‹ ValdepeirasChapitre 2 sur 5 · SALVADOR · texte numérisé non relu

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fred de Charlevanne. Elle recomfnença pour lai ces habiles manœuvres auxquelles nul n’avait résisté ; elle employa le plus puissant attrait, celui d’üne passion ardente et contenue. Mais cette fois elle avait trouvé son maître ; M. de Charlevanne resta coquet, réservé^ parfaitement maître de lui -même, tel enfin qu’il avait été le premier jour.

L’amouf de Mme de Laudon s’accrut de cette indifférence. Elle devint alors réellement malheureuse. Elle se soumit, elle attendit, elle aima presque sans espoir, en s'imposant une dissimulation absolue, car sa fierté voulait du moins cacher ces douleurs humiliantes. Malgré les détestables habitudes de son cœur, elle avait conservé une certaine dignité de caractère; elle serait morte plutôt que d’avouer sa faiblesse à l’indifférence ou à la pitié d’un homme dont elle n’avait pu obtenir l’amour. Elle passait sa vie à attendre les rares visites de M. de Charlevanne, à écrire de longues lettres qu’il ne devait jamais lire, à pleurer, à se souvenir de lui. Elle subit avec patience les souffrances d’une telle situation, elle se contenta des chastes sentimentalités de cette passion malheureuse, comme si elle n’eût pas connu jadis un autre bonheur. Pourtant elle écrivait encore de temps en temps à Salvador quelques lettres menteuses.

Tout cela durait depuis environ deux mois, lorsque George Wilson revint de son voyage d’Italie.

« Ma chère, s’écria-t-il en voyant Mme de Laudon triste et abattue, je sens vos peines.... Ce pauvre Salvador ne revient donc plus? A sa place, rien ne pourrait me retenir là-bas.... Il est bien heureux d’être aimé avec tant de constance ! Voilà une passion ! Mais, enfin, il ne faudrait pas en mourir.

— Hélas l ne parlons pas de cela! s’écria Mme de

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Laudon avec un profond soupir ; certainement je suis bien malheureuse I • ~ . , • •

a — Oui, c’est fini, ma chère, je ne vous parlerai plus de lui; je vois bien que vous l’aimez toujours; si cet amour vous tourmente trop, il faudra voyager, cela distrait beaucoup. »

L’honnête George Wilson ne vit pas plus loin que cela dans le cœur de Mme de Laudon, et il s’atten-, drissait fort sur le sort de cette femme qui languissait, et succombait sans se plaindre, comme une victime de l’amour et des peines de l’absence. Elle lui avait vaguement parlé de ce procès dont elle semblait attendre l’issue avec une complète indifférence; en réalité, elle ne s’en occupait que parce que c'était une occasion de voir M. de Charlevanne, de lui écrire, d’avoir de ses ' nouvelles.

Un soir elle était dans sa chambre en triste tête-àtête avec lord Wilson, qui depuis deux heures s’épuisait à lui donner des consolations indirectes; elle écoutait toutes ces banalités, languissante d’un mal que rien ne pouvait guérir. Depuis dix jours, M. de Charlevanne n’était point venu ; il n’avait pas répondu à son dernier billet, elle ne l’attendait presque plus. George Wilson avait commencé une de ces périodes qu’il débitait d’une voix monotone et sourde comme le rouet d’une vieille femme, lorsqu’un bruit dans l’antichambre lui coupa la parole et fit tressaillir Mme de Laudon. C’était tout simplement un domestique porteur d’une '• lettre.- , • . • . . . ' .

La jeune femme frisssonna en reconnaissant l’écriture, et brisa le cachet d’une main tremblante. Apparemment elle lut toute cette lettre d’un seul regard, car après y avoir jeté les yeux, elle mit une main sur son cœur dont les battements l’étouffaient, et s’écria :

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« Mon Dieu ! est-il possible ! -• '

— Qu’est-ce donc? dit George Wilson en se levant, une lettre de Salvador? »

Elle ne répondit rien et lut attentivement, ensuite elle posa la lettre sur le guéridon, et la pressant sous ses deux mains jointes, elle demeura recueillie. On voyait battre son cœur; était-ce de joie? était-ce de peine? Elle avait pâli, des larmes roulaient dans ses yeux; mais il y avait comme un sourire d’orgueil et de joie sur sa bouche.

— Mon Dieu ! qu’est-ce donc? répéta George Wilson inquiet et curieux.

— C’est une proposition de mariage, répondit-elle froidement; vous savez ce procès dont dépend toute ma fortune? Eh bien! M. de Cbarlevanne m’offre de le terminer en m’épousant.

— Au diable ! quelle idée ! s’écria lord Wilson fort étonné.

— Mon procès est mauvais, reprit Mme de Laudon; je suis à peu près sûre d^ le perdre, et alors il ne me restera absolument rien. Ce mariage me rendrait tout; il n’y a que ce moyen de sortir d'une position si critique; c’est un grand sacrifice, je le sens; mais il faudra s’y résigner....

— Dieu du ciell et qui annoncera ceci à Salvador? - .

— Vous, mon ami. •’<

• — Moi! et comment? 1 ■

— Vous lui écrirez la vérité , vous lui direz qu’une affreuse nécessité me force à ce sacrifice, que si je fusse restée riehe, c’est lui, lui seul que j’aurais voulu épouser; mais à présent que je suis pauvre, absolument ruinée, des motifs de délicatesse, d’honneur.... Vous m’entendez, mon ami ; ce n’est qu’à M. de Charlevanne

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que je puis porter en dot les chances de ce malheureux procès. • ‘ - '•

— Oui, je comprends, je comprends bien, » dit George Wilson. C’était son mot chaque fois qu'il ne voyait pas clair dans quelque chose.

Ceci se passait vers le milieu du carême. Le mariage fut fixé à la seconde fête de Pâques. Mme de Laudon avait donné sa parole sans hésiter : elle allait avec joie au-devant de ce lien éternel, qu’elle avait tant d’autres fois repoussé. Elle aimait avec tout l’emportement d'une passion que rien n’avait assouvie. M. de Charlevanne avait les procédés galants, les complaisances d’un fiancé, rien de plus; il se laissait aimer, mais il n’était pas amoureux; il épousait par arrangement, par convenance, parce que son avocat lui avait dit que son procès ne valait rien, et qu’il n’avait que ce moyen de le gagner.

Un matin , trois ou quatre jours avant le mariage, George Wilson entra tout effaré chez Mme de Lau-

don : > '

« Ma chère, lui dit-il, je viens vous annoncer que Salvador est ici; il est arrivé cette nuit; je l’ai vu.... il ne m’a rien dit, il va venir....

— Ah ! mon Dieu ! s’écria Mme de Laudon en pâlissant, je ne veux pas le voirl...

— Il arrivera jusqu’à vous.... quel moyen de l’en empêcher? dans un moment peut-être il sera ici;...

— Il ne m’y trouvera plus I répliqua- t-elle en son-

nant vivement; mon cher George, attachez-vous à lui

ne le quittez pas; surtout cachez-lui bien où je vais.... Je pars pour G.... M. de Charlevanne viendra m’y rejoindre; c’est là que nous nous marierons.... Calmez Salvador ; dites-lui bien que je me sacrifie encore une fois, qu’il m’oublie, qu’il soit heureux 1 »

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Une heure plus tard elle était partie, après avoir écrit h M. de Charlevanne de venir, le môme soir, la rejoindre à C.,..

Le soir, la lune se levait sereine au-dessus des bois; il faisait doux sous les tilleuls de la terrasse; les violettes et les primevères commençaient à üeurir dans le parterre, et l’air tiède emportait au loin leurs faibles parfums. Aucun bruit ne troublait le silence de cette belle nuit ; les vents et les eaux se taisaient endormis.

Mme -de Laudop attendait appuyée au balcon; ses frayeurs étaient calmées ; M. de Charlevanne allait venir. Jamais , même aux plus beaux jours de sa vie, au temps de ses premières amours, elle n’avait éprouvé des espérances si vives, un trouble si doux, un si complet bonheur.

Tout avait un air d’attente et de fête autour d’elle; son boudoir était éclairé d’une lumière douce ; partout des fleurs, unbharmant désordre; sur le divan était la riche corbeille que M. de Charlevanne lui avait envoyée , sur la table où elle venait d’écrire , le livre d’heures qui portait déjà le nom qu’elle allait prendre.

Tout à coup le galop d’un cheval lit battre son cœur, elle regarda un moment le long de l’avenue; ensuite elle rentra dans le boudoir et attendit, une main sur la porte.

« C’est lui 1 dit-elle en entendant des pas sur l’escalier; ah! c’est lui!... »

Puis, avant que la porte se fût ouverte, elle se rejeta au fond du boudoir avec un cri sourd; elle venait de reconnaître les pas qui s’approchaient. Par un mouvement instinctif, elle se mit à genoux au moment où Salvador entrait.

« Ce n’est pas moi que vous attendiez, dit-il en s’ar-

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rêlant devant elle, les bras croisés. Et comme il la vit défaillante, il ajouta :

« Ah! vous avez peur de moi!.., »

Elle essaya de soutenir son regard, et dit avec une apparence de fermeté : , • , ■

« Salvador, que venez-vous faire ici? ne savez-vous pas le malheur qui nous sépare?... N’avez-vous pas pitié de moi?...

— Pitié de vous! interrompit-il; pitié de vous, qui m’avez trompé ?

— Salvador! s’écria-t-elle, non ! je le jure.

— Oh ! dit-il en regardant autour de lui , vous le

jurez en face des préparatifs de votre mariage!... Voici la parure que vous devez mettre, le livre qui déjà porte le nom de Flavie de Gharlevanne! Mais devant tout cela, comment ne vous êtes-vous pas souvenue d’un autre serment? comment ne vous êtesvous pas souvenue de cette jeune fille que j’ai laissé mourir?... *

— Par pitié 1 interrompit-elle, par pitié! Salvador, assez, éloignez-vous!...

— Je ne suis pas venu pour vous quitter sitôt! » répondit-il violemment.

Alors elle se releva, et dit avec énergie :

« Monsieur, je suis ici sans défense, vous abusez de cette position, c’est une lâcheté.... Sortez sur-le-champ si vous voulez que je vous tienne pour un homme d’honneur; sortez, monsieur! < . .

— Pour faire place à un autre?

— Il va venir! il me défendra contre vous!...

— C’est celui qui vous aime et que vous aimez, madame l interrompit l’Espagnol , les lèvres blêmes et serrées et en mettant une main sous son habit; c’est celui que vous trompez comme vous m’avez trompé!

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A tout cela il faut une fin digne de voue; il faut que votre mort mente comme votre vie....

— Salvador , interrompit Mme de Laudon épouvantée, si vous faites un pas, je crie au secours, j’appelle les domestiques.,.. »

Il s’approcha de la table sans lui répondre, et tandis qu’elle le menaçait encore d’une voix qui démentait la fermeté de ses paroles, il écrivit quelques lignes.

« Signez, madame ! dit-il en lui présentant la plume.

— Sans lire! s’écria-t-elle, soitl... »

Elle signa rapidement; puis, regardant l’Espagnol en face, elle leva la main vers la fenêtre. Une voiture roulait dans l’avenue: , .

a C’est Alfred! dit-elle.

— Oui, cria Salvador, mais tu ne le reverras pas! »

A ces mots, il l’atteignit au cœur d’un coup de poignard; elle tomba sans jeter un seul cri; puis il tourna son arme contre sa poitrine et se frappa à mort.

M. de Charlevanne arrivait avec George Wilson; ils trouvèrent les domestiques au bas de l’escalier; on avait entendu quelque bruit, et personne n’osait monter.

En entrant dans 1b boudoir, l’Anglais et M. de Charlevanne virent les deux corps sanglants étendus devant la table. Salvador avait un bras passé au cou de Fia vie. Un papier posé sur le livre d’heures contenait ces lignes, signées par Salvador de la Vega et Flavie de Laudon :

« Ne pouvant vivre l’un pour l’autre, nous allons mourir ensemble. Notre dernier vœu est qu’on nous ensevelisse sous la même pierre, dans ces lieux témoins de notre bonheur passé. Nous chargeons notre ami George Wilson de faire exécuter ces dernières volontés. »

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« Pauvres amants ! s’écria l’Anglais avec des sanglots, les voilà réunis pour toujours! oui, ils auront un magnifique tombeaul.., »

M. de Gharlevanne avait reculé, saisi d’étonnement ' et d’horreur; il jeta un dernier regard sur Flavie, et froissant convulsivement le livre d’heures où elle avait déjà pris son nom, il murmura :

« Nul ne comprendra jamais le cœur des femmes ! » Jamais le percepteur ne put persuader à ces dames que cette abominable histoire n’était pas un conte; elles l’accusèrent de l’avoir inventée et lui en voulurent mortellement. Ce fut à qui citerait et fournirait les plus beaux exemples pour prouver la fermeté , le dévouement du cœur des femmes.

« Moi aussi je pourrais vous faire une histoire, une histoire dont je ne suis pas l’auteur, dit la dame créole, c’est dans ma famille qu’elle est arrivée , et c’est mon grand’père qui l’a écrite. »

Il n’eu fallait pas tant pour exciter notre curiosité; nous suppliâmes la belle Zoé d’apporter ses papiers de famille, et, le lendemain, elle nous lut l’histoire suivante : ,

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A quelques lieues de Saint-Pierre, au pied de ces volcans éteints qu’on appelle les pitons du Garbet, il y avait autrefois une habitation, la plus belle et la plus considérable de la Martinique. Le revenu de ce vaste domaine valait mieux que celui de bien des terres nobles , ayant château seigneurial , remparts et pontslevis; pourtant on n’y voyait qu’une maison d’assez humble apparence dont le toit rougeâtre s’élevait sous les touffes verdoyantes des tamarins et des manguiers; quelques grands cocotiers balançaient au-dessus leurs cimes élégantes ; ses- nombreuses dépendances formaient, à l’entour, comme un village que coupait régulièrement dans sa longueur une file de cases à nègres, pauvres demeures sans fenêtres et semblables à des ruches.

Des bois et des savanes enserraient ces vastes et florissantes cultures au delà desquelles la terre reprenait le luxe sauvage de sa végétation primitive. Vers le

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sud-est, entre les profondes coulées où la rivière du Garbet prend sa source, et à une lieue environ de l’habitation la Rebelière, il y avait une autre possession, presque aussi considérable ,- appelée les Mornes; ses champs de cannes et de patates douces formaient de grands sillons qui s’étendaient jusqu'à la croupe grisâtre des montagnes du Carbet.

Vers les fêtes de Noël, en l’année 1720, trois personnes veillaient un soir, après souper, dans la galerie de l’habitation la Rebelière. De hauts candélabres, chargés de bougies de France, éclairaient cette pièce où régnait un bizarre mélange de luxe et de simplicité. Il n’y avait point de rideaux aux fenêtres, mais des stores en canevas, soigneusement baissés, arrêtaient les moustiques dont l’essaim innombrable bourdonnait au dehors et livrait passage au vent de la nuit qui soufflait mollement contre les lambris.

Les esclaves avaient retiré la table chargée d’une magnifique vaisselle d’argent pour servir le café sur un petit guéridon, chef-d’œuvre de marqueterie digne de figurer dans le cabinet d’une reine plutôt que dans cette grande salle blanchie à la chaux et carrelée comme une cuisine»

Les trois personnes réunies autour du guéridon étaient si dissemblables de traits et de physionomie, qu’il était évident, au premier abord, qu’elles n’appartenaient ni à la même famille; ni au même pays. Mme de la Rebelière était le type créole dans toute sa nonchalance hautaine et gracieuse. Sa taille disparaissait dans l’ampleur d’une robe blanche dont aucune ceinture n’arrêtait les plis; mais onia sentait souple et légère à travers ce nuage de mousseline. Ses traits étaient charmants, ses cheveux noirs, sa peau délicate et veinée; elle avait cette pâleur fraîche et animée par-

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ticulièreà la race créole, et ces grands yeux sombres qui sont une beauté rare dans tous les pays. Son mari, M. de la Rebelière, était un homme encore jeune, mais que le climat ardent des Antilles avait prématu-rérnent vieilli. Il était d’origine belge, et, quoique venu fort jeune à la Martinique, il avait subi l’influence de cette température pour laquelle il n’était point né. Ses cheveux déjà rares et d’un blond équivoque retombaient en mèches autour de son visage d’une blancheur terne, sa physionomie était timide et mesquine ; mais quelque chose de fier, d’absolu, dans ses airs de tête, annonçait l’homme qui a l’habitude de commander et d’être obéi. D’ailleurs, à travers un certain cachet de poltronnerie et de faiblesse, que la nature avait mis sur son chétif individu, on devinait des passions violentes et une volonté tenace, sinon hardie.

La jeune fille assise entre M. et Mme de la Rebelière, avait la fraîcheur veloutée des fruits et des fleurs; c’était une de ces figures douces et sereines qui reposent l’âme de ceux qui les regardent; la chaleur énervante des tropiques n’avait pas encore fané les belles couleurs de rose épanouies sur ses joues; ses cheveux étaient bruns, ses yeux d’un bleu changeant. Elle était vêtue à la mode de France, avec la coquetterie modeste d’une demoiselle de condition ; son corps de jupe lacé par devant faisait valoir sa fine taille, et les plis d’un grand fichu de linon laissaient à peine entrevoir son cou mince et gracieux. Elle travaillait avec application k un tableau en broderie qui représentait des fleurs, et dont le modèle était un beau bouquet posé sur le guéridon.

« Monsieur, je persiste à vous faire observer que vous avez grand tort de ne pas m’emmener avec vous au Fort-Royal, dit Mme de la Rebelière en bâillant

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et .en se renfonçant dans le léger fauteuil de bambou où elle était assise.

M. de la Rebelière secoua la tète avec un air de décision fort poli et répondit doucement : « Ma chère amie, cela ne serait pas du tout amusant pour vous, je vous assure ; si ce n’était un devoir pour moi d’aller passer ces fêtes de Noël chez M. de Feuquières, je me serais dispensé de ce voyage ; il aurait été renvoyé à une autre époque; pourtant j’ai à parler d'affaires importantes avec notre cousin M. le gouverneur, j’ai toujours quelque chose à lui demander; mais vous le savez, je vous quitte avec tant de peine....

— Il fallait du moins me laisser à Saint-Pierre, interrompit la jeune femme avec impatience.

— Mais il me semble que durant mon absence vous serez mieux ici et surtout plus convenablement.

— Eh! quelle inconvenance y aurait-il eu à vous attendre dans notre maison de Saint-Pierre ? Là, comme ici, je le sais, je n’aurais reçu aucune visite, je n’aurais parlé à âme qui vive; mais du moins j’aurais vu le monde par la fenêtre. C’est toujours plus divertissant que de regarder à travers ces stores les nègres d’atelier, le moulin à sucre et les cases à bagasse.

— Ma chère Éléonore que vous êtes enfant! dit tranquillement M. de la Rebelière ; il faut bien en prendre votre parti et vous accoutumer à tout cela, puisque c’est ici que nous vivrons en famille presque toute l’année. L’air de cette habitation convient mieux à ma santé que celui de Saint-Pierre....

— Voilà la première fois que vous vous en apercevez peut-être depuis trente ans que vous êtes à la Martinique. Avant notre mariage, vous n’aviez pas songé à quitter la ville.

— C’est que je m’ennuyais tout seul ici quand j’é-

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tais garçon; mais avec vous, ma chère Éléonore, c’est le séjour queje préfère. Allez, vous finirez par vous y plaire. Ici vous commandez souverainement; vous avez toute liberté.

— C’est bien le moins, je pepse. Monsieur, je profiterai de la permission pour ne pas tenir en place. D’abord, demain je vais aux eaux chaudes, et si je m’y trouve bien, j’y passe huit, dix, quinze jours, tout le temps de votre absence.

— Aux eaux chaudes ! Mais il y a pour une journée de iqarche dans des chemins affreux, à travers un pays désert où vaguent des nègres marrons. Il n’y a point d’autre habitation aux eaux chaudes qu’une case abandonnée, et qui était en fort mauvais état il- y a deux ans, lorsque j’y suis allé pour la dernière fois. Je suis prêt à céder à qui la voudra cette concession de terrain trop éloignée pour en tirer parti ; je donne la case et toutes ses dépendances au premier venu.

— Attendez du moins que j’en sois revenue.

— Mais ce voyage n’est pas sans quelque danger.

— N’importe! je m’ennuie, il faut que je me promène. Ne venez-vous pas de me promettre qu’ici j’aurais toute liberté ?

— Mon Dieu si ! Cependant, quand il s’agit de votre sûreté, peut-être de votre vie....

— N’allez-vous pas vouloir m’effrayer? Eh 1 que puisje craindre ? D’abord je ne suis pas seule, Cécile vient avec moi; j’espère qu’elle obtiendraaussi votre agrément.

— Je ne défendrai pas à ma pupille ce que je permets à ma femme.

— Nous partirons demain matin en même temps que vous. N’est-ce pas, Cécile, que vous êtes contente de faire cette promenade aux eaux chaudes et que vous vous ennuyez mortellement ici ? »

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La jeune fille répendit k cette double question par un sourire d’assentiment et un petit geste négatif; puis, étalant sa broderie comme pour en faire admirer le travail, elle dit avec satisfaction :

« Voyez, madame, .voyez , monsieur, comme c’est frais , comme c’est brillant ! N’ai-je pas bien imité cette fleur de frangipanier qui ressemble à un lis ? Et ce beau jasmin rose? Mes amies de Saint-Cyr vont être bien étonnées en voyant ces belles fleurs ! Il n’y en a point comme cela dans notre France.

— Mon Dieul interrompit Mme de la Rebe^ière, voilà une surprise qui vous aura donné bien du mal ; depuis tantôt deux mois, vous travaillez assidûment pour envoyer votre cadeau à ces demoiselles. Ma chère, je ne comprends pas pourquoi vous n’avez pas fait faire cela k Fémi; elle est adroite comme les fées.

— Et moi, qu'aurais-je fait alors, ma bonne amie?

— Rien du tout, comme moi.

— Oui; mais alors comme vous, je me serais mortellement ennuyée.

- — Ah! c’est bien possible, dit Mme de la Rebelière entre un soupir et un léger bâillement. »

Puis elle se leva brusquement et s’écria :

« Voyons, parlons encore de notre voyage. Je vais donner mes ordres. Nous irons en hamac, nous emmènerons dix esclaves et deux mulets chargés de bonnes provisions,

-r- Je vous le conseille, si vous ne voulez pas mourir de faim, interrompit M. de la Rebelière. Sérieusement, ce voyage est une folie. Si vous rencontriez des nègres marrons ?

— Vous savez bien qu’ils se cacheraient bien vite

pour nous laisser passer. ’ . ■ ;

— Voilà bien l’imprudente sécurité des créoles !

LES ÉPAVES. 111

Malgré tant de terribles exemples, ils ne savent pas encore se méfier des nègres», ils vont, ils vont toujours, comme s’ils étaient invulnérables.... »

Mme de la Rebelière haussait les épaules, et Cécile écoutait avec une certaine frayeur. Déjà plus d’une fois, depuis son arrivée à la Martinique, elle s’était demandé, en voyant la misérable condition des nègres, si les quatre cents esclaves de l’habitation la Rebelière ne se lèveraient pas quelque jour contre ce maître dont le fouet impitoyable ne se reposait jamais. M. de la Rebelière regarda derrière lui, puis il reprit :

« Je ne suis pas tranquille depuis que Palème s’est en allé marron. : ,

— C’est une perle; il valait bien douze cents livres, — Qui? cet esclave blanc? demanda Cécile.

— Il n’y a point d’esclaves blancs, répliqua vivement M. de la Rebelière; Palème est un mulâtre, né de je ne sais quelle mère indienne ou caraïbe. Il y a une telle confusion dans toutes ces races, que le diable n’y reconnaîtrait pas ses enfants.

— Sa peau est aussi claire que celle du géreur de mon habitation, M. Mathieu.

— N’importe I c’est un mulâtre, un coquin de mulâtre que j’ai trop ménagé.

— Il a pourtant été mis souvent aux quake piquets, dit Mme delà Rebelière. C’est votre faute si vous avez ce souci-là ; je vous ai engagé cent fois à ne pas acheter des épaves; ils finissent toujours par s’en aller.

— • Qu’est-ce qu’un épave? demanda encore Cécile. — C’est un nègre ou un mulâtre qui n’appartient à personne et qui n’a pourtant aucun titre de liberté ; le gouvernement s’en saisit et le vend à son profit.

— Ah! mon Dieu! interrompit Cécile; mais est- ce juste cela?

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— Sans doute, c’est la loi, répondit M. de la Rebelière ; mais Éléonore a raison, il ne faut acheter des épaves à aucun prix : la vie vagabonde qu’ils ont souvent menée pendant longues années les a corrompus ; ils sont tous entichés de la liberté ; ils ont en horreur l’obéissance; si on les châtie, ils se vengent, ils se vengent cruellement....

— Mon Dieu ! monsieur, aurez-vous donc toujours de ces frayeurs-là? interrompit d’un air moqueur Mme de la Rebelière. Voilà longtemps que vous avez . peur, sans qu’on ait touché à un cheveu de votre tête. Vos nègres sont si sévèrement menés, vous leur inspirez une telle crainte, que pas un ne bougerait d’ici au jour du Jugement. Pourtant s’ils soupçonnaient dans quelles terreurs perpétuelles vous vivez....

— Je n’ai point de terreurs, interrompit M. de la Rebelière en se redressant; je sais que pas un de ces misérables n’oserait lever la main contre moi. Non, je ne crains rien !»

Il y eut un silence. M. de la Rebelière se promenait les mains derrière le dos; sa femme s’était renversée dans son fauteuil, et jouait avec le bouquet que Cécile venait de laisser tomber. La jeune fille avait le cœur serré; «es idées, ces habitudes auxquelles son éducation ne l’avait point préparée, l’impressionnaient péniblement. Toute son âme se révoltait à l’aspect des rudes châtiments infligés aux malheureux nègres, et pourtant elle aussi avait des esclaves qu’on faisait travailler et qu’on punissait; il y en avait trois cents sur cette grande habitation des Mornes, dont le testament d’un parent éloigné l’avait fait héritière.

« Monsieur, dit tout à coup Mme de la Rebelière, si votre séjour au Fort-Royal doit durer moins de deux semaines, c’est aux eaux chaudes que vous viendrez me

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trouver. Je vais avoir de l’occupation là-bas. D’abord je ferai rebâtir la case, je ferai semer et planter un jardin à l’entour. On dit que le site est ravissant et l’air fort sain. Votre vieille femme de chambre Fémi, vous en a fait une belle description, ma chère Cécile ?

— Oui, elle raconte que, quand elle était bien jeune, il y avait en cet endroit un grand Carbet, et que les Caraïbes venaient jusqu’ici échanger de beaux hamacs de coton contre de l’eau-de-vie. Mais ces pauvres gens ont disparu depuis longtemps.

— Il a fallu leur faire une rude guerre, dit M. de la Rebelière. Quelque jour, je vous raconterai cela ; j’étais tout enfant, mais je m’en souviens. »

La jeune femme s’était levée, et elle regardait à travers les stores la terre endormie, le ciel resplendissant et serein.

« Voici qu’il se fait tard, dit-elle ; il est temps de dormir, si nous voulons être prêts demain matin au point du jour. Monsieur* nous nous souhaiterons mutuellement un bon voyage. Allez, je ne vous pardonne pas de ne point m’emmener avec vous au Fort-Royal. Voyons, il serait encore temps. i.. L

— Ma chère Eléonore, dit M de la Rebelière en prenant les mains de sa femme, puisque vous voulez absolument aller aux eaux chaudes, au lieu de m’attendre tranquillement ici, je ne m’y oppose pas ; mais soyez prudente, je vous en supplie. N’essayez pas de pénétrer dans les bois; prenez garde aux nègres marrons, aux serpents, aux bêtes venimeuses. Faites grand feu en arrivant pour assainir la case, et, au lieu de dix esclaves, emmenez-en vingt, pour qu’ils fassent bonne garde nuit et jour autour de vous. S’il vous arrivait quelque malheur, j’en serais au désespoir, ma chère âme ; vous savez mon amour pour vous !

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Il baisa tendrement les deux mains de sa femme, qui n’osa pas les retirer ; mais un sourire impatient et dédaigneux traduisit le sentiment avec lequel Mme de la Rebelière acceptait ces témoignages de tendresse. Depuis trois ans, elle subissait les preuves de cet amour égoïste, jaloux, profond, implacable. Elle ne se l’avouait pas encore à elle-même, mais elle baissait son mari, et elle le craignait assez pour lui obéir, malgré ses répugnances. Elle n’essayait pas de lutter contre ces volontés, dont souvent elle se donnait le triste plaisir de se moquer en face, et soumise, sinon résignée, à un genre de vie pour lequel elle n’était point faite, elle se consumait de chagrin et surtout d’ennui. Pourvu qu’elle vécût séparée du monde, M. de la Rebelière lui passait d’ailleurs toutes ses fantaisies ; elle était souveraine maîtresse dans l’espèce de prison où la jalousie effrénée de son mari la retenait, et parfois elle abusait jusqu’à l’extravagance de cette liberté. C’était ainsi qu’elle avait voulu aller aux eaux chaudes, s’aventurant à travers ces campagnes désertes pour le seul plaisir de changer de place et de faire quelque diversion à la monotonie de ses habitudes. Dans des occasions semblables, elle secouait sa nonchalance et sa paresse ; elle devenait active, infatigable.

Le lendemain, vers le soir, un orage s’amassait au ciel ; un vent lourd soufflait par intervalles, les pitons du Garbet étaient voilés par une brume opaque et flot-

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tante ; de gros nuages noirs montaient rapidement du côté de la mer et se déployaient dans l’azur du ciel devenu tout à coup plus sombre ; le soleil se couchait rougeâtre et sans rayons ; on entendait au fond des bois nn murmure sourd et incessant, pareil à eelui des eaux débordées.

« Halte ! cria Mme de la Rebelière, en avançant la tête hors de son hamac, et aussitôt toute la troupe s’arrêta. C’était un aspect curieux que celui de cette caravane. • Un guide menait l’avant-garde composée de cinq ou six noirs d’une taille colossale, armés de haches et de fusils ; puis venaient Mme de la Rebelière et Cécile portées dans leur hamac par de robustes esclaves qui se relevaient toutes les demi-heures ; quelques négresses et les conducteurs de mulets fermaient la marche.

A cette heure avancée du jour, cette troupe se trouvait an pied des pitons du Carbet, dans un étroit vallon bordé de bois touffus. Le chemin, encombré de cailloux roulés et de grandes herbes, était évidemment le lit desséché d’un torrent. Un silence profond régnait dans ces solitudes, dont les ténèbres de la nuit allaient augmenter l’horreur.

« Sommes-nous loin des eaux chaudes? demanda Mme de la Rebelière avec inquiétude.

— Un quart d’heure de chemin, maîtresse, répondit le’guide ; mais il pleut derrière les pitons, les ruisseaux vontdevenir gros comme la mer et nous risquons d’être balayés par les eaux en passant la ravine....

— Nous avons une ravine à traverser?

— Un ruisseau où par le beau temps on a de l’eau jusqu’à la cheville, mais qui ce soir peut-être charriera de grands arbres et de grosses pierres.

— Eh bien l il faut passer la nuit de ce côté, et demain nous arriverons.

— Demain? s’écria Cécile, mais où allons-nous coucher cette nuit?

— On suspendra nos hamacs sons les arbres, répondit Mme de la Rebelière en tâchant de paraître calme et rassurée. Pourtant au fond de son âme, elle regrettait d’avoir bravé les hasards de ce voyage et elle avait grand’peur de passer la nuit en plein air dans ces solitudes.

— Maîtresse, reprit le guide avec le même ton insouciarit et soumis, il ne ferait pas bon peut-être d’arrêter par ici ; le bois est fort serré, il y a des serpents, et si les eaux grossissent, elles s’écouleront dans ce chemin ; il faut avancer encore, un peu plus loin il y a une habitation. . .

— Eh ! va donc ! va donc, interrompit vivement Mme de la Rebelière : que ne le disais-tu, grand stupide ! Ah ! j’ai eu un mauvais moment ! Allons, ma chère Cécile, prenez courage, il y a par ici une habitation où l’on nous donnera l’hospitalité, la bonne hospitalité créole.

— Vous connaissez donc ces gens- là? demanda la jeune fille.

— Pas le moins du monde ; mais n’importe, on nous recevra de grand cœur, les voyageurs sont toujours les bien-venus chez les colons ; c’est tout simple dans un pays où il n’y a point d’auberges. »

Le guide avait dit vrai ; à l’extrémité du vallon, sur une petite esplanade à laquelle on montait par un chemin fort roide et que dominaient les hauteurs inaccessibles de la montagne, les murs blancs d’une habitation se détachaient sur les ombres profondes de la forêt. Le jour s’était évanoui avec le dernier rayon du soleil, car dans ces climats il n’y a point de crépuscule ; la lumière et les ténèbres se succèdent presque sans transition. Les

voyageurs gravissaient lentement cette pente le long de laquelle de grands arbres étaient symétriquement plantés. Un flambeau brilla tout à coup h l’extrémité de cette espèce d’allée.

« Nous arrivons, s’écria Mme de la Rebelière.

— Que Dieu bénisse les bonnes gens qui vont nous recevoir! dit Cécile avec un élan de reconnaissance et de joie; ah ! j’avais bien peur !... »

Le guide frappa h la porte, fermée par un simple loquet de bois; aussitôt une vieille «négresse se présenta. Mme de la Rebelière était sortie de son hamac. « Où est le maître? dit-elle en entrant. »

La négresse poussa une porte et désigna du doigt la galerie. Mme de la Rebelière s’avança, Cécile la suivit : toutes deux s’arrêtèrent à l’aspect de l’homme qui venait au-devant d’elles. La jeune femme resta au milieu d’une gracieuse révérence, et dit en rougissant, après avoir jeté un coup d’œil rapide sur la personne du colon : « Je suis Mme de la Rebelière; je vais aux eaux chaudes ; le mauvais temps m’a surprise en route, et je vous demande l’hospitalité pour cette nuit. »

A cette demande précise et laconique, faite en patois créole, le jeune homme s’inclina respectueusement et répondit en fort bon français ;

« Je suis trop heureux, madame, de pouvoir vous offrir un asile ; tout ici est à vos ordres et à votre disposition; veuillez vous asseoir, vous devez être fatiguée.»

Alors, avec les manières aisées et polies d’un gentilhomme de cette époque, il fit avancer des sièges et donna des ordres pour recevoir la troupe restée dehors. La jeune femme était comme stupéfaite ; elle s’assit sans rien dire, Cécile s’écria :

« Ah ! monsieur, que nous sommes heureuses de trouver ici un abri ! »

118 ' LES ÉPAVES

Mme de la Rebelière lai poussa légèrement le coude, et la regarda en dessous comme pour l’avertir qu’elle venait de dife une chose inconvenante ; la jeune fille étonnée se tut et regarda autour d’elle avec quelque inquiétude : tout ce qui l’environnait avait un aspect paisible et fort rassurant. C'était l’heure du souper; une table à laquelle ii n’y avait qu’un seul couvert était dressée au milieu de la galerie et servie avec une espèce de luxe encore rare aux colonies, des carafes, des verres de cristal, des assiettes de porcelaine. Pourtant la galerie était fort simplement meublée, des torches de boischandelle l’éclairaient d’une lumière vacillante et rougeâtre, des plantes desséchées, des oiseaux empaillés, les dépouilles de quelques bêtes sauvages tapissaient les murs; au milieu de cette étrange décoration, deux beaux portraits d’homme, vêtus à la française, avec des habits de soie, de larges rabats et de grandes perruques à la Louis XIV, semblaient regarder et sourire du haut de leur cadre.

« J’espère, madame, que vous ferez honneur à la légère collation qu’on va vous servir, dit le colon en faisant signe à la négresse qui apportait le riz et les bananes grillées, de mettre un second couvert vis-à-vis celui qui était déjà sur la table.

— Oui, bien volontiers, j’ai grand’faim, répondit Mme de la Rebelière remerciant d’un signe de tête ; et vous aussi, ma pauvre Cécile, vous êtes presque à jeun. Ah ! il était temps d’arriver ! Qu’il fait mauvais à présent là dehors ! »

En effet, l’orage venait d’éclater ; de larges ondées battaient contre les fenêtres; les échos profonds de la montagne se renvoyaient incessamment le formidable bruit du tonnerre.

« Allons, rassurez-vous, dit Mme de la Rebelière en

LES ÉPAVES. 119

souriant de l’effroi de sa jeune compagne, qui se serrait contre elle en frissonnant, nous sommes bien en sûreté ici, ma Cécile, soupons tranquillement.

— Voulez-vous, madame, être servie par vos négresses? demanda le colon. Faut-il les appeler? Elles sont là-bas dans une case séparée ; on ira sur-le-champ leur transmettre vos ordres.

— Merci, grand merci, répondit Mme de la Rebelière, surprise de tant de politesse et de savoir-vivre. Mon Dieu que d'embarras je vais vous donner! j’ai beaucoup de gens avec moi.

— Ils sont déjà logés dans une case qui se trouvait vide en ce moment; n’ayez nul souci, madame, je vais veiller moi-même à ce qu’ils soient bien traités. »

Il sortit.

« Ma chère, dit rapidement Mme dé la Rebelière en répondant aux questions que Cécile lui adressait du regard depuis un quart d’heure, nous sommes ici chez un mulâtre !

— Comment un mulâtre !

— Eh! oui, je m’en suis aperçue au premier coup d’œil, cet homme n’est pas blanc. Il ne faut pas l’appeler monsieur, ma chère amie.

— Un homme si poli , si distingué de figure et de manières, et dont la peau me paraît presque aussi blanche que la mienne. Eh! comment voulez-vous donc que je l’appelle?

— Par son nom tout court, quand vous le saurez. Si vous le traitez de monsieur, comment appellerezvous un blanc? monseigneur ou votre altesse pour faire la différence?

— Cet homme est donc d’une condition bien inférieure à la nêtre?

— Sans doute , et il le sent bien ; voyez , il ne se

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mettra pas à table avec nous; il n’y a que deux couverts.

— C’est bien étrange pourtant! dit Cécile devenue pensive ; maintenant j’accepte son hospitalité avec une sorte de regret; je me figure qu’il est humilié de sa position envers nous. »

Les négresses entrèrent pour servir, et l’on se mit à table; le colon ne reparut pas. Cette réserve fière et de bon goût plut à Mme de la Rebelière.

« J’espère qu’avant de nous coucher, nous souhaiterons le bonsoir au maître de l’habitation, dit-elle tout haut, il faut que je lui fasse encore mes remercîments. Dieu me pardonne, je n’ai pas eu le temps de lui demander son nom, tant il a mis d’empressement h nous faire servir. -• •

— Il s’appelle Donatien, dit la vieille Fémi en avançant la tête; c’est un bon maître.

— D’où sais-tu déjà tout cela?

— On en parlait là-bas dans la case.

— Son habitation me paraît considérable; il doit être riche; combien a-t-il de noirs? »

La négresse fit un geste négatif et leva ses deux mains ouvertes.

« Autant que j’ai de doigts, dit-elle, ni plus ni moins, en tout comptant ; c’est égal , ils travaillent de bon cœur, et le maître peut vivre. »

Le souper s’acheva silencieusement; dès qu’on eut enlevé la table, le colon rentra dans la galerie. Mme de la Rebelière le remercia vivement de son bon accueil, et, tournant les yeux vers un siège vide placé entre elle et Cécile, elle dit :

« Est-ce que vousn’ allez pas fairela veillée avec nous? »

Il resta debout, une main appuyée au dossier de la chaise :

LES ÉPAVES

« Madame, dit-il vivement, volontiers j 'abuserai s de votre invitation ! C’est un si grand événement pour moi que votre présence dans ma solitude ! Il faut avoir vécu séparé pendant longtemps de tout' commerce avec le monde civilisé pour comprendre ce que j’éprouve en vous entendant parler français! »

Tandis qu’il s’exprimait ainsi avec un pur accent et Fattitude aisée d’un homme qui sait son monde, Cécile et Mme de la Rebelière le considéraient avec un singulier étonnement. Au premier abord, elles n’avaient été frappées que de la mâle beauté de son visage ; mais en l’écoutant, la distinction de son langage et de ses manières les surprit bien autrement; c’était sous tous les aspects l’homme le plus remarquable quelles eussent rencontré. Il paraissait avoir vingt-huit ou trente ans; sa taille haute, souple et admirablement proportionnée, avait la grâce et la noblesse, attributs de la force ; ses traits, d’une rtjgulariié qui rappelait les beaux types antiques, exprimaient une fierté calme ; ses cheveux , lisses et luisants ,• ne ressemblaient que par la couleur à ceux des nègres; son teint était clair, mais de légères nnanees bronzées s’étendaient des tempes à la région supérieure du front, et ses lèvres minces avaient une certaine pâleur brune. Il était vêtu à la mode créole d’un large caleçon blanc et d’une petite vestb de sirsakas rayé.

« Mais, je vous en prie, asseyez-vous donc, dit enfin Mme de la Rebelière avec insistance, et d’abord que je vous renouvelle mes excuses pour tout l’embarras que nous vous donnons. Vous remplissez de bon cœur ce devoir d’hospitalité, c’est bien, je le crois, et je n’en suis pas moins reconnaissante. Y a-t-il longtemps que vous demeurez sur cette habitation?

— Environ une année, madame. -•

LES ÉPAVES

— On s'aperçoit tout de suite que vous avez vécu ailleurs que dans ce désert. »

A cette question indirecte , qui pouvait passer pour un compliment, Donatien ne répondit que par une inclination. . -

« Voilà de beaux tableaux, reprit Mme de laRebelière en jetant un coup d’œil sur la muraille; Jésus! ces figures sont vivantes; on dirait qu’elles vont descendre de leur cadre pour venir nous parler; ce sont des portraits ? Quelles belles physionomies ! Celui de ce côté surtout; qu’il a l’air noble et homme de bien!

— Oui, madame, répondit Donatien avec émotion; oui, c’étaient des gens de bien, de nobles cœurs.

— Vous les avez connus? Étaient-ils Créoles?

— Il y a quarante ans, tous deux naquirent sur cette habitation. Leur famille était déjà bien déchue, mais on se rappelait encore alors le nom de d’Énambuc-du- Parquet, de celui qui, plus riche que bien des souverains, posséda en toute propriété la Guadeloupe, la Martinique et l’ile de la Grenade. Cette immense fortune s’écroula à la mort de celui qui l’avait conquise par les négociations et avec l’épée ; ces deux hommes, ses petits-enfants, n’héritèrent que de cette possession; il y a vingt ans, ils passèrent en France. L’un y mourut bientôt, l’autre eut des emplois qui lui procurèrent de grands honneurs et peu de biens. Il était d'une faible santé, et quand il vint sur l’âge, les médecins lui conseillèrent l’air natal; il retourna ici, et il est mort il y a quelques mois....

— Et c’est par lui que vous avez été élevé. Vous l’aviez suivi en France? demanda Mme de la Rebelière avec intérêt.

— Oui, madame.

LES ÉPAVES. 123’

— Vous venez de France, monsieur, s’écria décile; oh! la France, quel beau pays!

— J’y ai passé vingt années, les plus belles et les plus heureuses , sans doute , de ma vie, » répondit-il avec mélancolie.

Mme de la Rebelière forma rapidement quelques conjectures vraisemblables; elle pensa que Donatien était le fils de M. d’Enambuc et de quelque esclave métive ; cette opinion ne le grandit ni ne le rabaissa dans son estime; eut-il été le premier-né d’un roi, il suffisait d’une goutte de sang noir sous sa peau pour le faire descendre à un degré au-dessous du blanc le plus roturier. Cécile ne s’était point arrêtée à ces réflexions ; en retrouvant quelqu’un qui revenait de France, de Paris, presque un compatriote, elle avait ressenti Ja joie d’un exilé qui entend comme un écho de la patrie absente.

« La France ! répéta-t-elle, vous avez vécu en France ! Êtes-vous allé à Paris? Connaissez-vous Versailles? Avez -vous entendu parler de la maison de Saint- Gyr?

— Oui, mademoiselle, j’ai habité pendant tout un été une maison dans le bois de Sartory; j’ai vu de loin cette belle retraite de Saint-Cyr; j’y étais au moment où son auguste fondatrice mourut.

— Mme la marquise de Maintenon ! Oh ! qu’elle était imposante ! Sa grande et noble figure, ses habits de deuil, tout m’est présent encore. Il me semble la voir arrivant au milieu de nous; le feu roi allait mourir; nous pleurions toutes, elle était calme; maison voyait k travers sa résignation une grande douleur; elle fit suspendre l’étude, et nous la suivîmes au chœur pour dire les prières des agonisants. Le lendemain les classes prirent le deuil; le roi était mort, et Mme de

LES ÉPAVES

Main tenon ne sortit pins de Saint-Cyr. Le jour de mon départ, elle voulut me voir. Elle m’embrassa, et quand je lui dis que j’allais m’embarquer pour l'Amérique, il lui vint un souvenir de ce pays, elle passa la main sur son front en disant : « Moi aussi, il y a longtemps, on m’emmena en Amérique, dans une île presque déserte où je faillis être dévorée par des serpents. — Mes cheveux se dressèrent en l’entendant parler ainsi. Oh! j’avais grand’peur en mettant le pied sur cette terre , et si je n’avais pas trouvé une maison où l’on m’a si bien reçue, et surtout une si bonne amie....

— Vous seriez repartie, n’est-ce pas, mauvaise petite tête bretonne? interrompit Mme de la Rebelière en caressant doucement les beaux cheveux de Cécile. Enfant, elle ne pense qu’à la France, elle ne parle que de la France ; c’est donc vraiment le plus heureux pays de la terre.

— Quiconque y a vécu ne l’oubliera jamais, répondit Donatien avec un soupir. Ici la vie s’écoule douce et facile, dans la satisfaction de toutes les jouissances matérielles; on s’endort dans ce paresseux bonheur; làbas, on existe par toutes ses facultés. »

Mme de la Rebelière ne comprit guère cette réponse ; elle ne raffinait pas ainsi ses impressions.

« Je ne sais, dit-elle, mais comment peut- on vivre heureux dans un pays où il fait froid, et où pendant la moitié de l’année il n’y a ni fleurs, ni fruits, ni feuilles aux arbres? Je frissonne lorsque Cécile me raconte ses promenades sous ce ciel gris, quand la terre est toute couverte de neige. Il me semble que si l’on m’emmenait dans ce climat rigoureux, j’y mourrais. »

A ces mots, elle se renfonça paresseusement dans son fauteuil, et Cécile continua seule la conversation

avec le colon. Us parlèrent si bien et si longtemps des merveilles de Paris et de Versailles, que Mme de la Rebelière croyait ouïr un conte de fée. Elle était d’ailleurs singulièrement captivée par le langage éloquent et poli du mulâtre. M. de la Rebelière était un esprit court et stérile qui ne l’avait pas habituée aux belles idées; il lui semblait quelle entendait parler pour la première fois un homme d’esprit, et en cela elle avait raison.

La veillée aurait duré jusqu’au jour peut-être si, à minuit, le coq n’eût chanté. Donatien se leva vivement.

« Je vous l’avais dit, madame, s’écria-t-il, je devais abuser de la permission. Je me retire. On va suspendre ici vos hamacs; c’est la pièce la plus commode de l’habitation. N’avez-vous point d’autres ordres à me donner ?

— Non, merci; envoyez-nous nos négresses, répondit Mme de la Rebelière en saluant gracieusement. Pour nous aussi cette soirée a passé vite. Bonne nuit, à demain. »

Un quart d’heure après, Mme de la Rebelière se faisait déshabiller, elle était distraite et animée.

« Mon Dieu! lui dit Cécile, je l’ai encore appelé monsieur; mais c’est inutile, je ne pouvais pas faire autrement; un homme si aimable, si comme il faut! mais pas un de vos messieurs créoles ne le vaut.

— Oui , c’est étrange ! » lit Mine de la Rebelière pensive.

LES ÉPAVES

Mme de la Rebelière ne trouva pas sa maison des eaux chaudes aussi délabrée que le lui avait annoncé son mari; il fallut peu de travail pour en faire nne charmante habitation. Elle était située au centre d’une petite esplanade, bordée au midi par une ravine au fond de laquelle murmurait un ruisseau et plantée de grands corossoliers. Derrière ces larges touffes de verdure fuyait un vallon où la source des eaux chaudes s’écoulait entre des roches amoncelées. Vers l’ouest, l’habitation était dominée par une montagne coupée à pic, comme si l’enchantement d’une fée eût pourfendu son énorme masse. Quelques lianes croissaient aux fissures de ce rempart immense; sur la crête où uùe fraîche végétation formait comme une frange verte, on apercevait le toit d’une habitation; c’était celle de Donatien. Il était ainsi le proche voisin de Mme de la Rebelière, mais un abîme les séparait, et pour aller d’une possession à l’autre il fallait suivre un long détour.

Au bout d’une semaine de séjour dans ce désert, Mme de la Rebelière annonça qu’elle allait partir, et le lendemain elle voulut rester. Une singulière activité avait fait place h son indolence naturelle. Tous les jours elle sortait avec Cécile pour faire de longues promenades dans ces sites agrestes. Le mulâtre n’était jamais descendu à l’habitation ; mais les deux femmes le rencontraient souvent, et alors guidées par lui, elles

* LES ÉEAVES. 127

osaient pénétrer dans les sauvages escarpements de la montagne. -

Une fois Mme de la Rebelière et Cécile s’étaient aventurées seules dans une de ces longues courses; elles avaient tourné le vaste plateau au sommet duquel était située l’habitation de Donatien, et elles avaient gagné le pied du morne Fontenay. Nulle parole ne peut peindre la beauté pittoresque et riante de ce coin de terre où il semblait que des pas humains n’eussent jamais pénétré. Le lit desséché d’un torrent formait un chemin naturel entre de grands arbres d’une admirable végétation; les palmistes, les hauts lataniers balançaient leurs sonores éventails au-dessus des vertes feuilles semées de fleurs blanches et roses. Les deux femmes marchaient lentement en se donnant le bras, et de temps en temps elles se tournaient pour présenter leur front moite h la brise qui soufflait parfumée entre les bois. Tout à coup Cécile s’arrêta.

« Il y a quelqu’un là-bas! dit-elle avec quelque frayeur. »

En effet un homme était assis au bord du ravin, et il , les regardait venir sans faire mine de se déranger. Il était à peine vêtu de quelques lambeaux de toile, et ses bras nerveux, ses larges épaules, frottées de roueou et d’huile de palmiste, reluisaient au soleil couchant comme un métal rougeâtre. Ses traits étaient remarquables par leur immobilité ; on eût dit un visage de pierre, tant il avait peu d’animation dans son regard. Mme de la Rebelière le considéra surprise', et dit à demi-voix : ,

— C’est Palème, cet épave qui s’en est allé marron; que fait-il donc là? »

Elle hésita un moment; puis il lui sembla que ce • n’était pas la peine de rebrousser chemin, et elle avança

LES ÉPAVES

sans frayeur vers l’esclave fugitif; pourtant, quand elle fut à deux pas de lui, elle fit semblant de ne point le reconnaître. Palème ne leva pas seulement la tête; mais il se rétira un peu comme pour laisser passer les deux femmes. En cet endroit, le ravin était coupé par un énorme rocher; le bois sombre, inextricable, enserrait un petit terrain planté de bananiers et au milieu duquel était construit un ajoupa. A l’aspect de ce toit en feuilles de latanier planté sur quatre piquets, de ces traces de culture et du foyer établi entre deux pierres, Mme de la Rebelière comprit qu’elle était sur le domaine de Palème.

« Ce pauvre homme, dit Cécile, quel dénûmentl quel isolement terrible ! Il doit vivre aussi frugalement que saint Antoine qui ne mangeait que des racines! Oh ! l'amour de la liberté ! Ma bonne amie, if ne faudra pas avertir M. de la Rebelière que nous avons trouvé ici son épave.

— Non! je n’en dirai rien, fit vivement Mme de la Rebelière; allons-nous-en. »

Palème était derrière elle au milieu du chemin.

« Maîtresse, lui dit-il dans son patois créole, n’allezvous pas vous reposer un peu ici? Allons, ne passez pas si Hère, asseyez-vous dans mon ajoupa. »

Ces paroles toutes simples étaient si audacieuses dans la bouche d’un esclave, que Mme de la Rebelière en pâlit d’étonnement et de frayeur.

« La nuit va venir, nous n’avens pas le temps de nous arrêter, dit-elle cependant avec calme ; que le bon Dieu te garde, cette nuit et tous les jours de ta vie; si tu descends là-bas, viens à l’habitation, on te donnera du tabac et de l’eau-de-vie.

— A l’habitation des eaux chaudes, à l'habitation de M. de la Rebelière! vous ne voulez donc pas me re-

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connaître, maîtresse? dit-il avec une espèce de ricanement. Oh! ohl moi, je vous reconnais bien, vous êtes la femme de mon doux maître, j’ai été votre esclave; voyez, j’en porte encore les marques. »

A ces mots ri montra ses épaules sillonnées de cicatrices.

« Eh bien 1 si je suis ta maîtresse, obéis-moi, cesse de me barrer ainsi le passage , » interrompit résolûment Mme de la Rebelière en allant vers lui le regard fier et le front levé.

Il recula d’un pas; mais, s’arrêtant aussitôt, il répondit froidement :

« Non pas, vous resterez ici avec moi. Avez- vous peur ! Eh I de quoi? Je n’ai point d’armes; et puis, rassurez-vous, je ne tuerais pas une femme. Allons, asseyez-vous donc, vous dis-je. »

Mme de la Rebelière tremblait.

« Mais que nous veut-il donc? demanda Cécile, qui entendait imparfaitement cette conversation en patois créole, surtout quand c’était Palème qui parlait.

— Je ne sais, répondit Mme de la Rebelière en français, mais je voudrais être bien loin d’ici. »

Palème la comprit fort bien, et se prit à rire d’un air d’intime satisfaction.

« Demain, dit-il, demain vous irez raconter à mon bon maître que Palème vous a gardée cette nuit dans son ajoupa; oh ! oh! c’est une belle vengeance, n’est-ce pas? Il verra que je n’ai pas .oublié les quatre piquets où il m’a si souvent fait lier, le visage contre terre. »

Mme de la Rebelière affecta de sourire comme si elle n’entendait pas le sens complet de ces paroles, tandis que le regard inquiet et curieux de Cécile interrogeait la physionomie impassible de Palème.

■ Vous voulez manger, maîtresse? » reprit-il en dé-

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terrant sous les cendres du foyer éteint quelques bananes rôties.

Elle remercia d’un geste dédaigneux. Cécile reprit, rassurée :

« Cet homme n’a pas l’air de vouloir nous faire du mal; mais il veut nous retenir peut-être parce qu’il craint que nous allions dire où il est à M. de la Rebelière. Ne pouvez-vous pas lui persuader que nous le laisserons tranquille? »

Mme de la Rebelière ne répondit rien, et jeta autour d'elle un regard plein de colère et de terreur. Palème mangeait tranquillement ses bananes. Il y eut un silence ; Mme de la Rebelière s’était assise, la tète inclinée, elle tâchait de maîtriser ses angoisses. Cécile attendait sans comprendre cette situation. Tout à coup l’explosion d’un fusil fit tressaillir les deux femmes; elles s’écrièrent ensemble :

« G est Donatien !... »

R arrivait en effet le long de la ravine ; un beau chien de chasse, qu’il avàit apporté de France, courait devant lui, et vint sauter devant Mme de la Rebelière.

Palème avait bondi au-devant du mulâtre ; mais il s’arrêta subitement en l’entendant s’écrier :

« Madame, mademoiselle, vous vous êtes donc égarées!... le soleil va se coucher; vous êtes fort loin de l’habitation, je vais vous y ramener. »

Elles avaient couru au-devant de lui, Palème s’était assis devant son ajoupa, et les laissait partir sans rien dire ; Cécile lui cria en s’en allant ■

« Adieu! mon brave homme; soyez tranquille, Mme de la Rebelière ne dira pas qui nous avons rencontré. »

La jeune femme avait passé son bras sous celui du colon.

LES ÉPAVES

« Donatien, lui dit-elle vivement tout bas, cette en- . fant n’a pas compris notre danger; mais vous venez de nous sauver plus que la vie !... »

Il frémit.

« Oh ! ciel! dit-il, c’est le hasard qui m’a conduit de ce côté.,.. J’avais un pressentiment que vous couriez quelque danger, je vous cherchais.... Vous avez donc fait quelque mal à cet homme ? »

Alors Mme de la Rebelière lui raconta brièvement comme Palème avait été leur esclave, et pourquoi il s’était enfui.

« Il est vrai, dit-elle en finissant et avec un long soupir, M. de la Rebelière est un maître cruel! Ce malheureux doit nous haïr! »

Cécile les rejoignit, et tous trois reprirent lentement le chemin de l’habitation. Le même soir, Palème aborda le colon qui rentrait seul chez lui. Tous deux se connaissaient; la bonté compatissante de l’un, la misère de l’autre avaient établi ces rapports.

« Écoute, dit Donatien après avoir répondu au salut de l’épave, il a failli arriver un grand malheur ce soir; si ta main eût seulement touché l’une de ces deux femmes que j’ai rencontrées devant ton ajoupa, je t’aurais cassé la tête d’un coup de fusil, »

Palème haussa les épaules et répondit :

« Cela suffit ; vous m’avez fait du bien, vous m’avez nourri quand j’étais malade, je ne l’ai pas oublié. Puisque vous protégez ces femmes, elles peuvent aller en toute sûreté ; je me détournerai si je me trouve encore sur leur passage. Je renonce pour vous à ma vengeance.

— Je sais qu’on peut se fier il toi, et je compte sur cette promesse. Adieu, retourne à ton ajoupa et prends garde si tu descends de l’autre côté de la montagne ;

LES ÉPAVES

hier quelques nègres marrons sont tombés au milieu d’une halte de miliciens.

— Je sais bien , j ’y étais. ‘

— Tu finiras par être pris dans quelqu’un de ces traquenards. Palème, tu ferais mieux de cultiver de tes mains un petit carré de terre qui te donnerait de quoi vivre. S’il te faut des outils, des semences, viens me trouver. Adieu, souviens-toi de ta promesse. »

Palème le retint.

« Écoutez, lui dit-il, avant de nous quitter, il faut que je vous raconte une histoire. Il y avait là-bas, dans le bois, un beau ramier qui voltigeait tout le jour dans les tamarins où était son nid. Un jour il trouva parmi ses œufs deux œufs blancs comme la fleur du frangipanier, et il les réchauffa avec le reste de sa couvée. Quand ces œufs furent éclos, il en sortit deux serpents qui le dévorèrent.

— Adieu, Palème, » dit Donatien en s’éloignant.

Dès ce jour, Mme de la Rebelière et Cécile se laissèrent accompagner par Donatien dans toutes leurs promenades. Ordinairement elles le rencontraient au delà de l’esplanade, et, après leurs longues courses, il les ramenait souvent, bien avant dans la soirée, jusqu’à l’entrée de l’habitation dont il ne passait jamais le seuil. Ce nouveau genre de vie semblait avoir agi puissamment sur la jeune femme ; elle éprouvait des alternatives de langueur et d’animation, de tristesse et de gaieté, qui ne ressemblaient pas à ses caprices d'autrefois. Cécile était souvent pensive; mais son regard serein ne trahissait aucune préoccupation douloureuse. La vie s’écoulait alors belle, animée, pleine d’enchantement et d’ivresse pour ces deux femmes ; elles aimaient pour la première fois. Cet unique secret de leurs cœurs y demeura bien caché ; elles ne

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se devinèrent point l’une l’autre et se laissèrent aller, sans prévoyance et sans remords, à ce bonheur intime.

Mme de la Rebelière comprenait enfin ce qui avait manqué à sa vie, et, plus tôt que Gécije, elle reconnut que ce qu’elle éprouvait, c’était l’amour, l’amour puissant, irrésistible. Mais un sentiment d’indomptable fierté retint tous- les témoignages de cette passion ; la jeune femme aima pour le bonheur d’aimer ; elle se persuada que ce qui se passait ainsi entre elle et une image absente pendant ces jours, ces nuits entières où elle soupirait et pleurait en nommant tout bas Donatien, n’était point une faute.

Cécile, moins éclairée, s’abandonnait, dans l'innocence de son cœur, au sentiment le plus doux qu’elle eût jamais éprouvé ; c’était tout à la fois de la tendresse, de l’admiration , une ardente 'pitié, car mieux que Mme de la Rebelière, elle avait compris que Donatien n’était pas heureux. D’ailleurs ces préjugés de caste, qui parfois réveillaient, dans l’âme de la fière créole, une secrète honte, une sorte d’effroi, ne troublaient pas cette jeune fille élevée en France ; elle ne comprenait pas ces distinctions subtiles qui font un nègre d’un homme à peu près blanc; elle ne voyait encore, par ses yeux, que les couleurs tranchées, et les nuances ne la frappaient pas.

Il y avait, entre ces trois personnes, comme une convention tacite de se retrouver chaque jour. Que de douces et rapides heures passées ainsi dans cette contrée sauvage où chaque pas amenait une découverte 1 tantôt c’était quelque magnifique liliacée éclose au bord d’un torrent, tantôt un nid d’oiseaux rares ou quelque fruit inconnu. Souvent ils s’arrêtaient sous les citronniers fleuris autour desquels bourdonnaient les colibris étincelants, et Donatien racontait quelque histoire qu’il

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avait apprise dans ses livres, ou bien ses voyages aux pays d’outre-mer. Il était heureux alors; son regard se reposait doucement sur ces deux visages de femmes attentifs et charmés. Mais si son cœur battait déjà pour l’une d’elles, s’il éprouvait l’irrésistible influence de cette atmosphère imprégnée d’amour, il sut cacher aussi ses vives émotions, ses élans d’un bonheur amer, brillant, digne d’envie, de regrets et de pitié. Cependant, au milieu de ces longs entretiens où il racontait volontiers sa première jeunesse, ses longs voyages, son séjour en France, jamais il ne paida de son origine ni de son enfance ; il avait dit seulement qu’il était né à la Martinique.

Au bout d’un mois, Mme de la Rebelière ne parlait pas encore de quitter les eaux chaudes, et il semblait que son mari favorisât *à plaisir son séjour dans cette solitude. D’abord il avait écrit de Fort-Royal pour annoncé'’ rtu’il passerait trois semaines chez son cousin le gouverneur ; puis une lettre datée de la Rebelière avait appris à la jeune femme que quelques officiers de marine étaient momentanément ses hôtes, mais qu’elle devait se dispenser de venir leur faire les honneurs de l’habitation. En toute autre circonstance, Mme de la Rebelière n’aurait pas si facilement obéi; cette fois elle répondit, soumise, qu’elle se trouvait bien aux Eaux-Chaudes, et qu’elle ne demandait pas mieux que d’y rester tant qu’il y aurait des étrangers chez elle. Dès lors il sembla qu’elle ne devait jamais partir; elle faisait des arrangements, des projets comme pour toute la vie, et ni Cécile, ni Donatien ne semblaient s’apercevoir que tout cela devait finir et peut-être bientôt.

Un soir cependant M. de la Rebelière arriva; sa femme et Cécile venaient de rentrer ; toutes deux pâlirent en le voyant. Il était d’une humeur d’autant plus

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empressée et complaisante qu’il s’attendait à de grandes plaintes.

« Ma chère amie, dit-il, combien je vous sais gré de vous être confinée ici pendant que je recevais à la Rebelière ces jeunes fous ; ce sont de sottes connaissances pour une femme de votre âge, et je suis charmé que vous l’ayez compris. Il a fallu un aussi grave motif pour me priver si longtemps de votre présence, ma chère Eléonore, mais enfin me voici. Gomment avezvous passé votre temps dans ce désert?

— Avec beaucoup de contentement etde tranquillité, répondit Mme de la Rebelière d’une voix faible et la mort dans l’âme.

“* Nous pourrons y revenir l’an prochain si cela vous plaît ; qui sait alors si ma belle pupille vous accompagnera? L’époque de sa majorité arrive, je vais perdre mes droits de tuteur. Pardon, ma chère Cécile, de ne vous avoir pas encore demandé comment vous vous portez; mais j’étais absorbé par la joie de retrouver Mme de la Rebelière, si belle, si bonne, si docile ; savez-vous que je m’attendais à une autre réception ?

— Vous voyez bien que vous vous trompez parfois, dit Mme de la Rebelière en s’efforçant de sourire.

— Mais je n’abuserai pas de tant de condescendance; vous ne serez pas plus. longtemps reléguées ici, nous partirons après-demain.

— Vous n’attendez donc aucune visite à la Rebelière 1

• — Non, grâce au ciel ! c’est fini.

— Tant pis. Je n’aurais pas mieux demandé que de rester encore quelque temps ici. L’air vif de ces montagnes m’a fait grand bien ; j’aime cette solitude 1

— Si vous y tenez, je suis capable de m’y enterrer

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avec vous pour quinze ou vingt jours. Le pays est fort .beau, nous ferons de longues promenades.

— Non, monsieur, non, il faut partir! » dit Mme de la Rebelière, que chaque parole de son mari frappait au cœur comme un coup de poignard.

Cécile était immobile, et les larmes qu’elle retenait à peine roulaient sous ses paupières baissées; mais personne ne remarqua son chagrin. Cette épouvantable contrainte dura tout le temps du souper, après lequel M. de la Rebelière sortit un moment.

« Ma bonne Cécile, dit rapidement la jeune femme, il est inutile de raconter à mon mari que nous avons passé une nuit dans l’habitation de Donatien et que depuis nous l’avons vu souvent. M. de la Rebelière pourrait le trouver mauvais et lui faire affront. Si vous saviez ce que c’est que les préjugés de caste !

— Mais si quelqu’un des esclaves que nous avons amenés vient h le lui dire?

— Je leur ordonnerai de se taire, soyez tranquille, ils obéiront. Ah! ma chère Cécile, c’en est fait du bonheur que j’avais trouvé ici ; je retombe sous le joug; si vous saviez quel supplice c’est de vivre avec M. de la Rebelière. »

Elle se prit à pleurer amèrement en achevant ces mots, et Cécile, que les larmes gagnaient aussi, lui jeta les bras au cou en sanglotant. Toutes deux eurent ainsi un prétexte pour cette explosionde chagrin, et tout en cessant de se contraindre elles se trompèrent l’une l’autre. Il y avait d’ailleurs une trop grande différence dans leur manière d’aimer pour qu’elles pussent se deviner facilement. Quand M. de la Rebelière rentra, il vit sur-le-champ que sa femme avait pleuré; il se garda de lui adresse? aucune question, mais mille soupçons importuns lui vinrent à l’esprit. Au milieu

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de la conversation vide et décousue que tous trois s’efforçaient de soutenir, il dit tout à coup en regardant Cécile en face :

« Pendant ces six semaines personne n’est donc venu vous rendre visite ?

— Personne, * répliqua-t-elle avec une franchise tant soit peu jésuitique, heureusement la question avait été posée de manière à rendre cette réponse littéralement vraie.

Le lendemain matin, M. de la Rebelière vint joindre sa femme qui se promenait sur l’esplanade. Ils marchèrent ainsi longtemps sans se parler. L’aspect de ce toit rouge qui apparaissait à la crête des roches avait fait naître un chaos de frayeurs et de soupçons dans l’esprit de M. de la Rebelière; maintenant il entrevoyait un motif au changement inouï qui s’était opéré dans la manière d’être de sa femme. Son imaginalion se créa des doutes, des certitudes ; irrité, furieux au fond de l’âme, mais toujours maître de lui, il foi*ma ainsi ses conjectures pendant une heure. Enfin, s’arrêtant tout à coup devant la jeune femme, il lui dit d’un air tranquille et la rage dans le cœur :

« Quelle est donc cette case neuve lk-haut sur la montagne? Vous ne m’aviez pas dit que nous avions un voisin, ma chère Eléonore; comment s’appelle-t-il?

— C’est un mulâtre nommé Donatien , » réponditelle froidement.

A ce mot, les soupçons qui bourrelaient M. de la Rebelière s’évanouirent subitement; il ne lui vint pas à l’esprit que sa femme pût avoir seulement jeté les yeux sur un homme de cette espèce-là.

« Un mulâtre! répéta* t-il. avec un long soupir comme un homme tout à coup soulagé d’un poids énorme, un mulâtre ! Autrefois on ne voyait guère que des noirs et

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des blancs, mais aojourd’hui cette race mêlée est partout. »

Ce jour-là Cécile sortit vers l’heure accoutumée ; ses négresses avaient perdu Habitude de la suivre depuis qu’elle allait chaque soir se promener avec Mme de la Rebelière. Personne ne remarqua qu’elle descendait seule le vallon. Dans une situation d’esprit plus calme, elle eût éprouvé une certaine frayeur; un silence profond régnait autour d’elle, les oiseaux se taisaient sous les feuillages immobiles, elle n’entendait pas même le brait de ses pas sur le sable mouvant du ravin. Il était de bonne heure encore, et elle marcha longtemps sans rencontrer Donatien. Alors il lui sembla qu’elle s’était égarée, bien qu’elle vit toujours derrière elle le morne Fontenay et plus loin vers le nord les pitons du Carbet. Mais autour d’elle tous les sites se ressemblaient, partout des remparts de feuillages, d’étroites ravines ; elle avançait et ne reconnaissait plus le chemin où d’abord elle croyait avoir passé d'autres fois. Enfin inquiète et fatiguée, elle s’assit dans un endroit découvert d’où elle apercevait encore an loin l’habitation de Donatien. Elle détacha son chapeau de paille et regarda autour d’elle, une main sur son cœur qui commençait à battre d’effroi. L’aspect riant et paisible de ces lieux la rassura. Un faible ruisseau coulait près de là, et une végétation plus fraîche marquait son cours; l’herbe croissait plus haute sur ses bords, et quelques grands arbres s’élevaient sur ce sillon de verdure jeté entre des roches âpres et calcinées.

La jeune fille s’était arrêtée k quelques pas d’un bel arbre dont les branches flexibles plongeaient dans le ruisseau; son feuillage sombre était semé de petites pommes d’un rose éclatant; il semblait le roi de ce rivage, où il croissait seul de soü espèce à travers une

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multitude d’humbles plantes, rampant sous son ombre noire eomme la nuit. De robustes rejets entouraient son tronc noueux, et leurs larges feuilles frémissaient sous le vent léger du soir. «

Cécile se leva pour cueillir un de ces beaux fruits, puis elle se rassit triste et regardant au loin. Elle attendit ainsi encore longtemps. Le soleil allait se coucher lorsque Donatien parut haletant. Il jeta un cri en approchant de la jeune fille ; et lui arrachant le fruit qu’elle tenait à la main, il lui dit avec épouvante :

« Est-ce que vous en avez mangé ?

— Non, répondit-elle effrayée de son geste et de son regard plein de terreur.

— Ah ! reprit-il en se laissant aller épuisé à côté d’elle, je vous ai vue de loin, et j’ai tremblé!... Comment êtes-vous venué ici toute seule chercher ces horribles fruits?... Us sont un poison auquel il n’y a point de remède.... N’avez-vous jamais entendu parler du mancenillier.... Oh! ciel, mademoiselle, Vous étiez là près de cet arbre dont l’ombre même est mortelle.... Vous pouviez goûter à ses fruits maudits, et je vous apercevais tranquille à côté de cet affreux danger.... Il m’a fallu un quart d’heure, Un siècle de terreur et d’angoisse, avant d’arriver auprès de vous.... Oh! venez, venez, éloignons-nous d’ici....»

Elle serra convulsivement le bras qu’il avançait pour la soutenir, et pleura troublée, non de frayeur, mais d’une indicible émotion.

« Hélas! monsieur, dit-elle enfin, ce soir je vous fais mes adieux et ceux d’Éléonore ; nous retournons demain à la Rebelière.

— Demain 1 répéta-t-il en baissant la tête dans une affreuse consternation ; demain ! et je ne vous verrai plus! »

Ils s’arrêtèrent en silence; ‘Cécile vit clair dans son cœur et dans celui de Donatien, et sur-le-champ sa résolution fut prise. Elle avait une de ces âmes fortes et patientes que nul obstacle j?e décourage, et qui vont à l’accomplissement de leur volonté sans violence, mais avec une fermeté inébranlable.

« Vous ne pourrez pas vivre longtemps dans cette solitude, séparé tout commerce humain, dit-elle doucement, il faudra la quitter.

— Hélas! mademoiselle, répondit-il avec amertume, vous n’ignorez pas quels préjugés me sépareront à jamais de la classe à laquelle j’appartiens par mes sentiments et mon éducation.

— Oui, ici, mais en France? C’est en France que vous irez vivre. »

Il secoua la tète, et répondit :

« Je n’avais pas d’autre espoir , d’autre désir ; mais je sens que là-bas non plus je ne serais pas heureux.

— Mon Dieu! pourquoi désespérer ainsi de l’avenir et de toutes les chances de bonheur qu’il y a dans la vie 1 Tenez, j’ai plus de courage et de volonté que vous : des intérêts de fortune m’ont fait venir ici ; M. de la Rebeliere, mon tuteur, m’y a appelée, et j’ai dû obéir, mais ma majorité approche, je suis résolue à m’en aller, et je m’en irai. Savez-vous que nous nous rappellerons volontiers en France notre connaissance dans ce pays sauvage. N’est-ce pas que vous viendrez me voir à Paris ? Allons, au moment de nous quitter, faites-m’en la promesse solennelle. »

Ceci fut dit avec une telle expression d’amitié simple et sérieuse, que Donatien, sans entrevoir aucun autre espoir, s’écria en prenant la main que lui tendait la jeune fille : >

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« Oui, à Paris, dans un an peut-être ; c’est l’espoir qui va me faire vivre. *

Quelques moments après, ils se séparèrent; lui, triste et pourtant consolé; elle, courageuse et le cœur plein d’espoir.

M. de la Rebelière avait passé toute cette journée près de sa femme. Vers le soir, il l’emmena faire une promenade du côté de l’habitation de Donatien ; chemin faisant, il s’arrêta avee un vieux nègre, qui coupait du bois sur la limite des deux possessions, et il le questionna longtemps.

Le soir à souper, M. de la Rebelière dit, entre beaucoup d’autres propos fort insignifiants et sans y attacher d’importance :

« Je sais ce que c’est que cette habitation des d’Énambuc, elle était bien tenue autrefois ; mais à présent il faudrait y mettre une centaine de nègres pour qu’elle rapportât quelque chose. Elle est tombée entre les mains de ce mulâtre, qui assurément n’a aucun titre légal pour la posséder. Je sais ce qu’il est. Le gouvernement ne surveille pas assez la position de ces ■* gens-là.

— Eh ! bon Dieu ! monsieur, répliqua Cécile, quand ils ne font tort à personne, on peut bien les laisser vivre tranquilles. »

Mme de la Rebelière ne dit rien ; la présence de ce mari qui ne la quittait pas plus que son ombre la mettait au désespoir ; mais elle le craignait, et elle savait dissimuler. Cécile était pensive, mais calme.

« Quand partons-nous, monsieur? demanda-t-elle à son tuteur.

— Demain sur le soir; il fait clair de lune, nous marcherons de nuit. »

La soirée se passa tristement et finit de bonne heure.

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Quand Mme de la Rebelière fut seule dans sa chambre à coucher avec son mari, elle lui dit ;

« Je n’ai nulle envie de dormir, et je vais lire un peu. »

Il entra avec elle dans une petite pièce attenante à la chambre et qui n’avait point d’autre issue.

« Gela ne vaut rien, dit-il, de veiller ainsi; vous vous ferez malade, ma chère âme : je vous trouve défaite ce soir. Prenez donc plus de soin de votre santé. »

Il lui baisa la main, et elle lui dit bonsoir d’un signe de tête. Un quart d’heure après il dormait. Quand la jeune femme fut seule , elle respira, elle pleura. Que de sanglots, que d’imprécations, que de paroles d’amour sortirent alors de sa bouche ! Elle s’abreuva de ses larmes, elle appela mille fois Donatien, elle épuisa sa douleur par la violence de ses transports. Ensuite elle essaya d’écrire, seulement pour soulager son cœur; mais la difficulté d’exprimer ainsi sa pensée l’arrêta au premier mot. Ignorante comme une créole, elle savait à peine tenir la plume.

Un peu avant le jour, M. de la Rebelière s’éveilla et s’aperçut que sa femme n’était pas encore couchée. Alors il se leva doucement, et vint voir ce qu’elle faisait. Elle s’était endormie, la tête appuyée sur une table. Sa main, qui tenait encore la plume, reposait sur une grande feuille de papier toute barbouillée de chiffres, de cœurs enflammés, et où le nom de Donatien était vingt fois écrit. M. de la Rebelière vit tout cela par-dessus l’épaule de sa femme à la lueur d’une lampe qui s’éteignait.

Pâle, les yeux hagards, les dents serrées, il chercha instinctivement à son côté le couteau qu’il avait quitté en se déshabillant ; puis l’idée d’une autre vengeance lui vint subitement.

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« Oh! murmura.-t-il en regagnant son lit, cet homme est un épave ! Je puis l’acheter et le faire mourir devant elle sous le fouet du commandeur ! »

M. de la Rebelière quitta le lendemain les Eaux- Ghàudes, avec sa femme et sa pupille ; dès qu’il les eut ramenées à l’habitation, il partit pour Fort-Royal sous un prétexte insignifiant, et après avoir annoncé que son absence durerait deux ou trois jours au plus. La jeune femme pensa qu’il s’agissait de quelque affaire administrative, et elle ne s’étonna point de ce brusque départ. Le gouverneur général des Antilles, M. de Feuquières, avait épousé une proche parente de M. de la Rebelière ; leurs relations étaient intimes; une certaine conformité de caractère et des intérêts communs les unissaient étroitement. Tout pliait devant ces deux hommes investis des pouvoirs les plus étendus; mais il n’y avait point de sécurité dans une position si haute, si enviée, aussi s’étaient-ils ligués pour s’y soutenir et n’eussent-ils reculé devant aucune iniquité quand il s’agissait de défendre leurs privilèges ou de frapper un ennemi. M. de la Rebelière possédait une fortune immense, et bien que son origine fort roturière fût connue de tout le monde, il s’était allié, par son mariage, aux meilleures familles de la Martinique. Il était commandant de la paroisse du Carbet sur laquelle était si-

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tuée son habitation; ce grade donnait une autorité immédiate et absolue dont les énormes abus restaient toujours impunis, car on ne pouvait en appeler que devant la suprême juridiction d’un conseil colonial entièrement dévoué au gouverneur.

L’absence de M. de la Rebelière fut pour sa femme un temps de répit ; elle put du moins pleurer librement ; personne ne lui demandait compte de sa tristesse, de ses insomnies, de la vie étrange qu’elle menait. Rien ne pouvait la tirer de l’anéantissement où elle était retombée; elle restait tout le jour étendue dans son hamac, les yeux fermés, les mains croisées, immobile et muette comme une statue ; puis quand la nuit arrivait, quand la brise soufflait fraîche et suave dans les orangers, elle se traînait sur la terrasse et y passait souvent toute la nuit. La liberté que lui laissait son mari n'était pas au delà du privilège de se livrer à ses caprices d’enfant; elle ne devait point franchir les limites de ses possessions, et cette fois elle n’osa pas retourner aux Eaux-Chaudes.

Cécile partageait jusqu’à un certain point cette vie pleine de regrets, de désœuvrement et d’ennui ; mais du moins l’avenir était devant elle, l’avenir libre, immense, plein d’espérances et de projets ; elle y rêvait tandis que la jeune femme se consumait dans un sombre et muet abattement. Préoccupées toutes deux d’uft sentiment profond, elles ne s’observèrent point mutuellement, et aucune manifestation impradente ne trahit leur secret. L’une plus ardente, plus emportée dans ses passions, avait appris à dissimuler sous le regard défiant de son mari; l’autre candide et fière, se taisait parce que l’on ne sollicitait pas sa confiance.

Un jour cependant, tandis qu’elles étaient seules dans la galerie, Cécile s’approcha doucement de Mme de la

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Rebelière, qui, pâle, à demi soulevée et le frout appuyé sur sa main, ressemblait à une de ces statues qui décorent les tombeaux.

« Ma chère Eléonore, lui dit-elle, vous voilà, depuis ce matin, comme une personne qui n’est plus de ce monde; mon Dieu 1 qu’avez-vous donc? »

A cette question, Mme de la Rebelière fondit en larmes; n’en pouvant plus, à bout de contrainte et de dissimulation, elle cacha son visage sur l’épaule de Cécile, et s’écria au milieu de ses sanglots :

« Si vous saviez ce que je souffre!... Mon Dieul quelle vie! quelle affreuse vie!...

— Allons, allons, ne parlez pas ainsi, dit la jeune fille en serrant contre sa poitrine cette belle tête échevelée, vous vous exagérez votre malheur, ma pauvre amie ; M. de la Rebelière a une façon de vous aimer fort étrange, j’en conviens, il abuse un peu de son autorité; mais je suis assurée que vous finirez par le gagner à force de douceur et de patience. Il comprendra enfin que vous êtes une femme sage, incapable de manquer à votre devoir, et que vous n’avez pas besoin d’être gardée par son incommode jalousie; il vous laissera vivre comme tout le monde. Prenez donc courage et ayez bon espoir dans l’avenir. »

Ces paroles simples et raisonnables retinrent l’aveu qui allait échapper à Mme de la Rebelière; elle se laissa retomber sur ses coussins damassés, et répondit avec plus de sang-froid

« Ma bonne Cécile, je souffre, je suis malade, c’est pourquoi je pleure; j’ai de tristes pressentiments, il me semble que je dois mourir bientôt, voilà le secret de cette tristesse où vous me voyez plongée.

— Ah ! j’ai meilleur espoir pour vous, ma chère Éléonore; vous n’êtes malade que d’ennui. Pour vous ras-

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sürer, il faut que M. de la Rebelière amène un médecin; voulez-vous consulter celui du gouverneur? Je vais écrire sur-le-champ.

— Non, non, je ne veux pas le voir, ce n’est pas lui qui me guérirait ; il n’y a que le temps qui puisse me guérir.

— Si du moins M. de la Rebelière revenait ! En vous trouvant si triste et si souffrante, il consentira à vous ramener à Saint-Pierre, ne fût-ce que pour vous procurer un peu de mouvement et de distraction. »

Mme de la Rebelière secoua la tête.

« C’est étrange pourtant, dit-elle après réflexion; je ne comprends pas ce qui peut retenir M. de la Rebelière à Fort-Royal : des affaires importantes exigent sa présence ici; après-demain vous serez majeure, ma chère Cécile, et il doit vous rendre ses comptes de tutelle.

— Ah ! je ne suis pas pressée de jouir de mon émancipation; j’attendrai tant qu’il voudra.

— Il le sait bien, et c’est pour cela sans doute qu’il ne se hâte pas de revenir. Que ne nous laissait-il aux Eaux-Chaudes ! je m’y portais mieux qu’ici, et Vous ■aussi, ma Cécile; je vous trouve pâlie depuis notre retour.

— C’est vrai, nous étions plus agréablement là-bas, » répondit la jeune fille, dont les joues reprirent subitement une teinte rosée qui lui rendit cette vive fraîcheur que l’ardeur du climat commençait à ternir.

Un moment après elle retourna s’asseoir devant son métier à tapisserie ; la jeune femme venait de retomber dans cette muette rêverie dont elle était sortie un moment avec effort.

Cependant, au bout de huit jours, Mme de la Rebelière commença à s’étonner que son marine donnât

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point signe de vie ; mais il ne lui tint pas à l’esprit qu’il l’eût devinée, tant il avait su dissimuler, tant il s’était montré calme et d’humeur agréable en la quittant. Elle ne demandait pas mieux, du reste, d’en être délivrée le plus longtemps possible, et elle se garda bien d’écrire, crainte de hâter son retour.

Enfin, après dix jours d’absence, M. delà Rebelière arriva un soir, tandis qu’on était à souper; il entra avec fracas dans la galerie, jeta sa cravache et son chapeau, et vint embrasser sa femme d’un air joyeux et empressé.

C’est vous enfin, dit-elle en se soulevant à demi avec un contentement qu'elle ne pouvait venir à bout de feindre. Bon Dieu! qu’étiez-vous donc devenu? Je faisais tous les jours, avec Cécile, mille conjectures sur votre absence. »

Il s’assit entre elles deux et se prit à sourire avec une si singulière expression, qu’elles se regardèrent étonnées, et n’osèrent plus l’interroger. Il y eut un moment de silence, puis M. de la Rebelière dit lentement :

« Je viens de faire une expédition qui aura, je l’espère, de grands résultats pour la tranquillité de la colonie. On néglige malheureusement de surveiller ce qui se passe dans les possessions éloignées ; on laisse aller les choses, et elles vont, elles vont à la ruine de tous nos privilèges. »

A ce préambule, les deux femmes comprirent que quelque exécution extraordinaire venait d’avoir lieu ; elles savaient avec quelle rigueur on punissait tout acte d’insubordination, et même un simple soupçon de révolte parmi les esclaves.

« Au non du ciel, monsieur, ne parlons pas de cela, dit Mme de la Rebelière ; il s’agit sans doute de quelque épouvantable supplice : ces récits me font mal. Je sais

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bien qu'il faut qu’on punisse les criminels; mais je ne veux pas savoir tous ces détails qui font dresser les cheveux.

— Cette fois il n’y a rien qui puisse froisser la sensibilité de votre cœur ; il n’est question ni de potence, ni de bûcher, répondit froidement M. de la Rebelière; il s'agissait de s’emparer de quelques misérables qui v vaguaient sans maîtres, et pouvaient faire de grands dommages sur les possessions voisines. Gela m’intéressait surtout par rapport à notre habitation des Eaux- Chaudes : puisque vous vous y plaisez tant, ma chère âme, j’ai pris à cœur que yous puissiez y aller en toute sûreté. Il fallait, pour cela, vous délivrer d’un voisinage dangereux : l’habitation d’Énarabuc était le repaire des nègres marrons, des épaves de tout le quartier du Carbet; il fallait en finir avec ces gens-là. »

Mme de la Rebelière devint horriblement pâle; elle s’accouda sur la table et serra son front d’une main. Cécile avait frémi jusqu’au fond de l’âme; mais elle se contint et dit avec assez de sang-froid :

« Qu’est-il donc arrivé là-bas? En vérité, je crois que vos craintes étaient exagérées Pendant tout le temps que nous avons passé aux Eaux-Chaudes, il n’y a pas eu la moindre alerte; tout était tranquille aux environs, et les gens de l’habitation d’Énambuc vivaient fort paisiblement.

— C’est que l’occasion ne leur paraissait pas favorable pour commencer leurs rapines : heureusement nous avons prévenu tous ces malheurs. Le gouverneur s’est entendu avec moi pour réduire ces misérables, et, en ma qualité de commandant de la paroisse du Carbet, j’ai dirigé l’expédition. Les choses se sont passées légalement. Le dernier des d’Énambuc étant mort sans héritier, sa succession a été déclarée vacante par sentence

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de la sénéchaussée. Je me suis aussitôt transporté sur les lieux, accompagné du notaire chargé d'inventorier les meubles et les esclaves. Cinquante miliciens me suivaient pour, au besoin, me prêter main-forte : nous savions qu’il y avait sur l’habitation une douzaine de nègres et un mulâtre qui paraît être, non pas leur maître, mais leur cnef. Vous savez, ma chère Éléonore, il s’appelle Donatien. »

Elle ne répondit que par un signe de tête à peu près négatif.

« Eh bien! après, dit Cécile d’une voix à. peine articulée, après, que s’est-il donc passé?

— Ah! c’est toute une histoire. La campagne n’a pas été longue; mais elle a été conduite vivement, je m’en flatte. Nous sommes arrivés aux Eaux-Chaudes de grand matin , et j’ai fait reposer et rafraîchir mon monde, tandis que j’allais moi-même reconnaître les environs. Le même soir nous avons attaqué la place. Vers neuf s heures, par une nuit des plus noires, l’habitation a été cernée, et assisté du notaire et d’un huissier, j’ai heurté à la porte en commandant d’ouvrir au nom du roi et de la loi. Aussitôt le mulâtre s’est présenté lui-même, suivi de ses nègres, et je lui ai fait lire à haute voix l’ordre du gouverneur et la sentence de la sénéchaussée; ensuite j’ai commandé à mes geps d’appréhender au corps tous les individus présents : ils ont fait résistance. Alors le combat a commencé et nous avons lâché des coups de fusil. Les nègres se sont rendus; mais le mulâtre se défendait avec une fureur désespérée : j’ai cru que nous ne l’aurions pas vivant. Enfin on l’a saisi et garrotté....

— Mais cet homme n’appartient à personne, interrompit Cécile en respirant à peine; quel droit avezvous sur lui?

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— Quel droit? le droit de lui demander ce qu’il est, ses titres de liberté, et, puisqu’il n’en a point, de le déclarer épave et de le faire vendre. Telle est la loi : le Code noir est précis. Comprenez-vous à présent? » .

Cécile baissa la tête en signa d’affirmation, et tâcha de contraindre son indignation et son désespoir. M. de la Rebelière reprit :

« Dimanche prochain, à l’issue de la messe, cet homme sera vendu à l’encan devant l’église de Saint- Pierre ; il appartiendra au plus offrant et dernier enchérisseur. • . • . .

— Et en attendant qu’en ferez-vous? où est-il? demanda Cécile.

— Il est ici, au cachot. C’est un homme hardi, capable de tout : je ne me fierais pas aux gens de la geôle pour garder un tel bandit.

— Puisqu’il est à vendre, j’ai envie de l’acheter, dit Cécile après un moment de réflexion, et comme si elle n’eût pas attaché à cette proposition une grande importance ; monsieur, vous pourrez épargner ainsi les frais d’un encan. C’est décidé, cet épave m’appartiendra.

— Ma belle pupille, répliqua vivement M. de la Rebelière, cela ne se peut pas; je m’y oppose.

— Ohl dit-elle, qn essayant de rire, si je le voulais bien pourtant? Je suis majeure à présent. Vous ne pouvez plus me dire : Je m’y oppose.

— Allons, vous plaisantez toujours.

— Mais non, je ne plaisante pas, je vous jure.

— Sérieusement il ne faut pas songer à avoir ce mulâtre; qu’en feriez-vous? C’est un mauvais drôle : vous êtes trop bonne pour pouvoir le dompter. Il m’a insulté, menacé ; je veux le punir. C’est moi qui l’achèterai. » , >

LES ÉPAVES. 151

M. de la Rebelière ae tourna vers sa femme et ajouta en la regardant :

» J’ai juré qu’il mourrait sous le fouet d’un commandeur! »

Elle frissonna, son front se couvrit d’une sueur froide, elle était près de s’évanouir; en ce moment elle venait de comprendre que M. de la Rebelière l’avait devinée.

Il reprit tranquillement :

« J’ai cru, pendant le trajet des Eaux-Ghaudes ici, que ce misérable mettrait fin à ses jours; il essayait de se jeter à bas du cheval sur lequel on l’avait lié ; il a des blessures horribles. Ces gens-là n’ont aucune crainte de Dieu ni de l’autre vie; ils sont capables de tout, même de se tuer.

— La crainte de Dieu ! répéta Cécile ; mais si vous l’éprouviez, monsieur, vous seriez plus humain pour ce malheureux fait à son image 1

— Voilà bien vos préjugés d’outre-mer! vous les perdrez au bout de quelques années de séjour en ce pays, ma chère pupille, vous comprendrez mieux notre supériorité sur la race nègre; ces gens-là sont des brutes. Eléonore a des idées plus justes que les vôtres sur ce sujet; je suis certain qu’elle approuve tout coci : n’est-ce pas, ma chère amie?

— Pardon, monsieur, je ne sais, dit-elle en se tournant brusquement, je n’étais pas à la conversation; j’ai un mal de tête affreux. »

Elle laissa retomber son front sur ses mains jointes. M. de la Rebelière se leva.

« Vous êtes fatiguée, ma chère amie, dit-il en posant la main sur l’épaule de sa femme; venez, allons nous coucher. »

Elle obéit, chancelante et se traînant à peine. Avant de sortir, elle se tourna vers Cécile, qui, pâle et con-

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sternée, restait assise devant la table, elles échangèrent un regard plein d’horrenr et de pitié. M. de la Rebelière soutint sa femme et l’emmena eu disant :

« Allons, ma chère Eléonore, appuyez-vous sur moi; vous êtes toute pâle ; en vous voyant ainsi,' je n’ai plus de joie à rien. »

Mme de la Rebelière sourit amèrement et s’en alla les bras pendants, le front baissé, comme une victime qui subit son sort. Elle comprenait que quelque délation, quelque funeste hasard avait appris à son mari ses relations avec le mulâtre, et qu’il avait deviné la passion qu’elle portait cachée si profondément dans son cœur; mais elle savait bien qu’il tuerait Donatien sous ses yeux, sans jamais lui reprocher le motif de cette affreuse vengeance. Elle dissimula aussi, elle dissimula sa haine comme elle avait dissimulé son amour, et renferma dans les plus secrets replis de son âme ses larmes, ses imprécations et ses terreurs.

Cécile gagna la terrasse, elle avait besoin d’air, elle étouffait. Elle tourna son visage au vent frais de la nuit, elle respira et put pleurer enfin. Peu à peu, son agitation se calma, et elle se prit h réfléchir sur ce qu’il était possible de faire en cette extrémité. Il était alors près de minuit; la lune, dont un dernier reflet blanchissait l’horizon, venait de disparaître derrière les montagnes; de gros nuages, déchirés par le vent, chassaient rapidement à l’est et semblaient s’amasser à la cime des pitons du Carbet d’où jaillissaient de rares éclairs. Tout dormait dans la maison, dans les cases h nègres, dans les champs silencieux. La nuit devenait de moment en moment plus profonde ; pourtant on distinguait encore, entre les ombres épaisses d’une allée de tamarins, un petit bâtiment carré, dont les fortes murailles s’appuyaient sur le moulin à sucre.

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« Il est là! murmura Cécile, il est là, seul, désespéré!... Mon Dieu! que faire? comment le secourir? comment le sauver? Il mourra de ces ignominies! »

Elle pleura longtemps, accoudée sur la balustrade et sans détourner les yeux de cette affreuse prison,- où elle savait que M. de la Rebelière faisait mettre en sûreté les esclaves dont il craignait l’énergie et le désespoir.

« Maîtresse, dit la vieille Fémi, sa femme de chambre, en lui jetant une mante sur les épaules, il fait bon ici ; mais cette fraîcheur ne vaut rien, après une journée si chaude que les chiens ne voulaient pas tester dehors. Il serait prudent de rentrer, peut-être.

— Sais-tu ce qui s’est passé? interrompit la jeune fille; M. de la Rebelière a fait capture de quelques épaves; on veut les vendfe, et parmi eux il y a ce colon qui nous reçut chez lui, quand nous allions aux Eaux- Chaudes; nous lui avons pourtant de grandes obligations. S’il ne nous eût pàs ouvert sa case, nous aurions passé la nuit au bord de la ravine, exposées à être emportées par les eaux, ou bien dans le bois avec les serpents, les bêtes sauvages. Ah! j’en serais morte de frayeur!... Mais je n’oublie jamais les services qu’on me rend : Fémi, je veux sauver ce pauvre homme.

— Dieu fasse qu’il soit encore temps ! s’écria la négresse.

— Comment 1 interrompit Cécile en frémissant, M. de la Rebelière me trompait donc? Ce soir il m’a dit que Donatien serait vendu dimanche prochain.

— Oui, s’il est encore vivant; mais qui sait?... Je l'ai vu arriver. On l’a descendu de cheval roide comme un corps mort; pendant le chemin il avait dit qu’il se tuerait plutôt que de se laisser vendre.

— Écoute, Fémi, interrompit Cécile subitement dé-

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ridée, il faut que cette nuit, cette nuit même, je voie Donatien.

— Seigneur Jésus! et comment ferez-vous, ma bonne maîtresse?

— J’irai le trouver dans son cachot.

— Mais les clefs ? elles sont dans la chambre de M . de la Rebelière.

— J’irai les chercher.

— Il ne vous les donnera pas.

— Eh bien ! je les prendrai.

-- Oh ! Seigneur, Seigneur Dieu ! s’écria la négresse épouvantée, les clefs sont sur la table devant le Ut, et M. de la Rebelière dort les yeux ouverts.

— C’est bien ! attends-moi ici, dit Cécile avec résolution; j’y vais. »

La négresse leva les mains au ciel et se mit h réciter tout ce qu’elle savait de prières. Au bout de cinq minutes Cécile revint.

« Allons, dit-elle tout bas, allons, Fémi. »

Elle respirait à peine; ses mains froides et tremblantes tenaient deux clefs attachées par une chaînette de fer ; ses forces l’abandonnaient, mais non pas son courage ; elle s’appuya au bras de sa négresse, et, haletante d’émotion et de frayeur, elle traversa rapidement le jardin et l’enclos au fond duquel était situé le moulin à sucre. Un commandeur et quelques esclaves gardaient cette partie de l’habitation : ils faisaient une ronde vers minuit et dormaient ensuite jusqu’au jour; mais à la moindre alerte ils devaiept être sur pied et sortir avec leurs fusils. Cécile savait qu’elle ne pouvait se fier à leur sommeil, et elle commença par frapper à la porte du moulin en s’écriant doucement :

« Ouvre, Michel, c’est moi, c’est Mlle de Kerbran. »

On tira les verrous, un grand nègre entre-bâilla la

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porte et montra son visage stupéfait à la lueur d’une lanterne, en s’écriant : ~ '

« Vous, maîtresse ! à cette heure.... - .

— Oui, c’est moi; tu vois bien que c’est moi, avec Fémi. Tiens : voilà un écu; c’est pour toi; ne fais point de bruit; prête-moi ta lanterne pour un quart d’heure, et sur ton âme, que personne au monde ne sache que je suis venue ici cette nuit! »

Le nègre prit l’écu en ouvrant de grands yeux ébahis. Fémi le poussa et s’empara de la lanterne.

« Va, va, tu ne risques rien, lui dit-elle; rentre et tiens-toi tranquille; je ferai bonne garde là dehors. » Le cachot de l’habitation la Rebelière était une espèce de fosse au-dessus de laquelle on avait bâti une autre prison, aussi sûre, mais moins affreuse que celle d’en bas ; car l’air et le jour y pénétraient par une étroite fenêtre. Toutes deux étaient rarement vides, et jamais personne ne s’en était évadé. M. de la Rebelière se fiait mieux à ces larges murailles, à ces fortes serrures, qu’à la vigilance de vingt sentinelles.

« Reste là, dit Cécile à sa négresse en s’arrêtant sur le seuil; reste là, et prends garde que le commandeur ne vienne voir où je suis. »

Elle prit la lanterne et ouvrit d’une main ferme ; il n’y avait personne dans la prison d’en haut. Cécile descendit quelques marches et vit une seconde porte clouée et solidement cadenassée. Il lui fallut dix minutes pour trouver le secret de ces formidables serrures ; enfin, les gonds rouillés grincèrent, et la jeune fille, pâle de fatigue et d’émotion, pénétra dans le cachot. Donatien était là, attaché avec des cordes à un énorme madrier qui soutenait la voûte. Il leva la tête et poussa un cri étouffé en reconnaissant Cécile. Elle se pencha sur lui et toucha ces horribles cordes dont les nœuds le meur-

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trissaient ; puis, elle jeta les yeux sur ses épaules nues et sillonnées de longues déchirures.

« Oh ! murmura-t-elle d’une voix plaintive, ils l’ont frappé ! »

La vue d’une blessure faite par une balle, par un coup de poignard, lui eût causé moins d’horreur et de pitié; car elle comprit que cette ignominie faisait plus de mal h l’âme du prisonnier que ces plaies sanglantes à son -corps. A l’aspect d’une telle infortune, elle éprouva quelque chose de plus grand, de plus saint que l’amour, c’était un sentiment sublime de justice et de générosité. Elle jura dans son cœur de protéger ce malheureux, de se mettre entre lui et son bourreau, de l’arracher aux mains impitoyables qui l’avaient ainsi déchiré. Elle se mit à genoux près de Donatien avec l’élan d'une chaste pitié. Elle pleura longtemps sur ses blessures, comme elle eût pleuré sur un faible enfant abandonné, sur une pauvre femme souffrante. Et lui, tout éperdu et défaillant, tournait vers elle son visage couvert de larmes et murmurait :

« C’est vous ! c’est vous, mademoiselle 1 Je vous aurai revue avant de mourir! Oh! je ne l'espérais pas ! » C’était une étrange scène, une de ces situations uniques dans la vie : cette jeune fille si' belle, si noble, si riche, agenouillée dans cet horrible caveau, près du malheureux dont la tête s’inclinait sur ses mains blanches et pures; cela ressemblait k un rêve, à une vision. Le mulâtre crut qu’il devenait fou.

« Mon Dieu! mon Dieu! s’écria-t-il, je vous vois, mademoiselle, vous me regardez, et pourtant je doute. .. . Parlez-moi, pour que je sois sûr que c’est bien vous... . Oh ! ce bonheur encore, et puis la mort!

— Donatien, dit-elle en passant son mouchoir sur le front moite et glacé du mulâtre, non, vous ne mourrez

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pas ; ce n’est pas pour vous laisser mourir que je suis venue. Écoutez, je n’ai qu’un moment encore à rester ici, je ne pourrai plus revenir ; avant que je vous quitte, il faut me promettre, il faut me jurer que vous n’attenterez pas à votre vie, que vous subirez votre sort. »

Il se rejeta en arrière et s’écria avec un sourd gémissement :

« Le sort d’un esclave !

— Oui, mais je suis là, je vous sauverai; ne voulezvous pas me confier votre vie, Donatien?

— Oui, ma vie, mon âme, mon honneur, tout!

— Eh bien ! dimanche, vous vous laisserez mener à Saint-Pierre sans faire résistance ; vous vous laisserez vendre....»

Il la comprit et détourna la vue ; l’espoir qu’il venait d’entrevoir était mêlé d’un sentiment inexprimable de honte et de reconnaissance.

« C’est le seul moyen de vous sauver, reprit Cécile; il est impossible de vous faire évader ; vous seriez infailliblement repris, et peut-être.... On ne se rachète pas de la mort.

— Ni de l’infamie ! interrompit-il avec une sombre

douleur. -, ' ,

— L’infamie ! elle est pour ceux qui commettent de telles iniquités; ceux-là, je les déteste, je les méprise! Mais, vous, Donatien, croyez-vous n’être plus le même à mes yeux qu’il y a quelques jours> lorsque, dans la ravine, près des mancenilliers, je vous fis promettre que nous nous retrouverions en France? Dieu m’est témoin qu’à présent comme alors je vois en vous un ami, peut-être l’ami le plus cher que j’aie au monde : voyez, je suis venue pour vous le dire. »

Il serra les mains de Cécile sous ses mains garrottées, et répondit avec l’accent d’une émotion profonde ?

« Disposez de mon sort, de tout ce que je suis; oh ! dès à présent je suis bien véritablement votre esclave.

— Vous me jurez alors de subir impassible cette cruelle scène; M. delà Rebelière Sera là; ne l’irritez point par des reproches, des menaces....

— Mais comment me suis-je attiré la haine atroce de cet homme? pourquoi ces persécutions, ces iniquités dont je suis la victime ? qui l’excite ainsi contre moi?

— C’est la peur, la peur égoïste et cruelle. M. de la Rebelière ne veut dans la colonie que des maîtres et des esclaves; il a vu en vous un homme dangereux, un épave.- Mon Dieu, comment se fait-il donc que vous n’ayez pu justifier d’aucun titre de liberté?

— Mais je suis libre, libre de droit, par ce beau privilège qui donne la liberté à tous ceux qui ont touché la terre de France, où nul n’est esclave 1 J’ai protesté hautement contre l’illégalité de mon arrestation. Mais à qui en appellerai-je de cet horrible abus de pouvoir? Au conseil colonial, au gouverneur? Ils ne me défendront pas contre M. de la Rebelière.

— Non, dit Cécile avec énergie, non, vous succomberiezjc’est moi qui vous défendrai, quivous sauverai.... Et maintenant adieu, Donatien, adieu! »

Elle se tut subitement et regarda derrière elle avec épouvante; il lui avait semblé entendre un léger frôlement. Elle ne vit rien que le mur noirâtre, sur lequel la lanterne jetait un faible reflet. Un eût dit pourtant qu’un air plus vif pénétrait dans le caveau, à travers l’espèce de soupirail fermé par quatre barres de fer. Cette étroite ouverture empêchait les prisonniers d’étre asphyxiés; elle donnait dans un égout, où ne pénétrait pas un rayon de jour.

« Ce n’est rien, dit-elle rassurée ; c’est le vent. Il va faire un oéage. Oh! il faut que je rentre, que je rentre

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sur l'heure. Si voua saviez ce que j’ai osé pour venir jusqu’à vous!... Je vous laisse tranquille et consolé^ n’est-ce pas, Donatien? »

Il la regarda; une expression indicible anima son noble visage; un sourire, un éclair de joie passa sur sa bouche frémissante, et il baisa les mains étendues sur lui. Une minute après, sa vision avait disparu.

Cécile regagna rapidement la maison. L’orage allait éclater; les éclairs lui montraient le chemin. Elle tremblait, maintenant qu’elle avait accompli cette tentative hardie, et elle rentra dans la chambre de M. de la Rebelière avec plus de frayeur qu'elle n’y était venue trois quarts d’heure auparavant. La veilleuse jetait toujours sa clarté vacillante sur le lit, environné d’une gaze , transparente, autour de laquelle bourdonnaient les moustiques, et dont les plis flottants laissaient voir deux têtes endormies.

Cécile posa les clefs sur la table à côté de la veilleuse. Au même moment un coup de tonnerre ébranla la maison. M. de la Rebelière s’éveilla en sursaut, et apercevant une ombre qui passait sur le mur, il s’écria avec épouvante :

« Qui va là?

— C’est moi, répondit Cécile en s’avançant. Il tonne ; j’ai grand’peur, et je viens demander à Eléonore la relique de saint Fulgence.

— Elle n’a pas empêché le tonnerre de tomber deux fois ici, » murmura M.de la Rebelière, qui ne conçut pas le moindre soupçon.

Mme de la Rebelière s’était levée toute tremblante ; elle prit un petit cadre attaché au mur, et le donna à Cécile en s'écriant :

« Quel temps 1 sainte Vierge ! est-ce la fin du monde ? Il faut se mettre en prière. »

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La jeune fille se retira. M. de la Rebelière avait écarté le rideau de gaze, et la lampe de nuit éclairait en plein son visage sombre, décharné, et coiffé d’un mouchoir de paliacate rouge.

« Allons, rassurez-vous, ma chère Éléonore, dit-il en regardant autour de la chambre ; tout est bien clos, et le tonnerre ne tombera pas ici. *

Il lui prit la main et l’obligea à s’asseoir au bord du lit ; puis il se remit sur son oreiller et ferma les yeux. Elle n’osa bouger ; elle resta là immobile , les pieds nus et couverte de ses longs cheveux. Aucune parole ne l’avait trahie ; elle était parvenue à dissimuler son dédain et sa haine; sa physionomie même n’avait rien dit. En ce moment pourtant, elle ne put retenir une manifestation muette, et se tournant vers son mari endormi, elle le regarda en murmurant une malédiction. Son visage traduisit tous les sentiments de son cœur; c’était le mépris, l’effroi, une sourde haine. Mais M. de la Rebelière ne dormait point; il la regardait à travers ses cils de blaireau, et un mouvement de jalousie et de rage lui fit serrer jusqu’à la meurtrir cette frêle main qu’il retenait dans les siennes.

« Monsieur, vous me faites mal ! cria la jeune femme en essayant de se lever. ■ ■

— Pardon, pardon, ma chère âme, dit-il comme éveillé en sursaut; je faisais un mauvais rêve. Allons recouchez-vous, »

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Lorsque Cécile eut disparu, Donatien resta comme un homme frappé de quelque vision d’un autre monde ; il sentait encore flotter autour de lui un frais parfum; il entendait cette voix miséricordieuse murmurer des paroles de consolation ; l’étreinte de ces chastes mains soulageait encore ses mains meurtries, et un souffle pur passait sur son front brûlant.

« Mon Dieu 1 s’écria-t-il avec un indicible transport, mon Dieu! que je suis heureux !

— Il n’y a personne pourtant qui voulût être à votre place, dit une voix derrière lui.

— Qu’est-ce? qui va là? cria-t-il stupéfait.

— C’est Palème, répondit la voix; maître, je viens vous sauver. Oh! oh! je me suis arrêté en chemin, car vous n'étiez pas seul ici tantôt.

— D’où viens-tu ? où es-tu ? »

Les barreaux du soupirail tombèrent l’un après l’autre, et Palème entra en rampant.

« Me voilà, dit-il, je vais vous parler; mais d’abord il faut y voir. Je croyais qu’on vous aurait laissé au moins la lanterne.

- — Tais-toi, tais-toi, interrompit le mulâtre, et, sur l’âme de ton père! ne parle jamais de ce que tu viens d’entendre. Mais comment, par quel miracle es-tu entré ici. »

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Palème venait de faire du feu à la manière des sauvages, avec un bâton de bois dur et une feuille de caratas. Il alluma une branche de bois-chandelle, et s’assit sur ses talons devant Donatien en disant :

« Michel le commandeur dort sur ses deux oreilles cette nuit; je n’avais qu’une frayeur, c’est qu’il m’entendit ouvrir la purgerie.

— Mais comment es-tu venu jusqu’à moi?

— - En passant par la cave, puis par l’égout. Je savais le chemin ; je suis resté une fois longtemps ici avec Vulcain le borgne, et c’est alors que je sciai ces barreaux, de manière qu’ils ne tiennent pas plus qu’un brin de paille. C’était pour me sauver; vous en profiterez....

— C’est par là que tu t’es sauvé, toi, pour t’en aller marron? interrompit Donatien.

— Eh non ! où est votre bon sens, maître ? Si je m’étais sauvé ainsi de cette prison, on ne vous y aurait pas enfermé sans réparer la brèche. Quand je l’eus faite, je pus passer, j’allai même jusqu’en haut; mais les épaules de Vulcain se trouvèrent trop larges pour cette ouverture : c’était un saint Christophe , comme disent les pères blancs qui nous faisaient le cathéchisme. Si j’étais parti seul, il aurait payé pour deux, et Miohel le commandeur lui eût compté double ration sur ses épaules. Cela étant, je restai, et j’attendis pour m’en aller marron qu’on me remit à l’atelier. Comprenez-vous à présent ? Mais sus ! ce n’est pas de cela qu'il s’agit; je vais vous ôter ces cordes, et puis nous nous en irons tout doucement par là.

— Merci, Palème, merci de ta bonne volonté ; je ne puis pas sortir d’ici, c’est impossible 1

— Impossible ! pourquoi?

Jigitiz o c; b y •tSeogli

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— Parce que nous n’irions pas loin sans être pris; on lâcherait après nous la milice, la maréchaussée ?

— Eh Lien ! nous leur ferions voir du chemin. Tant que vous marcherez avec Palème, on ne vous attrapera pas.... Voyez, jo vous ai suivi depuis les Eaux-Chaudes; j’étais à cent pas de la troupe, quelquefois en arrière, quelquefois en avant, et alors je vous voyais passer; eh bien ! les bassets de M. de la Rebelière m’ont-ils flairé? J’ai des amis sur l’habitation; ils nous porteront à manger là-bas dans les cannes ; et demain quand la lune sera couchée, nous gagnerons la montagne.

— Dieu fasse que tu t’en retournes sain et sauf comme tu es venu, mon pauvre Palème ; on fait bonne garde te dis-je.

— Eh bienl quand même; j’ai deux couteaux, je vous en donnerai un ; on ne nous aurait pas vivants. Qu’est-ce que cela vous fait de mourir, puisque vous voilà comme j’ai été ?

— Mais cela va finir.

— Ohl oh! mon doux maître, M. de la Rebelière vous laissera aller! ne vous y fiez pas.

— Non ! ce n’est pas à lui que je me fie. »

Palème hocha la tête, et reprit après un silence :

« Vous ne voulez donc pas venir? Je comprends : on vous a dit : Reste là ! et vous restez. Bien fou qui croit aux paroles d’une femme blanche.

— Va-t’en, Palème; laisse-moi, et que Dieu te protège! Sans doute le jour n’est pas loin; pars bien vite....

— Non, rien ne presse; vous voulez donc rester? Quel aveuglement! vous ne savez pas comment les blancs nous tiennent parole! Mais je reviendrai, et si l’on vous a trompé, si vous êtes aux cannes avec l'atelier, sous le fouet de Michel le commandeur; alors!... oh !

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vous n’aurez pas besoin de me parler, je sais ce qu’il faudra faire, les cannes sont mûres, et rien qu’en y jetant ce bout de bois-chandelle.... cela ferait un beau feu de joie sur l’habitation la Rebelière 1

— Non, Palème! non, je te le défends. Quelle vengeance ! elle retomberait sur les pauvres nègres ; on les ferait travailler nuit et jour pour regagner la récolte perdue.

— Eh bien I je sais aussi comment tous les blancs d’une habitation peuvent mourir dans une seule nuit après avoir soupé ensemble....

— Sur ta vie, ne songe jamais à ces affreuses tentatives, Palème. Si je rencontrais M. de la Rebelière seul et armé dans un bois, je ne sais, peut-être il n’en sortirait plus.... Oui, je le tuerais.... Mais ces femmes !... maudit soit celui qui oserait leur faire du mal; je le regarderais comme un ennemi mortel.

— Ainsi, je ne puis rien faire pour vous ! dit tristement le mulâtre. Alors je m’en vais plus loin que les Eaux-Chaudes, bien haut dans la montagne. Je sais une source autour de laquelle il y a quelques arbres de gayac et des cocotiers; c’est là que j’abriterai mon ajoupa, et j’y resterai. Adieu, maître, nous ne nous verrons plus.... »

Il se tut brusquement et éteignit sous son pied la branche de bois-chandelle, car Donatien aurait pu s’apercevoir qu’une larme roulait sous ses paupières brunes.

« Que Dieu te protège, mon brave Palème ! dit encore une fois le prisonnier du fond de son coeur. Adieu! »

Le lendemain matin, M. de la Rebelière se leva d’humeur fort sereine; une certaine joie qui faisait mal à voir reluisait dans ses petits yeux gris. Sans pa-

LES ÉPAVES. 165

raître remarquer la tristesse de sa femme, il ne la" perdait pas de vue, et mettait une sorte d’affectation à se placer toujours entre elle et Cécile.

« Ma chère belle, lui dit-il en déjeunant, je vous emmène dimanche à Saint-Pierre ; cela vous promènera. Nous assisterons ensemble à cette vente, vous savez? J’achèterai quelques-uns de ces épaves. Quant à ma pupille, je ne lui propose pas de nous accompagner; j’ai peur qu’elle pousse contre moi l’enchère ; elle a envie de ce mulâtre. »

Ceci fut dit d’un certain ton de bonhomie railleuse.

« Mon Dieuî dit Cécile d’un air parfaitement naturel, je n’y tiens pas; Si vous en avez envie, achetez-le, et puissiez-vous l’avoir pour rien !

— Le fait est qu’il serait trop payé 1200 livres. Il faudra frapper fort et longtemps pour l’habituer au travail. »

Tout d’un coup Mme de la Rebelière fondit en larmes; elle n’en pouvait plus, son cœur se brisait; mais elle ne proféra pas une plainte, pas une parole au milieu de ses sanglots.

— Eh bien! qu’est-ce donc, ma chère âme? dit M. de la Rebelière ; vous voilà comme une Madeleine.

Ce sont des vapeurs; il faut prendre quelque chose.

— Mon Dieu ! s’écria Cécile en s’approchant de la jeune femme, vous souffrez, vous êtes malade ! Que faut-il faire ? que voulez- vous ?

— Ilien, rien, ma Cécile, répondit-elle en tâchant de se calmer, oui, c’est que je suis malade.

— Ténez, s’écria M. de la Rebelière en regardant

sur la terrasse, voici quelqu’un qui vous distraira de -> vos humeurs noires; c’est Pélagie avec tout son bagage.

Ma chère amie, vous allez lui acheter quelque chose. *

Une grande Capresse assez bien vêtue parut au seuil

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de la porte, un coffret d’une main et un grand carton de l’autre. C’était une de ces marchandes ambulantes qui vont d’une habitation à l’autre offrir leur pacotille.

« Mesdames, dit-elle, j’ai de beaux madras, des taffetas rayés; j’ai des bijoux d’or et d’argent, des chapelets et des gants de peau d’Espagne.

— Entre, cria M. de la Rebelière ; voyons ces belles choses. »

La Capresse étala sa marchandise ; bien des fois elle était déjà venue, et Mme de la Rebelière l’accueillait toujours avec l’empressement joyeux d’une enfant vaine et fantasque à laquelle on offre le moyen dé satisfaire quelques caprices. Mais, cette fois, la jeune femme demeura indifférente et triste à l’aspect de tout ces chiffons.

« Voyez, mesdames, dit Pélagie agenouillée sur la natte devant les deux femmes, voici certainement de belles choses. »

Et elle se mit à disserter longuement sur le choix, le bon goût et le bon marché de ses articles. Dès le premier mot, Cécile s’était retirée pour fuir ce frivole bavardage. Mme de la Rebelière écoutait avec une vague attention ; elle regardait indécise et préoccupée de tout autre chose que de ce que la Capresse lui montrait.

1 C’est bien, Pélagie ! dit-elle tout à coup comme si elle s’éveillait d’un rêve ; avance un peu tes cartons de rubans et ta boîte d’orfèvrerie, je veux tout voir et beaucoup acheter.

— Ayez toutes les fantaisies qu’il vous plaira, madame, dit M. de la Rebelière. Je serai content de vous mener dimanche prochain à Saint-Pierre toute belle et toute parée. Je ne suis pas un de ces maris avaricieux et incommodes qui font la moue aux marchandes.

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— Voyons si la couleur de cette étoffe ira avec celle de mon collier d’émeraudes, » dit la jeune femme en se levant pour aller prendre elle-même un petit coffret de bois d’Inde.

Elle l'ouvrit et étala sur ses genoux un magnifique pêle-mêle de bijoux en or et de pierres précieuses; les diamants ruisselaient entre ses doigts.

« Sainte Marie ! que de richesses 1 s’écria la Gapresse éblouie.

— N’est-ce pas que ce rose tendre sied bien avec ces pierres vertes? reprit Mme de la Rebelière. Je prends aussi ce fichu de point d’Alençon et ces nœuds de satin. Monsieur, voulez-vous me donner ‘de l’argent, beaucoup d’argent, je suis en train d’acheter, et selon votre générosité, je suis capable de garder toute la pacotille.

— Bien, bienl » fit M. de la Rebelière un peu désappointé de tant d’insouciance et de frivolité.

Et il sortit un moment pour aller chercher l’argent dans le coffre-fort où nul autre que lui n’avait jamais mis la main.

« Écoute, Pélagie, dit rapidement Mme de la Rebelière, veux-tu me rendre un service?

— Deux plutôt qu’un.

— Eh bien ! dimanche, à Saint-Pierre, on vendra k l’encan un épave mulâtre appelé Donatien, pousse à l’enchère et achète-le à tout prix.... »

Elle choisit un de ses colliers de perles et le jeta aux mains de la Capresse en ajoutant :

« Tiens, ceci vaut bien cinq mille écus ; tu payeras après l’enchère, le reste est pour toi. As-tu compris?

— Qui, » dit la Gapresse en serrant le collier dans son sein. M. de la Rebelière revenait.

Le même jour, lorsqu'on porta à Donatien sa cruche d’eau et son pain dé tassave, on le trouva avec une

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fièvre ardente; il était dans un délire effrayant; tant de fatigues, de souffrances et d'émotions l’avaient rendu comme fou.

Alors M. de la Rebelière trembla que la mort lui ravît trop tôt sa vengeance. Il ordonna que le prisonnier fût transporté sur-le-champ à la case qui servait d’hôpital aux nègres de l’habitation. On ne lui laissa qu’une entrave au pied, et on le soigna avec une extrême sollicitude : il fallait se hâter de le guérir, car c’était le surlendemain qu’il devait être vendu. Tout * cela se passait sans nul mystère ; M. de la Rebelière se faisait rendre compte tout haut de ces détails, et comme il ne quittait pas sa femme, elle les apprenait en même temps que lui. Cécile avait agi de son côté ; elle savait la sordide avarice de M. de la Rebelière pour tout ce qui n’était pas une dépense d’ostentation ; elle comptait qu’il reculerait devant une surenchère exorbitante, et elle avait écrit au géteur de son habitation des Mornes pour lui commander d’hcheter l’épave, dut-il coûter vingt mille livres. Bien qu’il lui eût été facile de parvenir maintenant jusques au prisonnier, elle n’avait osé ni l’aller voir à l’hôpital ni lui envoyer sa négresse Fémi, de crainte d’exciter quelque soupçon qui eût tenu M. de la Rebelière sur ses gardes. Elle ne témoigna nulle envie aussi d’aller à Saint- Pierre, et parut avoir oublié sa première intention d’acheter l’épave. Elle eût cependant fait part de sou projet à Mme de la Rebelière, si l’argus qui était toujours entre elles leur eût laissé un moment de liberté ; mais il n’y avait nul moyen de se soustraire à cette surveillance continuelle. Cécile supposait que la jeune femme s’intéressait vivement au sort de ce pauvre Donatien avec lequel elles avaient fait de si charmantes promenades à l’ombre des bois, le long des vertes sa-

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vanes ; sa pensée n’alla pas plus loin ; elle n’eut aucun soupçon de cet amour, de cette jalousie acharnée, de cette haine implacable, qui allaient se disputer la liberté, peut-être la vie du mulâtre. Mme de lallebelière paraissait indifférente à tout ce qui se passait autour d’elle; rien ne pouvait l’émouvoir, elle écoutait, impassible, les exclamations, les raisonnements dont son mari ne lui faisait pas faute, et elle se vengeait jusqu’à un certain point par ce sang-froid obstiné.

Ces deux jours de contrainte, de sourde lutte, d’attente douloureuse, passèrent enfin. Le soir après souper, M. de la Rebehère dit à sa femme avec ce ton d’autorité pateline qui lui était particulier : ,

« Ma chère belle, nous ne ferons pas la veillée de ce soir; il faut partir à minuit si nous voulons profiter de la fraîcheur; vous vous recoucherez en arrivant à Saint- Pierre, et vous dormirez, si cela vous plaît, jusqu’à midi ; il suffira que vous soyez prête pour la dernière messe : vous savez que la vente se fera aussitôt après ?

— Oui, monsieur, répondit-elle froidement; nous partirons à l’heure que vous voudrez.

— En attendant minuit, venez vous coucher; je ne vous trouve pas bon visage, ma chère Éléonore ; seriez-vous souffrante?

— Non, monsieur, non, je suis très-bien ; ne prenez pas tant de soucis de ma santé, je vous prie ; elle n’a jamais été si bonne. »

Mme de la Rebelière baisa Cécile au front.

« Adieu, lui dit-elle, à bientôt, à après-demain, si Dieu veut ; bonsoir, mon cher cœur ; j’ai regret de vous laisser. Vous ne voulez donc pas venir avec nous?

— Non, ma chère Eléonore, répondit-elle après un moment d’hésitation; j’aime mieux vous attendre ici. » Cécilo resta seule dans la galerie : il était alors en-

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viron dix heures du soir; tous les gens de la maison, excepté ceux qui veillaient pour les apprêts du départ, étaient déjà couchés. Férni, assise sur ses talons, derrière la porte, attendait sa maîtresse en roulant entre ses doigts un gros collier de rassade dont elle avait fait un chapelet. La jeune fille était triste et agitée ; en ce moment elle avait un but, une volonté arrêtée •: c’était d'arracher Donatien à son sort; elle ne se rendait pas compte de ce qu’elle voudrait ensuite ; elle subissait l’influence de sa position, elle ne savait plus si elle aimait d’amour cet homme qu’elle voulait acheter, qui allait devenir son esclave. Son esclave! il y avait dans le sens littéral de ce mot quelque chose qui la glaçait. Les préjugés du monde et l’instinct d’une âme tendre et dévouée luttaient en elle, mais une sainte et généreuse pitié dominait toutes ses impressions. Elle demeura ainsi longtemps livrée à une douloureuse préoccupation, inquiète surtout de n’avoir pu dire à Donatien encore quelques paroles d’espérance et de consolation.

« Fémi, dit-elle en appelant sa négresse, que se passe-t-il là dehors ?

— Rien, maîtresse ; les porteurs ne se sont pas couchés, ni les guides non plus, ils attendent minuit sous le hangar; le vieux Léo leur fait des contes. Il y a aussi deux cavaliers de la maréchaussée qui mèneront l’épave, comme s’il était besoin de leurs grandes épées et de leurs mousquetons pour garder ce pauvre homme.

— Il partira donc en même temps queM. et Mme de la Rebelière.

— Point du tout, maîtresse , ils ne l’emmèneront qu’au petit jour, crainte qu’il ne leur échappe. Ils arriveront à Saint-Pierre par un bon soleil, vers midi, tout juste à l’heure de la vente.

— Seigneur mon Dieu ! quelle barbarie 1 murmura

LES ÉPAVES

Cécile, le malheureux boira ce calice d’ignominie et de douleur jusqu’à la lie 1

— Mais vous avez promis de le sauver, ma bonne maîtresse.

— Oui, Fémi, oui, je le sauverai; mais qui sait s’il aura la force de subir toutes ces angoisses ! Qui sait s’il ne désespère pas maintenant de sa délivrance I S’il était possible d’aller lui dire encore une fois d’avoir bon courage et bon espoir 1 Écoute , Fémi , tu pourrais l’aller trouver, qu’importe à présent ? M. de la Rebelière n’aura pas le temps de le savoir avant son départ. Va trouver ce pauvre malheureux ; dis-lui de compter sur ce que j’ai promis, dis-lui que demain son sort ne dépendra plus que de moi. Va vite, Fémi. Mon Dieu! comme les heures passent au milieu de tant d’inquiétudes! Voilà déjà, minuit; on marche là-haut ; ils vont partir.... Cours, Fémi; je vais t’attendre dans. ma chambre. »

L’hôpital était une vaste case située à distance de l’habitation; une vieille négresse en était l’infirmière, deux nègres mutilés, hors de service, soignaient les malades sous ses ordres, et veillaient alternativement toutes les nuits.

■ Bonsoir, mon vieux Santiago, dit Fémi en entr’ouvrant la porte. Eh bien! as-tu beaucoup de malades? Peut-on entrer sans risquer de se trouver face à face avec un mort?

— Holà! s’écria le vieux nègre, c’est toi, Fémi? Eh! que fais-tu dehors à cette heure? Gare la ronde du commandeur !

— C’est ma maîtresse qui m’envoie pour voir le malade qu’on a tiré avant-hier du cachot. Tiens, voilà quelques bouts de tabac et un escalin pour t’acheter du talia. Où donc est ce pauvre malheureux?

LES ÉPAVES

— Là-bas contre le mur, » répliqua le nègre en s’accroupissant devant le réchaud sur lequel bouillottait une espèce de mixtion noire et puante avec laquelle on pansait la morsure des bêtes venimeuses.

Fémi alla vers la natte sur laquelle était étendu le mulâtre. L’entrave qu’il avait au pied était solidement attachée par une chaînette de fer à un gros anneau scellé dans le mur; il sommeillait pâle et accablé, la tête rejetée en arrière, les mains jointes et serrées sur son front. La négresse considéra un moment cette noble figure empreinte de tant de souffrance ; puis son regard s’abaissa sur ces bras qui ressortaient nus et palpitants, sous les reflets rougeâtres de la lampe.

« Jésus Dieu! » s’écria-t-elle frappée d’étonnement et les yeux fixés sur un chiffre tatoué que le mulâtre portait au bras gauche.

A cette exclamation, Donatien s’éveilla en sursaut.

« Qu’est-ce? Que me voulez-vous? dit-il en reculant devant cette vieille tête penchée sur lui.

— Je suis la femme de chambre de Mlle de Kerbran, répondit vivement Fémi, je viens vous dire de sa part d’avoir bon courage demain ; mais d’abord montrez çà, votre bras, que je le voie mieux : mes pauvres yeux ne me trompent pas, voilà la lettre R et dessus la couronne de comte, voyez, c’est comme moi.... »

Elle releva la manche rayée qui couvrait son bras et montra le même chiffre, à la même place.

« Pour sûr, reprit-elle, nous avons appartenu au même maître ; ceci est la marque de M. le comte de Rethel; vous êtes né sur une de ses possessions, ou bien il vous avait acheté; dites, dites, le savez-vous? »

Le mulâtre retomba sur sa natte en faisant un geste négatif.

« N’importe! continua Fémi, M. le comte avait deux

LES ÉPAVES. • '173

habitations, la Caseneuve et les Mornes ; c’est là sans doute que vous êtes né. Mais comment se fait-il que vous ne vous souveniez de rien? On vous a donc emmené ou vendu bien jeune ? Jésus ! quelle découverte! »

La négresse prit la lampe et la tint un moment devant le visage étonné de Donatien.

« Ali! s’écria-t-elle, je me souviens, je vous recon* nais à présent, il n’y a pas beaucoup de gens de votre race sur l’ile ; je reconnais le sang qui bout sous cette peau cuivrée ; votre mère était Caraïbe, on l’appelait Bécouya...,

— Ma mère ! vous avez connu ma mère ! interrompit Donatien avec une grande émotion , c’est la première fois, hélas! qu’on me parle d’elle. Ceux qui ont pris soin de moi ne savaient pas même son nom.... Bécouya! oh! je me la rappelle, je la vois encore.... Et vous le savez donc?... C’était une pauvre esclave?

— Oui, répondit la bonne négresse tout émue, c’était une belle esclave; vous êtes l’enfant avec lequel elle s’en alla marron dans les montagnés du Carbet, je n’en doute pas. Pauvre Bécouya! Elle était née là-bas près des Eaux-Chaudes, dans un grand carbet qui fut brûlé par les blancs. Il y a longtemps de cela. Le père de M. de la Rebelière, qui n’était qu’un pauvre engagé, se battit si bien, qu’il eut sa part des prisonniers; on lui donna Bécouya, et il la vendit à M. le comte. Elle me parlait souvent de son carbet, et quand elle s’enfuit, je pensai que c’était de ce côté qu’elle allait; mais elle n’aura plus trouvé ni case, ni vivres, ni rien....

— Hélas! j’étais tout petit, mais je m’en souviens encore. Pauvre mère ! nous avons vécu dans les bois,

- sans vêtements, sans abri. Souvent nous avions faim.

174 LES ÉPAVES

Oh ! quelle misère I Je ne sais combien de temps a duré cette vie. Une fois ma mère se coucha au pied d’un palmiste et ne se releva plus. Je restai longtemps auprès d’elle; puis j’en eus peur et je m'enfuis.... Je ne sais combien de jours je marchai au hasard. J’étais mourant quand des chasseurs me rencontrèrent; ils me conduisirent à l’habitation d’Énambuc, et depuis... Mais pourquoi m’avez-vous forcé de revenir vers ces souvenirs terribles?... Ah! mon Dieu, faudra-t-il done mourir comme je suis né, esclave ?..*

— Sainte mère de Dieu! ne désespérez pas ainsi. Mlle de Kerbran a bonne volonté pour vous; c’est une personne charitable et prudente, elle vous commande d’être tranquille et d’avoir copfiance en elle.

— Je lui obéirai : elle veut que je vive, je vivrai, répondit Donatien avec une sombre résignation; oui, je me laisserai vivre jusqu’à ce que la volonté de Dieu m’ôte de ce monde ; j’avais espéré en arrivant ici que ce serait bientôt. »

Fémi n’écoutait plus, elle semblait préoccupée de quelque réflexion profonde.

« Adieu, bonne nuit et bon voyage, dit-elle en se relevant vivement, il me semble que ceçi va s’arranger autrement qu’on ne croit. »

Elle jeta encore un regard sur cette marque indélébile que Donatien portait au bras, et sortit en courant aussi vite que le permettaient ses vieilles jambes.

« Maîtresse, s’écria-t-elle en entrant dans la chambre de Cécile, que me donnerez-vous pour la bonne nouvelle que j’apporte ? Il ne s’agit plus d’acheter l’épave, il vous appartient, il est à vous de naissance....

— Comment? interrompit-elle étonnée.

— Il vous appartient parce qu’il est né sur votre habitation, parce qu’il porte votre marque. »

LES ÉPAVES. 175

Alors la négresse raconta la découverte qu’elle venait de faire,

« H vous appartient comme moi, continua-t-elle, la preuve en est écrite sur son bras comme sur le mien, comme sur celui de tous les esclaves du comte de Rethel, dont vous êtes l’héritière ; il est ce que je suis, avec cette différence qu’il n’y a pas une goutte de sang blanc dedans mes veines.

— Est-ce possible tout ce que tu viens de dire là? interrompit Cécile avec agitation. Mais tu dois savoir... , tu dois te souvenir de lui, de sa mère?

— Oui, oui, sans doute. Il y a je ne sais combien d’années, nous ne comptons jamais, nous autres; il y a donc bien longtemps que Bécouya demeurait sur l’habitation de Gaseneuve. C’était une belle fille, un peu triste et fort soumise; vraie race caraïbe. Elle travaillait toujours dans la maison, et je l’ai vue avec de fines chemises de toile, des jupons rayés et même des souliers. Il lui vint un beau garçon presque blanc, et elle en était bien fière. Jamais elle n’allait dehors. Une fois cependant le maître se mit en colère contre elle, et il ordonna au commandeur de l’attacher aux quatre piquets pour recevoir les vingt- neuf coups de fouet. Il n’en manqua pas un seul à son compte. Mais le lendemain, dans la nuit, elle s’en alla marron avec l’enfant, et depuis on ne l’avait plus revue. Tout cela doit être écrit dans le livre de M. Mathieu le géreur, il doit y avoir le nom de Donatien avec celui de sa mère.

— Mais son père? demanda Cécile.

— Son père? il n’y avait alors qu’un seul blanc sur l’habitation : c’était M. le comte de Rethel , votre oncle, » répondit Fémi avec une grande bonhomie .

176 LES ÉPAVES

La jeune fille fit un signe de tête et cacha dans ses mains son front couvert d’une rougeur subite.

— Mou Dieu ! s’écria-t-elle après un moment de réflexion, que faire à présent? Il me semble avoir entendu dire h M. de la Rebelière que, l’épave une fois vendu, l’ancien maître qui viendrait à le reconnaître n’aurait plus aucun droit. Fémi, il faut aller sur-lechamp aux Mornes prendre conseil du géreur, il me guidera en cette affaire. Allons, allons, à cheval; c’est le code noir à la main et assistée de mon homme d’affaires que je pourrai faire valoir mon droit. Mais il faut se hâter ! Dieu fasse que la rivière du Garbet soit guéable, et que je puisse arriver à temps !... »

L’église du Mouillage est un édifice d’assez pauvre architecture qui appartenait h l’ancien couvent des frères prêcheurs; devant la façade, il y avait un enclos planté de grands orangers et où quelques familles privilégiées recevaient la sépulture. Un mur peu élevé et percé d’une large porte grillée fermait le cimetière du côté de la rue. Ce lieu ne s’ouvrait que les jours de grande solennité religieuse, et les passants qui s’arrêtaient devant la grille n’apercevaient jamais que quelque moine lisant son bréviaire h l'abri de ces ombrages funéraires. C’était en dehors du mur d’enceinte que se faisaient les enchères publiques.

-Diqitiacd by-Go o^fa

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M. de la Rebelière avait donné ses ordres pour que la vente commençât imm édiatement après la messe. Une planche posée sur deux tonneaux formait une espèce de table sur laquelle on allait mettre en évidence la marchandise humaine. Un peu en deçà se tenait l’huissier prêt à faire la criée, et, derrière lui, Donatien et quatre ou cinq nègres attendaient assis sur un banc. On leur avait ôté les entraves; mais plusieurs hommes de la maréchaussée veillaient sur eux. Il y avait déjà foule le long de la rue où les curieux et les acheteurs se disputaient les bonnes places.

La maison de M. de la Rebelière était en face de l’église, et de ses fenêtres on pouvait voir commodément tout ce qui allait se passer; mais personne ne se montrait encore, tous les stores étaient baissés et la porte fermée. Mme de la Rebelière avait voulu entendre la première messe en arrivant à Saint-Pierre, et après ses dévotions elle s’était couchée, feignant une extrême fatigue; mais elle ne reposait point, et si son mari eût avancé la main sur le mouchoir de batiste qu’elle avait jeté sur son visage, il eût senti à travers des larmes silencieuses.

Il se promenait par la chambre en habit de soie, l’épée au côté et le visage rayonnant d’une cruelle joie. De temps en temps il s’arrêtait devant le lit et souriait en regardant sa femme.

« Mon cher cœur! dit-il enfin, vous allez vous lever; la vente commencera dans un quart d’heure; on vient d’amener la marchandise. »

La jeune femme se souleva brusquement et répondit :

« Eh bien ! allons, allons, monsieur; vous voyez que je suis prête. »

Ses négresses l’habillèrent à la hâte, tandis que, debout et immobile devant la fenêtre entrouverte, elle

LES ÉPAVES

regardait dehors. En ce moment un sentiment profond de compassion et de justice domina sa passion ; elle eût volontiers sacrifié sa fortune, sa vie et jusqu’à son amour pour défendre Donatien et le venger de M. de la Rebelière. Son cœur battait avec une affreuse violence, elle se sentait défaillir à l’aspect d’une telle infortune. M. de la Rebelière s’approcha doucement et dit en la touchant au bras :

« Voyez- vous? »

C’était Donatien qu’il lui montrait. Le malheureux était courbé sur son banc, le visage caché dans ses mains; une casaque de grosse toile lui couvrait les épaules, il avait les pieds nus à la mode des esclaves.

« Oui, je sais bien, voilà l’épave que vous voulez acheter, répondit-elle avec une froide tranquillité ; c’est le plus bel homme que j’aie vu de ma vie ! »

M. de la Rebelièrer pâlit de rage et présenta le bras à sa femme en disant :

u J’en ferai mon porteur de hamac, ma chèrè âme. * Ils descendirent. La rue était pleine d’un monde fort mêlé. Les acheteurs disputaient le terrain aux désœuvrés qui venaient seulement se donner le spectacle de la vente. Il y avait là quelques-uns de ces pauvres diables tombés aux colonies sans sou ni maille, et qui ont reçu le surnom piteux de petits blancs. Ceux-là, pour la plupart, se seraient volontiers mis à l’encan euxmêmes, tant ils étaient capables de tout pour toucher quelques écus. Il y avait de riches colons qui suivaient toutes les ventes pour tenir leurs ateliers au complet; il y avait aussi des gens de couleur et même des noirs libres assez riches pour acheter des esclaves. Il régnait parmi ces derniers une certaine agitation ; le malheur de Donatien excitait vivement leur pitié ; ils voyaient dans cet abus de pouvoir un avertissement de ce qui

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pourrait, d’an jour à l’autre, arriver à eux-mêmes. Ils s’entendirent sur-le-champ et se coalisèrent pour acheter l’épave avec le généreux projet de lui rendre la liberté. Ils étaient loin de supposer avec quel acharnement on allait le pousser à l’enchère. Cette foule faisait cercle autour de la table. Pélagie, la belle Gapresse, était au premier rang, coiffée d’un madras jaune et couverte de tous ses joyaux.

M. et Mme de la Rebelière s’avancèrent, suivis de deux nègres qui portaient de larges parasols; le cercle s’ouvrit pour les laisser passer, et l’huissier leur fit apporter des sièges près de la table. Donatien avait changé de couleur en apercevant la jeune femme. Elle ne leva pas les yeux sur lui, et, s’aocoudant sur la table, elle fit un léger signe de tête à Pélagie. Personne ne s’étonna de sa présence ; elle venait là comme on va pour acheter un cheval de prix, un bel attelage; cela était dans les mœurs étranges et peu raffinées du pays.

Ce fut un vieux nègre qui monta le premier sur le tréteau. Tandis qu’on poussait faiblement l’enchère, M. de la Rebelière s’approcha du banc et passa les esclaves en revue. Quand il fut devant Donatien, il lui dit :

« Lève-toi, que je te voie un peu marcher. »

L’épave ne bougea pas.

« Lève-toi, reprit plus haut M. de la Rebelière, sinon tu sauras ce que c’est qu’une lanière neuve au bout d’un bambou.

— Voilà une lâche et cruelle menace, monsieur, répliqua Donatien, le regard étincelant, la voix creuse et tremblante, vous abusez de votre position....

— Tais-toi, et considère la bassesse et l’infamie de lâ tienne : un misérable esclave ! »

Donatien s’était levé :

« Oui, s’écria-t-il, je suis esclave ; mais c’est au mé-

pris de la justice el des lois. Vous ôtez à un homme qui vaut mieux que vous sa position, sa liberté, sa vie.... Et c’est vous qui osez parler de bassesse et d’infamie!... Vous, le fils d’un engagé qui a vécu trois ans sous le fouet d’un commandeur; vous, qui, devenu riche à force d’iniquités, avez renié jusques au nom de votre père : il s’appelait Rebel le tonnelier, vous êtes M. de la Rebelière. Etrange noblesse dont tout le monde ici peut vérifier les titres! Mon origine vaut la vôtre, je pense ; il est plus honorable d’être esclave comme moi que noble comme vous, monsieur! »

M. de la Rebelière, blême et tremblant de colère, avait reculé d’un pas; il leva sa canne et en toucha l’épave. A ce geste, Donatien bondit, et, lui arrachant des mains le bambou à pomme d’or, il le brisa et le jeta sous la table. A cet acte d’une audace inouïe, les hommes de la maréchaussée se saisirent de l’épave, et une longue clameur s’éleva parmi la foule. On s’attendait k un prompt et terrible châtiment. Mme de la Rebelière s’élança au-devant de son mari, car elle crut qu’il allait tuer le mulâtre : il y eut une minute de silence et de stupéfaction; M. de la Rebelière, appuyé contre la table, promenait autour de lui de sombres regards; on le connaissait; il était généralement haï : tout le monde tremblait pour l’épave.

Enfin M. de la Rebelière prit sa femme au bras, el la ramenant à sa place, il dit d’un ton froid :

, « Continuez la vente. C’est le tour du mulâtre Do-

natien. »

Les soldats de la maréchaussée le traînèrent sur la table et l’y maintinrent debout ; l’huissier cria :

« Messieurs, à deux cents livres lepave.

— Cinq cents. — Mille. — Douze cents. — Quinze cents. — Deux mille, » cria-t-on dans îa foule.

Il y eut un temps d’arrêt.

« A deux mille livres l’épave, répéta l’huissier.

— Trois mille, dit alors M. de la Rebelière.

— Trois mille cinq cents, cria la Capresse en avançant la tête pour mettre en évidence ses grands anneaux d’or et sa belle coiffure.

— Est-ce qu’elle veut s’acheter un mari? dit un des hommes de couleur auquel Pélagie venait de faire un signe; assez, il ne faut pas surenchérir contre elle.

— A trois mille cinq cents, cria l’huissier; une fois, deux fois....

Quatre mille, dit M. de la Rebelière.

• — Cinq mille, s’écria la Capresse en roulant le collier de perles caché dans la profondeur de ses poches brodées.

— Six mille. — Sept mille. — Huit mille. — Dix mille. — Douze mille livres, » cria M. de la Rebelière en se levant.

La Capresse se relira un peu en arrière; la foule ébahie gardait un profond silence ; on eût entendu le vol d’un oiseau-mouche.

« A douze mille livres l’épave 1 cria l’huissier, une fois, deux fois; personne ne dit mot? »

Mme de la Rebelière avait fait un signe ; la Capresse

• dit intrépidement :

« Douze mille cinq cents livres ! »

En ce moment on entendit des chevaux qui montaient la rue au grand trot ; la foule , effarée et surprise, se sépara, et Cécile, accompagnée du géreur de son habitation et de son homme d’affaires, arriva jusque devant la table.

« Messieurs, dit l’homme d’affaires, Mlle de Kerbran vient mettre opposition à la vente de cet esclave qui lui appartient ainsi que nous allons le prouver : arrêtez l’enchère.

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— Comment? Que veut dire ceci? » s'écria M. de la Rebelière en calculant rapidement que cet incident allait lui épargner peut-être une douzaine de mille livres.

Donatien restait immobile comme un homme qui doute de ce qu’il entend. Cécile avait mis pied à terre.

« Monsieur, dit-elle en s’adressant à M. de la Rebelière, faites-moi, je vous prie, rendre justice. Cet épave est à moi. Ces messieurs vont expliquer comment.

— Bien, voyons, mademoiselle. »

Alors le géreur prit la parole et raconta le fait; il apportait ses cahiers de dénombrement, et il montra la date de la naissance de Donatien et le nom de sa mère, puis il alla vers lui et découvrit la marque qu’il portait au bras.

L’homme d’affaires ouvrit le code noir et se prépara à lire le paragraphe tout entier.

« Assez, messieurs, dit M. de la Rebelière, je suis suffisamment éclairé sur le fait. En ma qualité de commandant de la paroisse du Carbet, j’ai poursuivi la vente de cet épave; maintenant il se trouve avoir un maître, et je le rends à qui de droit.

— Est-il possible 1 » murmura Mme de la Rebelière avec défiance et en serrant la main de Cécile.

On ramena Donatien à son banc, et M. de la Rebelière tira sa pupille à l’écart.

« Écoutez, lui dit-il, je veux que vous fassiez sur-lechamp une bonne affaire : vendez-moi cet esclave; je vous en donne trois mille livres ; c’est plus qu'il ne vaut; demandez-le au géreur. N’est-ce pas, monsieur Mathieu, que je le paye trop cher? Mais c’est une fantaisie. Voyons, trois mille livres en or , et voici les arrhes.

— Non, monsieur, dit Cécile à haute voix ; mon intention n’est pas de vendre cet esclave ; je veux, au

LES ÉPAVES. 183

contraire, lui rendre la liberté, et dès aujourd’hui je l’affranchis.

— Vous ne le pouvez pas, interrompit M. de la Rebelière, son sort ne dépend pas entièrement de vous; il faut que le gouverneur lui accorde une patente de liberté, et il ne l’obtiendra jamais, jamais! Vous pourrez le rendre libre de fait, mais de droit, il restera esclave. Vous avez invoqué le code noir; voyez, sur cet article, il est précis. »

Cécile, consternée, regarda son homme d’aSaires, qui lui répondit par un geste affirmatif.

« Voyons, voulez-vous me vendre cet homme? répéta M. de la Rebelière.

— Non, monsieur, répondit-elle en considérant avec une ardente et douloureuse pitié le malheureux affaissé sous l’influence de si terribles émotions ; je vais lé faire mener à l’habitation des Mornes.

— Oui, mademoiselle, interrompit M. de la Rebelière avec une sourde rage, vous l'emmènerez; mais auparavant il subira la peine à laquelle nul esclave ne peut se soustraire quand il a insulté un homme libre, un blanc. Puisque nous marchons le code noir à la main, il est bon de le faire valoir jusqu'au bout pour le maintien de nos droits et privilèges. L’esclave Donatien m’a offensé de gestes et de paroles; tous ceux qui , sont ici présents pourront le témoigner. Je demande qu’ici , sur l’heure, il soit mis aux quatre piquets pour recevoir* vingt-neuf coups de fouet. C’est la loi. Allons , messieurs de la maréchaussée, faites votre devoir. »

Cécile se mit devant Donatien ; elle était pâle, mais elle avait le front haut et le. regard assuré. Cette terrible situation lui inspira sur-le-champ une de ces résolutions qu'il faut plus de courage pour déclarer que

LES ÉPAVES

pour mettre h exécution, et se tournant vers M. de la Rebelière, elle dit d ; un accent bref et ferme :

« Non, vous ne toucherez pas à cet homme; il n’est plus esclave; dès ce moment il est libre, car je déclare ici, moi, Cécile de Kerbran, que je l’épouse.... Lisez, lisez l’article du code noir : * Tout esclave qui épouse « une femme blanche est libre de droit.... »

La vue d’un prodige inôui, d’un miracle comme celui des noces de Cana, n’eût pas produit plus d’effet sur la foule attentive et muette que ces paroles d’une femme libre, d’une femme blanche, d’une femme noble, adressées à un homme de couleur, à un esclave. Chacun demeura comme pétrifié.

« Monsieur, dit Cécile en se tournant vers l’épave avec un geste plein de dignité, retirons- nous. Voulezvous me donner votre bras? »

Donatien se leva sans répondre. Il y a des émotions, des situations dans la vie où la parole est impuissante. Mlle de Kerbran s’appuya sur lui, et ils s’éloignèrent sans que personne songeât à les retenir.

Mme de la Rebelière était restée muette d’étonnement. Elle ne savait ce qui se passait dans son âme; mais bientôt un sentiment de justice et de générosité domina son amour, elle n’éprouva que le bonheur de voir celui qu'elle avait tant aimé soustrait à la vengeance de son mari. M. de la Rebelière, plein de confusion et de rage, se serait pourtant consolé s’il eût aperçu des larmes dans les yeux de sa femme; mais il comprit, avec un affreux dépit, que sa passion pour Donatien était assez forte, assez dévouée, pour consentir avec joie qu’une autre, plus heureuse, l’eût sauvé. Ce moment la vengea de tout ce qu’elle avait souffert.

« Eh bien I monsieur, dit-elle en se tournant vers M. de la Rebelière avec une froide ironie , l’épave

LES ÉPAVES

épouse Mlle de Kerbran. Vous aviez pourtant juré qu’il mourrait sous le fouet d’un commandeur!

— Comment ! cela est arrivé ? cela est bien vrai ? demanda chacun intéressé par ce singulier récit.

— Sans doute, c’est vrai, répondit la créole, ma mère était l’arrière -petite-fil le de Donatien, et il y a du sang mulâtre dans mes veines. »

Il était difficile de la croire, car elle avait le teint d'une douce blancheur, les lèvres minces et vermeilles, les cheveux longs et soyeux.

« Oui, oui, reprit-elle en riant, je suis blanche comme vous, mais voyez cette marque indélébile. »

Elle avança ses petites mains : elles étaient fines, déliées, charmantes; mais autour de ses ongles rosés il y avait une légère nuance brune.

« Voilà du moins une histoire qui finit bien, dit le percepteur; car, je suppose que ce mariage fut heureux, et que, comme dans les contes de fées, les époux vécurent longtemps ensemble et eurent beaucoup d’enfants. Ce dénoùment me fait plaisir, car nous avions été jusqu’à présent furieusement tragiques.

— Savez-vous qu’il y aurait là dedans de quoi faire un volume? dit gravement le curé, un volume qu’on pourrait faire imprimer peut-être. Quel honneur !

— Quelle idée! s’écria le percepteur, certainement nous pourrions être imprimés ! Il ne s’agit que de trouver un éditeur, un honnête éditeur, qui ne nous prenne pas cher pour cela; en attendant, je vais m’occuper de mettre au net le manuscrit. N’est-ce pas votre avis, mesdames et messieurs? »

Sa proposition fut adoptée avec acclamation.

Et voilà comment se fit ce premier volume.

LE FADA

Nous avions recommencé à lire notre fonds de bibliothèque mais le dernier volume des épreuves du sentiment de Bacular d’Arnaut touchait à sa fin, et les soirées devenaient de plus en plus longues. Le percepteur s’appliquait à transcrire les trois historiettes que nous avions entendues avec la netteté méticuleuse d'un auteur qui en est à son premier manuscrit. Jamais bénédictin ne mit plus d’amour et de patience à tracer ces chefs-d’œuvre de calligraphie dont le moyen âge nous a légué de si parfaits modèles. Déjà l’on s’occupait de chercher un éditeur auquel on se proposait d’envoyer tout simplement le livre sans autre recommandation que celle de son propre mérite, et trois signatures inconnues au bas de la dernière page. Ce grand projet nous préoccupait fort, et cependant nos soirées commençaient à redevenir vides et ennuyeuses.

« C’est fini, dit un soir la dame créole, je n’ai plus goût à lire les livres imprimés; n’y a-t-il donc personne ici qui veuille nous faire encore une histoire?

— J’en sais une, dit nonchalamment la belle malade

LE FADA

qui était venue pour changer d’air au Yaldepeiras; mais elle est singulière, si singulière que j’ai peur qu’elle vous paraisse tout à fait invraisemblable.

— Dites, dites toujours, madame, s’écria-t-on de tous côtés.

— Je ne puis vous raconter cette espèce de roman; vous savez que je me fatigue bientôt à parler; mais si monsieur le perqepteur veut vous le lire....

— Je suis à vos ordres, madame, » répondit-il en s’installant devant la lampe.

La dame sonna.

« Juliette, dit-elle à sa femme de chambre, allez chercher un cahier recouvert de papier bleu que vous trouverez dans mon secrétaire. »

Elle se renfonça dans son fauteuil avec une toux sèche, et un moment après le percepteur corame^a.

Pendant la saison des eaux, en l’année 184..., il y avait foule aux bains de Gfréoulx en Provence. Les malades s’y succédaient sans interruption ; la plupart repartaient soulagés ou guéris, au bout d’une vingtaine de jours, pour faire place h des nouveaux venus qui attendaient leur tour dans les villes environnantes.

Au moment où s’opérait un de ces renouvellements, deux jeunes femmes se rencontrèrent face à lace dans le grand escalier de l’établissement; l’une arrivait,

LE FADA

l’autre allait partir. Toutes deux firent un cri; puis elles s’embrassèrent avec effusion.

« C’est toi, ma chère Lucie, s’écria celle qui partait ; c’est bien toi ! D’où viens-tu ?

— De Marseille, répondit celle qui arrivait; et toi, Mathilde, où vas-tu?

— Je retourne à Paris.... Dis-moi vite.... tu es mariée, sans doute ? Comment t’appelles-tu ?

— Je m’appelle Mme de Villejazet. Et toi, ma chère Mathilde ?

— Moi, j’ai épousé M. de Rambert, le frère de cette jolie Anna de Rambert, qui entra en même temps que nous au Sacré-Cœur. Oh ! que de choses nous avons à nous raconter!

— Et tu pars! s’écria Mme de Villejazet en regardant les bagages qu’on emportait.

— Je vais dire à mon mari qu’il faut que nous restions ici jusqu’à ce soir, répondit Mme de Rambert subitement décidée ; monte chez moi, ou pour mieux dire chez toi; car je suppose que tu me remplaces : je te rejoins dans un moment. »

Quand les deux jeunes femmes furent seules dans la chambre de Mme de Villejazet, elles s’embrassèrent derechef et se regardèrent un instant les larmes aux yeux,

* Il y a près de dix ans que nous avons quitté le couvent, dit enfin Mme de Villejazet; dix ans! c’est toute une vie! Nous sommes presque vieilles, mon cher cœur!

— Oh! par exemple! je proteste! s’écria en riant Mme de Rambert; nous avons vingt-cinq ans; c’est encore un bel âge !

— Tu es toujours bien jolie, reprit Mme de Villejazet; ton mari te rend heureuse, n’est-ce pas, ma chère Mathilde?

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— Il me semble que oui, répondit-elle avec une naïve hésitation; j’ai bien de temps en temps quelque mauvais jour; M. de Rambert est bien léger, bien coquet, et je suis un peu jalouse. Somme toute, nous faisons bon ménage. Je n’ai point d’enfants; mais ma plus jeune sœur est restée auprès de moi; je l’ai élevée et lui sers de mère. Et toi, ma Lucie, as-tu fait un bon mariage? M. de Villejazet est-il aimable et d’un bon naturel? t’aime-t-il tendrement? peux-ttt compter sur sa fidélité ?

— Nous sommes séparés depuis plusieurs années, » répondit simplement Mme de Villejazet.

Mathilde fit un mouvement et murmura d’un air consterné :

« C’est grave cela ! Il te rendait donc bien malheureuse ?

— Oh! oui, répondit la jeune femme; je ne sais comment j’ai résisté à tant de souffrances.

— M. de Villejazet avait donc un caractère atroce?

— C’était un homme vicieux et dépravé. Il avait des

passions fougueuses qu’il ne pouvait pas toujours maîtriser, et avec cela il était capable des plus sordides combinaisons. Ce fut ainsi qu’il me demanda en mariage, parce qu’un vieux parent venait de me léguer deux millions de dot, et qu’il renonça à une jeune fille qu’il aimait pour m’épouser. Il était riche déjà ; il voulut devenir encore plus riche. Ce vilain calcul ne lui réussit pas. Malgré lui, il aimait toujours celle qu’il m’avait sacrifiée, et moi, il me haïssait; il me regardait comme la cause de son malheur. Que veux-tu ! c’est un fou ! une fois il a failli me tuer, et toute ma vie je porterai les marques de ses violences. Regarde.... »

La jeune femme écarta les épais cheveux noirs qui descendaient en bandeau sur sa joue et découvrit la ci-

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catrice d’une affreuse blessure au côté gauche du front. Mme de Rambert fit un geste d’horreur en s’écriant :

« Le misérable!

— La justice intervint, continua Mme de Villejazet; mon mari fut mis en jugement. II aurait été certainement condamné si je n’avais compara. Mais mon témoignage le sauva, il fat acquitté. J’obtins aussitôt une séparation : à présent, je suis tranquille; il n’y a plus personne autour de moi.

— Pauvre femme ! quel triste sort! murmura Mme de Rambert, touchée jusqu’aux larmes; fasse le ciel que cet abominable homme te laisse bientôt veuve!

— Je lui ai depuis longtemps pardonné , répondit Mme de Villejazet sans aucune affectation de générosité ; h présent que je lui ai échappé pour toujours, j’ai tout oublié. J’ai cessé de le haïr en cessant de le craindre : aujourd’hui il m’est indifférent.

— Tu as une âme douce et paisible, dit Mme de Rambert avec conviction ; tu ne saurais haïr personne.

— Tu crois! fit la jeune femme d’un ton concentré; mais pourquoi haïrais-je M. de Villejazet? L’influence qu’il a eue sur ma vie n’a pas duré longtemps. Le mal qu’il m’a fait n’a laissé aucune trace vive dans mon cœur. Non, ce n’est pas de lui que me sont venues mes plus cruelles peines. »

A .ces mots, elle s’attendrit et pleura, le front appuyé sur l’épaule de son amie.

Celle-ci la serra dans ses bras et lui dit doucement :

« Ouvre-moi ton pauvre cœur affligé. Est-ce que tu aimes quelqu’un, quelqu’un que tu as connu trop tard et dont tu n’as pu devenir la femme?

— Non, répondit Lucie ; je n’avais déjà plus aucun espoir de bonheur ici-bas quand j’épousai -M. de Villejazet.

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— Ah ! pauvre enfant, un amant t’avait trompée ! tu as été la victime d’une séduction....

— Non, fit-elle en secouant la tête avec mélancolie, non, rien comme cela. Je n’ai été ni trahie, ni délaissée. J’ai eu le sort de beaucoup de femmes; j’ai aimé; j’ai cru à un avenir de bonheur infini, et je me suis trompée, voilà tout. Mais d’autres jeunes filles recommencent à aimer, à espérer, et moi je n’ai pu avoir qu’un seul amour.

— Est-il possible que l’homme que tu aimais ne t’ait pas aimée 1 » s’écria Mme de Rambert en considérant la figure pâle et charmante de la jeune femme.

Elle sourit amèrement, et serrant entre ses petites mains fiévreuses-la main de son amiè, elle lui dit :

« Vois-tu, Lucie, j’ai bien souffert ; mais je puis dire que j’ai vécu; j’ai vécu en quelques mois toute une vie. Maintenant je n’existe plus que dans le passé.... »

Elle s’interrompit subitement, parce qu’elle sentit que les larmes la gagnaient de nouveau, et pressant ses yeux humides avec son mouchoir, elle reprit d’un ton plus bas :

« Ce n’est jamais qu’en moi- même que je me rappelle toutes ces choses, et en te les disant le son de ma propre voix me trouble....

— Raconte-moi ce qui t’a conduite là; dit Mme de Rambert vivement touchée d’une douleur si vraie ; autant que je puis le comprendre, ton malheur remonte à un temps déjà bien éloigné. Hélas I tu n’as pas été longtemps la petite pensionnaire turbulente et joyeuse qui faisait si gaiement ses adieux au couvent I

— Non, certes! fit Lucie avec un soupir; d’abord j’appris que la fortune de mon père avait été engloutie dans des spéculations malheureuses. Dès le lendemain de mon arrivée à Marseille, ma mère me dit en pieu-

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rant : « Mon enfant, nous sommes à peu près ruinés ;

« pour éviter une faillite, il a tout fallu sacrifier; notre « beau mobilier, notre belle argenterie, tout y passera;

« car il faut- que tout le monde soit payé. » Ce premier malheur me toucha peu; je n’en souffris que pour les miens. Mon père avait perdu toute sa fortune ; mais il lui restait une grande réputation de probité; il se remit à travailler et accepta la place de caissier dans une maison de commerce. Mais ma mère ne put supporter cette chute ; elle voulut aller demeurer dans la petite propriété qui était sa dot, son bien h elle. Nous partîmes donc. Victor resta à Marseille avec mon père.

— Ton frère Victor? demanda Mme de Rambert, ce joli petit jeune homme que ta mère amena un jour au Sacré-Cœur?

— Oui ; mon père voulut le garder près de lui : il est toujours le même que quand tu l’as vu, le pauvre agneau, répondit Mme de Villejazet en soupirant; j’allai donc vivre à la campagne avec ma mère. Ce petit domaine est situé aux environs d’Hyères, près de la mer. Notre maison n’était pas grande ; mais que de fleurs, que de fruits, que de parfums dans le jardin 1 quels beaux orangers au pied de la terrasse ! C’était un paradis; je m’y trouvais heureuse ; pourtant je tombais parfois dans des tristesses intérieures qui duraient plusieurs jours; j’éprouvais un besoin d’émotion qui tournait aux larmes dès que je regardais en moi-même. Tu as connu ma mère quand elle vint me voir à. Paris , c’était une femme pleine de bonté, mais faible, et; Dieu lui pardonne 1 facile jusqu’à l’insouciance. Elle m’aimait uniquement, et pourtant elle ne comprenait rien, elle ne devinait rien de ce qui se passait en moi; elle ne connaissait ni mon âme, ni mon caractère, et j’ai souffert à en mourir sans qu’elle s’en soit doutée.

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« Nous étions à la campagne depuis six mois lorsque mon père nous annonça que nous allions avoir un hôte. C’était, écrivait-il à ma mère, un ami qu’il avait rencontré dix ans auparavant à la Véra-Cruz, et dont les soins lui avoient sauvé la vie pendant une épidémie de fièvre jaune. Il arrivait malade en France, après un long voyage, et les médecins lui ayant conseillé de passer l’hiver à Hyères, mon père, qu’il avait reçu autrefois dans sa maison, lui offrait la nôtre : il avait accepté.

« Je fus contente en apprenant que M. Yasconcellos venait se mettre en tiers dans notre solitude; il me sembla que les soirées d’hiver passeraient plus gaiement au coin du feu, tandis qu’il ferait le piquet de ma mère et nous raconterait ses voyages. Je me le figurais déjà d’un certain âge, comme mon père, l’air grave, les cheveux gris et le teint hâlé.

« Le lendemain soir il arriva. Je ne saurais te dire ce que j’éprouvai à son aspect; ce fut un étonnement profond, une émotion indicible, un trouble que je n’avais jamais éprouvé. Vasconcellos était un homme de trente ans, il avait les cheveux noirs comme les tiens et une fort belle tournure. Je le saluai tout interdite, et lui, s’adressant à ma mère s’excusa avec vivacité et en peu de paroles de tout l’embarras que son séjour allait nous causer ; puis, encouragé par le bon accueil qu’il rencontrait, il parut se trouver aussi à l’aise que chez d’anciens amis. J’avais à peine levé les yeux sur lui, et pourtant ce moment aurait suffi pour je que n’eusse jamais oublié sa physionomie, son regard surtout. Il y avait tant de noblesse et d’intelligence sur ce large front, tant de bonté dans ce calme sourire ! Vasconcellos avait un laisser-aller plein de tact, une politesse franche et affectueuse, qui rendaient sa sp-

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ciété infiniment agréable et facile. Il était d’origine espagnole, comme mon père, et on retrouvait en lui la dignité de sa nation unie aux habitudes d’une éducation toute française. Dans le monde où j’ai vécu après l’avoir connu, je n’ai jamais rencontré personne qui, de près ou de loin, lui ressemblât.

« C'est de cette soirée que data ma véritable vie, la vie du cœur et de l’intelligence. J’étais un enfant et je devins sans transition une femme ; je compris tout à coup le bonheur et les peines qui tuent.

« J’éprouvai d’abord une ardente curiosité pour tout ce qui regardait Vasconcellos. Bien que je n’osasse l’interroger, j’avais nne habileté singulière pour le faire -parler de lui. Avec quelle avidité j’écoutais le récit de ses longs voyages ! Quels battements de cœur quand il racontait les hasards et les dangers de sa vie presque toujours errante I Sa famille avait été proscrite au temps du roi Joseph, et il était venu bien jeune en France ; puis, au bout de quelques années il partit, et tant que la terre et la mer avaient voulu le porter, il était allé en avant : il revenait après avoir fait le tour du globe. Que te dirais-je, Mathilde! je crois que je l’aimai surtout parce que son existence n’avait pas été comme celle de tout le monde; je l’aimai pour sa vie aventureuse, potir les périls effroyables qu’il avait courus. Tout ce qui lui appartenait était plein d'intérêt pour, moi, tout m’était cher, jusqu’à son nègre Pepito, jusqu’à la perruche verte qu’il avait donnée à ma mère; et personne ne se douta de ce que j’avais dans le cœur, lui surtout ne pouvait le deviner.

« Pendant nos longues promenades, il donnait le bras à ma mère; moi, je marchais à l’écart, le regardant, l’écoutant parler; c’était assez de bonheur, je n’en désirais, je n’en voulais pas d’autre. Si par hasard

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nous nous trouvions seuls un moment, je fuyais. Souvent, épuisée par de si vives émotions, je me réfugiais dans ma chambre ; j’y restais des heures entières pour reprendre la force de supporter mon bonheur. Oui, j’étais heureuse, si heureuse que je ne formais qu’un vœu, celui de vivre toujours ainsi ; nulle espérance ne me montrait dans l’avenir quelque chose de meilleur que le présent; je regrettais chaque jour, chaque heure écoulée; j’eusse voulu en faire mon éternité.

« Yasconcellos était affectueux pour moi, mais sans empressement. Je m’apercevais bien qu’il n’attachait pas grand intérêt à me plaire, et que je passais dans son esprit pour une petite personne assez médiocre et insignifiante ; mais je l’aimais trop pour être piquée de son indifférence, et je me disais souvent, dans l’humi- . lité de mon âme, qu’il n’avait en effet aucune raison pour m’aimer. Trois mois s’écoulèrent ainsi. Yasconcellos ne parlait point de son départ; il semblait heureux de cette vie paisible, tout unie, et qui n’avait, hélas ! d’agitation que pour moi. Il était comme le fils de la maison, tant ma mère avait pris d’affection pour lui. Elle était déjà âgée, ma pauvre mère, et souvent il arrivait qu’elle l’appelait en riant : « Mon enfant. * Alors il lui baisait la main et disait avec reconnaissance :

« Oui, votre enfant. J’étais bien malade en arrivant ici; je croyais n’avoir pas une année à vivre, et vos bons soins m’ont ressuscité ; j’ai trouvé une famille, moi, pauvre étranger, qui m’attendais à n’être reconnu de personne après une si longue absence. » Alors ma mère souriait et répondait doucement : « Eh bien ! il faut rester avec nous. »

« Mon cœur battait alors; j’éprouvais de mortelles angoisses; j’avais peur que Vasconcellos parlât enfin de son départ.

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« Uü soir m’a mère m’arrêta, au moment où je traversais sa chambre pour me retirer dans la mienne : « Lucie, me dit-elle, assieds-toi là, près de mon lit ; il faut que je te parle, mon enfant. »

« Un frisson me saisit; j’eus peur d’avoir été devinée, et je me laissai aller tout éperdue sur le carreau de soie où ma mère venait de s’agenouiller pour dire ses prières. «Lucie, reprit-elle avec affection, tu as depuis quelque temps une manière d’être qui me donne de l’inquiétude ; tu es triste, muette ; quoi que tu fasses, on dirait que tu dors debout : il ne faut pas être ainsi maussade et indifférente. Tu dois te marier un ^our : quel est l’homme qui se trouvera heureux d’avoir sans cesse devant lui un visage morne et rechigné? Ta manière d’être frappe tout le monde. Hier, M. Vasconcellos m’en parlait, et il en était véritablement affligé. Tu devrais tâcher d’être un peu plus aimable pour lui ; c’est un ancien ami de ton père, un homme rare, le plus honnête, le meilleur que je connaisse, et, si tu le voulais, peut-être il ne nous quitterait plus. »

« Je demeurai immobile de saisissement et de surprise; je venais d’entrevoir tout à coup des choses auxquelles je n’avais jamais osé songer. Dans la crainte de me trahir, je feignis de n’avoir pas compris le sens de ces derniers mots. « Pardon, chère maman, dis-je enfin avec effort ; en vérité, je ne suis point triste, mais j’ai parfois des envies de pleurer : cela passera, je vous le promets. Quant à M. Vasconcellos, j’ai de l’amitié pour lui; mais je n’ose parler en sa présence, j’aime mieux l’écouter. J’essayerai ; je ferai ce que vous voulez ; vous serez contente de moi. — Bien, mon enfant, dit ma mère en me congédiant; dors tranquille, et sois prête de bonne heure. Demain matin nous irons faire une promenade avant le déjeuner. » Je me couchai ; mais,

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pendant toute cette nuit, je ne fermai pas les yeux : les paroles de ma mère bourdonnaient dans ma tête. J’entrevoyais que je n’étais pas aussi indifférente à Vasconcellos que je l’avais cru jusqu’alors.

« Dès ce jour je commençai h donner un sens à ses paroles, à ses regards; je l’observai avec cette persévérance intelligente que l’amour seul peut donner à une fille de seize ans, et je vis bien jusqu’au fond de son âme; je compris qu'il ne m’aimait pas encore, mais que je lui plaisais. Alors l’instinct d’une coquetterie adroite et naïve s’éveilla en moi ; je devins tout à coup habill à tirer parti de mes avantages. Oui, Vasconcellos devait me trouver belle ; j’étais belle en ce temps d’espérances et d’illusions.

« Les boutons commençaient k poindre aux branches vertes des orangers, les premières fleurs du printemps s’épanouissaient, et je voyais venir avec joie le mois de mai si beau, si beau maintenant que j’allais chaque jour parcourir avec Vasconcellos nos jardins embaumés. Lui paraissait heureux aussi; il se laissait aller k ces influences, il semblait arrêté 1k pour toute sa vie.

« Je passais habituellement la matinée seule avec ma mère ; Vasconcellos restait dans sa chambre k faire des lettres et k lire les journaux, qu’on apportait d’assez bonne heure de la ville ; nous ne nous réunissions qu’à midi, pour le déjeuner.

« Un matin, le jour de Pâques, oh ! je n’ai jamais oublié cette date fatale ! Vasconcellos, qui depuis l’avantveille me semblait inquiet et préoccupé, annonça k ma mère qu’une affaire importante l’obligeait à partir sur-le-champ pour Bordeaux. A cette nouvelle, mon cœur cessa de battre, j’eus comme un éblouissement, je sentis la pâleur me monter au visage ; mais je gardai

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une attitude ealme et une physionomie impassible. Ma mère dit avec un véritable chagrin :

« Quel vide va laisser ici votre absence! monsieur a Vasconcellos. Mais vous reviendrez, vous ne nous « quittez que pour peu de temps, n’est-ce pas? »

« Il lui baisa la main avec un geste indécis, qu’elle interpréta comme une promesse. Nous déjeunâmes en silence, les larmes me gagnaient; mais j’affectai un air si serein, que ma mère, qui m’observait avec quelque inquiétude, ne devina rien. Les chevaux de poste étaient déjà commandés pour sept heures du soir. Vasconcellos remonta dans sa chambre; son nègre Pepito chantait là-haut en faisant les malles ; tout le monde autour de moi était calme et content. Cela me faisait mal; je ne pus soutenir la vue de ces préparatifs de départ. Je m’en allai dans la campagne, et, cachée au fond d’un ravin, je pleurai, je pleurai à en mourir. C’était ma première douleur ; elle fut affreuse. Mes larmes s’épuisèrent enfin; un peu d’espoir me revint au t cœur. Je me dis que cette cruelle absence aurait un terme, et que mon bonheur n’était pas tout entier perdu. Je m’exhortai au courage, à la résignation, à la dissimulation surtout. Je séchai mes larmes, je relevai mes cheveux épars, et quand toutes les traces de mon chagrin furent effacées, je repris le chemin de la maison. Ma mère accourut au-devant de moi dans le jardin.

* D’où viens-tu donc, Lucie? me dit-elle avec vi- « vacité; je t’ai fait chercher partout, j’étais fort in- « quiète. M. Vasconcellos a paru bien contrarié; il te- « nait à te faire ses adieux. »

« La respiration me manqua, je ne pus proférer une

parole ; je fis un geste comme pour dire : Eh bien ! me

voici, où est-il? ,

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« Il est parti depuis un quart d’heure, reprit ma mère. Notre voisin, M. Julien, allait à Hyères, et il a offert de l’emmener dans sa voiture. Tout était prêt; M. Vasconcellos tenait à aller à Toulon aujourd’hui même; cela lui faisait gagner quatre heures. Il a accepté ; mais il a eu grand regret de ne pouvoir te faire ses adieux. »

« J’écoutai cette explication d’un air tranquille. Au moment de rentrer dans cette maison où n’était plus Vasconcellos, je dis à ma mère :

« Il vous a dit quel jour il reviendrait?

— Non, me répondit-elle avec tristesse ; mais certainement il reviendra. »

« J’ai été éprouvée par de grandes peines, chère Mathilde; pourtant je n’ai rien souffert qui soit comparable à la tristesse, au morne abattement dans lequel je tombai alors. Toutes les heures de la journée, les plus insignifiantes circonstances de la vie me ramenaient quelque souvenir poignant. Dans cette affreuse solitude où j’étais rentrée, j’entendais la voix de Vasconcellos; je croyais voir passer encore son ombre sur les murailles blanches du salon.

« D’abord ces souvenirs me furent si douloureux, que je redoutais tout ce qui pouvait les raviver. Je n’entrais plus dans le jardin; j’éprouvais un serrement de cœur inexprimable sous ces sombres allées d’orangers où nous nous étions si souvent promenés ensemble, et qui allaient fleurir pour moi seule maintenant. Puis, après m’être abîmée dans mes regrets, je tâchai d’espérer et de vivre dans l’avenir.

« Au bout de quelques jours, Vasconcellos écrivit à ma mère; sa lettre était bonne et affectueuse. Elle me jeta pourtant dans un découragement profond : elle ne parlait point de retour. A force de la commenter, de

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chercher un sens à ces paroles simplement amicales, je finis pourtant par me persuader que tout cela signifiait quelque chose de plus. J’espérai encore et j’attendis. Je recherchai ce que j’avais fui d’abord, je m’entourai du souvenir de Vasconcellos. Souvent j’allais furtivement passer des heures entières dans sa chambre; il y restait quelques vestiges de sa présence. Je m’emparai d’un livre oublié, d’un bouquet d’immortelles sauvages et de romarin que nous avions cueilli ensemble la veille de son départ.

« Un jour, en furetant dans le secrétaire, je trouvai quelques morceaux de papiers déchirés avec intention. J’avais reconnu l’écriture de Vasconcellos, et aussitôt je me mis à rassembler ces fragments épars. Il fallut une incroyable patience pour rajuster ces mots, dont une moitié manquait; et, après ce grand travail, je ne pus trouver le sens complet d’une phrase ; seulement, je lus çà et là : « Mon amie!... je vous crois.... il m’en coûte.... cette jeune fille.... je pars.... à Bordeaux.... je ne sais encore.... »

« Je cherchai, je cherchai partout les moindres fragments En ouvrant vivement l’un des tiroirs, j’aperçus un papier qui avait glissé dessous et y était resté caché. Je devins tremblante en reconnaissant que c’était une lettre à l’adresse de Vasconcellos. J’hésitai un moment, puis je l’ouvris.... a

Mme de Villejazet s’interrompit et passa ses deux mains sur son front.

« Chaque fois qu^jeme souviens de ceci, reprit-elle, je sens qu’il y a du sang espagnol de mon père dans mes veines. >

— Ah ! pauvre enfant , s’écria Mathilde , tu avais une rivale plus heureuse, mieux aimée?...

— Non, s’il l’avait aimée d’amour, si elle eût été

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sa maîtresse, j’aurais pardonné à cette femme, répondit Mme de Villejazet en se levant pour prendre le nécessaire de voyage posé sur la table. Elle l’ouvrit; dans le double fond, fermé par un secret, il y avait un volume dépareillé, un bouquet flétri et une lettre.

— Voilà ce qui lui a appartenu, tout ce que j’ai de lui, reprit Mme de Villejazet en déployant le papier, et elle lut : a Votre confidence m’effraye, cher Juanito,

« je vous vois dans un péril imminent, et dont mon « amitié ne vous sauvera peut-être pas, car qui sait si « ma lettre arrivera à temps. Vous me demandez conseil,

« à moi, sur vos projets de mariage!... Vous me dites « de sang-froid que vous avez rencontré un petite per- « sonne bien sage, bien élevée, appartenant à une fait mille très-honorable, et qu’à force de vous trouver « vis-à-vis de cette enfant, il vous est venu la pensée « de l’épouser. Mais, vous êtes devenu fou! Quoi!

« pour un caprice, sans aucun intérêt d’ambition, vous « aliéneriez votre liberté, vous cloueriez là votre avenir,

« toute votre vie, et vous n’avez que trente ans 1 Encore « une fois, vous êtes fou! Je ne vous parlerais pas « ainsi, mon ami, si vous aviez une grande passion,

« ou si vous trouviez une grande fortune, car, raisonut nable ou non, vous auriez un motif; mais épouser « sans amour, une fille sans dot, voilà ce qui me « paraît le comble de l’absurdité , et ce que je dois « tâcher d’empêcher, puisque je suis votre amie : ce « que j’empêcherai, si j’ai conservé sur vous quelque « ascendant. Vous êtes sur une,pente effroyable , il « faut vous arrêter, ou vous êtes perdu. Ne me dites * « pas que vous êtes sûr de votre cœur, maître de vous- « même ; peut-être sans vous en apercevoir, ne le se- « riez-vous bientôt plus de votre volonté. Vous croyez « avoir deviné que cette jeune fille vous aime : eh

* bien ! quand cela serait, est-ce une raison pour l’é- « pouser? Êtes-vous décidé à faire son bonheur aux « dépens du vôtre? Vous, homme d’esprit et d’expé- « rience, vous êtes près de vous laisser prendre par une « Agnès I J'ai déjà eu beaucoup d’amies qui m’ont fait « leurs confidences; je connais mieux que vous le cœur « des femmes; la plus naïve sait bien comment on « vient à bout des irrésolutions d’un honnête homme.

« Je ne vois pour vous qu’un moyen de salut : partez,

« sur-le-champ. De loin vous verrez toutes ces choses a avec plus de sang-froid, et si vous voulez ensuite re~

« tourner sur vos pas, il sera toujours temps ; on ne man- « que pas si aisément l’occasion de faire une sottise.

« Nous passerons probablement l’été à Bordeaux. «J’attends votre réponse, ou plutôt je"*. 'ns attends.

« Adieu. »

Mme de Villejazet laissa retomber cette lettre sur la table, et appuya dessus ses deux mains jointes. ,

«Voilà pourquoi il était parti, reprit-elle avec une profonde amertume ; dès ce moment, je compris bien qu’il ne reviendrait jamais, et tout fut fini. Je tombai dans un dégoût complet de la vie, dans une indifférence dont, je ne me suis plus relevée. J’étais bien malheureuse, et pourtant il me restait une dernière douleur à subir, une douleur plus affreuse peut-être que toutes les autres : Vasconcellos écrivit de Bordeaux pour annoncer à ma mère qu’il allait retourner au Mexique ; sa lettre était singulièrement affectueuse ; cette fois il parlait de son retour, et il en fixait l’époque, hélas ! bien éloignée. J’eus un éclair de joie et d’espoir; ma mère crut, j’en suis persuadée, que Vasconcellos vou- #

lait revenir pour m’épouser : huit mois plus tard, nous apprîmes qu’il était mort de la fièvre jaune, en arrivant

à la Véra-Cru*

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— Mort ! répéta Mme de Rambert ; oh ! ma pauvre Lucie !

— J’étais riche alors. Les partis se présentèrent en foule; mais mon cœur était comme mort. Ma famille se déclara en faveur de M. de Villejazet parce qu’il avait une grande fortune et qu’il était de bonne maison. Je me laissai marier. Ma pauvre mère était morte, je perdis aussi mon père, et je restai seule livrée à cet homme.... Mais, je te le répète, tout le mal que m’a fait M. de Villejazet n’est rien auprès des malheurs qu’a causés cette fatale lettre !... le départ et la mort de Vasconcellos !

— Et tu n’as jamais su quelle était cette femme?

— Je la.connais sans l’avoir jamais vue : souvent Vasconcellos parlait d’elle à ma mère. Je soupçonne qu’il l’avait aimée. Elle était mariée. Que Dieu lui rende le mal qu’elle m’a fait ! »

Les grands yeux sombres de Mme de Villejazet s’animèrent d’une expression profonde; elle passa ses maint» sur son front comme pour écarter une pensée importune et reprit après un silence :

. a Tu as une jeune sœur, Mathilde, tu lui sers de mère ; prends garde !

— Hélas ! o«i, et c’est pour cela que je l’emmène.

— Comment! c’est par rapporté elle?...

— Oui; je n’ai pas d’autre parti à prendre et peutêtre ai-je trop tardé ! nous sommes ici depuis un mois; M. Paul de la Vieville, un jeune homme que nous voyions quelquefois à Paris, était arrivé en môme temps que nous. Je m’étais aperçue déjà qu’il aimait Elise, et j’avoue que j’en éprouvais une grande joie. Sa famille est connue de M. de Rambert; elle est fort honorable. 11 a une fortune médiocre, mais indépendante. Et puis, c’est un homme qui est parfaitement

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bien de figure et de manières : que pouvais-je ambitionner de mieux pour ma sœur? M. de la Vieville n’avait encore fait aucune proposition de mariage directe, et je trouvais tout simple qu’il différât de me déclarer ses intentions. Notre séjour dans la même maison, la liberté dont on jouit aux eaux, autorisait des relations journalières, et il pouvait être avec nous sur un certain pied d’intimité, sans compromettre Élise. Je laissai donc aller les choses, à peu près sûre de préparer un heureux mariage à ma sœur. La pauvre enfant ne me cachait rien, j’étais la confidente de ses scrupules, de ses frayeurs, de ses joies ; elle me racontait les demiaveux, les empressements de M. de la Vieville. Combien de fois j’ai écouté pendant la moitié de la nuit tous ces grands secrets! mais l’amour dê M. de la "Vieville s’est brusquement éteint une semaine après notre arrivée....

— Ah! mon Dieu! et sais-tu pourquoi?

— Parce qu’une coquette s’est trouvée ici en même ' temps que nous. 11 l’avait connue dans ses voyages ; elle n’était pas libre alors, et j’ai tout lieu de croire qu’il l’aima sans pouvoir devenir son amant. A présent elle est veuve et elle veut faire de lui son .mari. Je ne saurais te dire quel art, quelle persévérance elle a mis en tout ceci. Tout d’abord, elle a pu comprendre que ce jeune homme aimait Élise, qu’il était aimé d’elle ; eh bien ! elle s’est placée entre eux, elle a employé toutes les ressources de son expérience et de sa coquetterie pour le détacher de cette enfant. Elle est belle, spirituelle, habile, elle a réussi. M. de la Vieville s’est repris d’amour, il l’épousera. Elle ne l’aime pas certainement ; mais l’intérêt, l’ambition , l’ennui du veuvage , font qu’elle ne s’en dessaisira plus. Élise ne s’aperçoit de tout cela qu’à demi, ellfe ne s’avoue pas sa jalousie,

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ses craintes ; mais elle souffre. Je n’ai qu’un parti à prendre, c’est de l’emmener. J’espère que l’absence finira par emporter tout ce qu’elle a dans le cœur, et d’abord elle sera tranquille dès qu’elle n’aura plus sous les yeux M. de la Vieville aux pieds de Mme Vanbergem....

— Mme Vanbergem I interrompit Lucie en pâlissant, Mme Éloïse Vanbergem 1...

— Tu la connais! d’où sais-tu son nom?.., »

Mme de Villejazet ouvrit la lettre et dit en montrant

la signature :

« Tiens, le voilà !

— Oui, c’est elle ! c’est bien elle! s’écria Mathilde avec une amère surprise ; cette femme aura donc fait le malheur de tout ce que j’aime au monde!... Tu ne resteras pas ici, Lucie, tu ne voudras pas vivre avec elle. Vois-tu, dans cette maison il n’y a nul moyen de s’isoler, tu rencontreras partout Mme Vanbergem. Évite-toi cette amertume ; viens, pars avec nous.

— Non, Mathilde, non ! répondit Mme de Villejazet devenue pensive. Je veux me trouver en face de cette femme, je veux venger ta sœur, je veux me venger; va, ce n’est pas impossible....

— Tu es bien belle, et M. de la Vieville pourrait t’aimer.

— Oh! non, non, elle ne l’aime pas, m’as-tu dit ; ce serait une faible vengeance, j’en vois une autre. Cette femme tient surtout à épouser un homme riche ?

— Elle le veut aussi jeune et beau, spirituel surtout; elle l’a dit devant moi. Jamais elle n’épousera un homme dont elle ne pourrait être fière sous tous les rapports; pour avoir son amour, il faudra d'abord flatter son orgueil. Vienne un amant plus jeune, et plus

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riche, mieux placé dans le monde que M. de la Vieville, et il l’emportera.

— Eh bien! c’est moi qui la remarierai, s’écria Mme de Villejazet avec un rire amer, c’est pour cela que je reste. Ma chère Mathilde, emmène ta sœur, console cette pauvre enfant; qu’elle ne désespère pas tout à fait du cœur de M. de la Vieville, il lui reviendra peut-être. » <■

Les deux femmes ne se séparèrent que bien avant dans la soirée, et Mme de Villejazet resta levée jusques à l’aube. Avant de se coucher elle écrivit la lettre suivante à l’homme de confiance qui gouvernait sa maison en son absence :

« Monsieur Vialet, amenez-moi mon frère sur-lechamp. Vous viendrez en poste et vous descëndrez à la maison des Bains, où vous me trouverez. Je désire que Victor soit parfaitement habillé ; s’il lui manque quelque chose, donnez vos ordres au tailleur et n’épargnez rien. Marquez-moi d’avance le jour de votre départ et celui de votre arrivée. N’amenez personne avec vous, je ne m’en soucie pas à cause des bavardages que tout autre que vous ne manquerait pas de faire sur la situation de mon frère. Gela me serait si désagréable, que, pour l’éviter, je renvoie demain à Marseille Rosalie, ma femme de chambre, et les deux autres domestiques qui m’ont suivie. Vous ne resterez que vingt-quatre heures, prenez vos mesures en conséquence. Je vous recommande de lire cette lettre plutôt deux fois qu’une, afin de la bien comprendre, et je compte que vous serez ici dans moins de huit jours. »

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« Mme de Villejazet n’a pas paru à table, elle ne descend pas ce soir, dit un tout jeune homme en regardant la pendule, qui venait de marquer dix heures; et il resta accoudé au coin de la cheminée, dans une attitude mélancolique que personne ne lui fit le plaisir de remarquer. La partie de bouillotte était fort animée ; les demoiselles et les jeunes femmes boudaient, il avait été impossible d’organiser une contredanse; deux dames anglaises étaient au piano et chantaient intrépidement à travers le bruit sourd et continu de vingt conversations croisées, interrompues et reprises d’un bout du salon k l’autre.

— Et dire qu’il y a des gens qui prétendent qu’on s’amuse aux eaux ! continua le jeune homme entre ses dents ; le diable m’emporte si c’est vrai !

— Fi donc 1 cousin, interrompit une petite fille en le menaçant de son éventail ; voilà qui est bien mal dit pour un jeune homme qui fait sa philosophie. »

Il la regarda de travers; puis, comme il voulait parler, n’importe à qui, de ce qu’il appelait ses peines de cœur, il reprit tout bas :

« Ma parole d’honneur, je suis un jeune homme bien malheureux, ma petite Camille!

— Est-ce que vous avez été grondé aujourd’hui !

— Eh 1 non, non, mademoiselle. Est-ce que je suis

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un enfant pour me laisser gronder? Il s’agit bien de cela, vraiment! Décidément Mme de Villejazet ne descendra pas.

— C’est qu’elle reste chez elle avec son frère, qui est arrivé ce matin, un beau jeune homme. Nous l’avons rencontré dans le jardin, et il nous a regardées comme ça avec de grands yeux ; il m’a pris une envie de rire! Mme de Villejazet lui donnait le bras, et ils " se promenaient dans la grande allée en parlant tout bas. Je suis sûre qu’il aime bien sa sœur. Il vient la trouver peut-être pour toute la saison. Tant mieux! cela fera toujours un danseur de plus; je me figure qu’il danse à ravir.

— Je ne le crois pas, dit gravement une demoiselle de quinze ans ; il a l’air bête.

— Ah ! par exemple 1 Mme Vanbergem lui trouve une tournure fort distinguée; n’est-ce pas, madame?

— Mais oui, répondit-elle nonchalamment; il ressemble à sa sœur, et Mme de Villejazet me plaît beaucoup. -

— Ah! c’est une bien jolie femme! Elle est un peu pâle; mais cela lui donne un air intéressant, n’est-ce pas, mon petit cousin Gustave ?

— Oh ! oui, j’adore cette pâleur, répondit-il avec un profond soupir; j’ai fait cet après-midi ma visite à Mme de Villejazet, et je l’ai vu, ce frère. Il ne dit pas grand’chose ; je lui trouve l’air distrait et même sauvage. S’il empêche comme cela sa sœur de descendre le soir, je le prendrai en grippe. »

Le bruit d’une voiture qui roulait devant le perron attira quelques personnes aux fenêtres.

« Qui est-ce qui arrive? demanda Mme Vanbergem.

— Ehi mon Dieu! personne! s’écria la petite fille

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d’un air consterné ; c’est le frère de Mme de Villejazet qui repart. Voilà son valet de chambre à la portière ; et tenez, le voici lui-même. »

On vit alors, à la lueur des flambeaux que portaient quelques domestiques, le frère et la sœur descendre ensemble le perron. C’était comme une scène d’opéracomique ; cette berbne attelée, ce groupe éclairé par des clartés vacillantes, faisaient tableau. Le jeune homme avait une tournure fort élégante dans son costume de voyageur; ses traits étaient d’une beauté mélancolique; les grands cheveux blonds qui s’échappaient de sa calotte de cachemire lui donnaient une certaine physionomie pittoresque. Mme de Villejazet le retint un moment sous les regards de tout le monde accouru aux fenêtres pour le voir; puis elle l’embrassa et lui fit un dernier signe d’adieu. Il s’élança dans la berline ; le postillon fit claquer son fouet, et l’attelage partit au grand trot.

« Ah ! quel dommage ! s’écria naïvement la petite fille; j’avais bien cru qu’il resterait, et ces demoiselles aussi.

— Taisez-vous donc, Camille, interrompit tout bas la demoiselle de quinze ans; est-ce qu’on dit ces choses-là ? »

Un quart d’heure après, Mme de Villejazet descendit au salon, et raconta que son frère, appelé en Angleterre pour une affaire importante, s’était détourné de son chemin afin de passer quelques heures avec elle.

« Il est fâcheux pour nous de n’avoir pas en le temps de faire sa connaissance, dit Mme Vanbergem.

— J’espère vous le présenter dans un mois ou six semaines, répondit Mme de Villejazet avec une politesse assez froide ; il est reparti bien à contre-cœur, et je compte qu’il viendra passer ici la fin de la saison. »

2ii

Dès ce jour, il fut singulièrement question de M. Victor d’Ayala dans la société réunie aux eaux - d’A.... On sut qu’il était garçon et millionnaire, qu’il

avait trente ans, qu’il voulait se marier ; de plus, un certain bruit se répandit qu’ayant entrevu dans le jardin Mme Vanbergem, il avait été frappé de sa beauté au point d’êlre reparti presque amoureux d’elle.

C’était Gustave, le petit soupirant de Mme de Yillejazet, qui rapportait, colportait et commentait tout cela, en y ajoutant mille détails de son invention. Il avait eu le bonheur de le voir, ce frère; c’était un homme extrêmement distingué, un esprit plein de saillies, un cœur tendre, une imagination brûlante; enfin, il était capable d’une de ces passions comme on n’en voit que dans les romans. Toutes ces fadaises furent rapportées à Mme Vanbergem, et bien qu’elle eût du tact et de la finesse, elle y fit attention, tant la vanité d’une coquette est crédule.

Mme Vanbergem était alors une femme d’environ trente ans, brune, belle, et pleine d’une grâce aisée qui allait au-devant de tout le monde. Du reste, elle était fausse, égoïste et dissimulée ; elle avait la tête vive , mais ses passions s’arrêtaient toujours à temps, et elle mettait même dans leurs écarts une logique impitoyable. La vanité dominait en elle et dirigeait, peut-être à son insu, ses sentiments les plus tendres et les plus intimes. Elle ne pouvait aimer qu’un homme riche, haut placé dans le monde. Pour elle, il y avait dans le luxe et la grandeur une séduction plus puissante que les dons de l’esprit et de la figure. Non qu’elle fût sordidement intéressée ; mais son orgueil se passionnait h défaut de son cœur.Fêu M. Vanbergem ne l’ayant pas seulement nommée dans son testament, elle avait une fortune des plus médiocres, et depuis trois ans qu’elle était veuve,

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elle n’avait pu parvenir à faire un mariage selon ses vues. Elle se décida en retrouvant M. de la Vieville, bien qu’il ne fût pâs assez riche pour qu’elle se prit de passion en sa faveur ; c’était une sorte de pis aller qn’elle acceptait, soucieuse de l'avenir et peut-être secrètement effrayée de ses trente ans. Quand on lui eut dit que M. Victor d’Ayala l’avait trouvée belle, elle se rapprocha de Mme de Villejazet, qui, sans y mettre pourtant d’affectation, ne lui faisait aucune avance.

« Madame, lui dit-elle un jour, seriez-vous alliée à la famille d’Ayala, de Marseille, qui avait une maison de campagne aux environs d’Hyères?

— C’était ma mère, madame, qui possédait ce petit domaine, répondit la jeune femme avec tranquillité. Pourtant elle avait changé de couleur.

— Comment, madame, vous seriez mademoiselle Lucie d'Ayala ?

— Oui, madame ; mais je ne puis comprendre comment j’ai eu l’honneur d’être connue de vous?

— C’est tout simple : j’ai entendu dire tout le bien imaginable de vous et de votre famille par un ami, mort aujourd’hui, hélas! Ne vous rappelez-vous point, madame, un Espagnol nommé M. Vasconcellos, qui a passé quelque temps à Hyères, il y a huit ans environ ?

— Certainement, madame, je m’en souviens, » répliqua Mme de Villejazet, devenue pâle à ce nom.

Mme Vanbergem rompit aussitôt cet entretien ; elle crut voir du dépit dans cette réponse brève et prononcée avec un accent profond ; mais elle ne soupçonna rien autre. Seulement elle ne pouvait s’expliquer cette grande fortune chez des gens qu’elle avait su positivement pauvres, quoique fort honorables. Le même jour, elle prit le bras de M. Gustave pour aller faire un tour

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dans le jardin, et elle n’eut pas besoin de l’interroger beaucoup pour lui faire dire l’histoire de l’oncle millionnaire, qu’il avait apprise le matin même.

« Mme de Villejazet a quelque confiance en moi, ajouta-t-il d’un air suffisant, le plus risible du monde ; c’est d’elle que je tiens ces détails, et elle m’a dit encore bien d’autres choses. Ce pauvre M. Victor lui écrit, presque tous les jours, des lettres charmantes et où il est question de vous, madame.

« De moi ! il ne me connaît pas.

— C’est vous, madame, qui l’avez oublié.... Il vous a rencontrée, il vous a vue ici, dans ce jardin ; vous étiez assise sous les tilleuls, et ce moment a décidé de son sort. »

A cette phrase de comédie, débitée avec un aplomb qui valait le geste et les paroles, Mme Vanbergem répondit en souriant :

« Allons donc! quelle plaisanterie !

— Rien n’est plus sérieux, je vous le jure. Comment, madame, vous ne croyez donc pas à la puissance de l’amour, à ces passions nées d’un regard et qui durent toute la vie? On voit bien que vous n’avez jamais aimé. Vous ignorez encore ce que c’est qu’un sentiment, que la sympathie qui.... »

Mme Vanbergem savait que Gustave venait d’achever sa rhétorique ; elle eut peur du discours dont il la menaçait.

« Mon Dieu ! interrompit-elle, vous êtes sans chapeau par ce grand soleil ; rentrez vite, monsieur ; c’est fort dangereux, à ce que dit le docteur; on peut gagner un rhume.

— Ah ! madame, vous ne prenez pas seulement en pitié le malheureux qui souffre et languit loin de vous ! s’écria- t-il.

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— Voilà une exagération ! » répliqua-t-elle d’un air incrédule.

Pourtant, quand elle fut seule, elle se prit à réfléchir sur tout cela, et M. de la Vieville lui parut un parti fort mesquin, d’autant plus que le matin même il avait parlé d’habiter sa terre de Champagne, le plus triste endroit du monde. Dès lors Mme Vanbergem forma le projet d'épouser le millionnaire; elle calcula assez habilement ses chances de succès, et d’abord elle se mit à l’œuvre en essayant de se lier intimement avec Mme de Villejazet. Celle-ci reçut ses avances et la laissa faire. Jamais elle ne parlait de son frère ; mais, de temps en temps, elle lisait quelques fragments de lettres à M. Gustave, qui brodait, amplifiait ia chose, et en faisait de longs discours à Mme Vanbergem. Pourtant elle ne se décidait pas encore à congédier M. de la Vieville ; il était toujours là, inquiet, irrité, ne pouvant s’expliquer un changement évident; il attendait et il souffrait, car il aimait véritablement cette femme.

Sur ces entrefaites il vint aux eaux un M. Touchet, ancien notaire à Marseille. C’était un vieux bonhomme, grand faiseur d’embarras, de ces gens qui sont les amis intimes de tous ceux auxquels ils ont une fois parlé. On sut tout d’abord par lui qui il était, d’où il venait, et où il comptait aller. Dès que Mme de Villejazet eut appris son arrivée, elle descendit en toute hâte auprès de lui.

« Mon cher monsieur Touchet, lui dit-elle sans préambule, vous êtes le notaire et l’ami de la famille depuis longtemps ; je viens, au nom de nos bonnes relations, vous demander une chose : c’est de ne parler à qui que se soit ici du pauvre Victor. On sait que j’ai un frère, car on l’a vu, et on croit qu’il est comme tout le monde : ne dites le contraire à personne.

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— Certainement, madame, vous avez bien fait de me prévenir ; j’aurais pu, sans mauvaise intention, raconter ce qui en est; mais, à présent que je suis averti, tout est dit. Je le croyais ici, ce pauvre enfant....

— Il voyage avec Vialet.

— Ma foi, permettez-moi de vous dire que c’est de l'argent perdu : autant vaudrait promener en voiture une tête de bois.

— Hélas! je le sais bien. J’ai votre parole, monsieur Touchet; nous ne parlerons de ceci qu’entre nous?»

Le même jour Mme Vanbergem trouva moyen d’interroger le notaire sur la famille d’Ayala.

« Il y a là une belle fortune, répondit-il. Qui sait quel en sera l’héritier?

— Mais ce ne sera pas un collatéral, je pense, interrompit Mme Vanbergem en riant de cette prévoyance du notaire; Mme de Villejazet est encore jeune, et d’ailleurs, son frère se mariera.

— Il n’a pas encore été question de cela.

— C’est un fort bel homme.

— Il ressemble un peu à sa sœur.

— Et puis de bonnes manières, de l’esprit.

— Eh ! eh ! il n’a pas inventé la poudre.

— Il écrit des lettres charmantes.

— Ah ! vous les avez lues, madame ?

— Non, monsieur, on me l’a dit. M. d’Ayala s’ennuie fort à Londres ; il annonce toujours son prochain retour, mais ses affaires le retiennent d’une semaine à l’autre. Il s’agit de vendre une vaste exploitation, une brassèrie, je crois. Vous devez savoir cela mieux que moi, monsieur?

— Oui, madame, je sais. Une belle propriété, ma foi, qui donne cinquante mille livres de rente. Et c’est Victor qui s'occupe de cette vente ? Bon !

— Gomment, est-ce que vous le croiriez capable de dépenser, de faire des folies ?...

— Du tout, du tout, madame. Ah ! ce n’est pas lui qui mangera son bien ; il est sage comme une belle fille. »

Mme Vanbergem se mettait en tête des plans immenses, en écoutant ces détails ; elle comptait les jours de l’absence de Victor, et faisait de profondes combinaisons sur la chance qui se présentait à elle de faire ce grand mariage. Mme de Villejazet continuait de la traiter avec nne politesse réservée; elle parlait assez rarement de son frère ; c’était M. Gustave qui, sans s’en douter, lui servait de rapporteur officieux. Elle ne se fût pas décidée à un rôle plus actif; mais Mme Vanbergem alla au-devant de tout; les calculs de son égoïsme et de son ambition firent tous les frais. La saison s’avançait, Mme de Villejazet se décida à brusquer le dénoûment de celte singulière intrigue. Un jour elle se rendit chez Mme Vanbergem, et lui dit simplement :

« Avec une personne moins spirituelle et moins sensée que vous, madame, je serais embarrassée d’expliquer le motif de ma visite ; mais, avec vous, j’ose parler franchement. Mon frère, M. Victor d’Ayala, est en Angleterre depuis deux mois, il espérait revenir, je l’attendais tous les jours; mais voici que ses affaires le retiendront longtemps encore. Vous étiez pour beaucoup, madame, dans l’extrême désir qu’il avait de revoir son pays, et aujourd’hui, en m’écrivant pour m’exprimer ses regrets, il m’adresse la demande la plus étrange.... »

Mme Vanbergem ouvrit de grands yeux, comme si elle ne se doutait point de quoi il s’agissait ; la jeune femme reprit :

« Vous ne me comprenez pas, madame; eh bien,

mon frère me dit de venir vous demander si l’offre de sa main et la perspective de passer tout l’hiver prochain en Angleterre ne vous déplairaient pas.

— Madame, je suis très -flattée ; mais cette proposition est si inattendue ; il me faut réfléchir, balbutia Mme Vanbergem, qu’une joie profonde fit rougir jusques au blanc des yeux.

— Sans doute, madame, je ne vous demande pas tout de suite une réponse; il est juste que vous consultiez vos amis, que vous cherchiez h avoir quelques renseignements sur le caractère et les habitudes de mon frère ; je voudrais pourtant connaître votre détermination sous peu de jours; fixez vous-même un délai.

— Avant peu.... bientôt, sans doute.... maintenant, je suis si troublée.... la proposition dont vous venez de me faire part est tellement inattendue.... elle m'honore beaucoup, madame; je n’ai besoin d’aucun renseignement, votre famille est suffisamment connue ; je ne veux que me consulter avec moi-même. Avant tout, je dois vous dire que je ne suis pas riche.

— Noue avons plus de cent mille livres de rentes ; c’est suffisant. »

A ce chiffre, Mme Vanbergem fut si émue, que les larmes lui en vinrent aux yeux.

« Je vous laisse, reprit madame de Villejazet, et dans quatre jours je reviendrai savoir ce qu’il faut écrire de votre part à mon frère. »

Le même soir, Mme Vanbergem dit au pauvre la Vieville :

« Mon ami, j’ai sur le cœur quelque chose qui me pèse, et que je ne sais comment vous déclarer. »

Il la regarda, inquiet et le cœur gros de colère ; depuis deux jours ils se boudaient.

« Hélas I reprit-elle, j’ai réfléchi, en nousépousant,

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nous forions tous deux un mauvais mariage, car je n’ai presque rien, et votre fortune aurait besoin d’être augmentée d’une bonne dot. Je vous parle ici en femme ' raisonnable , et je souhaiterais que vous me comprissiez....

— Oui, interrompit-il avec rage, je vous comprends vous ne m’aimez plus, vous en aimez un autre....

— Quant à cela, je vous jure que non.

— Vous avez en vue un autre mariage.

— Et quand cela serait? répliqua-t-elle intrépidement.

— Je saurai quel est cet homme; je ne souffrirai pas qu’il reçoive insolemment la parole que vous m’aviez donnée ; je le provoquerai, et ce sera entre nous un duel à mort.

— Allons, vous êtes fou! réellement, Paul, vous m’affligez. Voyons, point de colère, la paix entre nous, au nom de Dieu ! »

Alors il se jeta h genoux, la supplia, avec la lâche faiblesse d’un homme amoureux fou ; mais elle fut inflexible. Il la quitta désespéré, jurant de se tenger, et du même pas il alla chez Mme de Villejazet, à laquelle il n’avait jamais fait de visite.

« Madame, lui dit-il, je sais que vous êtes en cor- • respondance avec Mme de Rambert, pourriez-vous m’apprendre son adresse? »

Elle l’écrivit sur une carte et la lui donna en disant :

« Mme de Rambert fait un voyage en Hollande, mais elle doit être de retour à Paris depuis une dizaine de joursj

— Ma première visite sera pour elle ; je serais fort heureux, madame, si vous vouliez me charger de vos commissions, dit M. de la Vieville, d’un certain air résolu, facile U interpréter.

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— Dites-lui, s’écria Mme de Villejazet, avec un sourire de triomphe et de joie qu’elle ne put réprimer, dites-lui que je tiendrai parole jusqu’au bout, et que dans un mois j’irai la trouver. »

Le lendemain Mme Yanbergem donna son consentement au mariage qu’on lui proposait, et dès lors tout fut promptement résolu. M. Victor d’Ayala, dont la présence à Londres était indispensable, ne pouvait venir que deux jours avant le mariage ; aussitôt après la cérémonie, les nouveaux époux devaient partir. Il était convenu que tout se ferait sans apparat, sans bruit, en présence des seuls témoins : c’était chose facile ; il n’y avait plus personne aux eaux; M. Touchet, qui s’en était allé le dernier, comptait pourtant y passer encore quelques jours au retour de sa tournée en Belgique. Mme Yanbergem avait cru devoir proposer de le choisir pour un des témoins de son mariage, mais Mme de Yillejazet s’y était opposée sans donner aucun motif, et on l’avait laissé partir sans rien dire. Mme Vanbergem ne voyait que le but, et elle n’allait pas trop au fond des choses ; quand elle se mettait à considérer son bonheur, elle n’en revenait pas.

Elle se prit presque d’amour pour cet homme qu’elle avait h peine entrevu ; à l’aide de ses cent mille livres de rente, elle en fit un type de beauté, d’élégance, d’esprit et de bonnes manières ; il lui écrivit quelques lettres qu’elle trouva charmantes, et auxquelles elle répondit dans un style fort tendre. Tout cela était d’un romanesque qui lui allait; elle comprit très-bien qu’on put se passer de connaître personnellement quelqu’un qu’on va épouser, et elle se fût volontiers mariée comme les princesses par ambassadeur.

Au milieu de tous ces préparatifs, Mme de Villejazet conservait, vis-à-vis de sa future belle-sœur, une atti-

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tude fort réservée; jamais, dans leurs relations, elle n’alla jusqu’à la fausseté, jamais elle n’eut un regard affectueux, une parole d’amitié sur leslèvres. Mme Vanbergem expliquait cette manière d’être selon son caractère ; elle se figurait que Mme de Villejazet se prêtait au mariage de son frère parce qu’elle n'avait pu l’empêcher, et qu’il lui causait un grand dépit. L’aversion que ces deux femmes avaient l’une pour l’autre perçait à travers toutes leurs relations. Mme de Vanbergem y mettait pourtant une grande dissimulation ; elle faisait semblant de ne pas s’apercevoir que ses avances étaient constamment reçues avec froideur, elle ne demandait point compte de cette roideur étrange; mais elle s’en vengeait à sa manière. Elle avait cru deviner qu’il restait au cœur de la jeune femme quelque souvenir de Vasconcallos, et elle prenait plaisir à l’empoisonner. Elle se vanta imprudemment que l’Espagnol l’avait aimée, elle raconta longuement leurs relations; elle dit tout, excepté ce que Mme de Villejazet savait déjà. Celle-ci écoutait ces détails avec une apparente tranquillité; son regard sombre et impassible ne se remplissait point de larmes; elle supportait ce supplice avec la patience de son sang espagnol, en regardant venir le moment de sa vengeance.

Cependant le dénoûment de ce drame étrange approchait; toutes les formalités étaient remplies, on n’attendait plus que le futur époux. Le mariage devait avoir lieu le 25 octobre. M. Victor d’Ayala avait annoncé qu’il serait à Greoulx le 22 : tout était prêt, il n’avait, pour ainsi dire, qu’à descendre de voiture pour se marier; le 25 à minuit il n’était pas encore arrivé.

Mme Vanbergem passa ces deux jours dans une horrible inquiétude : elle se figura que son bonheur l’abandonnait, que quelque fatale combinaison du destin

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allait rompre ce mariage qu’un hasard si heureux avait fait; elle pleura de regret, de dépit, de colère, contre son fiancé inconnu ; à peine si elle parvint à garder, en présence de Mme de Villejazet, une attitude calme et convenable. La jeune femme prenait tout cela avec un parfait sang-froid; le soir, avant de quitter sa future belle-sœur, elle lui dit : •

« Voilà un fâcheux retard; mais il n’a rien de surprenant. La mer est mauvaise par le vent qui règne depuis quelques jours, il doit être impossible de passer le détroit. Je me figure l’impatience de mon frère. Le temps va lui manquer. Qui sait? peut-être sera-t-il obligé de retourner à Londres sans vous? Si nous étions en Espagne, tout cela pourrait s’arranger autrement ; en ce pays-là ce n’est pas comme en France, la loi permet les mariages par procuration ; sans que mon frère quittât Londres, vous auriez pu l’épouser à Madrid. »

Mme de Vanbergem ne répondit à ces réflexions que quelques paroles ambiguës; mais au fond de son âme elle regretta fort de ne pouvoir agir à la mode d’Espagne. Elles ne se couchèrent que passé minuit; une heure après, deux voitures arrivèrent presque en même temps : c’étaient la diligence, qui laissa M. Touchet devant la maison des bains, et une chaise de poste d’où descendirent Victor d’Ayala et Vialet.

« Holàl cria le gros bonhomme, c’est vous? Ehl d’où venez- vous comme cela? Victor a l’air tout gelé : il fait bien froid, n’est-ce pas, mon garçon? Puisque vous voyagez en poste, vous auriez dû vous arrêter pour la couchée, comme les princes et les rouliers.

— Ma sœur avait dit d’arriver, répondit-il en battant la semelle dans le vestibule. Certainement.... ah! le froid. . . . mais demain nous sommes de noce ! Bonsoir, monsieur Touchet. »

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A ces mots il courut au-devant de sa sœur qui descendait pour le recevoir.

« Que veut-il dire ? » demanda le notaire.

Vialet haussa les épaules.

« Je ne sais pas s’il le comprend lui-même, réponditil; c’est vrai pourtant; demain il se marie.

— Il se marie! lui^.. Victor! s’écria M. Touchet stupéfait, un homme qu’il faudrait interdire....

— Madame trouve qu’il est comme tout le monde; elle n’a jamais voulu entendre parler d’interdiction, vous le savez, monsieur Touchet.

— Je lui ai dit souvent que Victor sachant signer son nom, il serait bon d’empêcher qu’il pût le mettre au bas d’aucun acte. Et quelle est la femme qui se décide à l’épouser?

— Une jolie femme, une veuve ; vous la connaissez peut-être, car elle a passé ici toute la saison ; Mme Vanbergem.

— Mme Vanbergem ! j’aurais dû m’en douter! elle prétendait que Victor est un garçon d’esprit; la pauvre femme ! elle ne le connaît pas. Tout cela est incroyable, Vialet! Gomment diable a-t-elle pu consentir?

— Elle tient à la fortune, apparemment.

— Mais Victor n’en a point, tout appartient à sa sœur.

— Certainement. Enfin cela ne nous regarde pas, monsieur Touchet. Madame m’a dit ses intentions, je les ai remplies ; elle voulait marier M. Victor, elle en est venue à bout, c’est bien ; personne n’a rien à dire et je n’en sais pas davantage, voilà.

— D y a quelque chose là-dessous, c’est clair, murmura le notaire en gagnant sa chambre ; que de mystères! Mon arrivée va les gêner, mais je sais vivre, je ne me montrerai pas. Ça sera curieux, pourtant, ce

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mariage. Je voudrais bien savoir s’il y a eu quelque chose par-devant notaire.... Oh ! non, non! On m’aurait consulté, ils s’en seront passés; et l’on ne m’avait rien dit, rien! Mme de Villejazet aura eu peur qu’il m’échappât quelque réflexion en présence de la future épouse.... Gomme si j’étais capable d’aller rompre un mariage, moi qui ai passé en ma vie tant de contrats I La dame est majeure, elle sait ce qu’elle fait en épousant ce pauvre Victor.... nous verrons comment elle s’en trouvera. C’est inutile, il y a pourtant quelque chose d’extraordinaire dans tout ceci ; Mme de Villejazet veut ce qu’elle veut : elle a fait ce mariage ; mais pourquoi? pourquoi? »

Mme Vanbergem avait entendu tout ce bruit de gens qui arrivent, et elle passa le reste de la nuit dans une agitation extrême. Dès qu*il fut jour, on vint frapper à la porte de sa chambre ; c’était Mme de Villejazet.

« Eh bien ! madame, dit-elle en entrant, mon frère est arrivé, mais je ne sais vraiment comment tout ceci va s’arranger. Victor n’a qu’un jour, qu’un seul jour à passer ici, demain matin il doit repartir.

— Demain ! s’écria Mme Vanbergem, avec un mouvement d’inquiétude qu’elle ne réprima pas à temps.

— Oui, reprit froidement la jeune femme et je viens vous demander, madame, si vous consentiriez à vous marier aujourd’hui, ce soir même. »

A cette proposition inouïe, Mme Vanbergem se troubla un peu ; mais elle ne répondit pas non : elle fit quelques objections insignifiantes et finit par se jeter dans les bras de sa future belle-sœur, en s’écriant :

« Eh bien! puisque vous le voulez, je cède. Mon Dieu ! quel moment, si vous saviez comme le cœur me bat ! je tremble : c’est si téméraire d’épouser nn homme qu’on ne connaît point ! J’ai à peine entrevu votre frère.

— Écoutez, répondit sèchement Mme de Villejazet, il ne faut pas que vous vous engagiez à regret; il est temps encore de revenir sur tout cela. Si vous aviez quelque frayeur, quelque scrupule, il faut attendre. Votre mariage serait renvoyé de quelques mois, et vous ne resteriez pas engagée. A cette époque, mon frère pourra venir à Paris, et s’il est libre encore, si vous • n’avez pas non plus changé d’intention, vous aurez tout le temps de le connaître avant de l’épouser. »

Mme Vanbergem craignait par-dessus tout un délai; elle savait tpi’un mariage renvoyé est un mariage rompu. Elle comprit qu’avec une personne comme Mme de Villejazet, il n‘y avait pas moyen de faire valoir son consentement, et elle se hâta de le donner simplement et sans restriction.

« Mon frère attend la pertnission de venir vous faire sa cour, dit la jeune femme; il était horriblement fatigué : je l’ai engagé à se mettre au lit ; mais je suis sûre qu’il ne dort pas ; dans une heure je vous l’amènerai. » Vers midi, Mme de Villejazet revint seule; elle annonça que son frère, brisé par ce long voyage, dormait profondément. ' . .

« Ne l’éveillez pas, dit Mme Vanbergem avec quelque dépit, je ne veux le voir qu’à la mairie ; ce sera presque comme s’il m’épousait par procuration ; tenez, ma chère , c’est fort bizarre tout cela, fort romanesque.

— Oh! je ne le nie pas, répliqua Mme do Villejazet avec un certain sourire ; vous êtes pourtant d’une prudence presque craintive, quand il s’agit de mariage.

* — Il est vrai : aussi ne conseillerais-je à personne

ce que je vais oser, répliqua-t-elle; j’ai empêché des mariages moins hasardés que le mien; moi qui suis près de renoncer si résolûment à ma liberté, j’ai su parfois défendre celle des autres :>

LE FADA

A ces mots , prononcés d’un ton fier et railleur, la jeune femme leva vers la pendule un sombre regard, et dit avec le sourire froid et patient qui lui était habituel :

« Vous pouvez maintenant compter les heures de liberté qui vous restent. Avant que cette aiguille ait achevé le tour du cadran, vous serez Mme d’Ayala. »

Vers le soir Victor n’était pas encore sorti de sa chambre. Mme Vanbergem, fort surprise de ce procédé, commença pourtant sa toilette de mariée. Elle mit une simple robe de cachemire blanc, une coiffure blanche à laquelle manquait la couronne de fleurs d’oranger, et un bouquet de roses entre ses dentelles. Elle se trouva bien belle ainsi, et elle se dit dans l’orgueil et l’égoïsme de son cœur :

« C’en est fait, dans une heure je serai Mme d’Ayala ! Ce pauvre la Vieville est capable d’en mourir : il m’aimait pourtant! »

Enfin, à huit heures du soir, Mme de Villejazet entra cérémonieusement avec son frère; les témoins suivaient, déjà les voitures étaient avancées....

M. d’Ayala était vêtu avec un luxe et un goût remarquables, l’habit noir allait bien à son teint d’une blancheur animée ; mais il avait un regard vague et quelque chose d’étrange dans la physionomie. Mme Vanbergem vit d’un coup d’œil qu’il ne ressemblait pas beaucoup de près à l’image qu’elle s’était faite en le voyant de loin. Il s’inclina devant elle et baisa du bout des lèvres la main qu'elle lui donna; puis il recula brusquement derrière sa sœur. Mme Vanbergem interpréta ce geste et sourit avec une orgueilleuse joie; elle crut qu’une émotion extrême avait coupé la parole à son fiancé.

•< Victor, dit tout bas Mme de Villejazet d’un ton sévère, allons, fais ce que je t’ai dit. »

LE FADA

On monta en voiture. Yicto-r s’assit devant sa sœur et sa fiancée; il avait l’air tout stupéfait, mais cela se passa presque aussitôt; et tout à coup, avançant la main vers le bouquet que portait Mme Vanbergem, il sembla le lui demander. Elle sourit k celte bizarrerie, et lui présenta gracieusement une rose.

« Merci, » dit-il en la baisant.

En moins d’une demi-heure la cérémonie eut lieu k la mairie et k l’église. M. d’Ayala répondit oui sans hésiter et signa quand on lui présenta la plume. On eût dit un automate, tant il était silencieux et tout d’une pièce. Mme de Villejazet ne le quittait pas du regard et lui parlait bas souvent. La nouvelle mariée pensa qu’elle venait d’épouser un homme amoureux et timide jusqu’au ridicule.

Les chevaux de poste étaient commandés pour trois heures du matin, et il était neuf heures du soir. Mme de Villejazet retint son frère un instant dans le salon, et Mme d’Ayala entra dans sa chambre, préoccupée d’un certain trouble. Elle s’assit devant le feu, immobile et le cœur palpitant ; pour la première fois de sa vie peutêtre elle éprouvait une véritable émotion. Sa femme de chambre attendait pour la déshabiller; elle la congédia et resta avec sa toilette de mariée, la tête couverte de sa mantille blanche. Au bout d’un quart-d’heure M. d’Ayala entra doucement et regarda autour de lui d’un air surpris et effaré, qui fit sourire sa femme; puis il vint s’accouder k la cheminée et resta lk debout et immobile.

« Monsieur, dit enfin la mariée, vous semblez singulièrement préoccupé, et j’avoue que je suis troublée aussi jusqu’au fond de l’âme. Notre situation est si bizarre ! Etrangers l’un k l’autre, et cependant unis pour toute la viel En vérité, ceci me semble un rêve. »

LE FADA

Comme il no répondait pas, elle repritaprèsun silence : ► Oui, c’est comme un rêve; car je ne croirais pas même à votre amour, si vous ne m’en aviez parlé dans des lettres charmantes pleines de grâce et de passion. Nous les relirons ensemble, monsieur. »

Cette phrase n’obtint pas plus de réponse que la première; M. d’Ayala fit quelques pas dans la chambre comme un homme tout dépaysé; puis il vint s’asseoir sur un tabouret devant la cheminée, et il arrangea tranquillement le feu. Sa femme le regarda en face et s’écria avec une expression pleine d’amertume et de dépit :

« Il paraît, monsieur, que vous avez mis dans vos lettres tout ce que vous vouliez me dire? »

Il tressaillit, car, s’il n’avait pas compris ces paroles, il avait reconnu l’accent d’un reproche.

« Pardon, pardon ! dit-il en joignant les mains avec la naïve frayeur d’un enfant.

- — Mais vous avez peur de moi tout de bon. Dieu me pardonne ! fit dédaigneusement Mme d’Ayala; voyons, monsieur, calmez-vous, reprenez vos sens. »

Elle croisa les bras et eut l’air d’attendre qu’il commençât l’entretien; mais il parut peu à peu oublier qu’il n était point seul, et il se mit à siffler tout bas en promenant ses mains sur la flamme . La nouvelle mariée stupéfaite dit avec une colère concentrée :

« Vous avez de singulières façons d’agir, monsieur! si nous n’avions pas fait ce soir une action fort sérieuse, je croirais que tout ceci est une indigne plaisanterie, que vous vous moquez de moi ! Pourquoi me regardezvous avec cet air étrange? avez-vous oublié que depuis une heure je suis votre femme, que vous êtes mon mari!...

— Oui, oui, répondit-il d’une voix traînante et en

LE FADA

reculant à l’autre coin de la cheminée, ma sœur m’a mené à l’église.... J’ai dit oui au prêtre, je sais bien, je sais bien que nous sommes mariés.... »

Il avait alors un aspect réellement étrange ; sa haute taille s’était courbée, il se faisait petit en serrant ses coudes contre ses genoux; son visage immobile comme un masque de plâtre, roulait des yeux d’un gris clair dont le regard terne était plein de larmes ; la pauvre créature tremblait craintive et soumise.

Mme d’Ayala s’était levée ;

« Get homme est fou! s’écria-t-elle en sonnant à casser les cordons. »

Victor épouvanté se leva les mains étendues, alors elle eut peur de lui et se précipita hors de la chambre en appelant au secours. A ces cris les gens de la maison accoururent ; M. Touchet, qui n’était pas encore couché, vint avec tout le monde. On trouva la nouvelle mariée pâle, hors d’elle-même, et Victor blotti dans un coin.

« Monsieur, dit Mme d’Ayala en allant droit au notaire et en désignant du doigt son mari, vous connaissez la famille d’Ayala, dites-moi qu’est-ce qué cet homme?

— Eh! eh! c’est un fada, répondit le notaire en haussant les épaules ; vous avez dû tout d’abord vous en apercevoir.

Un fada! qu’est-ce qu’un fada ?

— Ma foi, madame, c’est une pauvre créature, innocente comme l’enfant qui vient de naître et dont l’esprit n’a pas grandi avec le corps. Dans notre pays il y a beaucoup de familles affligées d’un tel malheur. Un fada n’est pas comme un fou, il ne fait mal à per-> sonne, il aime ceux qui le soignent, il leur obéit. Parfois on vient à bout de lui apprendre quelque chose. Victor sait lire, à la vérité il ne comprend pas ce qu’il

LE FADA

lit ; c’est comme un enfant de cinq ans. Il est doux, il est soigneux de sa personne, on peut le mener partout et le faire dîner à table. Il ne vous rendra pas malheureuse. »

Mme d’Ayala recula tremblante de colère et d’étonnement :

a Monsieur, dit-elle, vous auriez dû me donner ces renseignements il y a trois mois.

— Ma foi! madame, quand vous m’avez dit que Victor était un homme d’esprit, j’ai cru que vous le vouliez ainsi.

— Oui, répliqua-t-elle sèchement, je n’ai que ce que j’ai voulu. Monsieur, je sais mon devoir; cet ' homme est mon mari, je prendrai soin de lui ; j’administrerai sa fortune, qu’il a sans doute abandonnée aux mains de sa sœur ....

— Sa fortune! interrompit le notaire; mais il n’a rien, absolument rien; c’est Mme de Villejazet qui a eu l’héritage. »

Mme d’Ayala devint pâle comme la mort, et tomba défaillante sur un fauteuil; mais cette faiblesse ne dura qu’un moment. Elle congédia tous les témoins de cette étrange scène, et faisant signe à Victor de la suivre, elle alla chez sa belle-sœur. Mme de Villejazet l’attendait et vint au-devant d’elle, comme pour braver Implication.

«. Madame, dit la jeune femme avec cet accent de fermeté froide qui lui était particulier, je pars cette nuit pour Paris; je vais assister au mariage de M. de la Vieville avec la sœur de Mme de Rambert. Victor vient avec moi ; vous êtes la maîtresse de nous accompagner ou d’aller où bon vous semblera. »

Mme d’Ayala regarda son mari, puis sa belle-sœur, en faisant un geste violent, et dit d’une voix brève :

LE FADA

« Je partirai demain, je partirai seule. J'ai été victime d’une trahison infâme 1 Prenez garde, madame, si quelque jour je peux me venger!... Mais que vous avais-je donc fait? Pourquoi me haïssez- vous? pour-quoi m’avez-vous précipitée dans cet infernal guetapens? Oh! quel compte vous aurez à rendre peutêtre !... »

Mme de Villejazet tira de son nécessaire la fatale lettre qui avait causé le départ et la mort de Vasconcellos, et la mettant sous les yeux de la nouvelle mariée, elle lui répondit :

« De quoi voulez-vous donc vous venger? Vous aviez rompu mon mariage, madame, j ? ai fait le vôtre. Nous sommes quittes!

— En efi'et, voilà une incroyable histoire! dit le percepteur en fermant le manuscrit,' est-ce que vous avez connu ces gens-là, madame ?

— Oui, monsieur; ce fait est récent.

— Et peut-être l’avez-vous raconté avec des noms supposés ? demanda la dame créole.

— Gela ne se pouvait autrement.

— Ce pauvre Fada ! Est-ce qu'il vit toujours, madame?

— Oui, sans doute ; c’est une pauvre créature qui végète sans joie comme sans souci des choses de ce monde.

— Et son mariage ?

— Il en est resté là. Mme d’Ayala reçoit une pension de sa belle-sœur et vit à Paris dans un monde fort équivoque. Victor ne se souvient seulement pas qu’il est marié.

— Et Mme de Villejazet?

— Elle mourra jeune ! répondit sourdement la ma lade. »

LE FADA

Chacun se regarda. Il y eut un moment de silence ; puis le percepteur dit en se tournant vers le curé qui était là, le menton appuyé sur sa canne à pomme d’ivoire et les yeux à demi fermés, comme s’il eût réfléchi sur quelque parabole : « Padre Marti, ne raconterezvous pas quelque chose à votre tour? L’Espagne est le pays des grandes aventures....

— Et des histoires d’amour, ajouta le curé avec son sourire joyeux et débonnaire ; mais que peut savoir de tout cela un pauvre prêtre? Ce qu’on lui en dit au confessionnal. Mais vous savez que nous devons inviolablement garder le secret de la confession. Je ne puis pas raconter comme vous ce que j’ai vu et entendu.

— Eh bien ! Padre Marti , raconlez-nous quelque histoire du temps passé.

— Justement, j’aurai peut-être cela dans ma poche, répondit-il en tirant un bouquin in-8° recouvert d’un parchemin jauni.

— Lirai-je? monsieur lecuré, » dit le percepteur avec » empressement et en avançant la main pour s’emparer du livre ; mais il le rendit un peu désappointé, en ajoutant : « C’est écrit en espagnol.

— Oui, en bon espagnol, du temps de Philippe II ; c’est l’histoire de l’une des plus glorieuses années de son règne, l’histoire de la conquête du Portugal, écrite par un des vaillants capitaines de l’armée.

— Cela doit être tout à fait militaire, dirent ces dames.

— Vous en jugerez ; car je vous traduirai une partie de ce récit.

— Oui, tout de suite.

— Ave, Maria purissima! laissez-moi seulement le temps d’écrire ! Nous commencerons demain soir. »

Le curé tint parole, et dès le lendemain notre lecture commença.

DONA LUISA

* Halte ! cria don Sancho d’Avila, en poussant son cheval hors du chemin. Capitaine Rodriguez, savezvous où nous sommes ?

— Sur la frontière, k quelques lieues de Badajoz, s’il faut en croire ce pâtre auquel votre seigneurie eût peut-être bien fait de ne pas se fier. S’il a dit vrai, nous tenons la bonne route, et demain nous pourrons entendre la première messe en Espagne.

— Non, nous passerons encore cette nuit en terre de Portugal. Par Santiago ! je jure de ne plus m’aventurer ainsi sans guide à travers un pays ennemi. Rangez votre troupe à la lisière du bois et placez les sentinelles, capitaine Rodriguez ; il fait noir ici comme à la porte de l’enfer. »

La nuit était obscure, la campagne déserte ; d’un côté du chemin s’étendait un petit bois de frênes ; de l’autre le Guadiana roulait à travers les rochers ses ondes impétueuses ; le calme profond des airs n’était troublé que

DON A LUIS Ai

par le mugissement des eaux et les bruits confus qui bourdonnent dans la feuillée pendant les belles nuits d’été. Les soldats qui gravissaient lentement ce chemin à peine frayé où l’on ne voyait rien à deux pas devant soi, s’arrêtèrent au commandement du capitaine Rodriguez; ils étaient une vingtaine, tous à cheval avec leur lancille au bras et deux pistolets à l’arçon de la selle. Cette escorte environnait deux femmes qui montaient de robustes genêts à tous crins qu’elles maniaient avec beaucoup de hardiesse. Leurs grandes capes les couvraient de la tête aux pieds et ne laissaient voir que leurs gants brodés et le bout de leurs bottines de cuir fauve; elles avaient le visage caché par un ample capuchon sous lequel éclataient leurs prunelles brillantes. A travers ce sombre vêtement qui dérobait les deux voyageuses à tous les regards, on devinait pourtant à la grâce, à la fierté de leurs mouvements, qu’elles étaient jeunes et belles. Don Sanclio avait mis pied à terre. ' , > ' .

« Madame, dit-il en s’avançant, la tête découverte, il faut passer ici cette nuit. Une absolue nécessité peut seule m’excuser de vous faire coucher ainsi en plein champ. » ■ '<

La dame sauta légèrement à terre, sans toucher la main que lui présentait le noble seigneur qui voulait lui servir d’écuyer, et elle répondit avec une tristesse pleine de fierté :

« Pourquoi des excuses, don Sancho? elles ne me sont point dues; vous pouvez me traiter selon votre bon plaisir, je suis votre prisonnière....

— Ah ! madame, interrompit-il vivement, ai-je eu le malheur de vous en faire apercevoir? En tout cas, c’est la faute des circonstances impérieuses et difficiles où nous sommes; mais dans tout ce qui ne concerne

DONA LÜISA. . ' 235

pas votre garde et la sûreté de votre personne, c’est vous qui commandez et non pas moi.

— Je ne m’en suis pas aperçue, murmura- t-eile en se tournant vers sa compagne. Viens, Isabelle ; il faut se soumettre au droit de la guerre, au droit du plus fort : allons dormir à la belle étoile. »

Elles s’assirent à l’écart, d’un air accablé, et restèrent silencieusement appuyées l’une sur l’autre, tandis qu’on dressait une espèce de tente pour les abriter. Les soldats avaient allumé un feu de broussailles ; des bouffées de flammes illuminaient par intervalles ce groupe immobile et la figure roitle et basanée de don Sancho. Les deux femmes avaient rejeté en arrière le capuchon qui les masquait, et le vent humide de la nuit déroulait les longues boucles de leur chevelure. L’une étaitbrune etbelle; sonfront élevé, ses yeux couronnés de longs sourcils avaient une indicible expression de calme et de fierté. Elle paraissait n’avoir guère que vingt ans; mais cette fleur de jeunesse et de beauté, était déjà pâlie. L’autre dame était blonde et jolie, mais elle n’avait pas cette auréole de grandeur qui rayonnait autour de sa compagne.

« Mon Dieu ! dit-elle d’une voix plaintive et en relevant sa tête fatiguée, quelle longue route 1 Quand arriverons-nous?

— Hélas 1 et où allons-nous? dit l’autre dame. Que Dieu nous soit en aide I Don Sancho , ajouta-t-elle en se tournant vers le vieux cavalier avec un geste à la fois hautain et suppliant, mon inquiétude est grande, je l’avoue ; d’un mot vous pouvez la dissiper, et je ne vois pas pourquoi tout ce mystère. Que je sache seulement quel couvent va me servir de prison.

— Madame, répondit-il avec un sourire, vous allez habiter chez des bénédictines.

236 DOSA LU1SA

— Et dans quel pays ? Est-ce dans quelque ville d’Espagne?

— C’est k Badajoz.

— A Badajoz? s’écria* t-elle avec un brusque mouvement ; k Badajoz ! La cour d’Espagne y est depuis le commencement de cette guerre; c’est donc vers Philippe Il que vous me menez, moi, dona Luisa de Portugal ! Ah ! il valait mieux nous ensevelir sous les murs de Beja 1 II fallait me tuer, don Sancho ! Par le Christ! je sens lk que j’eusse plus aisément pardonné k mon bourreau qu’k mon geôlier !

— Madame, j’obéis aux ordres du roi, mon maître et le vôtre, » répliqua fièrement le vieux seigneur.

Doiïa Luisa recula d’un pas et leva les yeux et les mains au ciel comme pour implorer son assistance.

« Madame, reprit don Sancho, ce n’est pas kla cour d’Espagne qu’on oubliera les égards dus k votre malheur; j'ai vu le bon vouloir du roi et son affection k votre personne dans les ordres qu’il m’a envoyés ; il vous mande près de la reine.

— Pour lui servir d’otage, dit amèrement doua Luisa. Fasse le ciel que mon père vienne bientôt apporter ma rançon k la pointe de son épée ! »

A ces mots, elle prît le bras d’Isabelle et se retira lentement dans la tente qu’on venait de lui dresser pour la nuit. Deux peaux d’ours étaient jetées par terre, et sur une espèce de coffre qui servait de table, on avait mis quelques provisions; un flambeau de bois résineux éclairait d'une lumière sombre et vacillante ce repas d’ermite et ce lit de soldat. Dona Luisa s’assit, et perdant subitement sa fière contenance , elle fondit en larmes; Isabelle, muette et consternée, s’était mise k genoux et serrait dans ses mains les mains froides de la princesse.

DON A LUISA

« Jésus-Maria! dit-elle tout en pleurs, qui nous délivrera? La cour d’Espagne sera une dure prison. Il y aura autour de Votre Altesse autant d’espions que de dames de service; l’on me gardera aussi à vue; il faudra vivre dans l’incertitude des événements, dans la crainte de plus grands malheurs. Si nous tentions cette nuit de nous échapper! Nous sommes encore en Portugal, il n’y a pas un couvent, pas une maison, pas une . pauvre cabane où l’on ne nous donnât asile; vous n’aurez qu’à paraître, à dire : « Je suis donaLuisa, la fille « de don Antonio, la fille de votre roi que les Espa- « gnols viennent détrôner 1 * Tous les bons Portugais vous feront un rempart de leurs corps comme à Beja !

— Hélas! comme à Beja ils se feraient tuer et ils ne me sauveraient pas. Je suis lasse de disputer aux terribles chances de la guerre ma liberté, ma vie; que la volonté de Dieu soit faite ! Isabelle, je dois à l’orgueil de mon rang de ne pas plier devant nos ennemis, de montrer une âme ferme au milieu de si grands revers. Mais que m’importe aujourd’hui la place que je dois occuper en ce monde ! Toutes mes espérances ne sontelles pas au ciel, et tout ce que j’ai aimé dans la tombe? Isabelle, prions pour les morts. »

Elles se mirent à genoux et restèrent ainsi soupirant et pleurant au milieu de leurs oraisons. Peu à peu la fatigue ferma leurs yeux; elles tombèrent dans cet assoupissement qui n’est ni la veille ni le sommeil ; elles ne pleuraient plus, elles ne pensaient plus, mais elles avaient encore une perception incomplète des objets extérieurs, elles entendaient comme un songe les bruits du dehors, le hennissement des chevaux et le cri des sentinelles qu’on relevait d'heure en heure.

Une affection déjà éprouvée par le malheur unissait ces deux jeunes filles dont l'une était née près du trône

DONA LUIS A

et dont l’autre appartenait à l’une des plus grandes familles du Portugal. Dona Luisa était l’arrière-petitefille de Manuel le Grand; d’abord destinée au cloître, elle passa ses premières années dans le couvent de Santa-Glara où d’autres infantes étaient venues, avant elle, ensevelir, à la fleur de l’âge , l’orgueil de leur rang et l’espoir d’une alliance royale. Elle allait renoncer au monde dont le bruit était à peine arrivé jusqu a elle; déjà l’on préparait la cérémonie de sa prise d’habit, lorsque le duc de Beja son père là rappela près de lui. Le roi don Sébastien régnait alors; c’était un prince jeune et brave qui eût pu choisir une épouse dans toutes les maisons royales de l’Europe ;

' il aima dona Luisa et voulut l’élever au trône.

La novice de Santa-Glara fut près d’échanger son voile contre une couronne ; mais les liens de parenté s’opposaient à ce mariage et il fallut demander des dispenses en cour de Home. Des intrigues politiques, suscitées par l’Espagne qui avait espéré que l’infante, fille aînée de Philippe II, serait reine de Portugal, entravèrent les négociations. Tandis que son ambassadeur les poursuivait près du saint-père, don Sébastien alla faire la guerre en Afrique. Les commencements de cette croisade avaient été heureux ; le roi était près de ramener son armée victorieuse ; on préparait à Lisbonne les fêtes de son retour et de son mariage, quand on reçut la nouvelle de sa mort. Il était tombé dans une sanglante bataille, sous les murs d’Alcazar-Quivir, et l’élite de sa noblesse avait péri à ses côtés. Les premières familles du Portugal furent décimées par ce grand désastre qui refoula pour toujours la puissance chrétienne de l’aufre côté du détroit de Gibraltar. La nation entière prit le deuil; elle aimait ce monarque auquel semblait promis un long avenir de gloire, et

DOSA LUÏSA.

l'avénement du vieux cardinal don Henrique fut salué par les regrets des grands et du peuple.

Dona Luisa ne rentra pas au monastère de Santa- Glara; elle alla fonder à Beja un couvent de bénédictines, pour y passer le reste de sa vie. Mais le sort lui gardait de nouvelles grandeurs et de nouveaux revers, Son père succéda à la couronne de don Henrique, auquel la mort*ne laissa pas le temps de quitter la pourpre romaine pour se marier, et l’infante se vit un moment sur le premier degré de ce trône où elle avait dû s’asseoir. Mais elle ne lit que passer dans cette haute fortune. Philippe II descendait ailssi, par sa mère, de Manuel le Grand, et il revendiqua son héritage. La pensée des rois catholiques Ferdinand et Isabelle avait été, un siècle auparavant, de réunir toute la Péninsule sous le même sceptre ; ils voulurent la réaliser en mariant leur fille aînée au roi don Manuel. Mais la mort avait déjoué ces calculs politiques : la jeune reine de Portugal était descendue au tombeau sans laisser d’enfants, et sa sœur, Jeanne la Folle, avait porté l’héritage des rois catholiques dans la maison d’Autriche. Philippe II devait accomplir ce qu’avait voulu en vain Ferdinand et Isabelle. La mort de don Sébastien l’avait délivré du seul obstacle qu’il n’eût osé forcer, et depuis la bataille d’Alcazar-Quivir, il songeait à s’emparer du Portugal par droit de succession et par droit de conquête. Il laissa pourtant régner don Henrique; mais, le jour où don Antonio était proclamé à Lisbonne, l’armée espagnole, commandée par le duc d’Albe, arrivait aux frontières, et bientôt la guerre fut déclarée.

Dona Luisa était allée s’enfermer ù Beja ; elle y fut assiégée par les troupes du roi catholique. Les habitants défendirent leur ville et la jeune princesse jusqu’à la dernière extrémité ; mais les Espagnols empor*

DOSfA LOIS A.

tèrent la place d’assaut, et don Sancho d’Avila ne put arrêter, deux jours durant, l’incendie et le pillage ; il fit seulement respecter les églises et les couvents. Dona Luisa étant ainsi tombée en son pouvoir, il reçut l’ordre de la conduire à la cour du roi son maître, et la triste prisonnière dut partir sans savoir quel sort on lui réservait : don Sancho venait de le lui apprendre au moment d’entrer en Espagne. De tous*ceux qui l’avaient environnée au temps de sa grandeur, il ne restait à l’infante qu’une amie, c’était Isabelle, dont le dévouement avait résisté h tant de vicissitudes. Cette jeune fille, proscrite aussi, avait une dot que plus d’une princesse souveraine eût pu envier; elle était l’unique descendante des ducs d’Avero, et les titres, les richesses immenses qui, pendant des siècles, s’accumulèrent dans cette puissante maison, étaient réunis sur sa tête.

Isabelle avait fini par s’endormir profondément. La princesse, les cheveux défaits, pâle et les yeux h demi ouverts, paraissait lutter contre un songe pénible; parfois elle écoutait instinctivement, la tête penchée k l’ouverture de la tente. Un chant lointain s’élevait dans le silence de cette nuit calme et sereine; tantôt ces ' accents plaintifs semblaient mourir, emportés par le vent; tantôt ils retentissaient pleins et sonores. La princesse écoutait toujours, et ses lèvres murmuraient, comme dans un rêve, les sons qui frappaient son oreille. Peu k peu cette perception devint si nette, que dona Luisa s’éveilla tout k fait, et dit, en se soulevant brusquement :

« Isabelle, entends-tu ? Qui chante ainsi ? mon Dieu 1

— Quelque soldat, sans doute.

— Non non 1 Écoute, ne reconnais-tu pas cet air ? »

Isabelle, frappée de surprise, fit un signe affirmatif

DOSA LUISA

et mit un doigt sur sa bouche en montrant la sentinelle, immobile à quelques pas. La même voix chanta, pour la seconde fois, le même refrain lent et plaintif.

« C’est l’adieu, l’adieu de don Sébastien! s’écria l’infante en appuyant son visage couvert de larmes sur l’épaule d’Isabelle; c’est l’air qu’il composa en partant. Celui qui le chante ici n’a pu l’apprendre que de sa bouche!... C’est quelqu’un de ceux qui l’avaient suivi et qui se sont sauvés de ce pays infidèle et maudit où il est mort! C’est un ami, c’est un secours que le ciel nous envoie ! »

Elles s’avancèrent tremblantes sous les regards de la sentinelle, qui ne bougea pas. Tout se taisait maintenant ; on n’entendait plus que le bruit sourd des eaux et le cri de l'alouette qui traversait les airs. Déjà les étoiles pâlissaient, et, vers le levant, une blanche lueur annonçait le jour. La rive ombreuse du Guadiana étant voilée d’une légère brume à travers laquelle brillaient quelques feux éloignés. Les hommes du capitaine Rodriguez dormaient, couchés sur la terre nue, et enveloppés de leurs capas. Quelques-uns se chauffaient autour d’un tas de broussailles allumé au bord du chemin.

« Je n’entends plus rien, dit Isabelle; Votre Altesse s’était trompée : c’est quelque soldat espagnol qui chantait là-bas, au bord de la rivière, en menant boire son cheval. Voici déjà lejour; on va sonner le boute-selle. »

L’infante baissa la tête, et dit avec une sombre résignation : 1 . -

« Eh bien ! nous allons partir, et, dans quelques heures, la fille du roi de Portugal entendra les ordres du roi d’Espagne. Que Dieu lui inspire de m’exiler dans quelque couvent, loin de sa cour ! Isabelle, ce n’est pas là le sort que tu devais avoir près de moi!...

DOSA LÜISÀ.

— Madame, interrompit vivement la jeune fille, mes espérances sont mortes comme les vôtres; mon père est tombé en combattant à côté de don Sébastien, et des mains infidèles les ont jetés dans la même sépulture. Non, rien ne m’attache pins à ce monde; je serai religieuse dans le couvent fondé par Votre Altesse. »

L’infante secoua la tête, et passant sa main sur le front d’Isabelle avec une affection pleine de tristesse, elle lui dit : ,

« Non, madame la duchesse d’Avero, non ; je n’accepte pas votre dévouement. La plus noble, la plus riche héritière de Portugal n’abandonnera pas le rang où Dieu l’a mise, pour se cacher dans un cloître. Je veux que tu te maries, Isabelle ; je veux que tu épouses un bon et loyal Portugais, un de ceux qui ont suivi notre adverse fortune. Quel plus beau prix pourrionsnous lui donner pour son courage et sa fidélité? Tu acquitteras une de ces dettes que les rois contractent dans des temps malheureux, une de ces dettes de reconnaissance que des titres,, des trésors, ne sauraient payer. Tu seras heureuse ainsi, plus heureuse que dans un couvent. Je te connais bien : tu ferais une mauvaise religieuse.

— Votre Altesse pense donc que je regretterais les vanités du monde? Hélas I n’ai-je pas vu déjà d’assez terribles exemples de leur instabilité, de leur néant?

— Non, ce n’est pas l’éclat d’une haute condition que tu regretterais; ton âme est sans orgueil, tu as toutes les vertus d’une plus humble fortune; mais, pauvre enfant, il y a dans ce monde des biens dont tu ne te détacherais pas. Il te faut une vie plus riante et plus douce que celle d’un couvent; il te faut ta liberté, les molles habitudes où tu as été nourrie.

— Hélas ! madame ; et vous-même, ne les regretterez-

DOIS A LUISA

vous point? Au milieu des mortifications, des longues prières, ne jetterez-vous jamais un regard en arrière ; et alors votre sacrifice ne vous paraîtrait-il pas trop grand ? » Don a Luisa joignit les mains et leva les yeüx au ciel avec une morne exaltation.

« Non, <lil-elle, non, puisque celui que j’ai aimé n’est plus sur la terre. »

Les deux jeunes filles s’assirent à l’écart, au pied d’un chêne dont les branches robustes formaient, audessus de leur tête, un immense dôme de verdure ; les oiseaux chantaient dans ces fraîches ramées ; le vent du matin chassait mollement les nuages, et le soleil venait de se lever radieux au fond de la vallée où le fleuve roulait ses eaux rapides. Le chemin étroit et dominé par des rochers à pic, suivait les sinuosités du rivage ; çà et là quelques bouquets de saules plongeaient leurs longs rameaux dans les ondes et formaient d’impénétrables abris sous lesquels le héron faisait entendre son cri monotone. A l’extrémité du vallon s’élevait une de ces antiques tours qui ont gardé le nom mauresque d ’Alalayas : elle dominait encore cette contrée déserte, et son faîte crénelé couronnait une éminence au pied de laquelle passait le chemin.

« Je ne sais où nous sommes, dit dona Luisa; quelle solitude ! aussi loin que la vue peut s’étendre, pas un village, pas une habitation ; il semble que le chemin n’aboutit qu’à cette tour ruinée au sommet de laquelle vole une nuée d’hirondelles.

— Avant le lever du jour j’ai pourtant aperçu des feux à travers le brouillard, observa Isabelle, et tantôt il m’a semblé voir là-bas, entre les saules, un homme vêtu autrement que les soldats du capitaine Rodriguez. » On avait relevé les sentinelles, tout était déjà prêt pour le départ. Don Sancho s’approcha.

DON A LU1SA

« Madame, dit-il en se découvrant d’un air aussi cérémonieux que s’il eût abordé dona Luisa dans les salons du Buen Retiro, me voici à vos ordres. J’espère que vous vous êtes un peu reposée cette nuit, de la fatigue d’une aussi pénible route. »

Elle ne répondit que par un geste hautain, et Isabelle dit avec une certaine ironie :

« Son Altesse ne voudrait pas vous faire attendre, cavallero ; elle est prête à partir. »

Le courtisan s’inclina avec cette politesse grave qu’il avait apprise à la cour de Charles-Quint, et répéta en s’adressant à la princesse :

« Madame, je suis à vos ordres. »

Cette affectation de ne point lui donner le titre d’Altesse, à elle, la duchesse de Beja, infante de Portugal, la blessait profondément ; c’était la première fois qu’on lui parlait ainsi, et elle comprenait que cette violation de l’étiquette avait quelque grave motif politique.

« Mon Dieu ! pensa-t-elle, on veut donc nous mettre si bas qu’il ne nous reste pas même les honneurs dus à notre nom ? »

Don Sancho alla au-devant du capitaine Rodriguez, et tous deux cherchèrent à s’orienter avant de poursuivre leur route; ils n’avançaient qu’avec crainte dans ce pays soumis par la force, mais prêt à la révolte, et où ils ne pouvaient rencontrer que des ennemis. Don Sancho regarda le fleuve qui, resserré entre les rochers, s’écoulait en nappe rapide et profonde.

« Nous devons être aux environs de Jurumena, dit-il ; le Guadiada est sur la frontière, et l’autre rive, c’est la terre d’Espagne; par le Saint-Suaire! j’avancerais plus volontiers de ce côté-là que de celui-ci. Ne pourrait-on pas passer? »

DOftA LUISA. 245

Le capitaine Rodriguez hocha la tête et répondit tranquillement :

« Oui, s’il y avait un pont.

— Plus haut, peut-être, nous trouverons un gué?

— Je ne le crois pas. Votre Seigneurie n’entrera en Espagne que devant Badajoz.

— Vous estimez que nous avoDS encore pour trois ou quatre heures de chemin, capitaine Rodriguez?

— Ainsi soit-il ! je n’ai répondu de rien à Votre Seigneurie. J’ai hâte de sortir de ces défilés où quelques hommes arrêteraient une armée. Par Notre-Dame de Guadalupe ! il ne faudrait qu’une mauvaise rencontre là-bas, sous ce vieux fort; nous n'irions pas plus avant. Le pâtre qu’a interrogé hier Votre Seigneurie n’avait pas mentionné ce passage. »

Don Sancho se tourna soucieux, et regardant un moment YAtalaya dontles murs démantelés se découpaient nettement sur le limpide azur d’un beau ciel

« Il n’y a que des hibous là-haut, dit-il; capitaine Rodriguez, envoyez quelques-uns de vos hommes à la découverte, prenez toutes les précautions qui peuvent assurer notre marche; puis, à la grâce de Dieu et en avant! »

Gomme il achevait ces mots, deux soldats remontèrent le chemin en menant devant eux un jeune homme vêtu d’une saye de berger et armé seulement d’un gros bâton noueux; il s’avançait d’un pas résolu, comme quelqu’un qui va sans se faire prier.

« Par Santiago ! s’écria le capitaine Rodriguez, c’est le manant qu’a interrogé hier Votre Seigneurie. Il mène paître ses chèvres un peu loin, ce me semble.

— Holà ! dit don Sancho en faisant signe qu’on amenât cet homme devant lui ; je ne m’attendais pas à te trouver deux fois sur notre chemin, mon compagnon.

246 DOfîA LÜÏSA. .

Ça, dis où nous sommes ? Tu t’es vanté hier dé connaître le pays ; si tu t’es trompé et que nous nous soyons fourvoyés, je te ferai pendre au premier carrefour pour servir de guide à ceux qui viendront après nous.

Le pâtre s’inclina sans paraître érau de cette menace, et répondit en langue portugaise :

« Votre Seigneurie fera de moi selon son bon plaisir ; je ne me suis guère trompé, en tout cas ; Mousaras est bien loin derrière nous, et par là-bas on doit voir les clochers de Jurumena. La nuit cependant j’aurais pu prendre un endroit pour l’autre.'

■ — Et maintenant, tu reconnais ton chemin ?

— Nous sommes sur la frontière, à quatre heures de , marche de Badajoz.

— Gomment se fait-il que tu nous aies suivis ?

— J’ai marché toute la nuit pour venir demander justice à Votre Seigneurie ; quand elle m’a rencontré hier, j’avais un troupeau de douze chèvres ; aujourd’hui il ne m’en reste pas une seule. J’ai été poursuivi par des Espagnols, que Dieu les fasse mourir de male faim ! ils ont tué toutes ces pauvres bêtes pour les manger un vendredi ! »

Cette explication toute simple détruisit les soupçons de don Sancho ; il savait que la garnison de Beja battait souvent la campagne et pillait le pays conquis.

« On t’a tout pris, dit-il ; eh bien 1 tu te feras soldat, et d’abord tu vas marcher avec nous jusqu’à Badajoz. »

On partit. Dofia Luisa et Isabelle étaient placées au centre de la troupe, qui allait au pas sur cette route pierreuse et coupée de profonds ravins. Le capitaine Rodriguez remarqua que le pâtre cherchait à se rapprocher des prisonnières, et poussant son cheval sur lui, il dit brusquement :

DOSA LUISA. '

« Marche devant nous, maraud, puisque tu nous sers de guide, et prends garde à toi ! le seigneur don Sancho a promis de te faire pendre au premier carrefour si tu ne nous mets pas dans le bon chemin, et c’est moi qui exécuterai la sentence. »

Le pâtre passa fièrement entre les chevaux et alla se mettre en tête de la colonne. Personne ne parla plus, on n’èntendait que le bruit des pas sur les cailloux roulants, et de temps en temps, quelque apostrophe énergique du capitaine Rodriguez. Tout à coup le pâtre se prit à chanter le refrain qui, la nuitjprécédente, avait réveillé dona Luisa ; il n’avait pas achevé la première mesure qu’on lui imposa silence ; mais un seul mot avait suffi pour attirer l’attention de l’infante ; elle se pencha, éperdue, vers Isabelle, et lui dit tout bas :

« Cet homme n’est pas ce qu’il paraît être ; regardele, l’as-tu vu déjà? »

Isabelle fit signe que non.

« Sous ce déguisement nous ne le reconnaissons peut-être pas ; mais tu l’as entendu, Isabelle ; ah ! cette nuit, je ne m’étais pas trompée ! »

Elles observèrent alors attentivement le pâtre. H marchait seul en avant ; le sayon de berger n’ôtait rien à la noblesse de sa taille ; il portait la tête haute sous son grossier chapeau de spart, et de longs cheveux bruns paraissaient entre les larges mailles de sa résille. Une fois il se toufna et montra son profil d’une beauté sévère.

« Non madame, je ne l’ai jamais vu, ni Votre Altesse non plus, dit Isabelle, avec un soupir ; ceci est un inconcevable hasard.... »

Elle n’avait pas achevé cesmots que deux coups d’arquebuse se croisèrent sur le chemin. On était au pied de YAtalaya, il y eut un moment de confusion. Don

DO A A LUISA. '

Sancho rallia quelques hommes et se plaça devant sa prisonnière ; le reste de la troupe suivit le capitaine Rodriguez, qui cria, eu piquant des deux :

« Par le corps du Christ ! passez et balayez le chemin. »

Il y eut une minute de silence, puis vingt coups d'arquebuse retentirent comme un long tonnerre répété par les profonds échos, et une fumée blanchâtre s’éleva entre les rochers, des deux côtés du chemin.

« Il faut se battre, dit froidement don Sancho, nous sommes tombés dans une embuscade ! * Alors, le pistolet à la main, il se mit à la tête de ses cavaliers, et tenta de tourner un bouquet de saules qui masquait l’angle du chemin et protégeait les assaillants. Mais l’eau était profonde, la rive escarpée, et l’on perdit quelques moments h tenter inutilement ce passage.

Le pâtre courut à dona Luisa, restée seule avec sa compagne, au milieu du chemin, et saisissant la bride de son cheval, il lui dit rapidement :

« Madame, n’ayez pas peur ! quelques hommes déterminés à délivrer Votre Altesse, gardaient ce passage.... Mettez pied à terre, et tandis qu’on se bat ici, fuyez versl ’Atalaya.... •

Elle sauta hardiment entre les rochers et Isabelle la suivit; le pâtre marcha devant elles. A vingt pas derrière eux on se battait ; quelques hommes postés h l’angle du chemin tenaient la troupe du capitaine Rodriguez entre deux feux; plusieurs Espagnols étaient . tombés, et il semblait que pas un ne pouvait passer à travers ces ennemis invisibles.

Cependant doua Luisa avait déjà atteint le sentier qui serpentait sur la croupe aride de la colline ; guidée par le pâtre, elle fuyait vers l’Atalaya à travers ce terrain coupé où il semblait impossible de la suivre, lors-

DOSA LUISA

que don Sancho remonta la rive, après avoir vainement tenté de tourner la position des assaillants ; il vit alors que sa prisonnière allait lui échapper. L’intrépide cavalier lança son cheval parmi les rochers, et coupant, le sentier que gravissait l’infante, il lui barra le passage. Elle recula, et le pâtre qui la guidait lui dit en l’entraînant :

« Madame.... n’ayez pas peur.... Gagnez l’autre côté du ravin et vous êtes sauvée !... »

Mais don Sancho ne lui en laissa pas le temps ; il fondit sur elle, et la saisissant d’une main, de l’autre il déchargea son pistolet dans la poitrine du pâtre qui tentait de la défendre : le malheureux tomba en jetant un cri sourd. Don Sancho souleva l’infante, malgré sa résistance, et, la mettant devant lui, il s’écria :

« A présent, nous passerons ou ils la tueront. »

A cet aspect un cri s’éleva parmi les assaillants, le feu cessa, et don Sancho regagna librement le chemin. Dona Luisa était comme ployée sous le bras de fer qui la tenait ; elle sentait une odeur de sang et de poudre, elle apercevait, comme emportée dans un tourbillon, la terre qui semblait fuir sous ses pieds, Isabelle, les mains levées au ciel, et çà et là des morts couchés dans la poussière. Tout à coup ceux qui avaient arrêté la troupe du capitaine Rodriguez, se montrèrent au bord du chemin, et parmi eux dona Luisa vit distinctement un cavalier vêtu à la mode des Arabes, d’un burnous blanc, et la tête couverte d’un casque de fer. Il était jeune, beau de visage, et de longs cheveux d’un blond vif flottaient sur ses épaules ; une moustache épaisse tombait sur sa lèvre marquée d’une cicatrice profonde. A son aspect dona Luisa jeta un cri, étendit les bras et perdit connaissance : c’était le fantôme du roi don Sébastien, c’était un mort relevé du tombeau, c’était

250 • DOSA LUISA

une vision de l’autre monde qui veûait de lui apparaître.

« En avant ! cria le capitaine Rodriguez, Castilla y Portugal por El rey ! En avant !

Don Sancho entoura l’infante de sesr deux bras et la soutint sur sa poitrine, immobile, comme morte ; la troupe se serra autour de lui, et passa hardiment sous ,les yeux de l’ennemi, qui u’osa plus faire feu sur elle. -

Philippe II attendait à Badajoz que le duc d’Albe eût conquis le royaume de Portugal, il avait voulu rester sur la frontière qu’il ne devait passer que pour aller se faire couronner à Lisbonne ; de cette position, il dominait le théâtre de la guerre, et commandait son armée. La reine, les infantes, toute la cour d’Espagne, avaient quitté le somptueux palais de Buen-Retiro, les sombres magnificences de l'Escurial, pour suivre le roi dans cette petite ville, devenue, pour un moment, le centre d’où partaient les ordres souverains auxquels on obéissait jusqu’aux extrémités du monde. Philippe II eût pu habiter le vieil Àlcazar qui commandait la ville haute ; mais il préféra le couvent des bénédictines à la forteresse mauresque, au sommet de laquelle saint Ferdinand avait jadis planté la croix. Les religieuses avaient ouvert la porte de clôture pour recevoir cet hôte

tKWSTA LUISA.

royal et sa suite; on pénétrait librement dans ce lieu dont jamais auparavant des regards profanes n’avaient parcouru l’enceinte; mais, selon l’usage établi à la cour d’Espagne, nul autre homme que le roi ne donnait sous le même toit que la reine. Les portes du couvent étaient cependant ouvertes tout le jour aux grands qu’y appelait leur service ; mais le soir, dès que le roi était couché, il congédiait ses chambellans, ses gentilshommes, et jusqu’à ses valets de chambre; il ne restait autour de lui que les dames de la maison de la reine.

Il est vrai qu’au seuil du monastère veillaient la garde espagnole et la garde allemande, et que les gentilshommes de service avaient tous une clef pour entrer le lendemain matin chez le roi. L’abbesse des bénédictines s’était retirée avec son troupeau dans un corps de logis séparé, et Philippe II habitait sa cellule. Là, oomme à l’Escurial et à Madrid, il vivait en moine couronné, au milieu de toutes les grandeurs et de toutes les austérités qui peuvent enorgueillir ou mortifier la faiblesse humaine. Le cabinet où il dictait les ordres qui décidaient du sort des nations était un oratoire ; on y voyait, à côté du sceau royal et de l’épée de Charles-Quint, une tête de mort et un chapelet de chartreux.

La troupe décimée du capitaine Rodriguez était arrivée vers le soir à Badajoz. Don Sancho d’Avila, après avoir pris le devant pour rendre compte au roi de sa mission, attendait sa prisonnière à la porte du couvent. Dona Luisa avait achevé cette pénible route, couchée dans une esj>èce de litière, faite à la hâte avec des branches d’arbres; un manteau de soldat, jeté sur elle, la couvrait comme un drap mortuaire; depuis ’ le moment où don Sancho l’avait si hardiment enlevée sous les regards de ceux qui tentaient de la sauver, elle

252 DOS A LUISA

était tombée dans une- sorte d’anéantissement. Elle n’avait pas proféré une seule parole, et la pâleur, l’immobilité de ses traits, pouvait faire douter qu’elle fût vivante. Cependant , quand les portes s’ouvrirent devant elle, quand sa litière s’arrêta au pied du grand escalier, où deux dames de la maison de la reine étaient venues l’attendre, elle se souleva en frissonnant, et jeta autour d’elle un regard morne et rapide; puis passant ses mains sur son front, elle tâcha de prendre une plus ferme contenance, et descendit seule de sa litière. Don Sancho s’inclina devant elle, avec respect, avant de la remettre aux dames qui s’étaient avancées pour la recevoir.

« Madame, dit-il, ma mission est finie, daignez me pardonner ce qu’elle a eu de rigoureux pour vous.

— Don Sancho, répondit fièrement la princesse, vous avez osé mettre la main sur moi, dona Luisa, infante du Portugal, c’est un crime que vous payeriez de votre tête si le sort des armes vous livrait à notre justice; mais je vous pardonne cet outrage que ne devait pas craindre, d’un homme tel que vous, une femme, une princesse. Allez et que Dieu vous garde.

Ceci se passait dans le cloître, à la lueur des flambeaux que portaient deux hommes vêtus de la livrée royale. Dona Luisa suivit lentement les dames qui semblaient destinées à veiller sur èlle. C’étaient deux véné-. râbles personnes habillées de noir et coiffées comme des nonnes avec de grands voiles roides et flottants. Tout était sombre et silencieux dans le vaste édifice ; on eût dit que les religieuses seules l’habitaient. Des femmes en robes traînantes, des cavaliers couverts du chapeau, qu’ils avaient le droit de garder sur la tête, même en présence du roi, passaient comme des ombres dans le cloître, le long des corridors mal éclairés par quelques lampes attachées devant les images des saints;

DO&A LÜISA.

ces grands seigneurs, ces grandes daines, se saluaient sans parler et poursuivaient leur chemin sous ces voûtes profondes, dont le pas le plus léger réveillait les échos.

Dona Luisa, habituée aux splendides magnificences dé la cour de Portugal, pensa que don Sancho l’avait trompée en lui disant qu’elle allait voir le roi d’Espagne; un moment, elle se crut dans quelque couvent transformé en prison d’état; mais elle reconnut la demeure d’un souverain en entrant dans l’appartement qui lui était destiné. Une tenture de Flandre cachait les murs de la cellule ; au pied du Christ d’ivoire debout près du lit, il y avait un bénitier formé d’une grande coquille nacrée, et sur la toilette, parée comme un autel, une glace de Venise brillait enchâssée dans un de ces cadres dont le merveilleux travail avait souvent occupé toute une vie d’artiste.

Dona Luisa était brisée corps et âme par la fatigue et les émotions terribles de cette journée ; mais une ferme volonté la soutenait; la grandeur même de son infortune relevait son courage. Ses yeux noirs avaient une indicible expression de sérénité souffrante; une fugitive rougeur animait ses joues pâles; elle était d’une beauté singulière sous ce long vêtement dont les sombres plis marquaient sa taille élevée. Il y avait la majesté d’une reine et la fierté timide d’une jeune fille dans son attitude, dans son regard plein de douceur et de tristesse.

Cependant une des deux dames avait déployé une robe de soie ; l’autre, qui venait d’avancer un siège devant la toilette, dit en faisant une profonde révérence k dona Luisa :

« Madame, vous plaît-il de changer d’habits? Vous n’avez qu’un moment; le roi vous mande sur l’heure. »

Elle frissonna et répoifdit d’une voix lente :

DOIS’ A LUISA

« Je suis prête; c’est ainsi que je veux paraître devant lui.»

Les deux duègnes se regardèrent d’un air stupéfait. Doua Luisa releva sa mante et rejeta en arrière ses longs cheveux.

« Je suis prête, répéta-t-elle d’un ton qui prévenait toute observation. » «

Les duègnes lui firent une seconde révérence et marchèrent devant elle. Dona Luisa les suivit d’un pas ferme; mais à mesure quelle avançait, son regard troublé ne distinguait plus que des lueurs vacillantes h travers de grandes ombres, il lui semblait que les dalles de la galerie fuyaient sous ses pas et qu’un abîme s’ouvrait devant elle; un long bourdonnement résonnait à son oreille comme si toutes les cloches du couvent eussent tinté à la fois. Elle ferma les yeux, son coeur battait avec une violence inégale, et elle se sentit défaillir lorsque, après avoir traversé une chambre où il n’y avait absolument personne, les dames qui l’accompagnaient s’arrêtèrent. L’une d’elles dit à voix basse en lui désignant une petite porte :

« Entrez seule, madame, c’est l’ordre du roi. »

Dona Luisa passa instinctivement le seuil; la portière retomba derrière elle en frôlant s*es cheveux ; elle resta immobile et droite en face de Philippe II. Il avait jeté un regard oblique et rapide du côté de la porte.

« Asseyez-vous, doua Luisa, dit-il sans relever la tête. »

A cette voix, elle sortit tout à coup de son abattement; le sentiment de sa situation lui revint ; les battements de son cœur s’apaisèrent, et au bout de quelques moments, elle regarda autour d’elle d'un œil rassuré. Elle était seule avec le roi. Il lisait accoudé sur une

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DOftA LUISA.

petite table couverte de dépêches ; un chandelier d’argent à plusieurs branches jetait une vive lumière sur ses mains blanches comme celles d’une femme ; et son visage demeurait à demi caché dans l’ombre d’un abatt jour qui amortissait l’éclat des bougies. Philippe II avait alors cinquante-trois ans ; il était usé par le travail, par le poids immense du pouvoir, pourtant il conservait quelques-uns des avantages de sa jeunesse. Sa taille était encore agile et souple ; ses traits, sillonnés de rides précoces, avaient une pâleur animée, ses cheveux étaient rares ; mais comme ceux de son père Gharles-Quint, ils conservaient, malgré l’âge, leur nuance d’un blond équivoque. Sa physionomie était empreinte d’une majesté qui imposait le respect ; son regard était froid, terne, profond, et celui sur lequel il se levait le soutenait difficilement. En ce moment, il semblait absorbé dans la lecture d’une volumineuse correspondance ouverte devant lui, et dont il relevait les dates une à une. Doua Luisa eut le temps d’examiner ce visage impassible sur lequel il semblait que nulle impression de l’âme ne pût se refléter ; puis, comme effrayée de son immobilité, elle détourna la vue, regarda le prie-dieu, le Christ d’ivoire et les autres ornements qui faisaient ressembler le cabinet du roi à une chapelle ; plusieurs tableaux, représentant des sujets tirés de la légende, couvraient les murs; parmi ces saints solitaires, ces saintes martyres, dona Luisa reconnut avec étonnement trois portraits de femmes d’une beauté vivante; ces têtes, dont deux portaient une couronne royale, semblaient sortir du cadre et abaisser leur regard sur Philippe II.

Rien n’interrompait le silence de ce singulier têteà-tête ; les bruits du dehors n’arrivaient pas dans ce heu retiré, à travers la solitude des pièces qui le précé-

DOSA LUISA

daient et les épaisses tentures baissées devant les portes ; longtemps doua Luisa n’entendit que le balancement régulier de l’horloge et le frôlement des papiers que le roi parcourait d’un coup d’œil et amoncelait devant lui. Enfin, il releva la tête et dit en cherchant du regard dans l’ombre projetée par l’abat-jour :

« Approchez, dofia Luisa. »

Elle se leva lentement et resta debout à quelques pas de la table.

« Avez-vous été traitée avec tous les égards qui vous sont dus, comme je l’avais commandé? reprit le roi.

— Don Sancho d’Avila n’a point outrepassé les ordres de Votre Majesté, répondit-elle, il m’a gardée avec vigilance et il s’est comporté en homme déterminé à m’amener ici morte ou vivante.

— En effet, c’étaient mes ordres, » dit froidement Philippe II. En même temps, il regarda dona Luisa avec quelque étonnement; on ne lui avait jamais parlé ainsi ; il y avait dans l’action et la contenance de cette jeune fille, un reproche hardi auquel il ne s’attendait pas. .

« En vous faisant passer en Espagne, reprit-il plus doucement, j’ai voulu vous mettre à l’abri des dangers que vous eussiez couru dans un pays ravagé par la guerre. Votre place est jîrès de la reine, et quand elle quittera Badajoz, vous la suivrez à Madrid.

— Sire, répondit dona Luisa avec une dignité triste, vous êtes le maître de mon sort, j’obéirai; mais je déclare ici, en recevant vos ordres, que j’y cède par force. Ma place n’est pas à la cour d’Espagne, elle est près du roi mon père, ou dans quelque retraite ignorée du monde; j’avais espéré que le bon plaisir de Votre Majesté serait de m’enfermer avec les dames bénédictines.

DOSA LUISA. 257

— Nous ne voulons pas que nos sujets portugais •>

puissent dire que nous vous avons ôté la liberté, dona Luisa. -n

— Pourquoi, sire, puisque vous en avez le droit?

Ne me traitez pas en princesse votre parente ; traitezmoi comme la fille de votre ennemi; c’est la seule grâce qu® je demande. ,

— Preneî garde que nous vous l’accordions, dit le roi avec une espèce de sourire ; nous n’avons jamais frappé un ennemi qu’il n’ait crié merci à genoux. Que Dieu et. sa sainte Mère vous gardent d’encourir notre colère : elle est terrible.

— La colère de Dieu seul est à craindre, sire. »

Philippe II regarda dona Luisa, dont les yeux restèrent baissés ; il y eut encore plus d’étonnement que de colère dans le geste qui lui échappa, et presque aussitôt il dit froidement :

« Le duc d’Albe est aux portes de Lisbonne, il a pris Villaviciosa, Evoxa, Setubar et plusieurs autres villes ; partout mes sujets rebellés font leur soumission, et déjà.je suis maître du Portugal.

— Par droit de conquête, sire, vous êtes le plus puissant prince de la chrétienté, et vos armées pourront encore vous gagner d’autres États.

— Dieu me garde d’ajouter jamais, par une guerre injuste, un seul fleuron à ma couronne ! J’ai soutenu mon droit les armes à la main, parce qu'il est légitime ; la justice ecclésiastique et séculière a prononcé.. .

— Prononcé la déchéance de mon père ? Alors elle a consacré une usurpation : la mort seule, sire, peut ôter du trône celui que sa naissance y a mis. »

Philippe II fit un signe de tête affirmatif, et répondit î v ' . . : ; ; r y- v

DON A LU1SA

« Mais don Antonio, votre pore, n’est que le bâtard d’un infant de Portugal. #

A ce mot, doua Luisa recula d’un pas; son front se couvrit d’une rougeur subite, elle s’écria :

» Votre Majesté sait que doua Violante, mon aïeule, fut la femme légitime de l’infant don Luis! Nul n’en a douté jusqu’ici, et mon père a porté le titre dé duc de Beja jusqu’au moment où il a pris celui de roi de Portugal.

— Les preuves, les témoins de ce mariage 1 II n’y en a point.

— Les preuves ! répéta doua Luisa avec un étonnement qui dominait ses autres impressions, les preuves ! Mais, sire, elles existent ; écoutez la voix publique, elle vous les donnera. Quel doute peut s’élever en face d’un fait qui s’est passé devant la nation entière ? Don Luis, mon aïeul, aima doua Violante de Gomez pour sa rare beauté ; il l’épousa, et bientôt elle mourut en lui laissant un enfant, don Antonio de Portugal, mon père. Certes, il n'est point de généalogie plus claire et de descendance plus aisée à vérifier. »

Philippe secoua la tète et dit avec une froide décision :

« La preuve de ce mariage manque. Le saint-père, qui voit avec douleur le scandale de ces prétentions, l’avait demandée; don Antonio n’a pu la donner; il n’existe aucun acte de célébration, rien.

— Alors ces preuves que Votre Majesté demande ont été anéanties. Celui qui a commis cette iniquité s'en repentira devant Dieu au jour de sa mort. »

Il y eut un silence ; doua Luisa, le regard morne et baissé, semblait chercher la force de supporter cet outrage.

« Ainsi, reprit-elle enfin, la branche aînée de la

DOSIA LU ISA

maison royale de Portugal portera désormais les armoiries brisées des bâtards ; elle perd son rang, ses titres, son héritage ! Je comprends à présent pourquoi don Sancbo d’Avila semblait oublier, en me parlant, qu’il s’adressait à une infante. Votre Majesté lui avait signifié notre déchéance.

— Nous n’avons point résolu si légèrement une question si grave ; des casuistes l’ont examinée, et ils ont reconnu notre droit en déclarant que la naissance de don Antonio est illégitime...,

— Votre droit, sire! interrompit dona Luisa; mais ils ont donc oublié qu’après le duc de Beja, vient, avant Votre Majesté, le duc de Bragance? »

Le roi chercha, parmi les papiers épars devant lui, une feuille de vélin au bas de laquelle pendait un sceau que reconnut dona Luisa.

« Ceci, dit-il, est une lettre écrite de la main de don Juan de Bragance : il nous assure de son dévouement et de sa fidélité; il fait acte de soumission.

— Traître! » dit doua Luisa avec un profond mépris.

Le roi la regarda avec la même expression d’étonnement; mais cette fois il ne s’y mêlait aucune nuance de colère. Il jeta la lettre du duo de Bragance parmi le tas de papiers qu’il bouleversait d’un air distrait, et dit en s’accoudant sur la table :

« Asseyez-vous, dona Luisa, je ne vous congédie pas encore. »

Elle s’inclina et demeura appuyée au dossier du fauteuil qu’il lui montrait. Alors il releva l’abat-jonr qui projetait son ombre autour de la table, et le faisceau de bougies dont l’éclat était amorti par une double gaze jeta un reflet resplendissant sur dona Luisa. Philippe II considéra un moment avec une secrète ad-

DOSA LDISA. ! '

miration ce visage d’nne beauté si pure, cette physionomie empreinte de tant de douleur et de fierté ; il se laissa aller à une distraction profonde ; on eût dit que quelque souvenir à la fois triste et doux le préoccupait; puis il passa une main sur ses yeux et dit brusquement :

« Un bruit étrange a couru en Portugal; depuis quelque temps on dit que don Sébastien n’est pas mort, et mes enüemis tâchent d’accréditer cette nouvelle. En avez-vous entendu parler, doua Luisa? »

Elle devint fort pâle et répondit d’une voix altérée :

« Non, sire ; mais cela peut être vrai.

— Dieu ne laisse pas revenir en ce monde ceux qu’il a reçus dans sa gloire.

— Sa miséricorde peut avoir conservé la vie à don Sébastien. Pendant la bataille d’Alcazar-Quivir, le roi disparut dans la mêlée, mais personne ne l’a vu mort.

— Deux années ont passé depuis, et personne non plus ne l’a revu vivant. Aujourd’hui un rebelle, un fourbe tente d’en imposer au peuple, il prend audacieusement le nom de don Sébastien ; si c’était lui véritablement qu’un miracle, la volonté de Dieu, ramène dans ses États, vous en seriez déjà instruite, doiïa Luisa. »

Il la regarda comme s’il eût voulu pénétrer au fond de sa pensée ; mais elle soutint impassible cette muette interrogation, et ne répondit que par un geste négatif,

« L’on est à la recherche de cet aventurier, reprit Philippe, il payera de sa vie cette fourberie; j’ai ordonné qu’aussitôt qu’il serait pris on le passât par les armes, sans autre forme de procès.

— Ah! sire! interrompit dona Luisa, épouvantée, ai c’était véritablement don Sébastien '! Les voies de la

DOSA LÜISA. 261

Providence sont infinies, elle peut nous le rendre... ., Vous êtes juste, sire, vous êtes un grand prince, vous craignez Dieu; vous ne voudriez pas paraître devant lai chargé d’un tel forfait, fût-il involontaire ; vous iy> voudriez pas, pour garder votre droit à la couronne de Portugal, laisser répandre le sang d’un roi votre parent. »

Philippe II fit un geste d’impatience, sa physionomie immobile s’anima, et il dit d’un ton de raillerie amère :

« Ainsi donc, vous croyez à la résurrection de don Sébastien? Par la sainte messe ! je ne m’attendais pas à vous voir entrer dans cette audacieuse fourberie. Nous agirons sans précipitation, doua Luisa. Ne faudrait-il pas envoyer un sauf-conduit à ce prétendu roi pour qu’il vînt jusques à nous se faire reconnaître.

— Il viendra, sire, il viendra s’il est vivant, comme je l’espère, comme je le crois.

— Ab! vous en êtes sûre, interrompit Philippe II, et pourtant vous venez de me dire que. vous n’aviez reçu aucune nouvelle, aucun message.

— Non, sire, non, rien. Depuis que je suis tombée au pouvoir de don Sancho, il faisait bonne garde auprès de ma personne, il ne laissait approcher ni amis, ni ennemis, et pendant notre pénible route, je n’ai parlé qu’à une de mes dames, prisonnière comme moi.

— La duchesse d’Avero? Vous ne tarderez pas à la revoir ; le capitaine Rodriguez retourne à la frontière avec de nouvelles troupes, il va attaquer cette poignée de rebelles, et il ne leur fera point de quartier; cette jeune fille sortira seule vivante de l’Atalaya.

— Dieu sauve le roi, » murmura doua Luisa, d’une voix si "basse que Philippe ne put l’entendre.

Elle avait jusque-là dominé tout ce qui s’élevait en

262 DOSA LUISA

elle de douleur et d’effroi, mais enfin elle défaillit, car elle avait souffert au delà des forces humaines. Un nuage se répandit sur sa vue, et ses genoux tremblants faiblirent. Un moment elle lutta contre ses angoisses; mais ses sens l’abandonnèrent, sa pensée s’éteignit, et elle tomba sans vie aux pieds de Philippe II.

— Jésus-Maria 1 s’écria-t-il avec une espèce d’émotion, dofia Luisa, qu’est-ce que ceci? Qu’avez- vous ? »

Il saisit une clochette d’argent posée sur la table, mais il s’arrêta au moment de sonner ; il n’appela personne et releva lui-même l’infante. Elle ne respirait plus, les battements de son cœur avaient cessé, elle était comme morte. Le roi passa ses mains sur cette tête immobile, il se pencha sur cette bouche pâle et muette pour saisir une plainte, un souffle, et il n’entendit rien, il ne sentit que le contact d’un visage froid comme le marbre ; alors il se releva avec une singulière émotion, et déposant dona Luisa dans son fauteuil, il resta debout et ne détourna plus de dessus elle son regard sombre. Des pensées rapiles et tumultueuses s’élevèrent en lui ; il retrouva dans son cœur des passions qu’il croyait mortes depuis longtemps aucune femme jeune et belle ne s’était trouvée ainsi seule en sa présence, et il ne voyait devant lui chaque jour que le visage blême et maladif de la reine. A l’aspect de doua Luisa, il sentit tout à coup qu’il pouvait encore aimer comme autrefoisd’un amour ardent, jaloux, implacable. Cette situation dura quelques miuutes; enfin, la jeune fille rouvrit les yeux et soupira profondément, comme quelqu’un qui s’éveille au milieu d’un songe pénible.

« Dona Luisa, dit le roi, dont le visage avait déjà repris son masque impassible, la force de l’âme est plus grande en vous que celle du corps. Souffrez-vous moins à présent?

DOSA LUIS A

— J’ai cru que j’allais mouiir, répondit-elle d’une voix faible et en essayant de se lever.

— Venez, dit le roi en la soutenant, vos femmes sont là, elles vous attendent; je vous laisse à leurs soins; une nuit de repos vous guérira. Demain je vous présenterai moi-même à la reine. »

U s’interrompit, et, touchant la robe de doua Luisa d’un air de reproche bienveillant, il ajouta, avec un sourire :

« Ma prisonnière a voulu paraître devant moi dans ses habits de combat. Pauvre jenne fille, mal habituée à la guerre, et qui s’évanouit quand on parle devant elle de passer quelques hommes au fil de l’épée! »

Il la reconduisit jusqu’à la porte, et quand elle eut franchi le seuil, il s’approcha de la fenêtre, et, caché derrière les vitraux, il la vit traverser le cloître, appuyée sur les deux duègnes; elle avait disparu entre les piliers, que ses yeux la suivaient encore, et longtemps il demeura là, plongé dans une étrange préoccupation. Son âme était remplie de trouble ; il essaya d’échapper à ses pensées par la prière : mais cet homme, dont le pouvoir sur tous était si absolu, n’avait aucun empire sur lui-même ; il n’avait que l’habitude de la dissimulation. Sa piété était sincère ; mais il avait foi en sa justice comme en celle de Dieu, et, dans son orgueil, il croyait être toujours sans péché. Aucun scrupule n’alarma sa conscience; il s’assit à la place que venait de quitter doua Luisa, et se dit en luimême : « La reine est d'une santé qui laisse peu d’espoir de la conserver.... Que Dieu ait pitié d’elfe !... Nous pouvons la perdre.... Je n’ai qu’un fils.... Le bien de l’État voudrait que je prisse une nouvelle épouse. »

DOÏÏA LülSA .

Une morne et fastueuse étiquette gouvernait la cour de Philippe II; la reine doua Anne d’Autriche n’avait jamais fait un pas qui ne fût réglé par cette puissance occulte; à Badajoz, comme à Madrid, elle ne sortait qu’en litière et suivie de ses dames pour visiter les couvents et faire des neuvaines dans les églises. Quand elle mettait pied h terre, elle ne pouvait marcher que sous un dais, et il n’y avait que deux hommes au monde, le roi et son confesseur, qu’elle pût entretenir sans témoins. Pourtant l’étiquette lui commandait envers ses inférieurs, c’est-à-dire envers toutes les personnes de la cour indistinctement, une familiarité dont on ne voyait l’exemple dans nul autre pays ; elle devait tutoyer tout le monde, excepté les grands dignitaires de l’Église et les ambassadeurs. Ses dames la servaient un genou en terre, quelle que fût leur naissance ; à la vérité, les grandes d’Espagne avaient, en se relevant, le droit de s’asseoir devant elle. Mais elle se mourait au milieu de sa grandeur, rongée par l’ennui, et peutêtre par une de ces douleurs secrètes qui ne finissent qu’au tombeau. Elle avait emporté de l’Allemagne, sa patrie, un souvenir que n’èffaça jamais l’orgueil du rang où elle était montée, et souvent la reine d’Espagne pleura devant Dieu le temps où elle , avait espéré devenir duchesse de Gratz.

DOIS A LUISA

Philippe II ne régla pas le rang que dona Luisa tiendrait à la cour, elle fut simplement présentée à la reine ; mais hormis le titre d’Altesse qu’on ne lui donna point, elle eut les mêmes prérogatives et les mêmes honneurs que les infantes. Elle entendait la messe dans la tribune de la reine, elle pouvait entrer chez le roi sans avoir été mandée, et partout elle avait le pas sur la caftiarera-mayor; comme les infantes, elle était nuit et jour environnée et gardée à vue par les dames attachées à sa personne. Elle se trouva ainsi plus séparée du monde que si les grilles d’un couvent se fussent fermées sur elle, et elle demeura livrée au tourment d’unp incertitude que rien ne venait éclairer. Elle essaya vainement de savoir quel succès avait eu l’expédition du capitaine Rodriguez, et quel était le sort d’Isabelle. Ceux qu’elle interrogea feignaient de l’ignorer ou l'ignoraient réellement. Enfin elle osa s’adresser directement au roi, qui lui répondit avec distraction, et comme s’il eût oublié ce qui s’était passé :

« Les rebelles sont dispersés; il y a maintenant une garnison espagnole dans l’Atalaya ; la duchesse d’Avero doit être en sûreté dans quelque couvent où l’aura conduite le capitaine Rodriguez. Le vieux reître, est capable de la mettre à rançon comme quelques cavaliers tombés entre ses mains pendant cette guerre. » On ne s’occupait point chez la reine des affaires de l’État; le roi souffrait à peine qu’on parlât des événements qui se passaient en Portugal, et qu’on s’y réjouît de ses victoires ; le temps s’écoulait dans l’ennui d’une vie indolente, murée comme celle du cloître, et qui n’avait d’autre distraction que les pratiques d’une dévotion minutieuse. Ces sombres habitudes allaient à la situation de dona Luisa; elle garda l’attitude fière et résignée qui convenait à son malheur. La reine éprou-

266 DOSA LUIS A

vait un intérêt plein de pitié pour cette jeune fille, comme elle étrangère et isolée au milieu de sa cour; elle la traitait avec une familiarité affectueuse que permettait l’étiquette, et dont elle n’usait pas toujours vis-à-vis des infantes, filles de Philippe IL

Le roi parlait rarement à doîïa Luisa; mais son regard terne et perçant ne la quittait pas, et toujours son fauteuil à dossier couronné touchait le coussin où elle était assise. Il observait avec un intérêt jaloux sa tristesse, l’abattement contre lequel elle luttait, et l’émotion douloureuse qu’elle tâchait de dissimuler chaque fois que quelque nouvelle des événements qui se passaient hors de la cour, parvenait jusqu’à elle.

Cependant la maladie de langueur qui depuis si longtemps minait les jours de la reine, faisait des progrès que ne voyait point cette cour dont les soins l’obsédaient. Elle subissait mourante les mêmes obligations, les mêmes devoirs puérils, qui avaient rempli sa vie. Seule, elle comprenait combien sa fin était proche, et elle dissimulait cette longue agonie, comme elle avait dissimulé les peines profondes qui causaient sa mort. Elle n’envisageait pourtant pas sans effroi le terrible passage de ce monde à l’éternité ; et parfois, saisie de terreur, elle priait Dieu de la sauver, elle pleurait sur sa jeunesse écoulée dans les tristes honneurs de la souveraine puissance, sur le terme prématuré de ses jours dévorés par les soucis de sa grandeur.

Un soir doua Luisa était seule près du lit de la reine, qui faible, oppressée, reposait les mains jointes et les regards levés vers le Christ qu’elle priait dans son cœur. La camarera-mayor et quelques dames veillaient assises devant la fenêtre, dont les rideaux relevés laissaient pénétrer un air tiède et lourd. De longs éclairs illuminaient les blanches arcades du cloître ; l’orage

DOSA LOIS A

grondait au loiù; et les nuages déchirés flottaient comme de grands lambeaux noirs dans le ciel où brillaient encore quelques étoiles. Un silence profond régnait dans cette vaste chambre, qui servait naguère aux assemblées capitulaires; deux grands candélabres chargés de bougies odororantes, projetaient leurs vives clartés jusqu’au fond de l’alcove royale, dont les courtines de damas blanc étaient entr’ouvertes. A côté du ht, élevé sur trois marches comme un trône, il y avait un petit guéridon sur lequel étaient posés quelques livres. Dona Luisa, assise sur la première marche, lisait à haute voix un volume posé sur ses genoux ; c’étaient les œuvres de Fray Luis de Léon.

Depuis un moment la reine n’écoutait plus les accents de cette poésie pleine d’une foi si vive, d’une si suave tristesse; elle avait laissé retomber sa tête sur les carreaux de satin, et se couvrait le visage avec son mouchoir de dentelle, comme pour fuir la lumière resplendissante que reflétaient les miroirs, les dorures de ce somptueux appartement. Dona Luisa interrompit sa lecture et dit, en baissant la courtine :

« Jésus-Marial on est ici comme dans une chapelle ardente ; Votre Majesté est fatiguée de cette grande clarté ?

— Oui, répondit la reine d’une voix brève ; mais l’heure de mon coucher n’a pas sonné, et la camareramayor ne fera pas éteindre les bougies une minute plus tôt, dussé-je en mourir. Poursuis ta lecture, Luisa; ces vers sont beaux. »

La jeune fille acheva la traduction du psaume Miserere mei ; puis, après avoir tourné la page, elle se tut subitement.

« Eh bien ! j’écoute , » dit doucement la reine ; et comme dona Luisa ne continuait pas, elle s’empara du

DOftA LDISA.

livre, y jeta un coup d’œil et dit avec un tremblement dans la voix : « Ah ! c’est un sonnet sur la mort de don Carlos. »

Elle ferma les yeux et retint la main que dona Luisa avançait pour reprendre le livre. Il y eut un long silence. Le nom de don Carlos réveillait des souvenirs de terreur et de pitié dans l’âme de ces deux femmes ; la mort du fils aîné de Philippe II était un de ces événements terribles dont le vulgaire n’apprend jamais les véritables motifs et qui restent un secret dans les familles royales. Dona Luisa s’était agenouillée au chevet du lit; elle s’aperçut que la reine pleurait et elle osa lui dire tout bas :

« Seigneur, mon Dieu! Votre Majesté souffre !

— Oui, je souffre beaucoup, répondit la reine au milieu de ses sanglots ; je vais bientôt mourir.

— Madame, il ne faut pas désespérer ainsi de la bonté de Dieu; il gardera la vie de Votre Majesté pour le bonheur du roi, pour le bien de son peuple.

— Dieu m’a condamnée : la cloche de Belilla a sonné.

— La cloche de Belilla ! répéta dona Luisa sans comprendre pourquoi un fait qui paraissait si simple jetait la reine dans une telle épouvante.

— Tu ne sais pas ce que cela présage? La cloche d’argent de Belilla a le don de prophétie; elle sonne seule chaque fois que quelque personnage éminent est près de quitter ce monde. Elle a sonné pour la mort de don Carlos, pour celle de la jeune reine d’Espagne, Élisabeth de France.... A présent, elle annonce ma fin prochaine....

— Qui a pu rapporter cela à Votre Majesté? dit dona Luisa, qui a osé l’entretenir de ces présages funestes qu’on n’est jamais sûr d’avoir bien expliqué ! On vous trompe, madame !

DOSA LUISA

— Le roi, c’est le roi ! » murmura-t-elle dans une angoisse inexprimable, en se soulevant haletante, le regard vague et animé, la bouche décolorée.

Doua Luisa frémit; elle s’apercevait d’un prompt et affreux changement dans cette physionomie ordinairement souffrante, mais calme, il semblait que le souffle de la mort l’eût déjà touchée.

— Depuis hier mon âme est frappée de terreur, reprit la reine avec effort; le roi, l’ai-je bien compris, mon Dieu! je tremble devant lui, je n’ose l’interroger.... Je sens la vie près de me manquer, quand son regard tombe sur moi.... Écoute, Luisa, il faut l’aller trouver sur l’heure, et tu sauras.... il te dira si véritablement Dieu a manifesté sa volonté.

— Sainte Vierge Notre-Dame! je ferai tout pour complaire à Votre Majesté; mais comment entrer ainsi, sans être mandée, dans le cabinet?

— Tu le peux, les infantes en ont le droit et tu as ici toutes les prérogatives de leur rang; ainsi l’a voulu le roi. Va, te dis-je, et ne crains rien, le temps presse. »

Dona Luisa traversa avec une sorte de frayeur le long corridor qui séparait la chambre de la reine du cabinet. En la voyant paraître, le roi fit un geste d’étonnement, et un sourire éclaira sa physionomie.

« Dona Luisa! dit-il, c’est vous! à cette heure!

— Oui, sire, répondit-elle avec plus de crainte qu’plie n’en éprouva la première fois qu’elle était entrée dans ce lieu défendu ; je n’ai dû venir que pour un grave motif.

— Bien; et qu’avez-vous à nous demander? Parlez sans crainte.

— Sire, c’est de la part de la reine que je viens. Quelques paroles de Votre Majesté l’ont frappée do terreur.... Il faut la rassurer....

DON A LUIS A

— J’ai ordonné des prières pour elle, dit froidement le roi; aujourd’hui on a commencé une neuvaine dans toutes les églises d’Espagne, afin que Dieu la reçoive dans sa grâce s’il lui plaît de la rappeler.

— Sire, est-elle donc si mal qu’il ne faille plus songer qu’au salut de son âme ! Voyez cependant la sécurité de tout ce qui l’environne ; il semble qu’on ignore son danger; tout se passe comme à l’ordinaire; aujourd’hui même elle s’est levée pour entendre la messe. Non, sire, elle n’est pas si près de la mort, mais un mot de votre majesté l’a jetée dans d’étranges frayeurs; elle croit que Dieu la rappelle et qu’il a manifesté sa volonté par un miracle; elle croit que la cloche de Belilla a sonné pour annoncer sa fin prochaine.

— 11 est vrai, dit le roi en se signant, ce prodige a eu lieu le jour de l’Assomption de la très-sainte Vierge.»

Dona Luisa avait été élevée par les religieuses de Santa-Glara dans la dévotion superstitieuse de cette époque. Sa foi était simple et profonde; elle croyait fermement aux miracles; pourtant elle osa manifester quelque doute sur ceux de la cloche de Belilla.

« La religion de Votre Majesté peut avoir été trompée, dit-elle; qui a entendu cette cloche miraculeuse? Qui peut dire avec certitude que Dieu lui a donné le don de prophétie ?

— Elle le doit à son origine, répondit gravement le roi; elle a été fondue avec les trente deniers pour lesquels le traître Judas vendit Notre-Seigneur.... »

Dona Luisa, consternée, se signa à son tour; au milieu de ses propres peines, elle était profondément touchée du terrible spectacle quelle venait de voir.

« Sire, dit-elle avec des larmes, je vais prier près du lit de la reine.... »

DOS A LUIS A

Elle allait sortir; Philippe II la retint d’un geste à la fois impérieux et bienveillant :

« Asseyez-vous, dona Luisa, dit-il après un moment de silence ; je vous accompagnerai tantôt chez la reine. Comme l’air est lourd! Par ce temps d’orage, l’esprit souffre comme le corps et ne peut s’appliquer à rien.

« Je n’ai pas ouvert les dépêches que nous envoie le duc d’Àlbe. »

Il repoussa un paquet de lettres encore intact et s accouda sur la table. Dona Luisa regardait d’un air rêveur les trois portraits de femmes placés en face du roi ; il leva les yeux au ciel, et dit avec un soupir, comme s’il eût répondu aux pensées de la princesse :

« Elles sont mortes jeunes! »

Il reporta alternativement son regard sur doua Luisa et sur le premier portrait, qui représentait une belle jeune femme aux cheveux ondulés et flottant sur de frêles épaules.

« Marie de Portugal vous ressemblait, reprit-il; elle avait votre âge quand je l’ai perdue. C'est une sainte qui prie pour moi dans le ciel.

— Elle était la mèrè de don Carlos, dit la princesse avec un calme qui paraissait démentir la terrible portée de ses paroles. »

Philippe II tressaillit intérieurement; un sombre éclair sembla jaillir de ses prunelles bleues, et il dit avec véhémence et d’une voix altérée :

« Don Carlos, mon fils!,.. Voilà la première fois depuis douze ans qU’on ose prononcer son nom devant moi!... Pourtant, je n’ai pas passé un seul jour sans me souvenir de lui. Qui sait comment le vulgaire a osé juger sa fin? Qui sait de quelles accusations m’auronL noirci mes ennemis? J’ai su les bruits répandus par la cour de France ; ils sont un outrage à la mémoire d’Éli-

I)ONA LUISA

sabeth. Moi, jaloux de don Carlos! Moi, frappant en lui l’amant de la reine ! Une haine aveugle a pu seule inventer ces abominables • suppositions. Don Carlos était un fou furieux ; il est mort victime de lui-même, frappé de ses propres mains, et sans s’être repenti de ce forfait inouï. La reine sa belle-mère le craignait et le haïssait ; car elle savait ce qu’elle aurait dû attendre de lui s’il m’eût succédé.... Oui, tel était le fils que la postérité m’accusera peut-être d’avoir assassiné. »

Pendant cette espèce de justification, prononcée d’un ton rapide et plein d’émotion, dona Luisa, pâle et agitée, ne manifestait sa surprisé que par de sourdes exclamations.

« Voilà pourtant quels sont les jugements humains! reprit Philippe II avec amertume ; ils expliquent aveuglément des choses que Dieu seul connaît; ils osent sonder la conscience des rois ! »

Il s’interrompit, et sembla faire un effort pour échapper à ces réflexions, qui peut-être l'avaient préoccupé souvent, mais qu’il n’avait jamais formulées devant personne.

« Dona Luisa, reprit-il en désignant les autres portraits, vous reconnaissez aussi ces deux reines?

— La première est Marie d’Angleterre, la seconde Élisabeth de France.

— Oui; Marie, qui mourut trop tôt pour la gloire de notre sainte religion et le bonheur de ce pays hérétique où règne aujourd’hui lafillo bâtarde de Henri VIII; Élisabeth, que mon peuple, en sa vénération, avait surnommée la sainte reine. Jamais un plus noble front ne porta une plus belle couronne. L’une repose dans les tombeaux de Westminster, l’autre m’attend dans la chapelle souterraine de l’Escurial. Trois femmes déjà ont passé sur mon trône, et bientôt peut-être....

DOtfA LUISA. 273

— Non, sire, dit dona Luisa, frappée d'une terreur mêlée de pitié ; ayez meilleure confiance en la bonté, en la justice de Dieu. »

En ce moment des pas précipités remontèrent le long du corridor, et il sembla que des voix effrayées se répondaient dans la chambre de la reine. Presque aussitôt la camarera-may or parut.

« Sire, dit-elle, la reine vient de se trouver tout à coup fort mal ; elle demande ses médecins et son confesseur.

— Venez, sire, s'écria dona Luisa; la présence de Votre Majesté calmera cette crise. Quelques paroles d’espérance et de consolation peuvent sauver la reine. »

Philippe II fit signe à la camarera-mayor de le précéder, et se tournant vers dona Luisa, il dit d’un air de résignation indifférente :

« Allons, et que la volonté de Dieu s’accomplisse ! »

La reine était renversée entre les bras de ses femmes ; une longue défaillance succédait aux convulsions qui l’avaient saisie. Philippe II s’assit près du lit et donna ses ordres à la camarera-mayor. Il était alors près de minuit. En un instant la nouvelle du danger où était la reine se répandit dans le couvent; toptes les dames auxquelles leurs fonctions donnaient l’entrée de la chambre accoururent. Les médecins environnèrent le lit ; le confesseur prit la place qu’il ne devait céder à personne, pas même au roi. Un autel fut dressé en face de l’alcôve. On alla chercher les reliques de toutes les églises de Badajoz, et les religieuses se levèrent pour commencer les prières de quarante heures.

La reine sortit enfin de ce long évanouissement qui ressemblait à la mort; mais la vie ne se manifesta chez elle que par les faibles battements de son cœur et des plaintes inarticulées. Ses yeux restèrent fermés ; son

DOSA LUIS A

visage et sas mains conservèrent une pâleur livide. Ce fat dans cet état qu’elle reçut les derniers secours de la religion, que l’évêque de Badajoz vint lui administrer au milieu de la nuit.

Un morne silence régnait dans cette chambre, où se tenaient debout plus de cent personnes. La lumière des bougies pâlissait dans l’air ardent qu’aspiraient tant de> poitrines haletantes. Au dehors, l’orage éclatait avec une horrible furie ; le tonnerre grondait, et les éclairs jetaient incessamment à travers les vitraux leurs blêmes lueurs. C’était un spectacle frappant et terrible que celui de cette reine expirante, de ces visages consternés qui regardaient son agonie, de cette pompe lugubre dont on environnait ses derniers moments. Elle était depuis si longtemps débile et souffrante, que la lin de sa longue maladie frappait les esprits comme l’événement le plus inattendu. Il semblait à tous qu’elle devait traîner jusqu’au terme ordinaire cette vie languissante. Le roi était allé s’agenouiller dans l’oratoire; il priait, assisté de son aumônier et, de la porte qui s’ouvrait au chevet du lit, de temps pn temps il regardait la reine. Au milieu de la nuit, il se retira.

Versje matin, la mourante se releva tout à coup, et promena autour d’elle un regard encore vivant. Son confesseur lui présenta le Christ ; elle le pressa sur ses lèvres, et dit d'une voix ferme :

« La cloche de Belilla sonne..,. Dieu me rappelle.... Je veux mourir avec l’habit du tiers-ordre de Saint- François. »

La camarera-mayor se hâta de lui mettre par-dessus ses dentelles la robe de laine grise, et de lui passer autour du corps la ceinture de corde, qu’elle avait déjà portée pour accomplir un vœu. Dès ce moment, elle parut s’affaiblir rapidement. Sa jeunesse luttait pour-

DOSA LUISA

tant contre la mort; elle semblait se ranimer, et chaque fois un anéantissement plus profond succédait à cet effort de la vie. Dona Luisa, assise près de lit, suivai avec une morne stupeur les progrès de cette cruelle agonie; jamais le néant des grandeurs humaines ne l’avait frappée comme en ce moment. Elle les prit en pitié devant cette grande leçon. La camarera-mayor avait quitté un moment le chevet du lit. Dona Luisa vint s’agenouiller à cette place, et prenant les mains moites et déjà froides de la reine, elle les pressa sur sa bouche. La mourante fit un mouvement, et son regard éteint s’arrêta sur ce regard plein de douleur qui pleurait sur elle. Une dernière lueur de volonté, d’intelligence, de vie, la ranima ; une dernière pensée s’échappa de ses lèvres : ,

« Luisa, murmura-t-elle, tu vois, je meurs.... Prends garde de devenir reine d’Espagne.... »

Et quelques moments après elle expira.

Les somptueuses funérailles de la reine d’Espagno occupèrent plus longtemps les gens de la cour que la maladie qui l’avait mise au tombeau. Pendant une semaine, son corps, exposé dans une chapelle ardente, fut gardé par toute sa maison. Quatre dames des plus illustres familles de la monarchie espagnole se tenaient au chevet du lit de parade, dont les sombres ornements

éclataient à la lueur de mille cierges. Nuit et jour on disait l’office des morts dans l’église des Bénédictines, où un peuple immense se pressait pour apercevoir, sous le drap de velours noir, cette tête livide autour de laquelle rayonnait une couronne : la mort des grands est un spectacle qui console la foule des misérables ; ils comprennent ainsi seulement l’égalité des hommes devant Dieu.

Philippe II manifesta sa douleur par le luxe de cérémonies funèbres et le deuil universel qu’il ordonna. Dès lors il s’enferma dans une vie plus que jamais solitaire, inaccessible. Le couvent des Bénédictines devint une retraite aussi impénétrable que si la porte de clôture n’eût pas été ouverte. Les religieuses, qui s’étaient retirées dans la partie de leur maison qu’on appelait le vieux cloître, ne vivaient pas plus séparées du monde que les dames de la cour.

Le roi se plaisait dans cette existence murée comme celle d’un chartreux ; il avait une de çes âmes fortement trempées qui résistent à l’ennui d’une solitude absolue. Le sentiment de sa grandeur, peut-être les calculs d’une haute prudence l’avaient toujours tenu isolé au milieu de sa cour et même de sa famille. Il était sans affection, sans familiarité pour ses plus assidus serviteurs ; son conseiller intime, l’inexorable ministre de ses vengeances, le duc d’Albe lui- même ne l’abordait pas sans crainte. Une seule fois, ayant osé entrer dans le cabinet sans être annoncé, le roi lui dit avec une froide colère :

« Cette hardiesse mériterait la hache I »

Pourtant il savait donner à propos sa confiance, il élevait ceux qui le servaient bien, il récompensait dignement le dévouement, les talents politiques, le courage militaire et même le génie des sciences et des

beaux-arts; mais il n’eut point de favoris et il ne fit jamais la fortune d’un de ses sujets par un simple motif d’attachement et de bon vouloir; jamais puissance ne fut plus absolue et plus redoutée que la sienne ; les plus grands tremblaient devant un signe de sa volonté; mais personne ne l’aima, pas même ceux qu’il combla d’honneurs et de richesses.

Pendant les premiers jours qui suivirent les funérailles delà reine, Philippe II ne revit pas doua Luisa, il semblait même avoir oublié qu’elle habitait sa cour. Rien n'était changé cependant pour elle; on lui rendait les mêmes respects, elle était environnée d’un cortège de duègnes qui, sous prétexte de la servir, la surveillaient nuit et jour. Elle ne sortait de son appartement que pour aller, chaque matin, entendre la messe avec la famille royale. Elle présentait l’eau bénite aux deux infantes qui lui faisaient une grave révérence et n’osaient lui parler, tant elles étaient tout à la fois hères et timides ; toutes trois prenaient place sans distinction de rang; derrière elles se mettaient les dames d’honneur, et, un peu en avant, les menines, jeunes filles de haute condition qui servaient les princesses du sang royal. Le prie-Dieu, élevé sur deux marches au milieu de la tribune, avait été recouvert d’un drap noir sur lequel était posé un missel aux armes d’Autriche et de Castille. Dona Luisa, agenouillée près de cette place vide, songeait souvent aux dernières paroles de la reine. D’abord cette espèce d’avertissement lui avait causé une surprise pleine d’effroi ; mais elle avait fini par le regarder comme le rêve sinistre, la pensée incomplète et dénuée de sens d’un esprit qui s’éteint. Une inquiétude plus vive que celle de son propre avenir dévorait sa vie. Prisonnière au milieu de tant de grandeurs, elle ignorait ce qui se passait dans

le reste du monde, comme si les murs d’un cachot n’eussent laissé pénétrer jusqu’à elle ni un rayon de soleil ni le son d’une voix humaine. Ses jours s’écoulaient dans une épouvantable contrainte, sous la garde de vingt femmes attachées à son service et dont la vigilance épiait tous ses pas.

Doua Luisa n’obtenait un moment de solitude qu’en se retirant dans un petit oratoire pratiqué dans la vaste embrasure d’une des fenêtres de son appartement, et auquel un rideau de soie servait de porte. Ses dames ne la suivaient pas dans ce réduit, qui n’avait point d’issue, et dont la fenêtre grillée donnait sur le grand cloître. C'était une religieuse qui avait arrangé cette espèce de chapelle au fond de sa cellule, habitée maintenant par dona Luisa. Une planche étroite et recouverte d’une nappe brodée servait d’autel à une image de Notre-Dame-de-Guadelupe ; toute la décoration consistait en deux vases de terre où s’épanouissaient des fleurs cueillies dans le préau ; un siège étroit et dur comme un banc d’église, et une natte de jonc complétaient l’ameublement. Cette pauvreté faisait contraste avec les riches ornements et la tenture frangée d’or qui couvrait les murs blanchis à la chaux de la cellule. Doua Luisa passait des heures entières assise devant la fenêtre aux barreaux de laquelle grimpaient les tiges sarmenteuses d’un jasmin ; elle regardait le ciel, elle écoutait les bruits confus qui s’élevaient au delà des hautes murailles du monastère, et, frappée d’un sombre découragement, elle murmurait :

« Mon Dieu 1 quelle dure prison 1 je suis enfermée ici corps et âme ; la plus affreuse solitude ne me serait pas pire que cet isolement au milieu de tant de gens qui me surveillent encore mieux qu’ils ne me servent. Mon Dieu! quel a été le sort de tous les miens! je ne

sais pas même si ceux pour lesquels je prie nuit et jour sont au ciel ou sur la terre 1 »

Un mâtin,, dona Luisa fut réveillée par les cloches qui sonnaient à toute volée ; on entendait au dehors des salves de mousqueterie , et les canons de la forteresse tiraient de minute en minute. De lointaines acclamations dominaient le bruit de l’artillerie et le carillon de tous les clochers de Badajoz.

Dona Luisa se souleva pâle et troublée :

* Qu’est-ce que eeci? s’écria-t-elle • on se bat dans la ville ou bien on tire le canon en signe de réjouissance ; entendez-vous, dona Barbara?

— J’entends, madame, répondit la duègne en venant tirer les rideaux du lit.

— Et savez-vous pourquoi tout ce tumulte ?

— Non, en vérité, madame.

— Ceci n’est point un mystère, un secret d’État, je pense. Un peuple entier pousse des cris de joie là dehors; je crois qu’on pourrait, sans se compromettre, mo dire pourquoi ? »

La duègne fit un geste négatif et s’agenouilla en disant :

« Voilà Y angélus qui sonne : Ave Maria.... »

Dofia Luisa s’était levée, on l’habilla ; quand elle fut prête, au beu d’aller à son prie-Dieu pour dire ses oraisons du matin, elle marcha vers la porte.

« Madame, où voulez-vous aller? s’écrièrent ses femmes en lui barrant le passage d’un air effaré.

— Chez le roi, répondit-elle en les écartant d’un geste impérieux ; suivez-moi, dona Barbara. »

Il était alors environ six heures du malin, personne ne passait par les longues galeries encore toutes pleines d’ombre et de fraîcheur ; le soleil commençait à luire sur les grands arbres du préau. Le silence profond qui

DOSA LUISAi

régnait dans le monastère étonna dona Luisa ; tandis que la joie publique éclatait au dehors, tout semblait muet et désolé dans cette sombre demeure. Les pages du roi et quelques gentilshommes étaient déjà à la porte de la salle qui précédait le cabinet, tous se ran- %èrent devant dona Luisa* Elle passa sans obstacle et entra seule chez le roi.

Il n’y avait personne dans le cabinet ; elle resta debout en face de la table, et ses yeux s’arrêtèrent sur un quatrième portrait placé à la suite des autres; c’était celui de la feu^eine. A l’aspect de cette morne série, doua Luisa fut saisie d’une sorte d’effroi; il lui sembla que les regards de ces jeunes femmes étaient fixés sur elle et qu’elles lui disaient : « Prends garde de devenir reine d’Espagne ! »

« Dofia Luisa! » murmura une voix derrière elle ; et quelqu’un laissa retomber sur la porte le lourd rideau de soie qui la fermait : c’était le roi qui venait d’entrer sans bruit. A l’aspect de la princesse, il n’avait pu dissimuler entièrement un mouvement de surprise et de satisfaction.

« C’est vous, madame, reprit-il; nous vous remercions de cette visite. Ce doit être une heureuse journée que celle-ci, puisque je la commence avec vous. »

Ces paroles, d’une galanterie empressée, étaient fort étranges dans la bouche de Philippe IL Dona Luisa, étonnée, n’y répondit que par un geste plein de tristesse ; elle se sentait troublée d’une crainte vague. En ce moment la colère du roi lui eût causé moins de frayeur que ces marques d’une bienveillance singulière; mais l’intérêt puissant qui l’avait amenée devant lui domina bientôt toutes ses autres impressions.

« Sire, dit-elle, la plupart de vos jours sont marqués par de nouvelles prospérités ; si Dieu vous frappe,

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DOM luisa.

il vous console. Prenez pitié de ceux que sa colère laisse dans l’affliction. Hélas! je viens à vous pour savoir mon sort. Qu’annoncent ces salves d’artillerie, ces acclamations qui m’ont éveillée ? Ah 1 sire, quel nouveau malheur dois-je déplorer ?

— Dieu qui vous afflige, vous consolera. Espérez en lui et eu. ma bonne vôlonté pour vous, dona Luisa.

— Sire, vous ne me répondez pas, s’écria-t-ellé avec désespoir. »

En ce moment, les fanfares et les acclamations s’élevèrent plus bruyantes à la porte du monastère ; le cri de Viva Espana y Portugal ! retentit jusque sous les voûtes du cloître. Philippe II se tourna vers les fenêtres en disant :

« Le peuple se réjouit d’une de ces victoires qui décident du sort des États.... »

Doua Luisa frémit.

« L’armée portugaise ne rendra pas Lisbonne, ditelle impétueusement. Sire, vous êtes le maître de quelques villes que la trahison vous a livrées; mais tous n’imiteront pas la lâcheté du duc de Bragance. Cette guerre sera longue, et qui sait comment elle peut finir?... ,

— Elle est finie, dit froidement Philippe II; nous avons pris Lisbonne, je suis roi de Portugal.

— Mon père est mort? s’écria dena Luisa avec un long gémissement.

— Il vit encore.

— Alors, sire, il est votre prisonnier? »

Le roi ne répondit pas ; il contemplait, recueilli dans ses pensées d’orgueil et de bonheur, cette belle jeune fille, dont le sort était entre ses mains ; qu’il pouvait d’un seul mot ensevelir au fond d’un cloître ou mettre sur le premier trône du monde.

DOiSlA LUISA.

« Sire, reprit dona Luisa, renvoyez-moi vers mon père ; ordonnez qu’on nous enferme dans la même prison. Vous venez de m'assurer de votre bonne volonté; accordez-moi cette grâce, la' seule que je vous demande, la seule que je veuille recevoir de Votre Majesté.

— Voilà une parole bien fière, dit le roi avec quelque ironie, mais sans aucun mécontentement. La grâce que vous nous demandez est véritablement hors de notre pouvoir : don Antonio n’est pas notre prisonnier, il ne s’est pas fait tuer sous les murs de Lisbonne ; il a fui.

— Quiconque a fait un semblable rapporta Votre

Majesté en a menti ! interrompit dona Luisa. Vous n’avez pu croire, sire, une action si lâche. Il ne s’agit plus ici des droits que vous attaquez ni du rang de celui qu'on outrage ; il s’agit de l’honneur d’un soldat : les soldats portugais ne fuient pas et ne demandent jamais quartier. •

— Don Antonio a disparu pendant la bataille, et on ne l’a pas retrouvé parmi les morts.

— Sa destinée sera-t-elle donc semblable à celle de don Sébastien ! » murmura dona Luisa devenue tremblante ; et la question qu’elle eût voulu adresser au roi resta sur ses lèvres. Il la comprit pourtant, et il dit, comme s’il eût répondu à sa pensée :

« L’imposteur qui avait osé se montrer sous le nom de don Sébastien a échappé aux gens que nous avions envoyés pour faire prompte et bonne justice de ses fourberies; quelque soin qu’on ait pris, nul n’a pu découvrir sa condition ni ce qu’il est devenu. »

Le cœur de dona Luisa cessa un moment de battre ; elle sentit s’évanouir à la fois son espoir et ses craintes; elle’ crut qu’un fantôme, une illusion de ses sens l’avaient abusée : la tombe qu’elle avait vue ouverte venait de se refermer. Les autres affections qui lui

DONA LUISA

restaient en ce monde ne pouvaient la consoler, et pourtant elle se réveillèrent plus vives au milieu de cette profonde affliction. Doua Luisa, le regard morne et levé au ciel, semblait avoir oublié la présence du roi ; son esprit avait franchi l'espace qui la séparait de ceux qu’elle aimait, et elle murmura, dans l’amertume de sa douleur et de son isolement :

« Hélas ! Isabelle!

— Qu’est-ce? dit Philippe II, vous parlez de la jeune duchesse d’Avero?

— Ah! sire, je serais moins à plaindre si elle était près de moi 1 » s’écria doîïa Luisa, subitement revenue aux terribles réalités de sa position, et près de descendre à la prière pour obtenir la seule consolation qu’elle entrevît dans son malheur.

Le roi ne répondit pas; il prit la plume, écrivit une ligne, et sonna un page auquel il remit ce papier, après l’avoir scellé. Dona Luisa suivait ses mouvements avec anxiété ; elle attendait qu’il lui dît que la grâce qu’elle venait de solliciter lui était accordée. Mais Philippe II jeta la plume sans paraître songer à ce qu’il venait défaire, et se tournant vers la princesse, il lui dit :

« Votre médiation, madame, ne sera peut-être pas inutile pour achever de pacifier ce royaume, déjà soumis. Don Antonio peut s’être enfermé dans quelqu’un des châteaux forts qui bordent la côte ; ce serait une téméraire folie que de prétendre y tenir longtemps, et vos conseils pourraient l’en dissuader. En quelque lieu qu’il se soit réfugié, la résistance est impossible. Qu’il fasse sa soumission, et je le recevrai à merci, sinon.... '■

— Ehl que pourra de plus votre colère, sire ? interrompit dona Luisa. Vous lui avez ôté sa fille, ses

284 DONA LÙISA.

États; vous lui déniez même l’honneur d’une naissance légitime : que lui laisseriez-vous donc en le recevant en grâce? --

— La vie, répondit Philippe IL »

Dona Luisa avait ce courage ferme et réfléchi qui grandit dans les situations extrêmes; elle se tourna vers le Christ, et, montrant au roi cette divine image devant laquelle il se prosternait chaque jour, elle lui dit :

« Les puissants de la terre ont un plus terrible compte à rendre devant Dieu que le commun des hommes; leurs actions sont jugées par celui qui seul est grand, et devant lequel vous-même, sire, êtes misérable et petit. Sa justice est inexorable; elle vous condamnera, si vous versez le sang de mon père : il y va de votre gloire ici-bas! Sire, un roi ne livre pas au bourreau l’ennemi qu’il a vaincu sur le champ de bataille.

— Il lui livre les traîtres et les rebelles, répondit Philippe II, sans paraître ému de pitié ni de colère par ces paroles hardies, prononcées d’une voix pleine de larmes. Mais votre crainte va trop loin, dona Lqisa ; nous n’avons point mis à prix la tête de don Antonio, et nous, vous promettons de nous souvenir qu’il est votre père; ce titre lui sera une puissante sauvegarde contre notre ressentimenté Rassurez-vous donc, madame, et fiez-vous à l’avenir que Dieu vous garde : peut-être en votre vie n’avez- vous jamais été si près qu’aujourd’hui du sort le plus glorieux; croyez-en ma bonne volonté pour vous. »

Ces paroles avaient un sens si clair et si profond, que dona Luisa ne put s’y méprendre; elle sut pourtant dissimuler sa surprise et son effroi; son visage garda la même expression de douleur résignée ; seule-

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ment une légère pâleur monta h ses joues, et elle détourna la vue en s’inclinant, comme pour rendre grâces au roi de sa promesse.

Il y eut un silence. Philippe II, assis en face de doîla Luisa, semblait absorbé dans ses pensées. Il avait l'air parfaitement calme, et pourtant une secrète joie, l’orgueil de ses nouveaux succès rajeunissaient son front; il songeait aux grands desseins qu’il avait déjà accomplis, et à l’avenir, qui lui semblait encore immense devant lui. Le vieux monarque, qui venait de conquérir un nouveau royaume, et dont le cœur ravivé battait d’amour, était plein de volonté, d’implacables passions comme trente ans auparavant, lorsque dans la vigueur et l’orgueil de sa jeunesse, il était allé partager le trône de Marie d’Angleterre ; comme à l’époque plus récente où la fille aînée du roi de France lui fut amenée pour ceindre cette couronne fatale à toutes celles dont elle toucha le front. Mais ces passions fougueuses ne débordaient jamais; elles étaient comme la flamme cachée des volcans dont la sourde violence fait trembler la terre et creuse des abîmes, sans qu’aucune explosion décèle son existence. Jamais Philippe II n’avait senti avec tant de plénitude le bonheur de la souveraine puissance; son regard embrassait le monde sans qu’il y trouvât son égal, et peut-être en ce moment le génie de Charles-Quint, son père, lui rappelait-il le projet d’uue monarchie universelle.

« Dieu nous a béni, dit-il en achevant tout haut sa pensée, il nous a fait grand entre tous les rois de la terre, il nous a épargné les revers et les afflictions auxquels les destinées humaines sont sujettes; sa bonté nous laissera sans doute assez de temps ici-bas pour accomplir ce que nous avons si heureusement commencé. »

DOSA LUISA

Doua Luisa soupira profondément. Cette abnégation de tous les sentiments naturels au cœur de l’homme, le spectacle de cette grandeur solitaire l’étonnaient douloureusement. Ce iûouarque, dont la reconnaissance orgueilleuse remerciait Dieu de tant de prospérités, avait vu la mort impitoyable décimer sa famille, et portait le deuil de sa quatrième femme.

« Un grand souci me préoccupe pourtant, reprit le roi ; la succession au trône n’est pas suffisamment assurée ; le prince des Asturies est faible et maladif. Que Dieu nous le conserve! mais si nous le perdions? Je sais que ma fille aînée, l’infante dona Clara, est digne du rang où elle serait alors appelée; elle est pieuse, prudente, ferme en ses volontés; j’ai confiance en elle, malgré son jeune âge, et je crois qu’elle porterait dignement le sceptre de notre aïeule Isabelle la Catholique, mais qui partagerait le gouvernement de ses vastes États? Qui ferait-elle roi d’Espagne, de Portugal, des Pays-Bas, de Naples, de Sicile et des Indes? J’ai cherché dans toutes les familles souveraines de la chrétienté, sans trouver un prince auquel je voulusse donner, avec la main de l’infante, l’espoir de ma succession. Il me faut d’autres héritiers, et la raison d’État veut que je me remarie. »

Doha Luisa ne répondit à cette manifestation inattendue que par un geste d’assentiment.

« Les princesses de la maison de France sont toutes mariées, reprit le roi; d’ailleurs j’ai déjà eu assez d’affaires à démêler avec Mme la reine-mère. U y a une fille dans la maison de Lorraine, mais elle est bien jeune, et les Lorrains me donneraient peut-être de l’embarras; ils ont une ambition trop insatiable, ils sont trop remuants. J’ai jeté les yeux sur la maison impériale d’Autriche, sans plus de succès. La reine

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douairière de France, la veuve du roi Charles IX, est une grande et pieuse princesse ; mais nous sommes trop proches parents. Aucune de ces alliances ne saurait me convenir. J’ai cherché ailleurs et mon choix est fait, il . étonnera le monde entier. Vous l’apprendrez, doua Luisa, quand le deuil de la feue reine sera fini. En attendant, gardez pour vous seule ce que je viens de vous dire. Bientôt je vous reverrai. Allez, et que Dieu soit avec vous, madame. »

Elle s’inclina devant la main qu’il lui tendait, et que, selon l’étiquette, elle aurait dû baiser; mais toute son âme se révolta contre cette espèce d’hommage, et elle toucha seulement de son front ces longs doigts pâles qui, en se retirant, caressèrent sa chevelure. Elle s’en alla, l’esprit plein de trouble, confondue dans l’étonnenement et la frayeur de ce qu’elle venait d’entendre. L’ambition de remonter au rang qu’elle avait perdu, l’espoir de relever les siens, ne la touchaient point ; elle avait vu de trop près le sort de la feue reine pour accepter Théritage de sa terrible grandeur. Au moment où elle passait le seuil de son appartement, quelqu’un qui l’attendait à la porte souleva vivement le rideau de soie et se précipita au-devant d’elle. C’était la jeune duchesse d’Avero.

Donâ Luisa jeta un cri.

« C’est toi! c’est toi! dit-elle, j’avais tant prié Dieu de nous réunir! Je venais de le demander au roi, et je n’osais l’espérer. Isabelle, enfin c’est toi ! »

Elle l’embrassa étroitement; puis, jetant un rapide coup d’œil sur le cercle de dames qui les environnait, elle retint cette effusion d’attendrissement et de joie.

« Où étais-tu? D’où viens-tu? reprit-elle avec plus de calme.

— Hélas! madame, depuis un mois je suis ici; depuis

DOSA LUISA

un mois je vois chaque jour Votre Altesse dans l’église, il travers la grille du chœur, où j’entends la messe avec les religieuses.

— Et le roi savait que tu étais là ?

— C’est par son ordre que le capitaine Rodriguez m’y a amenée; mais Votre Altesse ignorait donc mon sort? Oh! quelle terrible prison! Ceux qui y vivent sont comme de pauvres âmes déjà passées dans l’autre monde. »

Doua Luisa s’appuya sur Isabelle et entra dans l’oratoire. Elle s’assit; la jeune fille se mit à ses genoux, et la princesse, n’ayant point la force de parler, l’interrogea d’un regard fixe et désolé. Isabelle leva les mains vers le ciel, et dit avec l’élan d’une vive espérance, d’une joie profonde r

« Don Sébastien est vivant. Dieu, qui nous l’a rendu, le sauvera de ses ennemis ! »

Doria Luisa mit en pâlissant ses deux mains sur la bouche d’Isabelle ; et, regardant avec frayeur le rideau de soie, dont les plis semblaient frôler sous une main furtivement avancée, elle dit très-bas :

« Tais-toi! tais-toil on nous écoute!... »

Et laissant aller sa tête sur l’épaule de la jeune fille, elle pleura longtemps, en répétant dans son cœur :

« C’était lui! il est vivant! Mon Dieu! soyez à jamais béni ! A votre voix les morts se lèvent! Vous vous manifestez aux peuples par un si grand miracle pour -consoler leur misère et pour soumettre l’orgueil des puissants de la terre ! Gloire à vous, mon Dieu! qui venez au secours du faible et de l’opprimé !

— C’est ici comme chez les dames bénédictines, murmura Isabelle avec un soupir ; jamais seules que pour prier et dormir, c’est la règle.

— Hélas! oui, dit très-bas dona Luisa avec une ar-

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dente impatience; attendons ce soir; ce soir, nous descendrons dans le préau; là, nous serons encore sous les yeux de ces femmes, mais elles ne pourront pas nous entendre. »

Elle se tourna avec inquiétude vers le rideau, et reprit à haute voix :

« Allons, Isabelle, raconte-moi comment tu es retombée aux mains du capitaine Rodriguez, et ce qui s’est passé au siège de l’Atalaya.

— Ah ! madame, répondit naïvement la jeune fille, cela ferait une belle relation, et bien digne de figurer dans les meilleurs livres de chevalerie. Il y a eu de beaux faits d’armes; quelques braves chevaliers se sont défendus contre cinq cents hommes, dans une place ouverte; la plupart se sont fait tuer sur la brèche....

— Et les autres?

— Les autres ont été faits prisonniers par le capitaine Rodriguez, qui les aura mis à rançon, selon sa coutume. Sans doute ils sont libres à présent.

— Quelle horrible incertitude 1 murmura dona Luisa. Achève, Isabelle, dis-moi comment toutes ces choses se sont passées.

— Vous vous souvenez, madame, de ce terrible passage de l’Atalaya, et comment je restai au bas du chemin, tandis que don Sancho d’Avila emmenait Votre Altesse. Il ne songeait guère à moi en ce moment, et il ne se souciait pas de ce que je deviendrais. Dès que la troupe du capitaine Rodriguez fut hors de vue, plusieurs cavaliers sortirent du ravin. Us me trouvèrent au milieu du chemin, où j’étais tombée de lassitude et de frayeur en voulant courir après Votre Altesse, et ils me conduisirent à l’Atalaya. On venait d’y transporter un homme blessé en nous défendant.

— Ce pauvre pâtre? »

DOSA LUISA

Isabelle secoua la tête, et dit avec un grave sourire : « Ge pauvre pâtre s’appelle don Juan deMatha; il est le fils d’un riche marchand de Lisbonne. Au temps du roi don Sébastien, il passa en Afrique pour gagner des lettres de noblesse. Votre Altesse sait que tout sujet portugais, d’une famille honorable, les obtient en allant, avec un certain nombre de soldats équipés à ses frais, combattre les infidèles, et que l’on appelle communément ces nouveaux gentilshommes les Africains. Don Juan de Matha commandait une compagnie de cinquante hommes à la journée d’Alcazar-Quivir, et il resta sur le champ de bataille parmi les morts.... »

La grosse cloche du couvent interrompit brusquement Isabelle, et la voix nazillarde de dona Barbara dit derrière le rideau :

i Madame, voilà le dernier coup de la messe qui sonne; Leurs Altesses vont se rendre à l’église; nous vous attendons. »

Le grand cloître des Bénédictines était formé par quatre galeries voûtées qui environnaient le préau. De légères colonnes accouplées soutenaient les arceaux à plein cintre, dont l’ornementation annonçait une époque plus ancienne que celle de l’architecture gothique ; leurs fûts grêles supportaient des chapiteaux chargés de sculptures d’un goût bizarre et qui représentaient pour

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la plupart des figures symboliques, des mythes empruntés aux traditions du paganisme ; de larges dalles couvertes de caractères rongés par le temps pavaient le préau, et parmi ces tombes qui renfermaient, disait-on, les ossements de cent religieuses martyrisées par les infidèles, croissaient de grands rosiers blancs et des ancolies aux fleurs violettes. Au milieu, il y avait un puits ombragé par de magnifiques lauriers. Ce triste jardin servait naguère de promenade aux bénédictines ; elles y cultivaient les fleurs qui croissaient pâles et languissantes à l’ombre de ces hautes murailles. Doua Luisa aimait à descendre au préau vers le soir et souvent elle y restait tard, à la grande mortification de ses dames qui avaient peur dans le cloître après le soleil couché, et qui tout en la suivant récitaient leurs patenôtres. On ne s’étonna point de la voir y conduire Isabelle aussitôt que la châleur du jour fut tombée, et dona Barbara se relâcha un momeut de sa surveillance en restant à l’entrée du cloître avec les autres duègnes.

Dona Luisa s’assit sur la margelle du puits, et attirant Isabelle à son côté, elle lui dit :

« Enfin, nous pouvons parler librement ! personne n’écoute. Il est donc vrai ! c’était lui et non pas un fantôme; tu l’as vu aussi?.,, il t’a parlé?...

— Oui, madame, don Sébastien est vivant. C’est une miraculeuse histoire. Après la bataille d’Alcazar-Quivir, lorsque les infidèles vinrent dépouiller les morts, ils le trouvèrent sans casque, sans armure et avec une blessure profonde au visage; pourtant il respirait encore. Personne ne le reconnut, Un marabout, c’està-dire un prêtre, un saint parmi ces mécréants, cherchait à faire des esclaves chrétiens pour les convertir à ses abominables croyances. Il s’empara de ce pauvre corps presque sans vie, et soit par magie ou autrement

DOSA LUISA

il parvint à lui rendre quelque vigueur, mais l’esprit du roi était troublé ; il ne se souvenait de rien et il ne savait pas son sort. Don Juan de Matha, qui était blessé et prisonnier comme lui, s’attacha k le soigner et k le servir comme c’est le devoir d’un loyal sujet. Le marabout les emmena loin, bien loin dans les terres, ktraversdes montagnes où campent des tribus sauvages. Ces infidèles n’avaient jamais vu de chrétiens, et ils traitaient les prisonniers comme les soldats de Caïphe traitèrent Jésus ; mais le roi ne sentait pas ces ignominies, tant il était malade d’esprit et de corps, et don Juan croyait k chaque instant que Dieu allait le rappeler après ce long martyre. C’est ainsi que près de deux ans ont passé et que l’on a cru dans toute la chrétienté que don Sébastien était mort. Enfin la raison lui revint et il guérit de ses blessures. Le désespoir s’empara de lui quand il considéra ce qu’il était devenu. C’en était fait de sa vie, si l’on eût découvert qu’il était le roi de Portugal, et il n’avait nul espoir d’obtenir sa liberté par rançon ; il résolut de fuir avec don Juan de Matha. Après mille dangers, tous deux parvinrent k gagner la côte, et une barque les ramena en Portugal, le roi se croyait sauvé, mais il a trouvé daus son propre royaume un ennemi plus puissant, plus cruel que les infidèles auxquels il venait d’échapper. Philippe II, averti de son retour, a fait publier dans toutes les villes et villages, et mettre k la porte de toutes les églises et de tous l%s couvents une ordonnance qui dit : « Nous promettons, en foi et parole de roi, de donner vingt mille écus d’or k celui qui livrera, mort ou vivant, l’imposteur qui a paru dans notre royaume de Portugal sous le nom de notre bien-aimé cousin le roi don Sébastien, mort k la journée d’Alcazar-Quivir (Dieu l’ait en sa gloire!); de plus, si celui qui livrera ledit individu a commis un

DON A LUISÀ.

crime, quel qu’il puisse être, nous le lui remettons, et s’il n’est pas noble; nous l’anoblissons... »

« Il n’y a point d’exemple dans l’histoire des rois d’une telle cruauté et d’une si détestable hypocrisie 1 s’écria dona Luisa. Assassiner celui pour lequel on prie! Feindre une sévère justice en commettant un crime !... Mais le roi catholique ne croit donc pas en Dieu ?

— Don Sébastien proscrit et forcé de se cacher dans ses propres États, est venu aux environs de Béjà. Votre Altesse était prisonnière, il a tenté de la délivrer. Don Juan de Matha a osé aborder don Sancho d’Avila pour lui indiquer le passage de Y Alalaya....

— C’est donc là que s’était réfugié don Sébastien ? interrompit la princesse qui respirait à peine pendant cet étrange récit.

— Oui, madame ; il y a dans ce vieux fort quelques chambres où l’on peut dormir à l’abri de la pluie. Le pays est désert aux environs et l’on croyait que les Espagnols ne s’aventureraient pas deux fois dans ces défilés dangereux. Non, jamais, jamais le souvenir des jours que j’ai passés dans Y Alalaya ne sortira de ma mémoire. Je dormais dans une grande chambre dont l'unique fenêtre n’avait ni volets ni vitraux. Des hirondelles avaient suspendu leurs nids aux poutres du plafond et voletaient sur ma tête dès que l’aube commençait à poindre. D’abord j'avais peur dès que je me trouvais seule entre ces quatre murs nus et noirâtres ; mais on s’habitue promptement aux privations d'une telle vie. Quel dénuement, quelle héroïque pauvreté autour de ce roi que j’avais vu naguère si puissant ! Ses chambellans, ses écuyers, ses majordomes étaient tous représentés en la personne de don Juan de Matha. Un pauvre moine lui servait de chapelain ; il disait la messe

DOSA LU18A

dans une salle basse, assez semblable à un caveau, car dans ces châteaux-forts, bâtis par les Maures, il n’y a point de chapelle. On dirait que ces mécréants en sont sortis hier, tant les traces de leur séjour y subsistent partout. Les cyprès qui ombragent la cour intérieure ont été plantés par leurs mains, et les versets du Coran sont écrits en mille endroits sur les murailles. Quelques gentilshommes portugais s’étaient réunis autour de don Sébastien ; mais cette troupe dévouée ne pouvait rien que se faire tuer à son service ; elle n’était pas assez nombreuse pour traverser le royaume et aller joindre l’armée portugaise devant Lisbonne. Tel était pourtant le projet du roi ; mais son adverse fortune lui préparait d’autres dangers. Un matin je fus éveillée par de grands cris et des coups d’arquebuse. Je courus à la fenêtre, mais elle était si élevée au dessus du sol, que je ne pus rien voir ; seulement je sentais l’odeur de la poudre, et il me semblait qu’un nuage de fumée s’élevait au delà du rempart. Il y eut un moment de silence ; puis encore des coups d’arquebuse. Le jour commençait à peine. Je crus que quelque traître avait livré don Sébastien, que l’heure de notre mort à tous était venue. Alors j’eus grand peur et je me mis dans un coin de la chambre à prier Dieu. Un peu après, quelqu’un frappa à la porte : c’était don Juan de Matha. Il tenait son épée de la main gauche car la blessure que don Sancho d’Avila lui fit à l’épaule droite n’était pas guérie.

«Venez, madame, s’écria-t-il; les Espagnols sont devant l 'Atalaya; nous serons pris ou tués, car il est impossible que nous résistions à des forces si supérieures. Je vais vous mettre en lieu de sûreté....

~On a découvert que le roi est ici? interrompis-je.

— Non, me répondit don Juan; car on nous eût

DOSA LUIS A

déjà sommés de le livrer en offrant pardon et merei pour tous les autres. »

11 m’entraîna à travers des passages que je ne connaissais point. Tantôt le bruit s’éloignait, tantôt il semblait qu’on se battait derrière nous. Il y avait des moments où le feu cessait et il se faisait un profond silence ; puis de nouvelles clameurs s’élevaient avec ud bruit pareil à celui du tonnerre. Don Juan me guidait le long d’un escalier tournant qui semblait aboutir à un abîme. A mesure que nous descendions, l’obscurité devenait plus profonde; enfin je sentis un terrain uni sous mes pieds.

« Restez ici, madame, me dit don Juan ; vous y ôtes en sûreté. Quand tout sera fini là haut, je reviendrai si je suis encore vivant; si j’ai été tué....

— Non, non, interrompis-je; j’ai moins de frayeur des coups d’arquebuse que de cette affreuse obscurité : Je veux remonter avec vous. S’il faut mourir aujourd’hui, espérons que Dieu nous fera miséricorde. »

Il tenta encore de me décider à rester dans cette espèce de puits ; mais j’éprouvais tout à la fois une terreur et un courage que personne ne saurait comprendre sans s’être trouvé en une telle situation. Nous remorf- 1 tâmes dans la salle basse, et don Juan me quitta....

Isabelle se tut ; les larmes la gagnaient à ce souvenir.

« Continue, dit dona Luisa avec un faible sourire et en lui serrant les mains. C’est un brave et loyal cavalier que ce don Juan de Matha; une noble dame ne dérogerait pas en accolant ses armoiries à celles de ce gentilhomme d’hier, qui a mieux fait sou devoir que tant d’illustres seigneurs dont l’origine remonte au temps du roi don Pelayo.

— Je restai seule, reprit Isabelle ; j’essayai de prier Dieu, mais cela me fut impossible. J’écoutais, voilà

DON A LUISA

tout; j’écoutais avec de mortelles angoisses ces coups, ces clameurs effroyables qui se succédaient à des intervalles égaux. Enfin, le feu se ralentit, puisje n’entendis plus rien qu’un bruit confus. Alors je me relevai, j’ouvris la porte et j’allai au-devant de l’ennemi ; car je venais de comprendre qu’il était entré dans l’Atalaya. Il n’y avait personne dans les salles, non plus que dans la cour intérieure : je courus aux murailles. Les Espagnols avaient franci la brèche ; un nuage de poussière et de fumée m’empêchait de voir ; je n’entendais que des gémissements, des voix confuses, un sourd et horrible tumulte ; il n’y avait personne autour de moi; on se battait à l’arme blanche dans la première enceinte, j’allai encore en avant. Tout à coup j’entendis, au dessus de ma tête, un bruit inconnu, comme si des démons invisibles eussent sifflé dans l’air ; c’étaient des balles qui passaient autour de moi. Et aussitôt une longue explosion retentit sous la voûte où je m’étais réfugiée : je tombai....

— Oh ciel! tu étais blessée?

— Non, madame; mais je venais de voir don Juan de Matha couché, tout sanglant, devant la herse. Quand je revins à moi, je me trouvai dans la grande cour, appuyée contre la muraille. Le roi et don Juan do Matha étaient assis plus loin, et couverts de leurs capas toutes déchirées et sanglantes. Nous étions environnés d’Espagnols. Le capitaine Rodriguez était blême comme un mort; deux de ses soldats le soutenaient tandis qu’il passait en revue ses prisonniers ; car il avait une main emportée. Il allait comme un furieux., se plaignant; blasphémant tout haut. Son alférez le suivait pour recevoir ses ordres. Il s’adressa à moi pour Savoir combien d’hommes il y avait dans l’Atalaya. Quand je lui répondis qu’ils étaient dix ou douze, il regarda

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autour de lui d'un air stupéfait en disant : — Si peu de monde!... Et ils ont tenu quatre heures derrière cette porte !... Je ne dirai pas que vous mentez ; mais la peur vous a troublé l’esprit, madame. — Seigneur don Rodriguez, lui dis-je, me voici votre prisonnière une seconde fois; je compte que vous ne refuserez pas de me délivrer, moyennant rançon? Il hocha la tête et me répondit : — Si le roi le permet, après que je vous aurai conduite à Badojoz. — Ces deux cavaliers, dis-je encore, en lui montrant le roi et don Juan de Matha, pourront aussi vous donner une bonne rançon en échange de leur personne. Il les regarda de travers et murmura : — Qu’est-ce que ces gens-là? Sommes-nous ici sur leurs terres? Comment se nomment-ils? — Ce sont de bons gentilshommes, répondis-je, effrayée de ces questions; ils m’ont secourue quand je suis restée sur cette route déserte. Traitez-les bien, je vous en prie, seigneur don Rodriguez. Alors il me promit de leur rendre la liberté s’ils pouvaient lui payer quelques centaines de pistoles; et je vis bien au peu d’importance qu’il y attachait, que nul soupçon n’était dans son esprit. R s’éloigna; je m’approchai des prisonniers. Le roi était debout; on lui avait ôté ses armes. Il était couvert d’une mauvaise cape, mais, à son air, à la majesté de sa personne, je tremblais pourtant qu’on ne le reconnût. — Madame, me répondit don Juan de Matha, ayez bon courage et bon espoir pour nous. Bientôt nous serons libres, et, en recevant notre rançoD, le capitaine Rodriguez ne refusera pas de nous donner un sauf-conduit pour traverser l’armée espagnole. Le roi était blessé au bras, — Une bâlle m’a touché, me dit-il. C’est la première fois que je me bats contre les Espagnols, et, par la sainte messe ! j’espère que ce ne sera pas la dernière. Allez vers dona Luisa, et

298 DOîU LUIS A.

racofltez-lui ce que vous avez vu. Qu’elle prie pour nous. » *

On les emmena, et le capitaine Rodriguez me fit conduire dans le camp qu’on avait dressé, pour la nuit, au bord de la rivière. Les Espagnols n’osèrent pas rester dans l’Atalaya; ils y mirent le feu. Les portes et les solives brûlèrent ; mais les murailles restèrent debout, avec leurs fenêtres béantes et noircies par les flammes. A ce spectacle je ne pus retenir mes larmes; j’aimais ce lieu où j’avais souffert tant de privations et d’angoisses. Le lendemain nous partîmes. J’allais à cheval avec l’arrière-garde, et jamais je ne pus approcher des prisonniers. En arrivant, le capitaine Rodriguez était fort mal de sa blessure. On m’amena ici pour m’enfermer chez les dames bénédictines. Les bonnes sœurs ne savaient rien de ce qui se passe au delà des grilles du parloir, ou peut-être feignaientelles, devant mol, de l’ignorer. J’aurais pu me croire à cent lieues de la cour d’Espagne si je n’eussè entendu tous les jours la messe en face de la tribune royale, où je voyais Votre Altesse à côté des deux infantes.

Doua Luisa avait écouté ce récit, le cœur palpitant d’étonnement et de joie ; mais bientôt l’incertitude où il la laissa réveilla en elle une ardente et douloureuse impatience : Seigneur mon Dieu ! dit-elle avec ferveur, que votre main ne me tienne pas plus longtemps suspendue sur cet abîme ! prenez pitié de mes angoisses, et donnez-moi enfin la vie ou la mort/

Son regard plein de larmes mesura avec horreur ces formidables murs qui la séparaient du monde; elle demeura absorbée dans de terribles et - profondes pensées, ne sachant à quoi se résoudre ni quel moyen tenter pour sortir de cette situation.

« Le roi! dit tout à coup Isabelle en tressaillant;

DOSA LUIS A

madame, n’est-ce pas le roi qui vient de ce côté? Ah ! sans l’avoir jamais vu, je le reconnais 1 *

Dona Barbara et les autres dames étaient debout et alignées comme des soldats sous les armes à l’entrée du cloître. Philippe II venait de passer devant elles; il s’avançait, suivi seulement du comte de Mora, son camarero-mayor. En entrant dans le préau, il s’arrêta un moment et jeta autour de lui un regard lent et sombre , on eût dit qu’il craignait de fouler cette terre consacrée; puis il traversa avec précaution les allées sinueuses qui s’égaraient entre les tombes. Il semblait absorbé dans un morne recueillement. A tous moments il se signait et s’arrêtait pour lire les inscriptions de ces pierres éparses et couchées dans les gazons humides. Le comte de Mora était resté à l’entrée du cloître avec les duègnes, que l’étiquette tenait toujours debout et comme pétrifiées dans cette respectueuse attitude.

« Jamais le roi n’était descendu ici, dit doha Luisa. L’on assure que c’est parce que sa piété se fait un scrupule de marcher sur les reliques cachées sous ces tombeaux ; je crois plutôt qu’il craint de voir ainsi de près les choses qui parlent si haut de la mort. Jésus! Marial il vient à nous !

Elles s’étaient levées. Le roi, qui d’abord n’avait pas eu l’air de les apercevoir, s’approcha et salua doua Luisa en mettant la main à son chapeau. Les deux jeunes filles, interdites et troublées, s’inclinèrent; il les invita du geste à se rasseoir; et dit en montrant Isabelle :

« Dona Luisa, quelle est cette dame?

— Sire, c’est la duchesse d’Avero, répondit-elle, étonnée de cette question; j’allais vous rendre grâce de me l’avoir rendue.

' — Elle est bien jeune pour porter seule un si grand

DONA LUIS A

titre et gouverner de si belles possessions, observa-t-il en la regardant fixement; nous la marierons en Espagne. »

Isabelle devint pâle et détourna la vue avec un faible geste de refus que le roi ne parut pas remarquer.

« Voici un triste lieu de promenade, reprit-il; dona Luisa, vous y venez tous les jours?

— Oui, sire; j'aime l’ombre de ces arbres, j’aime à voir le ciel au-dessus de ma tête, et par-delà ces murailles, les oiseaux qui volent libres dans l’air.

— Ah ! vous ne vous êtes point encore accoutumée à cette réclusion, dit le roi avec une certaine ironie; ce séjour vous paraît plus triste que celui des Bénédictines de Beja; j’avais cru le contraire. Que regrettez-vous donc ici?

— Ah 1 sire, répondit-elle tristement, vous le 6avez, car je vous ai supplié, j’ai pleuré devant vous.

— Eh bien! n’ai-je pas écouté favorablement votre prière ; la grâce que vous demandiez, ne l’avez-vous pas obtenue ? *

Dofia Luisa fit un geste affirmatif et serra contre sa poitrine la main d’Isabelle, en disant :

« Sire, j’ai senti vivement cette marque de votre bonté.

— Je pensais, reprit le roi, que vous aviez l’habitude de la retraite ; vous avez passé les premières années de votre vie dans le couvent de Santa-Clara, et vous deviez même y prendre le voile?

— Il est vrai, dit-elle, troublée à ce souvenir; la main de Dieu, en me retirant de ce saint asile, m’a jetée dans un monde plein de vicissitudes, où j’ai souvent regretté les jours de ma première jeunesse. Oui, j’étais heureuse alors! Mais le monastère de Santa-Clara ne ressemblait pas à celui-ci. Qu’il faisait doux le soir'

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gous les grands orangers du préau ! Que les rives du Mondego étaient riantes au soleil couchant 1 Combien de fois, à la fenêtre de ma cellule, j’ai regardé ce beau ciel, ces belles eaux, ces frais ombrages!

— Et maintenant un caprice de jeune fille vous fait regretter l’aspect des champs; vous voudriez revoir le pays où vous êtes née? Ce désir peut être satisfait.

— Votre Majesté pourrait permettre..,. Je passerais cette porte, je sortirais d’ici 1... » s’écria dofia Luisa.

Le roi secoua la tête et montra du doigt une tour carrée qui s’élevait au-delà des murs du cloître. Cet édifice, de construction évidemment sarrazine, avait été enclavé dans le monastère, et servait de clocher à l’église des Bénédictines. Il était couronné d’une campanille, chef-d’œuvre de quelque artiste chrétien. Une légère balustrade avait remplacé les vieux créneaux mauresques, et une grande croix de fer s’élevait triomphante au-dessus de ces restes de l’islamisme. ' .

« Venez, madame, dit Philippe II; sans sortir d’ici je peux vous faire voir deux royaumes. »

Un signe avertit le eamarero-mayor, qui marcha le premier, et fit ouvrir les portes de la tour. Souvent le roi montait à cette espèce de belvédère, dont l’escalier, pareil à l’échelle de Jacob, semblait aboutir.au ciel. Doua Luisa jeta un faible cri en arrivant sur la plateforme. Le grand-air, les flots de lumière, le paysage immense qui l’environnait, lui causèrent une sorte d’éblouissement. Elle s’appuya sur Isabelle et respira profondément, comme si elle se sentait revivre dans cette nouvelle atmosphère.

De ce point élevé la vue parcourait un horizon immense, inondé des feux du soleil couchant; mais l’œil se fatiguait en vain à chercher quelque détail au milieu

DOS A LUISA

de ces vives oppositions d’ombre et de lumière. Le Guadiana seul ressortait comme une écharpe blanche sur ce fond changeant et voilé d’une légère brume. Au pied de la tour, les rues sombres et tortueuses de Badajoz formaient un labyrinthe dominé par les murailles crénelées de la forteresse qui commandait la ville.

« Eh bien! dona Luisa, dit le roi en s’accoudant sur la balustrade, ne voilà-t-il pas un magnifique tableau? Vous pouvez, du regard, passer la frontière et retourner en Portugal. Mais, tout ce pays, c’est l’Espagne. Aujourd’hui, la ligne qui séparait les deux États n’existe plus ; ils forment un seul royaume, soumis au même sceptre. Maintenant, vous êtes Espagnole, dona Luisa. »

Elle garda un triste silence. Il y avait ('ans l’accent de Philippe II une joie hautaine et triomphante qui la glaçait; cette protection, ces égards dont il l’entourait, lui causaient un invincible effroi. Pourtant elle n’avait point compris entièrement les sentiments du vieux monarque ; elle n’avait point vu la passion ardente, implacable, qu’elle lui inspirait. Ce visage austère, ridé par les soucis du pouvoir plus encore que par les années n’exprimait qu’une sévérité altière, et l’amour qui bouillonnait au cœur ne se réflétait pas dans ces yeux fixes et fauves, toujours arrêtés sur la jeune princesse.

Dona Luisa s’appuyait à l’angle de la balustrade qui regardait l’Alcazar, dont les tours inégales s’élevaient à l’autre extrémité de la ville. La campanille était au même niveau que le faîte crénelé du vieil édifice; on distinguaitle plan des fortifications intérieures, la cour, où manœuvraient en ce moment quelques sol dats, et un étroit jardin couvert par d’immenses murailles. Tandis que dona Luisa suivait d’un regard distrait ces évolutions militaires, le roi lui dit :

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DONA LUIS A

« Le capitaine Rodriguez a perdu um main dans sa dernière expédition ; il ne peut plus servir dans l’armée : pour récompense de ses loyaux services, je lui ai donné le commandement de cette forteresse. »

A ces mots, Isabelle et la princesse échangèrent un regard; toutes deux avaient compris qu’il serait possible d’apprendre du roi lui- même des choses que personne ne pouvait leur dire. La duchesse d’Avero, que le respect et la crainte avaient jusque-là rendue muette, dit, toute tremblante :

« Sire, le nom du capitaine Rodriguez me rappelle que j’ai été sa prisonnière avant que votre majesté daignât me prendre sous sa garde et protection. J’avais craint alors de partager le sort des autres captifs qu’il amenait en Espagne.

— Le capitaine Rodriguez avait reçu mes ordres, répondit le roi avec une bienveillance qui ne lui était pas ordinaire. Il se serait gardé de traiter une fille de votre rang selon les lois de la guerre,

— Et ces cavaliers qui sont arrivés ici comme moi, sous la conduite du capitaine Rodriguez, quel est leur sort? reprit-elle, encouragée. Votre Majesté a-t-elle daigné ^permettre qu’on leur rendît la liberté moyennant une rançon?

— Les prisonniers faits à l’Atalaya? il étaient quelques-uns, tous gens d’assez petite condition, n'est-ce pas?

— Sire, ils se sont battus en bons gentilshommes. L’un s’appelait don Juan de Matha; les autres, je ne sais pas leur nom. Le capitaine Rodriguez avait promis de supplier Votre Majesté en leur faveur, afin d’être autorisé à les renvoyer en Portugal, après qu’ils lui auraient compté quelques mille pistoles.

— Oui, je me souviens à présent, dit le roi avec dis-

DOSA LUISA

traction ; don Sancho d’Avila m’a touché un mot de ceci en me présentant ie capitaine Rodriguez. Ces gens-là étaient gardés dans la forteresse . Les uns sont morts de leurs blessures; on ne m’a pas reparlé des autres. »

Isabelle jeta une plainte étouffée; ni la présence du roi ni la crainte de découvrir le secret de son cœur ne purent contraindre son désespoir; elle cacha son visage dans ses mains et fondit en larmes. Dona Luisa, pâle, attérée, mais plus maîtresse d’elle-même, serra silencieusement dans ses bras la triste jeune fille, en disant : Pardon, sire, pardon! Vos paroles l’ont cruellement frappée 1...

« Que signifie ceci? dit-il froidement. Qu’importe à la duchesse d'Avero le sort de ces hommes? L’ün d’eux était-il son fiancé? ■.

— Sire, je ne sais; elle ne m’a rien dit; mais je comprends tout à ses larmes.

— Ahl dit-il étonné; le capitaine Rodriguez a donc fait capture de quelque grand de Portugal?

— Non, sire. Isabelle vous a dit le nom de celui.... Il s’appelle don Juan de Matha....

— Une mésalliance? interrompit-il sévèrement. La duchesse d’Avero ne s’est donc pas souvenue qge, pour son mariage, elle a maintenant besoin de mon agrément?

— Sire, dit dona Luisa, suppliante ; je réponds de son obéissance aux ordres de Votre Majesté. Vous voyez sa douleur; prenez pi tié. d’elle 1 qu’elle sache du moins le sort de celui que sans doute elle ne reverra jamais! Sire, s’il n’est pas mort, ordonnez qu’il soit libre ainsi que ses compagnons d’infortune : c’est une grâce que je vous demande à genoux. »

Le roi, étrangement surpris, la releva sâns répondre. Il n’eut aucun soupçon de la vérité; mais les larmes de

DON A LUISA

dona Luisa l’irritaient contre ceux dont elle prenait les intérêts avec tant de passion ; il éprouvait un secret dépit, une sourde jalousie en la voyant ainsi soumise et suppliante en leur faveur; elle faisait pour eux ce qu’elle n’avait pas fait pour elle-même : c’était son intercession qui, sans qu’elle s’en doutât, allait les perdre. '

« Ah! sire, reprit-elle, ne vous laisserez-vous point toucher ! Ma voix n’éveillera-t-elle pas en votre cœur un sentiment de miséricorde ? Hélas ! j e vous prie comme je n’avais jamais prié que Dieu !

— Je le vois, interrompit-il avec une inflexible décision ; mais tant de soumission et de ferveur seront pourtant inutiles. »

Il y eut un silence. Dona Luisa et sa compagne n’osaient plus élever la voix et restaient appuyées à la balustrade dans une morne attitude. Le soleil venait de disparaître, les oiseaux nocturnes voletaient autour de la campanille; un chaud crépuscule succédait au jour. Tout à coup la ville s’illumina, les fanfares, les cris de joie se réveillèrent, le canon de la forteresse retentit; c’était la fête du matin qui recommençait.

— Le peuple se réjouit , dit Philippe H; ce soir il y a des jeux de cannes et course aux flambeaux sur la grande place. Que Dieu pardonne la frivole vanité de ces spectacles 1 Venez, dona Luisa. »

Elle jeta encore un regard au-dessous d’elle comme pour dire adieu à la terre, aux bruits du monde; il lui semblait qu’elle allait redescendre dans un sépulcre.

« Venez, dona Luisa, répéta le roi en lui offrant la main pour descendre l’escalier. »

Les lampes suspendues aux voûtes du cloître jetaient de pâles clartés; il faisait sombre dans le préau, et les pierres blanchâtres éparses dans la verdure ressem-

DOSfA LUISA.

blaient à des spectres immobiles. Philippe II jeta un regard à travers les arceaux et dit, en laissant aller la main de doua Luisa :

« N’avez-vous point peur en passant devant ce lieu pavé de tombeaux?

— Non, sire, répondit-elle; ces images de la brièveté du temps, du pouvoir souverain de la mort, me consolent; les saintes dont les reliques dorment sous ces tombes me protègent; car je les ai souvent priées. Leurs regards s’abaissent ici et veillent sur moi. »

Doua Luisa s’était arrêtée; sa belle et noble figure ressortait comme une apparition dans l'ombre immobile des arceaux; elle montrait du geste les formes fantastiques couchées sur le noir tapis de gazon, audessus duquel les lauriers balançaient leur feuillage sonore. A cette époque, les croyances religieuses étaient vives et entières; les articles de foi avaient autant d’autorité sur les esprits les plus élevés que sur la multitude ignorante; les miracles étaient acceptés saDs discussion comme des faits évidents, et l’on croyait à l’intervention continuelle du ciel dans les choses de la terre. Les paroles de doua Luisa frappèrent le roi d’une crainte superstitieuse; il frémit et s’humilia dans son âme devant ce pouvoir occulte auquel il avait foi comme en sa propre puissance. Son regard troublé se détourna de la princesse comme s’il eût tremblé de voir une de ces saintes qu’elle invoquait se dresser entre elle et lui. Il s’appuya au bras du comte de Mora et dit d’une voix mal assurée :

« Je ferai bâtir une église sous l’invocation des bienheureuses martyres qui reposent ici. Dieu vous garde, doria Luisa! ne m’oubliez pas dans vos prières. »

Il s’éloigna. Les dames qui attendaient dans le cloître en disant leurs patenôtres, entraînèrent aussitôt

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DOIS A LUISÀ.

la princesse. Jamais l'observation exacte de l’étiquette ne leur avait tant coûté.

« Jésus! Maria! s’écria donaBarbara, je seraismorte de frayeur si je n’avais eu sur moi la relique de sainte Ursule ! Savez-vous, madame, que souvent la nuit on entend gémir dans le préau les âmes damnées des Sarrazins qui ont martyrisé les saintes religieuses? »

Le jour suivant, Philippe II resta longtemps enfermé avec son confesseur. La piété dont toute sa vie donna l’exemple était sincère ; mais la foi ne dompta pas en lui les mauvaises passions ; la crainte des châtiments de l’autre vie ne l’arrêta point dans ses implacables volontés, parce qu’il croyait toujours pouvoir racheter son péché par son zèle à défendre les intérêts de la religion catholique; Sa dévotion ardente, cruelle, inconséquente, ne le gêna jamais ; pour tranquilliser sa conscience, il lui suffisait de se faire absoudre du fait par l’intention ; ce fut ainsi qu’il accomplit sans remords les plus mauvaises actions de sa vie.

Dès que le confesseur se fut retiré, le capitaine Rodriguez, qui avait été mandé, entra chez le roi; c’était la première fois qu’il se voyait seul en face de son soüverain, et le rude homme de guerre, peu habitué aux façons de la cour, était plus troublé que s’il se fût agi d’aller se faire tuer à la tête de sa compagnie.

« Capitaine, lui dit le roi, je veux savoir de votre bouche quels sont les prisonniers que vous avez faits à votre dernière expédition et quelle rançon vous en avez tirée.-

— Sire, répondit le vieux reître d’un ton piteux ; c'est une capture qui, sur mon âme ! ne m’a pas enrichi : je n’ai pas touché un seul maravédis de ces quatre cavaliers. Deux d’entre eux sont morts après avoir été

DON A LUISA

soignés à mes dépens, et j’ai même fait dire quelques messes peur le repos de leur âme

— Quels étaient ces hommes? interrompit le roi.

— Sire, l’un s’appelait don Alvaro d’Acuna, et l’autre don Christoval de Melo, deux vieux soldats qui avaient fait la guerre en Afrique.

— L’un de ceux qui ont survécu s’appelle don Juan de Matha; qu’en avez- vous fait? »

À cette question, le capitaine Rodriguez se troubla et répondit balbutiant : >

— • C’est un personnage d’assez peu d’importance..*, j’ai cru pouvoir le laisser aller....

— Sans rançon, interrompit encore le roi.

— Non, sire ; je n’aurais osé sans l’agrément de Votre Majesté; c’est au contraire pour aller chercher sa rançon et celle de son compagnon d’armes qu’il est parti en me donnant sa parole de revenir dans quarante jours; demain ce terme expire. D’ailleurs l’autre prisonier, resté en étage, me répond de don Juan dç Matha.

— Quel homme est celui-ci? Dites tout ce que vous savez.

— Sire, c’est un jeune et brave cavalier assez mal accommodé de la fortune, à ce que je soupçonne. Je l’ai amené ici avec des blessures qui ne sont pas encore guéries, et longtemps j’ai cru que l’argent de sa rançon servirait pour ses funérailles. Il a des façons d’homme de grande condition, et pourtant il me parait aussi dénué que le bienheureux saint Jean de la Croix. Je le laisse libre sur sa parole qu'il ne sortira pas de l’Alcazar. Il ne parle à âme qui vive, et passe une bonne partie de son temps à composer des sonnets.

— Quelque poète de cour! dit le roi avec dédain;

comment se nomme-t- il? » < - •

toOïU LUIS A.

Le capitaine Rodriguez hésita un moment avant de répondre à cette question toute simple, et le roi reprit avec un regard sévère et défiant :

« Je vous demande son nom.

— Sire, répondit le capitaine, je l’ignore. Lorsque, selon l’usage, j’ai sommé mes prisonniers de me déclarer, une main sur le Christ, leurs noms, titres et conditions véritables, celui-ci a refusé de répondre; je n’ai pas insisté dans la crainte qu’il se parjurât en prenant un faux nom.

— Voilà qui est d’une charité fort prudente, dit le roi avec ironie ; ainsi vous auriez laissé aller cet homme sans savoir qui il est? Par le saint suaire! si le fait était venu à notre connaissance, nous vous aurions sévèrement traité, capitaine Rodriguez!

— Ah! sire, s’écria-t-il, prêt à se jeter aux pieds du Toi, je vous demandé grâce pour cette faute que je n’ai pas commise ! » . . ,

L’instinct de défiance et de jalousie qui avait porté Philippe II à ces minutieuses investigations ne s’arrêta pas là. Il ne devait point pardonner aux malheureux dont la liberté avait été sollicitée par les pleurs et les prières de dona Luisa. Il était jaloux de ce vif intérêt, du souvenir qu’elle gardait de ces hommes qu’elle avait connus peut-être dans un autre temps plus heureux pour elle; aucun sentiment de générosité, de justice, n’arrêta l’effet de ces vagues soupçons, de ce ressentiment mesquin et cruel.

« Capitaine Rodriguez, dit-il de cette voix impérieuse à laquelle nul n’avait jamais désobéi; ces prisonniers sont des sujets rebelles, des ennemis de notre autorité; ils ont été pris les armes à la main dans un pays déjà soumis; la loi de guerre ne peut plus leur être appliquée ; ils doivent être considérés comme traîtres au roi

310 DOSA LUIS A

et à l’État. Noue leur faisons cependant grâce de la vie; mais la liberté, ils ne l’auront jamais, jamais, entendez-vous? ils iront travailler aux galères de Geuta ou aux mines du nouveau monde. Telle est notre volonté ; nous vous chargeons de la faire exécuter sous un bref délai. Allez. »

Quelques heures plus tard, le capitaine Rodriguez fit parvenir aux mains du roi un message ainsi conçu :

« Sire, le prisonnier, que j’ai sommé de me déclarer « son nom après lui avoir annoncé qu’il allait être mis « aux fers pour partir avec quelques malfaiteurs con- « damnés comme lui aux mines, a juré sur le Christ * qu’il était don Sébastien de Portugal. J’attends les « ordres -de Votre Majesté. »

Philippe II était environné des grands de son conseil quand le camarero-mayor lui remit cette lettre. Après l’avoir lue sans le moindre signe d’émotion, il la posa sur la table ; et la couvrant de sa main, il dit :

« Don Sancho, achevez de nous lire vos dépêches. » Don Sancho d’Avila était arrivé de Lisbonne le matin même, et l’importance des nouvelles qu’il apportait avait paru telle, que le roi, après lui avoir donné audience, venait de mander son conseil. Le drapeau espagnol flottait sur la ville conquise ; mais les habitants

DOSA LOIS A

,66 défendaient encore au milieu des ruines et de l’incendie allumé par eux. Les moines exhortaient le peuple h cette résistance désespérée en accréditant le bruit étrange de la résurrection du roi don Sébastien. Cette nouvelle propagée dans les provinces pouvait produire un soulèvement général ; au seul nom de don Sébastien, l’armée portugaise était près de se rallier, et il dtait à craindre que quelque imposteur, profitant de cette disposition de6 esprits, fît naître une révolte. Don Antonio, blessé pendant la bataille et sauvé par les siens, avait gagné Oporto et proclamait lui-même le prochain retour du roi son neveu.

Le conseil jugea que ceci était une ruse de guerre pour exciter les Portugais à la révolte. Chaque membre proposa à son tour les mesures qu’il croyait propres à déjouer ce grossier artifice. Les avis divers dans les moyens et l’application étaient unanimes dans leur cruelle rigueur : le roi se taisait; mais à travers son masque impassible perçait une morne satisfaction. Après que chacun eut parlé, il remit à don Sancho d’AviJa le message du capitaine Rodriguez en lui commandant de le lire à haute voix. Après cette communication , il dit avec l’accent bref et rapide qu’il prenait toujours pour annoncer ses volontés :

« Nous devons rendre grâce à Dieu qui a mis en nos mains cet imposteur; son châtiment ne se fera pas attendre. La nouvelle de sa mort publiée en Portugal mettra fin à toutes ces trames. Depuis le commencement de la guerre, les rebelles ont préparé cet artifice. Le gouverneur de Ta vira nous avait signalé l’apparition de cet homme qui a tenté de se faire reconnaître dans l’Alentejo et dont la trace s’est ensuite perdue. Depuis trois mois sa sentence est prononcée, elle sera exécutée demain. Nous laissons ainsi au coupable le temps de

312 DOSA LDISA.

préparer sa dernière confession. Que Dieu lui fasse miséricorde 1 *

L’approbation du conseil fut unanime ; chacun vit la main de Dieu dans cet événemeni. Parmi ces personnages éminents, il y en avait plusieurs qui étaient allés à la cour du Portugal et qui connaissaient le roi Sébastien. Nul ne demanda cependant à constater par son témoignage la non-identité du prisonnier avec le roi défunt; nul ne parut douter de son audacieuse fourberie. Don Sancho d’Avila fut le seul qui osa faire une observation, non dans l’intérêt de la vérité, mais par l’effet d’une prudente prévision.

« Sire, dit-il, sans doute cet aventurier a quelque trait de ressemblance avec don Sébastien ; les ennemis de Votre Majesté affirmeront que c’est lui véritablement; ne faudrait-il pas, avant de le faire mourir, mettre à découvert toute sa vie?

— Nous y aviserons, dit le roi. Vous êtes homme de bon conseil, don Sancho ; ce soir, vous viendrez prendre mes ordres. » ■ *

Dès que Philippe II eut congédié les grands du conseil, il manda dona Luisa et Isabelle. Toutes deux eurent, en comparaissant devant lui, le pressentiment de quelque grand malheur; jamais son aspect n’avait causé à la princesse une si profonde crainte. Il était assis dans le haut fauteuil, surmonté d’un dais qui lui servait de trône quand il présidait le conseil ; son visage sombre et pensif était encadré dans un chapeau de velours noir ; il s’accoudait sur la table autour de laquelle des sièges épars et vides annonçaient qu’une réunion venait d’avoir lieu.

« Dona Luisa, dit-il en la regardant fixement, savezvous pour qui vous me sollicitiez hier ? »

A cette question un sentiment indicible d’épouvante

et de joie la saisit ; elle comprit que don Sébastien était vivant; mais que son salut ou sa perte étaient aux mains de Philippe II. .

« Sire, répondit-elle en pâlissant, je vous ai prié pour de malheureux prisonniers.

— Des gens qui vous sont inconnus? des misérables que votre charité protège ?

— Des Portugais, sire, des soldats couverts de blessures.

— Et pour lesquels la duchesse d’Avero vous avait supplié d’intercéder? Vous m’avez dit le nom de l’un d’eux; l’autre, aujourd’hui même a déçjaré celui qu’il prétend être le sien. »

Il s’interrompit et mit sous les yeux de doha Luisa la lettre du capitaine Rodriguez. Elle y jeta un regard et dit avec une sombre énergie :

« Eh bien! sire, vous savez maintenant la vérité. »

Il reprit la lettre et répondit froidement :

« Cet aventurier sera pendu demain aux créneaux de l’Alcazar. »

A ces mots, doha Luisa, éperdue, tomba aux genoux du roi, en s’écriant :

« Non , sire ! vous ne voudrez pas un si grand crime I . . . Vous m’écouterez.... don Sébastien est revenu.... C’est lui, c’est un roi, c’est le fils de votre sœur que vous assassineriez!..* Dieu l’a délivé ; de retour dans ses États, il a été contraint de se cacher, sous peiùe de mort.... Ah ! sire, il ne le devait pas, il ne devait pas douter ainsi de votre justice ; il devait venir à vous, et se faire reconnaître.... N’y a-t-il pas ici des gens qui auraient témoigné de la vérité! Qu’ils viennent, sire; montrez leur don Sébastien, et ils le reconnaîtront tous.... »

Philippe II hocha la tête avec une froide impatience, et un pénible sourire desserra ses lèvres contractées

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