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« Sire, reprit dona Luisa, vous avez droit de vie et de mort sur vos sujets; mais les rois, vos pareils, ne relèvent que de la justice de Dieu. Vous voyez dans don Sébastien un ennemi. Son seul crime envers vous, c’est son droit à la couronne que vous avez conquise. Oserez-vous l’en punir? Il n’y aurait point d’exemple d’un tel forfait. L’empereur Charles -Quint, votre père, laissa la vie h son plus grand ennemi, le roi François I". De nos jours, une femme hérétique, Elisabeth d’Angleterre, retient la reine d’Ecosse prisonnière depuis quinze ans, et sa haine n’ose pas toucher à cette tête royale.»
Le roi ne répondait rien ; son visage immobile ne trahissait aucun des sentiments de haine et d’amour qui l’agitaient à l'aspect de cette jeune fille dont les larmes, la véhémente douleur, étaient d’une beauté si souveraine.
« Sire, reprit-elle encore, vous n’êtes pas convaincu.... Mais il y a ici quelqu’un dont je peux invoquer le témoignage. Isabelle a vu don Sébastien, elle l’a reconnu; que Votre Majesté daigne l’interroger....
— Parlez, madame la duchesse d’Avero, dit froidement Philippe II. »
Isabelle s’avança, tremblante, et raconta brièvement les faits qu’elle avait appris et ceux dont elle avait été témoin dans l’Atalaya ; sa douleur, l’effroi de sa situation donnaient à ses paroles une éloquence vive et vraie. Le roi l’écoula avec le même visage impassible, tandis que dona Luisa, dont ce récit ravivait à la fois l’espérance et les craintes mortelles, étouffait ses larmes et priait en son cœur. Dieu seul a su quelle conviction entra en ce moment dans l’esprit de Philippe II; peutêtre s’arrangea-t-il avec sa conscience en restant dans le doute. Quoi qu’il en soit, sa volonté était arrêtée,
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inébranlable : rien ne devait la fléchir ; car elle avait pour motif les plus violentes passions de son cœur, l’ambition et la jalousie. Lorsqu’Isabelle eut achevé son récit, il lui dit sévèrement :
« Voilà, certes, un tissu de fourberies et de mensonges fort habilement arrangé; nous ne vous en ferons point complice, et nous voulons croire que vous avez été trompée, madame la duchesse. Ce misérable subira son châtiment, et nous ne pousserons pas plus loin les effets de notre justice, de crainte d’avoir à punir des personnes qui nous sont chères
— Sire, interrompit dona Luisa, point de grâce pour moi!... Mais suspendez ce terrible arrêt! Si quelque jour vous aviez un remords.... Ce sang serait versé.... Dieu ne pardonnerait pas ! Hélas ! que peut maintenant votre prisonnier? Laissez-lui la vie, la vie que nul regret ne peut racheter.... Vous m’accorderiez celle du plus grand criminel, si je vous la demandais à genoux....
— Ceci est un crime d’État, de lèse-majesté; nous ne pouvons le pardonner, dit le roi, avec une inexorable décision.
— Sire, dit dona Luisa, en se relevant avec l’énergie
d’une douleur sans espoir, prenez garde , il faudra me condamner aussi, car toute ma vie je rendrai témoignage contre vous — je dénoncerai devant toute la chrétienté le crime que vous aurez commis.... Don Sébastien a été reconnu.... On l’a yu.,.. D’autres voix s'uniront à la mienne pour proclamer la vérité.... En vain vous le traînerez à un infâme gibet, et vous y attacherez la sentence qui le déclarera un traître et un imposteur ; quand il sera mort, les peuples diront que c’était le roi don Sébastien, et que vous l’avez assassiné!... » .• ' .
arie
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Elle s’arrêta brisée, étouffée par les sanglots. Philippe II se taisait. Ges paroles audacieuses le frappaient it la fois de colère et d’inquiétude. Il savait quel parti ses ennemis pouvaient tirer d’une telle accusation; il craignait les doutes de la multitude, et peut-être la vengeance de quelque fanatique; il craignait surtout les derniers moments de celui qu’il avait condamné. Il fallait que sa fin fût publique, et peut-être quelqu’une de ses dernières paroles retentirait-elle parmi la foule. Philippe II se rappelait quels ennemis lui avait suscité la mort du comte d’Egmont; un sentiment de prudence l’arrêta; il calcula rapidement qu’un autre moyen pouvait le délivrer de don Sébastien.
Dona Luisa comprit l’hésitation du roi, elle crut qu'un mouvement de justice et de miséricorde s’élevait en lui, et elle tomba de rechef k ses genoux , n’ayant plus la force de le supplier que par ses larmes. H se pencha comme pour la relever, et retint dans sa main pâle et décharnée les deux mains qu’elle étendait vers lui.
« Madame, dit-il, c’est votre obstination à soutenir la fourberie de cet homme qui l’envoie à la mort. Si vous ne persistiez pas dans une erreur si étrange, s’il confessait hautement son crime, s’il déclarait qu’il a pris faussement le titre et le nom de don Sébastien de Portugal, nous pourrions lui faire grâce de la vie.
— Quoi, sire, s’écria dona Luisa épouvantée, il devrait se renier lui-même, et moi je soutiendrais par mon témoignage cet affreux mensonge qui le rayerait sans retour de son rang ici-bas?... Jamais, jamais] Il ne voudra pas sauver sa vie à ce prix!
— Que Dieu sauve alors son âme ! dit le roi avec une commisération hypocrite. Nous permettrons qu’un prêtre l’assiste à ses derniers moments. Son repentir
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pourra trouver grâce dans le ciel, et plu6 heureux que nous, pauvres pécheurs, il peut entrer demain dans la béatitude éternelle. Allez, madame, ajouta-t-il, en congédiant du geste dona Luisa, allez et priez Dieu pour l'âme de ce malheureux! »
Elle hésita un moment, puis vaincue par son désespoir, elle s’écria :
« Eh! bien, sire, que faut-il faire? que faut-il dire? je consens à tout ce qui peut sauver sa vie! me voici soumise; qu’ordonnez-vous?
— Que vous ne vous laissiez pas abuser plus longtemps par ce mensonge ; mais le salut de cet homme ne dépend pas de vous seule ; s'il persiste dans sa fourberie, il sera pendu demain.
— Ah ! que Dieu nous fasse miséricorde ! murmura dona Luisa.
: — Les personnes qui s’intéressent au sort de ce malheureux, pourraient aller lui dire que sa vie dépend de cette déclaration, reprit le roi en se tournant vers Isabelle; nous ne leur refuserons pas un ordre pour pénétrer jusqu’à lui.
— Sire, dit doua Luisa avec résolution, ainsi vous accorderez la vie et la liberté au prisonnier, s’il déclare que le nom et le titre qu’il a pris netaient pas véritables ?
— Nous lui accordons la vie et la liberté, sous condition qu’il sera banni du royaume, qu’il sera déporté dans quelqu’une de nos possessions des Indes orientales, d’où il ne pourra sortir sous peine de mort.
— Et quel garant, sire, de votre promesse?
— Ma parole royale, je la donne, madame. »
Elle alla vers le prie-dieu, et dit en montrant un livre ouvert :
« Sire, jurez-le aussi par les saints Évangiles.
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*— Je le jure, répondit-il en étendant la main. Madame la duchesse d’Avero, approchez. »
Il prit une feuille dé papier et écrivit :
« A l’alcade de la forteresse de Badajoz, don Rodriguez Nufiez. Notre bon plaisir est que la duchesse d’Avero puisse entrer dans l'Alcazar et visiter les prisonniers commis à votre garde. Vous l’aurez pour entendu. Moi, le roi. »
« Tenez, ajouta-t-il; vous êtes libre d’user de cet ordre. Si ce malheureux veut avouer son crime, des témoins que nous allons désigner d’avance, seront prêts à recevoir sa déclaration ; s’il persiste , tout est fini ; il n’y a plus d’espoir pour lui que dans la miséricorde de Dieu. Quant à son compagnon, don Juan de Matha, voulant user de clémence à son égard, nous le bannissons à perpétuité de toute l’étendue de nos États, et nous ordonnons la confiscation de ses biens au profit du couvent des Bénédictines de Badajoz. L’arrêt en sera expédié aujourd’hui même. Allez. »
Dofia Luisa ne pleurait plus ; l’énergie d’une résolution généreuse éclatait dans son regard; elle était calme, résignée, prête à tout. Dans les situations extrêmes et inévitables, le sang-froid s’accroît toujours ainsi, en proportion du péril. Il y a un sens profond dans ce vieux proverbe espagnol qui dit : « Dieu nous garde des douleurs que nous pourrions supporter sans mourh\ »
Doua Barbara attendait à la porte du cabinet. La princesse ne put échanger un seul mot avec Isabelle; ses dames l’environnèrent dès qu’elle fut rentrée dans son appartement, et, pour échapper du moins à leurs regards, elle se réfugia dans l’oratoire. Isabelle, l’ordre du roi à la main, dit à doua Barbara de tout disposer pour qu’elle pût se rendre à l’Alcazar sur l’heure
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même. Aussitôt une des duègnes fit avertir le grandécuyer qu’une dame de la maison des infantes allait sortir, afin qu’il envoyât l'équipage et la suite convenable. La jeune duchesse revêtit le costume que les femmes de cette époque portaient pour sortir à pied ou en litière. C’était une ample noire, assez semblable h un domino, qui couvrait tout l’habillement, et dont les manches ouvertes traînaient jusqu’à terre ; un voile de taffetas cachait leurs cheveux, et elles déguisaient leurs traits sous une espèce de masque noir et camard, pareil à ceux qu’on appelait alors, en France, touret de nez. Quand cette toilette fut achevée, Isabelle entra dans l’oratoire. Doha Luisa priait agenouillée.
« Bientôt je serai de retour près de Votre Altesse, dit la jeune fille en se tournant d’un air de défiance vers le rideau qui seul les séparait des argus attachés à leurs pas; je vais faire tous mes efforts pour accomplir les ordres du roi. Ayez bon espoir, madame. »
Doha Luisa s’était levée. Sans dire un seul mot, sans expliquer son intention autrement que par son geste, elle fit signe à Isabelle de quitter sa mante et de l’en vêtir; elle lui ôta son masque et s’en couvrit le visage, après avoir caché sous le voile de soie ses longues tresses noires. Isabelle se mit à genoux devant l’image de Notre-Dame de Guadalupe : dona Luisa la baisa au front et sortit de l’oratoire, l’ordre du roi à la main. Les duègnes, devant lesquelles elle passa, ne conçurent aucun soupçon; celle qui devait l’accompagner se mit à sa suite, et elles descendirent. Une litière attendait déjà à la |>orte du couvent: doha Luisa y monta seule. Deux pages menaient les mules ; la duègne et Un valet à la livrée du roi suivaient à pied. Elle traversa ainsi la ville et entra sans obstacle dans l’Alcazar. Toutes les portes s’ouvrirent devant l’ordre du roi; le capi-
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taine Rodriguez vint au devant de dona Luisa, et l’arrêta pour la complimenter.
« Madame, dit-il, assez étonné qu’elle n’eût répondu que par un geste de remerchnent à son discours, je vais vous conduire moi-même près du prisonnier; c’est un pauvre homme dont l’esprit me paraît dérangé, et j’attribuerais plutôt sa déclaration à la folie qu’à quelque intention coupable. Pour m’assurer de lui, je l’ai enfermé dans la plus haute chambre de la tour. »
Il offrit la main à dona Luisa pour monter : la duègne les suivait. Quand ils furent au haut de l’escalier et que la porte fut ouverte, doua Luisa dit :
« L’ordre du roi dit que j'entrerai seule. »
Au son de sa yoix, la duègne et le capitaine Rodriguez tressaillirent. Ils eurent un soupçon; mais ils n’osèrent pas s’y arrêter, tant le fait paraissait étrange, impossible. Ils s’inclinèrent en silence, et dona Luisa passa seule le seuil de la porte, qui se referma derrière elle. Don Sébastien était debout, le front appuyé aux barreaux de la fenêtre. Le soleil était près de se coucher, et sa lumière enflammée éclairait en plein les murailles blanches et nues de cette chambre, meublée comme la cellule d’un capucin. Le prisonnier ne s’était pas retourné en entendant ouvrir la porte.
« Sire ! murmura derrière lui une voix tremblante et arrêtée par les pleurs. Il frissonna, et se retint, en pâlissant, aux barreaux de la fenêtre ; car ses genoux se dérobaient sous lui à l’aspect de celte femme voilée. — Sire, c’est moi, reprit-elle en ôtant son masque. — Luisa ! » s’écria-t-il.
Tous deux restèrent un moment immobiles, éperdus; puis, les mains unies, ils s’assirent à côté l’un de l’autre, et ne purent longtemps se parler que par de muets regards. Hélas! de ce monarque couronné au
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berceau et dont la jeunesse fut si puissante, si glorieuse, il ne restait qu’une ombre. Ses traits d’une beauté si noble, étaient hâves et défigurés ; son regard vague n’avait plus cette fierté souveraine qui commandait aux hommes; l’esclavage et la maladie avaient éteint l’auréole qui environnait jadis ce noble front: le roi n’était plus qu’un être débile et à jamais brisé par l’effroyable tempête à laquelle il avait survécu. Un sentiment de pitié, de dévouement, de respect, plus fort que l’amour, s’empara du cœur de dona Luisa à l’aspect d’une si grande infortune ; elle fléchit le genou devant son royal fiancé, et s’écria douloureusement :
« Ah ! sire, combien vous avez souffert 1 »
Il passa la main dans ses longs cheveux, et, découvrant son front, traversé d’une large cicatrice, il dit :
« Vous m’auriez toujours reconnu à cette marque, n’est-ce pas ? » •
Et comme elle lui répondit vivement par un geste affirmatif, il ajouta :
«Mes bons Portugais me reconnaîtront quand je me montrerai à eux. J’ai trop différé; j’ai trop écouté de prudents conseils.... J’ai trop ménagé ce peu qui me reste de vie.... Que Dieu me garde de mourir ici!... Mais, quand j’aurai chassé les Espagnols de mon royaume, quand nous serons à Lisbonne, quand vous aurez été couronnée reine de Portugal..,, alors.... dona Luisa, je le sens, m* fin sera proche ; car ma vie sera épuisée dans l’accomplissement de mes desseins. J’irai vous attendre près des rois mes ancêtres, dans le royal monastère de Belem.... là-bas. »
Il s’arrêta, faible, anéanti, et montrant de la main, à travers la fenêtre, les montagnes de Portugal.
« Sire, dit doha Luisa, de toutes ces espérances que vous me faites concevoir, je n’en veux qu’une, c’est
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celle de partager votre sort pendant les années que vous resterez sur la terre : Dieu, qui vous a miraculeusement sauvé, vous conservera. Mais savez-vous où vous êtes et quels dangers vous environnent? Écoutezmoi, car nos moments sont comptés. Sire, vous êtes au pouvoir de votre plus cruel ennemi ; il a résolu votre mort....
— Il n’osera? interrompit don Sébastien.
— Hélas 1 sire, avec lui l’effet suit toujours la menace.
— Mais toute la chrétienté lui demanderait compte de mon sang 1 Si puissance est grande, mais pourtant il n’osera pas frapper si haut, vous dis-je ! Il a fait tomber d’illustres têtes, mais celle d’un roi ! Non, non, il aura peur d’y toucher 1
— Son abominable hypocrisie a trouvé le moyen de justifier ce forfait inoui en vous accusant de mensonge et de fourberie, répondit doua Luisa ; ah ! sire, vous ne savez pas encore jusqu’où va sa duplicité 1 »
Alors elle raconta brièvement ce qui s’était passé, l’entrevue qu’elle venait d’avoir avec Philippe II, et les conditions qu’il mettait à sa clémence. Don Sébastien, que ses paroles avaient d’abord ému d’étonnement et d’indignation, l’écouta avec une attention triste et calme. Quand elle eut achevé, il dit froidement:
« Je reconnais la politique cauteleuse et cruelle de Philippe II. Cette déclaration le délivrerait plus sûrement de moi que ma mort : elle imposerait silence aux protestations de mes partisans. Alors il serait bien véritablement roi de Portugal; moi vivant je lui aurais légué mon héritage. Je suis son prisonnier, et pour rançon il me demande mes droits, mon rang, mon nom, tout ce que je suis.... Par le Christ mort sur la croix, je ne me rachèterai pas à ce prix ! Que mon sang retombe sur lui ! »
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Dona Luisa se tourna avec effroi vers la porte, et leva ses mains jointes au ciel comme pour lui demander encore un instant. Puis elle se jeta aux genoux de don Sébastien et lui dit avec véhémence :
« Sire, je n’ai qu’un moment pour vous parler, pour vous persuader.... Voyez, je suis à vos pieds, je vous demande grâce pour votre vie, pour la mienne ! Ne les condamnez pas toutes deux par votre refus ! Eh 1 qu’importe ce titre, ces grandeurs, dont vous avez vu de près le néant? Ah! sire, les plus humbles ici-bas sont les plus heureux ! Autrefois, il m’en souvient, vous aviez souvent envié le repos d’une vie sans ambition, exempte des cruels soucis du pouvoir. Alors vous me disiez que l’orgueil de ce rang suprême ne valait pas le bonheur que vous donnait mon amour. Eh bien ! si je votis suis toujours chère, vivez pour moi.... Je vous suivrai dans votre pauvreté, dans votre exil..,. Nous irons nous cacher dans quelque contrée solitaire du Nouveau-Monde ; nous oublierons ce que nous avons été. Le roi de Portugal sera véritablement mort; mais don Sébastien vivra, il vivra pour moi seule 1 Ah ! je bénirai alors les volontés de Dieu ! »
Elle embrassait les genoux de don Sébastien, son regard plein de douleur et de prière était fixé sur lui. Il ne répondait pas.
« Sire, reprit-elle, ils vont venir ! Au nom du Christ et de sa sainte mère, laissez-vous gagner à mes larmes.... Je sais qu’au fond de votre âme il y a une voix qui crie les mots de gloire, d’honneur!... Tristes fantômes dont l’orgueil humain a fait des dieux.... La gloire ! c’est l’admiration aveugle de la foule qui appkjidit es plus heureux ! L’honneur ! ah ! ce n’est pas dans une obstination insensée qu’il consiste!... S’il fallait racheer votre vie par une lâcheté, par une trahison, je ne
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vous la demanderais pas ainsi à genoux, six-e ; je vous laisserais mourir, je mourrais avec vous; mais cette couronne que vous tenez de Dieu, vous pouvez l’abdiquer sans remords et sans hontes
Elle lui parla longtemps ainsi avec des pleurs, des instances, des alternatives terribles de douleur et d’espoir. Il ne répondait rien à ces prières ardentes ; mais sa pâleur, l’anxiété de son regard décelaient la lutte cruelle qui s’élevait en lui.
Tout à coup dona Luisa s’interrompit et écouta en frémissant; des pas se faisaient entendre dans l’escalier; on s’ari’êta devant la porte.
« Sire, s’écria dona Luisa d’une voix éteinte, ils viennent.... c’en est fait; les Voilà! Sire, prononcez notre arrêt de vie ou de mort !» v
Il fit un brusque mouvement, et l’entourant de ses bras, il serra contre sa poitrine, avec une sorte de frénésie, cette belle tête pâle et défaillante.
« Eh bien! soit, je le veux! s’écria-t-il, je veux avec toi la vie, la liberté !
— Oui, murmura-t-elle en répondant à cette étreinte passionnée; oui, libres, heureux ensemble pour toujours !» ' .
Quand la porte s’ouvrit, dona Luisa était debout et elle avait eu le temps de reprendre son voile et son masque. Le capitaine Rodriguez parut accompagné de deux soldats qui portaient des flambeaux, car il faisait déjà sombre.
« Madame, dit-il, les personnes de votre suite vous attendent avec inquiétude ; il est temps de vous retirer si vous ne voulez pas vous trouver de nuit dans les rues de Badajoz. » , *
Doua Luisa comprit que personne encore ne l’avait reconnue, et cette certitude lui rendit son sang-froid.
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« Capitaine, dit-elle, votre prisonnier est prêt à faire telle. déclaration qu’exigera le bon plaisir du roi. Vous devez avoir reçu déjà des ordres à ce sujet?
— Oui, madame, répondit-il troublé au son de cette voix qu’il hésitait pourtant à reconnaître, Sa Majesté a désigné le révérend père Gyrillo, notre chapelain, et don Jaïme de Sanusa, mon lieutenant, pour recevoir avec moi les aveux du prisonnier. Ils sont ici.
— Eh bien ! mandez-Ies et que tout ceci s’achève en ma présence pour que je puisse en rendre compte au roi. » > •
Elle alla s’asseoir près de don Sébastien et lui dit à voix basse :
« Mon seigneur, c’est la vie que vous m’allez donner en rachetant la vôtre.... Que ne puis-je vous rendre grâce à genoux! Tournez les yeux vers moi, voyez, je suis heureuse... Non, je ne crains plus rien! Philippe II a juré sur les saints Évangiles, il a donné sa parole royale. Bientôt vous serez libre.... Oh! quelle joie de renoncer pour vous au reste du monde et de vous suivre par delà les mers ! »
Cette voix aimée, ces paroles de dévouement et de tendresse, vibrèrent dans le cœur de don Sébastien; il oublia sous leur influence l’orgueil de sa vie passée; il eut peur de la mort qui eût brisé ce nouvel avenir que l’amour de dona Luisa lui promettait. D’ailleurs l’âme enfermée dans ce corps débile n'avait plus son énergie première; elle avait faibli dans ses souffrances, et son audace, son bouillant courage ne s’éveillaient plus que sous le coup de quelque impulsion puissante.
Les témoins mandés par le capitaine Rodriguez arrivèrent bientôt. Ils étaient suivis de l’écrivain ou greffier, qui enregistrait les condamnations prononcées par l’alcâlde, car la forteresse étant une juridiction indé-
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pendante, le gouverneur n’obéissait qu’au roi, et, dans les affaires criminelles, il remplissait à. la fois les fonctions de juge et de grand-prévôt. Les témoins se rangèrent autour de la table; le greffier ouvrit son écritoire de corne, et déploya une feuille de papier marquée au timbre royal. Au lieu de procéder à un interrogatoire régulier, il rédigea une déclaration dont les termes semblaient an-êtés d’avance, tant ils étaient explicites et violents. Cependant, avant de finir, il somma le prisonnier de lui déclarer son véritable nom.
« Sébastien, répondit-il d’une voix altérée, mais sans hésiter.
— Et votre profession ?
— Soldat. »
Le greffier fit tout haut la lecture de cette espèce d’aete mortuaire. Don Sébastien l’écouta avec une tranquille attention et les yeux fixés sur dona Luisa. Le greffier lui présenta la plume; il signa d’une main ferme ; puis les témoins mirent leur nom au-dessous de ce nom détrôné. Tout était fini, lorsque le capitaine Rodriguez, se tournant vers dona Luisa, lui dit :
« Vous devez signer aussi cette déclaration, madame. En cas d’absence ou de mort des témoins officiels, vous pourriez être appelée et interrogée sous serment. Telle est la loi. »
La princesse eut un mouvement de surprise et de frayeur; puis, prenant résolument son parti, elle si- • gna : « Luisa de Portugal. »
« Madame! s’écria le capitaine Rodriguez.
— Je prends tout sur moi, interrompit-elle fièrement. Exécutez les ordres que vous avez reçus. Dès ce moment, votre prisonnier est libre....
— Pas encore, madame, répondit le capitaine Rodriguez; il doit d’abord être conduit sous bonne escorte h
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San-Lucar, où il s’embarquera pour l’île de Luçon, lieu de son exil. Il aura pour compagnon don Juan de Matha....
— Juan est icil il est de retour! interrompit don Sébastien avec une grande émotion.
— Oui, le digne cavalier est arrivé, comme il l’avait promis, le quarantième jour, dit le capitaine Rodriguez avec un soupir ; il apportait sa rançon et la vôtre, mais la justice du roi s’est chargée de votre rachat.
— Hélas ! mon noble Juan, mon ami ! murmura don Sébastien ; il revenait avec un autre espoir !
— Madame, dit le capitaine Rodriguez en présentant la main à dona Luisa, l’heure est avancée; on va relever le pont-levis.
— Allons ! dit-elle ; et se tournant vers don Sébastien, elle lui montra le ciel, comme pour le prendre une dernière fois à témoin de sa promesse.
Tandis que ceci se passait dans l’Alcazar, rien encore n’avait été ébruité au couvent des Bénédictines, et le roi attendait avec une certaine impatience le succès qu’il se promettait de l’entrevue du prisonnier avec la duchesse d’Avero. Tout était tranquille dans l’appartement de la princesse. Pourtant, ce qu’elle prévoyait était arrivé. Doua Barbara n’avait pas tardé à regarder au joint des rideaux ce qui se passait dans l’oratoire, et elle avait failli tomber à la renverse de saisissement, en apercevant à la lueur de la lampe qui brûlait nuit et jour sur l’autel, Isabelle agenouillée devant Notre- Dame de Guadalupe. L’apparition d’un horrible fantôme ne lui eût pas causé plus de frayeur que la vue de cette belle tête blonde. La vieille dame était une prudente personne, qui servait à la cour depuis le premier mariage du roi; elle calcula promptement qu’il y avait moins de péril à se taire qu’à découvrir cette hardie sub-
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stitution, qui pouvait rester un secret entre elle et la princesse, et sans rien dire, elle s’assit près de la portière pour empêcher lès autres dames de regarder dans l’oratoire. Elle attendit ainsi deux heures dans des inquiétudes mortelles. Enfin la princesse rentra avec le même bonheur qu’elle était sortie, sans avoir été reconnue. Dona Barbara arrêta d’un signe les autres duègnes qui s’avançaient pour ôter à dona Luisa son voile et sa mante, et elle la laissa aller aussitôt dans l’oratoire. Ce qu’elle avait prévu arriva : au bout d’un moment, la pi incesse et Isabelle reparurent ensemble, l’une avait repris le vêtement que l’autre venait de quitter, et personne ne soupçonna ce qui s’était passé. La dame qui avait accompagné dona Luisa imita prudemmenf le silence de dona Barbara, et si elle avait conçu quelque doute, elle ne le manifesta pas.
C’était un samedi, veille de la fête de tous les saints, jour de vigiles -jeûnes. La princesse s’assit devant la collation qu’on lui servit; mais elle ne toucha point à ce léger repas. Les violentes émotions qu’elle venait d’éprouver palpitaient encore en elle ; sa main froide et tremblante serrait la main d’Isabelle, qui, non moins agitée, cherchait dans son esprit quelque moyen d’échapper à l’épouvantable contrainte que la présence des dames de service leur imposait. Mais cette situation ne dura pas longtemps. Un page du roi fit demander dona Barbara, qui, au bout d’un moment, rentra tout effarée.
« Madame, dit-elle, Sa Majesté vous mande. »
Dona Luisa sentit que le moment qui devait décider de son sort était venu; elle savait combien était terrible la colère de Philippe II ; mais elle ne la craignit pas pour elle-même, après avoir assuré le salut de don Sébastien. Elle marcha d’un pas ferme et rapide jus-
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qu’à la porte du cabinet, où elle entra seule. Le roi était debout; il avait à la main la déclaration de don Sébastien.
« Doua Luisa, dit-il en affectant uü calme que démentait le frémissement de ses lèvres, est-ce là votre seing?
— Oui, sire, répondit-elle en jetant les yeux sur le papier qu’il lui montrait.
Et sur-le-champ elle raconta comment elle était parvenue à mettre en défaut la surveillance de ses duègnes, < et à pénétrer jusque près du prisonnier. Philippe II l’écouta sans l’interrompre; ensuite il lui dit avec une ironie amère :
« Voilà une audacieuse tromperie ! Mais vous pouviez vous l’épargner, madame; il fallait nous dire le désir que vous aviez de voir ce misérable. Nous ne vous aurions certes pas refusé la permission accordée à la duchesse d’Avero. Si bas et si vil que soit cet homme, votre charité pouvait descendre jusqu’à lui. On a vu jadis une grande princesse, l’infante dona Marguerita, pénétrer dans les prisons et consoler les criminels, dont elle obtenait souvent la grâce. On louait, on vénérait cette haute piété qui s’humiliait ainsi. »
I)ona Luisa ne pouvait se méprendre à ces paroles pleines d’une si fausse pitié, rd’un si cruel dédain, et elle répondit avec une dignité humble :
-, — Sire, si j’ai failli, excusez-md, j’ai besoin de votre pardon....
— Ah ! interrompit le roi avec une èspèce de sourire, vous avez donc à solliciter une nouvelle grâce?
— Sire, celle-ci me regarde; c’est la plus grande qu’il soit en votre pouvoir de m’accorder. Sire, je vous demande la liberté.
— Votre liberté, et qu’en feriez-vous?
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— Je partirais, sire, je m’éloignerais pour toujours, et jamais le souvenir de ce dernier bienfait ne sortirait de mon cœur. »
Philippe II ne répondit que par une sourde exclamation de surprise et de rage ; ses soupçons n’étaient pas allés si loin; il n’avait pas cru dona Luisa capable d'un tel amour ni d’un tel dévouement.
« Sire, reprit-elle, Dieu m’a inspiré des sentiments conformes à ma fortune. J’ai été chassée de ma patrie, déchue de mon rang ; j’ai vu la ruine et l’humiliation de tous les miens; je dois abjurer l’orgueil de ma première condition, et descendre à celle d’une humble sujette de Votre Majesté. Une nouvelle vie s’est tout à coup ouverte devant moi....
— Dona Luisa, interrompit le roi avec une sourde violence; oseriez-vous me dire toute la vérité?
— Oui, sire, si vous m’interrogez, répondit-elle intrépidement.
— Vous voulez suivre le sort d’un misérable....
— Sire, interrompit-elle avec véhémence, pour vous, pour le reste du monde, cet homme est un grand coupable auquel vous avez fait grâce ; pour moi, c’est le roi don Sébastien, celui que j’ai forcé de racheter sa vie et la mienne par une lâcheté.... sire, je fus sa fiancée; je l’aime.... Je suis à lui pour la vie, pour l’éternité ; vous me demandiez la vérité, la voilà. »
Philippe II avait pâli, un éclair de fureur jaillit de ses yeux; mais il retint la terrible explosion de sa colère et dit avec uu froid dédain :
— Votre erreur me fait pitié, doua Luisa.,.. Il y a dans tout ceci quelque maléfice, quelque tromperie du démon. »
A cette supposition terrible, dona Luisa frémit; elle savait combien de victimes Philippe II avait livrées à
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l’inquisition, et de quels ennemis l’avait délivré lesaint tribunal.
« Sire, s’écria-t-elle, quel que soit cet homme, souvenez-vous que vous avez juré, par votre parole, royale, et sur les saints Évangiles, de lui laisser la vie et la liberté k des conditions qu’il a accomplies ; le saint-père lui-même ne vous relèverait pas d’un tel serment. »
Il y eut un silence. Le roi s’était assis, la tête baissée, le front appuyé sur sa main, dont le tremblement nerveux trahissait la violente agitation qu’il voulait dissimuler. Dofia Luisa, debout en face de lui, se taisait, et attendait dans une affreuse anxiété la réponse du vieux monarque. D’abord elle avait osé interroger des yeux sa physionomie inflexible; puis comme fascinée par le regard qu’il levait sur elle, la jeune fille avait senti un frisson d’épouvante et d’horreur; l'amour autant que la colère éclatait dans ce regard fixe et profond.
« Dona Luisa, dit enfin Philippe II, retirez-vous; demain je vous rappellerai. D’ici là Dieu m’aura inspiré ce que je dois faire pour vous., Si vous avez quelque complice, qu’il vous garde le secret, sur sa vie; dites-le à la duchesse d’Avero. »
En rentrant dans son appartement, la princesse ne trouva plus dona Barbara ni ses autres femmes; elles étaient remplacées par des dames d’une plus haute condition et qui avaient déjà servi les infantes. Ce changement s’était fait avec si peu de bruit, qu 'Isabelle s’en était à peine aperçue. A sa grande surprise, on l’avait laissée seule un moment; puis les nouvelles dames étaient venues attendre dona Luisa. Elles entrèrent aussitôt en fonction. Les cent yeux d’Argus n’étaient pas plus ouverts et plus clairvoyants que ceux de ces femmes vouées à une surveillance encore plus vigi-
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laDte que celle de doua Barbara. Doua Luisa ne put adresser, sans témoins,, une seule parole à Isabelle.
Malgré la promesse du roi, deux jours s’écoulèrent dans une horrible attente. Doua Luisa tremblait, non pour la vie de don Sébastien, elle savait que le roi ne violerait pas un serment prononcé sur les saints évangiles, mais elle perdait l’espoir d’obtenir sa propre liberté. Son courage n’était pourtant pas abattu ; l’avenir était long devant elle; et dans l’énergie de son dévouement et de sa volonté, elle ne voyait que la mort qui pût la séparer à jamais de don Sébastien.
Enfin, le matin du troisième jour, elle reçut un message du roi qui la mandait sur-le-champ; elle fut saisie d’un funeste pressentiment, et malgré la présence de ses dames, elle se jeta tout en pleurs dans les bras de la duchesse d’Avero. Avant de s’éloigner, elle lui dit :
« Isabelle, si nous ne devons pas nous revoir, souviens-toi de mes dernières paroles. N’accepte l’alliance d’aucun Espagnol; que ta main soit la récompense de l’un^de ceux qui furent fidèles à notre mauvaise fortune! Entre tous, don Juan de Matha est celui qui t’a le mieux méritée. » i
En traversant les salles qui précédaient le cabinet du roi, dona Luisa s’aperçut qu’il y régnait un certain mouvement. Les pages nu-tête et le manteau court sur l’épaule, allaient et venaient comme pour transmettre des ordres. Le capitaine des cent hommes qu’on appelait la guardia de Espinosa, et qui avaient le privilège d’entourer en voyage la personne du roi, attendait à la porte du cabinet.
Philippe II fit un pas pour venir au devant de dona Luisa; malgré la contenance impassible qu’il affectait, une sourde joie éclatait dans son regard.
« Madame, dit-il, aujourd’hui même la cour va me
DONA LU1SA
suivre à Elvas où je m’arrêterai quelques jours; ensuite nous irons à Lisbonne. Vous y viendrez, dona Luisa,* et c’est là que vous apprendrez quelle haute fortune nous vous destinons. /
— Sire, répondit-elle, quelles que soient les grandeurs dont Votre Majesté veut m’honorer, je les refuse. »
Ces paroles furent dites à voix basse, mais avec l’accent d’une énergique résolution. Philippe II comprit cette résistance invincible; il s’y attendait peut-être. Son implacable amour ne vit plus alors qu’une terrible et dernière satisfaction, celle de la vengeance.
« Eh bien ! madame, dit-il froidement, vous êtes libre. — Sire, je vous rends grâce ! s’écria-t-elle, et sa voix s’éteignit; un sentiment de défiance et de crainte glaçait, malgré elle, sa reconnaissance; son regard éperdu semblait encore interroger le roi.
— Oui, répéta-t-il, vous êtes libre. Je vous laisse ici maîtresse de vous-même. Dans une heure je serai sur la route de Portugal. Déjà les équipages de la cour et les compagnies de la garde sont hors des portes. Voulez-vous, madame, venir voir le bel ordre de ma suite? Venez, je vais vous le montrer. »
Doua Luisa, étonnée et saisie d’une crainte vague, suivit le roi qui ne lui avait pas laissé le temps de répondre. Le comte de Mora les précédait ; il resta au bas de l’escalier de la campanille. Le roi monta le premier; il gravissait rapidement les marches usées en entraînant d’une main la princesse. Elle avait peur, sa tête se troublait. En ce moment la pensée lui vint qu’elle était destinée à quelque affreux supplice. Pourtant elle se rassura en arrivant sur la plate-forme. Un doux soleil d’automne éclairait les rives du Guadiana ; l’air était d’une pure transparence et laissait voir tous les détails de ce paysage immense. Un grand mouvement
DOSA LUISA
régnait dans les rues et hors des portes de Badajuz. En deçà du pont, toutes les compagnies de la garde du roi étaient sous les armes, et les casques de fer poli, les piques, les lancilles aux légères banderolles, formaient deux lignes étincelantes. Mais doua Luisa jeta à peine un regard sur ce tableau riant et animé. Ses yeux tournés vers l’Alcazar cherchaient, au sommet de la plus haute tour, la fenêtre grillée derrière laquelle était don Sébastien. Le roi la laissa un moment à cette préoccupation, puis il lui dit lentement :
« Une étrange aventure est arrivée hier dans l’Alcazar. Le gouverneur venait de passer en revue la garnison ; les soldats manœuvraient dans la grande eour au son des tambours et des trompettes. Le prisonnier dont vous avez obtenu la grâce allait partir pour San-Lucar en compagnie de quelques malfaiteurs condamnés aux mines. Cette troupe était dans la cour au moment où les alferez levaient leurs drapeaux et que la musique redoublait ses fanfares aux cris mille fois répétés de Viva Espana y Portugal! alors le prisonnier s’est jeté en avant du front de bandière en' criant : « A moi ! Portu- « gai por el rey ! je suis don Sébastien!... «Mais qui le croira, maintenant qu’il a dit et signé qu’il était un aventurier? »
Il se tut, et considéra avec une cruelle joie doua Luisa qui, pâle, attérée, muette de saisissement, l’interrogeait d’un regard égaré.
« Cet homme ayant ainsi démenti sa déclaration, reprit le roi, nous sommes déliés de notre serment, et nous avons ordonné que justice fût faite. ..
— Et tout est fini! interrompit dona Luisa avec un sourd gémissement.
— Pas encore, répondit Philippe II en regardant du côté de l’Alcazar. »
— Pi§i feeë by-Googte
DOfîA LU ISA.
Elle comprit qu’il était inutile de demander grâce, que rien ne pouvait sauver don Sébastien. La pensée d’une mort prompte et certaine lui vint alors , elle mesura de l’œil l’élévation de la tour, et se pencha les bras étendus sur cet abîme. Mais la crainte de l’autre vie l’arrêta. Elle eut peur, en damnant son âme, d’être séparée pour l’éternité de celui qu’elle aimait, et que Dieu allait recevoir. Elle voulût fuir, mais Philippe II lui barra le passage et la retint violemment :
« Regardez ! dit-il en la ramenant du côté de la balustrade qui faisait face à l’Àlcazar. »
Une forme humaine était suspendue aux créneaux de la tour, et s’allongeait avec une faible oscillation sur la muraille grise. Un flot de peuple réuni au pied de la forteresse regardait en haut. En ce moment il applaudit par de sauvages acclamations. A cet aspect, dona Luisa jeta un cri perçant et tomba affaissée sur ellemême, comme si quelque coup invisible l'eût frappée d’une atteinte mortelle. Le roi la regarda un moment d’un oêil fixe, et dit tout haut :
« Je l’aimais ! »
Puis il descendit.
Quand dona Luisa revint à elle, au bout de quelques moments, elle se souleva et gagna les premières marches de l’escalier. Elle s’assit et resta là tout le jour, plongée dans un complet anéantissement. Toutes ses facultés d’intelligence et de réflexion étaient éteintes, et la douleur instinctive qu’elle éprouvait ne s’exprimait que par des larmes rares et de faibles gémissements. Vers le soir, cependant, il lui sembla entendre comme des voix d’en haut qui l’éveillaient, et tout à coup la conscience de sa situation lui revint. Elle écouta; ce chant était celui des religieuses, qui, après le départ
DONA LÜ1SA.
de la cour, venaient de refermer la porte de clôture et faisaient, en procession, le tour du cloître.
Doua Luisa descendit et vint se jeter aux pieds de la prieure :
« Ma mère, lui dit-elle, je suis restée ici pour n’en plus sortir! » '
Les religieuses étonnées de cette apparition, l'environnèrent; on l’interrogea.
Alors elle déclara sa naissance et protesta de nouveau de sa résolution.
« Ma fille, répondit la prieure, je savais que vous étiez ici ; un ordre du roi avait devancé votre résolution ; demain vous prendrez le voile. »
Un an plus tard, doiïa Luisa prononça ses vœux. Jamais recluse n’eut une vie plus séparée du reste de la terre ; le couvent fut pour elle une prison inaccessible ; elle y était environnée d’une surveillance qui ne laissait parvenir jusqu’à elle aucune nouvelle de ce qui se passait dans le monde. Ce ne fut que dix-huit ans plus tard, à la mort de Philippe II, qu’elle apprit le sort de ceux pour lesquels elle priait tous les jours. Son pays avait subi le joug espagnol. Don Antonio, son père, était mort dans l’exil, après avoir légué ses droits à la couronne de Portugal au roi de France Henri le Grand. La duchesse d’Avero, dépouillée de son titre et des biens immenses de sa maison, pour avoir refusé de donner sa main à un sujet espagnol, avait épousé dans
l’exil don Juan de Matha,
Le percepteur posa le manuscrit sur la table et promena un regard glorieux sur notre cercle; il se croyait
no Sa i.dtsa.
de moitié, pour le moins, dans le succès de larmes que cette lecture venait d'obtenir.
« Ah ! monsieur le curé, s’écrièrent ces dames, quel terrible homme que votre Philippe II ! Est-ce qu’il eut une cinquième femme ?
— Non, non, mesdames; il mourut veuf bien des années plus tard, dans ce beau couvent de l’Escurial où reposaient déjà les trois reines défuntes. Sa fin fut fort édifiante; à sa dernière heure, il parla comme un saint; il pardonna d’avance à tous ceux qui allaient se réjouir de sa mort, et certes, ils étaient nombreux. J’ai vu son portrait à l’Escurial ; il avait des yeux un peu ronds, les lèvres serrées et la barbe rare ; sa figure était assez belle ; mais elle n’était pas très-débonnaire. Certainement, celui qui a écrit cette histoire l’avait peint d’après nature.
— Et vous croyez que tout ce qu’il a raconté est bien véritable?
— Ah ! fit le curé en secouant la tête d’un air de bonhomie, comme je n’étais pas là....
— Certainement, ce n’est pas parole d’évangile! murmura le percepteur un peu mortifié de ce que personne ne lui faisait compliment sur sa manière de faire sentir le point d’exclamation; mais il y a toujours quelque chose de vrai dans une nouvelle historique, ne fûtce que les noms et les dates.
— Par exemple! m’écriai-je étourdiment, nous savons tous que les romanciers ne se gênènt guère quand il s’agit de dates, et moi-même....
— Vous! cria-t-on tout d’une voix.... Ah! ah! vous faites donc des livres?
— Hélas! oui, répondis-je toute confuse. »
Ce fut comme une révolution; ces dames me questionnaient, me reprochaient l’espèce de mystère que
DOSA LUISA
j’avais fait; le percepteur alla chercher son manuscrit et m’adjura de lui tropver un éditeur; enfin, je ne savais auquel entendre.
« Mais vous n’écrivez donc pas sous votre véritable nom? me demanda une de ces dames.
— Point du tout; j’ai un pseudonyme, et qui sait! vous avez peut-être lu mes livres sans vous en douter?
— Ah bah I fit le percepteur épouvanté et se souvenant sans doute qu’il avait dit beaucoup de mal de tout ce que nous avait fourni le cabinet de lecture, Cette situation me parut si comique, nous avions tous un air si drôle, que je me pris à rire de tout mon cœur.
— Écoutez, leur dis-je, j’ai fini hier une petite histoire à laquelle il ne manque, pour être bien véritable, que des noms que nous savons tous, au beu des noms supposés que j’y ai mis. Demain soir je vous la lirai, me pardonnerez-vous alors de ne vous avoir pas plus tôt montré mes bas bleus ? »
On me pardonna, et le lendemain on me fit l’honneur de veiller jusqu’à minuit pour ^coûter cette histoire.