‹ ValdepeirasChapitre 4 sur 5 · LES AMOURS D’UN VOLEUR · texte numérisé non relu

LES AMOURS D’UN VOLEUR

«■ Ma chère amie, dit Mme de Montsallier avec un mouvement d’épaules, en vérité je ne conçois pas vos tristesses ! Est-il possible que vous ne soyez pas la plus heureuse personne du monde !

— Mon Dieu! je ne nie pas mon bonheur, répondit Élise en se renfonçant dans son fauteuil d’un air accablé.

— Pourtant vous n’en jouissez guère, et vos jours s’écoulent dans une apathie, dans une sorte de somnolence dont rien ne peut vous réveiller. Je ne vivrais pas vingt-quatre heures ainsi !

— Mais je vous assure que je ne me trouve pas malheureuse, ma chère cousine 1

— Vous dites cela avec un sang-froid ! c’est inoui ! interrompit Mme de Montsallier presque en colère. Eh! bon Dieu, je le crois bien que vous ne vous trouvez pas malheureuse ! Les avantages que vous possédez à vous seule feraient le bonheur de quatre femmes rai-

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sonnables, si on pouvait les leur partager. D'abord vous êtes jeune. »

A ce mot Mme de Montsallier s’arrêta et retint un soupir en jetant un coup d’œil sur la glace devant laquelle elle achevait sa toilette.

« Ah ! dit Élise, vous pensez donc qu’il suffit de n’avoir que vingt ans pour être heureuse ?

— Oui, répliqua vivement Mme de Montsallier; mais malheureusement on ne comprend bien ce bonheur-là que quand il est passé. Ce n’est pas tout, Élise;

1 vous êtes jolie, fort jolie.

— Je le sais, répondit-elle avec insouciance; mais qu’est-ce que cela me fait puisque je ne suis pas coquette?

— Bon ! -est-ce que l’on ne doit pas être toujours bien aise de plaire, ne fût-ce qu’à soi-même, quand on se regarde là, toute seule, dans son miroir? Ensuite vous êtes riche, vous êtes indépendante.

— Et vous pensez que cette fortune, cette indépendance, sont aussi d’infaillibles moyens de bonheur? interrompit Élise avec un mélancolique dédain ; eh bien! dites, si vous voulez, que je suis une folle, mais je vous avoue que je n’en sens pas le prix. Les jouissances du luxe, de la vanité n’éveillent en moi aucune satisfaction, et cette liberté tant enviée n’est rien, à mes yeux, qu’un triste isolement ! ,

— Il ne tient qu’.à vous d’y renoncer 1 interrompit vivement Mme de Montsallier.

— Oui, dit Élise avec un soupir, en me mariant! Tenez, chère cousine, ne parlons plus de tout cela. »

Il y eut un silence ; Mme de Montsallier se mit à feuilleter un livre ouvert sur la table, pour dissimuler l’espèce de dépit et d’impatience que lui causait la mélancolie ennuyée d’Élise. Il n’y avait aucune sympathie

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entre les deux cousines, bien qu’elles s’aimassent au lond et qu’une longue habitude eût consolidé cette affection. La comtesse de Montsallier avait une de ces organisations qui ne vieillissent qtle physiquement; elle conservait, à un âge très-mur, les goûts, les illusions de sa jeunesse. Vive, bonne, frivole et se passionnant à tout propos, elle n’avait eu de sa vie aucun sentiment profond et véritable. Sa coquetterie ne l’avait jamais menée trop loin; elle n’était pas de ces femmes qui se prennent dans leurs propres filels, et bien que l’amour eut été la grande affaire de sa vie, elle n’en avait usé qu’en tout bien tout honneur, comme d’un agréable passe-temps, et de fait, et dans la rigoureuse acception du mot, elle était restée sage. Elle n’avait jamais connu de véritable peine jusqu’au jour où, réfléchissant sur le passé, elle s’aperçut qu’elle datait ,de loin déjà et que sa jeunesse s’en allait. Ce n’était pa^ là une découverte, pourtant elle en eut un grand chagrin ; mais cette préoccupation tourna bientôt en un soin attentif et continuel de sa personne ; elle se mit à disputer au temps les restes de sa beauté avec une persévérance inouïe, et, à force d’art et de coquetterie, elle était parvenue à rester en arrière avec lui de dix bonnes années.

La jeune cousine de madame de Montsallier, mademoiselle Élise de Saurens, était restée orpheline dès son enfance; ce fut sagrand’mère qui l’éleva. Tout ce qu’une tendresse exagérée, une complaisance aveugle et une immense fortune peuvent procurer de soins, d’adulations et de vaniteuses jouissances, fut prodigué à la jeune héritière. Elle grandit au milieu des plaisirs du monde, toujours comblée de ces attentions qui ne lui laissaient pas même le temps de former un désir. Le résultat de cette éducation si libre, si dissipée, si

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heureuse, fut une incurable satiété. Élise n’était pas née pour les frivoles satisfactions d’une vie toute mondaine; elle avait une âme ardente, un esprit simple; une imagination vive et mélancolique. J1 y avait dans un tel caractère les éléments de toutes les fautes que font faire les passions; pourtant Mlle de Saurons était arrivée à vingt ans sans connaître l’amour autrement que par les théories qu’elle s’en était faites. Parmi les hommes qui cherchaient à lui plaire, il y en avait de fort dignes d’elle; mais elle n’était point frappée par leurs qualités, et aucun n’éveilla en elle une simple émotion de coquetterie. Tous ces gens-là se ressemblaient par la distinction de leurs manières et l’élégance de leurs habitudes; ils lui offraient un type unique qui n’excitait en elle ni intérêt, ni curiosité; il fallait à ce cœur tout à la fois vierge et blasé, d'autres mobiles plus saisissants, plus rudes et surtout plus neufs.

Mlle de Saurens avait près de vingt ans lorsqu’un triste événement vint rompre cette monotonie de bonheur qui l’environnait, elle perdit cette aïeule qui avait été pour elle une mère si tendre, si faible, si imprévoyante. Sa douleur fut amère, profonde, et pourtant ces premiers jours de larmes et de regrets lui parurent moins longs que les jours heureux de sa vie; ce grand chagrin lui avait été une occupation. Mais tout cela finit par s’apaiser, et la jeune fille retomba plus profondément dans cette langueur dont le germe était depuis longtemps en elle. Son deuil lui servit de prétexte pour fuir le monde ; elle se refusa obstinément aux distractions dont elle était rassasiée, et se renferma avec ses études et ses lectures favorites. Quand elle se prenait à réfléchir sur son propre cœur si vide, si ennuyé, ü lui semblait qu’elle aurait pu aimer ces hommes d’un

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autre temps dont l’histoiré ldi offrait des portraits frappants et souvent bizarres; elle se passionnait pour les belles et poétiques figures créées par Byron; elle y rêvait comme si dans la vie réelle il était possible de rencontrer ces êtres qui tiennent de l’homme et du démon. Avec cette tournure d’esprit exaltée et romanesque, Élise avait heureusement conservé des manières pleines de bonhomie et de simplicité. Naturellement timide et réservée, elle ne manifestait guère ses idées et ses impressions, et les personnes qui vivaient dans son intimité lui supposaient une froidenr d’âme, d’imagination dont elle était bien loin.

Après la mort de l’aieule de Mlle de Saurens, Mme de Montsallier s’était trouvée tout naturellement le chaperon de sa jeune parente, qu’elle aimait autant qu’elle pouvait aimer une autre personne qu’ellemême. D’abord elle avait résolu de la marier î pour faire réussir ce projet elle s’y était prise assez adroitement; elle ne l’avait point manifesté, et c’était d’une manière discrète et secrète qu’elle soutenait le prétendant de son choix. Celui qu’elle favorisait ainsi était son beau-frère, le marquis de Saint-Nizier; Mlle de Saurens le connaissait depuis soij. enfance : il se trouvait naturellement placé vis-à-vis d’elle dans une sorte d’infimité, et il aurait eu d’assez belles chances s’il s’était agi d’une personne comme tout le monde. James de Saint-Nizier était jeune, brillant, d’agréable visage et de belles manières. Mais Élise avait déjà rencontré dans la société vingt jeunes gens qui le valaient, ni plus ni moins ; d’ailleurs elle était habituée à sa présence, et i le redoublement de prévenances et de soins dont il l’entoura ne produisit aucun effet. Elle l’estimait, elle disait de lui tout le bien possible, mais elle ne s’apercevait ni de sa présence, ni de son absence. Cette com-

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plète indifférence porta ses fruits; James, qui d’abord s’était prêté avec assez d’insouciance aux projets de sa belle-sœur, devint réellement et sérieusement amoureux quand il s’aperçut que très-probablement il ne réussirait pas. Alors il ne voulut pas s’exposer aux suites d’un, refus formel, et pour garder du moins les avantages de sa position, il ne parla ni de son amour, ni de ses espérances, et il se tint prudemment dans son rôle d’ami.

Les choses en étaient là depuis deux mois, le jour où Mme de Montsallier s’était impatientée tout haut de l’apathie mélancolique de sa belle cousine.

« Eh bien! reprit-elle eu feuilletant toujours le livre du docteur Bourdon, la saison des eaux va commencer partout; où irons-nous, ma chère Élise?

— N’esl-ce pas pour le savoir que depuis tantôt huit jours vous ne lisez que ce livre? dit Élise en souriant faiblement.

— Oui; mais comme je veux absolument vous emmener, il faut que le lieu vous convienne. Vous allez me dire qu’il y a trop de monde à Plombières, à Vichy, à Gauterets, à Bagnères. Moi, d’abord, je ne tiens pas à trouver nombreuse société aux eaux; je n’y vais que pour ma santé.

— Eh bien ! alors, cherchez quelque fontaine où il ne soit pas encore de mode d’aller recommencer la vie de Paris, quelque endroit où l’on puisse commodément passer un mois sans être poursuivie par tous les plaisirs de la grande ville et tous les inconvénients du séjour hors de chez soi. >*

Mme de Montsallier hocha la tête et se remit à feuilleter le Guide aux Eaux minérales.

« Bon! dit-elle tout à coup, je l’ai trouvé cet endroit, ma chère amie. Voulez-vous venir àAix? Non pas à Aix en Savoie, mais à Aix en Provence.

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— En effet, dit nonchalamment Élise, ce doit être un séjour fort paisible. Ma bonne cousine, quelle est la vertu de ces eaux? Font-elles des miracles?

— Le plus grand de tous les miracles, répondit sér rieusement Mme de Montsallier, elles rajeunissent.

— Eh bien! nous les essaierons.

— Oui, le docteur assure que ces eaux contiennent un principe qui redonne la fraîcheur, la beauté, qui rend la peau admirablement blanche, élastique et ferme.

— Mais, ma belle cousine, interrompit Élise, votre teint n’a pas besoin de cette espèce de fard..

— Ma chère enfant, c’est une affaire de précaution, je veux prendre les eaux d’Aix pour les rides k venir. Malgré vos vingt ans, il faut faire comme moi. *

Élise passa la main sur son front blanc et poli, mais marqué d'un léger pli entre les sourcils.

« Des rides, dit-elle avec un soupir et un sourire; voyez, j’en ai déjà !... »

Dès ce moment, Mme de Montsallier ne s’occupa plus que des apprêts du départ. Elle avait fait dix fois de semblables voyages, mais elle changeait si volontiers de place que partir était pour elle un plaisir toujours nouveau. Le marquis ne parut pas se soucier d’accompagner sa sœur et Mlle de Saurens, mais il prit un prétexte frivole pour les devancer, et il annonça que probablement il les rejoindrait à Aix. Cette manière d’agir n’était pas sans habileté ; elle laissait Élise dans une grande sécurité sur les sentiments de James; il lui devait d’être parfois traité avec amitié, avec une douce familiarité, et il comptait avec le temps, parvenir à pousser plus loin ses avantages.

Les deux dames partirent donc seules. A cette époque les voies ferrées n’étaient encore qu’h l’état de projet,

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et l’on voyageait sur les grandes routes. Élise et Mme de Montsallier étaient dans un charmant coupé de voyage ; deux femmes et un valet de chambre suivaient dans une berline. En sortant de Paris, Mlle de Saurens éprouva un mouvement de bien-être et de joie : l’air ' des grands chemins l’avait ranimée , l’aspect des champs la faisait rêver; mais avant le soir elle était retombée dans son apathie ordinaire. Tout allait trop bien autour d’elle; pas le moindre accident, pas le plus léger inconvénient. Elle était servie comme à Paris; les hôtels où l’on s’arrêtait étaient très-confortables; le temps même resta magnifique. Élise aurait voulu essuyer un orage seulement pour le plaisir d’avoir peur.

Le cinquième jour après leur départ de Paris, le3 voyageuses, qui s’étaient reposées toutes les nuits, ne voulurent pas s’arrêter à Avignon, et elles poursuivirent leur route pour arriver à Aix le lendemain matin.

Un peu avant le jour, les voitures avaient dépassé Pont-Royal ; il faisait un temps admirablement serein ; la lune jetait sa vive et blanche lumière sur un paysage désert et silencieux comme les vastes plaines de sable que traversent les caravanes. D’un côté de la route on voyait les derniers rochers de la chaîne du Luberon, dont les cimes grisâtres se perdaient à l’horizon. Quelques oliviers au pâle feuillage croissaient çà et là entre les vignes rampantes, et parmi ces maigres cultures on n’apercevait aucune habitation. Les voyageuses sommeillaient, les chevaux allaient au petit trot, et le postillon, à moitié endormi, sifflottait et jurait en rêve le nom de Dieu.

Tout à coup plusieurs hommes semblèrent sortir de dessous terre aux bords du chemin; l’un d’eux se jeta à la tête des chevaux, un autre coucha en joue le postillon, tandis qu’un troisième ouvrit la portière en profé-

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rant l’exclamation classique : La bourse ou la vie! La voiture qui suivait fut arrêtée en même temps et de la même manière.

A cette voix, Mme de Montsallier s’éveilla en sursaut; muette d’effroi et blottie au fond de la voiture,, elle ne répondit que par une faible exclamation. Élise avança la tête et s’écria :

« Ce sont des brigands ! de véritables brigands! Je croyais qu’il n’en existait plusl

— Mesdames, dit un de ces hommes avec l’accent provençal le plus déterminé, il faut descendre.... »

Elles obéirent, et les voleurs commencèrent à dévaliser les voitures. Ils étaient dix ou douze, la plupart assez déguenillés. Celui qui semblait les commander portait la veste courte, les culottes de velours olive, et les guêtres de peau boutonnées jusqu’au genou; ses vêtements étaient serrés par une de ces ceintures bariolées qu’on appelle dans le pays tayolle ; il avait la tête couverte d’un chapeau de gros feutre, et un mouchoir rouge lui cachait le visage. Tous ces gens-là fouillaient les voitures et visitaient les malles avec beaucoup de prestesse et de sang-froid, sans proférer une parole. Le postillon avait mis pied à terre, et l’un des voleurs le tenait en respect avec une longue canardière. Mme de Montsallier était assise au bord d’un fossé, entre les deux suivantes éplorées ; et le valet de chambre, qu’on avait forcé de se coucher à plat ventre, s’était évanoui sous sa casquette de voyage. Pour Élise, elle regardait cette scène d’un air étonné, et avec une certaine émotion; mais elle n’avait pas tout à fait peur.

Lorsque les bandits eurent ouvert toutes les malles, tous les cartons, ils parurent fort désappointés ; ces toilettes élégantes, ces charmants chiffons, n’avaient aucun prix pour eux; c’étaient des bijoux et de l’argent

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qu’ils cherchaient. L’un d’eux, vieux coquin à barbe grise, s’approcha de Mlle de Saurens ; et après avoir proféré une effroyable malédiction, fl lui demanda en mauvais français où étaient ses louis d’on

« Monsieur, répondit la jeune fille devenue un peu tremblante; nous n’avons point d’autre argent, je vous assure, que celui qui est dans les poches du valet dechambre; c’est lui qui paye à chaque relais et dans les auberges.... »

Le voleur secoua la tête.

« Comment! s’écria-t-il, mais fl y a juste de quoi aller jusqu’à Marseille!... Vous n’arriverez pas là sans le sou, peut-être....

— Pardonnez-moi, monsieur, répondit Élise ; mais nous avons une lettre de crédit.... »

A cette explication, le voleur renia Dieu, et se mit dans une grande fureur. Puis, apercevant au cou d’Élise une petite chaînette d’or, il avança brutalement la main pour la lui arracher. Mlle de Saurens jeta un cri ; ces longs doigts rudes avaient effleuré son cou ; elle crut qu’on allait la tuer, et une horrible frayeur Ta saisit, ses genoux fléchirent, sa voix s’éteignit, ellô ferma les yeux; il lui sembla que la vie allait lui manquer ; pourtant elle sentit qu’un bras passé autour de sa taille la soutenait, et elle entendit une voix proférer vivement quelques paroles en provençal. Pendant quelques moments ses sens l’abandonnèrent; elle n’a- - vait qu’une conscience incomplète de sa situation ; mais elle sentait avec une étrange émotion que son cœur battait contre un autre cœur, et qu’un souffle ardent passait sur son visage; pour la première fois les bras d’un homme l’étreignaient ainsi. Toutes ces sensations furent vives, rapides, purement instinctives; et au bout de quelques moments, Élise reprit ses sens.

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Alors elle se trouva assise sur un des coussins de la voiture ; celui qui semblait le chef des bandits, était debout à côté d’elle ; le mouchoir rouge qui lui servait de masque s’était détaché, et laissait voir un visage brun et beau, marqué d’une cicatrice qui coupait la lèvre supérieure, sa physionomie était noble et hardie; il avait un certain air de tête dont la fierté allait bien avec sa riche taille et son costume pittoresque.

« Monsieur, dit Élise en se soulevant, cet homme allait me tuer.... Vous m’avez sauvée.... Qui que vous soyez, je vous rends grâce.. •». »

Le voleur s’était hâté de relever son mouchoir ; il hocha la tête sans répondre ; et promenant autour de lui ses yeux sombres et brillants, il donna en provençal quelques ordres qui rallièrent les bandits; un moment après, toute la troupe avait disparu entre les rochers. Un quart d’heure s’écoula sans que personne osât bouger ; puis le valet de chambre releva la tête ; et ne voyant plus personne, il s’écria :

« Les voleurs !■ les brigands ! où sont-ils? Si madame m’avait commandé d’emporter des pistolets, on se serait défendu!. .

« Taisez-voùs, Daniel ! dit madame de Montsallier, un peü revenue de sa frayeur, il était inutile de se faire tuer....

— Ma cousine, ma chère cousine, s’écria Élise,

vous n’avez eu, comme moi, d’autre mal qu’une frayeur mortelle!..'. \ ,

— C’est bien assez ! Àh ! ma belle enfant, quelle horrible rencontre!... Enfin, nous en serons quittes pour la peur....

— Et une centaine de francs qu’ils m’ont pris ; dit vivement le valet de chambre.

— Bon! s’écria Mme de Montsallier, j’en rirai* si

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je n’avais pas eu si grand peur! Savez-vous, ma chère cousine, qu’ils pouvaient trouver mieux que cela?

— Gomment! vous avez de l’argent?

— Douze mille francs en or cousus dans le tabouret où. j’appuie mes pieds! répondit tout bas Mme de Montsallier; on ne sait pas ce qui peut arriver; j’aime à emporter toujours des valeurs en espèces. Heureusement nous n’avons point de bijoux, et ces gens-là ne savent pas le prix des dentelles et des cachemires ! *

A ces mots, Élise mit une main à son cou et ne trouva plus sa chaînette ; il lui semblait pourtant que le vieux bandit ne la lui avait pas ôtée. Il ne lui vint pas à l’esprit que celui qui était accouru à son secours la lui eût volée.

« C’est singulier ! murmura-t-elle troublée au souvenir de cette circonstance, quelle n'était point tentée de raconter à Mme de Montsallier. »

En arrivant à Aix, Mme de Montsallier fit sa déposition devant Je procureur du roi, et la gendarmerie commença immédiatement des recherches qui n’eurent aucun résultat. La comtesse racontait fort gaiement toute cette aventure où les bandits mystifiés s’étaient jetés sur une centaine de francs et avaient laissé le tabouret cousu d’or. Huit jours durant, on ne parla que de^ela aux bains et même dans les cafés de la ville

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d’Aix. Mlle de Saurons parut moins que personne préoccupée de cette rencontre sur les grands chemins : pourtant elle lui avait laissé un souvenir profond, ineffaçable. Vingt fois le jour tous les détails de cette scène revenaient à sa mémoire ; il lui en était resté une impression tenace d'intérêt et de curiosité ; elle aurait donné tout au monde pour savoir quel était cet homme, ce bandit, qui l’avait protégée contre la rapacité brutale du vieux voleur. Elle se le figurait sous des couleurs plus poétiques qu’on ne voit en général cette espèce de gens; elle le supposa égaré, perdu par quelque fatal enchaînement de circonstances ; elle se prit de pitié pour lui et s’affligea très-sérieusement de n’avoir aucune action sur sa vie, de ne pouvoir le faire sortir de la voie coupable et environnée d’effroyables périls dans laquelle il était engagé. Tout cela donnait un certain aliment à son activité ; elle était toujours triste, abattue ; mais l’ennui uniforme et pesant ne dévorait plus toutes ses heures. L’influence du climat avait aussi contribué à la ranimer; sa beauté pâlie semblait refleurir sous ce ciel d’un azur si doux, au milieu de cette nature fraîche et sereine qui est comme ime transition entre le nord froid et nébuleux et le midi brûlant. Elle sortait chaque jour pour de longues promenades; à une demi-lieue de la ville elle laissait sa voiture et marchait au hasard à travers les champs. Partout le paysage était pittoresque et varié ; tantôt un bouquet de pins s’élançait entre les roches amoncelées ; tantôt un humble ruisseau fuyait au milieu du long sillon de verdure qui marquait son cours, ou bien c’étaient des sentiers solitaires bordés de grands genêts d’Espagne, ou bien encore quelque lande inculte, couverte d’une végétation grisâtre, mais dont les plus petites fleurettes exhalaient des parfums pénétrants et suaves. Dans ces

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frayeur, ces gens-là font un coupable métier,- sans doute; mais qui sait si quelque fatale nécessité ne les a pas entraînés? qui sait s’il n’y a pas parmi eux quelque homme malheureux et touché de remords?

— Oui, un honnête homme de voleur qui se ferait un cas de conscience de prendre tout ensemble la bourse et la vie, dit Mme de Montsallier; c’est probable , et la preuve , c’est que nous sommes ici saines et sauves. Pour Dieu! mon enfant, n’ayez pas tant de commisération pour ces coquins-là. Moi, je ne veux point leur mort; mais je trouverais fort équitable qu’ils passassent quelques années'au bagne.

— Quelle grâce ! interrompit Élise avec véhémence : pour celui qui aurait conservé quelques sentiments de fierté, d’honneur, ce serait pire que la mort?

— Voilà un mot étonnant! Mais vous ne méprisez donc pas tout à fait ces gens-là?

— Non, je l’avoue.

— C’est une singulière indulgence!

— Je la comprends, dit alors James ; car il y a des gens que je méprise plus que des voleurs de grands chemins. . • ;•

— N’est-ce pas? s’écria Élise avec reconnaissance; vous me comprenez, monsieur James.

— Oui, reprit-il; il y a des hommes plus méprisables : ce sont ceux qui, par ruse, par adresse, vont au même but; ce sont ces escrocs, ces chevaliers d’industrie qui, ne possédant rien et ne voulant rien faire, vivent aux dépens d’autrui par mille procédés habiles, dont les résultats peuvent tout au plus les mener en police correctionnelle. Cette vie de mensonge et de duplicité dégrade un homme à fond. Il n’y a du moins ni lâcheté ni bassesse dans le crime d’un voleur de grands chemins; en faisant son affreux métier, chaque jour il ris-

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que sa tête. Le repentir d’un tel homme trouverait grâce devant moi, je pourrais y croire, tandis que je ne me fierais pas à celui d’un fripon. En un mot, j’ai pitié du bandit qui m’attaque ouvertement et me demande ma bourse, le pistolet sous la gorge; je méprise le filou qui me salue humblement et me vole sans que je m’en doute. ;

— Vous avez bien compris ma pensée, monsieur James, dit Élise avec émotion ; oui, voilà ce que je sens quand je considère le sort de ces malheureux. Quelle vie, mon Dieu ! et peut-être quelle fin !

— Ne parlons plus de cela, dit Mme de Montsallier; j’en deviendrais triste. »

Le lendemain matin, Elise était paresseusement accoudée à sa fenêtre ; il faisait une de ces chaudes et resplendissantes journées de juin pendant lesquelles on ne respire que lorsqu’un souffle de vent ride les eaux et frémit dans le feuillage. La jeune fille parcourait d’un regard distrait le jardin qui s’étendait devant ses fenêtres. Les larges terrasses s’élevaient graduellement jusqu’au mur d’enceinte et formaient comme un vaste amphithéâtre couvert de verdure 'et de fleurs. Les oiseaux gazouillaient sous les sombres platanes, au tronc desquels les rosiers musqués nouaient leurs grêles rameaux. Çà et là croissaient, parmi l’herbe humide, des touffes de genêts aux grappes d’or, des lis qui penchaient, au moindre souffle de l’air, leurs têtes pâles. Au bas de la première terrasse, les eaux tièdçs et limpides qui redonnent la jeunesse et la santé s’écoulaient dans deux bassins formés par des sarcophages antiques. Un silence profond comme celui de la nuit régnait sous ces frais ombrages; on n’entendait rien que le murmure égal de la fontaine et quelques faibles gazouillements parmi les feuilles immobiles.

d'un voleur.

Elise avait laissé retomber sa tête sur ses mains jointes ; elle rêvait, éveillée, à la scène étrange qui lui avait laissé un si profond souvenir, le souvenir.de la plus vive, de la plus puissante émotion de toute sa vie. En ce moment, un homme sortit de derrière une haie de tuyas qui bordait la plus haute terrasse et descendit lentement sous les platanes sans interrompre la lecture du volume qu’il avait à la main. Sa toilette était d’une simplicité bizarre et négligée; il portait une courte redingote grise passablement usée , ' un chapeau de paille très-fatigué, et les longs bouts dénoués d’une cravate noire flottaient sur sa -chemise à col rabattu ; mais il était d’une si riche taille, il avait un si grand air, que ces vêtements mesquins ne lui donnaient pas un aspect misérable ; il les relevait par sa bonne mine. Il se promena un moment le long de la terrasse, ensuite il s’assit sur un banc de gazon, et posant son livre sur ses genoux, il appuya sa tête au tronc d’un platane et parut s’endormir.

A l’aspect de cet homme, Élise avait reculé, pâle et tremblante, jusqu’au fond de sa chambre, puis elle était venue le regarder encore : c’était le voleur qui l’avait défendue, c’était bien lui ; elle l’avait reconnu à ses traits, à sa chevelure, à cette cicatrice qui coupait horizontalement sa lèvre supérieure. Son. premier mouvement avait été celui d’une vive frayeur, non pour elle-même, mais pour lui ; elle se rassura en songeant que très-probablement elle seule pouvait le reconnaître; car ni Mme de Montsallier ni les domestiques n’étaient assez de sang-froid pendant la rencontre pour avoir remarqué ce visage qu’elle -même n’avait fait qu’entrevoir. Elle se rassit derrière les persiennes et resta la longtemps, plongée dans une agitation singulière. Son imagination lit tout un roman ; elle se perdit en conjec-

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tures, puis elle eut une Violente curiosité de savoir réellement quel était cet homme. Il n’y avait pour cela qu’un moyen fort simple : elle sonna, et, sous un prétexte , elle fit monter une des femmes de la maison. Après lui avoir donné quelques ordres insignifiants, elle dit tout à coup, en jetant les yeux sur le jardin :

« Voyez donc, Mariette, quel est cet homme qui dort là dans la grande allée?

— C’est Marius Meinier, répondit la baigneuse d’un certain air de dédaigneuse compassion, et comme si ce nom seul eût expliqué toute sa pensée.

— Marius Meinier, répéta Élise ; voilà la première fois que j’entends son nom; c’est un jeune homme du pays?

— Oui, mademoiselle. Oh ï il n’y a pas de quoi s’en glorifier, répondit vivement Mariette ; si tous les jeunes gens d’Aix ressemblaient à celui-là, les pauvres demoiselles iraient toutes à la sépulture avec la couronne blanche sur le front. Qui voudrait épouser un pareil mauvais sujet?

— Ah ! dit Élise avec un pénible sourire, ce monsieur mène donc une vie bien abominable ?

— D’abord, répondit Mariette en comptant sur ses doigts avec le geste et l’accent vif et saccadé d’une grisette provençale, d’abord il est joueur comme les cartes, débauché comme sainte Nicole, fainéant comme un valet de chanoine , querelleur et fier comme Artaban, enfin il a plus de défauts que je n’ai à’ Ave Maria à mon chapelet, et si le diable a fait pis que lui, ce n’est que parce qu’il est pins vieux.

— Ah ! mon Dieu î dit Élise avec une certaine amertume , est-ce bien possible ? On exagère peut-être des torts de jeunesse.

— Non, mademoiselle, ce que je vous dis est ptfre

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vérité ; avec cela Marins Meinier a cependant un bon côté : d’abord il est brave comme un César, il ne cède jamais sur le point d’honneur ; et quand il s’agit de se battre, il ne recule pas.

— Peut-être ses défauts viennent-ils de son éducation?.

— Bien au contraire, mademoiselle, il a eu une belle éducation ; trois ans au petit séminaire ! Ses parents étaient des gens très comme il faut; ils avaient du bien ; malheureusement ils sont morts jeunes, et Marius Meinier a hérité , à vingt ans , d’une campagne , d’une maison ; avec de l’économie , il pouvait vivre bourgeois et même amasser quelque chose. Bah ! en dix-huit mois, il a tout achevé.

— Et maintenant de quoi vit-il donc?

— Ah! de pas grand’chose, aussi est-il terriblement râpé; mais cela ne l’empêche pas d’être fier; il mange son pain sec, et se promène les mains dans ses poches vides, sans saluer personne, comme quand il dînait tous les jours à la Mule-Noire et qu’il passait glorieux comme un chasseur d’Afrique sur son beau cheval.

— Mais enfin, dit Élise, toutes les fautes qu’on attribue à ce pauvre M. Marius Meinier ne regardent que lui ; son seul tort est d’avoir mené trop joyeuse vie, et c’est chose réparable.

— Réparable! Et comment, mademoiselle? s’écria Mariette; avec rien on ne fait rien. Qui donnera de quoi entreprendre quelque chose à un homme qui a comme cela mangé son bien? Marius Meinier D’a qu’une ressource, c’est de se faire soldat.... 11^ vaut mieux porter les parements jaunes et le pantalon garance, qu’une redingote trouée aux coudes.

— Pauvre jeune homme 1 murmura Élise, devenue pensive et n’osant plus tourner la tête vers la fenêtre.

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— Mademoiselle va-t-elle descendre au bain? demanda Mariette.

— Oui, dans un quart d'heure, » répondit Élise.

Et dès que la baigneuse fut sortie, elle s’approcha de la persienne et regarda encore. Marius Meinier venait de se lever, il marchait lentement, la tête baissée et comme absorbé dans un triste accablement. Il avait vraiment ainsi une belle et poétique figure ; Élise crut lire sur sa physionomie toutes les amertumes d’unô âme altière, pleine de passions et de remords. Elle recommença son roman, elle fit une espèce de héros de cet homme, entaché d’une mauvaise renommée si Vulgaire, et dont le seul avantage était de lui être apparu dans une circonstance qui pouvait le faire aller aux galères. Par une inexplicable bizarrerie, elle s’intéressa 1 plus à cè type,' qu’avait créé son imagination, qu’à tant d’autres qui s’étaient montrés à elle sous un meilleur, jour.

Un moment après, Marius Meinier disparut au fond du jardin, et Élise descendit au bain toute triste et préoccupée.

Le lendemain elle était encore, à la même heure, derrière les persiennes, et comme la veille, Marius Meinier vint se reposer sous les platanes pendant la grande chaleur du jour. Evidemment il venait là sans dessein, sans autre but que de chercher l’ombre et la fraîcheur dont il semblait jouir avec une ineffable paresse. Il passait ainsi des heures entière à lire et à rêver ; dès que quelque promeneur venait interrompre sa solitude, il se hâtait de s’éloigner, et personne ne l’avait jamais remontré face à face. Gela dura ainsi -- pendant cinq ou six jours. Élise ne descendait plus au jardin ; un sentiment de retenue, peut-être d’effroi, lui faisait craindre de rencontrer Marius Meinier. Pourtant

I)’UN VOLEUR

elle recherchait avec un avide besoin d’émotions la vue de cet homme. Cachée à tous les regards, elle l’observait, le suivait des yeux et s’exaltait dans cette contemplation; c’était un sujet dé préoccupation pour le reste de la journée. Ellç était toujours triste, languissante, mais elle ne s’ennuyait plus.

M. de Saint-Nizier s’aperçut de ce changement, mais il n’en vit point la cause ; la sollicitude de son amour et de sa jalousie n’aila pas jusqu’à deviner un fait aussi étrange.

« Ma chère sœur, disait-il à Mme de Montsallier, je suis bien malheureux! Je ne comprends plus rien à ce qui se passe dans la tête et dans le cœur de Mlle de Saurens; il y a en elle un développement de sensibilité qui m’effraye. Elle se passionne pour des choses qui ne la touchaient pas naguère ; elle comprend mieux les arts, les beaux aspects de la nature. Sa physionomie a une expression nouvelle, son chant a plus d’âme, elle s’émeut à la peinture des sentiments tendres et exaltés. Hier soir, elle lisait, une main sur ses yeux, j’ai vu une larme tomber sur le livre. C’était la fin de Jean Sbogar qui l’attendrissait ainsi. Mais quel est celui qui a produit ce changement? »

Mme de Montsallier prit son beau-frère par la main, et, le menant devant une glace, elle dit d’un air triomphant et convaincu :

« Le voilà 1

— Eh ! non, non, ma sœur ! interrompit tristement James, ce n’est pas moi, j’en suis trop sûr! Mais qui (jonc, grand Dieu? Il n’y a ici que des figures allongées et souffrantes, des gens malades tout de bon et qui viennent aux eaux pour guérir seulement.

! — Oh l certainement, vous n’avez ici aucun rival, dit Mme de Montsallier avec un dépit dédaigneux ; ces

LKS AMOURS

gens-là, voyez, ne sont pas de ce monde ; quand je pense qu’on n’a pas pu danser uùe seule fois! Je vous demande un peu si ce n’est pas üne chose déplorable de ne voir ici que des infirmes ; si du moins, une fois guéris, ils ^ revenaient par reconnaissance? Tenez, James, je crois que le changement survenu dans le caractère d’Élise est tout simplement l’effet des eaux.

— Je ne pense pas qu’elles aient la vertu de faire un tel miracle, » dit James en soupirant.

Quelques jours s’écoulèrent encore; puis tout à coup Élise manifesta le désir de s’en aller bientôt, surle-champ. EUe avait peur enfin des rêves de son imagination ; elle s’effrayait de cette préoccupation ardente, continuelle, de ce mouvement impérieux de son cœur qui la ramenait chaque jour à la fenêtre d’où elle voyait pendant des heures entières Marius Meinier. Une fois, l’âme pleine d’amertume et d’effroi, elle en vint à se dire : « Peut-être j'aime cet homme!... » C’est alors qu’elle voulut partir. Mme de Montsallier né demandait pas mieux; en quelques heures, tout fut, arrangé. On devait d’abord faire un court voyage dans les Basses- Alpes; puis revenir à Marseille en parcourant la frontière du Yar et tout le littoral jusqu’à Toulon.

On devait partir dans l’après-midi. Pour la dernière fois, Élise s’approcha de sa fenêtre avec une profonde émotion, une tristesse qui lui serrait le cœur; son regard troublé chercha sous les platanes; il n’y avait personne; elle attendit droite, immobile, et le front appuyé aux lames de la persienne ; une heure s’écoula, et personne ne vint. Alors des larmes douloureuses coulèrent de ses yeux.

« Je ne le reverrai jamais, * murmura-t-elle; puis, honteuse de sa souffrance, de ses pleurs, elle quitta violemmentla fenêtre, et s’alla cacher aufondde la chambre

d’un voleur.

en disant, au milieu de ses sanglots : « Mais je suis folle, mon Dieu! je suis folle!... »

Quelques heures plus tard, quand il fallut partir, Elise était qdme, et .ses yeux noirs n’exprimaient plus qu’une sérénité souffrante ; mais tin accablement mortel succédait aux agitations intérieures qui l’avaient fait vivre si violemment pendant quelques jours. Ce drame étrange, qui s’était passé tout entier en elle, et dont les scènes muettes n’avaient eu ni confidents ni témoins, était fini à peine, et déjà un sombre ennui la prenait au cœur. M» de Saint-Nizier l’observait avec une sollicitude inquiète; mais comment aurait-il pu deviner ce qu’elle regrettait, et pourquoi elle avait pleuré !

Il était presque nuit quand les voyageurs arrivèrent à une auberge isolée entre les chaînes de rochers qui vont s’abaissant graduellement jusqu’aux plaines que baigne la Durance. Les relais étaient mal servis sur ce chemin, où ne roulent pas tous les jours des chaises de poste ; il n’y avait point de chevaux en ce moment ; ceux qui menaient le courrier venaient de partir, et l’on avait en perspective plusieurs heures d’attente.

« Il faut couyher ici, dit Mme de Montsallier en prenant bravement son parti; n’est-ce pas, ma belle Elise, que vous n’avez pas peur de passer la nuit dans cette espèce de venta?

— Mon Dieu, nôn ! » répondit-elle avec sa déférence ordinaire. 1

Cet endroit s’appelait le Logis d’Anne. C’était un grand vilain bâtiment irrégulier, autour duquel croissaient quelques mûriers rabougris ; de tous côtés s’élevaient de grands rochers pelés, et entre leurs croupes arides fuyaient d’étroits vallons tapissés de plantes sauvages. De l’autre côté du chemin, up filet d’eau coulait entre les pierres et formait un petit bassin ombragé

LES AMOURS

par quelques saules. Tout ce paysage était triste, muet,

désert; on aurait pu se croire au bout du monde. Le Logis d’Anne ressemblait fort à la célèbre venta où don Quichotte fit la veillée des armes, et la servante même avait toutes les allures de la Maritorne astürienne avec ses cheveux roux, ses bagues de laiton et sa jupe d’amadou. Élise et Mme de Moiitsallier s’assirent tranquillement dans la cuisine, tandis que les femmes de chambre, arrêtées sur le seuil , hésitaient à pénétrer dans ce séjour enfumé comme la hutte d’un boucanier, et se regardaient avec un geste de frayeur.

« Ce lieu-ci a véritablement l’air d’un coupe-gorge, observa gaiement Mme de Montsallier; mais je n’ai pas peur, mon cher James, a présent que vous êtes avec nous ; si les voleurs nous attaquaient, ils seraient repoussés avec perte. »

A ce mot, Elise changea de couleur et passa la main sur ses yeux comme pour écarter une pensée pénible.

« Tout le monde n’est pas si brave que vous, ma sœur, dit James à voix basse ; voyez comme votre cousine est pâle. »

Mme de Montsallier se leva pour présider à quelques arrangements; Élise et James restèrent seuls. Il faisait nuit déjà ; la lumière vacillante d’une lampe de terre éclairait à peine cette pièce assez vaste et qui servait à la fois de cuisine et de «aile à manger; mais de temps en temps les broussailles qui brûlaient dans la cheminée illuminaient d’une flamme soudaine les murs noirâtres, tapissés de grossières images, de longs fusils luisants, et l’espèce de niche où une figure de Notre- Dame de Bon-Secours en plâtre colorié avait été placé au milieu des rameaux bénis et des guirlandes de papier doré. Mlle de Saurens était assise devant la fenêtre grillée avec des barreaux de fer; son attention était par-

tagée entre la conversation qu’elle s’efforçait de soutenir avec James et .le récit qu’un vieux mendiant, arrêté dehors, sous la fenêtre, faisait au valet de chambre. C’était une terrible histoire de voleurs arrivée en ce lieu môme. Tout à coup, Élise fondit en larmes.

« Mon Dieu ! s’écria James effrayé et en lui prenant les mains, qu’avez-vous? depuis ce matin vous souffrez 1... ;

• Ce n’est rien, mon bon monsieur James, répondit-elle en tâchant de se remettre ; je ne sais, mais j’éprouve une sorte de frayeur sans objet, sans motif; estce un pressentiment!...

— C’est le souvenir de la rencontre de ces bandits ; il vous en est resté une vague impression de terreur.

— Oui, c’est ce souvenir, dit-elle en pressant son front dans ses mains ; mon Dieu, quelle folie !

— Sans doute, c’est üne folie, dit James, avec une tendre sollicitude; que pouvez-vous craindre ici? Nous ne sommes plus au temps où l’on assassinait dans les auberges les pauvres voyageurs ; d’ailleurs, j'ai pris des précautions capables de vous rassurer complètement.

— Gomment? » deinanda-t-elle étonnée.

Il se rapprocha et lui dit plus bas :

« Madame de Montsallier a peut-être trop parlé à Aix de la sottise des voleurs qui ont pris une centaine de francs dans les poches de Daniel, et laissé ce tabouret cousu- d’of; on aurait pu nous suivre; en un autre endroit, je ne craindrais personne; mais dans cette maison isolée, je ne veux pas être seul pour vous défendre, si quelque accident arrivait. II y a un poste de gendarmerie à un quart-de lieue d’ici, je viens d’écrire au brigadier en le priant d’envoyer trois hommes qui passeront ici la nuit ; certainement ils vont venir.

— Oui, cela suffira pour empêeher toute tentative,

LES AMOURS

quand même on en aurait l'intention, » dit Élise devenue encore plus pâle.

Une demi-heure après, les gendarmes arrivèrent, et l’on crut dans la maison que c’était par hasard ; Thôte essaya de les renvoyer, car il n’y avait pas place pour eux; mais ils déclarèrent qu’ils passeraient la nuit dans la cuisine. A onze heures, Élise et Mme de Montsallier montèrent dans leurs chambres : c’étaient deux galetas garnis de meubles anciens assez beaux, et qui proba-* blement provenaient du sac de quelqu’un de ces châteaux que les paysans brûlèrent au temps de la première révolution. Mlle de Saurens se lit déshabiller et renvoya aussitôt sa femme de chambre ; il lui tardait d’être seule enfin pour se livrer sans contrainte à la morne et inexplicable souffrance quelle ne pouvait avouer à personne. L’extrême fatigue qu’elle éprouvait n’amenait pas le sommeil; une inquiétude vague, une douloureuse agitation précipitaient les battements de son cœur, et répandaient sur son front une moiteur glacée. Elle s’enveloppa de son peignoir et s’assit près de la table où veillait une lampe dont la blême clarté ressemblait à celle des cierges qu’on allume pour les morts.

Élise passa sur ses yeux sa main froide et tremblante; puis elle jeta un coup d’œil autour de la chambre. Les murs étaient blanchis à la chaux, et le plancher grossièrement carrelé ; mais le lit, haut et large, était surmonté d’un baldaquin ert recouvert d’une belle ' housse bleu de ciel, dont les franges, qui traînaient jusqu’à terre, avaient dû être jadis bleu et argent ; un grand fauteuil de cuir, aux dorures noircies, était au pied du lit, et un simulacre de rideau pendait devant la fenêtre entr’ouverte. Ces débris du luxe d’un autre temps faisaient un bizarre contraste avec la pauvreté

' , D’UN VOLEUR

nue de cette chambre d’auberge ; Élise se sentait comme un frisson à l’idée de coucher dans ce grand lit , sous ces rideaux où peut-être filaient les araignées. Elle ouvrit son nécessaire de voyage et prit un livre ; mais elle ne pouvait parvenir à fixer son attention sur ces pages qu’elle lisait d’un bout à l’autre sans en comprendre un seul mot. .

Cependant le calme et la fraîcheur de la nuit agirent sur ses sens; elle éprouvait un certain bien-être lorsqu’un souffle de vent faisait frôler le rideau et passait sur son front brûlant. Elle laissa aller son livre, sa tête alourdie retomba sur ses mains jointes, et enfin elle s’assoupit. Des rêves fatigants traversaient ce sommeil incomplet; la jeune fille, renversée dans son fauteuil et les yeux à demi ouverts, était sous l’influence d’une crise nerveuse; il lui semblait qu’un douteux crépuscule avait remplacé la nuit, et qu’elle voyait les rochers arides qui s’étendaient sous la fenêtre, élevée de vingt pieds au-dessus du sol ; d’abord elle ne distinguait rien, puis au milieu d’ombres que traversait parfois une faible lueur, elle crut voir plusieurs hommes s’approcher et faire le tour de la maison ; ils touchaient les portes, ils cherchaient, ils attendaient dans un profond silence, pui? l’un d’eux s’élança et se mit à gravir la muraille. Élise avança les mains avec un mouvement d’effroi, comme pour repousser cet homme, elle voulut crier, mais ses lèvres muettes et tremblantes ne laissèrent échapper qu’un long soupir. En ce moment, un bruit sec et distinct la réveilla tout à fait, ell^se dressa de toute sa hauteur et ouvrit les yeux; le même homme était debout devant elle, il avait le visage masqué par un mouchoir rouge, et ses yeux brillants paraissaient seuls sous le rebord de son chapeau. Élise était comme pétrifiée, il ne lui échappa ni un cri ni un geste ; mais k

LES AMOURS

peine avait-elle reconnu cette apparition, que l’explosion d’une arme à feu retentit en bas. Le voleur se précipita vers la fenêtre, et recula aussitôt....

« Je suis perdu ! dit-il, voilà des gendarmes ! »

A ce mot, Elise s’avança;- le sang-froid lui était tout à coup revenu, ou, pour mieux dire, cette situation extrême et l’exaltation d’un inconcevable sentiment de tendresse et de pitié l’inspirèrent.

« Rassurez-vous, dit-elle à Marius Meinier; vous leur échapperez.... »

A ce mot inouï, il recula d’étonnement.

* Cachez-vous sous le lit, reprit Élise. »

A peine en eut-il le temps; on montait l’escalier avec des cris confus; Mlle de Saurons ouvrit au premier coup qu’on frappa à sa porte,

« Eh bien! qu’esEce donc, qu’est-il arrivé? dit-elle à James qui entra le premier, le pistolet à la main.

— Ah ! s’écria-t-il en jetant un regard autour de la chambre, il n’y a personne !.*.

— Certainement, il n’y a personne que moi, dit Élise ; d’où vient donc cette alerte? De quoi avez- vous eu peur?...

— C’est inconcevable 1 s’écria James encore tout ému et en allant à la fenêtre ; personne n'est donc entré par là ? »

Élise secoua la tête.

« Je lisais devant cette table, dit-elle en montrant le volume ouvert ; je n’ai rien vu. Mais que s’est-il donc passé ?

— Des voleurs viennent de tenter d’entrer dans la maison, répondit' James; je veillais en bas avec ces messieurs, lorsqu’un mendiant, couché dans le grenier, est venu nous avertir qu’il avait entendu quelque bruit de ce côté; il y a une heure, j’avais vu votre fenêtre

entr’ouverte. Je suis accouru.... Cette fois mes yeux m'ont trompé.... Là, sur l’appui de la fenêtre, il ma semblé voir un homme qui a sauté aussitôt dans la chambre, tandis qu’en bas plusieurs autres se cachaient.

— Il sera retombé dehors, dit un gendarme en avançant la tête : vous l’avez manqué, monsieur, il n’y a personne là-bas.

— Le mendiant a rêvé dans son grenier, et vous aussi vous avez vu tout cela en songe, mon bon monsieur James, dit Élise avec un calme sourire, et en même temps elle s’appuya au dossier du fauteuil ; car elle sentait ses genoux fléchir.

— Non, non, répondit-il Vivement, j’ai vu ces hommes; un d’eux a tenté d’escalader cette fenêtre.... Le fcoup de pistolet que j’ai lâché a fait fuir ces bandits.

— Vous avez agi trop précipitamment, monsieur, dit un gendarme; si. vous eussiez attendu que celui qui escaladait le mur fût entré, nous l’aurions eu mort ou vivant.

— Sans doute, dit Élise avec beaucoup de sangfroid.

— Mais vous auriez conru un grand danger, vous auriez eu une horrible frayeur, interrompit James, et je n’ai songé qu’à cela.

— Eh bien ! dit Mlle de Saurens d’une voix qu’elle tâchait de rendre ferme et tranquille, tout a fini fort heureusement. Nouâ sommes hors de danger; je vous remercie, messieurs, et je vous engage à redescendre....

— Mademoiselle, dit James, ceci vous a fort troublée, vous êtes toute pâle et tremblante, vous ne pouvez passer ici le reste de la nuit toute seule....

— Non, sans doute, répliqua-t-elle vivement; je vais aller trouver Mme de Montsallier, et personne ne res-

LES AMOURS

tera dans cette chambre. Voulez-vous descendre, messieurs ? »

Elle prit la lampe et se rangea en faisant signe qu’elle voulait passer la dernière ; puis, sortant vivement, elle referma la porte à double tour, et emporta la clef.

Mme de Montsallier s’était levée, elle accourait pleine d’effroi.

* Ali ! ma pauvre Élise ! s’écria-t-elle, vous êtes blême et défaite comme une morte ! Que s’est-il donc passé, grand Dieu!...

— Rien, ma chère cousine, rien ; je n’ai pas seulement eu peur. »•■... 1

En disaùt ces mots, elle s’évanouit. Tous les gens de l’auberge accoururent ; on transporta Mlle de Saurens dans la chambre de sa cousine, - et bientôt elle reprit connaissance.

« Mon Dieu ! s’écria-t-elle avec un geste d’effroi et en portant vivement la main à sa ceinture. La clef y était encore cachée sous les plis de son peignoir. »

On barricada la porte dans lâ crainte de quelque attaque ; les gendarmes veillèrent dans la cuisine avec leurs pistolets sur la table, et les femmes réunies dans la même chambre ne dormirent pas du reste de la nuit.

Au point du jour, Élise monta en tremblant P.étroit escalier de sa chambre, et ce fut avec un indicible saisissement qu’elle ouvrit cette porte, dont la clef était restée toute la nuit dans sa main. Gomme elle s’y attendait, il n’y avait plus personne. Mlle de Saurens joignit les mains et respira profondément.

« Mon Dieu 1 murmura-t-elle en levant au ciel son regard plein de larmes, il est sauvé !... »

Elle fit lentement le tour de la chambre ; et en pas-

1)’UN voleur.

sant devant la fenêtre, elle sentit quelque chose sous ses pieds qu’elle se hâta de ramasser. C’était un couteau à lame pointue et bien effilée, et dont le manche était orné d’une petite plaque d’argent, sur laquelle on avait gravé deux M entrelacées.

Au lieu de revenir à Paris par la Provence, Élise se laissa mener en Suisse par Mme de MoDtsallier; elle y passa trois mois toujours plongée dans les tristes agitations d’un sentiment si bizarre , si insensé, qu’elle osait à peine se l’avouer à elle-même. Ce souvenir la poursuivait incessamment, cette voix qu’elle n’avait entendue qu’une fois résonnait toujours dans son cœur, elle voyait encore ces traits, ce noble visage , et dans ses douloureuses rêveries, le nom de Marius Meinier s’échappait souvent de ses lèvres. Une ardente inquié- ' tude la dévorait; elle tremblait pour la vie de cet homme ; elle en était venue à ne plus voir autre chose que le péril dans l’horrible métier qu’il faisait.

Ce fatal secret ne pouvait pas avoir de confidents; Élise était bien sûre qu’on ne le soupçonnerait pas, et c’était encore ime souffrance pour elle de paraître ainsi, sans motif, triste et malheureuse. Un jour que James la sollicitait doucement de lui découvrir le sujet de l’inconcevable abattement où elle était plongée, elle se laissa aller à un mouvement d’abandon :

LES AMOURS

« Hélas! dit-elle en mettant la main sur son cœur, je porte là un mal cruel. »

A ce mot, James devint pâle :

« Vous aimez! » dit-il, . <

Elle baissa la têtp en pleurant.

« Mon Dieu, reprit le bon jeune homme atterré, maiç ce sentiment doit vous rendre heureuse, vous, mademoiselle ! Sans doute celui que vous aimez vous aime !

— Mon bon monsieur James, dit-elle, ne parlons pas, ne parlons jamais de cela.... J’ai confié à demi ce triste secret à votre amitié; ne m’interrogez point, je ne pourrais vous en dire davantage. Plaignez-moi , hélas! »

M. de Saint-Nizier sut contraindre son étonnement et sa peine; il garda le silence sur ce qu’Élise lui avait dit , même avec sa belle-sœur, et tâcha de réduire ses propres sentiments à une amitié désintéressée. Dès lors sa conduite, vis-à-vis Mlle de Saurens, fut admirablement discrète et- dévouée; car il avait toujours pour elle les mêmes procédés attentifs, affectueux; il laissait toujours Mme de Montsallier suivre son projet de mariage, et pourtant il n’espérait plus rien.

Au bout de trois mois les voyageurs allèrent à Nice; puis, au moment de retourner à Paris, Élise Voulut encore passer par Aix. Ils descendirent à la maison des bains. Le soir Mlle de Saurens se coucha de bonne heure, et, après avoir éloigné sa femme de chambre, elle trouva un prétexte pour faire monter Mariette .

« Eh bien ! lui dit-elle au milieu d’une foule d’autres questions insignifiantes, qu’est devenu ce mauvais sujet, vous savez, M. Marius Meinier? .

— Il a eu plus de bonheur qu’il ne mérite, répondit Mariette en hochant la tête. Son oncle, un /ùchard qui

D’UN VOLEUR. \ 371

l'avait remé à cause de ses déportements, est mort sans testament, et il a hérité de plus de bien qu’il n’en a jamais eu.

* — Ah ! c’est fort heureux pour lui ! dit Élise avec une émotion pleine de joie. Et mène-t-il toujours cette vie qui l’avait ruiné 1

— Certainement. Je parierais cinq sous contre un liard qu’il est toujours le même, quoique je n’en sache rien positivement. Après son héritage il est parti pour Paris; peut-être mademoiselle le rencontrera là-bas. »

Élise laissa retomber sa tête sur l’oreiller : elle avait pâli, son cœur battait à rompre sous ses mains jointes. Après un moment de silence , elle dit d’une voix faible :

« Bonsoir, Mariette , emportez les bougies et dites à ma femme de chambre que je n’ai plus besoin d’elle jusqu’à demain matin. »

Dès ce jour, Mlle de Saurens sembla reprendre une sorte d’animation; il y avait moins d’abattement dans sa tristesse; un espoir vague, et qu’elle ne s’avouait pas, la soutenait. En arrivant à Paris, elle se prêta volontiers à quelques distractions ; elle sortait tous les * jours pour des promenades ou des emplettes, et elle' allait souvent au spectacle. A mesure qu’elle semblait plus gaie et plus heureuse, James devenait plus triste.

« Mon frère, lui dit un jour Mme de Montsallier, à présent c’est vous qui m’impatientez avec vos mélancolies. Pour Dieul que signifie tout ceci, je vous le demande? Vous vous obstinez à feindre, pour Élise, une amitié fort calme , tandis que vous avez pour elle un amour très- vif. D’abord j’ai approuvé votre tactique, mais à présent je la trouve absurde. Qu’attendez-vous pour vous déclarer, enfin? Si vous persistez à vous taire, un de ces jours je prends sur moi de parler.

LES AMOURS

— Gardez-vous-en, ma sœur! interrompit vivement James. Je suis certain d’être refusé.

— Ah ! vous ne m’aviez jamais dit cela ! mais alors pourquoi vous consumez-vous dans cette espèce d’attente ? pourquoi persistez -vous à revoir chaque jour Èlisé?

— Parce que je l’aime t répondit-il tristement.

— Je voue demande un peu à quoi cela vous mènera?

— A rien , je le sais.

— Eh bien ! si vous êtes comme cela sans espoir, je suis sûre que vous guérirez de cet amour. J’en ai tant vu, tant vu, de ces gens qui voulaient mourir d’une passion malheureuse, et qui en sont revenus dès qu’ils ont été bien convaincus que ce beau dévouement ne les mènérait à rien. , t

— Pensez-vous que le cœur des femmes soit ainsi fait? demanda James.

— Mon Dieu , oui. On a beau faire de subtiles distinctions, le cœur des femmes est comme celui des hommes; vos passions sont les nôtres, et nous guérissons tout comme vous d’un amour malheureux.

— Mais Élise ne ressemble pas aux autres femmes, » murmura James.

Le pauvre jeune homme se donna mille peines pour deviner quel était son mystérieux rival; mais toutes ses observations n’aboutirent à rien , et il en vint au point de ne pouvoir même plus former une conjecture raisonnable. Il n’y avait aucun motif apparent aux inégalités d’humeur qu’Élise ne pouvait entièrement dissimuler; tantôt elle était vive, animée, elle voulait aller partout ; tantôt elle retombait dans un abattement subit, et semblait s’arrêter lasse, accablée, frappée de découragement à ne s’en relever jamais.

D’UN VOLEUR

Un soir qu’elle -était ainsi triste et plongée dans une morne apathie, Mme de Montsallier voulut absolument l’emmener à l’Opéra ; c’était pour une grande solennité musicale , pour la première représentation de Robert le Diable. Mlle de Saurens se laissa habiller sans prendre aucun intérêt à cette grave occupation dont nul sentiment , nulle passion même ne peut distraire entièrement la plupart des femmes. Après que cette toilette fut achevée à la hâte, Mme de Montsallier s’écria avec une sincère admiration :

« Ma chère Élise , je ne vous ai jamais vue si charmante 1 »

En effet, sa pâleur, sa physionomie douce et souffrante, avaient un charme plus puissant. Cette tête alanguie, qui semblait faiblir sous le poids de quelque douloureuse pensée, était divinement belle sous sa couronne de roses. James, en voyant Mlle de Saurens tout à la fois si brillante et plongée dans un si triste accablement, eut les larmes aux yeux; poçr Mme de Montsallier, elle était ravie, et il lui semblait que tout le monde devait être heureux comme elle.

Élise ü’était point préparée à l’émotion de cette musique sublime , de ce drame grand et bizarre dont les scènes fantastiques ont l’intérêt saisissant de la réalité. Des sentiments assoupis à peine se réveillèrent plus forts, plus ardents; le cœur de la jeune fille saisissait de secrètes allusions dans chaque scène; ces combats, cette lutte acharnée entre les deux principes du bien et du mal qui se disputent l’âme de Robert, semblaient retracer la destinée de cet homme quelle avait rencontré dans cette voie fatale où l’avaient jeté d’indomptables passions, et que la Providence avait sans doute sauvé. Agitée, les yeux pleins de larmes, elle s’était retirée au fond de sa loge; mais à la dernière scène,

LES AMOURS

Mme de Montsallier la fit rasseoir presque par force à son côté. Le regartf troublé d’Élise tomba sur les stalles d’amphithéâtre, et le faible cri qui lui échappa se perdit dans les dernières salves d’harmonie du final : elle venait de reconnaître Marius Meinier, assis à quelques pas devant elle: il la regardait avec une visible attention; sans doute il venait de la reconnaître aussi.

Dès cette soirée, Élise revint assidûment à l’Opéra, et bientôt commença une de ces secrètes intelligences qu’un seul regard peut établir et qui procèdent par de muettes expressious. Marius Meinifer revenait invariablement à la même place, et fort évidemment ce n’était pas pour entendre vingt fois de suite Robert le Diable. Marius n’était plus alors le pauvre hère qui se promenait sous les platanes de la maison des bains; il avait la mise et la tournure d’un dandy, et si l’on pouvait reprocher quelque chose à sa toilette , c’était une élégance trop recherchée. En y regardant de près, on se serait aussi aperçu qu’il était parfumé comme une vieille coquette. Élise ne le yoyait qu’à distancé, et elle eut une indicible joie de cette métamorphose.

Un instinct généreux et romanesque l’avait d’abord attachée à cet homme ; elle l’avait aimé sans es,poir quand il était pauvre, flétri, coupable; maintenant qu’elle le retrouvait riche, heureux, hrillantj il lui semblait que ce changement inouï était une volonté de la Providence. Elle se laissa aller avec bonheur à cette passion pleine jusque-là de douleur et de larmes. Ni les considérations de rang et de fortune, ni l’infamie passée de cet homme, ne purent arrêter l’instinct aveugle qui la livrait à lui; elle en vint à calculer la possibilité d’un mariage. Cette vie de bandit qu’avait menée Marius Meinior semblait un secret qu’on ne parviendrait jamais à découvrir. Élise avait la certitude qu’il

D’UN VOLEUR

ne se doutait pas d’avoir été reconnu par elle, et elle était résolue à lui laisser toujours ignorer toute l’étendue et le dévouement de cet amour d’une jeune fille noble, pure, respectée, pour un voleur de grands chemins.

Durant tout un mois , Marius Meinier fit sa cour à Mlle de Saurens en.se mettant assidûment devant elle à l’Opéra et en la suivant aux promenades; souvent il trouvait moyen de s’approcher d’elle à la sortie du spectacle , et plus d’une fois sa main toucha furtivement la maimd'Élise. Tout cela eût semblé impertinent et de mauvais goût de la part d’un autre ; mais , dans cette situation exceptionnelle, Mlle de Saurens n’y voyait que des preuves d’amour.

Mme de Montsallier était une femme qui n’avait de perspicacité que pour ses propres affaires, elle ne s’aperçut de rien. James , que son amour et sa jalousie eussent mieux éclairé, était parti pour Londres après la première représentation de Robert le Diable , et il ne fut de retour qu’au bout de six semaines.

Dès le lendemain de son arrivée il accompagna Élise et Mme de Montsallier à l’Opéra. Marius était à sa place accoutumée, et M. de Saint-Nizier remarqua bientôt ce beau jeune homme h l’air nonchalant et fier qui, accoudé au dossier d’une stalle, ne regardait jamais le théâtre et avait les yeux invariablement fixés sur Mlle de Saurens.

« Connaissez-vous ce monsieur si merveilleusement habillé et qui rejette de temps en temps sa chevelure noire en arrière avec un geste tant soit peu prétentieux? demanda-t-il à son cousin, Jules de la Chassai- ‘ gneraie, qui venait d’entrer dans la loge.

— Je ne sais de lui que son nom, répondit-il; l’ouvreuse l’appelle M. de Meinier. On le rencontre par-

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tout, excepté dans le monde : c’est sans doute un étranger. » . .

Élise s’accouda sur le devant de la loge et respira son flacon , à peine si elle pouvait dissimuler le trouble qui l’avait saisie à ce nom prononcé pour la première fois devant elle. Dès ce moment, le regard inquiet et attentif de James ne la quitta plus.

On était alors dans les premiers jours d’avril. Le lendemain , M. de Saint-Nizier dit à sa belle-sœur :

« C’est dommage, vraiment, de s’enterrer à Paris par ce beau commencement de printemps; la campagne est déjà verte : comment ne songez-vous pas à aller passer quelques jours à Aumont? » „ .

L’idée d’un déplacement quelconque souriait toujours à Mme de Montsallief ; elle alla sur-le-champ trouver Élise et lui proposa ce projet. La jeune fille eût mieux aimé ne pas partir; pourtant elle céda aussitôt : la peur qu’on devinât le motif secret de son refus l’eût contrainte à bien d’autres sacrifices. Toutes les fois que Mme de Montsallier avait dans la tête un projet quelconque, elle secouait sa nonchalance habituelle, et son activité entraînait tout le monde. Le surlendemain elle était installée à Aumont avec Élise, James de Saint-Nizier et une vieille dame qu’on n’emmenait que pour le quatrième au wisth,

Aumont était un château situé au delà de Senlis, sur les bords de la Nonette, dont les eaux indolentes traversaient le parc. Mlle de Saurons aimait ce séjour solitaire et comme inaccessible aux bruits du monde; tout y élait-à la fois magnifique et sauvage. Le château, bâti par un grand seigneur de la cour de Louis XIV, avait le caractère de grandeur particulier aux monu- " ments de cette époque, et les sombres allées, les bassins couronnés de jets d’eau et les parterres avec leurs

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bordures de buis, rappelaient les jardins plantés par le Nôtre.

Dès que Mme de Montsallier fut arrivée à Aumont elle commença, selon sa coutume , à s’occuper du jçur de son départ ; elle était comme ces oiseaux voyageurs qui , dans certaines saisons de l’année , sont pris d’une inquiétude, d’un besoin de mouvement qui les chasse vers de nouvelles régions. Élise avait emporté dans son cœur une de ces préoccupations qui empêchent de s’ennuyer nulle part; elle était animée, rêveuse, triste parfois. Quant à James, il était assez malheureux pour se décider à sortir de cette situation par quelque résolution violente. La familiarité douce et affectueuse avec laquelle le traitait Mlle de Saurens , et qui , pendant si longtemps, lui avait suffi, commençait à lui faire mal; il la voyait tous les jours, à toute heure; pourtant il était dévoré par un sombre chagrin, par une irritation qui ne savait à qui s’en prendre, et il songeait à rompre cette vie si douloureuse en entreprenant seul quelque long voyage.

Un matin qu’Élise était descendue de bonne heure au salon , elle s’assit devant la table et prit machinalement un livre dont elle ne tourna seulement pas la première page , ses mains jointes retombèrent sur ses genoux et elle demeura immobile , les yeux fixés sur ces lignes qu’elle' ne voyait plus. James la surprit au milieu de cette distraction.

« Quelle lecture intéressante vous absorbe si fort, mademoiselle? dit-il avec- une légère ironie.

— En vérité, je ne sais, répondit-elle; je ne lisais pas. J’éprouve une extrême difficulté à fixer mon attention.

— C’est que rien de ce qui se passe sous vos yeux ne frappe suffisamment votre esprit, votre cœur, votre

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imagination ; c’est que rien ici ne vous intéresse. Souvent je me trouve moi-même dans cette triste disposition , et je veux m’en guérir. Pour cela il faut aller au-devant d’une autre vie, d’objets nouveaux; il faut rompre ses habitudes, il faut voyager au loin et longtemps.. . ■ *

— Ah! dit Élise avec quelque surprise, vous voulez partir?

— Je songe depuis longtemps à visiter nos colonies d’outre-mer: vous savez, mademoiselle, que j’ai des parents à l’ilo Bourbon; j’irai les voir.

— Mais vous parlez de cela comme s’il s’agissait d’aller aux eaux , dit-elle étonnée. Mon Dieu ! c’est pourtant un voyage à l’autre bout du monde ! »

Et comme il ne répondait pas, elle reprit d’un air de reproche affectueux :

« Vous vous ennuyez beaucoup ici?

— Non , dit -il vivement ; mais j’y suis malheureux. »

Ce mot frappa Mlle de Saurons comme un trait de lumière; elle rougit légèrement, et courut au-devant de Mme de Montsallier, qui entrait. Pour la première fois, elle venait de soupçonner-que James l’aimait d'amour, et cette découverte l’affligeait sincèrement.

Le même jour, dans l’après-midi , on était réuni dans le salon. -Il faisait un temps affreux; le vent s’engouffrait dans les cheminées, au sommet desquelles, criaient les girouettes ; de fréquents éclairs déchiraient les nuages amoncelés, et de larges gouttes d’eau commençaient à bruire dans le feuillage.

« Voici un orage terrible , dit Mme de Montsallier tout effrayée ; il faut faire fermer les fenêtres et allumer les bougies, cela nous empêchera de voir les éclairs. Allons, James, faisons une partie d’échecs pour me

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distraire.... Ma chère Élise, que vous êtes heureuse de n’avoir pas peur du tonnerre ! »

En ce moment, le concierge, qui habitait un petit pavillon à l’entrée du parc , arriva tout effaré.

« Je viens prendre les ordres de madame , dit-il ; il y a là-bas un étranger qui me demande à dîner et un lit pourcette nuit. Madame sait qu’il n’y a guère de place dans le pavillon.

— Quel est donc ce monsieur?

— Madame m’excusera si je ne peux pas dire son nom; c’est que je ne le sais pas. Il a l’air très comme il faut; son cheval est une très-belle bête, et il est trèsT-bel homme. Par ce mauvais temps, il s’est perdu dans la forêt, et depuis ce matin il cherche sa route. Madame comprend qu’il est très-fatigué; c’est pourquoi il s’est arrêté au pavillon. Ne sachant comment le recevoir, j’attends les ordres de madame.

— Bien; j'e vais envoyer quelqu’un pour le prier de venir ici, » dit Mme de Montsallier, enchantée de cet incident, qui lui promettait une compagnie nouvelle pour la soirée.

Quelques moments après, l’étranger entra. A- son aspect, James, qui allait au-devant de lui, s’arrêta court; Mme de Montsallier s'avança en faisant une gracieuse révérence, et Mlle de Saurons, qui s’était aussi levée, resta immobile et absorbée dans la plus vive émotion de surprise et de joie qu’elle eût éprouvée de sa vie. Elle venait de reconnaître Marius Meinier.

Mme de Montsallier engagea l’étranger à accepter pour une nuit l’hospitalité au château d’Aumont. Elle se souvint vaguement d’avoir vu ce visage-là. Quant à James, il avait sur-le-champ reconnu ce monsieur, qui, à l’Opéra, avait, pendant toute une soirée, arrêté si obstinément ses regards sur Mlle de Saurens, et il

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avait pris aussitôt vis-à-vis de lui un air de froide hauteur. Élise était troublée jusqu’au fond de l’âme; elle comprenait que cette rencontre n’était pas l’effet du hasard , que Marius Meihier avait recherché l’occasion d’arriver jusqu’à elle, et elle excusa facilement le stratagème banal dont il se servait. On s’assit; la contenance de l’étranger était gênée, bien qu’il promenât autour de lui un regard assuré, presque trop hardi.

« Monsieur, lui dit Mme de Montsallier, voilà un orage affreux; il est heureux que vous soyez arrivé ici à temps pour vous mettre à l’abri de cette grosse pluie.

— Oui , madame , répondit-il en posant son chapeau par terre et en se renversant au dossier de sa chaise, j’ai failli être trempé comme une soupe. *

A ce mot, James et Mme de Montsallier se regardèrent en échangeant un sourire.

« Certainement que voilà un temps qui va faire fleurir les fèves, comme on dit dans mon pays, reprit l’étranger; mais c’est très-embêtant pour nous, qui ne sommes pas des jardiniers. *

Et comme personne ne répondit, il ajouta encore en regardant tout aùtour du salon ;

« Vous avez un très-beau logement, madame. Est-ce que la maison est à vous?

— Certainement, monsieur, répondit James, qui avait tout à coup repris sa bonne humeur; ce château appartient à Mme la comtesse de Montsallier, ma belle-sœur. »

L’étranger fit un grand salut.

« J’ai vu le parc, dit-il, c’est magnifique; des allées à perte de vue, des bosquets, une petite rivière, enfin beaucoup d’agréments. La propriété est belle, mais ça doit être comme une bague au doigt.

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— Mais oui, répondit Mme de Montsallier en riant, c’est une habitation charmante qui ne rapporte rien. Mon intendant dit même qu’elle me coûte quelquechose. »

L’étranger ne répondit que par un mouvement d’épaules assez significatif, qui voulait dire : Vous êtes la dupe de ce fripon-là.

« Monsieur, demanda James en se rapprochant avec une politesse à la fois grave et railleuse, voulez-vous bien nous dire qui Mme de Montsallier a l’honneur de recevoir chez elle en ce moment?

— Monsieur, certainement, l’honneur est de mon côté. Je m’appelle M. de Meinier.

— J’ai connu un M. de Meinier, officier de dragons ; est-il votre parent, monsieur?

— C’est possible ; j’ai un cousin dans la troupe, mais je ne sais pas ses grades. Il était parti soldat; on dit qu’au siège d’Alger, il s’est flanqué de bons coups avec les Bédouins. »

Pendant cette conversation, Élise n’avait pas levé les yeux. Elle était comme une personne frappée de vertige. Elle doutait de son intelligence, de sa mémoire, de ce qui s’était passé et de ce qui se passait maintenant devant elle. Celte illusion, ce rêve ardent que son cœur avait nourri avec tant de remords, d'exaltation et de dévouement, venait de finir; elle se trouvait en face d’une humiliation profonde, d’un affreux désenchantement. À la place de cette belle et poétique figure de bandit, elle ne trouvait plus qu’un vulgaire et plat personnage.

On annonça bientôt que le dîner était servi. Alors l’étranger remit ses gants jaunes et s’élança pour offrir la main à Mlle de Saurens, qui ne lui avait pas adressé la parole, qui ne l’avait seulement pas regardé. James

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de Saint-Nizier donna le bras à sa belle-sœur, et l’on passa dans la salle à manger.

Élise frémit en sentant la main de Marius Meinier serrer la sienne; la pensée qu’elle lui avait tacitement donné le droit de la traiter ainsi la mettait au désespoir. Elle s’assit morne et tremblante au bout de la table, et levant pour la première fois les yeux sur lui, elle s’aperçut avec étonnement qu’il portait au cou cette petite chaînette que le vieux voleur avait tenté de s’approprier. A ce souvenir, Mlle de Saurons changea de couleur; elle eut peur, elle eut honte d’elle-même ; des larmes de douleur et d’indignation roulaient sous ses paupières.

« Ma chère belle, dit gaiement Mme de Montsallier, mettez-vous donc là, près de notre hôte. Bon Dieu l comme vous êtes sérieuse. Est-ce que vous souffrez?

— Un peu, reprit Élise en tâchant de faire bonne contenance ; ce temps orageux me donne toujours mal à la tête. Gela va finir avec la pluie.

— Alors, je crois que mademoiselle en aura pour jusqu’à demain, dit Marius Meinier, il va faire toute la nuit un temps à ne pas mettre un chien dehors ; c’est pourquoi j’ai accepté de tout mon cœur l’offre d’un lit. »

Le dîner dura une grande heure ; Élise était au sup- ' plice; la conversation, les manières de Marius Meinier étaient d’une vulgarité si révoltante, qu’on ne s’en moquait même pas; avant la fin du repas, il avait ennuyé Mme de Montsallier. En l’écoutant, on ne le trouvait même plus si beau de visage. Son esprit donnait à sa personne une physionomie ignoble.

En sortant de tablé, Élise ne rentra pas au salon, et au grand étonnement de Marius Meinier, elle ne reparut point de la soirée. Mme de Montsallier proposa une partie de wisth à son hôte ; elle ne vit pas d’autre

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moyen de neutraliser la présence d’un homme d’aussi mauvaise compagnie.

Mlle de Saurens renvoya sa femme de chambre, puis, tombant à genoux, le front appuyé sur son lit, elle se prit à pleurer avec des transports de douleur, de repentir, d’amers regrets. Elle ne pouvait se relever à ses propres yeux d’avoir aimé un homme si indigne d’elle. Jamais désenchantement ne fut plus prompt et plus complet. Par une étrange inconséquence, cet amour, que n’avaient point épouvanté les vices, les désordres et même l’infamie secrète de celui qui en était l’objet, venait de s’éteindre subitement par l’effet de quelques trivialités ridicules. Après avoir longtemps pleuré sur cette découverte,. après avoir formé cent résolutions violentes pour se réconcilier avec elle-même, Élise cçmmença à considérer son malheur sans trop d’exagération, et elle se consola un peu en songeant que cette folie nlavait eu d’autre témoin que son propre cœur, que tout s’était passé là, et que Marius Meinier lui-mêrhe ne l’avait peut-être pas comprise.

A onze heures, Mme de Montsallier entra dans la chambre d’Élise.

« Ah ! ma chère belle, je n’en puis plus ! s’écriat-elle, vous avez bien fait de vous réfugier chez vous; quel hôte le ciel nous a envoyé ! quelle ennuyeuse soirée je lui dois 1 Ce M. de Meinier est bête comme un danseur; et puis quelles manières!

— J’espère que nous ne l’aurons plus demain, dit Élise,

— Non, sans doute, James lui a fait entendre que nous allions dès le matin chez des voisins de campagne. Bonsoir, mon enfant, soyez tranquille, demain, nous serons seules. »

Cette certitude rassura Élise ; elle s’assit devant son

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secrétaire, et se mit à brûler, sans les relire, bien des ieuilles écrites sous l’influence de ce sentiment qui venait de mourir, ne lui laissant rien au cœur qu’un souvenir de honte et de regret. Elle était là depuis deux heures, triste, agitée, et ne pensant plus à rien, à force d’avoir pensé, lorsqu’un bruit léger la fit tressaillir. Son appartement, composé de trois pièces, était au fond d’une galerie qui le séparait de celui de Mme de Montsallier.

« Lucie, est-ce vous? » cria faiblement Mlle de Saurons devenue tremblante.

Personne ne répondit; mais la porte s’ouvrit doucement et Marius Meinier entra. Le premier mouvement d’Elise fut de s’élancer au .cordon de sonnette; mais il la retint à temps.

« N’ayez pas peur, mademoiselle, lui dit-il un peu troublé, je ne viens pas ici avec une mauvaise intention, vous le savez....

— Monsieur, interrompit-elle, sortez, sortez sur-lechamp, ou je vais éveiller tous les gens de la maison par mes cris !

— Ah ! ah ! qu’est-ce que cela signifie ? dit-il avec étonnement; il semble que vous ne me reconnaissez pas.... Nous avons pourtant filé le parfait amour pendant deux mois, de loin à la vérité, mais enfin je vous parlais des yeux et vous me répondiez....

— Cessez, cessez, monsieur, interrompit-elle encoré avec une sombre indignation.

— Non pas, vous m’écouterez! s’écria-t-il en colère. Est-ce que vous croyez comme cela me faire aller comme un Gassandre I Voyons, ue nous fâchons pas ! Je vaux aujourd’hui ce que je valais le dernier lundi à l’Opéra, quand vous m’avez regardé comme cela, avec vos jolis yeux que j’adore.... Oui, ma parole d’hon-

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neur, je vous aime plus que je n’ai jamais aimé aucune Femme.... Je n’ai que des intentions très-honorables et je ne vois pas pourquoi vous me dédaigneriez. Je m’appelle Marius de Meinier, j’ai quinze mille francs de rente, c’est clair et net comme un sou neuf au soleil. On pourra dire que j’ai été mauvais sujet dans le temps ; mais je me suis rangé. Il ne me manque plus que de me marier pour faire une bonne fin. Je suis venu ici par amour pour vous et parce que je croyais que cela vous ferait plaisir....

— Vous vous êtes trompé, monsieur, interrompit Élise avec fierté, et je ne peux pardonner une telle insulte que si vous sortez d’ici sur-le-chatnp.

— Non, je ne sortirai pas! dit-il en élevant la voix

avec colère, je ne me laisserai pas chasser comme un laquais ! Je dirai que je suis venu parce que depuis deux mois vous m’attirez. ... - >

— En effet , 1 monsieur Marius Meinier, interrompit Élise exaspérée, j’ai désiré quelquefois qu’il se présentât une occasion de vous voir, de vous parler seule à seul, mais ce n’est pas pour le motif que vous supposez.... »

Elle s’interrompit à ces mots, et fouillant dans le tiroir du secrétaire, elle en tira le couteau qu’elle avait trouvé dans la chambre à l’auberge du Logis d’Anne.

« Tenez, lui dit-elle, je voulais vous revoir pour vous rendre ceci et vous redemander cette chaînette que vous portez au cou.... »

Marius Meinier se redressa, un éclair jaillit de son regard plein d’étonnement et de rage. Élise ne bougea pas, elle ne baissa point la vue, mais une terreur profonde fit pâlir son front et ses lèvres : elle crut que sa dernière heure était venue, elle sentit dans son cœur

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le froid de la lame acérée qui reluisait sous ses yeux. Cette terrible situation ne dura qu’un moment. Marius Meinier coupa avec son couteau la chaînette qu’il avait au cou, et la jetant sur la table, il dit froidement :

« Que tout ceci soit fini comme si nous ne nous étions jamais rencontrés. Bonsoir, mademoiselle. »

Il sortit lentement. Élise referma la porte à double tour, et se jetant à genoux pour rendre grâce au ciel de l’avoir délivrée d’un si grand péril, elle s’écria :

« Mon Dieu! c’est plus que ma vie, c’est mon honneur que j’ai sauvé 1 »

Le lendemain matin, James et Mme de Montsallier attendaient au salon l’heure du déjeuner ; Élise, contre son habitude, descendit tard.

« Bonjour, mignonne, lui dit Mme de Montsallier, vous pouvez entrer sans crainte; cet aimable monsieur est parti sans même prendre congé de nous.

— Ah ! tant mieux 1 » répondit la jeune fille avec un

long soupir. , .

Il y eut un silence. James, les yeux fixés sur le journal, avait l’air de lire.

« Ma chère amie, reprit Mme de Montsallier avec une tristesse qui ne lui était pas ordinaire, nous allons dès demain retourner à Taris ; nous serions trop seules ici, à présent que James nous quitte.

— Comment? dit-elle avec une tiiste surprise, M. James' part donc aujourd’hui?

— Oui, mademoiselle; je croyais vous l’avoir annoncé hier, » répondit-il sans lever la vue ; mais le tremblement de sa voix annonçait une profonde et douloureuse émotion.

Il y eut encore un silence; puis Élise se rapprocha de Mme de Montsallier qui avait les larmes aux yeux.

« Chère cousine, murmura-t-elle tout bas en appuyant

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son front sur l’épaule de la comtesse, dites-lui donc que je ne veux pas qu’il parte ! »

Je laissai tomber le manuscrit sur mes genoux, et je saluai mon auditoire pour le remercier de l’attention bienveillante qu'il m’avait accordée.

« Ah! elle se. décide enfin h aimer ce bon M. James! dit la dame créole, avec un soupir de satisfaction,

— Et ce mariage-là s’est fait? demanda le curé.

— Certainement ; au bout de trois semaines, Mlle de Saurens épousa M. de Saint-Nizier.

— Et Marius Meinier, qu’est-il devenu ?

— 11 s’est ruiné avec une danseuse, et il est depuis deux ans en prison pour dettes; en sortant de là, il ne sera plus assez honnête homme pour demander la bourse ou la vie sur les grands chemins; il volera dans la foule les montres et les foulards.

— C’est dommage i j’espérais qu’il redeviendrait un bandit! » s’écria notre belle malade.

Alors, le percepteur s’approcha cérémonieusement, et me demanda mon manuscrit. Puis, l’élevant d’un air triomphant, il s’écria :

« Voilà! ce sera la fin de notre second volume! »

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