CHAPITRE VII
CUSTINE ET BOUCUOTTE
I. Attaques contre Custine et les nobles. — Les jacobins de Paris. <^ Articles de Marat, de Laveaux et de Hébert. — II. Général et ministre. — Stengel. — Le Veneur. — L'administration des subsistances. •« Devrigny. -~ L'ordre de fusillade. — Opposition de Bouchotte et de Vincent. — Lettres violentes de Custine. — Affaire de Favart et de La Marlière. — Arrêté du Conseil exécutif (11 juin) et décision da Comité (26 juin). — Le déplacement des canons et le désarmement de Lille. — III. Les oommissaires du pouvoir exécutif. — Distributions des journaux de Laveaux et de Hébert. — Defrenne à Maubeuge. ^ Celliez à l'armée du Nord. — Arrestation de Colliez et de son secré' taire. — Dispositions des troupes. — Custine rappelé à Paris, arrêté et condamné.
I. Custine, rapporte un témoin du temps, était notre plus grande réputation militaire. Mais, quel que fût son renom, les Jacobins n'oubliaient pas qu'il appartenait à la noblesse. Ils avaient prédit que Dumouriez serait le second tome de Lafayette; ils prédisaient que Custine serait le second tome de Dumouriez. Un général aimé des soldats et regardé comme indispensable leur donnait de l'ombrage. Dans la Convention môme, de sourdes menaces se firent entendre contre Custine. Le Comité de salut public de Montpellier avait prétendu que l'armée
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du Nord refusait d'arrêter la marche des troupes girondines, c J'aime à croire, s*écria Jeanbon Saint- André, que Gustine sera fidèle à ses devoirs, et s'il osait méconnaître la représentation nationale, vous vous souviendriez de Lafayette et de Dumouriez *. »
Dès son arrivée en Flandre^ Gustine fut donc en butte aux calomnies jacobines. Les clubistes d'Alsace ne se lassaient pas de le dénoncer aux journaux parisiens, et de Strasbourg, de Belfort on écrivait que Tarmée du Rhin ne regrettait pas cet c. être vil et méprisable », cet c enfonceur de portes ouvertes ». A peine était-il dans le Nord, que la Société de Lille et ses meneurs, Fadjudant de place Galandini et le général de brigade Lavalette, le battaient en brèche. Galandini mandait à Paris que ses principes républicains n'étaient « pas bien accrédités i ; Lavalette» que Gustine n'avait vu, pendant son séjour à Lille, que des hommes réprouvés par les patriotes de l'armée et qu'il déplorait la démission de Beauharnais *. € Notre généralité, disait Lavalette, est d'un autre pays, d'un autre siècle que nous », et il ajoutait que la vaisselle de Gustine et ses ustensiles de toilette portaient encore ses armoiries : « En 4793, après le 31 mai, cela est fort ! Si Gustine était un de ces êtres insouciants qui ne voient rien, j'en accuserais son barbier, mais il frotte et essuie tout lui-môme, 11 a cet esprit de rangement
* Gay-VerDon, Custine et Houchard, 177; séance du 9 juillet, Jfon, du 11. Cf. ce mot de Lafitte-Pelleport à Deforgues, 6 juillet (A. E.) : I Custine gagne la confiance de son armée et la tient dans une bonne discipline ; mais tel est le sort des grandes Républiques à armées nombreuses que cette confiance et cette discipline sont, Tune, contraire aux principes du gouvernement, et l'autre, dangereuse à sa stabilité; le monarchisme de Tarmée mange le républicanisme de rÉtat. >
* Qui avait été nommé ministre de la guerre par la Convention.
^ Journal de la Montagne^ 16 juillet ; Déclaration du citoyen^ Vin-cent contre Custine, 27-28 ; Calandini aux jacobins, 16 juin, et Lavalette à Bouchotte, 20 juin (À. G.).
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minutieux qui Ta rendu si insupportable quand, il était inspecteur '. »
D^ailleurs, d'un bout à Tautre de la France, se répandaient alors des bruits de trabison. Partout, dans les clubs, dans les administrations des départements et clés villes, dans les gazettes se répétaient^ se propageaient comme un cri de panique les mots : plus de nobles à la tête des armées! Les ci-devant étaient suspects et il £al— lait les renvoyer sur-le-cbamp. c II suffît, lit-on dans une lettre de Tagent Defrenne, qu'un bomme soit douteux: pour qu'il soit destitué; n'attendons plus que la trahison soit exécutée et la République ruinée, pour cbasser les scélérats. > Certes les officiers gentilshommes avaient beaucoup de capacité et de pratique, mais on était con— vaincu qu'ils ne servaient qu'avec mollesse et repu— ^
gnance, qu'ils ne cherchaient qu'à se faire battre, qu'ils connitaient avec l'ennemi. On devait donc les expulser, )
les remplacer au plus tôt par des plébéiens dévoués au nouvel ordre de choses. Les sans-culottes qui conduiraient l'armée n'auraient pas le savoir et l'habileté des i 8 aristocrates i»; mais ils seraient sûrs et fidèles; ils ) déploieraient de l'activité, de la vigueur, de la résolution; ils auraient ce nerf et cet esprit d'entreprise qui manquaient aux officiers de l'ancien régime; on ne craindrait de leur part ni laisser-aller ni traîtrise. N'avaient -ils pas les vertus du peuple? N'étaientils pas francs, Intègres, étrangers à la corruption des cours? Les bons généraux ne sortent-ils pas de la plus humble condition? Rome et la Grèce n'avaienlelles pas déterré dans l'obscurité les maîtres de la
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Stratégie? « J'aime mieux, écrivait au Journal de la Montagne son correspondant de. Péronne, un brave homme qui n'a pas toute l'expérience possible qu'un traître à grands talents ; chez le premier , l'on peut au moins compter sur la probité qui se trouve fréquemment chez l'homme du peuple et rarement chez le courtisan de Versailles ; les hommes véritablement grands dans l'art militaire sont nés dans la pauvreté ; on ne fera jamais un bon général d'un sybarite qui a passé sa vie à dédaigner les plus vertueux d*enire ses semblables. » Du reste, les sans-culottes ne s'étaient-ils pas formés et aguerris? Ne se formaient-ils pas tous les jours ? N*avaient*ils pas pris à la longue Tbabitude des combats et acquis, avec le temps et à force d'écoles, la connaissance du métier? « Le patriote, soutenait Thirion, aurait d'abord le désir de faire le bien, et bientôt en aurait le pouvoir; il s'est instruit depuis un an même sous des généraux perfides ; il a profité de leurs erreurs, de leurs bévues, de leurs trahisons '. »
Les Jacobins de Paris enveloppèrent Gustine dans Tanathème qu'ils lançaient à tous les nobles. Le 9 juin, ils accueillaient sans protestation une lettre de Cambrai qui mettait en doute son républicanisme, et Thirion le blâmait de calomnier Houcbard, de donner des dégoûts aux officiers issus de la roture*. « Nos malheurs, disait un membre de la Société, dans la séance du 14 juin, sont venus de la coalition des législateurs actuels avec les ex-constituants et les ex-nobles ; c'est un Gustine, c'est un Biron, c'est un Dsprez- Crassier, c'est un Menou, c'est un Beauharnais qui commandent nos armées ; tous ces
1 Defreone à Bouchotte, 30 avril [A.. G.); Journal de la Montagne, 5 juin et 16 juillet.
* Journal de la Montagne^ 13 juio.
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hommes appartiennent à la caste nobiliaire '. » Le 23 j ui a , Laveaux assurait au club que Gustine trahissait la patrie. Ce c noble >^ ce c scélérat • ne refusait-il pas de chasser des commissaires des guerres qu'il savait aristocrates, et lorsqu*on lui remontrait qu'ils seraient cassés par décret, ne répliquait-ii pas : « Je m'en moque ; quand la Convention m'envoie des décrets qui ne me plaisent pas, je les jette au feu? » Ne devait-on pas c rompre entre ses mains le poignard dont il menaçait la République o ? Et, dociles à là voix de Laveaux^ les Jacobins décidaient qu'une députa tion, chargée de solliciter de la Convention un décret d'arrestation contre Carra, demanderait en même temps la destitution de Custine*. Le 5 juillet, Dufourny accusait le général d'avoir eu la pensée de retenir à Mayence les représentants qui lui auraient servi d'otages et répondu de la vie de Louis XYI'. À la nouvelle de l'assassinat de Marat, Thirion déclarait que l'Ami du peuple avait été tué parce qu'il dénonçait le royaliste Wimpfifen ; « ce qu'a fait Wimpfïen, ajoutait Thirion, n'est qu'un prélude ; un autre, Custine sans doute, l'aurait fait aussi », et il réclamait la destitution de Custine, « le plus criminel des généraux * ».
Comme les Jacobins, les gazetiers de la Montagne attaquaient Custine et le noircissaient à l'envi, le décriaient, s'efforçaient, jour par jour, de le démolir. Dès le 5 avril, en pleine Convention, Marat le rangeait parmi les généraux inciviques et nullement patriotes qui tramaient la ruine de la République. Le 31 mai, il insérait
* Journal de la Montagne^ 17 juin,
* /rf., 25 juin.
> /rf., 8 juillet.
* Id,, 16 juillet.
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dans son Publiciste la diatribe d'uu lieutenant de volontaires, Misobasile Fore), qui traitait Gustine de conspirateur et lui reprochait d*avoir « déshonoré » Tarmée du Rhin à Taffaire de Riilzheim. Le \\ juin, il publiait deux lettres des commissaires du Conseil exécutif, Garnerin et Gâteau, qui derechef incriminaient la conduite de Cus^ tine à Riilzheim et rappelaient un o imbécile dans Tart militaire », un faquin qui n'était même pas Tembryon d'un héros, un coquin qui jouait son armée aux dés et sa patrie à la banque ; « son effronterie, son ton altier, sa suffisance, sa brutalité, sa férocité, sa forfanterie, sa dépravation et une phrasimanie séduisante lui tiennent lieu, auprès des bonnes gens, de courage, de vertus et de talents; à Tombre de ses insolentes moustaches, il parle et agit en vizir; c'est le plus vil, le plus faux, le plus infâme et le plus dangereux des hommes t, et Gâteau affirmait que Gustine suivait la même marche que. Dumouriez, qu'il jetterait bientôt le masque — ce masque qu'on devrait lui écraser sur la figure — qu'il serait prochainement dictateur, qu'il avait le dessein de livrer et de vendre la nation *.
Puis, le 24 juin, paraissait dans le Publiciste une lettre du parisien Baude. Selon Baude, un officier de l'armée du Nord, qui permettait à ses soldats de se baigner dans l'Escaut, avait été traduit par Gustine devant le Conseil de guerre, et fusillé, — et cela pour une faute que l'ancien régime aurait punie d'une réprimande ou de quelques jours d'emprisonnement. Les défenseurs de la liberté, s'écriait Baude, obéiraient-ils longtemps, en machines^ à la volonté capricieuse d'un contre-révolutionnaire qui les menait à la boucherie ?
^ Le Publiciste de la République française, n*' 206 et 213.
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Gustine répondit que ce Baude n'existail que daas rimaginatioQ furibonde de certains maniaques et que, s'il existait, il ne saurait citer ni le nom de Tofficier fusillé, ni son poste, ni le jour et le lieu de son exécution ; que personne n'avait encore été puni de mort au camp de Paillencourt; qu'un général ne pouvait s'écarter des lois et règlements militaires ; qu'il n'était pas et ne serait jamais le boucher de ses frères d'armes ; que les troupes avaient l'esprit trop éclairé pour obéir en machines à l'ordre d'un contre-révolutionnaire '.
Marat ne se rebuta pas. Le 1" juillet, il imprimait une lettre anonyme datée de Wissembourg. Gustine y était qualifié d'incapable et de traître; il rejetait, disait-on, toutes ses fautes sur autrui ; il abandonnait Mayence, il osait exiger des renforts de l'armée du Rhin qui devait délivrer- la place et réparer par ses brillants succès les échecs de l'armée du Nord. L'Ami du peuple annota le factum; il nommait Gustine le digne successeur de Dumouriez, l'accusait d usurper la puissance dictatoriale, d'exercer le droit de vie et de mort sur le soldat, de disposer sans contrôle de tous les emplois militaires, d' « organiser les armées pour la contre-révolution* ».
Le 6 juillet, lettre de Marat à la Gonvention sur le danger de conserver Gustine et de remettre le sort de la République entre les mains d'un homme qui se rendait indépendant du Gonseil exécutif et méprisait les décrets de l'assemblée. Marat demandait que Gustine fût destitué sans délai et alléguait que le général n'était autrefois qu'un « bas valet de la cour », qu'il avait tenu dans la Gonstituante une « conduite anticivique », que sa
> Journal de la Montagne^ 6 juillet, n» 35, et Puiliciste^ n* 225.
> Publiciste, n» 230.