches sur le devant, et une vigne qui tapissait la façade. C’était là, je le savais. Je m’arrêtai le cœur palpitant. Il y avait de la lumière à une fenêtre du premier étage, qui était toute grande ouverte; un silence absolu régnait dans l’intérieur de la maison. Je me glissai comme un malfaiteur le long du mur, et gagnai en tremblant le perron. La porte était fermée; je soulevai doucement le marteau de fer, et frappai un seul coup sourd et timide. Ce fut Tony, l’un des valets, qui vint m’ouvrir. *
« Ah! mon Dieu! fit-il stupéfait, c’est vous, mon bon monsieur ?
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— Où est Coquelin? lui dis-je en refermant la porte; • je viens pour le voir. »
Cet homme ne me répondit que par un gémissement qui me fit tressaillir. Il posa sa lampe de terre sur un vieux bahut, et comme j’avançais, il se jeta au-devant de moi les bras étendus. Un frisson parcourut tout mon être, je sentis mes cheveux se dresser; j’eus peur je ne sais de quoi, et je m’écriai :
« Où est Coquelin? Je veux parler à Coquelin sur- • • '■ le-ehamp; où est-il ?
— Il est là-haut, répondit Tony avec une espèce de sanglot; il est là-haut couché dans sa caisse de sapin. Vous pouvex encore le voir.
. • — Il est mort 1 interrompis-je frappé de stupeur.
— Mort depuis ce matin, après une maladie d’unè huitaine de jours. » ,
Je montai l’escalier, j’entrai dans la chambre du premier étage, où je ne jetai qu’un rapide coup d’œil, Coquelin était là dans son suaire; l’autre valet veillait près de lui en lisant un livre de prières. Je redes- - cendis.
« Et Julie? demandai-je à Tony.
— Elle est là-haut enfermée dans sa chambre avec le petit Louis.' Le prêtre qui est venu ce matin n’a pas voulu qu’elle restât près du pauvre trépassé. Il reviendra demain la voir ; c’est un brave homme bien charitable.
— Moi aussi je reviendrai.
— Alors n’attendez pas midi. Demain matin la pauvre fille retournera aux grottes aussitôt après l’enterrement. Si elle veut, je la suivrai et je resterai à son service ; je n’aimerais pâs à me mettre avec l’autre qui va venir, quand même il doublerait les profits. »
, Je donnai 40 francs à Tony en lui recommandant
d’avoir bien bien soin de sa maîtresse, et sans m’arrêter un moment de plus en ville, je retournai à ma maison de campagne.
Julie me trouva aux grottes; j’y étais depuis une heure quand elle arriva. Il faudrait avoir passé par la situation exceptionnelle où elle était placée pour comprendre l’immensité de sa douleur. Elle avait perdu le seul être qui l’accompagnât dans sa triste vie, celui qui ne s’était pas séparé d’elle depuis qu’elle existait, et sur lequel elle avait si longtemps reporté toutes ses affections. Je n’essayai pas de la consoler ; j’attendis que le temps calmât ses profonds regrets.
Je passais ma vie aux grottes; j’avais rompu toute relation avec le monde; je ne recevais aucune visite, je ne répondais aux lettres de ma famille que par quelques lignes insignifiantes. J’eusse voulu être oublié de l’univers entier. Nous arrivions pourtant à l’époque des vacances; mon père m'attendait; je lui écrivis, je motivai ma résolution de rester à la campagne par je ne sais quelles raisons entortillées, et auxquelles il ne dut pas croire.
Que pouvait Julie contre un tel dévouement et les faiblesses de son propre cœur? Quelle vertu surhumaine eût résisté aux puissantes influences d’un amour exalté, d’un complet isolement? elle céda enfin I Alors seulement je vis jusqu’au fond cette âme ardente: j’étais sa religion, l’arbitre souverain de ses joies, de ses douleurs. Pour quiconque a été aimé ainsi une fois, tout autre amour est insignifiant et frivole. Je me laissais aller à ce bonheur si grand, si complet, comme si rien au monde n’eût pu me le ravir. Ma sécurité épouvantait Julie; tandis que je me reposais dans le présent, elle regardait en pleurant l'avenir, et me disait souvent ;
UNE FAMILLE DE PARIAS
« Ami, Dieu fasse que je meure assez tôt pour ne pas voir finir mon bonheur! »
Hélas! je lui en voulais de ces pressentiments, et alors elle m’en demandait pardon. Elle essayait de croire que cette vie durerait toujours; mais combien de * fois, lorsque, appuyée sur mon épaule, elle venait de me dire i
« Va, je ne crains rien; je sais bien que tu ne me quitteras jamais. »
Je relevai son visage pâle et couvert de larmes silencieuses ! Un événement que j’aurais dû prévoir mieux qu’elle vint m’éveiller au milieu de ma sécurité.
Un soir, en revenant des grottes, je trouvai mon père chez moi. Il m'attendait depuis le matin ; on n’avait pu lui dire de quel côté j’étais allé. Je demeurai stupéfait à son aspect, et mon premier mouvement fut une sorte de frayeur.
« Eh bien ! me dit-il d’un ton moitié riant, moitié fâché, il faut donc que je vienne te chercher, méchant garçon? Mais quelle est donc cette fantaisie de s’enterrer à la campagne etd’y vivre comme un ours? D’après tes dernières lettres, je t’ai cru malade; voilà un visage qui me rassure. Ça, monsieur, embrassez-moi donc? »
C’était un brave homme que mon père. J’avais en lui un ami indulgent et qui comptait sur toute ma confiance ; car jeune encore lui-même il comprenait qu’on fît quelques folies, et il n’eût mis dans ses reproches ni autorité, ni raideur. L’indépendance de ma position ne m’avait pas émancipé de fait; son ascendant me gouvernait, à mon insu peut-être ; il ne m’imposait aucune de ses volontés', mais je les adoptais aisément comme miennes. Nous n’avions pourtant ni le même cœur ni le même caractère; je prenais la vie plus sé- *
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rieusement que lui ; je tenais de ma mère une âme impétueuse, des sentiments obstinés; lui au contraire était plein de laisser-aller et de modération ; il avait des sympathies ou des- répugnances, rien au delà; l’amour ou la haine n’avait jamais remué son cœur. Aussi comprenait-il mal les passions et ne les craignaitil point pour moi.
« Comme te voilà! s’écria-t-il me voyant silencieux et troublé devant lui, voyons que se passe-t-il? on dirait que ma présence t’embarrasse....
— Ah! mon père, vous ne le pensez pas!...
— Eh ! eh ! je crois que tu as quelque plaisir à me revoir après une absence de huit mois, mais il y a des circonstances, des positions.... »
Je frémis, je crus que quelque funeste hasard l’avait instruit de la vérité.
« Oui, reprit-il, on est amoureux et trahi; cela se voit tous les jours, on vient enterrer son dépit à la campagne, on renonce à l’univers entier parce qu’on a été joué par une coquette; mais-, vois-tu, mon ami, il n’y a rien qui passe comme ces chagrins-là, et tu aurais bien pu venir t’en consoler ailleurs qu’ici. »
Je compris l’allusion ; mon père s’était renseigné à Aix, et les caquets de la petite ville lui avaient appris une certaine histoire arrivée depuis plusieurs mois, et dont une bonne moitié n’était pas vraie ; je ne tentai pas de le désabuser.
« Tout cela ne vaut pas qu’on le regrette plus de quinze grands jours, reprit mon père, et voici tantôt quatre mois que tu boudes. Voyons, que faut-il faire pour te distraire de ce grand chagrin. D’abord nous ne resterons pas ici; je t’emmène. Nous irons où tu voudras. Te plairait-il de passer tes vacances à Paris.
— Merci, mille fois merci, mon père; c’est un trop
UNE FAMILLE DE PARIAS
long voyage, nous le ferons plus tard, interrompis-je effrayé. >
— Eh bien ! il faut aller à Marseille ; nous y serons très-agréablement, nousverronsdu monde, nous ferons des parties de plaisir, et puis décidément, je ne veux plus me séparer de toi ; l’hiver prochain je m’établirai à Aix, et j’y attendrai le retour des vacances pour t’emmener tout de bon . Il n’est pas sûr alors que nous restions en Provence; j’ai des projets. Eh bien! tu semblés consterné. Ah! ça, mon ami, dis-moi, qu’as-tu donc?
— Rien, mon père, rien que beaucoup de reconnaissance pour vos bontés.
— De la reconnaissance, c’est très-bien; mais je
voudrais aussi de la confiance, de l’abandon ; là, comme tu en aurais avec un bon camarade. Je sais que les pères on les trompe toujours unpëu; mais moi, pourtant Allons, courage ; aurais-tu fait quel-
que grande sottise? Dis-le, et nous aviserons ensemble aux moyens de la réparer. Si c’était, par exemple, des dettes; j’ai quelques mille francs à ta disposition....
— Ah ! mon père, vous savez que mon revenu est pins que suffisant pour des fantaisies même dispendieuses; et comme je ne suis ni débauché, ni joueur, j’ai de l’argent de reste.
— Alors je reviens à ma première idée. Tu es amoureux d’une femme qui, vraiment, ne vaut guère la peine qu’on se fasse ermite pour elle et qu’on pleure si longtemps sa trahison. »
Je ne répondis pas.
« Gela ne sera rien, reprit mon père; décidément nous allons à Marseille. Véux-tu me faire servir à souper, Léonce? puis nous nous coucherons : je suis cruellement fatigué. Saisrtu que je me suis promené tout le jour pour te chercher? Les paysans m’ont indiqué un
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chemin par lequel on t’avait vu passer; j’ai été jusque là-haut, sur les collines, et il a failli m’arriver une étrange aventure. Figure-toi que je marchais au hasard, le long d’un petit chemin fort solitaire, qui m’a conduit au milieu de rochers effroyables. Je pensais qu’il devait aboutir quelque autre part, j’allais toujours, lorsqu’une pauvre femme qui gardait ses chèvres m’a arrêté à l’entrée d’un petit vallon. — Mon bonmonsieur, où allez-vous? m’a-t-elle demandé. — Je vais m’asseoir là-bas à l’ombre, lui ai-je répondu en pressant le pas, car le soleil me fendait la tête. Elle m’a couru après en criant : — Arrêtez, mon bon monsieur, arrêtez; c’est la bastide du bourreau 1 Et moi qui allais m'y reposer. Ma foi, j’aurais pu entrer dans la maison et demander à boire.... Tu as là un triste voisinage, mon ..cher Léonce. »
J’avais alternativement senti le rouge et la pâleur me monter au visage à ces mots si simples et si cruels. Mon père ne vit pas mes angoisses; son esprit était trop éloigné de soupçonner quelque corrélation entre ma situation et ce qu’il venait de me dire. Nous soupâmes ensemble, et je lui laissai faire, sans observation, les dispositions de notre voyage à Marseille ; aucune raison, bonne ou mauvaise, aucun prétexte ne pouvait me le faire éviter. Si mon père m’eût parlé avec autorité, j’aurais résisté; mais il avait une manière de me faire faire sa volonté, à laquelle je ne savais pas me soustraire. Il était près de minuit quand je le conduisis à sa chambre : il m’embrassa encore en me disant bonsoir; et passant la main dans mes cheveux, comme quand j’étais enfant, il ajouta :
c N’est-ce pas, Léonce, que tu es content de me revoir ?»
Les larmes me vinrent aux yeux de honte, de remords,
UNE FAMILLE DE PARIAS
de douleur; en ce moment, je me trouvais bien coupable envers mon père que je trompais, envers Julie que j’allais quitter. Une heure après, je retournai aux grottes.
Il faisait une de ces nuits de septembre, sereines et couvertes de légers nuages sous lesquels se voile la lune; aucun bruit ne s’élevait des campagnes endormies ; mes pas seuls résonnaient le long du sentier désert qui montait aux grottes. En arrivant au seuil de cette maison, que j’avais quittée quelques heures auparavant avec autant de sécurité que si j’eusse dû y revenir tous les jours de ma vie, et à laquelle je venais dire adieu maintenant, je fus saisi d’une si grande douleur, d’une si profonde pitié pour celle qui allait y rester seule désormais, que le courage me manquait pour lui apprendre notre malheur. J’éprouvais d’ailleurs une sorte de honte à démentir si promptement toutes les résolutions que je lui avais manifestées; moi, si plein de courage et de volonté, moi, que nul sacrifice n’eût épouvanté, et qui, prêt à lutter contre le monde, avais voulu renoncer à tout pour Julie, je me laissais dominer par un simple désir de mon père, je cédais sans résistance h son ascendant, à la force des choses. Il faut l’avouer, en ce moment je me trouvais moins à plaindre que Julie; c’était son malheur surtout qui m’accablait.
Toutes les fenêtres étaient fermées, à l’exception d’une seule, celle de la bibliothèque, derrière laquelle j’apercevais une faible clarté. Je m’approchai pour regarder entre les joints des volets. Julie était là, elle veillait encore, assise dans le profond fauteuil de cuir où je me reposais souvent. Une lampe de terre éclairait en plein son visage, penché sur un herbier dont elle arrangeait machinalement les feuilles. Au bout
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d’un moment, elle se releva, et jetant en arrière ses longs cheveux, elle passa les deux mains sur son front en disant tout haut d’un ton plaintif :
« Mon Dieu ! ne plus dormir! »
Je poussai doucement le volet de la fenêtre. Julie jeta un faible cri.
« C’est moi, ne crains rien, lui dis-je en entrant.
— Ah! mon Dieu! interrompit-elle, qu’est-il donc arrivé ? Pourquoi viens-tu me trouver ainsi au milieu de la nuit? Est-ce que tu ne dois pas retourner demain ? » Je fis un signe affirmatif. Elle se rejeta en arrière, pâle et le regard fixe.
v «Ah! s’écria-t-elle, est-ce que le jour de notre séparation est venu ? »
Alors je lui racontai ce que j’avais trouvé en retournant chez moi, et tout ce que m’avait dit mon père : elle m’écouta, ses mains dans les miennes, le regard fixe et sans larmes. Quand j’eus fini, elle me dit avec fermeté :
« Léonce, tu as un bon père, ne lui donne jamais de chagrin : pars avec lui, puisqu’il le veut. Va, je savais comment tout ceci devait finir; j’y étais préparée.... mais, hélas ! sitôt, mon Dieu ! »
Elle passa la main sur ses yeux, et reprit en se contenant :
« Dis-moi tous les projets de ton père; je veux savoir ce que tu feras, où tu iras après notre séparation. » Je lui parlai avec détail de la vie que j’allais mener loin d’elle ; je voulais que du moins sa pensée pût me suivre au milieu de ce monde, de ces habitudes qui lui étaient si étrangères. Elle m’écoutait avec une triste et jalouse attention, mais sans aucune explosion de douleur. Je ne m’étais point attendu à la trouver si résignée; et tel est l’égoïsme de l’amour, que j’en
UNE FAMILLE DE PARIAS
éprouvai un secret dépit. J’aurais eu moins de regrets en la laissant plus malheureuse.
Les heures avaient rapidement passé ; la lampe ne jetait plus que de mourantes lueurs.
J’allai ouvrir la fenêtre. Julie se leva en frissonnant. Les clartés qui blanchissaient l’horizon tombèrent en plein sur 6on visage et l’environnèrent d’une pâle auréole.
« Le jour! s’écria-t-elle, voilà le jour! »
Nous sortîmes ensemble de la maison, elle appuyée sur moi, qui marchais chancelant. Nous allâmes ainsi jusqu’à l’entrée du vallon ; alors, les yeux pleins de larmes, que je n’essayais pas de retenir, je la serrai dans mes bras en lui disant :
« Adieu! je reviendrai; je reviendrai, tu le sais biem »
Elle secoua la tête en me montrant du doigt le chemin. Je la regardai en face, elle ne pleurait pas.
« Adieu! lui criai-je encore en m’enfuyant, adieu, Julie!... >
Quand je fus en bas du sentier, je m’arrêtai, je regardai là-haut, derrière moi, entre les rochers: Julie avait déjà disparu. /
« Ah l m’écriai-je avec une sorte de rage, je croyais être mieux aimé ! »
Deux heures plus tard, mon père entra dans ma chambre.
« Eh quoi! s’écria-t-il, déjà levé! Mais comme te voilà triste et défait, Léonce? Si tu étais souffrant, nous différerions notre départ.
— Non, mon père, non, aujourd’hui, ce matin, si vous voulez; il me tarde d’être hors d’ici, » répondisje subitement décidé.
En arrivant à Marseille, mon père ne me laissa
UNE EAMILLB DE PAWA&.
pour ainsi dire pas le temps de me reconnaître. Il me fit faire tant de visites, il m’environna de tant de distractions, que j’en fus d’abord étourdi; mais une sorte de fatigue s’ensuivit bientôt, et tout en ayant l’air de m'y prêter encore, j’étais au fond, dévoré de mélancolie et d’ennui. Le souvenir de Julie me causait un douloureux attendrissement, une sourde irritation; je lui en voulais de nos adieux, d’avoir pris si résolument son parti, de notre séparation; j’eusse voulu pouvoir être heureux loin d’elle, puisqu’elle était tranquille et consolée loin de moi. Ce fut ainsi que je tâchai de briser au fond de mon cœur l’idole que j avais tant adorée, et que j’essayai de réduire une passion dont j’avais fait un moment dépendre mon bonheur et mon avenir, aux proportions mesquines d’un amour ordinaire.
Nous habitions un des beaux hôtels de la Ganebière, et je me liai avec une famille anglaise qui y était descendue presque en même temps que nous. C’étaient des gens riches et fort répandus dans le monde, où ils reparaissaient tous les hivers après une promenade en Suisse ou aux Pyrénées qui durait toujours juste six mois, ni plus, ni moins. Vingt années de séjour sur le continent avaient francisé William Neal ; il n’avait d’anglais que sa tournure tout d’une pièce et l’habitude de parler entre les dents. Sa sœur, miss Anna Neal, était une de ces vieilles filles intrépides qui ont courageusement abordé leurs quarante ans, et qui feraient seules leur tour d’Europe sous la triple sauvegarde de leurs cheveux gris, de leurs besicles et de leur plaid écossais. Tous les soirs nous prenions le thé chez elle ; du thé de caravane préparé par une Anglaise ; c’était rare, au temps de l’empire.
Un jour William Neal me dit sans préambule et la bouche un peu plus serrée que de coutume.
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« Mon cher, je suis très-amoureux.
— Amoureux, vousl Et comment cela vous est-il venu ?
J— En regardant du matin au soir une jolie femme qui ne se doute seulement pas de mon amour.
— Mais oii donc la voyez-vous?
— Sur la petite terrasse de l’hôtel, par la lucarne de mon cabinet. *
Je me pris à rire, car je me figurai aussitôt William Neal perché sur une table, le cou tendu et tâchant de s’accrocher aux barreaux de cette lucarne, élevée de dix pieds au-dessus du sol.
« C’est une femme très comme il faut, reprit-il imperturbablement; elle est veuve; elle s’appelle Mme Olivier. J’ai été aux renseignements. On m’a dit qu’elle ne recevait personne, et qu’elle ne connaissait ici âme qui vive : elle doit s’ennuyer extrêmement, et cela me donne beaucoup d’espoir. Ne fût-ce que pour employer sa soirée, elle ne refusera pas l’invitation de miss Anna, elle viendra au bal.... Ce n’est pas maladroit de ma part d’avoir décidé ma sœur à réunir pour ce bal toutes les personnes qu’elle connaît, de près ou de loin. Les étrangers qui se trouvent dans l’hôtel ont été priés en masse, et Mme Olivier a reçu ce matin sa lettre d’invitation. Il n’y avait pas d’autre moyen de l’aborder autrement. C’est bien imaginé; qu’en dites-vous?
— Pourvu qu’elle vienne.
— Certainement elle viendra; miss Anna ira lui faire une visite pour l’y engager.
— Et vous l’accompagnerez ?
— Non pas, diable ! non pas. Il ne faut pas aller si vite. Me présenter ainsi j ce ne serait pas convenable; Madame Olivier n’aurait qu’à se douter.... C’est une dame très comme il faut, vous dis-je, et elle pourrait
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trouver mauvais que j’osasse donner un bal à son intention.
— C’est pourtant d’une galanterie très-raffinée, ce que vous faites là, et les femmes se laissent prendre volontiers à ces façons d’agir romanesques. Bonne chance, mon cher William. »
Une fois que j’eus entamé ce rôle de confident, il m'en fallut subir toutes les charges. William Neal me t faisait faire parfois avec lui une faction de deux heures dans le jardin, seulement dans l’espoir d’entrevoir la dame de s^s pensées à une fenêtre qui ne s’ouvrait jamais. Nous montions vingt fois par jour l’escalier où il l’avait deux fois saluée ; mais on eût dit qu’elle mettait autant de soin à se cacher que nous d’empressement à tâcher de l'apercevoir. Au bout de quinze jours, je ne l’avais pas encore entrevue; William Neal grimpait inutilement à la lucarne de son cabinet, la terrasse restait déserte et les fenêtres fermées. Cependant je fis une remarque qui ranima fort l’espoir de William. Chaque fois que nous étions dans le jardin, les jalousies du balcon restaient inexorablement baissées; mais souvent il me sembla qu’une ombre passait derrière les lames obliques, et qu’une main furtivement avancée leur imprimait une légère oscillation.
L’avant- veille du bal, William vint tout désole me raconter que miss Anna Neal s’étant présentée chez Mme Olivier, la femme de chambre lui avait dit avec mille excuses que sa maîtresse était malade, et qu’elle ne pouvait recevoir personne. Cela avait tout l’air d’un prétexte, et je m’en fâchai comme si ce désappointement m’eût personnellement regardé.
« Vous êtes un fou, dis-je à William; je vous demande un peu ce que cela signifie de faire ainsi le pied de grue pour une femme qui ne s’en doute peut-être
UNE FA&ILLE DE PARIAS
pas? Ceci est de l’obstination, et vous allez *vous rendre ridicule ; il faut renoncer à cette invisible Mme Olivier. Figurez-vous qu’elle est partie, que vous ne la reverrez jamais, et onbliez-la.
— • je crois que c’est ce que j’ai de mieux à faire, » répondit piteusement William.
Le soir, au thé, miss Anna nous dit :
« Je crains bien que nous n’ayons pas après-demain Mme Olivier; c’est une personne bien originale ; elle passe sa vie assise derrière les persiennes à regarder ceux qui vont et viennent dans la cour de l’hôtel; c’est là tout son amusement, toute sa distraction; la nuit, elle veille, et parfois on l’a vue descendre dans le jardin pour ne remonter chez elle qu’au jour. C’est comme un oiseau de nuit, jamais elle ne voit le soleil.
— Je l’ai aperçue hier, dit mon père; j’avais sonné de très-bonne heure pour qu’on ouvrît mes fenêtres, et comme personne ne venait, je me suis levé moi-même. Alors, j’ai vu sous le balcon une femme qui m’a paru belle et toute jeune. Elle s’est lavée aussitôt et a regagné lentement la porte , elle était seule.
— Voilà qui ne ressemble à rien ! lit William tout pensif.
— Cela ressemble aux manies d’une folle, » dis-je dédaigneusement.
Nous nous séparâmes fort tard, , et avant de monter chez moi, j’entrai dans la chambre de William pour prendre un livre ; tandis que je parcourais les rayons de sa bibliothèque, il alla dans le cabinet.
« Venez, me cria-t-il doucement; venez, elle est là.»
J’hésitai, car il me sembla que nous étions tous deux ' bien ridicules; puis, la curiosité me gagnant, je me hissai à grand’peine jusqu’à la lucarne, et je regardai en bas. La terrasse attenante à un petit corps de
UNE FAMILLE DE PARIAS
logis séparé s’avançait sur une cour intérieure; une femme était accoudée sur ia balustrade; la lune nous montrait son visage et ses blanches mains ; sa riche chevelure flottait défaite par l’humidité de la nuit. Je la considérai un moment d’un regard stupéfait ; je passai la main sur mes yeux, pensant être abusé par une illusion, une ressemblance étrange; mais quand elle se releva, quand je la vià marcher, je n’eus plus aucun doute; cette femme, c’jétait Julie...,
« Eh bienl me dit William, maintenant que vous l’avez vue, trouverez-vous que je suis un grand fou si je vous avoue qu’il ne tiendra qu’à elle de devenir lady Neal?
— Ah! m’écriai-je, vous oseriez!...
— Eh! mais, pourquoi pas? me répondit -il étonné; puisqu’elle est veuve et que j’en suis amoureux?... »
Le lendemain je trouvai un prétexte pour rester, tandis que William et mon père sortaient ensemble, et j’envoyai un des gens de l’hôtel à Mme Olivier avec un billet cacheté qui ne contenait que mon nom : Léonce Debray.
Un moment après je montai.
Julie m’attendait debout, mon billet encore à la main. Elle était pâle et tremblante, et quand je m’avançai vers elle, ses yeux se détournèrent de moi, ses genoux fléchirent, elle s’appuya au dossier d’un fauteuil sans avoir la force de faire un pas. Irrité d’un tel accueil, poursuivi de je ne sais quels doutes, je lui dis froidement :
« Quelle imprudence ! »
A ce mot cruel, la triste victime baissa la tête et me répondit d’une voix éteinte :
« C’est vrai.... mais je n’ai pu résister au désir de vous suivre.... Je voulais rester cachée ici près de
UNE FAMILLE DE PARIAS
vous.... j’espérais que vous n’en sauriez rien.... Que Dieu me garde de troubler jamais votre tranquillité... . A présent, je m’en irai, et personne au monde ne saura qui je suis et ce que je serai devenue.... »
Les sentiments que je tâchais d’étouffer depuis deux mois se ravivèrent tout à coup ; cette résignation, ces larmes me touchèrent au cœur; encore une fois, je me sentis aimé ; j’éprouvai un poignant remords d’avoir outragé de mes susceptibilités injustes, de mes soupçons, cet être soumis et dévoué dont je n’avais pas cessé d’être l’unique amour. Comme autrefois, je me mis aux genoux de Julie, je lui dis que je voulais vivre pour elle, et je jurai qu’aucune puissance humaine ne saurait nous séparer. Elle m’écouta avec un sombre attendrissement; ses larmes tombaient sur nos mains unies ; une singulière exaltation animait ses yeux d’un bleu si calme; elle se taisait, dominée par une violente émotion, et ne me répondait que par de muets regards. Enfin, elle me dit d’une voix faible profonde :
« Tu m’aimes toujours.... je t’ai retrouvé.... ne fût-ce que pour un jour, une heure seulement; c’est plus de bonheur que je n’en espérais encore..'.. Léonce, je suis venue jusqu’au seuil de ce monde où il m’est défendu de te suivre; la porte en est ouverte devant moi.... »
Elle prit la lettre de miss Anna Neal et la mit sous mes yeux.
« Écoute, continua-t-elle après un silence, si tu voulais, j’accepterais cette invitation ; une nuit, toute une nuit, je prendrais place à ton côté, je marcherais appuyée sur ton bras, heureuse et fière de ta protection
Ce bonheur tant envié n’était donc pas impossible ! ce rêve peut se réaliser!... N’aie pas peur, Léonce! rien
ne nous trahira.... Qui pourra me reconnaître ici?...
• UNE FAMILLE DE PARIAS. * 53
Ce terrible sceau de. réprobation et d’ignominie n’est pas empreint sur mon front.,..' Qu'une fois, une seule fois, il me soit permis de te suivre au milieu de ce monde où je vais te laisser.... Dis, le veux-tu !
— Oui, lui répondis-je épouvanté, oui ; mais après, quelles craintes effroyables! Crois- tu pouvoir rester inconnue à ce monde devant lequel tu auras une fois comparu? Il te poursuivra de son attention; il voudra savoir qui tu es. Qui sait? on osera peut-être s’en informer directement, et alors que répondras-tu à ceux qui te feront cette formidable question ? »
Elle sourit avec une expression indéfinissable, et me répondit tranquillement :
« Fie-toi à moi; je sais comment échapper à leur curiosité.
— Hélas 1 je n’aurai de repos que quand nous serons encore aux grottes : ne désires-tu pas y retourner, Julie? »
Elle fit un signe affirmatif et répondit en me serrant les mains : *
« Oui, bientôt. »
Je la quittai; d’un moment à l’autre mon père pouvait rentrer, et cette visite ne devait être sue de personne; quel prétexte aurais-je donné? Tout le reste du jour, tout le lendemain, j’eus sur les bras William Neal, qui me poursuivit de ses confidences; enfin, l’heure du bal arriva.
Miss Anna Neal avait voulu ouvrir avec éclat la saison d’hiver; rien n’avait été oublié pour que cette première fête fût gaie et brillante. La grande salle de l’hôtel était tendue en blanc, avec des trophées entre chaque panneau; il y avait profusion de lumières et de fleurs; c’était un coup d’œil éblouissant; avant dix heures, trois cents personnes étaient déjà arrivées. Je
me tenais avec William près de la porte; il était suffoqué de dépit et d’impatience. Quand onze heures sonnèrent, il me dit :
« C’en est fait, elle ne viendra pas.... Allons jouer, cela me distraira peut-être.... Je donnerais tout au monde pour que cette nuit fût finie.,.. »
Je pensai qu’au moment de venir, le courage avait manqué à Julie, et, par une bizarrerie inconcevable, je lui en voulus de n’avoir pas osé accomplir cette ré* solution qui m’avait tant épouvanté. J’allai m’asseoir à une table de bouillotte; au bout d’un quart d’heure, William Neal vint à moi tout rayonnant, et me dit à l’oreille :
* Elle est là!... »
Quand je rentrai dans la salle du bal, je vis Julie assise près de miss Anna Neal. J’avais tremblé de la trouver timide et embarrassée : le premier regard que je jetai sur elle me rassura; calme, souriante, maîtresse d’elle -même, il semblait qu'elle eût passé sa vie au milieu de ce monde qu’elle abordait pour la première fois, elle pâlit pourtant à ma vue ; mais, aussitôt revenue de son trouble, elle se tourna pour saluer mon père que lui présentait William Neal. Tous les yeux la suivaient : qu’elle était belle entre toutes ces femmes si belles et si parées 1 Les plis transparents d’une robe de mousseline des Indes l’environnaient comme d’un nuage, sous lequel éclatait la suave blancheur de ses épaules chastement voilées. Sa blonde et soyeuse chevelure, relevée en nattes, formait à son front une couronne qu’eût enviée une reine. Son visage avait une «■ divine expression de sérénité mélancolique, mais au fond de ses prunelles bleues luisait un éclair ardent, un reflet de son âme. ' ...
La présence de cette femme si jeune, si belle et in-
UNE FAMILLE DE PARIAS. 55
connue de tous, avait fait sensation ; La foule des danseurs l’environnait; elle se déroba h ces empressements, en déclarant quelle ne dansait point. William Neal ne la quittait pas, il l’entourait de soins, il semblait fier d’être à peu près le seul homme auquel elle eût parlé, le seul qu’elle eût l’air de reconnaître dans cette foule. Son rôle de maître de maison l’obligeait pourtant à s’occuper de quelques autres femmes, il me fit signe de venir prendre sa place,
« Madame, dit-il en me présentant, c’est mon ami, M. Léonce Debray; il n’est pas moins reconnaissant que moi de l’honneur que vous nous avez fait en daignant paraître à cette fête. »
Julie ne répondit que par une inclination. Je m’assis près d’elle. Il me semblait que nous étions tous deux sous l’influence d’un rêve; j’eus peur de cette étrange situation; j’.aurais fui si un regard suppliant ne m’eût arrêté.
« Encore deux heures ! » dit Julie en me montrant la pendule qui marquait minuit.
Puis après un silence elle ajouta :
« Léonce, voulez-vous me donner le bras pour faire le tour du bal? »
Quelle nuit! quel moment unique dans la vie de cette pauvre réprouvée! Le monde l’environnait d’admiration et d’hommages, elle marchait l’égale de ces femmes dont elle avait tant envié la condition libre et respectée; elle était la reine de ce bal où tant de vœux saluaient sa beauté. Mais elle ne voyait que moi au milieu de cette foule empressée ; je sentais sa main froide et tremblante serrer mon bras, elle promènait autour de nous un regard vague et troublé; les battements impétueux de son cœur résonnaient jusque dans le mien. William Neal était revenu vers nous, il
UNE FAMILLEi.DE PARIAS.
observait Julie avec inquiétude; il l’obsédait de soins et de questions. Je saisis le moment où il était occupé à donner quelques ordres pour dire tout bas à Julie :
« Rentre, je t’en supplie, les émotions de cette soirée t’accablent..,, elles me brisent.... Ma tête se perd.... Aie pitié de moi et de toi-même; ne prolonge pas cette dangereuse situation.... »
Elle s’approcha d’une fenêtre et leva les yeux au ciel en soupirant profondément.
« Hélas! dit-elle, comme cette nuit d’automne est nébuleuse et sombre ; voici l’hiver, bientôt il n’y aura plus aux grottes ni fleurs ni ombrage.... plus rien.... »
Elle se tut subitement, et se penchant sur la main que j’appuyais au rebord de la fenêtre, elle l’effleura de sa bouche en murmurant :
« Adieu, Léonce! >
Ce geste fut rapide comme la pensée. Julie se releva, et plongeant un long regard dans ces salons resplendissants, où la foule ondulait étincelante et joyeuse, elle parut adresser aussi au monde un muet adieu ; puis, s’appuyant à mon bras, elle me dit :
« Allons ! »
Je la reconduisis jusqu’au bas de l’escalier, et elle remonta chez elle en me faisant encore un signe d’adieu. Alors je respirai plus librement ; il me sembla que nous étions sauvés tous deux. Le bal dura jusqu’au jour; je sortis des derniers. Quand je rentrai chez moi, Julie ne s’était pas couchée ; la lampe veillait encore derrière les jalousies.
J’étais encore au lit à midi; un sommeil de plomb pesait sur mes yeux; je luttais contre je ne sais quel rêve effroyable. Tout à coup mes rideaux s’ouvrirent brusquement, je m’éveillai en sursaut et trouvai devant moi la figure blême et consternée de William NeaJ .
UNE FAMILLE DE PARIAS
« Eh bien! qu’est-ce? Qu’est-il donc arrivé? lui demandai-je.
— Oh ! pas grand’chose, moins que rien, un caprice de femme, fit-il d’un air qu’il voulait rendre calme et dédaigneux; Mme Olivier est partie ce matin.... Elle ne reviendra pas.... Hier son départ était arrêté, car elle a congédié une jeune fille qui la servait depuis son arrivée h Marseille. En sortant du bal, elle a fermé ses malles; h six heures, elle montait en voiture.... Mais quelle est donc cette femme? Le fait est que personne ici ne peut dire d’où elle vient, ni où elle va.... Il faut pourtant que je le sache, je le saurai.... Je la retrouverai, dur jé-je pour cela recommencer mon tour d’Europe. »
Tandis qu’il parlait ainsi d’une voix animée, j’avais' pris en tremblant une lettre posée sur mes journaux, William Neal s'interrompit subitement et s’assit à distance.
« Lisez donc! fit-il avec un grand soupir; il me paraît que vous êtes plus heureux que moi dans vos amours.
La lettre ne contenait que ces mots :
« C’est à genoux que la pauvre Julie t’adresse son dernier adieu! Sois heureux, Léonce!.... ne m’oublie pas !... Ici-bas nous ne nous reverrons plus.... mais làhaut, peut-être.... J’ai foi en la justice de Dieu.... »
« Eh bien! dit William Neal, qu’est-ce donc? vous avez pâli....
— Vous me parliez de Mme Olivier, interrompis-je en froissant la lettre ; voyons, que disiez-vous? Il fallait tâcher de savoir, du moins, où elle va ; si c’était en pays étrangers!... Demain elle pourrait avoir passé la frontière....
— Eh non! répondit William, étonné. de la véhé-
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mence avec laquelle j’entrais dans ses intérêts, elle a pris une voiture de louage qui doit la mener jnsqu’k Aix. J’attends le retour du postillon pour savoir où elle est descendue, et puis nous aviserons. » \
A ces mots, je respirai. J’avais craint que Julie eût plus sûrement accompli sa résolution : elle possédait des valeurs considérables; aucune impossibilité matérielle ne la retenait ; elle aurait pu partir pour les pays étrangers, s’aller cacher dans quelque grande ville de France ou d’Italie, où je n’aurais pas retrouvé sa trace. Mais je ne craignis plus de la perdre, dès que j’eus la certitude de pouvoir la rejoindre aux grottes; il me sembla que désormais les moyens ne me manqueraient pas pour assurer la durée et la sécurité de mon bonheur. Il fallait partir,- s’en aller à Paris, l’immense ville où personne ne se connaît, et y emmener Julie. Mon père ne tenait pas à rester en province; il m’était facile de le décider. Tout cela releva mon espoir; j’entrevis encore un avenir heureux ; je m’étonnai d’avoir si longtemps hésité à prendre le parti qui seul pouvait me rendre notre bonheur passé. Le même jour, j’annonçai qu’il me fallait aller à Aix pour une affaire imprévue. Mon père, qui ne me questionnait jamais quand il entrevoyait quelque mystère, me dit simplement :
« Pars demain, si tu veux, j’irai te rejoindre dans deux ou trois jours : nos vacances sont finies.
— Et si nous allions achever notre droit à Paris? lui demandai-je sérieusement.
— Soit, si tu le désires. Nous reparlerons de cela à Aix. »
J’eus toutes les peines du monde à me débarrasser de William Neal : il voulait absolument venir avec
moi. Enfin, il se décida à rester pour attendre le postillon qui avait mené Mme Olivier. Le lendemain au
UNE FAMILLE DE PARIAS
point du jour je montai à cheval, et vers midi j’étais aux grottes.
Jamais plus d’espérance de bonheur ne m’avait . souri : j’allais rendre à la vie, h nos amours, une âme désolée; j’allais faire succéder à l’affreux désespoir d’une séparation sans terme la joie de ma présence et lé pressentiment d’un autre avenir ; j’allais dire à Julie r- , - •
« Tu as voulu me rendre^ mon indépendance, ma sécurité; tu t’es retirée de moi pour ne pas être un obstacle dans ma vie, tu t’es condamnée à des regrets, à une solitude éternelle pour me laisser heureux et libre; eh bien! mon amour n'accepte pas ce triste sacrifice, je viens y renoncer. »
Et je voyais ce doux visage se tourner vers moi couvert de larmes, et ces belles mains jointes m’implorer, car je m’attendais à une généreuse résistance ; mais j’étais sûr maintenant de Julie, je savais qu’elle me suivrait, puisqu’une fois elle avait osé me venir trouver.
J’éprouvai une grande émotion en revoyant ces lieux où j’avais été si aimé, si heureux naguère. Comme autrefois, tout était solitaire et silencieux dans le vallon; l’automne avait jauni ses frais ombrages; les rosiers, dépouillés, montraient tristement leurs branches épineuses, entre lesquelles éclataient quelques baies > rouges.
Alors je me souvins de ces mots que m’adressa Julie au moment de nos adieux :
« Bientôt il n’y aura plus aux grottes ni fleurs, ni feuillage, plus rien .... »
— Ni fleurs, ni feuillage I... répétai-je mentalement, il est vrai!... Quel deuil!.;. »
Je pressai le pas; mon cœur battait à rompre dans
UNE FAMILLE DE PARIAS
ma poitrine; j’avais les larmes aux yeux. En approchant de la maison, j’aperçus avec une inexprimable surprise quelqu’un d'étranger arrêté au seuil, c'était une pauvre femme que j’avais souvent rencontrée aux environs, gardant ses chèvres. Elle était à genoux, le visage tourné vers le vestibule, son bâton et son panier posés à côté d’elle. Le petit Louis courait tout seul sur la terrasse ; il se prit à crier en me voyant; il ne me reconnaissait pas.
« Ah ! mon bon monsieur, dit la pauvre femme en se levant, si vous avez la charité de venir garder cette pauvre fille avec moi, Dieu vous le rendra!
— Que voulez-vous dire? interrompis-je, frappé d’une horrible crainte; y. a-t-il quelqu’un de malade? Que faites-vous là?
— Je garde la morte, répondit cette femme en me montrant du doigt toutes les portes ouvertes.
— Qui est mort ici? m’écriai-je.
— La fille du bourreau ! Devant Dieu soit l’âme de celte pauvre créature, morte sans confession ! Elle s’est tuée, mon bon monsieur! Le valet est allé avertir la justice. J’étais là-bas quand il a passé; il m’a offert de l’or et de l’argent pour venir garder le corps; j’ai refusé ce qu’il me voulait donner, cela me porterait malheur pour le reste de ma vie.... Je suis venue pour rien; c’est une bonne œuvre.... »
Elle se remit à genoux avec un geste de terreur ; j’avais passé devant elle pour entrer dans la maison. En ce moment terrible je ne sais quelle impulsion me soutint, car toute force physique était anéantie en moi ; je ne sentais plus ma vie que par les horribles battements de mon cœur. J’allai droit à la chambre au fond de la bibliothèque, je regardai. Julie était là, étendue sur son lit; le drap, relevé jusqu’à ses épaules, était en-
sanglante ; sa tête reposait ensevelie dans ses longs cheveux ; son visage, affreusement pâle, n’avait gardé aucune expression de souffrance ; et elle ne semblait pas morte, mais endormie pour l’éternité.
Je la baisai au front.... puis je m’en allai. ..
Deuxjoursaprès, mon père me trouvaàla campagne malade d’une fièvre qui faillit m’emporter. Dès que je fus un peu rétabli, nous partîmes. Depuis lors je ne suis jamais revenu à Aix. Je ne veux pas mourir cependant sans avoir revu les lieux où j’ai été si heureux, où j’ai subi la plus affreuse douleur de ma vie : quelque jour je retournerai aux grottes.
L'avocat laissa retomber son front sur ses mains jointes et ajouta :
« Si du moins je pouvais retrouver la place où repose la pauvre Julie 1 »
Un long silence suivit ce triste récit ; nous avions tous les larmes aux yeux.
« Ah ! bah ! murmura le percepteur en étouffant un soupir, cette histoire m’a tout l’air d’un conte, comme celle de l’autre paria !
— Monsieur, dit la dame créole avec une sorte d’indignation, je vous trouve fort malheureux de douter ainsi de tout : mais vous n’avez donc jamais rencontré dans votre vie des gens capables de sentiments profonds, de passions véritables? Vous ne croyez ni à l’amitié, ni à l’amour ?
— Je crois à l’amitié des femmes, jusqu’à un certain point; à leur amour, pas du tout.
— Ah ! voilà une opinion qu’il serait aisé de réfuter par des faits, par des exemples.
— Pardon, madame, interrompit le percepteur, j’en ai vu de ces exemples rares, et je pourrais, à ce propos, vous raconter aussi une histoire....
62 UNE FAMILLE UE PAMAS
— Une histoire ! voyons, voyons, dîmes-nous tout
d’une voix..., ' -
— Je l’ai écrite, répondit le percepteur avec un certain air à la fois important et modeste, et si cette faible production peut vous intéresser, demain soir, mesdames, j Apporterai mon manuscrit.
— Certainement, nous vous en prions, r 6’écrièrent ces dames.
Seule je me tus. Les manuscrits lus par l’auteur m’ont toujours fait une peur terrible.
Cependant le lendemain, quand le percçpteur eut fini sa lecture, je lui demandai la permission de copier celui-ci :
éigitizeo by GoOgI
SALVADOR
Il y a aux environs de C.... une petite maison de campagne dont les derniers arbres de la forêt abritent le toit. Un rosier grimpant étend ses rameaux tout le long de la façade et couronne d’une fraîche guirlande la porte cintrée. La maison est entourée d’un jardin capricieusement planté ; l’érable et le cerisier ombragent ses allées; le noyer mêle son feuillage noir aux bourgeons argentés des saules qui bordent la fontaine ; l’humble liseron serpente sur Jes ronces, ét à côté de ses touffes agrestes, s’épanouissent de belles et délicates fleurs, l’œillet couleur de pourpre, le jasmin d’Espagne et le frileux héliotrope. Personne, point de bruit sous ces mystérieux bosquets ; les persiennes vertes de la maison restent toujours fermées, et les hirondelles suspendent leurs nids sous le balcon. Si quelque promeneur égaré hors du vaste parc de G.... s’arrête en passant devant cette grille qui tourne en criant sur ses gonds rouillés, s’il jette un regard dans ces allées désertes, il entrevoit, parmi les saules, un mausolée de marbre blanc surmonté d’une urne cinéraire. Alors un vieux jardinier en
SALVADOR
habit de deuil s’approche lentement et raconte, sans se faire prier, une lamentable histoire, l’histoire de deux amants qui, après avoir mis fin à leur vie par un double suicide, reposent réunis pour toujours dans cette tombe. Une lettre tracée de leur main et trouvée près d’eux, manifesta cette dernière volonté, que les exécuteurs testamentaires ont religieusement accomplie.
Depuis cinq ou six ans, l’honnête jardinier, toujours en grand deuil, cultive les fleurs, sable les allées de ce jardin funèbre, et raconte aux passants l’histoire des deux amants et l’exemple mémorable qu’ils ont laissé de leur fidélité, exemple touchant et auquel il ne manque rien que d’être vrai : le dénoûment de ce drame terrible fut un mensonge fait en face de la mort.
Cette jolie maison de campagne, ce jardin rempli de tant de fleurs, ces riants bosquets appartenaient il y a quelques années, à une jeune femme qui venait y passer les mois d’été. Mme de Landon était restée veuve à vingt ans avec une assez belle fortune ; elle n’avait point de famille ni personne auprès d’elle qui eût droit de conseil et de surveillance. Dès lors elle jouit de l’indépendance et des avantages de sa position dans toute leur plénitude ; elle arrangea sa vie selon ses goûts, ses caprices, ses passions, et fit, avec le moins de bruit possible, des fautes qui eussent ruiné la réputation d’une femme honnête. La sienne resta à peu près intacte, grâce à son habileté, à ses charmes, et surtout à l’inconstance de son cœur. C’était un type unique peut-être que Mme de Landon ; elle pratiquait l’amour comme heureusement peu de femmes l’entendent; ce sentiment était le but et l’unique occupation de sa vie ; pour elle, ce n’était point un jeu ; elle y allait toujours de bonne foi, avec des transports, des douleurs, des joies et des larmes véritables; mais sa passion n’a-
SALVADOR
vait de durée que le temps de rendre un homme fou. Elle s’emparait d’un cœur, l’enivrait, le brûlait, le déchirait, le tordait et le rejetait sans calcul, sans méchanceté, par instinct^ comme le renard étrangle les poules. Il y avait dans son cœur des trésors d’amour et de dévouement qu’elle donnait sans réserve, et qu’elle reprenait sans miséricorde. Beaucoup d’hommes l’avaient aimée ; jamais nul ne l’avait quittée, et, chose inouïe, tous étaient restés ses amis à la vie et à la mort. C’est qu’elle entendait merveilleusement la péripétie de ces drames dont elle jouait de verve toutes les scènes. Quand son cœur s’était épuisé dans tous les emportements d’une passion, quand une mortelle lassitude succédait à ses transports, lorsqu’un amant devenait impuissant à ranimer ses flammes éteintes et qu’elle avait tout à redouter de sa douleur et de son ressentiment, elle déployait des ressources miraculeuses. Le dénoûment s’opérait sans cris et sans secousse ; ce n’était pas une rupture, c’était un adieu. Elle trouvait toujours de si grandes raisons, des motifs de fierté, d’honneur, de délicatesse si puissants pour faire ce sacrifice, que l’amant désespéré la quittait en jurant à ses genoux de l’aimer jusqu’à son dernier jour, et s’en allait un peu consolé par la ferme persuasion qu’il n’aurait point de successeur. L’impression que laissait cette femme était indélébile; ceux qui l’avaient aimée ne pouvaient plus aimer ailleurs, et jamais ils ne se retrouvèrent en face d’elle sans émotion, sans regrets, sans retours vers l’immense bonheur qu’elle leur avait donné. Elle n’avait point l’air de ce qu’elle était, et elle passait aux yeux des indifférents pour une femme froide, indolente et même un peu prude. Son parler était doux et voilé, ses manières nonchalantes, sa conversation fine et naïve. Elle était d’une beauté frêle et
' SALVADOR
suave qui ne frappait point au premier abord, mais dont on découvrait une à une toutes les perfections : pour ceux qui l’avaient aimée, nulle autre femme n’était belle.
Mme de Laudon était veuve depuis quatre ans, et elle commençait à sentir cette fatigue, cette impuissance de l’âme qui suit les émotions coup sur coup renouvelées, lorsqu’elle rencontra un honme à la vue duquel son cœur se réveilla avec les transports et les illusions d’un premier amour. C'était un Espagnol nommé don Salvador de la Vega. Les événements politiques de la Péninsule l'avaient jeté en France avec les débris de sa fortune ; il y vivait dans la situation humble et précaire d'un proscrit que les rancunes du pouvoir poursuivent jusque sur un terrain neutre. ;
Salvador n’était point beau, il n'avait pas non plus un esprit très-remarquable, mais quelque chose en lui révélait une âme courageuse, énergique, emportée dans son amour et dans sa haine.
Il avait la dignité fière, l’air noble, les manières froides et polies d’un Espagnol de bonne race, et sa réserve dissimulait assez ce qui lui manquait de grâce et de culture d’esprit. Son attitude dans le monde frappa Mme de Laudon ; elle devina sous ces formes graves et à travers cette tenue impassible une âme ardente, des passions inquiètes, flottantes, cherchant un but et ne sachantoù le prendre. Elle comprit que la femme aimée de cet homme deviendrait sa religion, son Dieu, l’arbitre souverain de sa vie et de sa mort, et elle n’eut pas peur d’un tel amour. Alors, avec toutes les grâces, tout le laisser-aller de sa coquetterie, elle vint à lui ; elle recommença son rôle ; elle fut faible, ingénue, timide et passionnée de bonne foi, comme à son premier amour,
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et, comme tous : les antres, Salvador y fut trompé, il l’aima et il fut heureux.
Les commencements de cette liaison ne ressemblèrent à rien de ce qu’avait expérimenté Mme de Laudon ; elle était aimée avec des transports de bonheur, de jalousie, de fureur, de repentir et de tendresse qui ne lui laissaient nul repos, nulle trêve entre des scènes effroyables et les heures d’extase que Salvador passait à ses genoux. 11 la subjugua autant par ses défauts que par son amour ; elle avait besoin de ces émotions violentes ; il fallait à son âme blasée les luttes incessantes d’une passion aussi orageuse.
Tout cela durait depuis six mois; on était au commencement de l’été. Mme de Laudon vint habiter sa maison de campagne ; Salvador s’établit à G.... Alors i ils vécurent pour eux seuls. L’amour de l’Espagnol était d’une trempe à résister longtemps au repos de ce continuel tête-à-téte ; mais Mme de Laudon ne tarda pas à ressentir les premiers symptômes de cet allanguissement qui la prenait au cœur dès qu’elle allait cesser d’aimer.
D’abord elle avait été heureuse de faire tous les sacrifices qu’exigeaient la jalousie effrénée de son amant; elle s’était sans regret éloignée du monde, elle avait renoncé d’un cœur plein de soumission et de joie, à ses relations, à ses amitiés; elle avait consenti à ne plus vivre que pour son amour; mais le moment était venu où tout ce qu’elle avait donné, elle allait le reprendre. L’ennui l’avait gagnée; les exigences de Salvador lui semblaient exorbitantes; elle sentait le joug, et elle était près de s’y soustraire avant que l’Espagnol eût seulement soupçonné ce qu’elle avait au cœur d’indifférence et de dégoût.
Un soir, Salvador l’avait menée jusqu’à la lisière
SALVADOR
.du bois de G....; ils marchaient lentement, lui, heureux des émotions que donne un amour exalté, plein de dévouement et de foi ; elle, languissante et silencieuse. Le soleil venait de disparaître à l’horizon ; l’air était calme et transparent. Les plaines unies et verdoyantes du Valois se déroulaient vers le nord, jalonnées de clochers, dont la flèche hardie dominait quelques humbles villages caohés entre les qüinconces de pommiers; la forêt élevait ses cîmes touffues et secouait l’ombre et la fraîcheur sur le sentier bordé de saxifrages et de grandes scabieuses.
, « Que cette soirée est belle ! qu’il fait doux ici, près
de toi , ma Flavie ! » s’écria Salvador en passant son bras autour de la taille souple de Mme de Laudon.
Elle pressa faiblement la main qui tenait les siennes, soupira et ne répondit rien.
Un moment après, elle dit dansun élan de sincérité :
« Que la vie est une chose triste! Qu’il est difficile d’être heureux ! »
Salvador s’arrêta inquiet et surpris. -,
« Eh quoi! dit-il, notre bonheur ne te semble-t-il pas désormais assuré ? Que peux-tu désirer ou craindre ? Penses-tu que je cesserai jamais de t’aimer? As-tu quelque jalousie au cœur, quelque doute? Mon Dieu I parle-moi.... D'Où vient ta tristesse? Pourquoi n’es-tu " pas heureuse? »
Elle soupira encore plus profondément et baissa la tête sans répondre. Elle était bien décidée à manifester tout ce qu’elle éprouvait d’abattement et de souffrance, mais elle n’en pouvait pas avouer le motif; elle se contenta de dire avec une franchise qui gardait la moitié de ce qu’elle avait dans le cœur :
a Mon Dieu! je suis triste jusqu’à la mort! L’avenir m'effraye.
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x— Que faut-il doue pour te rassurer ? répondit Salvador; ne sommes-nous pas l'un à l’autre maintenant? Le monde n’est plus entre nous ; nous n’y retournerons jamais; c’est pour nous seuls que nous avons juré de vivre. Quel boliheur est comparable au nôtre? Cachés dans ce paradis et pour toujours ensemble, pour toujours! il y a dans ce mot là promesse de toute une vie d’amour et de bonheur? Ne le sens-tu pas, mon âme ? »
Elle s’appuyait distraite au bras de l’Espagnol, et réfléchissait aux moyens de se soustraire à cette passion obstinée. Salvador crut comprendre ce silence; il sentait que les paroles manquent aux émotions intimes et profondes ; heureux, plein de ferveur et d’amQur, il murmura en pressant Mme de Laudon contre son cœur ;
« C’est pour la vie !.. . Oui, mon bonheur est grand ! Peu m'importe ce que j’ai perdu! Ma fortune, mon pays, ma famille, je ne regrette rieû ; tu as tout remplacé, tu es tout pour moi.... Auprès de ton amour, que sont les autres biens de ce inonde ! »
A ces mots, Mme de Laudon sembla se réveiller, elle entrevoyait un moyen d’en finir avec cèt amour opiniâtre, et entrant aussitôt dans son rôle, elle dit avec un accent triste et ferme :
« Mon ami, voici déjà longtemps qu’un affreux souci me ronge....
— Toi, Flavie? interrompit Salvador avec une surprise pleine de douleur et de reproches, tu as une peine que j’ignore?
— Oui, j’ai un grand chagrin, un remords.... »
Et comme il l’interrogeait d’un regard défiant et triste, elle ajouta :
« Tu as reçu hier des lettres d’Espagne !
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— Je les ai là, répondit-il rassuré. Veux-tu les voir?
— Pourquoi? tu m’as dit tout ce qu’elles contenaient. Hélas ! quelles tristes nouvelles !
— Il est vrai, tous mes biens sous le séquestre; mais en ceci que tu reproches-tu? Je ne te comprends pas.
— Hélas! j’aurais dû plus tôt accomplir la résolution que me dictait mon dévouement, s’écria Mme de Laudon,- ta géuérosité veut en vain le dissimuler; tu m’as fait un sacrifice immense et que je ne devais pas accepter ; j’ai été un obstacle dans ta vie.... Il est temps que tu reprennes dans le monde la position que tu n’aurais jamais dû perdre, et dont je t’ai privé....
— Que veux-tu dire? interrompit-il avec véhémence ; que parles-tu de rang, de fortune ? Ce n’est pas toi qui me lésa ôtés !...
— Non, mais je t’empêche de les reprendre. N’est-ce pas pour moi que tu as refusé d’épouser ta cousine, dona Inès? Toi, le marquis de la Vega, toi, le petitfils d’un grand d’Espagne, tu végètes dans l’exil, tes titres sont abolis, ta fortune confisquée, tu vis obscur et pauvre.... Ce mariage aurait changé ton sort, toimême l’as dit....
— Je l’ai refusé, interrompit-il, je l’ai refusé sans hésiter; ne l’as-tu pas voulu ?
— Dieu me pardonne de n’avoir pas pris alors la résolution que je prends aujourd’hui! Salvador, il faut que tu épouses dona Inès de la Vega, il faut que le grand majorât, la belle fortune dont elle est l’héritière ne sortent pas de ta famille....
— Ainsi, tu penses que je devrais renoncer à toi! s’écria Salvador, tu penses que pour une misérable ambition d’argent, je pourrais étouffer les sentiments les plus chers et les plus profonds de mon cœur? Et quelle femme, grand Dieu ! épouserais-je avec cette
SALVADOR
magnifique fortune! Sais-tu bien ce qu’est dona Inès? Une pauvre créature dont la riche dot ne saurait couvrir les difformités. Voici deux ans qu’elle est entre les mains des médecins de Montpellier, qui travaillent à redresser son cou de travers et ses épaules inégales; elle est laide, contrefaite; non, non, ce n’est pas moi qu’elle fera duc de la Vega....
— Ainsi, quand même nous ne nous serions pas aimés, Salvador, vous auriez refusé la main de dona Inès? * dit Mme de Laudon en le regardant en face.
L’Espagnol ne mentait jamais ; il réfléchit un moment ; puis il répondit :
« Je crois que otii.
— Vous vous trompez, Salvador ; l’ambition, la nécessité, eussent fait taire les répugnances de votre cœur. Si nous ne nous étions pas connus, vous seriez aujourd’hui duc de la Vega, vous seriez riche et puissant, vous feriez envie à vos ennemis.
— Eh bien ! laisse-moi le bonheur de t’avoir tout sacrifié. Oui, je pouvais me faire une fortune plus grande, une situation plus élevée que celle dont on m’a dépouillé ; j’ai préféré ton amour. *
Ce mot était une arme dont Mme de Laudon devait se servir sans miséricorde. Elle fit un étalage immense de douleur et de dévouement : elle persista dans son sacrifice. L’Espagnol le refusait avec des transports de reconnaissance et d’amour; mais cette femme, qui fut si faible pour celui qu’elle aimait, avait une volonté de fer contre celui qu’elle n’aimait plus. A l’abri d’un si beau prétexte, elle ne craignit plus le désespoir de Salvador, elle se sentit à l’abri de ses soupçons et de sa vengeance ; dès lors rien ne l’arrêta pour en finir.
Us rentrèrent. Salvador était triste, effrayé, et Mme de Laudon très-fatiguée. Ils s’assirent sous les til-
SÀ-LVADOR.
leuls de la terrasse, et la jeuae femme appuya sa t*He sur l’épaule de l’Espagnol. Le vent du soir déroulait les boucles soyeuses de sa chevelure ; elle se voila de l’écharpe transparente qui tombait autour de ses épaules, et demeura immobile aux bras de Salvador.
« Quelle cruelle preuve d’amour tu voulais me donner, ma Flàvie ! » dit-il en. la baisant au front, à travers le léger tissu qui couvrait ses beaux yeux.
Et longtemps il lui parla tout bas, avec une tendresse, un bonheur, des larmes indicibles ; mais cette voix n’avait plus d’écho. En vain elle murmurait émue et frémissante, nulle autre voix ne lui répondait, et le doux bruit du feuillage et des eaux soupirait seul à l’oreille de Salvador : Mme de Laudon s’était assoupie en l’écoutant.
Enfin, après un silence, il dit doucement en la serrant contre son cœur.
« Tu ne me parles pas ; à quoi penses-tu mon amie ?»
Ce mouvement la réveilla.
«A toi, répondit-elle avec un long soupir; à toi, toujours.
— Mais tu ne veux plus que j’épouse dona Inès ? tu renonces à tes résolutions?
— Tu verras de quels sacrifices je suis capable.
— Va, je saurai les refuser! s’écria-t-il heureux et inquiet; je renonce à ma fortune, à ma carrière politique, à tout ce qui n’est pas toi; je t’appartiens pour toujours; mon avenir, ma vie, je. te donne tout.
— Mon Dieu! qu’en ferais-je? » pensa Mme de Laudon.
Puis, elle dit en se levant :
« Adieu, Salvador. Voyez, il se fait tard; minuit déjà, et demain vous devez vous lever avec le soleil pour cette partie de chasse.
SALVADOR
— J’ai bonne envie d’y renoncer.
— Pourquoi ?
— Parce qu'elle durera jusqu’à la nuit, et que je serais de retour trop tard près de toi.
— Ah ! dit Mme de Laudon, vous ne reviendrez que le soir? »
Puis elle reprit après réflexion : ♦
« Eh bien ! cela vaut mieux. Depuis tantôt trois mois, nous ne noûs sommes pas quittés un seul jour; j’ai renvoyé d’une semaine à l’autre quelques visites de Voisinage que je ne pouvais faire avec vous....
— Des visites ! interrompit Salvador avec un sourd mécontentement. Ah ! Flavie , vous voulez donc que nous ne soyons plus seuls ?
— Il faut que j’aille voir la sœur du curé, repritelle sans s’émouvoir; c’est une vieille fille paralytique qui, depuis trois ans, n’est sortie de la chambre que pour se faire porter à l’église le jour de Pâques. Il faut que je fasse une visite à la femme du percepteur, une bonne dame à laquelle j’ai mille obligations. C’est fort mal de ma part de l’avoir tant négligée.
— J’irai donc chasser,» dit l’Espagnol en soupirant.
Elle lui tendit la main avec un petit geste d’adieu,
« A demain soir, dit-il. Que je serai heureux de te retrouver après cette longue journée! Ma Flavie, adieu!»
Elle se laissa emmener jusqu’à la grille du jardin. Là, ils se quittèrent. Elle suivit l’Espagnol du regard jusqu’au détour de l’allée; puis, quand il eut disparu, elle murmura : ( v
« Ce pauvre Salvador! s’il pouvait se consoler sur-lechamp !... Allons, il faut en finir. Dans un mois, dans un an, cette situation serait ce qu’elle est aujourd’hui. Il vaut mieux couper court à tous ces tiraillements et prendre une résolution. »
SALVADOR
Mme de Laudon rentra sur-le-champ pour donner ses ordres ; il n’y avait pas un moment à perdre.
« Je retourne domain à Paris, dit-elle ; je n’emmène que Juliette. Nous irons par la diligence.
— Madame veut prendre la voiture qui passe au bout de l’allée à sept heures ! dit la femme de chambre étonnée.
— Oui ; il y a toujours des places. J’attendrai sur le chemin. Faites ma malle pour un voyage de quelques semaines ; nous irons plus loin que Paris peutêtre. »
Mme de Laudon passa le reste de la nuit à écrire une longue lettre pour Salvador. Elle arrangea laborieusement trois pages de regrets, de protestations, de vœux sincères et d’adieux pathétiques, toutes phrases banales, saupoudrées de points d’exclamations : * Mon sacrifice sera complet, disait-elle en finissant. Je n’emporte pas même l’espoir de vous revoir; je vais m’ensevelir dans quelque retraite où votre nom même ne saurait arriver. Salvador, je vous en supplie à genoux, aidez-moi à accomplir cette cruelle résolution; je me dévoue à votre avenir, à votre bonheur. Ne me rendez pas cet effort plus douloureux et plus difficile par une persistance qui ferait beaucoup de mal à tous deux, sans ébranler ma détermination. Mon ami, vous ne m’écrirez point, vous ne chercherez pas à savoir ce que je serai devenue ; ce n’est qu’ après plusieurs années d’absence que nous pourrons nous revoir. Partez sur-le-champ pour Montpellier ; accomplissez votre destinée , comme j’accomplis mon devoir, avec fermeté. Adieu pour longtemps, mais non pas pour toujours peut-être? adieu, mon Salvador. »
Mme de Laudon avait raison de compter sur un premier mouvement de douleur pour être obéie sur-le-
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champ. Le lendemain, lorsque Salvador ne la trouva plus, lorsqu’il eut achevé de lire cette lettre d’adieu, il devint comme fou. Pendant deux jours, il ne prit point de repos; il vint à Paris, il revint à C..i. Il chercha partout Flavie, et personne ne put lui dire où elle était allée. Le troisième jour, il se jeta dans la malle-poste, et partit pour Montpellier.
Environ six mois plus tard, Mme de Laudon revint h Paris, après un voyage en Angleterre ; elle en rapportait les impressions les plus pâles et les plus insignifiantes que son cœur eût jamais éprouvées. Elle était languissante, éteinte, à bout de toute puissance d’émotion, telle enfin que quand Salvador avait donné une si vive impulsion aux facultés émoussées de cette étrange organisation.
Mme de Laudon n’avait eu aucune nouvelle de l’Espagnol; elle ne savait pas, même indirectement, ce qu'il était devenu, et d’abord elle s’en inquiéta peu. Elle se souvenait pourtant de lui dans ses moments de désœuvrement et d’ennui , quand elle se trouvait en face d’un certain Anglais qui l’avait suivie sur le continent pour lui prouver le dévouement d’un amour dont elle n’avait pu venir à bout de se soucier. Lord Wilson était un de ces hommes peu embarrassants qu’il n’est jamais urgent de congédier. Il n’était ni susceptible, ni exigeant, ni jaloux ; il ne regardait pas en dehors de lui-même, ne demandait la raison de rien, et ne sourcillait pas devant les plus étranges caprices ; il s’en allait, revenait, restait, à la volonté de Mme de Laudon, et sans jamais solliciter l’explication d’une foule de réticences et de contradictions évidentes dans les procédés et les sentiments de la jeune femme. Elle était si sûre de le congédier d’un mot, sans secousse et sans effort, qu’elle n’en prenait pas la
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peine. Lord Wilson semblait comprendre tout ce qu’il y avait de provisoire dans cette situation ; car, après s’être hasardé à faire quelques propositions de mariage, il avait dit fièrement :
— Ma chère, vous ne me répondez ni oui, ni non ; eh bien ! je ne vous en parle plus. Si quelque jour vous vous décidez, vous me le ferez savoir. »
Mme de Laudon finit par éprouver une certaine curiosité d’apprendre ce qu’était devenu Salvador, et un jour qu’elle était encore plus ennuyée que de coutume, elle songea à aller dans la maison où elle l’avait vu pour la première fois; c’était chez une de ses amies de pension. , »
« Bonjour, ma pauvre belle! s’écria Mme D.... en la voyant; mais d’où viens-tu donc? voilà des années • que tu as quitté Paris. Tu n’est pas mondaine comme moi ; la retraite, la vie des champs, voilà ce que tu aimes ; tu es bien heureuse d’être si sage.
— J’ai voyagé, dit languissamment Mme de Laudon, je ne me porte pas bien ; les médecins m’avaient conseillé d’aller en Angleterre.
— Allons donc ! tu es comme une rose, tu as quelque chose de frais, de serein dans la physionomie, qui repose la vue de ceux qui te regardent; la quiétude, la douce mélancolie du veuvage respirent en toi; va tu fais bien de ne pas te marier ; tu ne serais pas si jolie avec tous les soucis que donnent ces abominables maris, surtout quand on les aime un peu. Tu es bien heureuse de ne rien aimer.
— Tu crois, » dit Mme Laudon entre un soupir et un sourire.
Puis elle reprit :
« Donne-moi donc des nouvelles de ce monde qui a pu me croire morte et au milieu duquel je vais arriver
SALVADOR. - 77
comme un revenant ; tes soirées étaient charmantes ; te rappelles-tu cet Espagnol ?...
— Don Salvator de la Vega ? il avait pour toi une passion malheureuse, je m’en suis douté tout d’abord. Il ne t’en a sans doute jamais rien dit.- C’est passé maintenant. Il a voyagé, mais depuis deux mois le voici de retour à Paris ; il vient me voir souvent.
— Ah ! et n’est-il pas marié? demanda Mme de Laudon ; on disait qu’il devait épouser une de ses cousines.
— Tu savais cela? Je croyais qu’il n’en avait pas été question avant ton départ : il paraît que la négociation a fort traîné en longueur ; mais c’est décidé à présent, tu arrives h point pour assister au bal de noce ; M. de l&Vega se marie après la quinzaine de Pâques.
— Tant mieux l s’écria du fond de l’âme Mme de Laudon.
— C'est un fort grand mariage ; il doit être étourdi • de son bonheur. ,
— Mais il me semble qu’il y a là tout un système de compensations; un beau titre, une grande fortune et une femme....
— Une femme charmante, belle comme un ange 1
— Comment ! interrompit madame de Laudon stupéfaite, elle est bossue !
« Mais ce n’est pas la bossue qu’il épouse, répliqua Mme D.... Tu ne sais pas toute cette histoire; c’est un roman. Je vais t’expliquer cela. Le duc de la Vega avait deux filles : l’aînée, qui a hérité du majorât, est, dit-on, une pauvre créature laide et mal faite ; sa sœur dona Theresa, celle qui n’avait rien qu’une dot assez mince pour entrer au couvent, est au contraire une belle jeune fille. On l’avait laissée en Espagne, et Mlle de la Vega était venue depuis quelques mois à Montpellier pour sa santé, lorsque don Salvator entama les négociations
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de mariage. Tout était décidé quand la duchesse de Vega prit subitement une grande résolution. Elle considéra les disgrâces de son chétif individu, les petites chances de bonheur qu'elle aurait dans le monde, et le peu de place qu’elle occuperait dans le cœur de son mari ; soit frayeur, soit grandeur d’âme, elle renonça à tout et déclara fermement qu’elle allait prendre au couvent la place de sa sœur à laquelle, par acte public . et authentique, elle voulait céder sa fortune et son titre. Il fallut l’agrément du roi d’Espagne pour cette espèce d’abdication ; ensuite les deux sœurs vinrent à la frontière. Leur entrevue a été fort touchante ; elles ont passé quelques jours ensemble ; puis l’une est allée s’enfermer dans son couvent, et l’autre, accompagnée d une vieille parente qui lui sert de dame de compagnie, est venue à Paris où M. de Vega l’avait précédée de quelques jours. Je lui ai fait une visite ; elle ne parle pas français, elle a l’air fort espagnol ; mais elle, a des yeux.... et puis seize ans ; son fiancé doit en être amoureux.
— Tu crois? dit Mme de Laudon avec une sorte de malaise.
— Il me paraît fort heureux d’épouser avec ce beau titre et cette grande fortune une belle jeune fille, qui vaut encore mieux que sa dot.
— Il mérite son bonheur, et je désire fort de le revoir pour lui faire mon compliment.
— Tu le verras ce soir même si tu veux ; il vient toujours à mes samedis ; tu resteras à dîner avec moi .
— Mais je suis dans un négligé à faire peur ! s’écria Mme de Laudon en jetant un coup d’œil sur la glace.
— Quel scrupule de coquetterie ! Tu es fort bien ainsi, je t’assure. Va, nous n’aurons que des gens qui ne valent pas tant de frais. Je ne sais où se tiennent les
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dandys, les beaux fils, qui venaient jadis à mes saraedis, j’ai pourtant toujours mes jeunes femmes, mes jolies veuves, mes nobles douairières; mais cela ne suffit pas pour faire un salon ; il faut des hommes, de jeunes hommes, et nous n’avons plus que de vieux garçons ; M. de la Yega seul nous est resté fidèle.
— Je te présenterai un Anglais, lord Wilson ; il n'est pas beau, mais il n’a que vingt-huit ans.
— Bon! répondit Mme D..., j’aime les Anglais; ils font très-bien dans un salon. Leur tenue est parfaite; s’il manque un quatrième au whist ou à la bouillotte, ils sont toujours prêts. A la vérité ils ne causent pas ; mais il faut de. ces hommes qui font tapisserie ; on les a pour l’ornement, comme ces fleurs Sans parfum qu’on met dans les jardinières. »
Après le dîner, Mme de Laudon s’établit dans une causeuse au fond du salon, et resta là livrée à une préoccupation profonde. Elle s’étonnait de l’espèce d’émotion qui s’éveillait dans son coeur ; elle était distraite, animée, elle tressaillait chaque fois que la porte s’ouvrait. Quelque chose du passé venait de renaître ; mais une certaine amertume dominait toutes ces impressions.
Il y avait beaucoup de monde déjà quand on annonça Salvador. Mme de Laudon se retira dans l’angle de la cheminée, à l’abri d’une table de jeu ; d’abord l’Espagnol ne la vit point ; c’était bien lui, telle qu’elle l’avait aimé, toujours grave et fier, avec son beau regard et sa noble physionomie ; seulement il semblait plus animé, plus empressé de répondre à l’accueil qu’on lui faisait; il était mieux dans le monde. Mme de Laudon devint tremblante quand il s’approcha , elle sentit les battements de son cœur se réveiller au son de sa voix. II passait devant elle sans la voir ; alors elle quitta sa place et se montra subitement à lui, L’Espagnol
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s’arrêta ; nul mouvement ne d'écelâ son étonùement et sa profonde émotion, mais il devint excessivement pâle et put à peine balbutier quelques mots. Mme de Laudon avait repris un peu de sang-froid.
« Je ne pensais pas, monsieur, avoir le plaisir de vous rencontrer ici ce soir, dit-elle ; vous avez voyagé ? » Il ne répondit que par un geste affirmatif»
« J’arrive aussi, reprit-elle, j’ai passé quelques mois en Angleterre ; je comptais y demeurer un an, mais j’y serais morte de consomption ; il a fallu revenir. Vous avez fait, vous, monsieur, un plus heureux voyage.
— Je vous ai obéi, » répondit-il en espagnol.
Mme de Laudon s’appuya au coin delà cheminée, et
jetant un coup d’œil rapide autour d’elle pour s’assurer que personne ne l’observait , elle dit avec mélancolie :
« Oui, parlons cette belle langue que vous m’avez apprise. Combien ces accents me sont doux ! Qu’il y a longtemps que je ne les entends plus! Dites- moi tout ce qui vous est arrivé pendant cette longue absence. Vous êtes heureux, Salvador, plus heureux encore que je ne l’avais espéré.... ;
— Oui, très-heureux, interrompit-il vivement. Mlle de la Vega est un ange de beauté, d’innocence. Quel cœur misérable, flétri, déchiré, ne retrouverait un peu de bonheur en face d’une si pure et si charmante créature ! Il faudrait être maudit pour ne pas l’aimer. Oh ! oui, je suis heureux ! »
A ces mots, Mme de Laudon leva sur l’Espagnol un long regard, et répondit avec un soupir :
» Hélas! tant mieux !... Vous viendrez me voir, Salvador? »
Il ne répondit que par une inclination de tête, et s’éloigna, comme s’il eût craint de prolonger cette situa-
SALVADOR
tion. Mme de Laudon ne tenta point de se rapprocher de lui, et le reste de la soirée ils ne se parlèrent plus.
J1 y a dans certaines organisations un besoin d’émotion si effréné, qu’elles ne souffrent véritablement que du* repos, où parfois elles tombent par impuissance. Comme les plantes qui croissent aux lieux élevés, elles ne vivent que battues par le vont et les orages ; elles résistent aux peines cuisantes, à la douleur qui ronge et, entre toutes les tortures morales, l’ennui seul est capable de les tuér. Mme de Laudon avait l’àme ainsi trempée , il lui fallait les agitations , les larmes, les joies amères que donnent les passions. Depuis longtemps elle ne s’était trouvée si heureuse que pendant celte nuit qu’elle passa tout entière à pleurer après avoir revu Salvador. Le passé revenait à sa mémoire avec ces alternatives de désespoir et de bonheur qui, pendant longtemps, avaient fait un drame dans chaque jour de sa vie. Elle était encore sous l’influence de ces souvenirs, lorsque lord Wilson se présenta le lendemain matin. En apercevant cette figure débonnaire et souriante, encadrée dans de grands cheveux blonds symétriquement bouclés, la jeune femme éprouva un mouvement d’impatience. Elle prit d’une main distraite l’inévitable bouquet que l’Anglais lui apportait chaque jour depuis cinq mois, et lui fit signe de s’asseoir sans le regarder ni lui sourire. C’était un importun qui venait se jeter en travers de ses préoccupations ; la veille, il l’ennuyait; ce jour-là il la gêna, et elle résolut d’en finir. Mais ce n’était pas chose aussi aisée qu’elle l’avait pensé d’abord ; lord Wilson n’offrait aucune prise, aucun prétexte; tout en lai était si uni, si poli, qu’on ne savait de quel côté saisir l’occasion d’une rupture ; tout glissait sur cette inaltérable surface. Mme de Laudon vit bien qu’il n'y avait pas deux moyens de se
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debarrasser d’un tel amant, et, prenant sur-le-champ son parti, elle se décida, pour la première fois de sa vie, à faire une espèce de confidence. En ceci, elle fut poussée d’abord par le désir de changer une situation qui lui pesait, ensuite par le besoin d’épancher son cœur et de parler de Salvador.
Elle était si sûre de la discrétion et du dévouement de l’Anglais, qu’elle n’hésita pas.
« Mon cher George, lui dit-elle après un silence, voici bien longtemps que j’ai sur les lèvres un aveu pénible, douloureux, un aveu que je ne puis faire qu’à mon meilleur ami.... Vous êtes mon meilleur ami. George. »
Il s’inclina en ouvrant de grands yeux étonnés, et Mme de Laudon reprit :
« Avant de vous connaître, George, j’avais rencontré un homme que j’aimais avec toute la tendresse, tout le dévouement dont le cœur d’une femme est capable, comme on n’aime qu’une fois....
— Est-il possible ! » s’écria lord Wilson avec une grande bonne foi.
Puis comme il s’aperçut que Mme de Laudon avait les larmes aux yeux, il se hâta d’ajouter :
« Ne pleurez pas, ma chère, c’est un malheur ; qu’y faire à présent? Dites-moi comment cela s’est passé. »
Alors Mme de Laudon raconta ses amours avec Salvador, leur séparation, qu’elle expliqua comme un grand acte de dévouement de sa part, et la rencontre de la veille. Elle parlait avec ferveur et les larmes aux yeux, car tout cela était vrai pour le moment. Qui n’aurait cru que cette femme avait dans le cœur un amour constant et profond, une de ces passions qui peuvent sommeiller, mais qui ne meurent jamais ? Ce long récit était entremêlé de distinctions subtiles et de profonds
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raisonnements adressés à lord Wilson, pour lui prouver que son bonheur avait été l’erreur d’un moment, et qu’il devait se résigner, sans rancune et de bonne grâce, à son rôle d’ami. Le pauvre homme écoutait d’un air consterné, et murmurait de temps en temps en hochant la tête :
« Je comprends, je comprends très-bien !... Ah ! je ne m’en étais pas douté!...
— Que je suis malheureuse 1 dit Mme de Laudon en finissant, c’en est fait, il va se marier! Je l’ai voulu.... Hélas ! où trouverai-je la force de supporter une si grande douleur !...
— Il faut voyager, ma chère, dit vivement l’Anglais ; quand on a des peines, le meilleur moyen de les soulager, c’est de les fuir. Je vous accompagnerai.
— Non, mon cher George, répondit-elle, je veux boire le calice jusqu’à la lie, je veux connaître celle que va épouser Salvador; je veux voir leur mariage. Mon Dieu! donnez-moi la force et le courage dont j’ai tant besoin ! »
Dès ce moment, George Wilson devint le confident patient et discret de tout ce que voulut lui dire Mme de Laudon ; il oublia avec une grande générosité son rôle d’amant, et fut pour elle un ami tout dévoué. Elle y avait compté, car son habileté consistait surtout à tirer parti de ces crises qui perdent, en général, les autres femmes.
Le lendemain, Salvador se présenta chez Mme de Laudon. Elle savait bien qu’il viendrait; elle était seule, et, sans arrière-pensée, sans plan arrêté, elle s’était environnée de tout ce qui pouvait rappeler le passé. Elle reçut l’Espagnol dans son boudoir ; tout y était comme un an auparavant, quand elle l’y attendait chaque soir. Les fleurs qu’il prenait plaisir à effeuiller
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sur les beaux cheveux de Flavie s’épanouissaient encore dans cet air tiède, tout imprégné des parfums qu'elle aimait, le livre où ils avaient souvent lu ensemble, était ouvert sur le pupitre et elle était là comme naguère, languissante et belle.
Salvador se sentit troublé jusqu’au fond de l’âme ; les heures les plus douces, les meilleures de sa vie; revinrent à son souvenir ; ce fut comme un éclair qui illumina tout le passé et le lui rendit un moment. Éperdu, tremblant, il regarda, les larmes aux yeux, tout ce qui l’environnait, puis, tendant les bras à Mme de Laudon, il la serra contre sa poitrine avec une sorte de fureur et s’écria :
« Flavie, que de mal nous a fait ton dévouement!... Ah 1 malheureux que je suis!... *
Alors elle pleura, appuyée sur lui, en l’appelant son Salvador.
« Et ma parole est donnée ! dit-il avec désespoir.
— Tu la tiendras ! s’écria-t-elle avec énergie, tu épouseras Mlle de la Yega, mais tu m’aimeras toujours.
— Quel sort tu nous a préparé ! Ah! Flavie, ton malheur, le mien, celui de cet ange que je vais tromper!...
— Elle t’aime ? demanda Mme de Laudon.
— Je ne sais, répondit-il, elle est si lière, si timide 1 Songe quelle a été la vie de cette enfant, élevée loin du monde dans la solitude et les austères habitudes d’un couvent; elle ose à peine lever les yeux sur moi ; son innocence ignore jusqu’à ce mot d’amour. C’est un ange, et je l’eusse adorée si ton souvenir n’eût toujours été là !... »
Ces mots firent mal à Mme de Laudon, un subit retour sur elle-même l’humilia; elle eut la conscience de
D i g i t i g e fl - by Go o g le
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ce qu’elle valait en comparaison de cette haute vertu, de cette innocence virginale. Elle éprouva la sombre jalousie, l’envieuse haine de l’ange déchu qui voit planer au-dessus de lui les voiles blancs et la lumineuse auréole des séraphins.
* Hélas ! dit-elle, notre destinée va s’accomplir : h toi, Salvador, les joies de la vie; à moi d’éternels regrets....
— Crois-tu que je me consolerai jamais de t’avoir perdue? répondit-il d’une voix sourde ; j’épouserai Theresa, mais c’est toi que j’aime, c’est toi que j’aimerai jusqu’à mon dernier jour. Il y a entre nous des liens que rien ne peut rompre; ce fatal mariage auquel tu m’as poussé ne te rendra pas ta liberté, tu ne seras plus à moi, mais tu ne seras jamais à un autre : jure-le, Flavie....
— Je le jure! » répondit-elle sans hésiter. Les serments ne lui coûtaient rien ; elle en avait tant fait en sa vie qu’elle n’avait pas tenus!
Il n’entra point dans l’esprit de Mme de Laudon de rompre ce mariage; elle se connaissait trop bien pour accepter la responsabilité d’un tel sacrifice ; mais elle triompha d’avoir retrouvé le cœur de Salvador, et elle s’abandonna sans réserve et sans prudence, aux chances d’une si périlleuse situation. Elle se fit une joie cruelle du trouble qu’elle allait jeter dans cette union qu’elle voyait maintenant avec un affreux dépit. Certainement elle n’eût pas voulu épouser elle-même cet homme qu’elle trompait, quelle avait toujours trompé, et, par une étrange inconséquence, elle ne pouvait souffrir qu’une autre l’aimât et le rendit heureux.
Ce fut à une soirée chez Mme D... . que Mme de Laudon vit pour la première fois la fiancée de Salvador. Dona Theresa de la Yega, l’héritière d’un des plus
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beaux majorats.de la principauté de Catalogne, était une belle jeune fille de dix-huit ans. Le costume espagnol, qu’elle n’avait pas voulu quitter, prêtait k sa physionomie sérieuse, k sa taille élevée, quelque chose de prestigieux; sa beauté avait une grâce austère qui n’appartenait k nulle autre femme; son sourire était fier, sa contenance froide; mais la douceur infinie de son regard révélait une âme triste et timide. Mme de Laudon fut frappée, k son aspect, du sentiment le plus pénible qu’elle eût jamais ressenti ; c’était une sorte de jalousie envieuse, une douloureuse curiosité ; c’était une humiliation intime dont elle ne pouvait se relever k ses propres yeux. En ce moment elle douta de son empire sur Salvador, elle comprit qu’il aurait pu aimer Mlle de la Vega et quelle devait se croire aimée.
« Oh! non, pensa-t-elle en levant sur lui un regard rapide et plein d’amertume, non! qu’il l’épouse, j’y consens; mais qu’elle m’ôte son amour, jamais!... »
Dès ce jour, Mme de Laudon ne laissa pins échapper une occasion de se mettre entre Salvador et sa fiancée ; elle attisa, sans pitié pour lui et pour elle-même, cette passion désormais sans espoir. Le malheureux s’imposait une contrainte qui trompa tous les yeux ; mais il était dévoré de chagrin et de remords. Cent fois il eut la pensée de se jeter aux genoux de Mlle de la Vega, de lui dire que ne pouvant l’aimer il renonçait k elle : le respect qu’il avait pour sa parole donnée le retint.
Theresa ne se doutait point de ces tristes combats , elle aimait avec toute la conscience d’une âme chaste et fervente. L’éducation austère du couvent, les idées où on l’avait élevée lui avaient laissé des habitudes réservées qui dissimulaient un caractère exalté, des passions ardentes. D’abord elle avait vu, avec plus d’étonnement
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que de joie, sa nouvelle situation. Enfermée depuis sa naissance dans l’étroit horizon du cloître, elle ignorait ce qu’elle allait trouver dans le monde ; mais dès qu’elle eut respiré l’air libre, dès qu’elle eut connu Salvador, elle comprit à quelle nouvelle vie on l’avait rendue : elle aima avec toute la puissance d’une âme jeune, pleine de chaleur et d’illusions. Mme de Laudon vit, du premier coup d’œil, jusqu’au fond du cœur de sa rivale, et elle lui disputa, sans miséricorde, l’amour de son fiancé : elle se livra à l’instinct de sa jalousie, sans songer que dans cet effroyable jeu il y allait du bon* heur de Theresa, de l’avenir de Salvador et de sa propre tranquillité.
On était au commencement d’avril , les soirées devenaient courtes et horriblement vides; on s’ennuyait les samedis chez Mme D..., où ne venaient plus que les amis intimes et quelques étrangers. Le printemps commençait si serein, si doux, qu’on songea à aller jouirdes premiers beaux joursà la campagne. MmeD. ... avait une jolie terre aux environs de Fontainebleau; elle invita une partie de la société à l’y accompagner. On dressa un magnifique programme : il était question, de s’amuser comme à Paris, d’avoir de la musique tous les soirs, de danser, et de jouer la comédie. Mme D. ... tint conseil avec Mme de Laudon avant de faire ses invitations.
« Je suis d’avis de convier Mlle de la Vega, dit-elle, elle viendra avec sa vieille dame de compagnie et son fiancé; sa maison sera fort agréable l’hiver prochain, nous y serons très-bien, et je ne suis pas fâchée de trouver d’avance l’occasion de lui faire quelques politesses, d’autant plus que je suis invitée au mariage; toi aussi, sans doute?
— Mais je pense que oui, répondit négligemment
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Mme de Laudon ; M. de la Vega compte inviter tout le monde k ses noces.
• — Il est étrange ! on dirait que son bonheur lui a tourné la tête. Je l’ai vu hier, ce n’est plus le même homme; il parle sans se soucier de ce qu’il dit ni de ce qn’on lui répond; il a l’air de ne pouvoir tenir en place, lui qui était autrefois si mesuré, si grave. Tiens, je crois que cet homme est un peu fou; il a parfois une physionomie, un regard....
— Quelle idée! dit Mme de Laudon, je le trouve comme tout le monde.
— C’est que tu ne le vois pas souvent; mais observele pendant trois ou quatre jours que nous allons passer ensemble ; tu le trouveras au moins fort original. A propos d’original, j’ai invité lord Wilson !
— Je ne vois pas ce que nous en ferons.
— Il nous manquait un souffleur pour notre comédie, et puis il sera ton chevalier. Honni soit qui mal y pense I
— Oh ! certainement, fit Mme de Laudon avec un sourire.
— Tu es véritablement une femme sage , dit Mme D.... avec conviction; ah! si toutes te ressemblaient, il n’y aurait pas tant de scandale dans le monde ; tu n’as jamais eu de peines, tu n’as jamais aimé....
— Qui sait? répliqua Mme de Laudon en hochant la tête ; quelque jour, quand nous serons vieilles, je te dirai cela. *
Mlle de la Yega se laissa emmener chez MmeD..., parce que Salvador y venait aussi ; mais elle se trouva tout d’abord mal à l’aise dans cette société, qui lui était si étrangère, et elle garda dans le laisser-aller de la campagne son attitude réservée et timide. Lk, comme ailleurs, elle ne voyait que Salvador, et tout ce qui
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n’était pas loi n’obtenait de sa part qu’une attention indifférente et distraite. Sa confiance était si grande, sa sécurité si complète, qu’elle resta sans jalousie et sans soupçon en présence d’une rivale qui avait repris ses anciens droits. Il y a des choses qu’une âme jeune et chaste ne saurait comprendre.
Salvador était dans une de ces situations violentes où l'on s’épuise en iputiles combats. Mme de Laudon mettait une habileté cruelle à se rapprocher de lui; sans cesse il la retrouvait à côté dé Theresa, elles semblaient inséparables. Cette espèce d’intimité parut naturelle à tout le monde; lord Wilson seul s’en étonna; il n’entendait rien à cette façon d’aimer, et il crut tout à fait dans son rôle de confident et d’ami de hasarder quelques conseils.
« Ma chère, dit-il à Mme de Laudon, voilà une passion qui vous cause de grandes peines ; à votre place, j’y renoncerais, je partirais , ne fût-ce que pour ne pas être témoin de ce mariage qui vous met au désespoir....
— Non, non, s’écria-t-elle en pleurant, je suis bien malheureuse, mais, n’importe, je resterai; je l’aime, je l’armerai toujours! »
A quoi George Wilson répondit d’un air convaincu :
• « Voilà une raison! »
Au bout de huit jours, on n’avait encore ni dansé, ni joué la comédie; mais on avait joui de la campagne et fait de longues promenades. La veille du départ, on sortit de bonne heure pour aller faire une dernière course dans la forêt, où déjà fleurissaient des tapis de violettes. Theresa marchait appuyée au bras de Salvador; Mme de Laudon était seule : elle était d’une gaieté étourdie et contrainte, qui dissimulait mal les amertumes de son cœur. Ils suivaient de loin les pro-
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meneurs, qui couraient joyeusement sur la lisière de la forêt.
« Si nous les laissions aller? dit Mme de Laudon en s’arrêtant. Concevez-vous rien d’insipide comme de courir ainsi pendant deux heures à travers les taillis comme des limiers découplés? Il fait si bon ici. »
Le lieu où ils se trouvaient était parfaitement solitaire; d’un côté s’élevaient de grandes futaies dont le jeune feuillage commençait à poindre ; les rayons du soleil se jouaient entre les rameaux d’un vert naissant et formaient sur le gazon un réseau de délicates ombres. Un petit étang roulait ses flots indolents jusqu’au pied de la forêt ; ses bords, où voletaient quelques bergeronnettes, étaient plantés de saules, et de grands joncs balançaient au-dessus des eaux leurs têtes flexibles. On n’apercevait aux environs nulle trace humaine; ces lieux semblaient inhabités; seulement une barque amarrée au pied d’un grand saule qui baignait ses branches chevelues entre les roseaux, annonçait que l’on se promenait parfois sur ces ondes endormies.
Theresa s’assit sur le tronc renversé d’un peuplier, et jetant autour d’elle un long regard qu’elle reporta sur Salvador, elle dit :
« Que cette solitude est riante et belle! Je comprends les saints qui allaient vivre au désert.
— Eh quoi ! interrompit Mme de Laudon, vous croyez qu’il est possible d’être heureux quand on est seul?
— Quand on est seul, non, répondit-elle ingénûment; mais si l’on était deux dans un ermitage, au milieu de ces bois! Là, mieux qu’ailleurs, peut-être, on serait heureux, n’est-ce pas? »
En disant ces mots, elle se tourna vers Salvador en baissant la vue; il ne l’avait pas entendue; il regardait Mme de Laudon qui, pensive et le front incliné, sem-
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blait perdue dans quelque profond souvenir. La jeune fille ne devina rien; elle était si heureuse en ce moment! L’aspect de cette nature fraîche et rajeunie l’impressionnait vivement; elle respirait comme enivrée le souffle des bois, et son regard errait ravi sur l’horizon immense ; pendant toute sa vie la pauvre enfant n’avait vu de ce monde qu’un coin du ciel au-dessus des murs du couvent. Elle posa sa petite main sur le bras de Salvador, et dit timidement :
« Nous demeurerons à la campagne cet été? N’est-ce pas que vous le voudrez bien? »
Il fit un geste affirmatif. Mme de Laudon se leva brusquement ; elle avait besoin de mouvement, d’agitatiop ; en ce moment, elle eût voulu trouver quelque péril à affronter, quelque terrible chance à courir; elle eût volontiers passé sur un abîme. Deux ou trois fois elle se suspendit hardiment aux branches du saule pour cueillir entre les roseaux quelques fleurettes pâles et inodores. Salvador frémissait de là voir se jouer ainsi, et elle jouissait de ses frayeurs.
« Il fait beau pour une promenade sur l’eau, dit-elle tout à coup en sautant légèrement sur un batelet amarré aux saules; allons!
— Ah ! s’écria la jeune fille craintive, l’eau est profonde, peut-être....
— Et qui sait si nous serons en sûreté sur cette coquille de noix ! observa Salvador.
— Vous avez peur! dit Mme de Laudon avec un certain sourire.
— Non pas pour moi! s’écria-t-il vivement. Et il sauta dans la barque, où Theresa le suivit aussitôt en disant :
— Alors, moi non plus, je n'ai pas peur. »
Salvador prit la rame, et ils voguèrent jusque vers le
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milieu de l’étang, bercés par ces flots -si calmes. Therésa fermait les yeux et frissonnait.
« Mon Dieu ! vous n’êtes pas bien ! s’écria l’Espagnol en s’apercevant qu’elle pâlissait.
— C’est que la tête me tourne, répondit-elle en essayant de sourire; je n’étais jamais allée sur l’eau.
— Mais il n’y a pas le moindre danger, » dit Mme de Laudon, qui avait vu avec un mortel dépit l’inquiétude de Salvador.
Comme elle achevait ces mots, un homme, qui avait l’air d’un garde-chasse, parut sur la lisière du bois :
« Ohé] ohé! la barque! cria-t-il avec des signes d’effroi, ohé! revenez h terre ! vous allez vous noyer! »
Sans comprendre précisément quel danger les .menaçait, Salvador ressaisit la rame. Au même instant, le bateau toucha contre un pieu qui s’élevait à fleur d’eau, et sa coque pourrie craqua et s’enfonça sous le poids de ceux qu’elle portait. Les deux femmes jetèrent un cri terrible et plongèrent ensemble....
— Flavie! cria Salvador en la saisissant, Flavie, n’aie pas peur ! Je te sauverai.... 1 Laisse-toi aller! »
Il la soutint d’un bras et nagea de l’autre, avec des efforts désespérés, à travers les roseaux et les grandes herbes, où il faillit périr. Ce trajet dura dix minutes, un siècle d’horreur, de désespoir, d’agonie ; enfin ils abordèrent. '
Mme de Laudon tomba inanimée sur le rivage ; Salvador haletant, les yeux hagards, les cheveux hérissés, regarda avec épouvante derrière lui; il n’y avait plus personne, plus rien sur ces eaux immobiles à la surface desquelles bruissaient plaintivement les feuilles sonores des roseaux.
€ Theresal cria Salvador, Theresa!... et aussitôt il se rejeta à l'eau. '
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— Sainte Vierge! quel malheur! c’est fini! s’écriait le garde-chasse arrêté sur l’autre rive ; mon bon monsieur, ne vous risquez pas ainsi pour rien!... Elle est au fond; elle est noyée !... »
Salvador nageait toujours vers l’endroit où la barque avait coulé; là, il plongea à plusieurs reprises; chaque fois il disparaissait pendant deux ou trois minutes. Enfin, après de longs efforts, il ramena, par les cheveux, un cadavre. Cet horrible malheur s’était accompli dans l’espace d’un quart d’heure ; il n’avait pas fallu plus longtemps au destin impitoyable pour frapper tant de beauté, d’innocence, de jeunesse, pour fermer ce long avenir que semblait éclairer tant d’espoir de bonheur. Mais l’infortunée avait compris peut-être à cette heure suprême le cœur de Salvador ; elle était morte en entendant ce cri : Flavie , je te sauverai!...
Après cet affreux malheur, l'amour seul de Mme de Laudon pouvait rattacher Salvador à la vie ; il n’oubliait qu’en sa présence les regrets qui le poursuivaient depuis le jour funeste où il n’avait pu sauver de la mort qu’elle seule. Sa passion s’exaltait de tout ce qu’il avait souffert par cette femme dont l’amour lui avait été si fatal; comme aux premiers temps de leur liaison, il ne la laissait pas respirer sous le coup de sa jalousie, de sa tendresse ; il la gardait avec la sollicitude inquiète et sordide de l’avare assis nuit et jour à la porte de son trésor: Mais depuis longtemps il aimait seul, et il n’était encore heureux que parce qu’il était trompé. Mme de Laudon se mourait d’ennui et de satiété; c’était la jalousie qui avait réveillé l’amour dans son cœur : dès qu’une mort funeste l’eut délivrée de sa rivale, dès qu’elle se retrouva seule en face de Salvador, elle retomba dans les profonds dégoûts auxquels elle était
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sujette. En vain elle s’épuisait à chercher les moyens de rompre encore cette lourde chaîne. L’Espagnol la poursuivait d’une de ces passions implacables auxquelles on n’échappe pas deux fois.
Cependant, au bout de quelques mois, les événements politiques vinrent au secours de Mme de Laudon, une révolution s’était accomplie dans la Péninsule, et la mort de Ferdinand ramenait au pouvoir les hommes qu’il avait persécutés; don Salvador de la Vega fut des premiers rappelés en Espagne. Il ne voulait point partir, mais Mme de Laudon l’y décida; elle invoqua son patriotisme, l’honneur, le devoir, qui lui commandaient d’obéir aux ordres de sa souveraine, elle s’engagea par les serments les plus solennels ; elle jura de n’appartenir jamais qu’à lui, et parvint ainsi à s’en séparer sans secousses et sans danger.
La jeune femme respira alors, elle jouit avec une sorte d’emportement de ce retour à la liberté; elle rentra dans le monde dont Salvador l’avait tenue longtemps éloignée ; elle alla insouciante du passé, audevant d’une nouvelle chaîne. Plusieurs hommes l’aimèrent; mais son cœur était las, aucun ne lui plut; elle resta sans amant. L’Espagnol lui écrivait fort régulièrement des lettres passionnées, il vivait dans l’espoir de la revoir, il croyait à sa fidélité, à ses promesses; elle lisait tout cela, et ne se dispensait pas encore d’y répondre.
Au milieu de cette singulière existence, un grave souci vint préoccuper Mme de Laudon. Toute sa fortune lui venait de son mari, il la lui avait léguée en mourant; elle en jouissait sans contestation depuis son veuvage, et elle était dans une complète sécurité, lorsqu’un neveu attaqua le testament de M. de Laudon. La jeune veuve ne s’effraya pas, mais il éprouva un vif res-
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sentiment contre celui qui venait lui susciter les embarras d’un procès. Il arrivait du Mexique, où il était resté pendant plusieurs années, elle ne l’avait jamais vu, à peine savait-elle son nom. Bien qu’elle fut désintéressée, et môme insouciante pour les choses d’argent, il fallut s’occuper de cette affaire dont dépendait toute sa position ; pour se soustraire à la fatigue, à l’ennui, aux chances d’un procès, elle se résigna à faire un sacrifice, et dès que la procédure fut entamée, elle envoya son avocat proposer un arrangement à ce terrible parent. Elle attendait avec une certaine anxiété le résultat de cette démarche.
« Eh bien! dit-elle en allant an-devant de l’avocat, avez-vous vu ce bon monsieur qui veut me ruiner? Y a-t-il moyen de s’entendre avec lui ?
— Je ne l’espère pas, madame; c’est un homme très-froid, très-entier, à cheval sur ses conclusions. Il croit avoir un bon procès; certes, il se trompe!
— J’aurais mieux aimé ne pas plaider, dit- elle avec dépit. Quel souci! Que je hais cet homme-là! Je veux le lui dire en face.
— C’est une satisfaction que vous pourrez vous donner peut-être aujourd’hui même; il a l’intention, madame, de vous faire une visite.
— Bien! s’écria-t-elle, je vais le traiter.... »
Elle s’interrompit subitement, et, jetant un coup d’œil sur la glace, qui réfléchissait sa gracieuse figure, une pensée soudaine la fit sourire.
« Oui, reprit-elle, je le traiterai fort mal, il se repentira d’avoir entamé ce procès? Gomment est-il ce M. de Charlevanne?
— Gomme tout le monde. Je ne lui ai rien trouvé de saillant que la parole ; c’est un de ces raisonneurs subtils et serrés qui sont capables de répondre en
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quatre paroles à une plaidoirie de deux heures. Il tiendrait tête à six avocats.
— Nous verrons s’il sera aussi fort devant une femme, » dit Mme de Laudon avec un petit sourire fin et vaniteux.
Le lendemain, M. Alfred de Charlevanne se présenta chez elle. L’avocat s’était trompé en disant qu’il ressemblait à tout le monde, il avait, au contraire, une de ces figures qu’on n’oublie pas. C’était un homme de trente ans environ, d’une belle tournure et de forts bonnes manières. Ses cheveux étaient de cette rare nuance blonde, dont les reflets sont comme bronzés; il avait l’air spirituel et froid, la parole un peu lente et un son de voix rempli de douces et sonores inflexions. On l’eût volontiers écouté sans se soucier de ce qu’il disait et pour le seul plaisir de l’entendre.
Mme de Laudon l’attendit sous les armes ; elle déploya ces miraculeuses ressources de coquetterie qui lui avaient valu tant de triomphes. Jamais elle n’avait été si animée; si naturellement spirituelle et gracieuse. A peine s’il fut question de ce triste procès; les deux adversaires parlèrent de tout, excepté de leur différend.
Dès cette première entrevue, Mme de Laudon demeura livrée à ces agitations qui déjà tant d’autres fois avaient remué son cœur. Sa’morte saison était passée ; elle sentait revenir toutes ses illusions ; son cœur se ravivait au souffle d’un nouvel amour, semblable à la terre, dont l’éternelle jeunesse renaît à chaque printemps. Bientôt elle rompit avec tous les souvenirs du passé ; elle oublia Salvador et ce qu’il avait été pour elle, comme elle avait déjà oublié d’autres joies, d’autres peines et d’autres amants. Elle n’eut plus qu’une volonté, qu’une espérance, c était d’être aimée d’Al-