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Valentin Guillois

Mon ami, ce livre qui porte votre nom vous est dédié: mais ces feuillets, venus de si loin, envoyés au hasard, arriveront-ils jusqu'à vous? Je n'ose m'en flatter; notre séparation sur le Rio Joaquin, alors que vous partiez, accompagné de votre fidèle Curumilla, pour cette mystérieuse expédition à travers les Montagnes Rocheuses, de laquelle vous espériez ne pas revenir, a laissé dans mon cœur une tristesse que le temps, loin de diminuer, n'a fait, hélas! qu'augmenter encore.

Un sombre pressentiment m'avertissait que, pour la

dernière fois, je serrais dans la mienne, cette main

loyale qui, si longtemps, m'a soutenu pendant nos

périlleuses courses au désert ! Mes prévisions n'ont été que trop justifiées, puisque depuis lors je n'ai pu obtenir de vos nouvelles! Cependant si je me suis alarmé à tort, si mes craintes ne sont pas fondées — et Dieu veuille qu'il en soit ainsi — si ce livre vous parvient enfin, vous verrez, mon ami, que votre souvenir est toujours demeuré dans mon cœur, et vous me pa&doAHâjraz- d'avoir j ea racontant votre vie, si bien remplie de nobles et belles actions, laissé déborder à chaque page l'amitié qui m'unissait à vous, et montré aux sceptiques habitants des villes de notre vieille Europe une de ces organisations d'élite, comme seulfe peut en compléter l'existence aventureuse des grandies savanes américaines.

Gustave AIMARD

Juviay sur Orge, août 1801*

la Sierra de la Rivière du Vent.

tes Montagnes-Rocheuses forment entre la Califernie et les États-Biiis proprement dits une barrière presqu'înfranchissable r leurs redoutables défilés, leurs rudes vallées et les vastes plaines occiéBBtales arrosées par leurs fleures sont aujourd'hui encore à peu près inconnus aux aventuriers américains et parcourus seulement par les intrépides et audacieux trappeurs canadiens.

Cette couche majestueuse de montagnes, nommée la Serra de la Rivière du Vent, offre surtout un aspect grandiose et saisissant, élevant jusqu'aux cieux ses sommets blancs et neigeux qui s'étendent indéfiniment au NF-N.-O. jusqu'à ce qu'ils ne présentent plus à rhorizon qu'une légère vapeur semblable à des nuages, mais que l'œil expérimenté du couieur des bois sait être la ligne des montagnes escarpées des pierres jaunes.

La Sierra de la Rivière du Vent est une des plus remarquables dfes Montagnes-Rocheuses, elle forme pour ainsi dire une immense nappe <le montagnes étetreate lieues de long sur dix ou douze de large, domiuée par des pics escarpés couronnés de neiges

& VÀLENTIN GUILL0IS.

éternelles, ayant à leurs pieds des vallées étroites et profondes, remplies de sources, de ruisseaux et de lacs encadrés dans les rocs ; ces magnifiques réservoirs donnent naissance à quelques-uns de ces fleuves puissants qui, après avoir parcouru des centaines dé lieues d'un pittoresque territoire, deviennent les affluents du Missouri d'un côté, de la Colombie de l'autre, et portent le tribut de leurs eaux dans les deux Océans.

Dans les récits des coureurs des bois et des trappeurs, la Sierra de la Rivière du Vent est célèbre à juste titre, ses affreux défilés et les sauvages contrées qui l'avoisinent servent souvent de refuge aux pirates des prairies et maintes fois ont été le théâtre de luttes acharnées entre les blancs et les Indiens.

Vers la fin du mois de juin 1854, un voyageur bien monté et enveloppé avec soin dans les plis épais d'un zarapé, relevé jusqu'aux yeux, suivait une des pentes les plus escarpées de la Sierra de la Rivière du Vent, non loin de la source du Sids-lci-di-agie ou rivière verte , ce grand Colorado de l'ouest qui décharge ses eaux dans le golfe de Californie.

Il était environ sept heures du soir , le voyageur s'avançait en frissonnant sous un vent glacé qui sifflait lugubrement à travers les mornes.

Tout, autour de lui, prenait aux rayons incertains de la lune un aspect funèbre.

Il marchait sans entendre le bruit des pas de son cheval, enveloppé dans un linceul de neige qui se déroulait silencieusement à ses pieds; parfois les capricieux "méandres de la sente qu'il suivait l'obligeait à traverser des fourrés dont les repousses blanchies par le givre, se dressaient comme de gigan-

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tesques squelettes et s'entrechoquaient sur son passage avec un cliquetis lugubre.

Le voyageur continuait sa route tout en jetant à droite et à gauche des regards inquiets, son cheval, fatigué d'une longue traite, butait à chaque pas, et malgré les exhortations répétées de son cavalier semblait déterminé à s'arrêter net, lorsqu après avoir tourné un angle de la sente, il déboucha tout à coup dans une vaste clairière , où l'herbe assez drue et d'une moyenne hauteur formait une sorte de cercle de près de quarante mètres de diamètre , dont le vert jaune tranchait vigoureusement sur la blancheur des frimas qui l'entouraient de toutes parts.

— Dieu soit loué ! s'écria le voyageur en excellent français et en faisant un mouvement de plaisir, voici enfin un endroit où, sans trop d'inconvénients, je pourrai camper pour cette nuit ; je désespérais presque d'en rencontrer un.

Tout en se félicitant ainsi, le voyageur avait arrêté son cheval et du même coup mis pied à terre.

Son premier soin fut de s'occuper de son cheval, auquel il ôta la selle et la bride, et qu'il recouvrit de son zarapé, dont il se dépouilla sans la moindre hésitation, paraissant n'attacher qu'une importance secondaire au froid qui cependant sévissait dans ctes parages élevés avec une certaine rigueur.

Dès qu'il fut libre, l'animal commença, malgré la fatigue qu'il éprouvait, à broyer à pleine bouche l'herbe de la clairière ; rassuré sur le compte de son compagnon, le voyageur songea alors à s'arranger le mieux possible pour la nuit.

Grand, maigre, bien découplé , le front haut et large, l'œil bleu intelligent et pétillant d'audace,

VAiENTIN 6UILL0IS.

l'inconnu paraissait être de longue date accoutumé à la vie du désert et ne rien trouver d'extraordînaineem de {tenticwlièrement désagréable à la position assez précaire cepBndaait dans laquelle en ce moment il se trouvait.

C'était un homme arrivé à peu près au milieu de la vie , but le frawit duquel les chagrins plutèt que les fatigues *le l'existence accidentée du désert avaient creusé de profondes rides, en semant de nombreux fils 'd'argent sur son épaisse chevelure blonde; son <0G6tunœe, .assez soigné, tenait le milieu entre celui des irappeurs blancs et celui des campus in os mexicains, mais il était facile de reconnaître, malgré son teint bâlé par 'les intempéries des saisons, qu'il était étranger à la terre qu'il foulait et que l'Europe l'avait vn naître.

Après avoir jeté uai dernier regard de satisfaction à son cheval qui, par intervalles, interrompait son Fepas, pour lever vers lui sa tète fine et intelligente avec mue expression de plaisir, il transporta ses armes et les harnais dont il s'était chargé au pied d'un cocher élevé qui lui offrait un abri assez précaire contre les rafales de la brise nocturne, et il se mit en devoir de ramasser du bois sec pour allumer bù feu de isdlle.

Ce n'tétait pas mae «nteprise facile que celle à& tourner dm bois sec dans run endroit presque dépourvu d'arbres «t dont le sfA iBCOwvert de neige-, excepté dans la clairière, ne laissait xien distinguer, mais le voyageur était patient, il ne se rebuta pas, et au bout d'une heura il avait réuni assez de bois pour jdiixieiiter pendant Sa sndt entière deux ieux comme celui qu'il se proposait d'iattamer.

Bfentôt les branches pétillèrent et nue flamme •claire s'élança joyeusement en une longue spirale vers le^àel.

— Ah ! fit le voyageur qui , de même que tous les hommes contraints à vivre seuls, paraissait avoir contracté l'habitude des monologues à haute vote, «'est bon du feu, préparons le souper maintenant

Fouillant alors dans les alforjas ou doubles poches que les chasseurs portent constamment attachés à la selle, il en tira tous les éléments nécessaires 3i un Tepas ftogaL

C'est-à-dire de la «ecim, du peimekann et plusieurs Taras de latsajo ©a viande séchée ou soleil.

Au n«waent où , après avoir rejfermé ses alforps, te Toyageor relevait la tête pour placer sa -viande sur les charbons afin de la griller, il demeura immobâte, la bouche béante, et ce ne fut que grâce à ïtme grande force de volonté qu'il réprima un cri de surprise et peut-être d'effroi.

Sans qoe ®ul brvàst M «eftt révélé sa présence, un homme, appuyé sur une longue carabine, se tenait immobile émeml lui «et le considérait avec une profonde attention.

Maîtrisant «assitèt l'émotion qu'il éprouvait, le wyngew plaça, soigneusement le tasajo sur les charbons, puis, sans perdre de Yml son étrange trisrteur, IL sHongea le bras vers mm rifle tout en disant du ton de la plus paarfake indifférence :

— Ami <m ennemi, «oyez le biea-venu, compagrioa, la nuit est glacée, si vous avez froid, rechauilez-Wttfc, si wus &m faim, mangez; lorsque vos nerfs auront repris leur élasticité et votre corps «s iorces erdkatees, nous nous expliquerons foan-

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cbement et ainsi que des hommes de cœur doivent le faire.

L'inconnu demeura quelques secondes silencieux, puis, après avoir hoché la tête à plusieurs reprises, il murmura d'une voix basse et mélancolique, semblant plutôt se parler à lui même que répondre aux paroles qui lui étaient adressées :

— Existe-t-il donc réellement des créatures humaines, dans le cœur desquelles il reste encore quelque sentiment de pitié?

— Faites-en l'essai, compagnon, répondit vivement le voyageur, en acceptant sans hésiter mon offre cordiale ; deux hommes qui se rencontrent au désert doivent à première vue être frères, si des raisons particulières ne les font pas ennemis implacables. Asseyez-vous à mon côté et mangez.

Ce dialogue avait lieu en espagnol, langue que l'inconnu parlait avec une facilité qui dénonçait son origine mexicaine.

Il parut se consulter un instant, puis, prenant résolument son parti.

— J'accepte, dit-il, car votre voix est trop sympathique et votre regard trop franc pour mentir.

— Voilà qui est parler, dit gaiement le voyageur; asseyez-vous et mangeons sans plus tarder, car je vous avoue que je meurs de faim.

L'inconnu sourit tristement et se laissa tomber sur le sol auprès du voyageur.

Les deux convives si bizarrement rassemblés par le hasard, attaquèrent alors avec une vigueur peu commune et qui témoignait d'une longue diète les vivres placés devant eux.

Cependant tout en mangeant le voyageur ne

laissait pas que d'examiner son singulier compagnon.

Voici quel fut le résultat de ses observations.

L'aspect général de l'inconnu était des plus misérables, ses vêtements en lambeaux couvraient mal son corps osseux et décharné ; ses traits hâves et maladifs étaient rendus plus tristes et plus mornes encore par une barbe touffue et en désordre qui lui tombait sur la poitrine, ses yeux brûlés de fièvre, entfurés d'un cercle noir, brillaient d'un feu sombre et lançaient parfois des éclairs d'un rayonnement magnétique ; ses armes étaient en aussi mauvais état que ses vêtements, et en cas de lutte cet homme, à part sa force corporelle qui devait avoir été grande, mais que d'affreuses privations de toutes sortes, endurées depuis longtemps déjà, avait sans doute anéantie, n'aurait pas été pour le voyageur un adversaire redoutable.

Cependant on devinait sous cette apparence si véritablement misérable, une organisation d'élite brisée par la douleur; il y avait en cet homme quelque chose de grand et de sympathique qui semblait émaner de sa personne, et éveillait non-seulement la pitié, mais encore le respect pour 'ces tortures cachées si fièrement et si noblement endurées ; cet homme, enfin, avant d'être tombé aussi bas " avait dû être grand dans le bien ou dans le mal peut-être, mais certainement il n'y avait rien de vulgaire en lui et un cœur puissant battait dans sa poitrine.

Telle fut l'impression produite par l'inconnu sur son hôte, tandis que tous deux, san3 échanger une

10 TXEENTIN GUHXOIS.

parole, assouvissaient un appétit aiguisé par de longues heures d'abstinence.

Les œepas de chasseurs sont courts, celui-ci dura on quart d'heure à peine; lorsque fat terminé, le voyageur tordit une cigarette «et la présentant à l'inconnu :

— Funaez-vous? Imideananda-t-iL

A cette question si simple cependant, il se -passa un fait étrange «t qm ne sera compris que des personnes qui, habituées arottabac, en ont par une raison ou par une attire été longtemps privées. l»e visage Àe F inconnu s'éclaira sttbitement sous le coup d'anse vive émotion intérieure, son ceèl morne lança un éclair, et saisissant la cigarette avec un tressaffle*jaaent nerveux, il s' écria d'une woix étranglée avec an accent de joie impossible à i««dre :

— Oui, oh 1 out je fumais autrefois.

Il y eut un assez long silence.

Les deux hommes aspiraient la fumée de leur cigarette sans échanger une parole, recueillis et comme absorbés en eux-mêmes.

Cependant au-dessus de leur tête le vent soufflait avec violence;, la neige venait en tourbillonnant s** amonceler autour d'eux et les échos des mornes semblaient pousser de lugubres plaintes; la mût était horrible- En dehors du cercle de lumière produit par la flamme tourmentée du feu de veille, tout était confondu, perdu dans des ténèbres épaisses.: le tableau offert par ces deux hommes assis dans ce désert, bizarrement éclairés par la flamme bleuâtee de leur foyer et pour ainsi dire suspendus au-dessus d'un abîme insondable, fumantinsouciamment, tandis que la tourmente Tiurlâit autour (T eux, avait quelque

«3s*»4te*araissant«t d'étrange kffpoeeihle à reftdm. Lorsque sa cigarette fat terminée, le voyageur en tordît tme seconde et pflaçant son tabac entre Itii tft -sou WHfc.

— Maînteuaitt que la j^ace est rompue entre nous, dît-il d'une voix amicale, et que la connaissance est à peu près faite, puisque nous nous -sommesassis au même foyer, que nous avons mangé, Ira et fumé ensemble, le moment est venu, il me semble, de nous connaître tout à fait

L'étranger fit un geste muet en hochant la tête, jjeste qui pouvait être à volonté interprété comme un refus ou comme un acquiescement

Le wyageur continua, mme un sourire de borne kuaieuK.

— Je ne prétends en aucun façon, dit-il, vous abiigear £ me dévoiler vos secrets, libre à vous de garder l'incognito, si cela vous plaît, sans que je m'ea trouve blessé ai aucuse façon; cependant qopi qu'il anrive, laisaei-moi vous donner l'exemple éa la fraûchise^n vous disant qui je suis; mon hàeiom oe «eut pas longue, elle ne fie composera que 4e (Quelques .mots à peine. La France es* ma patrie, je suis né à Paris, qwe «ans doute» fit-il avec un soupir étouffé, je ne iiewff^jjwnaisi «des immm trop longues à vous reporter et qui «ans doute se vous iiUéf esse^aient 91e fort Médiocrement, ont oandaàt «aes pas en Améiique, Le hasard ou la Providence peat-êtee, «n iaaeguida»t vers le désert, ont vouai, «n èvefllwtà jnes instincts et mes aspirations vei* la liberté, faire de anôi un causeur des ibok, j'ai obéi ; depuis vingt ans je parcours dans tous les mm les

prairies et les grandes savanes, et je continuerai ainsi probablement jusqu'à ce qu'une balle indienne vienne au coin de quelque buisson m' arrêter pour jamais. Les villes me sont odieuses; passionné pour les grands spectacles de la nature qui élèvent les idées et rapprochent la créature de son Créateur, je ne me mêlerai qu'une fois encore au chaos de la civilisation, pour accomplir un serment fait sur la tombe d'un ami, puis je fuirai au fond des déserts les plus ignorés, pour terminer ma carrière inutile désormais, loin de ces hommes dont les passions mesquines et les basses et ignobles haines m'ont ravi la mince somme de bonheur à laquelle je me croyais le droit de prétendre. Maintenant, compagnon, vous me connaissez aussi bien que je me connais moi-même ; j'ajouterai seulement, en terminant, que mon nom parmi les blancs, mes compatriotes, est Valentin Guillôis, et parmi les Peaux-Rouges, mes pères d'adoption, Koutonepi, c'est-à-dire le Vaillant ; je me crois aussi bon et aussi brave qu'il est donné à l'homme de l'être avec son organisation incomplète, je n'ai jamais fait le mal avec intention de le faire, et j'ai rendu service à mes semblables aussi souvent que je l'ai pu sans attendre d'eux ni remercîments ni reconnaissance.

Cette apologie que le chasseur avait commencé de cette voix claire et de cet accent insouciant qui lui était habituel, se termina malgré lui, sous la pression du flot de souvenirs douloureux qui montait de son cœur à ses lèvres, d'une voix basse et inarticulée, et en finissant il laissa tristement tomber sa tête sur la poitrine avec un soupir ressemblant à un sanglot.

L'inconnu le considéra un instant avec une expression de douce commisération.

— Vous avez souffert, dit-il, souffert en amour, souffert en amitié ; votre histoire est celle de tous les hommes : en ce monde, qui de nous n'a pas, à une heure donnée, senti fléchir son courage sous le pouls de la douleur? Vous êtes seul, sans ami, abandonné de tous, exilé volontaire, loin des hommes qui ne vous inspirent que haine et mépris, vous leur préférez la société des bêtes fauves moins féroces qu'eux, mais au moins vous vivez, au lieu que moi je suis mort !

Le chasseur se redressa vivement en fixant un regard étonné sur son interlocuteur.

— Vous me croyez fou, n'est-ce ? pas reprit celui-ci avec un mélancolique sourire, rassurez-vous, il n'en est rien, j'ai tout mon bon sens, ma tête est froide et mes pensées sont nettes et lucides, mais, je vous le répète, je suis mort, mort pour mes parents, pour mes amis, mort pour le monde entier enfin et condamné à mener indéfiniment cette misérable existence ; c'est une étrange histoire que la mienne et que vous connaîtriez d'un mot si vous étiez Mexicain ou si seulement vous aviez voyagé dans certaines régions du Mexique.

— Ne vous ai-je pas dit que depuis plus de vingt ans je parcours l'Amérique dans tous les sens, répondit le chasseur dont la curiosité était éveillée au plus haut point; ce mot quel est-il ? pouvez-vous me- le dire ?

— Pourquoi non ? Il s'agit du nom que je portais alors que je vivais encore.

— Et ce nom, quel est-il ?

là tolenfin craxcus.

— Il wrtài tftcqtas une certaine célébrité, maïs je doute que si par hasard •vwts l'avez entendu prononcer, il soit demeuré dans votëre mémoire.

j — Qai «ah ? peut-être voms trompez-^vous.

— Eh Wen ! puisque vans l'exigez, apprenez-le donc, ion me nommait Mairtral el Tigrero.'

*— Vous ! s* écria le chasseur en proie à la plus grande surprise, mais «'est impossible !

— $ans doute, pirîsque je mû* mort, répandit f étranger avec amertume.

Le Tigrero avait laissé retomber sa tête sur la poitrine «t paraissait en proie à de sombres réflexions.

Le chasseur, assez ^abarnasaé an tour pris par cette conversation à bâtons rompu^ et -désirant la :renouer, attisait machinalement le feu avec la lame «le sa nwraja tandis que ses yeux erraient autour de lui et se fixaient parfois sur son compagnon avec «se «qareseion de profonde «y apathie.

-— Tenez, êàb-ià au beat d'un instant, en repoussant du pied dans le hrasier quelques charbons qui avaient roulé auprès de lui, excwtsez,, senor, ce qwe mon exclamation vous a semblé renfermer de blessant pour vous.; vous vous êtes mépris, je vous le jure, sur le sens de mes paroles ; bien que jamais nous ne nous soyons vus, nous Jte sommes pas

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aussi étrangère que voqs te supposez l'un A l'autre ; depuis bien longtemps déjà je tous connais.

Le Tigrero releva lentement la tête et regardant le chasseur d'un air inteéduM.

— Vous ? murmura-t-y.

-^ Oui, moi, cafeallero, et il ne me sera pas difficile de vous en donner la^çeuve.

— A quoi bon, murmura^-H^el intérêt puis-je «voir à ce que vous me connaissiez j

— Cher seigneur, reprit le France e n secouant la tête à plusieurs reprises, rien n'&tnve en ce monde par l'effet du hasard; croyez-moi, * ne intel- Bgenoe supérieure à la nôtre dirige tout icK as ^ si elle a permis que nous nous rencontrions, t* une façon aussi singulière et aussi inattendue, dans Cvs contrées désolées, c'est qu'elle a sur nous des desseins que nous ne pouvons encore pénétrer; ne nous Tûiàiseons donc pas contre «a volonté, ce que Dieu a résolu arrivera : qui sait si je ne suis pas, à mon insu, envoyé vers vous par lui pour vous apporter inné consolation suprême ou vous fournir les moyens d'accomplir une vengeance longtemps méditée «t réputée par vous impossible an œ moment.

— le wras le répète, ^senor, répondit le Tigrem, vos paroles sorat celles d'un homme au cœur fort et au bras ferme, je me sens, malgré moi, attiré vers vous; il me semble comme à vous que cette rencontre fortuite, après tant de jours de solitude et Àe ^douleur, d*un homme de votre trempe ne saurait être l'effet d'un hasard inintelligent, »et qae lorsque, convaincu de mon impuissance i sortir de Tafiteeuse situatian dans laquelle je suis réduit au désespoir jgt presque résolu au sukifle^lamain ioyafe que yous

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me tendez ne doit être que celle d'un ami; interrogez-moi donc sans crainte, je vous répondrai avec la plus grande franchise.

— Merci de ces paroles, dit le chasseur avec émotion, elles me prouvant que nous commençons à nous comprendre, bientôt, je l'espère, nous n'aurons plus de secret?' l'un pour l'autre; mais je dois avant tout vous apprendre comment il se fait que je vous connais depuis longtemps déjà sans que vous vous ep doutiez.

— Pap*6, senor, je vous écoute avec la plus sérieu^àttention.

V^entin se recueillit un moment, puis il reprit la^arole :

/ — Il y a quelques mois, à la suite de circonstances inutiles à vous rappeler, mais dont sans doute vous avez gardé le souvenir, vous avez rencontré à la colonie française de Quetzatli un Français et un chasseur canadien, avec lesquels vous eûtes par la suite des relations assez intimes.

— En effet, répondit le Tigrero avec un tressaillement nerveux, ce Français dont vous parlez se nomme le comte de Prébois-Crancé. Oh ! jamais je ne pourrai acquitter la dette de reconnaissance que j'ai contracté envers lui pour les services qu'il m'a rendus.

Un triste sourire plissa les lèvres pâles du chasseur.

— Vous ne lui devez plus rien, fit-il en hochant la tête avec mélancolie.

— Que voulez-vous dire? s'écria vivement le Tigrero ; le comte n'est pasmort, je suppose?

— Il est mort, caballero, assassiné sur la plage

TALENTIN GUILLOIS. 17

de Guaymas, ses bourreaux l'ont couché dans une tombe sanglante , son sang généreux traîtreusement veisé crie vengeance vers le ciel ; mais patience, Dieu ne permettra pas que ce crime horrible demeure impuni.

Le chasseur essuya d'un geste brusque les larmes qu'il n'avait pu retenir en parlant du comte, et reprit d'une voix étranglée par l'émotion intérieure qui le maîtrisait :

— Mais laissons quant à présent ce triste souvenir sommeiller au fond de nos cœurs. Le comte était mon ami, mon ami le plus cher, plus qu'un frère pour moi ; souvent il m'a parlé de vous, plusieurs fois il m'a conté votre étrange histoire, histoire sombre et terrible terminée par une épouvantable catastrophe.

— Oui, oui, murmura le Tigrero, catastrophe bien épouvantable en effet ; j'eusse été heureux de trouver la mort au fond du gouffre où j'avais roulé pendant ma lutte avec l'Ours-Noir pour sauver celle que j'aimais, Dieu en a ordonné autrement, que son saint nom soit béni.

— Amen , fit le chasieur en détournant tristement la tête.

— Oh I reprit don Martial au bout d'un instant, je sens en ce moment mes souvenirs revenir en foule, il semble que le voile qui recouvre ma mémoire se déchire pour me rappeler des événements déjà si loin de moi et qui ont cependant laissé dans mon esprit une trace si profonde; moi aussi je vous reconnais maintenant : vous êtes ce chasseur français que le comte venait essayer de retrouver au

t8 VA'LEWTIN GUfLLO».

désert, mois il ne voies donnait aucun des noua que vous m'wes dit.

— En effet, répondit Vatentm, il me nommait sans doute le Chercheur de pistes, nom sous lequel les chasseurs blancs et les Indiens du Far West ont coutume de me nommer.

— Oui; oh ! maintenant je mêle rappelle parfais tentent, c'est effectivement ainai qu'il vous nommait; vous aviez raison lorsque vous me disiez que depuis longtemps nous nous connaissions sans nous être vus.

— Maintenant que nous nous rencontrons dans ce désert, répondit le chasseur en lui tendant la main, liés l'un A l'autre par le souvenir de l'ami qui n'est plus* voulez-vous que nous soyons amis?

— Non , pas amis , s'écria chaleureusement le Tigrero en pressant avec force la main loyale du chasseur ; non, pas amis, mais frores.

— Frères, oui, Fun à l'autre et l'un pour l'autre, envers et contre tous, répondit le chasseur; et maintenant que vous êtes bien convaincu que la curiosité n'entre pour rien dans mon vif désir de connaître ce qui vous est arrivé depuis le moment où vous avez été si brusquement séparé de Tos-amis, parlez, don Martial , je vous écoute ; puis je vous apprendrai à mon tour quels sont les motifs qui ont conduit mes pas dans ^ees parages 'désolés.

Le tigrere se recueMt quelques instants , puis il commença son récit en ces termes :

— îles amis devaient me croire mort, je ne leur en veux donc pas4e*ri*avoir abandonné, bien que perrt-être ils aient été nn peu trop prompts à le foire , sans 'essayer de retrouver mon rorps ou

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de s'assurer au moins que j'étais bien mort et que tous secours me devenaient inutiles ; mais, comme j'ignore ce qui s'est passé dans la caverne après ma chute, les cadavres laissés sur le champ de bataille itfkmt prouvé plus tard qu'ils avaient en un rude combat à soutenir, peut-être furent-ils contraints jdfi fuir devant tes Indiens, enfin, je vous le répète, je ne les accuse pas. Vous ssvez que j'avais été- 'attaqué par l'Ours-Noir au moment où déjà joJCtfoyais avoir réussi à sauver ceux que j'avais j«réde protéger, (Tétait sur le bord môme du gouflre que l'Ours-Noir et moi, enlacés comme deux serpents, nous wions engagé une lutte suprême et décisive ; à l'instant où j'étais presque parvenu à neutraliser les effort» désespérés de mon ennemi et que je levais le bras pour lui couper la gorge, le cri de guerre des Comanches écteta tout â coup à l'entrée de la caverne ; par un effort soudain (te chef apacbe réussit à échapper à mon étreinte, se releva d'un bond et s'élança vers doua Anita, résolu sans doute, puisque, grâce au secours imprévu qui nous arrivait, sa vengeance ne pouvait s'accomplir, à fuir en enlevant la jeune fiDe, mais celle-ci 4e repoussa avec cette force que donne le désespoir et chercha un refuge auprès de Bon père. Déjà grièvement blessé de deux coups de feu, le chef recula en chancelant et arriva sur le bord du gouffre où il perdit l'équilibre. Il se sentit tomber; alors, par un geste instinctif ou peut-être par un dernier sentiment de Tage, il étendit les bras comme pour se retenir, s'accrocha à moi, qui me relevais, encore étourdi de la lutte que j'avais soutenu Contre lui, il me fit chanceler et tous deux nous Toulâmesdans le gouffre, lui avec un medc triomphe,

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moi avec un cri de désespoir. Pardonnez-moi de vous avoir aussi minutieusement rapporté les dernières péripéties de ce combat , mais j'étais obligé d'entrer dans ces détails afin de vous faire bien comprendre par quel hasard providentiel je fus sauvé lorsque je me croyais perdu sans ressources.

— Continuez, continuez, fit le chasseur, je vous écoute avec la plus grande attention.

Don Martial reprit :

— L'Indien était blessé fort grièvement, son dernier effort, effort dans lequel il avait mis tout ce qui lui restait de vigueur, lui avait coûté la vie, c'était un cadavre qui m'entraînait, car pendant les quelques secondes que dura notre chute, il ne fit pas un mouvement. Le gouffre n'était pas aussi profond que je le supposais, il avait de vingt à vingt-cinq pieds à peine, ses parois étaient tapissées de plantes et d'herbes qui fléchirent sous notre poids, il est vrai, mais empêchèrent une chute verticale; ce fut le chef qui le premier toucha le fond du précipice, je tombai sur lui, son corps amortit ma chute qui cependant fut assez grave pour me faire perdre complètement connaissance. Combien de temps demeurai-je ainsi étendu privé de sentiments, je ne saurais le dire, mais d'après le calcul que je fis plus tard , mon évanouissement dura au moins deux heures. Je fus réveillé par une sensation de froid qui me saisit subitement. Je rouvris les yeux, je me trouvais dans une obscurité complète. Dans le premier moment, il me fut impossible de me rendre compte de la situation dans laquelle je me trouvais et à la suite de quels événements j'y avais été placé; cependant la mémoire me revint peu à

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peu, l'équilibre se rétablit dans mon esprit, mes idées devinrent plus lucides et je ne songeai plus qu'à sortir aussi vite que je le pourrais du gouffre dans lequel j'étais tombé. Je souffrais horriblement; bien que je ne fusse pas positivement blessé, j'avais dans ma chute reçu de nombreuses contusions ; le plus léger mouvement me causait d'atroces douleurs, tant j'étais meurtri et froissé. Dans l'état où j'étais, il me fallait prendre mon mal en patience : essayer d'escalader les parois du gouffrejorsque mes forces étaient complètement épuisées eût été une folie ; je me résignai à attendre. J'étais dans une obscurité complète, mais cela ne m'inquiétait que médiocrement, portant sur moi tout ce qui m'était nécessaire pour faire du feu. Au bout de quelques minutes j'eus de la lumière. Je regardai alors autour de moi : j'étais étendu ou plutôt couché au-fond d une espèce d'entonnoir, car le gouffre, particularité qui aida beaucoup à amortir ma chute, allait en se rétrécissant du haut en bas; mes pieds et mes jambes presque jusqu'au genou baignaient dans l'eau d'un ruisseau souterrain, le haut de mon corps était appuyé sur le cadavre du chef indien. L'endroit où je me trouvais avait dix mètres carrés au plus ; je m'assurai au moyen de ma torche que les parois du gouffre, envahies entièrement par des plantes et même par des broussailles assez épaisses, s'élevaient en pente douce et ne seraient pas d'une extrême difficulté à escalader lorsque mes forces seraient non pas complètement mais suffisamment revenues. En ce moment il ne me fallait pas songer à tenter cette ascension; je pris bravement mon parti de cette contrariété, et bien que mçn inquiétude fût

gcande au sujet des amis <fne j'avais laissés dans la caverne, cependant je résolus d'attendre quelques heures avant que de procéder à mon sauvetage. Je demeurai ainsi près de viogt heures au fond du gouffre, en tête-à-tête avec le cadavre de mon ennemi. Bien des fois pendant mes excursions au désert je m'étais trouvé ctems des situations presque désespérées ; mais jamais, j'en atteste le ciel, je né me vis aussi complètement abandonné à moi-même et livré aux mains de la Providence. Cependant» quelque atroce: que fût ma position, je ne désespérai pas. Malgré les aflbeuses douleurs que je ressentais» je m'étais assuré que mes membres étaient dans un état satisfaisant et qu'il n'y avait que patience à prendre. Lorsque je crus mes forces assez revenues* j'allumai deux torches que je fixai au fond du gouffre afin d'y voir assez clair pour me diriger, je regetai en.bandouliène mon rifle qui avait rotilé avec moi dans te gouflke, je plaçai ma navaja dans mes dents serrées -et, m' accrochant aux broussailles par un effort désespéré,, je commençai mon ascension. le ne vous dirai rien des difficultés que j'eus à vaincre, des élans terribles que je fus contraint d'imprimer à mon corps brisé par la souffrance pour franchir des obstacles presque insurmontables, qu'il vous suffise de savoir que j'atteignis l'orifice du gouffre après une lutte d'une heure et demie, pendant laq«eH& je dépensai tout ce que peut donner d'énergie à un homme l'espoir de se sauver ; lorsque je touchai le sol de la caverne, je demeurai pendant près d'une demi-hsura étendu, sur le sable* épuisé, halètent, incapable de faire le moindre mouvement, respirant à peiqp, n ! entendant plus, na voyant plus,

n'ayant mena» pas la conscience de l'état affreux dans lequel j'étais plongé. Heureusement pour moi cette désespérante atonie ne persévéra pas : l'air vivifiant du dehors arrivant jusqu'à met à travers lès galeries de la caserne, me ranima et me rendit l'entière possession de mes facultés intellectuelles. Le sol autour de moi était jonché' de cadavres, la lutte avait sans doute été terrible entre les blancs et les Peaux-Rouges; je cherchai vainement les corps de dona Ànita et de son père ; je respirai, l'esr peir rentra dans mon cœur : mon sacrifice n'avait donc pas été stérile; ceux pour lesquels je m étais sacrifié vivaient, ils étaient sauvés, je les re verrais. Cette pensée ranima mon courage, je me trouvai un tout autre homme ; je me levai sans trop de peine* et, appuyé sur mon rifle, je me dirigeai vers l'entrée de la caverne, après avoir renouvelé mes provisions de bouche et pris deux cornes de poudre aux provisions cachées précédemment par moi et que dans leur fuite mes aaais n'avaient sans doute pas songé à emporter. Aucune: expression ne saurait rendre l'émotion que j'éprouvai lorsque, après une marche pénible dans la grotte, j'atteignis eufm les bords du fleuve et je revis te soleil; il faut comme moi a,voir été dans une steuàlioi* désespérée pour comprendre le cri ou plutôt le hurlement de joie qui s'échappa de ma poitrine oppressée lorsque je retrouvai enfin la clarté bienfaisante du soleil , que je respirai à pleins poumons l'air embaumé de la savane ; par un mouvement irréfléchi, mais parti du cœur, je tombai à genoux et, joignant pieusement les mains, je priai celui qui m'avait sauvé et qui seul pouvait le faire; cette prière touchante, ces naïfs» remerciements ex-

primés par un cœur reconnaissant sont, j'en suis convaincu, monté au ciel portés sur les ailes de mon ange gardien. Ainsi que je pus m'en assurer par la hauteur du soleil, il était environ deux heures de la tarde. Le silence le plus complet régnait autour de moi; aussi loin que la vue pouvait s'étendre, la prairie était déserte : Indiens et visages-pâles avaient disparu; j'étais seul, seul avec Dieu qui m'avait sauvé d'une façon si miraculeuse et qui ne m'abandonnerait pas. Avant que d'aller plus loin , je pris un peu de nourriture que mes forces épuisées rendait nécessaire. Lorsque précédemment j'avais cherché en compagnie de don Sylva de Torrès et de sa iille un refuge dans la caverne, nos chevaux avaient été par moi cachés dans la forêt et abandonnés, avec tous les fourrages qui nous restaient, dans une clairière peu distante ; je connaissais trop bien l'instinot de ces nobles animaux pour redouter qu'ils se fussent enfuis, je savais au contraire que si des chasseurs ne les avaient pas emmenés je les retrouverais à l'endroit même où je les avais laissés ; un cheval m'était indispensable : un homme démonté est perdu au désert , je résolus d'aller à la découverte- Reposé par la longue halte que j'avais faite et sentant mes forces presque revenues, je me dirigeai sans hésiter vers la forêt. A mon second appel j'entendis un bruit assez fort dans les taillis, les broussailles s'écartèrent et mon cheval arriva, en gambadant, joyeusement frotter sa tête intelligente contre mon épaule; je rendis avec effusion au fidèle compagnon de mes courses hasardeuses les caresses qu'il me prodiguait et je retournai à la caverne où se trouvaient ses harnais. Une heure plus tard, monté sur mon bon

VALENT» 6UILL0I8. 26

cheval, je reprenais le chemin des habitations. Mon voyage fut long à cause de l'état de faiblesse et de prostration dans lequel je me trouvais. En arrivant à Sonora une nouvelle foudroyante faillit me rendre fou : don Sylva de Torrès avait été tué dans le combat contre les Apaches, ainsi probablement que sa fille t dont nul ne put ou ne voulut m'apprendre le sort. Pendant un mois je restai entre la vie et la mort; mais Dieu sans doute avait dans sa sagesse décidé que cette fois aussi j'échapperais. A peine rétabli, convalescent encore , je me traînai jusqu'à la demeure de l'homme qui seul était en mesure de me donner des renseignements exacts et positifs sur ce que je voulais apprendre ; cet homme refusa de me reconnaître, bien que depuis longues années j'eusse entretenu avec lui d'étroites relations; lorsque je lui dis mon nom, il me rit au nez, et, comme j'insistais, il me fit chasser par ses péones en me jetant l'insulte à la face et en me disant que j'étais fou, que Martial le tigrero était mort et que je n'étais qu'un imposteur; je m'éloignai la rage et le désespoir au cœur. Comme s'ils se fussent donnés le mot, tous ceux de mes amis auxquels je me présentai ïefusèrent également de me reconnaître, tant le bruit de ma mort s'était accrédité et avait été accepté par eux comme une certitude. Tous les efforts que je tentai pour dissiper cette erreur funeste et prouver la fausseté de cette nouvelle furent vains, trop de personnes étaient intéressées à ce qu'elle fût vraie à cause des grands biens que je possédais et aussi, je le suppose, par crainte de mécontenter l'homme auquel je m'étais adressé, seul parent existant encore de la famille Torrès, et qui,

26 VAIEMXW GUUXûIS.

par sa haute position sociale» jouit d'une immense influence en Sonera* Que vous dirai-je de plus, mon ami; abreuvé de dégoûts de toutes sortes, le cœur brisé par la douleur» reconnaissant l'inutilité des efforts que je tentais devant l'ingratitude et ht ! mauvaise foi systématique de ceux auxquels j'avais 1 affaire, je quittai la ville et, remontant à -cheval» je retournai au désert, cherchant les lieux les plus ignorés, les parages les plus désolés pour y cacher mon désespoir et mourir lorsque Dieu aura décidé que j'ai assez souffert et me rappellera à lui»

Après ces derniers mots le Tigrero se tut et laissa avec accablement tomber sa tête sur la poitrine.

— Frère, lui dit doucement Valentin, en lui tou^ chant légèrement le bras pour attirer son attention, vous avez oublié de me révéler le nom de ce personnage si influent qui vous a fait jeter hors de chez lui par ses gens en vous traitant d'imposteur.

— C'est vrai, répondit don Martial, il se nomme don Sébastian Guerrero, il est gouverneur militaire de la province de Sonora.

Le chasseur se releva vivement en poussant un cri de joie.

— Don Martial! s'écria-t-il, remerciez Dieu, cal* c'est lui qui a voulu que nous nous rencontrions dans ces montagnes pour cpie la punition de cet homme soit complète*

lie pacte.

Don JHartial iregarda Je chasseur avec étonnement

— Que voulez-vous dire ? lui demaada-t-il, je ne vous comprends pa&

— Bientôt vous me comprendrez, mon ami, répondit Valentin^ depuis combien .de temps errezvous dans ces parages?

— Depuis près de deux mois.

— Alors vous connaissez sans doute le réseau de montagnesau milieu duquel nous nous trouvons en ce moment.?

— H n'y a pas un arbre ou un cocher dont je ne puisse dire la position exacte, pas une sente de .bête fauve que je n'aie parcourue.

— Très-bien ; sommes-rnous éloignés d'un endroit nommé le fort des Chichimèques?

ie Tigrero réfléchit un instant.

— Vous savez par quels Indiens sontiabitées ce* montagnes ? dit-il enfin.

— Oui, par de pauvres misérables *pii se donnent entre eux le nom de mangeurs de racines et que les chasseurs et les trappeurs désignent sous celui de dignes de jdtié^ ce sont, je crois* des créatures timide^, craintives,, inofiensives, espèces d'hommes incomplets chez lesquels les instincts irutaux ont étouffé l'intelligence ; du xeste je ne vous parle ici que par ouï dire, car jamais je n'ai vu aucun de ces pauvres diables.

28 valent™ guillois.

— Vous êtes parfaitement renseigné sur leur compte, ils sont en effet tels que tous les dépeignez ; j'ai souvent eu occasion de les rencontrer et j'ai gémi du degré d'abaissement dans lequel est tombée cette malheureuse race.

— Permettez-moi de vous faire observer que je ne vois pas les rapports qui peuvent exister entre cette peuplade dégénérée et les renseignements que je vous demande. '

— Un fort grand : depuis que je parcours ces montagnes, vous êtes le premier homme de ma couleur avec lequel j'ai consenti à entrer en relations; les mangeurs de racine n'ont ni histoire, ni traditions, leur vie se borne à manger, boire et dormir, je n'ai pu apprendre d'eux aucun des noms donnés aux pics majestueux qui nous entourent, aussi, bien que je connaisse probablement l'endroit dont vous parlez, si vous ne me le désignez pas autrement que vous ne l'avez fait, il me sera impossible de vous dire sa position exacte.

— C'est juste ; cependant ce que vous me demandez là est fort grave pour moi, voici la première fois que je viens dans ces parages, il me sera assez difficile de vous donner des renseignements positifs sur un lieu que je ne connais pas, j'essaierai cependant. Il existe non loin d'ici, je crois, une route qui traverse obliquement les Montagnes-Rocheuses et qui des États-Unis d'Amérique conduit à Santa- Fé ; en un certain endroit cette route doit se croiser avec une autre qui, de la Californie, vient directement y aboutir.

— Je connais parfaitement les routes dont vous parlez, les caravanes d'émigrants, de mineurs ou

de chasseurs les suivent, soit pour aller en Californie, soit pour en revenir.

— Bon ! A l'endroit même où les deux routes se croisent, elles forment une espèce de carrefour assez vaste entouré de tous les côtés par un entassement de rochers, s* élevant à une hauteur considérable; connaissez-vous ce carrefour?

— Oui, répondit le Tigrero.

— Eh bien ! à deux portées de fusil au plus do ce carrefour s'ouvre une sente qui serpente sur les flancs des montagnes dans la direction de l' est-sudest à peu près ; cette sente , d'abord assez étroite pour qu'un cheval n'y passe que difficilement, va en s' élargissant insensiblement jusqu'à une espèce d'esplanade ou de terrasse, si vous le préférez, qui domine au loin un horizon immense et sur les bords de laquelle existent encore des restes de constructions barbares mais faciles à reconnaître pour un ancien parapet; c'est cette terrasse qu'on nomme le fort des Chichimèques; pour quelle raison, je ne saurais le dire.

— Je n'en sais pas plus que vous à ce sujet , bien que maintenant je puisse vous affirmer que je connais parfaitement l'endroit dont vous parlez et sur lequel j'ai souvent campé pendant les nuits d'orages, à cause d'une grotte assez profonde creusée à main d'hommes dans les flancs du rocher, divisée en plusieurs compartiments dont je sais tous les détours et qui m'a offert un abri précieux pendant les effroyables tempêtes qui, à certaines époques, bouleversent ces parages.

— J'ignorais l'existence de cette grotte, fit le chasseur avec un mouvement de joie, je vous re-

99 VÀIBNTÏN GUIELtnS.

mercie de me l'avoir révélé; elle me sera ïort utile pour l'accomplissement des projets que faa. formes. Sommes-nous bien éloignés de ceftte esplanade?

— À vol d'oiseau , mous n'en sommes qu'à dnq ou six milles, tout au plus, et, s'il faisait jour, je vous la montrerais dlci ; mais comme il ncms ïatff[ faire un crochet pour rejoindre le chemin des tara-' vanes que nous sommes contraints de suivre pour atteindre Te carrefour, nous avons à peu près pour trois heures de roufee.

— Ceci est la moindre des tJboses , je craignais de nfêtre égaré dans ces montagnes qui me sont inconnues , je suis heureux (Rapprendre que maTiéflls expérience ne m'a pas fait défaut cette fois encore, et que mon instinct de chasseur ne m'a pas trompé.

En parlant ainsi , le Français s'était levé pour explorer la clairière. L* orage avaât cessé , le vent avait balayé les nuages, le ciel, d'un bleu profond, était pailleté d'étoiles brîBantes^ la lune déversait à profusion sa lumière blanchâtre qui imprimait au paysage une apparence fantastique aux reflets des grandes ombres projetées sur la neige dont te pâle tapis s'étendait à perte de vue.

— Xa nuit est magnifique, dit le chasseur qui avait pendant quelques instants attentivement examiné te ciel, il est une heure après minuit, je ne me sens pas" la moindre envie de dormir ? êtes vous fatigué.

— Je ne suis jamais fatigué, répondit en souriant leTigrero.

— Bon, vous êtes comme moi, dors, un véritaMf coureur tles kois; que pensez-vous d'une promenade par ce magnifique clair de lune?

VAIEflTm GUILLOIS. 31

— Je pense qu'après un ton souper et une conversation intéressante, rien ne rétablit l'équilibre dans les idées comme une promenade de nuit faite avec ira homme qu'en aime.

— Bravo ! voilà qui est parler; or, comme toute promenade potirêtrefogiqœ doit avoir un but, nous irons, si cela vous convient, jusqu'au fort des €hichimèques.

— J'allais vous le proposer, et tout en marchant, vous me direz Jt votre tour <quel impérieux mottf vous a obligé à venir dans ces parages inconnus et quel est ce projet auquel déjà vous «avez fait allusion.

— Quant à cela, répondit le chasseur avec un fia sourire^je ne puis voussatirfaire, quant à présent du moins, je veux vous laisser le plaisir de lasurprise; mais rassurez vous, je ne mettrai pas votre patience à une trop longue épreuve.

— Vous agirez comme bon vous semblera, je m'en rapporte entièrement à vous; je ne sais pourquoi, mais je suis persuadé, pressentiment ou sympathie, qu'en faisant vos affaires, vous ferez en même temps les miennes.

— Vous êtes plus près de la vérité en ce moment que peut-être vous ne le croyez vous-même, ainsi ayez ion courage,1rère.

— L'heureuse rencontre de cette nuit a fait de moi tm totft atrtre homme, dît le Tigrèro en se levant.

Le chasseur lui posa la main sur T'épaule.

— Un instant, lui$it-il, avant de quitter ce campement où nous nous sommes si providentiellement rencontrés, convenons "bien de nos faits afin d'éviter etftre nous, tout malentendu àTaveriir.

— Soit, répondit Don Martial, faisons un pacte selon la coutume indienne, et malheur à celui de nous deux qui y manquera.

— Bien parlé, ami, et retirant son couteau de sa ceinture, voilà ma navaja, frère, qu'elle vous serve comme elle m'a servi pour venger vos injures et les miennes.

— Je la reçois à la face du ciel que je prends à témoin de la pureté de mes intentions, recevez la mienne en échange, prenez la moitié de ma poudre et de mes balles, frère.

— J'accepte comme un bien m* appartenant, voici la moitié de mes munitions; nous ne pouvons à l'avenir tirer l'un sur l'autre, tout est commun entre nous, vos amis seront les miens et vous me désignerez vos ennemis afin que je vous aide dans votre vengeance, mon cheval est à vous.

— Le mien vous appartient, dans quelques minutes je le mettrai à votre disposition.

Puis les deux hommes, appuyés sur l'épaule l'un de l'autre, la main dans la main, les regards dirigés vers le ciel, le bras droit étendu en avant, prononcèrent à la fois les paroles suivantes:

— Je prends Dieu à témoin que librement, sans arrière-pensée, je choisis pour ami et pour frère l'homme dont la main presse en ce moment la mienne, je l'aiderai en tout ce qu'il me demandera sans espoir de récompense, prêt de jour et de nuit à répondre à son premier signal, sans hésitation comme sans reproche, dût-il me demander ma vie; je prête ce serment en présence de Dieu qui me voit et m'entend, puisse t— il me venir en aide dans

VALENTIN GUIIX0IS. 33

tout ce que j'entreprendrai et me châtier si je faussais mon serment.

Il y avait quelque chose de grand et de solennel dans l'acte si simple accompli par ces deux hommes si énergiquement organisés, arçx rayons pâles de la lune, dans le fond de ce désert perdu, seuls, loin de toute société humaine, face à face avec Dieu, confiants l'un dans Vautre et semblant ainsi porter un défi à la société tout entière.

Lorsqu'ils eurent prononcé la formule de leur ser* ment, ils se baisèrent réciproquement sur la bouche, se pressèrent dans les bras F un de l'autre, et après s'être une dernière fois serré la main :

-A présent partons, frère, dit Valentin, j'ai confiance en vous comme en moi, nous réussirons à triompher de nos ennemis et à leur infliger le désespoir qu'ils nous ont imposé.

Attendez-moi dix minutes, frère, mon cheval

est caché près d'ici.

— Allez, pendant ce temps je sellerai le mien qui est maintenant le vôtre.

Don Martial s'éloigna à grands pas, Valentin demeura seul. M #

— Cette fois, murmura t-il, je crois que j ai enfin rencontré l'homme que je cherche depuis si longtemps et que je désespérais de trouver : avec lui, Curumillaet Bel-Humeur, je puis commencer la lutte, car je suis certain de ne pas être abandonné ou livré lâchement à l'ennemi que je veux combattre.

Tout en se livrant, selon son habitude, à ce mot©. logue fait à voix haute, le chasseur avait lacé 9Dn cheval et s'occupait activement à le harnacher, il achevait de lui mettre la bride au moment où le

31 VAXENTÏN GUIIIOT3.

Tigrero rentrait dans la clairière, monté sur un magnifique cheval noir.

Bon Martial mit pied à terre.

— yoici votrecheval, mon ami, ffit-îl.

— Et voila le vôtre, répondit Valentin.

L'échange ainsi effectué, les deux hommes montèrent et quittèrent définitivement le campement où ils s'étaient rencontrés d'une façon si bizarre.

Le Tigrero n'avait pas menti en disant qu'une métamorphose s'était opérée en lui et qu'il se trouvait un tout autre homme, ses traits avaient perdu leur rigidité marmoréenne, ses yeux s'étaient animés, ils ne brûlaient plus d'un feu sombre et concentré; mais bien que ses Tegards fussent encore un peu hagards, cependant leur expression était plus franche et surtout ptas bienveillante; il se tenait droit et ferme sur sa selle,, en un mot, il paraissait rajeuni de dix ans.

Ce changement inespéré n'avait pas échappe à l'œil profondément investfrgatteiir du Français, à se félicitait intérieurement d'avoir opéré cette cure morale en sauvant une organisation d'élite du désespoir par lequel elle se laissait envahir et dominer,

Nous avons dit que la nuit était magnifique. Pour des hommes comme nos personnages, habitués à parcourir les déserts par tous les temps, cette marche dans les ténèbres était plutôt un délassement qu'une fatigue ; ils s'en allaient côte à côte, causant entre eux de choses indifférentes, parlant chasse, trstp- ' page, expédition contre les Indiens, sujet de conversation toujours fort agréable pour des coureurs des bois, et s'avançaient rapidement vers Fendroit qtfîb voulaient atteindre.

— Ah çà! dit tout à coup Yalen tin, je dois vous prévenir, mon ami, que si nos prévisions ne nous trompent pas, et que nous suivions la véritable route du fort des Chîchimèques, nous rencontrerons probablement là plusieurs personnes; ce sont des amis à moi auxquels j'ai donné rendez -vous et que je tous présenterai ; pour des raisons que bientôt vous connaîtrez , ces amis ont pris un chemin différent de ceM que j'ai moi-même suivi, et doivent in attendre déjà depuis quelque temps à l'endroit désigné.

— Peu importe quelles sont les personnes que nous trouverons au rendez-vous, si, comme vous le dites, elles sont de vos amies, répondît le Tigrero,. le principal est que nous ne nous soyons pas trompés.

— Ma foi, j'avoue mon incompétence sur ce point, voici la première fois que je me hasarde dans les Montagnes-Rocheuses où j'espère ne jamais remettre fes pîeds r je me livre donc pieds et poings liés à vous pour me guider.

— Je ferai de mon mieux, bien que je ne puisse répondre de vous conduire positivement à l'endroit où vous désirez vous rendre.

— Bah ! fit en souriant le chasseur, à la grâce de Dieu î deux sites pareils à celui que je vous ai décrit ne doivent pas se rencontrer souvent dans ces parages, si accidentés et pittoresques qu'ils soient, et ce serait véritablement jouer de malheur que de nous égarer.

— Du reste,, reprit le Tigrero, nous saurons bientôt à quoi nous en tenir, car avant une demi-heure nous serons rendus*

Les étoiles commençaient à pâlir dans les profondeurs du ciel, l'horizon se teintait de larges bandes

86 VALENTIPf GUILLOIS.

nacrées, qui se nuançaient tour à tour de toutes les couleurs du prisme, aux lueurs miroitantes et incertaines du crépuscule, les objets prenaient une apparence plus fugitive, bien que, par contre, ils fussent plus distincts.

Depuis quelques instants les aventuriers avaient dépassé le carrefour et s'étaient engagés dans une sente assez étroite, dont les capricieux méandres serpentaient à l'infini sur les flancs des rocs, presque suspendus au-dess*... 'y* • ^v:, abîmes ; les cavaliers avaient renoncé à diriger leurs chevaux et se fiait à leur instinct, ils leur avaient mis la bride sur le cou, les laissant libres de se guider à leur guise, précaution d'une extrême prudence et qui ne saurait être trop recommandée en pareil cas aux voyageurs.

Tout à coup un flot de lumière jaillit à l'horizon et éclaira subitement le paysage, le soleil se levait radieux et resplendissant; derrière eux les voyageurs avaient encore les dernières ombres de la nuit que déjà devant eux un jour éclatant faisait étinceler les \izss neigeux des montagnes.

— Enfin, s'écria le chasseur, nous y voyons clair m intenant; j'espère que nous ne tarderons pas à apercevoir le fort des Chichimèques.

— Regardez devant vous par-dessus la crête dentelée de ce morne, répondit le Tigrero en étendant le bras, voilà l'esplanade où je vous conduis.

Le chasseur s'arrêta, il se sentait pris de vertige et prêt à défaillir. A deux kilomètres environ, séparée de l'endroit où il se trouvait par un précipice infranchissable, une immense esplanade s'avançait dans l'espace en forme de voladero, c'est-à-dire que, à la

suite d'un de £es cataclysmes si fréquents dans ces parages, la base de la montagne avait été effroyablement minée, tandis que la cime était demeunée intacte et s'avançait maintenant à une distance considérable au-dessus d'une vallée sur laquelle elle était suspendue par un effet d'équilibre incompréhensiale. Ce spectacle était imposant et terrible à la fois.

— Dieu me pardonne, murmura le chasseur, je crois que j'ai eu peur, j'ai senti malgré moi tous mes muscles tressaillir; ouf, je ne veux pas regarder d'avantage, avançons mon ami.

Ils se remirent en marche, suivant toujours les méandres de plus en plus abruptes de la sente; après <les détours infinis, au bout d'une demi-heure ils débouchèrent enfin sur l'esplanade.

— C'est bien ici! s'écria le chasseur, en montrant les restes mourants d'un feu de veille.

— Maïs vos amis? demanda le Tigrero.

— N'avez vous pas dit qu'il y avait une grotte ici près?

— En effet.

— Eh bien» ils se sont sans doute embusquas dans cette grotte $n nous entendant venir,

— C'est possible.

— C'est vrai, regardez.

Le chasseur lâcha alors la détente de son fusil.

Au bruit du coup de feu, trois hommes parurent sans qu'il fût possible de deviner d'où ils sortaient. . Ces trois hommes étaient Bel-Humeur, l' Élan- Noir et la Tête-d' Aigle.

VALENTIN GUILLOK.

Il nous faut maintenant abandonner Valentin Guillois et ses compagnons à l'esplanade du fort des Chichimèques, où nous ne tarderons pas à les retrouver, pour parler d'autres personnages appelés à jouer un rôle important dans le récit que nous avons entrepris de faire au lecteur.

A cinq ou six lieues au plus de l'eaadroit où Valentin Guillois et le Tigrero s'étaient rencontrés, une caravane, composée d'une dizaine de personnes, avaient fait halte la même nuit, presque au même instant que le chasseur, dans une étroite vallée parfaitement abritée du vent et couverte d'épais taillis.

Cette caravane s'était commodément installée sur les bords d'un clair ruisseau, les mules avaient été déchargées, une tente dressée, les feux allumés, et lorsque les animaux avaient été entravés, les voyageurs avaient procédé aux apprêts de leur souper.

Ces voyageurs, l'un d'entre eux du moins, paraissait appartenir à la plus haute classe, car les autres n'étaient que des domestiques ou des peones indiens.

Cependant le costume de ce personnage était des plus simples; mais, malgré lui, la raideur de ses manières, sa démarche imposante et son air hautain dénonçaient l'homme habitué de longue date à imposer sa volonté, sans admettre de refus ou même la plus légère hésitation.

Ce personnage avait dépassé la cinquantaine, sa taille était haute , bien prise , et ses gestes remplis d'une suprême élégance. Son front large, ses yeux noirs, brillants et bien ouverts, ses longues moustaches grisonnantes et ses cheveux coupés en brosse lui donnaient une apparence militaire que ne démentait pas sa parole brève et saccadée. Bien qu'il affectât une certaine affabilité de manières, cependant parfois il se trahissait malgré lui, et il était facile de reconnaître que le modeste costume de gampusino mexicain qu'il portait n'était qu'un déguisement.

Au lieu de se retirer sous la tente préparée pour lui, ce personnage s'était assis devant le feu avec les peones qui s'étaient empressés de lui faire place avec un respect mal dissimulé.

Parmi les peones, deux hommes attiraient plus particulièrement l'attention, l'un était un Peau- Rouge, l'autre un métis, à l'œil fin, à la lèvre railleuse et aux façons câlines et obséquieuses, qui devait , pour une raison ou pour une autre , jouir de certaines privautés auprès de son maître ; ses camamarades ou plutôt ses compagnons le nommaient No Caraero, et, parfois, lui donnaient le titre de capataz.

No Carnero était le bel esprit de la caravane , le boute-en-train , toujours prêt à rire et à plaisanter, fumant une éternelle cigarette et raclant désespérément une insupportable guitare, mais cachant peut-être sous cette apparence frivole un caractère plus sérieux et des pensées plus profondes qu'il ne lui eût convenu de le laisser voir.

Lo Peau-Rouge formait avec le capataz le plus

complet contraste; c'était un homme long, sec, maigre, aux traits anguleux, au visage sombre et triste, éclairé par deux yeux noirs profondément enfoncés sous l'orbite, toujours en mouvement et d'une expression indéfinissable; son nez recourbé, sa bouche grande, garnie de dents larges et blanches comme des amandes, ses lèvres minces et pincées lui formaient une physionomie peu sympathique, rendue plus lugubre encore par le mutisme obstiné de ce personnage qui ne parlait qu'à son corps défendant , et toujours par monosyllabes lorsque les circonstances le contraignaient à émettre un son; comme tous les Indiens, il était impossible de se former une opinion quelconque sur son âge, car ses cheveux étaient noirs comme l'aile d'un corbeau et la peau parcheminée de son visage sans une seule ride; du reste, il paraissait doué d'une vigueur peu commune.

Il s'était engagé à Santa-Fé pour servir de guide à la caravane et, à part son mutisme obstiné, depuis le commencement du voyage on n'avait eu que des compliments à lui adresser pour l'adresse avec laquelle il s'était acquitté de son emploi.

Les peones l'appelaient l'Indien ou parfois <Tos£, terme de raillerie dont on se sert au Mexique pour désigner les Indiens mansos ; mais le Peau-Rouge paraissait aussi insensible aux compliments qu'aux épigrammes et continuait froidement à remplir la tâche qu'il s'était imposée.

Lorsque le repas fut terminé, que chacun eût allumé sa pipe ou sa cigarette, le maître se tourna vers le capataz.

— Carnero lui dit-il, bien que par un temps aussi

affreux et dans ces parages écartés nous ayons peu à redouter les voleurs de chevaux, cependant ne manquez pas de placer des sentinelles; on ne saurait être trop prudent.

— J'ai désigné deux hommes, mi amô, répondit le capataz, d'ailleurs je compte faire des rondes cette nuit! Eh! José, ajouta-t-il en se tournant vers l'Indien, ôtes-vous certain de ne pas vous être trompé? avez-vous bien réellement relevé une piste?

Le Peau -Rouge haussa dédaigneusement les épaules, et continua à fumer impassiblement.

— Savez-vous à quelle nation appartiennent les traces que vous avez découvertes? lui demanda le maître.

L'Indien fit un geste afiirmatif.

— Est-ce une nation redoutable?

— Corbeau, répondit sourdement leP eau-Rouge.

— Caray ! s'écria le maître, si ce sont des Corbeaux, nousferons bien de nous tenir sur nos gardes;ce sont les plus fins pillards des Montagnes-Rocheuses.

— Bah ! reprit Carnero avec un rire dédaigneux, ne croyez donc pas ce que dit cet homme, le mezcal lui monte à la tête, il cherche à se faire valoir; ces Indiens sont menteurs comme de vieilles femmes.

L'œil de l'Indien s'anima soudain et lança un éclair sinistre, sans répondre il tira un mocksens de sa poitrine et le lança si adroitement au capataz, que celui-ci le reçut en plein visage.

Furieux de l'insulte qui lui était faite si inopinément par un homme que jusque-là il avait toujours trouvé inoflensif et insensible aux injures, le métis poussa un cri de rage et se précipita, le couteau à la main, sur l'Indien.

fi 2 VALENHN GUILL0I3.

Mais celui-ci ne le perdait pas de vue, par un léger mouvement il évita l'attaque désespérée du capataz, et se redressant subitement, il le saisit par la ceinture, l'enleva de terre aussi facilement qu'il eût fait d'un enfant, et l'envoya rouler au milieu du feu où l'autre se débattit un instant avec des cris de douleur et d'impuissante colère*

Lorsqu' enfin il fut parvenu à se sortir à demi roussi du brasier, il ne songea pas à renouveler ïattaque, mais il se rassit en grondant sourdement et en jetant des regards sinistres à son adversaire, comme un roquet châtié par un dogue.

Le maître avait assisté avec les marques de la plus complète indifférence à cette agression, seulement il avait ramassé le mocksens et l'avait examiné avec soin.

— L'Indien a raison, dit-il froidement, ce mocksens porte la marque de la nation des Corbeaux; mon pauvre Carnero, il faut en prendre votre parti; la punition que vous avez reçue a été dure, mais je suis contraint de reconnaître qu'elle est méritée.

Le Peau-Rouge avait recommencé à fumer aussi paisiblement que si rien ne s'était passé.

— Le chien me le paiera, avec sa face de traître, répondit sourdement le capataz à l'admonestation de son maître, je ne veux pas être un homme si je ne donne son corps en pâture à ces Corbeaux qu'il découvre si bien.

— Mon pauvre garçon, reprit en ricanant" le maître, croyez-moi, oubliez cette affaire, désagréable, j'en conviens, pour votre amour-propre ; je crois que vous n'auriez lien à gagner à entamer une autre querelle.

Le capataz ne répondit pas r il promena son regard sur les assistants pour voir sur qui il lui serait possible, sans courir d'aussi grandis risques, de faire tomber sa colère , mais les peones se gardaient bien de donner prise sur eux, tous étaient sérieux. Alors il se leva d'un air dépité, fit signe à deux hommes de le suivre et s'éloigna en grommelant du cercle.

Le chef de la caravane demeura pendant quelques instants plongé dans de sérieuses réflexions, puis il se retira sous sa tente, dont le rideau retomba derrière lui ; peu à peu les peones s'étendirent sur le sol, les pieds au feu, enveloppés avec soin dans leurs zarapés et s'endormirent.

L'Indien retira alors le tuyau de sa pipe de sa bouche, jeta un regard investigateur autour de lui, secoua sur l'ongle du pouce la cendre du tabac, passa sa pipe à la ceinture, et se levant d'un air nonchalant et ennuyé, il alla à pas lents s'accroupir au pied d'un arbre, non toutefois sans avoir pris la précaution de se recouvrir entièrement de sa robe de bison , mesure que le froid piquant de la nuit rendait sinon indispensable, du moins nécessaire.

Bientôt, excepté les sentinelles appuyées sur leui; fusil et immobiles comme des statues, tous les voyageurs furent plongés dans un profond sommeil, car le capataz lui-même, malgré la promesse faite à son maître, s'était couché en travers de l'entrée de la tente.

Une*heure entière s'écoula sans que rien ne troublât le silence qui régnait dans le camp.

Tout à coup il se passa une chose singulière , la robe de bison, sous laquelle s'abritait l'Indien, se souleva doucement par un mouvement presqu'iiv-

hk VALENTIN GUILL01S.

sensible, et le visage du Peau-Rojige apparut dardant des regards de flamme dans l'obscurité. Au bout d'un instant le guide se dressa lentement le long du tronc de l'arbre au pied duquel il était couché, embrassa ce tronc des pieds et des mains, et par des mouvements onduleux, semblables à ceux des reptiles, il quitta la terre et s'éleva jusqu'aux premières branches au milieu desquelles il disparut.

Cette ascension avait, été exécutée avec une lenteur de geste si bien calculée qu'elle n'avait pas produit le moindre bçuit; de plus la robe de bison, restée au pied de F arbre conservait si bien ses plis primitifs, qu'il était impossible, à moins de la toucher, de s'apercevoir que l'homme qu'elle devait abriter l'avait quitté.

Lorsque le guide se fut caché au milieu de l'épais fouillis de feuilles, il demeura un instant immobile, non point pour reprendre haleine, après avoir fait une si grande dépense de forces; cet homme était de fer, la fatigue n'avait sur lui aucune prise, mais il avait besoin de s'orienter probablement, car le corps penché en avant, les yeux fixés dans l'espace, il^ humait l'air à pleine poitrine et ses regards semblaient vouloir percer les ténèbres.

Avant de choisir, pour se coucher, le pied de l'arbre dans lequel il se cachait maintenant, le guide s'était assuré que cet arbre, fort élevé et fort touffu, se joignait aux deux tiers à peu près de sa hauteur à d'autres arbres assez rapprochés, qui montaient graduellement sur les flancs de la montagne et formaient au vallon une muraille de verdure.

Après quelques minutes d'hésitation, le guide resserra sa ceinture, plaça son couteau entre ses dents

et avec une sûreté et une légèreté de mouvements qui auraient fait honneur à la race simienne, il com- ^mença littéralement à voltiger sur les branches, sautant d'un arbre à l'autre, en se pendant par les bras et s' accrochant aux lianes, réveillant sur son passage les oiseaux qui s'envolaient effarés et glissant dans la nuit comme un sombre fantôme.

Cette course bizarre dura environ pendant trois quarts d'heure ; enfin le guide s'arrêta, regarda attentivement autour de lui, et se laissant glisser le long du tronc de l'arbre sur lequel il était en ce moment, il toucha le sol.

L'endroil où il se trouva alors était une clairière assez vaste, au centre de laquelle brûlait un énorme feu qui servait à réchauffer quarante ou cinquante Peaux -Rouges, complètement armés, équipés en guerre ; seulement, chose singulière, la plupart de ces Indiens, au lieu de leurs longues lances et des arcs dont ils se servent habituellement, portaient des fusils de fabrique américaine, ce qui donnait à supposer que c'étaient des guerriers d'élite, et les grands braves de leur nation; ainsi, du reste, le laissaient clairement voir les nombreuses queues de loups attachées à leurs, talons, insigne honorable dont les guerriers renommés ont seuls le droit de se parer.

Ce détachement de Peaux-Rouges devait être sur le sentier de la guerre, ou tout au moins en expédition sérieuse, car ils n'avaient avec eux ni femmes ni chiens.

Malgré le peu de soin avec lequel les Indiens ont coutume de se garder la nuit, la façon franche et délibérée avec laquelle le guide s'était introduit

dans le campement, montrait qu'il était attendu par ces guerriers, qui ne manifestèrent aucune surprise à sa vue, et l'invitèrent au contraire par un geste hospitalier à prendre place avec eux autour du feu.

Le guide s'accroupit silencieusement et commença à fumer le calumet que lui avait aussitôt offert le chef placé près de lui.

Ce chef était un homme jeune encore, dont les traits caractérisés respiraient l'audace et la finesse la plus extrême.

Après un intervalle de temps assez long, laissé sans doute exprès au visiteur pour lui permettre de reprendre haleine et de se réchauffer, le jeune chef s'inclina devant lui et lui adressa la parole avec un accent de déférence*

— Mo© père est le bien-ve^u' parmi ses fils , dit-il, ils attendaient son arrivée avec impatience.

Le guide répondît à ce compliment par une grimace qui avait sans doute la prétention de passer pour un sourire.

Le chef continua.

— Nos éclaireurs ont examiné avec soin le campement des yorris (Espagnols), les guerriers du Moqueur sont prêts à obéir aux instructions que leur a donné par un çnipos leur grand sachein, la Tèted* Aigle. Mon père Curumilla est-il satisfait de sea enfants rouges?

Curumilla, car le guide n'était autre que la vieille connaissance du lecteur le chef Araucan, posa en baissant la tête, sa main droite, sur sa poitrine, et proféra avec une intonation gutturale l'exclamatioa

YALENTIN GUJLLÛIS. 47

Hoogh ! ce qui chez lui était la marque de la joie la plus grande*

Le Moqueur et ses guerriers connaissaient depuis trop longtemps Curumilla pour que son mutisme leur parût étrange , aussi se plièrent-ils sans répugnance à sa manie silenciewe, et renonçant judicieusement à faire sortir une parole de ses lèvres serrées, entamèrent-ils avec lui une conversation, par signe.

Nous avons déjà eu occasion, dans un précédent ouvrage, de constater que les Peaux-Rouges ont deux langues, la langue parlée et la langue mimée; cette dernière, parvenue chez eux à une haute perfection, et que tous comprennent, est ordinairement employée pendant les chasses et les expéditions, où une parole prononcée, même à voix basse, peut révéler la présence d'une embuscade aux ennemis, hommes ou fauves^ qu'on poursuit et qu'on veut surprendre.

C'eût été un spectacle fort intéressant et même fort réjouissant pour l'étranger qui eût assisté à cette entrevue, de voir avec quelle rapidité les gestes et les signes s'échangeaient entre ces hommes bizarrement éclairés par les; reflets rougeâtres du feu, et qui ressemblaient dans la nuit, avec leurs mouvements étranges* leurs physionomies farouches et leurs poses singulières, à un conciliabule d^démons ; parfois le Moqueur, le corps penché en avant et te geste emphatique, faisait un discours muet que ses compagnons suivaient avec l'attention la plus sou>tpnue, et auquel ils répondaient avec une rapidité que la parole elle-même n'aurait pu» surpasser.

Enfin* ce conseil silencieux se termina, Cura-

milla leva la main au ciel eïi montrant les étoiles qui commençaient à pâlir et quitta le cercle.

Les Peaux-Rouges le suivirent respectueusement jusqu'au pied de l'arbre au moyen duquel il s'était introduit dans le campement; arrivé là, il se retourna,

— Que le Wacondah protège mon père, dit alors le Moqueur, ses fils ont bien compris ses instructions, ils les suivront littéralement. Le grand chasseur pâle doit avoir déjà rejoint ses amis , il nous attend sans doute ; demain Koutonepi reverra ses frères comanches ; à Yenditha — point du jour — * le camp sera levé.

— Bon, répondit Curumilla, et après avoir saïué une dernière fois les guerriers qui' s'inclinèrent respectueusement devant lui , le- chef saisit une liane* et, s' enlevant à la force des poignets, en un instant il eut gagné les branches et disparu dans le feuil-

La mission que l'Indien venait de remplir était fort importante et il fallait qu'il en fût ainsi pour qu'il se fût hasardé à courir de si grands dangers pour avoir une entrevue à cette heure de nuit avec les Peaux-Rouges; mais comme le lecteur «apprendra bientôt quelles furent les conséquences' de cette expédition du chef, nous croyons inutile de traduire la langue mimée employée pendant le conseil, et d'expliquer les résolutions prises entre Curumilla et le Moqueur.

Le chef recommença sa promenade aérienrie avec la même légèreté et le même bonheur; après un laps de temps comparativement beaucoup plus court

que celui qu'il -lui avait fallu précédemment, il atteignit le camp des blancs.

Le même silence régnait dans son enceinte, les sentinelles étaient toujours immobiles à leur poste, les feux de veille commençaient à s'éteindre.

Le chef s'assura que nul regard n'était fixé sur lui, qu'aucun espion n'était aux aguets, et, certain de ne pas être aperçu, il glissa silencieusement le long de l'arbre et reprit, sous sa robe de bison, la place qu'il était censé ne pas avoir quitté pendant toute la nuit.

Au moment où, après avoir jeté un dernier regard à la ronde, le chef indien disparaissait sous la robe de bison , le capataz couché en travers de l'entrée de la tente leva doucement la tête et dirigea les yeux avec utfe fixité singulière vers la place occupée par le Peau-Rouge.

Un soupçon venait-il de surgir dans l'esprit du Mexicain? S'était-il aperçu du départ et du retour du chef?

Au bout d'un instant, il laissa retomber sa tête sans qu'il fût possible de lire sur ses traits immobiles les pensées qui l'agitaient,

Le reste de la nuit s'écoula calme et paisible.

I^e fort des CkieHimèque*

Le soleil se levait; ses rayons chatoyaient sur les feuilles tremblottantes et jaunissantes des arbres, et les teignait de mille nuances de pourpre et d'or.

50 VALENT!» GUJLLÛJS»

Les oiseaux, frileusement blottis dans les taillis, entonnaient à pleine gorge leur chanson matinale; le réveil de la nature était splendide et imposant comme dans tous les pays de montagnes*

Le chef de la caravane sortit de sa tente et donna Tordre de lever le camp.

Latente fut immédiatement plïée, les mules chargées,, et dès que les chevaux furent sellés, on se remit en marche sans s'occuper du repas du matin; on ne déjeunait ordinairement qu'à la halte de onze heures, pendant qu'on s'arrêtait pour laisser tomber la grande chaleur du jour,

La caravane s'avançait sur le chemin de Santa- Fé aux États-Unis, au grand trot des mules, avec une rapidité inusitée en pareille circonstance; elle affectait une ordonnance militaire, imposante et indispensable dans ces régions, infestées, non-seulement par des bandes nombreuses d'Indiens pillards; mais parcourues, en outre, par les pirates des prairies, bandits plus redoutables encore, jetés par leurs méfaits hors la loi commune, et qui, embusqués dans l'angle des routes ou dans le creux des rochers, assaillent les caravanes au passage, et massacrent sans pitié les voyageurs, après les avoir dépouillés de ce qu'ils possèdent,

A vingt pas environ en avant de la caravane marchaient quatre cavaliers le fusil sur la cuisse, précédés du guide qui, seul, tenait à une légère distance l'extrême avant-garde, puis venait le gros de la troupe, composé de six peones bien armés, surveillant, les timles et les bagages, sous les. ordres immédiats du chef de la caravane; à une trentaine de pas en arrière se tenait enfin, le capataz„ ayant

TâLENlIIf GDJLLOTS. M

saus ses. ordres quatre cavaliers, résolus et armés jusqu'aux dents*

Ainsi disposée pour faire face à tout événement, la caravane jouissait d'une sécurité relative, car il était pew probable que les pillards blancs ou rouges qui la guettaient sans doute osassent se hasarder à attaquer, en ptein jour, dix-sept hommes résolus et aguerris. La nuit, les voleurs de chevaux qui se ghssent silencieusement dans l'ombre pendant le sommeil des voyageurs , et enlèvent chevaux et hagages, étaient plus à redouter.

Cependant, soit hasard, soit k cause des mesures de prudence employées par le chef de la caravane, depuis le départ de Santa-Fé, c'estr-à-dire depuis pjus d'un mois, lea Mexicains n'avaient pas vu un indien, pas reçu une alerte; ils avaient, en apparence du moins, voyagé avec autant de tranquillité que si, au lieu de se trouver au milieu des Montagnes- Rocheuses, ils avaient parcouru les routes, de l'intérieur de la Sonora ; cette sécurité, en augmentant leur confiance, ne leur avait cependant pas fait nérgliger les mesures de; prudence; leur chef„qne cette inconcevable mansuétude des hommes de proie, rôdeurs de ces contrées, inquiétait intérieurement , redoublait de vigilance et de précautions pour éviter une surprise et une collision avec les pillards.

La découverte^ faite la veille par le guide, d'une piste d'Indiens Corbeaux, les plus déterminés voleurs de ces montagnes, ajoutait encore à ses appréhensions secrètes, car il ne se dissimulait pas que, au cas où il serait forcé de combattre, malgré le courage et la discipline de ses peones, toutes les mauvaises chances seraient contrelui, dans une lutte

contre des hommes connaissant parfaitement le pays, et qui ne s'aventureraient à l'attaquer qu'en nombre assez considérable pour écraser sa troupe, quelle que fût sa résistance désespérée.

Lorsqu'on eût quitté le campement, le chef de la caravane, en proie à un sombre pressentiment peutêtre, éperonna son cheval et rejoignit l'Indien qui , ainsi que nous l'avons dit, marchait seul en avant, sondant les buissons du regard, et remplissant en apparence tous les devoirs d'un guide expérimenté.

Curumilla, bien qu'il entendît derrière lai le pas pressé du cheval du Mexicain, ne se retourna pas et continua à trotter insoucieusement sur la mauvaise mule mise à sa disposition pour le voyage.

Lorsque le chef de la caravane l'eût rejoint et que son cheval fût rangé près de celui de l'Indien, au lieu de lui adresser la parole, il l'examina attentivement pendant quelques minutes, cherchant à percer le masque d'impassibilité répandu sur les traits du chef- et à lire dans sa pensée. Mais après un laps de temps assez long, le Mexicain fut contraint de reconnaître l'inutilité de ses efforts, et de s'avouer in petto l'impossibilité où il se trouvait de deviner les intentions de cet homme, pour lequel, malgré les services qu'il paraissait avoir rendus â la caravane, il éprouvait une répulsion instinctive, et qu'il aurait voulu forcer, coûte que coûte, à une explication franche.

— Indien, lui dit-il en espagnol, je désire causer quelques instans avec vous sur un sujet important, laissez donc, provisoirement, votre mutisme de côté et répondez en homme loyal, aux questions que j'ai l'intention de vous adresser.

VÀLENTIN GtULLOIS. 53

Gurumilla s*inclina respectueusement.

— Vous vous êtes engagé avec moi, à Santa- -Fé, à me conduire moyennant une prime de quatre ionces, dont vous avez reçu la moitié d'avance, à me [conduire, dis-je, en "sûreté sur les frontières du /Haut-Mexique, en côtoyant les États-Unis; depuis que vous êtes à mon service je n'ai eu, je dois en convenir, qu'à me louer de la façon dont vous vous êtes acquitté de vos devoirs ; mais nous sommes en ce moment au milieu des Montagnes - Rocheuses, c'est-à-dire arrivés au point le plus dangereux de notre long voyage ; vous avez relevé, il y a deux jours, une piste d'Indiens Corbeaux, ennemis fort redoutables pour les caravanes; j'ai besoin de m' entendre avec vous sur les moyens à employer pour déjouer les pièges dans lesquels ces Indiens chercheront à nous faire tomber, savoir quelles mesures vous comptez employer pour éviter leur rencontre, en un mot connaître quel est votre plan de campagne.

L'Indien, sans répondre, fouilla dans l'espèce de Baye en calicot rayé jetée sur ses épaules, en tira un papier graisseux plié en quatre, l'ouvrit et le . présenta au Mexicain.

— Qu'est cela? demanda celui-ci, en le prenant et le parcourant des yeux : ah ! oui, fort bien, votre engagement. Eh bien ! quel rapport a-t-il avec la question que je vous adresse ?

Curumilla, toujours impassible, posa le doigt sur le papier, juste à l'endroit où était écrit le dernier paragraphe de l'engagement

— Eh bien ! après, s'écria le Mexicain d'un ton de mauvaise humeur; il est dit là, il est vrai, que je

dois me fier entièrement à vous* vous laisser libre d'agir à votre guise dans l'intérêt commun, sans vous queslionner.

L'Indien hocha, affirmativement la tête.

— Ehl vato a brios t s'écria le Mexicain* jetfr hors des- gonds par cette froideur calculée, malgré; sa résolution de se contenir, et impatienté de l'obs*tination de cet homme à ne pas lui répondre : qui me prouve que vous agissez dans l'intérêt commua, et que vous n'êtes pas un traître?

A ce mot de traître si nettement articulé parle Mexicain, Curumilla lança un regard de tigre à soi* interlocuteur, pendant que tout son corps était agité d'un tressaillement nerveux ; il poussa deux ou troisi exclamations gutturales incompréhensibles, et avant que le Mexicain pût soupçonner ses intentions, il fut saisi à bras le corps, enlevé de la selle, et jeté à. toute volée sur le sol, où il demeura étourdi.

Curumilla sauta à bas de sa mule, retira deux, onces d'or de sa ceinture, les lança vers le Mexicain» et s' accroupissant sur la lèvre du précipice qui bordait la route, il se laissa glisser jusqu'au fond avec une vélocité vertigineuse et disparut presque aussitôt.

Ce que nous venons de rapporter s'était passé si rapidement, que les peones restés en arrière, biea qu'Us se fussent lancés à toute bride pour porter secours à leur maître, arrivèrent trop tard sur le théâtre de la rixe pour prévenir la fuite de l'Indien.

Le Mexicain n'avait reçu aucune blessure, la surprise seulement et la violence du choc qu'il avait éprouvé avaient causé son étourdissement momentané, mais, presque aussitôt, il reprit ses esprits, et*

VALENTJN GUIÏXOIS. 55

comprenant l'utilité et la folie d'une poursuite dans un tel endroit et avec un pareil adversaire, il dévora sa honte et sa colère, et remontant sur son cheval qu'on avait arrêté, il donna froidement Tordre de continuer le voyage, se réservant intérieurement, si l'occasion s'en présentait jamais, de tirer une éclatante vengeance de l'insulte qu'il avait reçue.

Pour le moment il n'y fallait pas songer, des intérêts plus pressants appelaient toute son attention; il était évident pour lui qu'en flétrissant le guide de l'épithète de traître, il avait frappé juste, et que celui-ci, furieux de se voir démasqué, ne s'était porté à cette extrémité que pour échapper à un châtiment exemplaire et trouver les moyens de fuir en sûreté.

La situation devenait des plus critiques pour le chef de la caravane; il se trouvait abandonné et perdu, sans guide, dans des régions inconnues» surveillé sans doute, par des ennemis cachés, et exposé à chaque instant à une attaque dont les suites ne pouvaient être que défavorables pour lui et ses gens; il fallait prendre un parti vigoureux pour éviter, s'il était possible, les malheurs dont la caravane était menacée.

Le Mexicain était un homme doué d'une organisation énergique, brave jusqu'à la témérité, que nul péril, si grand qu'il fût, n'avait jamais eu la puissance de faire pâlir; en quelques secondes il calcula toutes les chances favorables qui lui restaient, et sa détermination fut prise.

La route qu'il suivait en ce moment était bien certainement celle fréquentée par les caravanes qui se rendent des États-Unis en Californie ou au Mexique, il n'existait paa d'autre chemin que celui-

56 VALENTIN GtJILLOÎS.

là dans les montagnes; le Mexicain résolut donc d'établir un camp retranché dans le premier endroit dont la position lui paraîtrait favorable, de s'y fortifier le mieux possible, et d'attendre le passage de la plus prochaine caravane à laquelle il se joindrait.

Ce plan était d'une grande simplicité, et surtout très-facile a exécuter; les voyagenrs possédaient des vivres et des munitions en quantité, ils n'avaient donc point à redouter la disette, d'un autre côté, six où huit jours au plus ne s'écouleraient probablement pas sans l'apparition d'une nouvelle caravane, et le Mexicain se croyait en état, avec les quinze peones résolus qui lui restaient, de résister facilement derrière de bons retranchements aux pillards blancs ou rouges qui oseraient l'attaquer.

Une fois cette résolution prise, le Mexicain se mit aussitôt en devoir de l'exécuter ; après avoir brièvement et en quelques mots seulement expliqué à ses peones découragés quelles étaient ses intentions, et leur avoir recommandé de redoubler de prudence, il les quitta et poussa une pointe en avant dans le but de reconnaître le terrain d'abord, et de choisir l'endroit le plus convenable pour établir un camp.

Il lança son cheval au galop et ne tarda pas à disparaître dans les méandres de la route , mais de crainte d'agression subite il tenait son fusil à la main, et ses regards errants sans cesse autour de lui sondaient avec le plus grand soin les taillis épais qui bordaient le chemin du côté des montagnes.

Le Mexicain marcha ainsi pendant deux heures environ, remarquant que plus il allait, plus la sente

qu'il suivait se rétrécissait et devenait abrupte et raboteuse.

Soudain cette sente s'élargit devant lui, et il déboucha sur une esplanade à travers laquelle passait le chemin, et qui n'était autre que le fort des Chichimèques précédemment décrit par nous.

L'œil exercé du Mexicain saisit du premier coup les avantages d'une telle position, et, sans perdre de temps à l'examiner en détail, il tourna bride pour rejoindre la caravane.

Les voyageurs, bien que marchant beaucoup plus doucement que leur chef, avaient cependant hâté le pas, de sorte qu'il les rejoignit trois quarts d'heure à peine après avoir découvert l'esplanade.

La fuite du guide avait presque démoralisé les Mexicains, gens accoutumés aux aises des régions tropicales et dont les neiges des Montagnes-Rocheuses avaient déjà, sinon détruit, du moins fort affaibli le courage ; heureusement pour les projets de leur chef, celui-ci avait sur ses domestiques cette influence que les esprits d'élite savent imposer aux natures vulgaires, et les peones, en voyant leur maître gai et insouciant de l'avenir, se reprirent à espérer qu'ils sortiraient mieux qu'ils ne l'avaient supposé d'abord de la mauvaise position dans laquelle ils se trouvaient si subitement placés.

Le voyage se continua tranquillement, nul indice suspect ne fût découvert, et les Mexicains purent croire que, à part le temps qu'ils seraient forcés de perdre en attendant un guide nouveau, la fuite de l'Indien n'aurait pour eux aucune conséquence désagréable.

58 TALEwrut Gimum.

Chose siBgulière, Caraero le capataz paraissait plutôt joyeux que fâché de la subite disparition du guide ; loin de se plaindre et de déplorer le retard apporté à la continuation du voyage , il riait de ce qui était arrivé et faisait à ce sujet une foule de plaisanteries plus ou inoins spirituelles , qui finirent à la longue par agacer considérablement son maître , dont toute la joie était à la surface et qui intérieurement maudissait le contre-temps qui le retenait dans les montagnes et l'exposait aux insultes des pillards.

— Que trouvez-vous donc de si agréable dans ce qui nous arrive pour en être ou en paraître si joyeux, no Carnero ? lui dit-il enfin d'un ton assez rogue.

— Vous m'excuserez, mi amô, répondit humblement le capataz , mais vous connaissez le proverbe espagnol, cosa que no tiene remedio olvidarla es lo mejor — chose sans remède mieux vaut l'oublier — en conséquence j'oublie.

— Hum ! fit le maître sans répondre autrement.

— Et puis, ajouta le capataz en se penchant vers son chef et lui parlant presqu'à l'oreille, si mauvaise que soit notre position, ne vaut-il pas mieux avoir l'air de la trouver bonne?

Son maître lui lança un regard perçant , l'autre continua imperturbablement avec un sourire obséquieux :

— Le devoir d'un serviteur dévoué, mi amô, est de toujours être de l'avis de son maître, quoi qu'il arrive ; les peones murmuraient ce matin après votre départ, vous savez quel est le caractère de ces brutes, si le découragement s'en empare, nous se-

VÀLEKTIN GUHXOIS. 59

rons perdus, car îl nous sera impassible de rien en tirer; j'ai pensé que j'entrerais dans vos intentions en essayant de leur remonter le moral, et j'ai feint une gaîtéque je n'éprouve pas, croyez-le bien, supposant en oela vous être agréable.

Le Mexicain secoua la tête d'un air de doute, cependant les observations du capataz étaient tellement justes, les raisons qu'il émettait paraissaient si plausibles, qu'il fat contraint de s'y rendre et de le remercier, ne se souciant pas de s'aliéner en ce moment un homme qui, d'un mot, pouvait changer les dispositions de ses peones et les pousser à la révolte au lieu de les maintenir dans le devoir.

— Je vous remercie, no Carnero, dit-il d'un air conciliant, vous avez parfaitement compris mes intentions, je vous sais gré de votre dévouement à ma personne ; croyez bîenque le moment viendra bientôt, je Tespère, où il me sera possible de vous prouver le cas que je fais de vous.

— La oertitude d'avoir fait mon devoir en cette circonstance, comme toujours, est la seule récompense que j'ambitionne, mi amô, répondit le capataz en saluant respectueusement.

Le Mexicain lui lança un regard de travers, mais il se contint et ce fut avec un sourire qu'il remercia une seconde fois son capataz.

Celui-ci jugea prudent de terminer là l'entretien, et, arrêtant son cheval, il laissa son maître passer devant lui.

Le chef de la caravane était un de ces hommes malheureusement constitués qui, ayantpassé leur vie à tromper ou à chercher à tromper tous ceux avec lesquels les hasards d'une existence aventureuse les

60 TALENT1N GUiLLOIS.

avait mis en rapport , en était arrivé à n'avoir plus confiance en personne et à essayer, sous la parole la plus frivole, à découvrir une intention intéressée qui, la plupart du temps , n'existait pas. Bien que son capataz Carnero fût depuis longtemps déjà à son service, qu'il lui accordât certaines privautés près de sa personne, qu'il parût avoir en lui une grande confiance et compter sur son dévouement , cependant intérieurement, non-seulement il s'en méfiait, mais encore il le soupçonnait, sans preuves positives, il est vrai, de jouer avec lui un double rôle et d'être un agent caché de ses ennemis.

Ce qu'il y avait de vrai dans cette supposition parfaitement ancrée dans l'esprit du Mexicain, nous ne saurions le dire quant à présent , mais les moindres actions de son capataz étaient parfaitement surveillées par lui et il se croyait certain d'arriver tôt ou tard à la confirmation de ses doutes; aussi, tout en feignant avec lui la plus grande aménité, se tenait-il constamment sur ses gardes et prêt à une riposte d'autant plus vive qu'elle était depuis plus longtemps préparée.

Cependant un peu avant onze heures du matin, la caravane atteignit l'esplanade, et ce fut avec un mouvement de joie qu'ils ne cherchèrent même pas à dissimuler que les peones reconnurent la force de la position choisie par leur maître pour établir le camp.

— C'est ici que nous nous arrêtons, quant à présent, dit le Mexicain, déchargez les mules et allumez le feu pour préparer le repas; aussitôt après le déjeuner nous nous occuperons à nous retrancher de façon à déjouer toutes les insultes des maraudeurs.

Les peones obéirent avec cette célérité d'hommes qui viennent de faire une longue course et que V appétit commence à talonner.

Les feux furent allumés en un instant , et quelques minutes plus tard les peones attaquaient vigoureusement leurs tortillas de maïs, leur tocino et leur cecina, ces éléments indispensables de tout repas mexicain.

Lorsque la faim de ses gens fut apaisée et qu'ils eurent fumé leur cigarette, le chef se leva.

— Maintenant, dit-il, à l'ouvrage.

Ii» surprise*

La position dont le chef de la caravane croyait avoir le premier fait la découverte, et dans laquelle il avait résolu de s'arrêter, était merveilleusement choisie pour établir un camp retranché assez fort pour résister pendant des mois entiers aux attaques des Indiens et des pirates des prairies ; cet immense Voladero planant à une hauteur prodigieuse au-dessus des précipices et gardé à droite et à gauche par d'énormes blocs de rochers, présentait des conditions de sécurité telles que les peones reprirent toute leur joyeuse insouciance, et ne considérèrent plus la fuite mystérieuse du guide que comme un accident sans importance réelle, et qui n'aurait pour eux d'autre conséquence que celle de les faire rester en voyage un peu plus longtemps que l'époque déterminée.

62 VALENTTN GTJIIX0I5.

Ce fat donc avec une ardeur de bon augure qu'ils se levèrent au commandement de leur chef et se mirent en devoir, sous sa direction, de creuser le fossé qui devait les préserver d'une surprise, lequel fossé devait être bordé d'une ligne de pieux élevés sur un large épaulement établi dans tout l'intervalle laissé libre par les rochers et qui donnait accès sur l'esplanade.

Le quartier général du camp fut d'abord installé, c'est-à-dire que la tente fut dressée et les chevaux entravés auprès à des piquets plantés en terre.

Au moment où le chef de la caravane se dirigeait, accompagné de quelques peones armés de pics et de pioches, vers l'entrée de l'esplanade, dans le but probablement d'indiquer l'endroit précis où le fossé -devait être creusé, le capataz s'approcha de lui d'un aii % obséquieux, et le saluani respectueusement :

— Mi amô, lui dit-il, j'aurais à vous faire une communication importante.

Son maître se retourna , et le toisant avec une défiance mal dissimulée :

— Une communication importante à me faire ?

répéta-t-il.

— Oui, mi amô, reprit le capataz, en s' inclinant.

— Laquelle? parlez, surtout soyez bref, Carnero, car, vous le voyez, je n'ai pas de temps à perdre.

— J'espère vous en faire gagner, seigneurie, dit Je capataz avec un rire silencieux.

— Ah i ah ! de quoi s'agit-il donc?

— Si vous me permettez de vous dire deux mots

VAIENTIN GUttLOIS. 03

à part, seigneurie, vous le saurez dans un instant.

— Diablo l du mystère, maître Carnero?

— Mi amô, il eat de mon devoir de n'apprendre qu'à votre seigneurie ce que j ai découvert.

— Hum! vous avez découvert quelque chose ?

L'autre s'inclina sans répondre.

— Allons , soit, reprit son maître , venez.; allez toujours , muchachos , ajouta-t-il , en s' adressant aux peones, je vous rejoins dans un instant*

Ceux-ci continuèrent leur chemin, le chef de la caravane fit au contraire quelques pas en arrière , suivi par le capataz. Lorsqu'il supposa avoir mis un assez long intervalle entre lui et les oreilles de ses gens, il s'adressa de nouveau au métis.

— Maintenant je suppose, maître Carnero, dit-il, que vous ne verrez aucun inconvénient à vous expliquer.

— Aucun, en effet, seigneurie.

— Alors, parlez, au nom du diable, et ne me tenez pas davantage en suspens.

— Voici le fait, seigneurie : f ai découvert une grotte.

— Heim? s'écria son maître avec surprise. Vous avez découvert une grotte ?

— Oui, seigneurie.

— Où cela?

— Ici! C'est impossible.

— Cela est, seigneurie.

— Mais dans quel endroit?

— Là, fit-il en étendant le bras, derrière ce chaos de rochers.

64 VALENTIN GUILLOJS.

Un éclair de soupçon filtra sous les paupières de son maître.

— Ah ! murmura -t-il, voilà qui est tout à fait singulier, maître Carnero ; pourrais-je savoir de quelle façon vous avez découvert cette grotte, et quel* motif si impérieux vous attirait au milieu de ces rochers, lorsque cependant vous saviez combien votre présence était nécessaire autre part?

Le capataz ne se laissa pas émouvoir par le ton dont ces paroles étaient prononcées, il répondit d'un air placide et comme s'il ne s'apercevait pas de la menace qu'elles renfermaient.

— Oh 1 mi amô , cette découverte est toute accidentelle, je vous assure, et entièrement due au hasard.

— Je ne crois pas au hasard, répondit son maître, mais passons.

— Quand nous avons eu terminé notre repas, continua doucereusement le capataz , je m'aperçus en me levant que quelques chevaux, le mien entre autres, s'étaient détachés et s'étaient éloignés dans différentes directions.

— En effet, murmura son maître, paraissant plutôt répondre à ses propres pensées qu'aux paroles du capataz.

Celui-ci sourit imperceptiblement.

— Craignant, continua- t-il , que les chevaux ne s'égarassent, je me mis immédiatement à leur poursuite; ils furent assez faciles à rattraper, un seulement s'obstina à ne point se laisser approcher, il se jeta en sautant et en gambadant au milieu des rochers, où je me vis contraint de le suivre.

VALENTIN GDILLOIS. 65

— Je comprends, il vous conduisit ainsi jusqu'à l'entrée de la grotte.

— Justement, mi amô ; je le trouvai arrêté à l'entrée même, où je n'eus aucune difficulté à le saisir.

— En effet, voilà qui est singulier, et avez-vous pénétré dans cette grotte, no Carnero?

— Non, mi amô, j'ai cru devoir d'abord vous avertir.

— Vous avez eu raison. Eh bien, nous y pénétrerons ensemble, prenez quelques torches de bois A'ocote et indiquez-moi le chemin. Ah! n'oubliez pas de vous munir d'armes, on ne sait pas, hommes ou fauves, à qui on peut avoir affaire dans les cavernes ouvertes ainsi à l'angle des routes. Ceci fut dit d'un ton de sarcasme qui, malgré son parti pris d'indifférence, fit intérieurement frémir le capataz.

Pendant qu'il exécutait les ordres de son maître , celui-ci choisit parmi les peones les six hommes sur le courage desquels il croyait pouvoir le plus compter, leur ordonna de prendre leurs fusils, et recommandant aux autres de faire bonne garde, mais de ne commencer aucuns travaux avant son retour, il fit signe au capataz qu'il était prêt à le suivre; no Carnero avait vu d'un œil louche les dispositions adoptées par son maître, mais probablement il ne jugea pas prudent de risquer une observation, car il baissa silencieusement la tête et se dirigea vers l'amas de rochers qui masquait l'entrée de la grotte.

Ces blocs de granit entassés les uns sur les autres, sans ordre, ne paraissaient cependant pas avoir été apportés là par le hasard, ils ressemblaient au contraire, par quelques restes d'arrangements qui sur-

66 vàeehtin gotxiois.

gissaient çà et là par place y avoir appartenu dans un temps antérieur , fort reculé sans doute , à une construction grossière, mais solide, qui avait dû se relier au* épaalements encore en assez bon état qui se voyaient sur la lèvre du voladero du côté du précipice.

Les Meyïcains traversèrent assez facilement les rochers et bientôt ils se trouvèrent devant l'ouverture sombre et béante de la caverne.

D'un geste, le chef ordonna aux peones de s'arrêter.

— Il ne serait pas prudent, dit-il, de s'aventurer sans précautions dans cette caverne ; préparez vos armes, muchachos, et ayez l'œil au guet; au moindre bruit suspect, au moindre objet que vous verrez apparaître faites feu. Capataz, allumez les torches.

Celui-ci obéit sans répliquer, le chef de la caravane s'assura d'un coup d'œil qu'il avait été ponctuellement obéi , sortant alors ses pistolets de sa ceinture, il les arma, en prit un de chaque main et s'adressant à Carnero.

— Précédez-nous, lui dit-il avec un accent railleur, il est juste que ce soit vous qui nous fassiez les honneurs de ce lieu que vous avez si inespérément découvert; en avant, vous autres, et soyez sur vos gardes , ajouta-t-il en se tournant vers les peones.

Les huit hommes s'enfoncèrent alors dans la caverne sur les traces du capataz , qui élevait les torches au-dessus de sa tête, afin sans doute de projeter une clarté plus grande sur les objets environnants.

VALENXIN GU1LL01S 67

Cette caverne, de même que la plupart de celles que Ton rencontre dans ces régions, semblait avoir été formée à la suite de quelque co»vubioo souterraine, les parois en étaient assez élevées, sèches et tapissées par places d'énormes quantités d'oiseaux de nuit qui , aveuglés et effrayés par la lueur des tanches, s'envolaie&t avec des cris rauques et venaient tournoyer lourdement au-dessus des Mexicains; ceux-ci les écartaient à grand'peine en agitant leurs fusils, mais plus ils pénétraient dans l'intérieur de la caverne, plus le nombre de ces oiseaux devenait grand et les incommodait en les fouettant de leurs longues ailes et les assourdissant de leurs cris discordants.

Ils atteignirent ainsi un endroit assez vaste qui formait une espèce de salle où venaient aboutir plusieurs galeries»

Bien que les Mexicains fussent alors assez loin de l'entrée, cependant ils n'éprouvaient aucune difficulté à respirer, à cause sans doute de fissures imperceptibles qui existaient dans le roc et par lesquelles l'air se renouvellait*

— Arrêtons-nous ici un instant, dit le chef en prenant une torche des mains du capataz, cette salle, si comme je le suppose, la caverne à plusieurs issues, nous offrira un refuge assuré ; voyons d'abord en détail l'endroit où nous sommes.

Tout en parlant il examinait avec soin la salle dont il faisait le tour et acquérait la certitude, par certaines traces encore existantes du travail de l'homme, qu'à une autre époque la caverne avait dû être habitée.

Les peones s'étaient assis d'un air insouciant sur

m VALENTIN GUILLOJS.

des blocs de rochers épars çà et là, et le fusil placé entre les jambes ils suivaient d'un œil assez indifférent les explorations de leur maître.

Celui-ci sentait peu à peu s'évanouir dans son esprit les soupçons soulevés par la façon dont son capataz lui avait annoncé sa découverte ; il se croyait certain que depuis longues années nul être humain n'avait pénétré dans ce sombre repaire, car aucune de ces traces iugitives que laisse toujours après lui le passage de l'homme, quelles que soient les précautions qu'il prenne pour cacher sa présence, n'avaient été découvertes par lui et n'existaient en effet. Tout respirait au contraire l'abandon et la solitude la plus complète, aussi le chef de la caravane n'était-il pas éloigné de se retirer dans cet endroit facile à fortifier au lieu d'établir un camp retranché, travail toujours long et surtout difficile, et qui avait le désagrément de laisser les hommes et les animaux exposés aux intempéries d'un climat meurtrier pour des individus habitués à la chaleur de la température mexicaine.

Tout en continuant ses explorations, le chef de la caravane causait avec le capataz plus amicalement qu'il ne l'avait fait depuis longtemps , le félicitant sur sa découverte et lui expliquant ses projets que celui-ci écoutait en souriant de cet air narquois , moitié figue, moitié raisin, dont il avait l'habitude.

Tout à coup il s'arrêta en prêtant l'oreille, les deux hommes se trouvaient en ce moment à l'entrée de l'une de ces galeries dont nous avons parlé plus haut.

— Écoutez, dit-il au capataz en lui appuyant la main snr le bras pour attirer son attention , n'entendez-vous rien?

VALENTIN GUIIXOIS. 69

L'autre pencha légèrement le corps en avant et demeura immobile pendant quelques secondes.

— En effet, dit-il en se redressant, on dirait un tonnerre lointain.

— N'est-ce pas? Ou peut-être le grondement d'eaux souterraines?

— Rayo de Dios ! mi amô ! s'écria le capataz avec joie, vous avez raison, j'en jurerais. Ce serait une bonne fortune pour nous de trouver de l'eau dans cette caverne, cela ajouterait grandement à notre sécurité, puisque nous ne serions pas obligés de conduire nos chevaux peut-être fort loin pour les faire boire.

— Je veux m' assurer à l'instant de ce qu'il y a de réel dans cette supposition, le bruit part de cette galerie, suivons là; quant à nos hommes ils nous attendront ici, nous ne devons avoir rien à redouter maintenant, car si des pirates ou des Indiens s'étaient embusqués pour nous surprendre, ils n'auraient pas attendu jusqu'à présent pour le faire, donc le secours de nos peones nous devient inutile»

Le capataz secoua la tête d'un air de doute.

— Hum, dit-il, les Indiens sont bien fins, mi amô, qui sait quels diaboliques projets roulent ces Peaux-Rouges dans leurs têtes, je crois qu'il serait plus prudent de nous faire accompagner des peones.

— Bah! bah! fit son maître, c'est inutile, nous sommes deux hommes résolus et bien armés, nous n'avons rien àcraindre, vous dis-je, d'ailleurs si nous sommes attaqués contre toutes probabilités, nos hommes entendront le bruit de la lutte, ils accou-

70 VAEEOTm GUILLOIS.

reront à notre secours, et au bout d'un instant ils seront à nos côtés*

— Le fait est, répondit le capataz, qu'il n'est pas probable que nous ayons un danger quelconque ai redouter, cependant j'ai cru devoir vous avertir, en serviteur dévoué, mi amô , parce que, au cas où de» ennemis seraient cachés dans ces corridors dont nous ignorons les détours, nous serions littéralement pris comme dans une ratière, sans possibilité de nous échapper, deux hommes si braves qu'ils soient ne sont pas capables de résister à vingt ou trente* ennemis, et vous savez que les Indiens n'attaquent jamais les blancs qu'avec la presque certitude du succès.

Ces paroles parurent produire une certaine impression sur le chef de la caravane, il demeura silencieux pendant un instant, paraissant réfléchir sérieusement à ce qu'il venait d'entendre, mais bientôt il releva la tête, et la secouant d'un air résolu.

— Bah ! à la grâce de Dieu ! je ne crois pas au danger que vous semblez appréhender; ap/ès tout, s'il existe réellement, eh bien ! il sera le bien venu. Altendez-nous ici, vous autres, et soyez prêts à nous rejoindre au premier signal, ajouta-t-il en s'adressant aux peones, qui répondirent en se levant et en se groupant au milieu de la salle.

Leur maître leur laissa une torche pour les éclairer pendant son exploration, prit l'autre, et se tournant vers Carnero :

— Allons, dit-il.

Us pénétrèrent alors dans la galerie. Cette galerie fort étroite descendait en jsente assez rapide, et

obligeait tes deux hommes, qui en ignoraient les détours., à marcher avec la plus sérieuse attention et en examinant avec soin tous les endroits où ils

Plus ils avançaient, plus le bruit de l'eau devenait fort; il était évident qu'à une distance très-rapprochée ée l'endroit où ils se trouvaient, à quelques pas à peine peut-être, coulait un de ces ruisseaux souterrains qu'on rencontre si souvent dans les cavernes naturelles, et qui ne sont pour la plupart que des rivières englouties à la suite d'un tremblement de terre,

Tout à coup, sans qu'il fût prévenu par le plus léger bruit, le chef de la caravane se sentit saisir à bras le corps, sa torche lui fut brusquement arrachée des mains et éteinte contre un rocher, et luimême renversé à terre et solidement garotté avant d'avoir pu essayer la moindre résistance, tant cette attaque avait été subite et bien calculée.

Carnero avait été jeté rudement sur le sol en même temps que son maître, et attaché comme lui.

— Lâches démons ! s'écria le Mexicain en faisant un effort surhumain pour se relever et briser les liens qui le retenaient, montrez- vous au moins, que je sache à qui j'ai affaire.

— Silence, général Don Sébastian Guerrero, lui dit une Toix Tude, dont l'accent le fit tressaiMir malgré tout son courage, résignez-vous à votre sort, vous êtes tombé au pouvoir de gens qui ne vous laisseront libre que lorsqu'ils auront eu avec vous une explication suprême.

Le général Guerrero, dont ceux de nos lecteurs qui ont lu La Fièvre dor, se souviendront sans

72 VÀLENT1N GUILLOIS.

doute, fit un mouvement de rage impuissante* mais il se tut : il avait compris que les auteurs du guetapens dont il était en ce moment victime, étaient pour lui, puisqu'ils n'avaient pas craint de lui jeter ainsi de prime abord son nom au visage, des ennemis implacables, plus redoutables que les pirates des prairies ou les Peaux-Rouges auxquels il avait cru d'abord avoir affaire.

D'ailleurs il réfléchit que l'obscurité dans laquelle il se trouvait cesserait probablement bientôt, et qu'alors il verrait ces ennemis face à face et le3 reconnaîtrait.

Mais son attente fut déçue, lorsque ses ravisseurs l'eurent transporté dans la salle où ses peones étaient désarmés et tenus en respect par des Indiens, il vit à la lueur de la torche qui éclairait lugubrement la salle, que, parmi les hommes qui l'entouraient, cinq portaient le costume mexicain, il est vrai, mais avaient le visage caché sous un lambeau d'étoffe noire qui leur faisait une espèce de masque, si bien attaché au cou qu'il était complètement impossible de les reconnaître.

— Que me veulent ces hommes? murmura-t-il en laissant sa tête tomber sur sa poitrine avec découragement.

— Patience, répondit celui qui déjà avait parlé , et qui avait entendu Yà parte du général, bientôt vous le saurez.

^ 1/ explication.

Il y eut un temps d'arrêt pendant lequel les ravisseurs parurent se consulter entre eux à voix basse; sur ces entrefaites, un chef Indien qui n'était autre que le Moqueur, pénétra dans la salle et prononça quelques paroles en langue comanche.

Le général et le capataz furent de nouveau enlevés dans les bras des Peaux-Rouges, ei sur un signe de l'un des hommes masqués, ils furent définitivement transportés sur le voladero.

L'aspect de l'esplanade avait complètement changé pendant la courte absence du général, et offrait en ce moment le coup d'œil le plus singulier et le plus pittoresque.

Cent cinquante ou deux cents cavaliers Indiens, armés de fusils pour la plupart, et rangés en bel ordre tout autour de l'esplanade dont le centre demeurait libre, faisaient face à la caverne, tenant au milieu d'eux les Mexicains désarmés, les bagages, les chevaux et les mules de la caravane.

La tente s'élevait toujours solitaire au milieu de ce qui devait être le camp, seulement le rideau en était soulevé et un cavalier se tenait immobile devant, comme pour en défendre l'entrée et préserver du pillage les objets précieux qu'elle renfermait.

A l'instant où les ravisseurs sortaient de la caverne et apparaissaient sur l'esplanade, les cavaliers rangés devant l'entré du défilé s'écartèrent à droite et à gauche pour livrer passage à une petite troupe

74 YALERTItt GUIIXOXS.

d'individus recouverts du costume de chasseurs, et qu'à la couleur de leur teint, bien qu'il fût halé et bruni par le soleil, il était facile de reconnaître pour des blancs; deux femmes montées sur des mules d'amble venaient au milieu d'eux.

Cette troupe d'étrangers était composée de huit personnes en tout, menant avec elle dix mules de charges.

Comme les hommes étaient désarmés et qu'ils marchaient à pied au milieu d'une cinquantaine de cavaliers Indiens, ils avaient, selon toute probabilité, été surpris par un parti de Peaux-Rouges et faits prisonniers dans une embuscade habilement tendueu

Les deux dames, dont l'une était déjà d'un certain âge, tandis que l'autre paraissait avoir dix-sept à dixhuit ans à peine, et qu'à une certaine ressemblance dans les traits on pouvait supposer être liées par une parenté fort proche, furent, avec une exquise politesse qu'elles étaient loin d'attendre de la part des Peaux-Rouges, conduites à la tente où on les pria d'entrer après avoir mis pied à terre, et dont le rideau se baissa derrière elles, pour les soustraire aux regards des Indiens dont l'expression, bien que i respectueuse, devait désagréablement peser sur elles.

Les nouveaux venus, sur un signe de ceux qui les conduisaient, allèrent se ranger auprès des peones déjà prisonniers; c'étaient des hommes dans la force de l'âge, aux traits accentués, à la physionomie énergique et auxquels la. chance d'un combat n'avait pas dû être laissée par les Indiens, sans cela, selon toute apparence, ils se seraient fait tuer plutôt que de se rendre.

Ils ne témoignaient ni crainte ni abattement,

VJJAWSW GLILL01S» 75

mais leurs regards étincelants et leurs sourcils froncés montraient que s'ils subissaient silencieusement leur sort, ils étaient loin d'être résignés et qu'ils saisiraient avec empressement l'occasion de reconquérir la liberté qui leur avait été traîtreusement ravie.

Cependant malgré le parti qu'ils avaient pris sans doute de demeurer indifférent à ce qui se passerait devant eux, ils ne tardèrent pas à se sentir intéressés plus qu'ils ne l'auraient voulu au drame étrange auquel ils assistaient involontairement et dontles sombres préparatifs étaient faits pour éveiller au plus haut point leur curiosité.

Au bas des rochers plusieurs blocs de granit avaient été apportés et rangés en demi-cercle, figurant assez bien ce terrible tribunal Vehmique qui, à une autre époque, tenait sur les bords du Rhin ses redoutables assises, où les rois et les empereurs euxmêmes étaient parfois sommés de comparaître ; la ressemblance était rendue plus frappante encore par le soin pris par les ravisseurs de voiler leurs traits.

Cinq hommes masqués prirent place sur les blocs de granit.

Les Indiens qui portaient le général le déposèrent sur le sol devant cette espèce de tribunal.

Le personnage qui paraissait être le président de cette sinistre assemblée fit un geste , les liens du prisonnier tombèrent aussitôt, et il se retrouva sinon libre du moins débarrassé des entraves qui retenaient ses membres.

Le général se redressa, croisa ses bras sur la poitrine, cambra fièrement le corps en arrière, releva

70 VALENTIN GUUXOIS.

la*tête et toisant ceux qui semblaient s'être improvisé ses juges d'un regard d'écrasant mépris :

— Que me voulez-vous, bandits? dit-il, finissonsen, ces insultantes simagrées ne sauraient m' émouvoir.

— Silence, dit froidement le président, ce n'est pas à vous de parler ici.

S'adressant alors au Moqueur, debout à quelques pas de lui.

— Amenez les autres prisonniers anciens ou nouveaux, tout le monde doit entendre ce qui va être dit à cet homme.

Le Moqueur fit un signe aux guerriers, quelques-uns de ceux-ci mirent pied à terre, s'approchèrent des prisonniers et après avoir délié les liens qui garottaient le capataz ils l'amenèrent, ainsi que les peones et les prisonniers de la seconde caravane, en face du tribunal où ils les rangèrent sur une ligne ; puis, à un signal donné par le Moqueur, les rangs des cavaliers se resserrèrent autour des blancs, et ceux-ci se virent enveloppés de tous côtés par les guerriers comanches.

Le spectacle que présentait cette réunion d'hommes aux traits accentués, aux costumes bizarres, groupés sans ordre apparent sur ce voladero suspendu comme par artifice au-dessus d'un gouffre effroyable et adossé à de hautes montagnes aux flancs abruptes et aux crêtes neigeuses, à la lueur d'un éblouissant soleil, offrait un ensemble étrange, mystérieux et sinistre qui ne manquait pas d'une certaine grandeur sauvage.

Un silence de mort planait en ce moment sur l'esplanade, toutes les poitrines étaient haletantes,

tous les cœurs oppressés; Peaux-Rouges, chasseurs et Mexicains , chacun de ces hommes comprenait { instinctivement qu'un acte de haute justice se préparait et qu'un grand drame allait s'accomplir; on entendait dans les mornes gronder des eaux invisibles, et parfois une rafale passait en sifflant audessus de la foule des cavaliers.

Les prisonniers, en proie à une terreur vague et indéfinie, attendaient avec une secrète anxiété, ne sachant pas quel sort leur réservait leurs féroces vainqueurs, mais certains que quelle que fut la décision prise par eux, plaintes et prières seraient impuissantes à les fléchir, et qu'il leur faudrait endurer les atroces tortures auxquelles sans doute ils les condamneraient.

Le président jeta un regard circulaire sur l'assemblée, se leva au milieu du profond silence, étendit le bras vers le général froid et impassible devant lui, et après avoir dardé sur lui un regard foudroyant à travers les trous percés dans l'étoffe qui cachait son visage, il prit la parole d'une voix grave, sévère et accentuée :

— Caballeros, dit-il, retenez bien les paroles que vous allez entendre, écoutez-les avec attention, afin de les comprendre et de ne pas vous tromper sur nos intentions : et d'abord, afin de vous rassurer et de vous rendre toute votre liberté d'esprit, apprenez que vous n'êtes tombés entre les mains ni d'Indiens ayant soif de votre sang, ni de pirates ou écumeurs de prairies ayant l'intention de vous piller et de vous assassiner ensuite; non, vous ne devez conserver aucune crainte : lorsque vous aurez assistés, témoins impartiaux et pouvant, au besoin,

78 VALENTW GUILLOIS.

rendre témoignage de ce que vous aurez vu , vous serez libres de continuer votre voyage sans que rien de ce que tous possédez voussoit enlevé ; les hommes assis à ma droite et à ma gauche, malgré les voiles qui cachent leurs traits, sont de braves et loyaux chasseurs, un jour viendra peut-être où vous les connaîtrez, des raisons dont vous ne tarderez pas à comprendre l'importance exigent, quant à présent, qu'ils demeurent inconnus ; je devais, sénores, vous parler ainsi, à vous contre qui nous ne nourrissons aucun dessein funeste, avant d'en finir avec œt homme.

Un des voyageurs de la seconde caravane fit un pas en avant : c'était un homme jeune encore, aux traits fins et distingués, à la taille élevée et bien prise, au geste noble et élégant.

— Caballero, répondit-il d'une voix claire et sympathique, je vous remercie, au nom de mes compagnons et au mien, des paroles rassurantes que vous avez prononcées ; je sais combien sont implacables les lois du désert, toujours je m'y suis soumis sans murmure, seulement permettez-moi de vous adresser une question.

— Parlez, caballero.

— Est-ce un acte de vengeance ou un acte de justice que vous vous préparez à accomplir?

— Ni l'un ni l'autre, senor, ce serait plutôt un acte de faiblesse ou de lolie, si les inspirations du cœur pouvaient être blâmées ou révoquées en doute par les hommes honnêtes et loyaux.

— Finissons-en, senor, dit alors le général d'une voix hautaine,. et si voua êtes, ainsi que vous le pré-

VAtENTlN tHJILLOlS. 79

tendez, un homme loyal, montrez-moi votre vi9age nfm que je sache à qui j'ai affaire.

Le président haussa les épaules d'un air de dédain.

— Non pas, dit-il, don Sébastian, car alors la partie ne serait plus égale entre nous; mais ayez pa* tience, caballero, etbientôt, j'en suis convaincu, vous saurez , sinon qui je suis , du moins les motifs qui ont fait de moi votre ennemi implacable.

Le général essaya de sourire, mais malgré lui ce sourire se glaça sur ses lèvres, et bien que sa prestance hautaine semblât défier ses ennemis inconnut, une appréhension secrète lui serra le cœur.

Il y eut un silence de quelques secondes, pendant lequel on n'entendit d'autre bruit que celui de la brise sifflant à travers les branches dénudées des arbres et le grondement lointain des torrents invisibles des quebradas.

Le président promena un regard étincelant sur l'assemblée, et croisant les bras sur la poitrine en même temps qu il relevait la tête et rejetait le corps en arrière, il reprit la parole d'une voix brève et sifflante, dont les accents saccadés faisaient malgré eux frémir les hommes qui l' écoutaient; hommes braves cependant, accoutumés aux terribles péripéties de la vie de lutte du désert et que les plus sérieux dangers n'auraient pu faire pâlir.

— Maintenant, écoutez, senores, dit-il, et jugez impartialement cet homme, jugez-le non pas au point de vue de la loi des prairies, mais dans vos cœurs. Le général don Sébastian Guerrero, si ferme et si droit devant vous en ce moment, est un des plus grands seigneurs du Mexique; crùtiano viejo

80 VALENTIN GU1LLOÏS.

des plus purs, descendant en ligne directe des conquérants espagnols, sa fortune est immense, incalculable, lui-même ne saurait en déterminer le chiffre; cet homme, par la seule force de sa volonté et l'égoïsme implacable qui fait le fond de son caractère, a toujours réussi dans tout ce qu'il a entrepris ; ambitieux de sang-froid et de parti pris, il a semé de cadavres la route sanglante qu'il lui a fallu suivre pour atteindre le but qu'il s'était tracé, et cela sans hésitation comme sans remords; ses amis les plus chers, ses parents les plus dévoués, il les a vus en souriant tomber à ses côtés; pour lui rien n'existe de ce que les hommes respectent, la foi et l'honneur ne sont que des mots vides de sens, il avait une fille, une fille, résumé de toutes les vertus, belle de grâce, d'innocence et de ce rayonnement d'amour que Dieu se plaît parfois à faire luire au cœur de ses élus ; cet homme a froidement déchiré le cœur de sa fille, Ta fatalement poussé au suicide, et le sang de la pauvre enfant a réjailli jusque sur son front pendant que lui assistait triomphant à l'assassinat juridique de Thomme qu'elle aimait et dont il avait exigé l'exécution, parce qu'il n'avait pas voulu manquer à son honneur et le servir dans la trahison infâme qu'il méditait. Ce tigre à face humaine, ce monstre au masque railleur et sceptique que vous voyez, senores, n'a qu'une pensée, un but, un désir: arriver au premier rang , dût-il pour cela escalader les cadavres pantelants de ses parents et de ses amis sacrifiés à son ambition, et s'il ne peut se tailler dans cette république en décomposition qu'on nomme le Mexique une royauté indépendante, il veut au moins s'emparer de sa suprême magistrature et s'en

VALENTIN GUIIXOIS. 81

faire élire président; s'il n'y avait que cette ambition égoïste et ces manœuvres infâmes pour la satisfaire dans la vie de cet homme, je me contenterais de le mépriser sans le haïr, et ne pouvant l'excuser je l'oublierais : mais non, ce tigre a fait plus, il a osé toucher à un homme, mon ami, mon frère, le comte de Prébois- Crancé, dont déjà je vous ai parlé, senores, sans avoir encore prononcé son nom ; ne pouvant vaincre loyalement le comte, désespérant de le gagner à sa cause honteuse, il a d'abord essayé de l'empoisonner, mais n'ayant pas réussi et voulant en finir, oubliant que sa fille, un ange, la seule créature qui l'aimât et implorât pour lui la miséricorde divine, était la fiancée du comte, et que tuer celui-ci c'était la condamner à mourir, dans sa soif horrible de vengeance, il ordonna le meurtre juridique de mon ami, et présida froidement à l'exécution, ne remarquant pas clans k délire joyeux de sa haine satisfaite, que <0 jpn était frappée à ses côtés et qu'il foulait son cadavre sous les sabots de son cheval; voilà ce qu'a fait cet homme, regardez-le bien afin de le reconnaître plus tard, c'est le général don Sébastian Guerrero, le gouverneur militaire de la Sonora.

— Oh ! firent les assistants en se reculant instinctivement avec un geste d'horreur.

— Si cet homme est l'ancien gouverneur de Sonora, dit avec dégoût le chasseur qui déjà avait parlé, c'^st une bête fauve que sa férocité a mis au ban de la société, le devoir des honnêtes gens est de lui courir sus.

— Qu'il meure 1 qu'il meure ! s'écrièrent les nouveaux venus.

82 VALENTIN GOILLOÏS.

Les peones du général étaient mornes et abattus, ils baissaient tristement la tête , sans oser essayer de défendre leur maître et ne voulant pas l'accuser.

Le général était toujours froid et impassible , calme en apparence, mais une tempête terrible grondait dans son cœur ; son visage était d'une pâleur terreuse et cadavérique, ses sourcils froncés à se joindre , seslèvres violettes, serrées comme s'il faisait des efforts extrêmes pour ne pas prononcer une parole et ne point laisser déborder en injures la rage qui le dévorait; ses yeux lançaient des éclairs, parfois tout son corps était agité de mouvements convulsifs , mais il parvenait , grâce à sa puissance de volonté sur lui-même, à dominer son émotion et à conserver l'expression de raillerie méprisante que, dès le commencement de c ette sc ène, il avait donné à ses traits. i |k

Voyant que son accusatewiKiisait, il fit un pas en avant et étendit le bras comme s'il réclamait la parole à son tour.

Mais son ennemi ne lui donna pas le temps de prononcer un mot.

— Attendez, lui dit-il, je n'ai pas tout dit encore; maintenant qne j'ai révélé ce que vous avez fait , je dois et je veux rendre les personnes ici présentes juges, non-seulement de ce que moi j'ai fait, mais de ce que je compte dans l'avenir faire contre

VALÉNTIN GUlIXOiS. 83

(Suite.)

Le général haussa les épaules avec un sourire de mépris.

— Allons, dit-il, vous êtes fou, mon maître, je sais qui vous êtes maintenant, votre haine pour moi vous a, à votre insu, dénoncé; ôtez ce masque qui ne vous sert plus à rien, je vous connais, car, vous Je savez, la haine est clairvoyante : vous êtes ce chasseur français que toujours et partout j'ai rencontré sur mes pas pour entraver mes projets ou renverser mes plans.

— Ajoutez, interrompit le chasseur, que vous rencontrerez toujours.

— Soit, cela sera ainsi, à moins que je ne vous écrase sous le talon de ma botte comme une bête puante.

.— Toujours aussi orgueilleux et aussi indomptable ! Ne craignez-vous pas que, poussé à bout par *©s injures, j'oublie le serment que je me suis fait k moi-même et que je vous sacrifie à ma vengeance?

— Allons donc, reprit-il en haussant les épaules avec dédain, me tuer, vous ? cela n'est pas possible, vous tenez trop à savourer votre vengeance pour me poignarder dans un moment de colère.

— C'est vrai, pour cette fois vous avez raison, don Sébastian, je ne vous tuerai pas, parce que si coupable que vous soyez je ne me reconnais pas le droit de le faire, le sang ne lave pas le sang, il ne

fait qu'augmenter la tache; je prétends tirer de vous une vengeance plus longue que celle que me donnerait un coup de couteau ou de pistolet, d'ailleurs cette vengeance est commencée déjà.

— Ah ! fit le général d'un air railleur.

— Mais, reprit le chasseur avec émotion, comme cette vengeance doit être loyale, je veux vous donner devant tous la preuve que je ne vous crains pas plus aujourd'hui que lorsque la lutte a commencé entre nous ; ce voile que vous me reprochez d'avoir placé sur mon visage tombera, non pas parce que vous m'avez reconnu, mais parce que je trouve indigne de moi de me cacher plus longtemps à vos regards. Frères, ajouta-t-il en se tournant vers ses silencieux assesseurs, mon masque seul doit tomber, conservez les vôtres, dans l'intérêt même de ma vengeance vous devez demeurer inconnus.

Les cinq hommes firent un geste muet de consentement.

Le chasseur enleva le voile qui couvrait ses traits et le jeta loin de lui.

— Valentin Guillois! s'écria le général , j'en étais sûr!

A ce nom célèbre, les chasseurs de la seconde caravane firent un mouvement comme pour s'élancer en avant, poussés, soit par la curiosité, soit par tout autre motif.

— Arrêtez! dit le Français en les contenant d'un geste rapide, laissez-moi en finir avec cet homme.

Ils se reculèrent en s'inclinant.

— Maintenant, reprit-il, nous voici bien face à face, n'est-ce pas? Eh bien, écoutez patiemment ce qui me reste à vous dire, et peut-être bientôt cette

impassibilité de commande répandue sur vos traits se fondra-t-elle au soufle de mes paroles, comme la neige aux premiers rayons du soleil.

— Je vous écouterai, parce qu'il m'est impossible en ce moment de faire autrement, mais si vous vous flattez de parvenir à m' émouvoir d'une façon quelconque, je dois vous avertir que vous n'y réussirez pas ; la haine que j'éprouve pour vous est trop complètement balancée par le mépris que vous m'inspirez, pour que rien de ce qui me viendra de vous puisse me toucher en aucune façon.

— Écoutez donc , reprit froidement le chasseur. Lorsque mon malheureux ami fut tombé sur les plages de Guaymas , dans le paroxisme de la douleur d'abord, je l'avoue, j'eus l'intention de vous tuer, mais bientôt la réflexion arriva, et je compris que mieux valait vous laisser vivre. Grâce à moi, huit jours après la mort du comte, le gouvernement Mexicain, non content de vous désavouer publiquement, vous révoqua de votre commandement sans même daigner, malgré vos remontrances, vous expliquer les motifs de la mesure prise contre vous.

— Ah !. ah 1 fit le général d'une voix sifflante mais contenue, c'est à vous que je dois ma révocation?

— Oui, général, à moi seul.

— Je suis bien aise de le savoh.

— Vous demeurâtes donc dans la Sonora sans pouvoir et sans influence, haï et méprisé de tous, et marqué au front de ce stigmate indélébile que Diçu imprima à Caïn, le premier meurtrier; mais le Mexique est une terre bieuheureuse où les ambitieux pèchent facilement en eau trouble, lorsque, comme vous, ils ne sont retenus par aucuns de ces

86 ^AtBÏHTN GtJILLOlS.

liens d'honneur qui garottent trop souvent le géiîie des honnêtes gens. Vous ne pouviez longtemps demeurer courbé sous le coup qui vous frappait, votre parti fut pris en quelques jours : quitter la Sonora, aller à Mexico et là, grâce à votre colossale fortune et à l'influence que naturellement elle devait vous donner, poursuivre le cours de vos projets ambitieux ; en changeant de théâtre, vous comptiez faire oublier les actes scandaleux dont vous vous êtes rendu coupable. Vos préparatifs furent bientôt faits, seulement, écoutez bien ceci, général, j'arrive à l'endroit le plus intéressant de mon récit , je vous le jure.

— Allez, allez, sefior, répondit-il nonchalamment, je vous écoute avec attention, ne craignez pas que j'oublie jamais* une de vos paroles.

— Malgré l'indifférence que vous affectez , seSor, je sais qu'il en est ainsi, donc je reprends ; comme vous redoutiez, pour certaines raisons qu'il est inutile que je détaille devant vous, que vos ennemis essayassent non pas d'empêcher votre départ, mais de vous tendre quelque embuscade pendant le cours du long voyage qu'il vous fallait accomplir pour vous rendre d'Hermosillo à Mexico, voici les précautions que vous jugeâtes. nécessaires de prendre, précautions dont vous reconnaissez maintenant, en partie du moins, l'inutilité. Tandis que dans le but de donner le change à vos ennemis, vous preniez déguisé, en compagnie de quelques hommes seulement, la route de Californie, afin de revenir à Mexico par les Montagnes Rocheuses, tout en donnant à ceux qui vous les demandaient les plus grands détails sur la route que vous feigniez de vouloir suivre avec tous vos

VALENTIN GIHLCOÏS. 87

gens , l'homme dans lequel vous avez le plus de confiance, le capitaine don Isidro Vargas, le vétéran des guerres de l'indépendance, qui vous a connu enfant, et dont vous avez fait votre âme damnée, prenait lui la route la plus courte, et par conséquent la plus directe pour se rendre dans la capitale, emmenant avec lui, non-seulement douze mules chargées d'or et d'argent, fruit de vos rapines pendant le temps de votre commandement, mais, chose plus précieuse encore, le cadavre de votre malheureuse fille que vous avez fait embaumer et que le capitaine a ordre d'enterrer avec ses aïeux à votre hacienda del Palmar , que vous avez quittée depuis si longtemps déjà et dans laquelle vous ne remettrez probablement jamais le pied. Votre but, en agissant ainsi, était non-seulement de détourner l'attention de vos richesses mal acquises, mais encore d'attirer vos ennemis sur vos pas et leur faire faire fausse route ; malheureusement ou heureusement, selon comment vous admettrez la question, je suis un vieux chasseur, si difficile à tromper, que mes compagnons m'ont, il y a longtemps déjà, donné le glorieux surnom de Chercheur de pistes; tandis que chacun seperdaiten suppositions à votre sujet, moi seul ne me trompais pas et devinais votre plan.

— Cependant votre présence ici donne un écla- >tant démenti à cette assertion , senor, interrompit ironiquement le général.

— Vous le croyez, seSor; ceci me prouve que* vofis *ne me connaissez pas bien encore ; mais, patience, j'espère être bientôt mieux apprécié de vous ; en outre, vous n'avez pas réfléchi au temps écoulé depuis votre double départ d'Hermosillo.

88 YÀLENTJN GUILL01S.

— Ce qui veut dire? fit le général avec un tressaillement secret.

— Ce qui veut dire que, avant de m* attaquer à vous, j'ai voulu en finir d'abord avec le capitaine.

— Ah!

— Mon Dieu oui, général, j'ai la douleur de vous annoncer que quatre jours après avoir quitté le Pi tic, le brave don Isidro, bien que ce fût un vieux soldat expérimenté et un ancien partisan fort au courant des ruses de guerres, tomba dans une embuscade semblable à celle dans laquelle vous-même êtes tombé aujourd'hui; seulement...

— Seulement, interrompit le général , plus intéressé qu'il n'aurait voulu le paraître, et commençant à redouter une catastrophe.

— Mon Dieu, on eut l'imprudence, reprit ironiquement le chasseur, de laisser au capitaine la facilité de se défendre, si bien qu'il en abusa et se fit bravement tuer, je l'avoue, pour sauver l'or que vous lui aviez confié, et surtout le cercueil contenant le cadavre de votre fille.

Un nuage sanglant passa sur le visage du général, une sueur froide perla à ses tempes, il pressa son front de sa main crispée; mais se dominant aussitôt, et reprenant tout son sang-froid.

— Eh bien, après, vous avez pillé ma caravane et enlevé l'or et l'argent, n'est-ce pas? dit-il avec mépris.

— C'est probablement ainsi que vous auriez agi, vous, don Sébastian, en pareille circonstance, répondit le chasseur, lui rendant insulte pour insulte, moi, j'ai cru devoir agir autrement ; que voulez-vous, je ne suis, moi, qu'un chasseur grossier et sans édu-

cation, je ne sais pas piller, ne l'ayant pas appris à l'époque où j'avais l'honneur de servir mon pays et n'ayant jamais été , au Mexique, placé sous vos ordres. Voici ce que j'ai fait : dès que le capitaine et les peones qu'il commandait eurent été tués, car les pauvres diables, il faut leur rendre cette justice, firent une résistance désespérée, j'escortai moimême, vous m'entendez, n'est-ce pas, général, moimême, vos richesses jusqu'à votre hacienda del Palmai-, où elles se trouvent en ce moment en sûreté, sans qu'il y manque un ochavo, ainsi qu'il vous sera facile de vous en assurer, si jamais vous revoyez le Palmar.

Le général respira, et souriant avec ironie.

— Mais au lieu de vous blâmer, senor, dit-il, je vous dois au contraire des remercîments pour cette conduite chevaleresque, surtout envers un ennemi.

— Ne vous hâtez pas autant de me remercier, caballero, répondit le chasseur, je ne vous ai pas tout dit encore.

Ces paroles furent prononcées avec un tel accent de haine satisfaite, que malgré eux, et le général luimême, les assistants frémirent intérieurement, comprenant qu'une révélation terrible allait être faite par le chasseur, et que le calme qu'il feignait cachait une tempête.

— Ah! murmura don Sébastian, parlez donc, senor, je vous en prie, j'ai hâte de connaître toutes les obligations que je vous dois.

— Le capitaine don Isidro Vargas n'escortait pas seulement les richesses conduites par moi au Palmar, dit-il d'une voix brève, nerveuse et accentuée, il avait aussi dans un fourgon un cercueil. Eh

90 'TAUSNTIN GUÏLLOIS.

bien ! général, pourquoi ne me demandez-vous pas ce qu'est devenu ce cercueil ?

Un frisson électrique parcourut les rangs de rassemblée , à cette question ironique, faite froidement par le chasseur, dont les yeux implacablement fixés sur le généra] semblaient darder des éclairs.

— Hein? s'écria don Sébastian, que voulez-vous dire? vous n'avez pas commis un sacrilège, je suppose?

Valentin éclata d'un rire strident et saccadé.

— Vos suppositions dépassent toujours le but, général, dit-il, commettre un sacrilège, moi ! Oh ! non pas ; j'ai trop aimé vivante la pauvre enfant pour l'insulter morte. Non, non, la fiareée de mon ami m'est sacrée; mais comme, à mon avis, l'assassin ne doit avoir aucun droit sur le corps de sa victime, et que vous êtes moralement l'assassin de votre fille, je vous ai ravi son corps que vous n'êtes pas digne de conserver, et qui doit reposer auprès de celui pour lequel elle est morte.

Il y eut un instant de silence.

Le visage du général, pâle déjà, prit une teinte verdâtre, ses yeux s'injectèrent de sang, tout son corps fut agité d'un tremblement convulsif, deux ou trois fois il fit pour parler des efforts surhumains sans pouvoir y réussir; enfin il s'écria d'une voix rauque et sifflante :

— » Ce n'est pas vrai, vous n'avez pas lait cela, vous n'avez pas osé, n'est-ce pas, ravir à un père le corps de son enfant?

— Je l'ai fait, vous dis-je, répondit froidement le chasseur , je vous ai enlevé le corps de votre vicime, et jamais, jamais, entendez- vous, vous ne sau-

rez en quel lieu ce pauvre corps repose. Ceci n'est que le commencement de ma vengeance ; ce que je veux tuer en vous, c'est l'âme et non le corps ; maintenant partez, allez oublier à Mexico, au milieu de vos intrigues ambitieuses, la scène qui vient de se passer entre nous ; mais souvenez-vous que partout et toujours vous me retrouverez sur votre route. Adieu ou plutôt au revoir.

— Un mot, un mot encore! s'écria le général, en proie au plus profond désespoir ; rendez-moi le corps de ma fille; hélas! c'est la seule créature humaine que j'aie jamais aimé.

Le chasseur le considéra un instant avec une expression iudéfinissable, puis, d'une voix dure et froidement railleuse.

— Jamais ! lui dit-il, et se détournant il rentra dans la grotte, suivi par ses assesseurs masqués.

Le général voulut s'élancer vers lui, mais alors les Indiens le retinrent, et, malgré sa résistance, le contraignirent de s'arrêter.

Don Sébastian, d'autant plus brisé par ce dernier coup qu'il était plus inattendu, demeura un instant comme un homme frappé de la foudre, les bras pendants, les yeux sans regards; enfin, un sanglot déchirant s'échappa de sa poitrine, deux larmes brûlantes jaillirent de ses yeux et il roula comme mort sur le sol.

Les Indiens eux-mêmes, ces rudes guerriers, auxquels la pitié est inconnue, se sentirent émus par cet affreux désespoir, plusieurs d'entre eux détournèrent la tête pour ne pas en être témoin.

Cependant le Moqueur avait donné l'ordre aux peones de seller les chevaux et de charger les mules.

92 VALENÏIN GUILLOIS.

Le général fut placé par deux serviteurs sur un cheval, sans paraître s'apercevoir de ce qui se passait, et quelques minutes plus tard la caravane quittait, emportant tous ses bagages et ses richesses, le fort des Chichimèques, traversant, sans être inquiétée, les rangs silencieux des guerriers indiens qui s'inclinaient sur son passage.

Lorsque les Mexicains eurent disparu dans les méandres de la route, Valentin sortit de la grotte, et s* avançant poliment vers les chasseurs de la seconde caravane.

— Pardonnez-moi, leur dit-il, non pas le retard que je vous ai occasionné, mais la frayeur involontaire que je vous ai causée malgré moi; je devais agir ainsi que je l'ai fait. Vous vous rendez à Mexico, où je serai bientôt moi-même: et qui sait, peut-être aurai-je un jour besoin de votre témoignage.

— Témoignage qui ne vous faillira pas, mon cher compatriote, répondit gracieusement le chasseur, qui jusque-là avait porté la parole.

— Comment! s'écria avec étonnement le chasseur, seriez-vous Français?

— Oui, et tous mes compagnons le sont aussi; nous venons de San-Francisco , où, grâce à Dieu, nous avons réuni une assez belle fortune que nous espérons parvenir à doubler dans la capitale du Mexique. Je me nomme Antoine Rallier, voici mon frère Edouard et mon frère Auguste; les deux dames qui nous accompagnent sont ma mère et ma sœur; si vous ne connaissez personne à Mexico, à votre arrivée venez tout droit chez moi, Monsieur, vous se-

rez reçu, non-seulement comme un ami, mais encore comme un frère.

Le chasseur serra la main que lui tendit son compatriote.

— Puisqu'il en est ainsi, dit-il, je ne vous laisserai pas partir seuls, ces montagnes sont infestées de bandits de toutes sortes, auxquels peut-être n'échapperiez-vous pas; avec ma protection vous passerez partout.

— J'accepte de grand cœur; mais pourquoi ne venez-vous pas jusqu'à Mexico avec nous?

— Cela m'est impossible, quant à présent, répondit le chasseur avec un accent rêveur ; mais soyez tranquille, je ne tarderai pas à vous rejoindre et à réclamer votre promesse,

— Vous serez le bien-venu, ami, car nous vous connaissons de longue date, et nous savons que toujours vous avez porté haut le titre de Français en Amérique.

Deux heures plus tard, le fort des Chichimèques était retombé dans sa solitude habituelle, blancs et Indiens l'avaient abandonné pour toujours.

Mexico.

Nous franchirons maintenant un laps de temps de deux mois environ, et quittant les Montagnes-Rocheuses, nous prierons le lecteur de nous accompagner au cœur du Mexique.

Les conquérants espagnols choisirent avec un tact

94 YALENTIN GUILLOIS.

admirable les sites dans lesquels Us fondèrent le% villes destinées à assurer leur puissance et à devenir plus tard les centres de leur immense commerce et les entrepôts de leurs innombrables richesses.

Aujourd'hui encore, bien que, soit à cause de Tincurie des créoles et de leurs guerres continuelles et fratricides, soit à la suite de soudains tremblements de terre, ces villes à demi ruinées et desquelles* s'est retirée la vie que la forte organisation espagnole faisait incessamment circuler en elles, sont encore un sujet d'étonnement pour le voyageur habitué à l'entassement morbide des vieilles cités européennes, et qui regarde tout rêveur ces vastes places entourées d'arcades en forme de cloîtres, ces rues larges tirées au cordeau et dans lesquelles coule sans cesse une eau vive et rafraîchissante, ces jardins ombreux où gazouillent des milliers d'oiseaux aux brillantes couleurs, ces ponts hardis, ces édifices d'une majestueuses simplicité et dont l'intérieur recèle d'incalculables richesses, et pourtant, nous le répétons, ces villes ne sont plus pour la plupart que l'ombre d'elles-mêmes, elles semblent mortes et ne se réveillent qu'aux hurlements furieux de rémeute,, pour n'exister que pendant quelques jours d'une vie fiévreuse, sous l'excitation des pass? jns politiques; puis, lorsque les cadavres sont re T -;vés, que l'eau a lavé le sang, les rues retombent clans leur solitude, les habitants se cachent dans leurs maisons fermées avec soin, et tout redevient morne, triste, lugubre et silencieux, pour ne se galvaniser de nouveau qu'aux grondement» dfr la prochaine émeute..

Si on excepte Lima, la splendide ciudad de los reyes, Mexico est peut-être la plus grande et la plu&

YALENT1N GÏ1UX0IS. 95

belle de toutes les villes qui couvrent le sol de l'ancienne Amérique espagnole.

De quelque côté qu'on l'examine, Mexico offre de magnifiques points de vue, mais si Ton veut jouir d'un spectacle réellement féerique, il faut au soleil couchant monter au sommet d'une des tours de la cathédrale, alors on voit soudain se dérouler à ses pieds le plus bizarre et le plus attrayant panorama qqi se puisse imaginer.

Mexico existait bien avant la découverte de l'Amérique.

Voici comment la fondation de cette ville est racontée dans les vieux auteurs, le lecteur nous pardonnera sans doute cette digression.

L'année même de la mort de Huetzin, roi de Tezeuco, c'est-à-dire le lieu où on s'arrête, parce que ce fut en cet endroit même que finit la migration des Chichimêques , les Mexicains firent irruption dans le pays et atteignirent l'endroit où est aujourd'hui Mexico, au commencement de Tannée 1140 de notre ère ; cet endroit faisait alors partie des domaines d'Aculhua, seigneur d'Atzcaputzalco*

D'après les peintures et les caractères des histoires anciennes, ces Indiens venaient des confins de la province de Xalisco, il paraît qu'ils étaient de la même race que les Toltèques et de la famille du noble Huetzin qui, avec sa famille et ses serviteurs, avait échappé lors de la destruction des Toltèques et demeurait alors à Chapultepec, qui plus tard fut détruit.

On raconte qu'il traversa avec eux le pays de Michoacan et se réfugia dans la province d'Aztlan où il mourut, et qu'il eut pour successeur Ozolopau, son

fils, et Àztlal, son petit-fils, qui eut pour héritier Ozolopan second. Celui-ci se rappelant le pays de ses ancêtres, prit la résolution d'y retourner avec toute sa nation, que déjà on nommait Mezetin; il la commandait ainsi que Izcahui, Cuexpal, Yopi et autres chefs, parmi lesquels figurent en première ligne Aztlal et Acatl ; après bien des aventures et des combats ils atteignirent enfin les bords d'un grand lac semé d'une infinité d'îles ; le souvenir des sites de, leur pays s'était, par la tradition, conservée parmi eux, aussi le reconnurent-ils aussitôt, bien qu'aucun d'eux ne l'eût vu jamais. Trop faibles pour résister aux peuples qui les entouraient, pour s'établir en rase campagne, ils fondèrent sur le lac même, dans plusieurs de ses îles qu'ils relièrent entre elles, une ville que de leur nom ils appelèrent Mexico, et qui plus tard devait être la capitale d'un puissant empire.

Bien que les Mexicains fussent arrivés, en 1140 près du lac, ce ne fut qu'en 1142 que la Venise américaine commença réellement à surgir du sein des eaux.

Nous avons appuyé sur ces détails afin de relever une erreur commise par un auteur moderne qui attribue aux Aztèques la fondation de cette ville, à laquelle il donne le nom de Tenochtitlan, au lieu de Temixtitlan qui est le véritable (1) .

(1) Pour se mettre à l'abri des malheurs qui, déjà, les avaient affligés, les Mexicains se placèrent sons la protection du roi d'Azcaputzalco, sur les terres duquel ils s'étaient établis. Ce prince leur donna deux de ses fils pour les gouverner, Acamapichtli fut le premier: celui-ci était chef desTcnuchcas; à leur arrivée dans l'Anahuac, ces Indiens avaient trouvé au haut d'un rocher un nopal sur lequel était un aigle occupé à dévorer un

Comme Venise, sa sœur européenne, Mexico n'était qu'un amas de chaumières servant d'abri précaire à de misérables pêcheurs, mais sans cesse tenus en alerte par les attaques continuelles de leurs voisins. Les Mexicains, d'abord dispersés sur un nombre infini de petites îles, sentirent le besoin de se réunir afin de se mettre en état de résister ; à force de patience et de courage ils réussirent à construire des maisons élevées sur des pilotis remplis de terre, et se servant de la vase des lagunes rendue captive au moyen de branches d'arbres, ils créèrent ces chinampas, ces espèces dejardins flottants, les plus curieux du inonde, sur lesquels ils semèrent des plantes potagères, du piment, du maïs, et parvinrent ainsi, grâce à leur chasse aux oiseaux aquatiques sur le lac, à se passer complètement de leurs voisins. " Presque détruit à la suite des combats acharnés que se livrèrent les Mexicains et les Espagnols, Mexico, quatre ans après la conquête, était reconstruit en entier par Fernand Cortez ; mais la nouvelle ville ne ressemblait plus en aucune façon à l'ancienne; la plupart des canaux avaient été comblés et remplacés par des rues pavées, de magnifiques palais, de somptueux couvents s'élevèrent comme par miracle et la ville devint complètement espagnole.

Mexico a été si souvent décrit par des plumes plus exercées que la nôtre, et nous-mêmes, clans plusieurs

serpent et en avaient pris le nom. Acamapichli choisit cet emblème pour totem de la nation qu'il était appelé à gouverner. Lors de la guerre de l'indépendance, les insurgés adoptèrent île nouveau cet hiéroglyphe et en firent les armes de la république mexicaine en mémoire de l'antique et glorieuse origine qu'il leur rappelait. Gustaye Aimaru.

de nos précédents ouvrages, nous avons eu si souvent occasion d'en parler, que nous n'essayerons pas d'en faire ici une description, devenue presque inutile, et sans plus tarder nous entamerons notre récit.

On étaitau 12 octobre 1854, deux mois jour pour jour s'étaient écoulés depuis que l'infortuné comte t de Prébois-Crancé , victime d'un jugement inique, j était héroïquement tombé à Guaymas sot ^ les balles • mexicaines (1) ; des brumes épaisses avaient, pendant toute la journée , plané au-dessus de la ville, laissant parfois tomber une pluie fine qui, après le coucher du soleil, devint plus intense, bien qu'un lourd brouillard continuât à régner; cependant vers huit heures du soir la pluie cessa de tomber et -les eaux stagnantes des lacs commencèrent à réfléchir quelques échappées d'un ciel moins sombre; le d \ sommet couvert de neige du Iztaczikualt (2) ou l£-femme blanche, brillait faiblement aux rayons pâles et tristes de la lune, tandis que le Popocatepelt demeurait enseveli sous un dais de vapeur (3) .

Les rues et les places étaient désertes, bien que la . nuit ne fût pas avancée encore, les oisifs et les promeneurs, chassés par le mauvais temps, s'étaient hâtés de se réfugier dans leurs maisons ; un silence profond planait sur la ville, dont les lumières s'éteignaient l'une après l'autre , et Ton n'entendait à de longs intervalles sur le pavé glissant que les pas des serenos ou gardiens de nuit qui accomplissaient leur mélancolique promenade, de l'air indifférent et pro-

(1) Voir Curumilla. 1 vol. in-12, Amyot, éditeur.

(2) La cîme de ce volcan a la forme d'une femme couchée.

(3) Ce second volcan, dont le nom signifie montagne fumante,, est voisin du premier.

- ■* JfflfTIN GITÏLLOÏS. 99

fondement ennuyé particulier à cette estimable corpomtion; parfois *qnel<faes sons discordants Réchappant des velorios arrivaient sur l'aile de la brise; mais c' était iout, la ville semblait dormir.

La 'demie après neuf heures sonnait à l'horloge de Ja cathédrale au moment où un bruit étouffé, ressemblant au froissement ides roseaux des lacs agités par le vent, se fit entendre sur la gigantesque ichaussée qui joint la ville à la terre ferme; ce bruit devint bientôt plus distinct et ne tarda pas à se «changer en un piétinement de chevaux qu'amortissait l'air humide Bt la terre détrempéepar une longue pluie ; en effet une masse noire se dégagea du brouil- Jaid, et deux cavaliers enveloppés d'épais manteaux dessinèrent leurs sombres silhouettes aux rayons de la lune.

Ces cavaliers paraissaient avoir fait une longue traite, leurs chevaux, couverts de boue, butaient à chaque pas et n'avançaient qu'avec une extrême difficulté.

ils atteignirent enfin une maison basse, dont les vitres crasseuses laissaient échapper une lumière douteuse qui montrait que ses habitants veillaient encore.

Les cavaliers s'arrêtèrent devant cette maison qui était une auberge, et, sans mettre pied à terre, l'un d'eux donnadeux ou trois coups de pieds à la porte, en appelant l'hôte d'une voix haute et brève.

Celui-ci, dérangé sans doute par cet appel insolite* à «ne heure indue, dans ses habitudes de comfort, ne se pressait nullement de répondre, et aurait fort probablement laissé longtemps les étrangers se morfondre devant son auberge, si celui qui avait

100 TALENTJN GUILLOIS.

frappé, fatigué sans doute de cette attente prolongée, ne s'était avisé d'un moyen expéditif pour obtenir enfin une réponse.

— Voto a Dios ! s'écria-t-il en retirant un pistolet de ses fontes et en l'armant, puisque ee chien s'obstine à ne pas ouvrir, je vais lui envoyer une balle à travers les vitres de sa fenêtre.

A peine cette menace était-elle proférée que la porte s'ouvrit comme par enchantement et l'hôtelier apparut sur le seuil.

Cet homme ressemblait aux hôteliers de tous les pays, il avait comme eux la mine chafouine et sournoise , mais en ce moment son sourire obséquieux cachait mal une profonde terreur que dénonçait la pâleur terreuse de son visage.

— Holà! caballero, dit-il en s'inclinant respec- A tueusement, ayez patience, s'il vous plait. Caramba Ll comme vous êtes vif, on voit bien que vous êtes forastero et peu au courant des coutumes de notre pays.

— Peu importe ce que je suis, répondit brusquement l'étranger, êtes-vous hôtelier, oui ou non ?

— J'ai cet honneur, caballero, reprit l'hôte avec un second salut plus profond que le premier.

— Puisqu'il en est ainsi, drôle, s'écria l'étranger avec colère, de quel droit vous, dont le devoir est d'être aux ordres du public, vous permettez-vous de me faire faire ainsi le pied de grue à votre porte?

L'hôtelier avait fort envie de se fâcher, mais l'air résolu de l'homme qui lui parlait, et surtout le pistolet qu'il tenait encore à la main, l'engagèrent à la prudence et surtout à la modération; aussi réponditil avec une profonde humilité :

VALENT1N GUIIXOIS 101

. — Croyez bien, seigneur, que si j'avais su quel caballero distingué me faisait l'honneur de s'arrêter dans ma pauvre demeure, je me serais hâté d'ouvrir.

— Trêve de discours impertinents, et ouvrez la porte.

L'hôtelier s'inclina sans répliquer cette fois, siffla un garçon qui vint l'aider à tenir les chevaux des voyageurs ; ceux-ci mirent pied à terre et entrèrent définitivement dans l'auberge, tandis que leurs montures fatiguées étaient conduites au corral par le garçon.

La salle dans laquelle les voyageurs furent introduits était basse et noire, meublée de tables et de bancs d'une saleté sordide, à demi brisés pour la plupart, le sol en terre battue était gras et raboteux.

Au-dessus du comptoir de l'hôtelier se trouvait une statuette de la Yirgen delà Soledad, devant laquelle brûlait un candil fumeux. Bref, cette auberge n'avait rien d'attrayant ni de comfortable, et semblait être tout simplement un velorio de bas étage servant, selon toute apparence, à la classe la plus misérable et la moins honorable de la population mexicaine.

Un coup d'œil suffit aux voyageurs pour reconnaître le lieu dans lequel le hasard les avait conduits. Cependant ils ne laissèrent rien paraître de ce que la vue d'un tel coupe-gorge leur inspirait, ils s'installèrent du mieux qu'ils purent à l'angle d'une table, et celui qui jusque-là avait porté la parole, s'adressa à l'hôtelier tandis que son silencieux compagnon s'appuyait le dos au mur et relevait sur son visage les plis de son manteau.

— Or ça, dit-il, nous mourons littéralement de

faim, patron, ne pourriez-vuus nous servir un morceau de n'importe quoi, pour nous mettre sous la dent?

— Hum ! répondit avec embarras l'hôtelier, il est bien tard, caballero, je ne sais si dans toute la maison il reste seulement une tortilla de maïs.

— Bah ! bah ! reprit le voyageur, je sais ce que parler veut dire; ainsi allons franchement au fait, servez- moi à souper, j'ai faim et je ne regarderai pas au prix.

— Quand même, vous me paieriez , seigneurie , chaque tortilla une piastre, je ne sais si je pourrais vous en fournir deux, répondit l'hôtelier de plus en plus contraint.

Le voyageur le regarda fixement pendant une minute ou deux, puis, lui appuyant lourdement la main sur le bras et l'obligeant à se pencher vers lui :

— Jouons cartes sur table, no Lusacho, lui dit-il d'une voix brève, à tort ou à raison, je veux passer deux heures dans votre taudis ; je sais que d'ici à quelques instants vous attendez une nombreuse compagnie et que tout est préparé pour la recevoir.

L'hôtelier essaya un geste de dénégation que le voyageur arrêta net.

— Taisez-vous, continua-t-il, je veux assister à l'entretien des personnes qui vont arriver, sans être vu d'elles bien entendu, mais de façon non-seulement à les voir, mais encore à entendre tout ce qu'elles diront; placez-moi où vous voudrez, cela vous regarde; du reste comme toute peine mérite salaire, voici dix onces pour vous, je vous en remettrai autant lorsque vos visiteurs seront partis^ je m'empresse de vous affirmer que ce que j'exige de

vous ne peut en rien tous compromettre et que nul ne saura jamais le marché fait entre nous; vous m'avez compris, n'est-ce pas? Maintenant j'ajouterai que si vous vous obstinez à refuser l'arrangement que je vous propose. . . •

— Si je refuse ?

— Je vous brûle la cervelle, répondit nettement le voyageur. Mon ami que vous voyez vous chargera sur ses épaules, ira vous jeter à l'eau et tout sera dit. Que pensez-vous de ma proposition ?

— Dame! seigneurie, répondit le pauvre diable avec une grimace qui avait la prétention de ressembler à un sourire et tremblant de tous ses membres, je pense que je n'ai pas le choix et que je suis forcé d'accepter.

— Bien! voilà que vous devenez raisonnable; prenez toujours ces onces comme fiche de consolation.

L'hôtelier empocha l'argent en levant les yeux au ciel et en poussant un soupir.

— Ne craignez rien, vive Dios! reprit le voyageur, tout se passera mieux que vous ne le le supposez. A quelle heure attendez-vous vos visiteurs?

— A dix heures et demie, seigneurie.

— Bon ! il est neuf heures et demie, nous avons du temps devant nous; où comptez-vous nous cacher?

— Ici même , seigneurie.

— îci,^îiaîblo, <et dans quel endroit donc?

— Là, derrière le comptoir; personne ne songera à tous y chercher, d'autant plus que moi-même je vous servirai de rempart.

— Tous assisterez donc à la Téunion?

— Oh ! fit-il avec un sourire ; moi je ne tire pas à

104 VALENTJN GUILLOIS.

conséquence, d'autant plus que si je parlais ma maison serait perdue.

— C'est juste ; ainsi c'est convenu : quand l'heure sera venue, vous me placerez derrière le comptoir ; mais mon compagnon et moi pourrons-nous y tenir sans trop de gêne?

— Oh ! vous y serez fort commodément.

— Je crois que ce n'est pas la première fois que pareille chose vous arrive , hein ?

L'hôtelier sourit saps répondre.

Le voyageur se recueillit un instant,

— Donnez-nous toujours à manger, dit-il enfin, voilà deux piastres en sus pour ce que vous allez nous servir.

L'aubergiste prit les deux piastres et oubliant que quelques minutes auparavant il avait affirmé ne rien avoir dans sa maison, il garnit en un instant la table de vivres, qui, sans être des plus délicats, étaient cependant assez appétissants, surtout aux yeux d'hommes dont l'appétit paraissait être fortement excité.

Les deux voyageurs attaquèrent vigoureusement ce repas improvisé, et pendant vingt minutes à peu près on n'entendit d'autre bruit que celui de leurs mâchoires.

Lorsque leur faim fut enfin assouvie, celui des deux voyageurs qui semblait avoir accaparé le droit de parler pour lui et son compagnon, repoussa son tranchoir et s' adressant à l'hôtelier modestement debout derrière lui, son chapeau à la main.

— Autre chose, maintenant, dit-il; combien avezvous de garçons pour vous aider?

— Deux, seigneurie, celui qui a conduit vos chevaux au corral et un autre.

VÀLENTIN GUILL01S. 105

— Fort bien ; vous n'avez sans doute pas besoin de ces deux garçons pour recevoir vos hôtes de cette nuit?

— Non certainement, seigneurie, d'autant que, pour plus de sûreté, moi seul les servirai.

— De mieux en mieux; alors vous ne voyez pas d'inconvénient a en envoyer un à la ciudad, bien entendu que sa course sera grassement payée?

— Aucun inconvénient, seigneurie; de quoi s'agit-il?

— Simplement, reprit-il en sortant un papier plié et cacheté de sa poitrine, de porter cette lettre, calle secunda Monterilla, au sefior don Antonio Rallier, et de me rapporter la réponse dans le plus bref délai, ici même.

— Cela est facile, seigneurie, et si vous voulez me confier la lettre.

— La voilà, et voici quatre piastres pour la course. L'hôtelier s'inclina respectueusement et quitta

immédiatement la salle.

— Je crois, Curumilla, dit alors le voyageur à son compagnon, que nos affaires sont en bon chemin.

L'autre répondit par un signe muet d'assentiment. Au bout d'un instant l'hôtelier rentra.

— Eh bien? demanda le voyageur.

— Votre messager est parti, seigneurie, seulement il tardera probablement un peu à revenir.

— Pourquoi donc cela?

— Parce qu'il est défendu, la nuit, de circuler à cheval dans la ville, à moins d'une autorisation spéciale et qu'il sera obligé d'aller et de revenir à pied.

— Peu importe, pourvu qu'il soit de retour avant le lever du soleil.

106 VÀLENTIN GUIIXOIS.

— Oh ! bien longtemps auparavant, seigneurie.

— Alors tout est pour le mieux; mais je crois que le moment approche où vos hôtes vont arriver.

— En effet, seigneurie, et si vous voulez me suivre.

— Allons.

Les voyageurs se levèrent ; en un tour de main l'aubergiste eut fait disparaître les reliefs du repas, puis il conduisit ses hôtes derrière le comptoir.

Ce comptoir, assez élevé et très-profond, leur offrit sinon une cachette commode, du moins parfaitement sûre, où ils se blottirent un pistolet de chaque main, afin d'être prêts à tout événement.

A peine s'étaient ils installés sous le comptoir que plusieurs coups frappés d'une certaine façon retentirent à la porte de l'auberge.

lie Kandio.

Dans un de nos précédents ouvrages, nous avons constaté sur documents que depuis la déclaration de son indépendance, c'est-à-dire quarante ans environ, le Mexique en était à sa deux cent trentième révolution, ce qui donne une moyenne de cinq révolutions par an à peu près, ce qui, à notre avis, est fort joli pour un pays qui, s'il le voulait bien, vu la marche rétrograde adoptée par son gouvernement, serait en droit d'en faire au moins une par mois.

Les causes de ces révolutions sont et doivent

VALENTIN GUILLQI3. 107

toujours être les mêmes dans une contrée où le régime du sabre règne sans contrôle et qui compte vingt-quatre mille officiers pour une armée de vingt mille hommes*

Ces officiers, fort ignorants en général et fort ambitieux en particulier, incapables de faire exécuter la moindre manœuvre ou commander le mouvement le plus simple, trouvent dans les désordres publics des chances d'avancement qu'ils ne rencontreraient pas autrement, et beaucoup de généraux Mexicains ont atteint leur grade élevé sans jamais avoir assisté à une bataille ou même avoir vu d'autre feu que celui de la cigarette qu'ils ont constamment à la bouche; seulement ils se sont prononcés adroitement : chaque pronunciamiento leur a valu un grade, v^uelques fois deux, et de pronunciamiento en pronunciamiento, ils ont conquis l'écharpe de général, c'est-à-dire la possibilité, la chance aidant, de se faire à leur tour proclamer un jour, président de la République, ce qui est leur rêve à tous et le but constant de leurs efforts*

Nous avons dit. que les voyageurs avaient eu à peine le temps de se blottir sous le comptoir, lorsque plusieurs coups frappés d'une certaine façon à la porte de l'auberge avertirent l'hôtelier que les hôtes mystérieux qu'il attendait commençaient à arriver- No Lusacho était un gros petit homme à la mine matoise, aux yeux gris toujours en mouvement, au regard louche et à la panse arrondie, véritable type de l'aubergiste Mexicain, âpre à la curée plus que deux juifs, et sachant fort bien, quand les circonstances l'exigeaient, c'est-à dire lorsque son intérêt étaiten jeu, transiger avec sa conscience et manger

108 VALENTIN GU1LLOIS.

à deux râteliers; il s'assura d'un coup d'oeil que tout était en ordre dans la salle et que rien ne donnait à soupçonner la présence des étrangers, puis il se dirigea vers la porte, mais avant que de l'ouvrir, dans le but probablement de faire preuve de zèle, il jugea convenable d'interroger les arrivants.

— Quien vive? dit-il.

— Gente de paz, répondit une voix rude, ouvre, au nom du diable, si tu ne veux que nous défoncions ta porte.

No Lusacho connaissait sans doute cette voix, car la réponse un peu brusque cependant qu'il avait reçue lui sembla suffisante, et il se mit immédiatement en devoir de tirer les verroux.

A peine la porte fut-elle entrebaillée, que plusieurs hommes firent irruption dans l'auberge, en tw> bousculant pour entrer, comme s'ils eussent craint # être poursuivis.

Ces hommes étaient au nombre de sept ou huit ; il était facile de les reconnaître pour militaires, malgré la précaution que quelques-uns d'entre eux avaient cru devoir prendre d'endosser le costume bourgeois.

Du reste, ils riaient et plaisantaient à haute voix, ce qui prouvait que s'ils conspiraient, Ou. du moins s'ils étaient amenés en ce lieu mal famé dans un but illicite, ce but, quel qu'il fût, n'ôtait rien à leur gaieté et ne paraissait pas assez important pour eux pour leur faire rien perdre de leur mansuétude habituelle.

Ils s'installèrent à une table, et l'aubergiste , qui sans doute connaissait de longue date leurs habitudes, plaça devant eux une bouteille de refmo de

Catalogne et une mesure de pulque, qu'ils commencèrent incontinent à absorber tout en roulant leurs cigarettes.

La porte du rancho avait été laissée ouverte par Thôtelier, qui avait jugé inutile de la refermer; les officiers se succédèrent avec une rapidité extrême , et bientôt leur nombre se trouva si grand, que la salle, bien qu'assez vaste, se trouva complètement remplie ; les nouveaux venus suivaient l'exemple de ceux qui les avaient précédés, ils s'installaient à une table, on les servait et ils se mettaient à boire et à fumer, sans paraître s'inquiéter de ceux qui les avaient précédés dans l'auberge, et qu'ils se contentaient de saluer silencieusement en entrant.

Quant à nô Lusacho, il rôdait constamment autour des tables, surveillant tout du coin de l'œil, et ayant grand soin de ne pas servir la moindre consommation, si minime qu'elle fût, sans en recevoir immédiatement le prix.

Enfin un des officiers se leva, et après avoir frappé plusieurs fois son gobelet sur la table pour réclamer le silence.

— Don Sirven êst-il là? demanda-t-il.

— Oui,senor, réponditen se levant un jeune homme de vingt ans au plus , aux traits efféminés et déjà fatigués par une débauche précoce.

— Assurez-vous que personne ne manque à la réunion.

Le jeune homme s'inclina sans répondre et commença à aller de table en table, échangeant deux ou trois mots à voix basse avec chacun des assistants.

Lorsque don Sirven eut fait le tour de la salle, il

HO VAEENTIN GUILLOIS.

s'approcha de la personne qui l'avait interpellé, et la saluant respectueusement.

— Seîlor Coronel, dit-il, la réunion est complète, une seule personne manque; mais comme elle ne nous a pas assuré qu'elle nous ferait l'honneur d'assister à notre assemblée, je...

— C'est fort bien, alferez, interrompit le colonel, tenez-vous en dehors de cette auberge, surveille» avec soin les environs, ne laissez approcher qui que ce soit sans le reconnaître, et si la personne que vous savez se présente, vous l'introduirez immédiatement. Vous m'avez entendu, exécutez ponctuellement mes ordres; vous comprenez l'importance pour vous d'une obéissance passive.

— Comptez sur moi, coronel, répondit le jeune homme, et après avoir salué son supérieur, il sortit de l'auberge dont il referma la porte derrière lui.

Les officiers firent alors, sans se lever, un demitour sur leurs bancs et se trouvèrent ainsi foire face au colonel, qui étak venu se placer au centre de la salle.

Celui-ci attendit quelques minutes que le silence fut complètement établi, puis, après avoir salué rassemblée, il prit la parole.

— Laissez-moi d'abord, dit-il, vous remercier* caballeros, de l'exactitude que vous avez mise à vous présenter au rendez-vous que j'avais eu l'honneur dç vous assigner, je suis heureux de cette confiance qu'il vous a plu de me témoigner, dont, croyez-le bien, je saurai me rendre digne, et me prouve une fois de plus que vous êtes réellement dévoués aux intérêts de la patrie, et qu'elle peut, à juste titre, compter sur vous à l'heure du danger.

Cette première partie du discours du colonel fut, comme cela devait être, couverte d'applaudissements.

Ce colonel était un homme de quarante ans environ , taillé en hercule, ressemblant plutôt à un boucher qu'à un beau et loyal militaire, dont la mine chafouine et les regards louches n'inspiraient aucunement la sympathie, et dont tous les grades avaient été le prix d'une trahison.

Homme d'autant plus précieux dans une conspiration, à cause de ce motif, parce que, vieux routier de pronunciamientos, on te savait trop fin pour s'engager dans une mauvaise aflaire ; aussi inspirait-il une confiance illimitée à ses complices.

Après avoir laissé à l'enthousiasme le temps de se calmer, il continua.

— Je suis heureux, senores, dit-il, non pas de ces applaudissements, mais du dévouement dont vous ne cessez de faire preuve à la chose publique ; vous comprenez comme moi, n'est-ce pas, que nous ne pouvons plus longtemps courber le front sous le gouvernement despotique qui nous tyrannise ; l'homme qui tient en ce moment nos destinées dans ses mains s'est rendu indigne du mandat que nous lui avons confié ; en manquant à tous ses devoirs envers nous, il nous -a délié du serment d'obéissance que nous lui avons prêté ; la patience humaine a des bornes, l'heure de la déchéance sonnera bientôt pour celui qui nous a trompé.

Le colonel était lancé, sans doute il aurait long-

( temps encore continué d'un ton emphatique son

filandreux discours, si tout à coup un des assistants,

«nnuyé sans doute de ne voir poindre rien de posi-

tif et de clair au milieu de ce flux de paroles sonores, ne l'avait brusquement interrompu en l'interrompant d'une voix rauque.

— Tout cela est bel et bon, colonel, dit-il, rayo de Dios! tout le monde sait fort bien que nous sommes des caballeros dévoués corps et âme à la patrie ; mais tout dévouement doit être payé, cuerpo de Cristo ! que nous reviendra-t-il de tout cela en fin de compte ? nous ne sommes pas réunis ici pour nous briser l'encensoir sur la tête, mais bien au contraire pour nous entendre définitivement. Venez donc au fait sans plus tarder, je vous prie.

Le colonel fut d'abord assez interloqué de cette chaude apostrophe, mais se remettant presque aussitôt, et se retournant en souriant vers son interrupteur.

— J'allais y arriver, mon cher capitaine, j'y arrivais à l'instant si vous ne m'aviez pas coupé la parole.

— Alors, c'est différent, répondit le capitaine, mettons que je n'ai rien dit, et expliquez-nous la chose en deux mots.

— D'abord, reprit le colonel, je vous annonce une nouvelle qui, sans doute, sera accueillie avec joie par vous. Cette fois est la dernière que nous nous réunissons.

— Bien, bien, fit le positif capitaine, encouragé par les clignements d'yeux de ses compagnons; voyons la récompense d'abord.

Le colonel comprit qu'il n'y avait plus de biais possible et qu'il lui fallait s'exécuter, d'autant plus que tous les assistants prenaient ouvertement parti

VÀLENTIN GtILLOIS. 113

pour leur compagnon et commençaient à faire entendre des chuchottements de mauvais augure.

Au moment où il prenait enfin la résolution d'en finir, la porte de l'auberge fut poussée, et un homme, enveloppé d'un grand manteau, entra vivement dans la salle, précédé de l'alferez don Sirven, qui cria d'une voix éclatante et domina complètement le bruit des conversations particulières.

— Le général, caballeros, le général.

\ cette annonce le silence se rétablit comme par enchantement. Celui qu'on avait nommé le général s'arrêta au milieu de la salle, jeta un regard circulaire sur les assistants, puis il ôta son chapeau, laissa tomber son manteau et apparuten grand uniforme d'officier supérieur.

— Vive le général Guerrero! s'écrièrent les officiers en se levant avec enthousiasme.

— Merci, messieurs, merci, répondit le général en saluant à diverses reprises. Cet accueil chaleureux me comble de joie, mais faites silence, je vous prie, afin que nous puissions promptement terminer ce qui nous amène ici ; les moments sont précieux, et malgré les précautions que nous avons prises, notre présence dans cette auberge peut avoir été dénoncée.

Chacun se rapprocha du général avec un mouvement d'intérêt facile à comprendre.

Celui-ci continua :

— Je viendrai donc immédiatement au fait, nous, sans entrer dans d'oiseuses considérations qui dit-il feraient perdre un temps que nous ne saurions trop bien employer; en somme, que voulons-nous? renverser le gouvernement actuel pour en substituer un

114 YALENTIl!! GUILL01S.

antre plus coofarme à nos opinions et surtout à nos intérêts?

— Oui , oui, a' écrièrent les officiers.

— Donc, nous conspirons contre Tordre de choses établi, nous sommes rebelles à la loi, reprit nettement et froidement le général, comme tels, nous jouons notre tète et nous n'avons pas d'illusion à nous faire ; si notre projet avorte, si notre tentative échoue, nous serons fusillés sans pitié par le vainqueur; mais nous n'échouerons pas, se hâta-t-il d'ajouter en remarquant l'impression produite par ces paroles de mauvais augure sur les auditeurs, nous n'échouerons pas, parce que nous engageons résolument une partie terrible, que chacun de nous sait que sa fortune dépend du gain de cette partie, que depuis l'alferez jusqu'au général de brigade, chacun sait que la réussite l'avance de deux grades et que cet enjeu est assez beau pour déterminer les moins résolus à ne pas faiblir lorsque le moment sera arrivé d'entamer la lutte.

— Oui, oui, dit au milieu du silence profond qui régnait dans la salle, le capitaine dont les observations avaient déjà, avant l'arrivée du général, si fort embarrassé le colonel, tout cela est fort beau en effet, franchir deux grades d'un coup est certes trèsagréable, mais on nous avait promis autre chose encore en votre nom, seigneurie.

Le général sourit.

— Vous avez raison, capitaine, répondit-il, et toutes les promesses faites en mon nom, j'ai l'intention de les tenir, non pas, comme vous seriez en droit de le supposer, lorsque notre glorieux coup de main ayant réussi, alors peut-être craindriez-vous que je

cherchasse des prétextes et des faux-fuyants pour en éluder l'accomplissement.

— Quand donc alors? demanda curieusement le capitaine.

— Tout de suite, senores, s'écria le général d'une voix forte en s adressant, non pas à son interlocuteur, mais à l'assemblée tout entière ; je veux vous prouver que ma confiance en vous est complète et que j'ai foi en la parole que vous m'avez donnée.

La joie, l'étonnement, l'incrédulité peut-être paralysèrent tellement les assistants qu'ils demeurèrent immobiles et anxieux sans proférer une parole.

Le général les examina un instant et sourit d'un air railleur, puis, se détournant, il alla vers la porte de l'auberge et rouvrit.

Les officiers suivaient avidement ses mouvements, la poitrine oppressée, n'osant s'abandonner encore à la joie cupide qui les maîtrisait.

Après avoir jeté un regard en dehors, le général toussa à deux reprises.

— Je suis là, seigneurie, répondit ; ne voix sortant du brouillard.

— Apportez les sacoches, reprit don Sébastian, et il revint nonchalamment se placer au centre de la salle.

Presqu' aussitôt un homme entra portant une lourde sacoche en cuir. Cet homme était Carnero, le capataz; sur un signe, de son maître il déposa son fardeau et sortit, mais il rentra au bout de quelques minutes portant une autre sacoche qu'il déposa à côté de la première, puis* après avoir salué

son maître, il se retira et la porte se referma derrière lui.

Le général ouvrit les sacoches, et un flot d'or s'échappa en joyeuse cascatelle sur la table; instinctivement les assistants penchèrent le corps en avant et tendirent leurs mains crispées.

— Maintenant, senores, dit le général toujours impassible, en posant nonchalamment le bras sur le monceau d'or, permettez-moi de vous rappeler nos conventions; nous sommes ici trente-cinq, n'est-ce pas?

— Trente-cinq, oui, général, répondit le capitaine qui semblait s'être fait définitivement l'orateur de l'assemblée.

— Fort bien ; ces trente-cinq caballeros se subdivisent ainsi : dix alferez qui, chacun, doivent toucher vingt-cinq onces; senor don Jaime Lupo, fit-il en se retournant vers le colonel, veuillez, je vous prie, remettre vingt-cinq onces à chacun de ces messieurs.

Les alferez ou sous-lieutenants percèrent les rangs et vinrent résolument recevoir les onces que le colonel leur remit à chacun, puis ils se reculèrent avec un mouvement de joie nullement dissimulé.

— Maintenant, continua le général, douze capitaines auxquels je vous prie, senor don Lupo, d'offrir de ma part à chacun cinquante onces.

Les capitaines empochèrent l'argent sans plus de façon que les alferez,

— Nous avons dix tenientes auxquels il revient trente-cinq onces chacun, n'est-ce pas?

Les tenientes ou lieutenants qui avaient froncé le sourcil en voyant payer les capitaines avant eux , reçurent leur argent en s' inclinant.

— Restent à présent trois colonels qui ont droit pour leur part chacun à cent onces, fit le général, veuillez les leur remettre, mon cher colonel.

I Celui-ci ne se fit pas répéter deux fois l'invitation.

Cependant tout le monceau d'or n'était pas épuisé, il restait encore une somme assez considérable sur la table.

Don Sébastian Guerrero fit pendant quelques instants ruisseier entre ses doigts les onces qui lançaient aux reflets des candils de fauves éclairs, et poussant définitivement le tas d'or devant lui.

— Senores, dit-il avec un sourire engageant, il reste à peu près cinq cents onces dont je ne saurais qjiQ faire ; permettez-moi de vous prier de les partager entre vous, pour vous aider à attendre le signal que vous devez recevoir de moi.

A cette dernière gracieuseté vraiment royale, l'enthousiasme fut à son comble ; les cris et les protestations de dévouement devinrent de la frénésie.

Le général demeura seul impassible, assistant calme et froid au partage fait par le colonel.

Lorsque tout l'or eut disparu, que la première effervescence commença à tomber, don Sébastian qui, semblable à l'ange du mal, n'avait cessé ie promener un regard profondément railleur sur ces hommes dominés par la cupidité, frappa légèrement du poing sur la table pour réclamer le silence.

Chacun se tut.

— Senores, dit-il, j'ai tenu toutes mes promesses, j'ai acquis le droit de compter sur vous ; nous ne nous réunirons plus, je vous ferai ultérieurement connaître mes intentions ; seulement soyez prêts à

agir au premier signal ; dans dix jours arrive la fête anniversaire de la proclamation de l'indépendance, si mes prévisions ne me trompent pas, si rien ne vient déranger mes plans, je choisirai probablement cet anniversaire pour essayer, avec votre concours»de nous délivrer des tyrans qui nous oppriment ; du reste, j'aurai soin de vous faire prévenir à domicile; maintenant séparons-nous, la nuit est fort avancée et une plus longue séance en ce lieu pourrait compromettre les intérêts sacrés pour lesquels nous avons juré de mourir.

Il salua gracieusement les conjurés ; arrivé à la porte il se retourna.

— Adieu, senores, dit-il, soyez-moi fidèles^

— Nous mourrons pour vous, général, répondit au nom de tous le colonel Luppo.

Le général salua une dernière fois et sortit; presqu' aussitôt on entendit résonner sur la chaussée les pas de plusieurs chevaux qui s'éloignaient rapidement. .

— Nous n'avons plus rien à faire ici, caballeros, dit le colonel, séparons-nous donc sans tarder davantage ; seulement n'oubliez pas les dernières recommandations du général.

— Eh! eh! dit le capitaine en faisant joyeusement sonner l'or dont ses poches étaient remplies don Sébastian Guerrero est trop généreux pour qu'on ne lui soit pas fidèle ; d'ailleurs il me paraît être, quant à présent, le seul homme capable de sauver notre malheureux pays de l'abîme ; nous aimons trop notre patrie et nous sommes trop dévoués à ses véritables intérêts pour ne pas nous sacrifier pour elle, lorsque les circonstances l'exigeront.

VALENTIN GCIIXOIS. 119

Les conjurés applaudirent en riant à ce discours du capitaine, et après avoir échangé entre eux de courtoises salutations, ils se retirèrent comme ils étaient venus, c'est-à-dire quittant l'auberge les uns après les autres pour ne pas attirer l'attention, s'enveloppant avec soin dans leurs manteaux et s' éloignant, par crainte de mauvaises rencontres, la main sur leurs armes, et par groupes de trois et de quatre ensemble.

Un quart d'heure plus tard, la salle était vide et l'aubergiste fermait et verrouillait définitivement sa porte.

— Eh bien, senores, demanda-t-il aux deux voyageurs qui avaient quitté la cachette où ils étaient demeurés blottis pendant plus de deux heures, êtesvous satisfaits?

— On ne saurait l'être davantage, répondit celui qui jusque-là avait seul parlé.

— Oui, oui, reprit l'hôtelier, encore trois ou quatre prononciamientos et je pourrai, je l'espère, me retirer avec une honnête aisance.

— C'est ce que je vous souhaite, no Lusacho, et pour commencer, chose promise , chose due ; voici vos dix onces.

Et il les lui donna.

I*e Paseo de Bueareli.

Le Mexique est le pays des grands horizons et des magnifiques points de vue ; c'est avec raison que le

poète mexicain Carpio s'écrie avec enthousiasme, dans le poëme ou il célèbre sa patrie :

« Que magnificos tienes horisontes ! »

En effet les horizons sont la plus grande et la première beauté du Mexique. .

Le plateau de Mexico entre tous qu'embrasse un dédoublement de la Cordillère, est placé juste au centre d'un cercle de montagnes; partout le paysage est bordé par d'admirables sommets dont les crêtes neigneuses pyramident au-dessus des nuages et offrent aux rayons dorés du soleil couchant, sous le ciel le plus doux, les plus sublimes tableaux de l'imposante et grandiose nature alpestre.

Dans la description générale que nous avons essayé de Mexico, nous avons négligé de parler de ses promenades, nous réservant d'en faire plus tard une description détaillée.

En Europe, en France surtout, les promenades manquent dans l'intérieur des villes, et ce n'est que depuis quelques années seulement que Paris en possède quelques-unes réellement dignes de lui. En Espagne, au contraire, la plus petite bourgade compte au moins une Alameda où, après les chaleurs torrides de la journée, les habitants vont respirer l'air du soir et se reposer de leurs travaux. Alameda, nom doux et gracieux à prononcer, qu'on serait tenté de prendre pour un nom arabe, auquel certains savants mal renseignés et ignorant la langue espagnole, assignent une origine latine, tandis qu'elle est tout simplement castillane et signifie littéralement lieu planté de peupliers (1).

(1) De àlamo peuplier.

L'Alameda de Mexico est une des plus belles qui soient en Amérique.

Elle est située à une des extrémités de la ville, elle forme un carré long entouré d'un mur à hauteur d'appui bordé d'un fossé assez profond, dont les eaux bourbeuses et fétides, grâce à l'incurie du gouvernement, exhalent des miasmes pestilentiels; à chaque angle de la promenade une grille livre passage aux voitures, aux cavaliers et aux piétons, qui marchent alors silencieusement sous un épais berceau de verdure, formé parles saules, les frênes et les peupliers qui bordent la chaussée principale; ces arbres, choisis avec un grand tact, sont toujours verts, cependant leurs feuilles se renouvellent, mai» graduellement et insensiblement, de sorte que les rameaux ne sont jamais dépouillés complètement de leur verdure.

De nombreuses allées convergent vers des rondspoints, ornés de fontaines aux eaux jaillissantes, de massifs de jasmins, de myrtes et de rosiers entourés de bancs de pierre pour les promeneurs fatigués ; des statues d'une exécution malheureusement audessous du médiocre sont placées à l'entrée de chaque allée, mais grâce aux puissants ombrages de la promenade, aux frémissements de la brise du soir dans le feuillage, au susurement des colibris voletant de fleur en fleur, et aux chants harmonieux des centzontles blottis dans les buissons embaumés des ronds-points, on oublie peu à peu ces malencontreuses statues pour se laisser engoudir par ces douces rêveries, pendant lesquelles l'âme emportée ' dans des régions inconnues semble ne plus tenir à la terre.

Mais le Mexique est, par excellence, le pays des contrastes ; à chaque pas la barbarie y coudoie la civilisation la plus avancée, ainsi toutes les voitures après avoir fait quelques tours dans l'Alameda prennent la direction du Paseo Bucareli, et les promeneurs s'écoulent joyeux et indifférents par une allée au centre de laquelle s'ouvre dans le mur une large fenêtre aux barreaux de fer rongés par la rouille, et par laquelle s'échappent des bouffées d'air empesté, cette fenêtre est celle de la Morgue où, chaque jour, sont jetés pêle-mêle et à demi-nus les cadavres des hommes, des femmes ou des enfants assassinés pendant la nuit; hideux, sanglants et dé- ♦figurés par la mort ! Quelle charmante, quelle délicieuse idée d'avoir été placer ainsi la Morgue juste entre les deux promenades de la ville î

Le Paseo ou promenade de Bucareli, ainsi nommé à cause du vice-roi qui en dota Mexico, ressemble assez à nos Champs-Elysées, ce n'est en réalité qu'une grande route qui n'a pour tout ornement qu'une double rangée de saules et de bouleaux, avec deux places circulaires au centre desquelles se trouvent des fontaines ornées de détestables statues allégoriques et des bancs de pierre pour les piétons.

A l'entrée du Paseo de Bucareli on a placé une statue équestre de Charles IV qui ornait encore, en 1823, la plaza mayor de Mexico; lorsque l'empereur Iturbide tomba, ce monument fut enlevé de la place et relégué dans la cour du palais de l' université; leçon, soit dit en passant, donnée par un peuple comparativement barbare à des nations civilisées qui, dans les révolutions, comme premier essai de la liberté, oubliant que l'histoire enregistre tout dans

ses impérissables annales, poussent le vandalisme jusqu'à détruire tout ce qui rappelle le gouvernement qu'ils ont renversé. Grâce à l'intelligente modération des Mexicains, les promeneurs peuvent aujourd'hui admirer à BucareÛ ce bronze réellement remarquable dû au talent du sculpteur espagnol Manuel Toisa, et fondu tout d'une pièce par Salvador de la Vega ; la vue de ce chef-d'œuvre devrait bien engager la municipalité mexicaine à enlever les pitoyables statues qui deshonorent les deux plus belles promenades de la capitale.

Du Paseo de Bucareli on jouit du magnifique coup d'œil offert par le panorama des montagnes noyées dans les vapeurs lumineuses du soir ; on aperçoit à travers les arches du gigantesque aqueduc les façades blanches des Haciendas penchées sur les flancs de la Sierra, les champs de maïs s'inclinant doucement au soufle de la brise et, perdus dans le ciel, les pics neigeux des volcans avec leurs panaches de nuages.

Ce n'est que lorsque la nuit est presque fermée que les promeneurs, abandonnant enfin l'Alameda, viennent à Bucareli dont les voitures font le tour deux ou trois fois, pais équipages, cavaliers, piétons s'éloignent les uns après les autres , et la promenade redevient solitaire; toute cette foule si gaie et si bruyante s'est évanouie comme par enchantement, et l'on ne voit plus se glisser à travers les arbres que quelque promeneur attardé, qui, enveloppé avec soin dans son manteau, l'œil et l'oreille au guet, regagne hâtivement sa demeure, car, à la nuit close, les voleurs prennent possession de la promenade, et sans le moindre souci des serenos ou celadores pré-

posés à la sûreté publique, ils exercent leur industrie avec une audace que peut seule leur donner la certitude de l'impunité.

C'était le soir, comme toujours les promeneurs affluaient àl'Alaineda; riches équipages, brillants cavaliers, modestes piétons allaient, venaient, avec des cris, des rires et de joyeux appels, se cherchant et se poursuivant dans les allées ; moines, soldats, officiers, gens du monde ou leperos pêle-mêle et confondus, fumant nonchalamment cigares et cigarettes au nez les uns des autres, avec ce laisser-aller et cette nonchalante désinvolture des peuples méridionaux.

Soudain le premier coup de l'oracion tinta dans l'air; au bruit de la cloche de l' Angélus, comme si tout à coup cette foule eût été frappée par la baguette d'un enchanteur, chevaux , carrosses et piétons s'arrêtèrent, les bourgeois assis quittèrent les bancs sur lesquels ils s'étaient mis, il se fit un silence solennel ; chacun ôta son chapeau, se signa et, pendant quatre ou cinq minutes, cette foule, un instant auparavant si bruyante, demeura muette et silencieuse, puis, à peine le dernier coup de l'oracion se fut-il éteint dansl'espace, chevaux et carrosses repartirent, les cris, les chants et les conversations recommencèrent de plus belle, chacun reprenant sa phrase au point juste où il l'avait laissée.

Cependant peu à peu les promeneurs prirent la direction de Bucareli , les carrosses devinrent plus rares et lorsque la nuit fut à peu près noire, l'Alameda fut complètement désertée.

Un cavalier, vêtu d'un riche costume de campesino et monté sur un magnifique cheval qu'il maniait

avec une rare habileté, entra alors dans l'Alameda qu'il parcourut au galop pendant vingt minutes environ, plongeant son regard dans les contre- » allées, les buissons et les massifs les plus épais , j paraissant en un mot chercher quelqu'un ou quelque chose.

Cependant au bout de quelques instants, soit qu'il se convainquît qufê ses recherches n'aboutiraient pas, soit pour tout autre motif, il fit entendre ce claquement de langue particulier aux ginetes mexicains, enleva son cheval qui prit immédiatement le petit galop, et se dirigea vers le Paseo de Bucareli, en saluant d'un air railleur certains cavaliers de mauvaise mine qui commençaient à apparaître et à rôder autour de lui, mais que son apparence vigoureuse et sa mine hautaine avait jusque-là tenus en respect.

Bien que l'obscurité fut trop grande en ce moment pour qu'il fut possible de voir distinctement le visage du cavalier, à demi couvert d'ailleurs par les larges ailes de son chapeau de vigogne , cependant tout en lui dénonçait la force et la jeunesse ; il était armé comme pour une expédition nocturne et avait à sa selle, malgré les règlements de police, une fine reata enroulée avec soin.

Disons, entre parenthèse, que la reata est considérée au Mexique comme étant une arme tellement dangereuse qu'il faut une permission et un port d'armes en règle pour en attacher une à la selle de son cheval dans les rues de Mexico.

Les salteadores qui, aussitôt la nuit venue, s'em-

) parent du pavé et régnent sans conteste dans les

rues, ne se servent pas d'autre arme pour arrêter

126 VÀLEOTIN GUJLLLQIS.

ceux qu'ils veulent dévaliser, ils leur jettent le nœud coulant au cou, se lancent à toute bride, et le malheureux, à demi étrauglé, enlevé de selle malgré lui, tombe sans résistance entre leurs mains.

Au moment où le cavalier que nous suivons arrivait à Bucareli, les dernières voitures en sortaient et bientôt ils; y trouva aussi solitaire qu'à Y Alameda. 11 fit deux ou trois fois au galop le tour de la promenade, en sondant les contre-allées du regard; vers la fin du troisième tour un cavalier venant de l'Alameda passa vivement à sa droite, en lui jetant à voix basse cette salutation mexicaine :

— Santissima noche ! caballero.

Bien que cette phrase n'eût rien de particulier en elle-même, le cavalier tressaillit, et faisant immédiatement volter son cheval, il lui fit prendre la direction suivie par la personne qui lui avait envoyé ce salut au passage.

Au bout d'un instant les deux cavaliers se trouvèrent côte à côte ; le premier ayant, aussitôt qu'il s'était vu suivi, ralenti l'allure de sa monture comme s'il avait eu l'intention d'entrer en communication plus directe avec la personne qu'il avait interpellé.

— Une belle nuit pour la promenade, senor, dit le premier cavalier en portant poliment la main à son chapeau.

— En effet, répondit le second, bien que cependant il commence à se faire tard.

— Le moment n'en est que mieux choisi pour certaines confidences.

Le second cavalier jeta un regard autour de lui et se penchant vers son interlocuteur :

VÀiENTW GUfLLOIS. 127

— Je désespérais presque de vous rencontrer f dit-il.

— Ne vous avais-je pas fait prévenir que je viendrais?

— C'est vrai, mais je craignais que quelque empêchement subit.

— Rien ne doit empêcher un honuête homme d'accomplir un devoir sacré, répondit le premier cava- Ber avec emphase.

L'autre s'inclina d'un air satisfait.

— Ainsi, dit-il, je puis compter sur vous, no...

— Pas de noms propres ici, senor, interrompit brusquement l'autre. Caspita, un ancien coureur des bois, comme vous* un homme qui a si longtemps été Tigrero devrait se souvenir que les arbres ont des oreilles et les feuilles des yeux.

— Oui, vous avez raison, je devrais m'en souvenir et je m'en souviens en effet, mais permettezmoi de vous faire observer que s'il ne nous est pas possible de parler ici de nos affaires, je ne sais pas trop où nous pourrons le faire.

— Patience, senor, je veux vous servir, vous le savez, vous m'êtes recommandé par un homme auquel je n'ai rien à refuser, laissez-vous donc guider par moi, si vous voulez que nous réussissions dans cette affaire qui, je vous l'avoue tout de suite, présente d'énormes difficultés et doit être conduite avec la plus grande prudence.

— Je ne demande pas mieux, mais encore faut-il que vous me disiez ce que je dois faire.

— Quant à présent peu de chose, me suivre seulement à disitaBce, là où j'ai l'intention de vous conduire.

— Allons-nous loin ainsi?

— A quelques pas seulement, derrière la caserne de l'Acordada, dans une petite rue nommée le Callejon del Pajaro.

— Hum ! et que ferai-je dans cette rue?

— Quel homme méfiant vous êtes ! s'écria en riant le premier cavalier, écoutez-moi donc : vers le milieu du Callejon del Pajaro ? je m'arrêterai devant une maison d'apparence assez misérable, un homme viendra tenir mon cheval et j'entrerai ; quelques minutes après moi vous arriverez, non sans vous être assuré d'abord que vous n'êtes pas suivi , vous mettrez pied à terre, vous donnerez votre cheval à l'homme qui tiendra déjà le mien, et sans lui .dire •un mot, sans même lui laisser voir votre visage vous entrerez dans la maison dont vous refermerez la porte derrière vous , je me tiendrai dans le saguan et je vous conduirai dans un endroit où nous pourrons causer en toute sûreté, est-ce convenu?

— Parfaitement , bien que je ne comprenne pas comment moi, qui mets aujourd'hui pour la première fois le pied dans Mexico, j'aie besoin d'user de si grandes précautions.

Le premier cavalier sourit d'un air railleur.

— Voulez-vous réussir? dit-il.

— Certes! s'écria énergiquement l'autre, quand je devrais y perdre la vie.

— Faites donc alors ce qu'on vous recommande.

— Marchez, je vous suis.

— Est-ce entendu?

— C'est entendu.

Le second cavalier retint alors la bride de son cheval, afin de laisser prendre les devants à son

compagnon, et tous deux, se tenant à une courte distance l'un de l'autre, se dirigèrent d'un assez bon pas vers la statue de Charles IV qui, ainsi que nous l'avons dit, est placée à l'entrée du Paseo.

Les deux promeneurs avaient, en causant, oublié l'heure avancée de la nuit et la solitude qui,les environnait; au moment où le premier cavalier passait devant la statue équestre un nœud coulant tomba sur ses épaules, et il fut brutalement enlevé de la selle.

— A moi I cria-t-il d'une voix étranglée.

Le second cavalier avait tout vu , rapide comme la pensée il fit tournoyer son laço au-dessus de sa tête, et se lançant à fond de train, il le jeta après le salteador qui avaitenlevé son compagnon au moment où il passait au galop à vingt pas de lui.

Le salteador fut arrêté net et précipité en bas de sa monture ; le brave voleur était loin de se douter qu'un autre que lui avait juste à point un laço à sa disposition.

Le cavalier, sans arrêter sa course, coupa la reata qui étranglait son compagnon, et retournant sur ses pas il traîna le voleur à sa suite.

Le premier cavalier, sauvé si providentiellement, se débarrassa du nœud coulant qui lui serrait la gorge, et encore mal remis de l'émotion qu'il avait éprouvée et du rude choc qu>il avait reçu, il siffla son cheval qui accourut à son appel, remonta dessus tant bien que mal , et vint rejoindre son libérateur qui s'était arrêté, en l'attendant, à une courte distance.

— Merci, lui dit-il, c'est maintenant entre nous

130 VALENT! N GUÏLLOIS*

à la vie et à la mort, vous m'ayez sauvé, je m en sou» viendrai.

— Bah! répondit l'autre, je n'ai fait que ce que vous auriez fait à ma placfc.

— C'est possible, mais je vous en serai reconnaissant, foi de Carnero ! s'écria-t-il , oubliant dans sa joie la recommandation faite par lui, peu auparavant, de ne pas prononcer de noms propres et dévoilant lui-même son incognito; ce picaro est -il mort?

— Il n'en vaut guère mieux, je crois, que devonsnous en faire ?

— Un cadavre, répondit nettement le capataz, nous sommes à deux pas de la Morgue, on l'y transportera facilement; bien que cet homme soit un brigand fieffé et qu'il ait voulu m' assassiner , la police est si bien faite dans notre malheureux pays, que si nous commettions l'imprudence de le laisser vivre , nous aurions avec la justice d'interminables désagréments.

Mettant alors pied à terre, il se pencha sur le bandit , étendu sans connaissance à ses pieds , lui enleva le ktço et l'assomma froidement d'un coup de pommeau de pistolet.

Aussitôt après cette exécution sommaire, les deux hommes quittèrent le Paseo de Bucareli, mais cette fois côte à côte, de crainte d'un nouvel accident

Ç+nfidettce**

À peine hors du Paseo de Bucareli, les deux hommes s'étaient séparés, ainsi que cela avait été convenu entre eux, c'est-à-dire que le capataz avait pris les devants, suivi à distance respectueuse par Martial le Tigrero que le lecteur a sans doute déjà reconnu.

Tout se passa ainsi que le capataz l'avait annoncé.

Les rues étaient désertes, les cavaliers ne rencontrèrent que quelques serenos à demi endormis, adossés aux murailles, et ne furent croisés que par une patrouille de ceîadores marchant d'un pas timide et qui semblaient plutôt vouloir les éviter que chercher à connaître les motifs qui leur faisaient, au mépris de la loi, parcourir ainsi pendant la nuit à cheval les rues de la capitale.

Le Tigrero s'engagea dans le Collejon del Pajaro, et vers le milieu de la ruelle, devant une maison de modeste apparence, il vit le cheval du capataz tenu en bride par un individu de mauvaise mine qui regardait curieusement de son côté.

Don Martial suivant les instructions qra lui avaient été données, rabaissa son chapeau sur ses yeux afin de déjouer les indiscrétions du mozo, s'arrêta devant la porte, mit pied à terre, jeta la bride de son cheval à celui qui semblait l'attendre, et sans lui adresser un mot il entra résolument dans la maison, dont il ferma avec soin la porte derrière toi.

U se trouva alors dans une obscurité complète,

mais après s'être orienté, ce qui, malgré les ténèbres, ne lui fut pas difficile, car toutes les maisons sont construites au Mexique à peu près sur le même modèle, il poussa en avant.

Après avoir traversé le saguan il déboucha dans une cour carrée sur laquelle s'ouvrait plusieurs portes ; une de ces portes était ouverte et un homme se tenait sur le seuil, une cigarette à la bouche.

Cet homme était Carnero.

Le Tigrero se dirigea vers lui, l'autre lui fit place, il entra ; le capataz ferma la porte et lui saisissant la main :

— Venez, lui dit-il à voix basse.

Malgré les protestations de dévouement précédemment faites par le capataz le Tigrero ne laissait pas que d'être intérieurement assez inquiet de la façon dont on l'introduisait dans cette maison mystérieuse, mais comme il était jeune, vigoureux, bien armé, brave et résolu, le cas échéant, à vendre chèrement sa vie, il abandonna sans hésiter sa main à Carnero et se laissa guider par lui, tout en cherchant à percer les ténèbres qui l'entouraient.

Mais toutes les fenêtres étaient hermétiquement fermées par des stores qui ne laissaient filtrer aucune lueur d& dehors.

Son guide lui fit traverser plusieurs chambres dont le parquet était couvert de petates qui amortissaient le bruit des pas, il lui fit monter un escalier de plusieurs marches et ouvrant, au moyen d'une clé qu'il tira de sa poche, une porte devant laquelle il s'était enfin arrêté, il l'introduisit dans une pièce faiblement éclairée par une lampe brûlant devant une statue de la vierge placée dans ua des angles

de la chambre, sur une espèce de piédestal attaché au mur et recouvert d'une dentelle d'une extrême finesse.

— Maintenant, dit Carnero, après avoir refermé la porte, dont le Tigrero remarqua qu'il enleva la clé # prenez une butacca, asseyez-vous et causons, nous sommes en sûreté.

Don Martial suivit le conseil qui lui était donné, et après s'être comfortablement établi dans une butacca, il jeta un regard curieux autour de lui.

La pièce dans laquelle il se trouvait était assez vaste, meublée avec goût et richesse, plusieurs tableaux de prix pendaient aux murailles couvertes de cuir gaulfré, des tables, des dressoirs, des bahuts et des butaccas en ébène et en palissandre habilement sculptés garnissaient la chambre, le plancher était recouvert par un petate indien, quelques livres étaient épars çà et là sur les meubles, et une riche vaisselle en argent s'étalait sur les dressoirs. Bref, cette chambre respirait un comfort bien entendu ; les deux fenêtres, garnies de stores à la mauresque, laissaient pénétrer un air pur qui rafraîchissait doucement l'atmosphère.

Le capataz alluma deux bougies à la lampe de la vierge, les plaça sur la table, puis prenant deux bouteilles et deux gobelets en argent qu'il posa devant le Tigrero, il approcha une butacca et s'assit en face de son hôte.

— Voici du vin de Xérès que je vous garantis véritable Xérès de los caballeros, cette autre bouteille contient du chinguirito, toutes deux sont à votre disposition, dit-il en riant, soit que vous ayez

134 VALEïmN GU1LLOÏS,

un faible pour Feau-de-vie de canne ou que vous préfériez le vin.

— Merci, répondit don Martial, je ne me sens pas disposé à boire.

— Vous ne voudriez pas me blesser en refusant ie trinquer avec moi.

— Soit, je prendrai, si vous me le permettez, quelques gouttes de chinguirito dans de l'eau, uniquement pour vous prouver que je suis sensible à votre politesse.

— Soit, reprit le capataz en lui passant une carafe de cristal entourée d'un filet de filigrane d'argent curieusement travaillé, servez-vous.

Lorsqu'ils eurent bu, le capataz un verre de Xérès qu'il dégusta en véritable amateur, et le Tigrero quelques gouttes de chinguirito noyées dans un plein gobelet d'eau , le capataz reposa, en faisant claquer ses lèvres, son gobelet sur la table en disant :

— Maintenant j'ai besoin de vous donner quelques mots d'explication sur la façon tant soit peu mystérieuse dont je vous ai introduit, afin de dissiper les doutes qui pourraient s'être, malgré vous, glissés dans votre esprit.

— Je vous écoute, répondit le Tigrero.

— Prenez donc un cigare, ils sont excellents, et il en alluma un après en avoir poussé un paquet à don Martial ; celui-ci en choisit un et bientôt les deux hommes furent enveloppés d'un nuage de fumée bleuâtre et odorante. .

— Nous sommes dans l'hôtel du généra] don Sébastian Guerrero, reprit le capataz.

TALEimif GUIUOftS. 135

— Heïn ! s*écria le Tigrero avec un mouvement d'inquiétude,

— Rassurez -vou3, personne ne nous a vu entrer, votre présence ici est complètement ignorée, par la simple raison que j'ai eu de vous introduire par mon entrée particulière.

— Je ne vous comprends pas.

— C'est cependant bien facile à expliquer : la maison dans laquelle je vous ai fait entrer m'appartient; poordes motifs trop longsàvous dire, et qui ne vous intéresseraient que fort médiocrement , j'ai fait, pendant l'absence du général, lorsqu'il était gouverneur de la Sonora, pratiquer un passage et établir une communication entre cette maison et l'hôtel, moi excepté, tout le monde ignore l'existence de cette communication, qui peut, à un moment donné, ajouta-t-il avec un sombre sourire, m'être d'une grande utilité. Cette chambre où nous sommes fait partie de l'appartement que j'occupe dans l'hôtel ; appartement, je me flatte de le dire, dans lequel jamais le général n'a mis les pieds; l'homme qui a pris votre cheval m'est dévoué, et môme me trahirait-il, ce qui arrivera probablement un jour ou l'autre, cette trahison serait pour moi de peu d'importance, car la porte secrète qui donne passage de k maison dans Fhôtel est si bien dissimulée que je ne crains pas qu'on la découvre; ainsi, vous le voyez, vous n'avez rien à redouter ici, où votre présence est ignorée.

— Mais ne peut-on venir vous demander, au cas où le général aurait à l'improviste besoin de vous ?

— Certes, mais cela est prévu ; j'ai pour système de ne jamais rien laisser au hasard; bien que jamais

136 VÀLENT1N GUILLOIS.

cela ne soit arrivé cependant , on ne peut pénétrer ici sans que je sois prévenu assez à temps pour faire disparaître la personne avec laquelle je serais, en supposant que, pour une raison ou pour une autre, cette personne désirât ne pas être vue.

— Cela est parfaitement arrangé, je vois avec plaisir que vous êtes un homme prudent.

— La prudence est, vous le savez, senor, la mère de la sûreté, c'est au Mexique surtout que ce proverbe reçoit à chaque instant son application.

Le Tigrero s'inclina poliment, mais en homme qui trouve que son interlocuteur s'est assez appesanti sur un sujet et qui désire le voir passer à un autre.

Le capataz sembla lire cette nuance presque insaisissable sur le visage du Tigrero, et il reprit en souriant.

— Mais assez là-dessus, et passons, si vous le voulez bien , au véritable motif de notre entrevue : un homme dont il est inutile de prononcer le nom, mais auquel, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire déjà, je suis dévoué corps et âme, vous a adressé à moi pour obtenir certains renseignements que vous désirez, et qu'il me suppose à même de vous donner; j'ajouterai maintenant que ce qui s'est passé entre nous ce soir, la façon généreuse dont vous vous êtes élancé à mon secours, me fait une loi, non-seulement de vous donner ces renseignements, mais encore de vous aider de tout mon pouvoir dans la réussite des projets que vous méditez, quels que soient ces projets et les périls que je pourrais courir en vous aidant ; maintenant parlez cœur à cœur avec moi, ne me cachez rien, vous n'aurez qu'à vous louer de votre franchise à mon égard.

— Senor, répondit le Tigrero d'un ton pénétré, je vous remercie d'autant plus de vos offres généreuses, que vous savez aussi bien que moi combien de périls entourent, je ne dirai pas la réussite, mais seulement l'exécution de ces projets.

— Ce que vous dites est vrai, mais il vaut mieux, je crois, quant à présent et même vis-à-vis de vous que je paraisse les ignorer, afin de vous laisser toute la liberté dont vous avez besoin pour les questions que vous avez à m'adresser.

— Oui, oui, fit-il, en hochant tristement la tête, ma position est si précaire , la lutte que j'engage est si insensée que bien que soutenus par de sincères amis, je ne saurais user de trop de prudence ; ditesmoi donc ce que vous savez sur le sort de l'infortunée dona Anita de Torrès : est elle réellement folle ainsi que le bruit s'en est répandue?

— Savez-vous ce qui s'est passé dans la caverne après votre chute dans le précipice ?

— Hélas! non, mon ignorance est complète sur les faits qui se sont accomplis après que j'ai été abanbonné comme mort.

Carnero réfléchit un instant.

— Ecoutez, don Martial, pour que je puisse catégoriquement répondre à la question que vous m'avez adressé, il me faut vous faire un assez long récit, êtes vous prêt à l'entendre?

— Oui, répondit-il sans hésiter, car il y a bien des choses que j'ignore et que j'ai besoin de connaître, parlez donc sans plus tarder, senor, et surtout si pénibles que doivent m' être certaines parties de ce récit, ne me cachez rien, je vous en conjure.

— Vous serez obéi ; d'ailleurs la nuit n'est pas

138 vAiBrrrm gcillois.

avancée encore, le temps ne nous presse pas et ayant deux heures vous saurez tout.

— J'attends avec impatience qu'il vous plaise de commencer.

Le capataz demeura pendant un laps de temps assez long plongé dans de profondes et sérieuses réflexions, enfip il releva la tête, pencha le corps en avant, et appuyant le bras gauche sur la table, il prit la parole.

— A l'époque où se passèrent les faits que je voua rapporte, dit-il, j'habitais le Palmar dont j'étais majordome, je ne fus donc témoin que d'une partie de ces faits et je n'appris les autres que par ouï dire; lorsque les Conianches arrivèrent guidés par les chasseurs blancs, don Sylva de Torrès gisait mortellement blessé , pressant entre ses bras crispés par l'agonie sa fille Anita, devenue folle subitement en vous voyant rouler, enlacé avec le chef Indien, dans le précipice. Don Sébastian Guerrëro était le seul parent qui restait à la malheureuse jeune fille, ce fut donc chez lui à l'hacienda del Palmar quelle fut conduite.

— Comment ! s'écria avec etonnement le Tigrero, don Sébastian est parent de dona Anita?

— Vous l'ignoriez ?

— Complètement; cependant j'ai entretenu pendant plusieurs années des relations assez intimes avec la famille Torrès, dont j'ai même été le Tigrero.

— Je le sais ; voici comment cette parenté existe : don Sébastian avait épousé une nièce de don Sylva, vous voyez qu'ils étaient fort proches parents, seulement, pour des raisons qui n'ont jamais été bien connues, quelques années après le mariage du gé-

VALENTIN G U ILLOTS. 139

néral il s'éleva une contestation, à la suite de laquelle survint une brouille définitive entre les deux familles qui cessèrent toutes relations entre elles ; voilà probablement la raison pour laquelle vous n'avez jamais entendu parler des liens qui existaient entre les Sylva et les Torrès.

Le Tigrero hocha la tête.

— Continuez, dit-il, comment le général reçut-il sa parente?

— Il ne se trouvait pas en ce moment à l'hacienda, mais un exprès lui fut envoyé; cet exprès c'était moi ; le général arriva en toute hâte, il parut fort peiné du double malheur qui avait assailli la jeune fille, donna des ordres pour qu'elle fût bien traitée, attacha plusieurs femmes à son service, et retourna à son poste en Sonora où l'appelaient des événements de la plus haute gravité.

— Oui, oui, j'ai entendu parler de cette invasion française dont le chef a été fusillé par les ordres du général, c'est à ces événements que vous faites allusion, n'est-ce pas?

— Oui ; presqu' aussitôt après ces événements, le général revint au Palmar, ce n'était plus le même homme, la mort terrible de sa fille l'avait rendu plus sombre et plus dur pour toutes les personnes que le hasard mettait en rapport avec lui; pendant une semaine entière il demeura enfermé dans ses appartements, sans vouloir recevoir aucun de nous, enfin, un jour il me fit appeler pour me demander des détails sur ce qui s'était passé à l'hacienda pendant son absence; j'avais peu de choses à lui dire, la vie était trop simple et trop uniforme dans cette habitation éloignée, pour que rien de bien intéres-

sant, pour lui surtout, s'y fût passé; pourtant il m' écouta sans m'interrompre, la tête dans la main, les sourcils froncés, semblant attacher beaucoup d'intérêt à ce que je lui disais, surtout lorsqu'à s'agissait de la pauvre dona Anita, dont la folie douce et intéressante nous arrachait des larmes, à nous autres hommes grossiers, lorsque nous la voyions pâle et blanche comme un fantôme errer dans les allées de la huerta , en murmurant à voix basse un nom, toujours le même, et que nul de nous ne pouvait entendre, et en levant vers le ciel son beau visage baigné de larmes; le général me laissa tout dire, puis, lorsque je me tus il demeura pendant assez longtemps silencieux ; relevant erifin la tête, il me regarda un instant d'un air courroucé.

— Que faites vous-là? me demanda-t-il d'un ton de colère.

— J'attends, répondis-je, les ordres qu'il plaira à votre seigneurie de me donner.

Il me considéra encore pendant quelques instants comme s'il eût voulu lire dans ma pensée, et me posant la main sur le bras.

— Carnero, me dit-il, depuis longtemps déjà vous êtes à mon service, prenez garde d'en être renvoyé bientôt; je n'aime pas, ajouta-t-il avec intention, les domestiques trop intelligents et surtout trop clairvoyants ; et comme je voulais essayer de m' excuser, pas un mot, me répondit-il, profitez de l'avis que je vous donne, maintenant conduisez moi à l'appartement de dona Anita. J'obéis, la tête basse ; le général • demeura enfermé une heure avec la jeune fille ; que ■ se passa-t-il entre eux, je ne l'ai jamais su; j'entendis il est vrai, à plusieurs reprises, le général

parler haut et d'un ton de colère ; dona Anita pleurait, elle semblait lui adresser des prières ; mais ce fut tout, la prudence me commandait de me tenir

Itrop éloigné pour que je pusse comprendre une seule des paroles du général. Lorsqu'il sortit il était pâle, . il m'ordonna d'un ton bref de tout préparer pour son départ. Le lendemain, au lever du soleil, nous nous mettions en route pour Mexico, dona Anita nous suivait portée dans un palanquin; le voyage fut long, tout le temps qu'il dura le général n'adressa pas une seule fois la parole à la pauvre jeune fille, il n'approcha même pas du palanquin. Aussitôt arrivée, dona Anita fut conduite au couvent des Bernardines où elle avait été élevée, les bonnes sœuré la reçurent avec des larmes de douloureuse sympathie. Le général, grâce à l'influence dont il jouit, parvint facilement à se faire nommer tuteur de la jeune fille, et prit immédiatement la direction de ses biens qui, vous le savez sans doute, sont considérables, même en ce pays où les grandes fortunes sont si communes.

— Je le sais, soupira le Tigrero.

— Toutes ces choses terminées, reprit le capataz, le général retourna en Sonora pour mettre ordre à ses affaires et céder le commandement au gouverneur nommé pour le remplacer, et qui déjà était parti depuis quelques jours pour se rendre à son poste ; je ne vous dirai pas ce qui s'est passé ensuite, vous le savez, d'ailleurs nous ne sommes de retour à Mexico que depuis deux semaines seulement, et vous et vos amis vous nous avez suivi presquà la piste depuis les Montagnes Rocheuses.

Le Tigrero releva la tête.

442 VÀLENUN GUILLOIS.

— Est-ce bien tout? demanda-t-il.

— Oui, répondit le capataz.

— Sur votre honneur? reprit don Martial en le regardant fixement.

Carnero hésita.

— Eli bien non, répondit-il enfin, il y a une chose encore que je dois vous dire.

Don Martial.

Le capataz se leva, alla ouvrir une porte, sortît un instant, revint prendre sa place en face du Tigrero, Be versa un verre de Xérès, l'avala d'un trait, et laissant tomber sa tète dans la main il demeura silencieux.

Don Martial avait suivi avec étonnement les divers mouvements du capataz; voyant enfin qu'il ne paraissait pas décidé à lui faire la confidence qu'il attendait avec tant d'impatience, il se pencha vers lui et k toucha légèrement.

Carnero se redressa comme si un fer rouge l'eût tout à coup brûlé.

— Ce que vous avez à me révéler est donc bien terrible? lui demanda-t-il à voix basse.

— Si terrible, ami, répondit avec un accent de crainte impossible à rendre le capataz, que seul a\ec vous dans cette chambre, où nul espion ne peut être caché, je redoute de vous le dire.

Le Tigrero secoua tristement la tête.

— Parlez, mon ami, reprit-il d'une voix douce,

VÀLENTÏN OTILLOÏS. 143

j'ai souffert de si cruelles douleurs depuis quelques mois, que tous les ressorts de mon âme se sont depuis longtemps brisés sous l'étreinte fatale du désespoir ; si horrible que soit le coup qui me menace, je le supporterai sans pâlir; bêlas! la douleur n'a plus de prise sur moi.

— Oui, vous êtes un homme taillé dan3 le granit, je le sais, vous avez victorieusement lutté contre la mauvaise fortune, mais, croyez-moi, don Martial, il est des souffrances plus atroces mille fois que la mort, souffrances que je ne me reconnais pas le droit de vous infliger.

— Cette pitié que vous me témoignez, mon ami, n'est que de la faiblesse, je ne puis mourir avant que d'avoir accompli l'œuvre à laquelle j'ai voué l'existence décolorée à jamais que le ciel m'a laissé dans sa colère; j'ai juré, quoi qu'il arrive, de protéger, au péril de ma vie, celle qui dans un temps plus heureux fut ma fiancée.

— Accomplissez donc votre serment alors , don Martial, car jamais la pauvre enfant ne fut en un danger aussi grand.

— Que voulez-vous dire? au nom du ciel expliquez* vous ! s'écria le Tigrero avec éclat.

— Je veux dire que don Sébastian convoite tes incalculables richesses de sa pupille, dont il a besoin pour la réussite de ses ambitieux projets ; je veux dire enfin que, sans remords, sans pudeur, mettant de côté tout respect humain, oubliant que l'infortunée que la loi lui a confié est folle, il veut froidement se faire son bourreau.

— Achevez , achevez ! Quel effroyable projet peut avoir formé cet homme?

144 VALENT1N GUIIXOIS.

— Ohl s'écria le capatazavec une ironie navrante, ce projet est simple, honnête, fort loué par oertaines gens qui le trouvent admirable, sublime, que sais- je encore.

— Vous me faites mourir I '

— Eh bien, sachez donc tout : le général don Sébastian Guerrero veut épouser sa pupille.

— Épouser sa pupille, lui ? s'écria don Martial avec épouvante, mais c'est impossible cela.

— Impossible! répondit en ricanant le capataz, oh ! que vous connaissez peu cet homme à la volonté implacable, bête fauve à face humaine, qui brise sans pitié tout ce qui ose lui résister, il veut épouser sa pupille pour la dépouiller de sa fortune, et il l'épousera, vous dis-je.

— Mais elle est folle?

— Elle est folle , c'est vrai.

— Quel prêtre assez dénaturé osera bénir ce mariage sacrilège?

— Allons donc , fit le capataz en haussant les épaules, vous oubliez, mon maître, que le général possède le talisman avec lequel tout est possible et tout s'achète: hommes, femmes, honneurs et con-' sciences, l'or !

— C'est vrai ! c'est vrai ! s'écria le Tigrero avec désespoir , et cachant sa tête dans ses mains il demeura immobile comme s'il eût été soudainement frappé de la foudre.

11 y eut un long silence pendant lequel on n'entendait que les sanglots étouffés qui déchiraient la puissante poitrine du Tigrero.

C'était un spectacle navrant que celui de cet homme si fort, si brave, si éprouvé par l'adversité,

abattu , vaincu presque par le désespoir et pleurant comme un enfant craintif et timide.

Le capataz, les bras croisés sur la poitrine, le front pâle et les sourcils fron.cés à se joindre, le considérait avec une expression de pitié douce et sympathique.

— Don Martial, dit-il enfin d'une voix brève et impérative.

— Que me voulez-vous? répondit le Tigrero en relevant la tête avec étonnement

— Je veux que vous m' écoutiez, car je n'ai pas tout dit encore.

— Que pouvez-vous avoir déplus à m' apprendre? fit-il avec douleur.

— Relevez-vous comme un homme que vous êtes, au lieu de rester plus longtemps affaissé sous le poids du désespoir comme un enfant ou une faible femme; ne vous reste-t-il donc plus d'espoir au cœur?

— Ne m'avez-vous pas dit que cet homme avait une volonté implacable à laquelle rien ne pouvait résister?

— Je vous ai dit cela, en effet, mais est-ce une raison pour renoncer à la lutte, le croyez-vous invulnérable?

.— Oui, s'écria-t-il avec feu, je puis le tuer. Le capataz haussa les épaules avec dédain.

— Le tuer, répéta-t-il, allons donc, ceci est la vengeance des niais; d'ailleurs vous êtes toujours le maître d'en arriver là quand tout autre moyen vous manquera; non, vous pouvez faire autre chose.

Don Martial regarda fixement le capataz.

—Vous le haïssez donc vous aussi, puisque vous

146 VAUNW* GOIW.QJS.

ne craignez pas de m$ parler ainsi que vuus le faites?

- -r-r-Peu importe quejç le baisse ou aoaa, porarvu que je veuille vaus servi?»

^ C'est yr$i« murmura le Tigrero.

— D'ailleurs, reprit le capataz, oubliez-vous par qui yous m'êtes recommandé ?

— Valentin, dit don Martial.

— Valentin, oui, Valentin qui, de même que vous, m'a sauvé la vie et auquel j'ai voué une reconnaisèfcnee éternelle.

— Oh ! reprit avec découragement don Martial , Valentin lui-même a renoncé à lutter plus longtemps contre ce démon.

Le capataz ricana sourdement.

— Croyez-vous ? dit-il avec ironie..

— Que m'importa u^urmura le Tigrero.

— La douleur vous rend égoïste, don Mariai, r£pondit-i] 9 jnais je vous pardonne à cause de ce que ^e vous ai, malgré moi, çondfunné à souffrir.

Il s'interrompit, se versa un verre de vin de Xérès, l^vala et s'étendant de nouveau sur la butaçca :

— Ce serait un mauvais médecin, reprit-il, q*e celui qui ayant pratiqué une opération douloureuse ne saurait pas y appliquer les remèdes propres à la cicatriser et à la guérir,

^- Que voulez-vous dire? s'écria le Tigrero, intéressé malgré lui par Je tosa d<W ces parole^ étaient prononcées.

— Croyez-vous donc, continua le capataz, croyezvous donc, mon ami, que j'aurais consenti à vous infliger u»ç aussi gr^ftde auteur si je «'a vais pas eu

3TAfcKli£lN GlUiLOlS. 147

en mon pouvoir les moyens de la faire suivre d'une immense joie» dites, le croyez-vous?

— Prenez garde, senor, s'écria le Tigrero d'une voix tremblante, prenez garde à ce que vous faites, car je ne sais pas pourquoi, mais voilà que malgré moi je me reprends à espérer, et je vous en avertis, si cette dernière illusion que vous cherchez à fake entrer dans mon âme devait encore m' échapper cette fois, vous me tueriez aussi *ûremcuit qu'avec un poignard.

Le capataz sourit avec une ineffable douoewr.

— Espérez, mon ami, espérez vous dis-je, repritil, voilà justement à quoi je vous veux amener; car je veux que vous ayez foi en moi*

— Parlez, senoo*^ répondit-il, je vous écoute avec confiance, je vous jure que je ne a eus crois pas xapahle de jouer Aussi froidement avec une douleur comme la mienne.

— Bien, vous voilà au point où je voulais vous voir; maintenant écoutez-moi ; je vous ai dit, n'estce pas, qu'à son arrivée à Mexico doua Anita avait .éjté conduite au icouvenfc des Bernardines par don Sébastian ?

— Qui, je crois me rappeler >en effet que vous jne l'avez dit.

— Fort bien; dona Anita fut reçue les bras ouverts par les bonnes religieuses qui l'avaient élevée; la jeune fille, en se retrouvant au milieu des compagnes de son enfance, entourée de soins attentifs etiutelligents, errant sans contrainte sous les grands arbres qui avaient abrité ses premières années, sentit insensiblement le calme rentrerdanssonâme,sa douleur fit place peu à peu à une mélancolie doucer ses

idées bouleversées par une affreuse catastrophe reprirent leur équilibre, bref, la folie dont les ailes noires s'étaient repliées sur son cerveau s'éloigna sous l'effort des douces caresses des religieuses et finit bientôt par disparaître.

— Ainsi , s'écria don Martial, elle a recouvré la raison ?

— Je n'oserais vous l'affirmer, car pour tout le monde elle est folle encore.

— Mais alors 1 . . . s'écria le Tigrero d'une voix haletante.

— Alors, reprit le capataz, en appuyant avec intention sur chaque syllabe, tout en fixant un regard magnétique sur son interlocuteur, puisque tout le monde le croit, ce doit-être jusqu'à preuve du contraire.

— Mais, comment- vous, connaissez vous ces détails ?

— De la façon la plus simple; plusieurs fcis j'ai été, par don Sébastian, mon maître, chargé de porter des messages à la supérieure du couvent des Bernardines, le hasard a voulu que je reconnusse dans la sœur tourière une parente à moi, que depuis longtemps je croyais morte; la digne feitfme, dans l'expression de sa joie, et peut être aussi pour se dédommager du long silence qu'elle est forcée de garder, me raconte chaque fois qu'elle me voit tout ce qui se dit ou se fait dans le couvent, et il y a beaucoup à apprendre dans la conversation d'une religieuse ; celle-ci me témoigne beaucoup d'intérêt, de mon côté je l'aime assez, de sorte que je l'écoute avec plaisir, me comprenez-vous maintenant?

— Oh 1 continuez , continuez.

— Pour cette fois j'ai à peu près fini; il paraît toujours d'après ce que dit ma parente, que les* religieuses, la supérieure surtout, sont entièrement opposées aux projets de mariage du général.

— Oh ! les saintes femmes I s'écria avec une joie naïve le Tigrero.

— N'est-ce pas ? répondit en riant le capataz, voilà sans doute pour quelle raison elles gardent si précieusement le secret du retour à la raison de leur pensionnaire, espérant sans doute que tant que la pauvre jeune fille sera folle, le général n'osera pas contracter l'union impie qu'il médite; malheureusement elles ne connaissent pas l'homme auquel elles ont affaire et la féroce ambition qui le ronge, ambition pour la satisfaction de laquelle il ne reculera devant aucun crime, si atroce qu'il soit.

— Hélas ! s'écria le Tigrero avec découragement , vous le voyez, mon ami, je suis perdu.

— Attendez, attendez, mon ami, votre situation n'est peut-être pas aussi désespérée que vous le supposez.

— Le cœur me brûle!

— Courage, et écoutez-moi jusqu'au bout. Hier, je suis allé au couvent, la supérieure à laquelle j'ai eu l'honneur de parler, m'a confié sous le sceau du secret, sachant combien, malgré que je sois serviteur de don Sébastian, je m'intéresse à dona Anita et je désirerais la voir heureuse, que la jeune fille a témoigné l'intention de se confesser.

— Ah ! et pour quelle raison, le savez-vous?

— Je l'ignore.

— Mais ce désir est facile à satisfaire, je présume, il y a des prêtres et des moines attachés au couvent.

150 VÀ&ENTKr GtflIXGTS.

— Votre observation est juste, seulement iï paraît que, toujours pour des motifs que j'ignore, ni la supérieure, ni dofia Anita ne veulent de l'un de ces prêtres ou de ces moines pour confesseurs* alors. - J

— Alors? interrompit vivement don Martial.

— Eh bien! la supérieure m'a chargé de lui chevetoer un prêtre ou un moine auquel j'aurai confiance.

— Ah!

— Vous comprenez, mon ami.

— Oui, oui, oh ! mon Dieu, continuez !

— Et de l'amener au couvent?

— Et, demanda don Martial d'une voix étranglée, vous avez trouvé ce confesseur ?

— Js crois que oui, répondit en souriant lecapataz, et vous^ don Martial ?

— Oh ! moi aussi, s'écria t— il avec joie; quand devez-vous conduire ce 1 confesseur au couvent?

— Demain, à l'oracion.

— Très-bien, et vous lui avez assigné un rendezvous sans doute ?

— Caspita, j'aurais eu garde d r y manquer;' il doit m' attendre au Parian, où je le rencontrerai au premier coup de l'oraciont

— Je suis convaincu qu'il sera ponctuel.

— Et moi aussi; 1a, maintenant trouvezr-vousç seîior, que vous avez perdu votre temps en m? écoah tant?

— Moi, répondit don Martial en lui; tendant la main y avec un» sourire, je trouve quae vous êtes- un charmant causeur, que vous racontez fort bien.

— Vous me flattez.

— Noa, je vous, le juaœ;: j© trœuœe en outee, que

TÀLENÎItt GtfîÉLCflS. fSf

Tes religieuses Bernardines sont d'excellentes et saintes femmes.

— Caspita, je le crois bien, 8llé$ ont pour fourière une de mes parentes.

Les deux hommes éclatèrent d'un rire franc et joyeux dont certes personne n'aurait prévu l'explosion, de la façon dont avait commencé leur entretien.

— Maintenant il faut nous séparer, dit eri se levant le capataz.

— Déjà!

— Je dois cette nuit même accompagner înôiï maître dans une excursion hors de la ville.

—>- Encore quelque complot, probablement?

— J'en ai peur; mais que voulez-vous, je suie forcé d'obéir.

— Alors, mettez-moi à ïa porte.

— C'est ce que je vais faire ; à propos, avez VoïïS vil don Valentin depuis votre arrivée?

— Pas encore; ce long retard m'inquiète, et s'il n'était pas aussi tard et que je connusse le chemin , firais demander l'hospitalité â don Antonio Rallier; son compatriote, afin d'avoir de ses nouvelles

— Qu'à cela ne tienne; sâvez-vous l'adresse de don Antonio Rallier?

— Parfaitement, il demeure sècunda Montêrilïà;

— Bon, c'est à quelques pas; 3i vous le désirez, ye vous y ferai conduire.

— Je vous en aurai linëgraûdè' obligation; mais pat- qui? 1

— Caspita! avez*Vôus v oublié l'homme auquel vous avez confié votre cheval, il tous servira (te guide.

— Aïille fois merci

— Allons donc, cela n'en vaut pas la peine ; irezvous demain vous promener au Parian?

— Je tiens trop à voir votre confesseur pour y manquer.

Les deux hommes sourirent encore.

— Maintenant, donnez-moi votre main et partons. Ils sortirent.

Le capataz conduisit lo f igrero par les mêmes corridors, se guidant comme en plein jour au milieu des ténèbres, et bientôt ils se retrouvèrent sous le saguan de la petite maison.

Le capataz ouvrit la porte et avança sa tète en dehors, la nie était déserte ; après avoir jeté les yeux à droite et à gauche, il siffla d'une certaine façon, au bout de quelques minutes un bruit de pas se fit entendre, et le péon parut , amenant par la bride le cheval du Tigrero.

— Adieu, senor, dicte capataz, je vous remercie de la charmante soirée que vous avez bien voulu me consacrer. Pillote, conduisez ce caballero qui est forastero, à la secunda Monterilla, et montrez-lui la maison du senor don Antonio Rallier.

— Oui, mi amô, répondit laconiquement le peon. Les deux amis échangèrent un dernier adieu, le

Tigrero se mit en selle, et suivit Pillote, tandis que le capataz rentrait dans la maison dont il referma la porte derrière lui.

Après des tours et des détours sans nombre, le cavalier et le piéton entrèrent enfin dans une rue, qu'à sa largeur le Tigrero soupçonna faire partie du quartier fashionable.

— Voici la secunda Monterilla, dit le peon, et tenez, ajouta-t-il en désignant un cavalier qui venait

à leur rencontre, suivi de trois domestiques à cheval aussi, et bien armés, voilà justement don Antonio que vous cherchez.

— Vous en êtes sûr? demanda le Tigrero.

— Caraï ! je le connais bien.

— S'il en est ainsi, acceptez celte piastre, mon ami, et retirez-vous, je n'ai plus besoin de vos services.

Le peon remercia et s'en alla.

Pendant ce colloque, le cavalier s'était arrêté visiblement inquiet.

— A moi, don Antonio ! lui cria le Tigrero, avancez sans crainte, je suis un ami.

— Oh ! oh ! il est bien tard pour rencontrer un ami dans la rue, répondit don Antonio, qui cependant s'avança sans hésiter, mais la main sur ses armes en cas de surprise.

— Je suis Martial le Tigrero.

— Alors c'est différent, que désirez-vous, l'hospitalité? je vais vous faire conduire chez moi par un domestique, puis je vous quitterai jusqu'à demain parce que je suis pressé.

— J'accepte, mais un seul mot?

— Parlez.

— Où est don Valentin ?

— Vous avez besoin de le voir?

— Un extrême.

— Alors, venez avec moi, je me rends auprès de lui.

— C'est le ciel qui l'envoie aussi à propos, s'écria je Tigrero, en faisant ranger son cheval auprès de celui de don Antouio.

154 VALENTm CTÏIXOIS.

Il était fort tard lorsque les conspirateurs s'étaient séparés et que le dernier groupe d'officiers avait quitté le rancho, on entendait déjà sur la chaussée le bruit des mules et des chevaux des Indiens se rendant au marché, et bien que les ténèbres fussent épaisses encore, cependant les étoiles commençaient à disparaître dans les profondeurs du ciel , le froid devenait plus piquant, tout présageait enfin que le pur ne tarderait pas à paraître.

Les deux voyageurs s'étaient de nouveau assis au coin d'une table, en face l'un de l'autre, muets et immobiles comme des statues.

L'hôtelier allait et venait dans la salle d'un air affairé , rangeant et nettoyant en apparence , mais assez inquiet en réalité, et désirant du fond du cœur être le plutôt possible débarrassé de ses deux singulières pratiques, dont le mutisme et la sobriété ne lui inspiraient qu'une médiocre confiance.

Cependant celui qui depuis le soir avait toujours parlé en son nom et en celui de son compagnon, frappa deux coups légers sur la table.

L'hôtelier accourut vivement à cet appel.

— Que désirez - vous ,. seigneurie? demanda-t-il d'un air obséquieux.

— Ah ça, mon hôte, reprit l'étranger,, il me semble que votre criado tarde bien à revenir ; depuis le &mps qu'il est parti il devrait déjà être de retour,

— Pardonnez-moi, seigneurie, la route est longue d'ici à la secunda Monterilla, surtout lorsqu'on est

■VAtàûWBî ètftttôft. 155

cJarifrâltit 1 cfefe fkire? à pied', Cependant je crois que le péon ne tardera pas à revenir.

"Le ciel vôtis entende! SefVé'z^ftôus à chacun uflef inftiSiôfl de tamarittS.

Au moment où l'hôtelieft apportait fitifusiott demandée, oft heurta' à te porte.

— Voilà peut-être notre homme, dit l'étrarigëf •

— C'est possible, seigneurie , fôpotldît l f hôtelîer f en allant non pas ouvrir mais entrouvrir là porte, retenue en dedans par une forte chaîne de fer qfli, attachée à descrampons, dont l'un? étèrit? scellé datte le mur et l'autre à la porte elle-rtiênïe , ne livrait qu'un passage de quelques centimètres à ptëine, beaucoup trop étroit pow qsfef te visiteur, quel qu'il fût, pût en profiter pour se glisser dans lariiiàison contitè la volonté de sdn propriétaire;

Cette mesure de précamion, fort prttdertte et fort simple à la fois, est généralement- adoptée dans tbtité détendue du Mexique, à cause du peti de confiance qu'inspire aux habitants l'organisation! de la pôlieft dans ce bienheureux pays, refuge des Voleurs de toutes sortes.

Àprèsavoir échangé quelques' paro&&'à voix ba&se atfec l'arrimait,, l^hôêelto décrocha la chaîne et oti* vrit la porte.

— Seigneurie* dit-il eti se tournant versrétrattger qtii buvait & petits coups» 9on iofuwoâ, voici votite'

*— Enfin* rfé&rîa avec joie le' voyageur, en posant son gobelet de corne sur la table.

Le peon»0ntrtt,ûta poliment son chapeau et Naîtra. — Eh bien, mon ami, demafoda l'étranger, avez-

vous trouvé la personne vers laquelle je vous al envoyé?

— Oui, seigneurie, j'ai eu le bonbeur de la rencontrer chez elle au moment où elle revenait d'une tertulia calle San Agustin.

— Ah ! ah ! et qu'a-t-elle dit en recevant mon billet?

— Eh , seigneurie, c'est un caballero, pour sûr, il m'a d'abord donné une piastre, puis il m'a dit : Repars aussi vite que tu pourras marcher et dis à celui qui t'envoie que je serai aussitôt que toi au rendezvous qu'il m'assigne.

— De sorte...

— De sorte qu'il sera ici dans quelques minutes probablement.

— Fort bien, tues un garçon intelligent, répondit l'étranger, tiens voilà encore une piastre pour toi , maintenant tu peux te retirer.

— Merci, seigneurie, dit le peon en empochant joyeusement la piastre, Caraï, avec deux nuits comme celle-ci par mois seulement pendant un an, je serais riche.

Et après avoir salué une seconde fois il quitta la salle pour aller, selon toutes probabilités, dormir dans le corral.

Le peon n'avait pas menti, car il était sorti depuis dix minutes à peine, qu'un bruit assez fort se fit entendre au dehors, des pas de chevaux retentirent et non-seulement on frappa à la porte mais encore on appela à plusieurs reprises.

— Ouvrez hardiment, mon hôte, dit l'étranger , je reconnais cette Yoix.

Leranchero obéit et plusieurs personnes entrèrent dans la salle.

— Enfin de retour, mon cher Vàlentin, s'écria en français le nouveau venu en s* avançant vivement vers les voyageurs qui, de leur côté , venaient audevant de lui.

— Merci de la promptitude que vous avez mise à vous rendre à mon invitation , mon cher Rallier , répondit le chasseur.

Le ranchero se morditles lèvresen entendant parler une langue qu'il ne comprenait pas.

— Hum! ce sont des Inglèses, murmura-t-il avec dépit, je me doutais qu'ils devaient être gringos.

Règle générale, pour le bas peuple mexicain, tous les étrangers sont Anglais, et par conséquent gringos ou hérétiques.

— Venez ça, no Lusacho, dit Vàlentin en s'adressant à l'hôtelier qu] tournait d'un air assez embarrassé son chapeau entre ses doigts, j'ai à causer d'affaires importantes avec ces cavaliers, comme je désire ne pas être dérangé par vous , je vous prie de me céder cette salle pour une heure.

— Seigneurie, murmura-t-il.

— Je comprends, vous voulez de Fargent, soit, je vous en donnerai, mais à la condition que personne, pas même vous, n'entrera ici sans que j'appelle.

— Cependant, seigneurie.

j — Ecoutez-moi sans m'interrompre : le jour ne se Jlèvera pas avant deux heures , donc d'ici là vous n'ouvrirez pas votre rancho, et par conséquent vous n'avez pas de pratiques à espérer; je vous achète chaque heure une once, cela vous convient-il?

458 VÀÏËNÎTN GÙÎÎftîtftô.

— • 3te h croîs Men, seigneurie, à ce prix-là je tous vends toute la journée si vous le désirez.

— Ce rfest pats nécessaire, répondit en riafft le chasseur, seulement nous* jotufl» fixant jeu, n'est^te pas? je ne veux point 1 d'oreilles aux écoutes ùi d'yeux dans les fentes des cloisons.

— Je suis honnête Somme, s&gaeurie.

— Je méplate à, le supposer, seulement je Wûs avertis, parce que au cas où je verrais poindre Un «eilt ou un bout d'oreille* j'enverrais immédiatement une balle en guise de recommandation à la prudence, et j'ai le malheur de viser assez Juste* cela vous convient-il ainsi?

— Parfaitement, seigneurie, j'aurai soin de surveiller mes gêna afin» qjie vous ne soyez pas dérangés.

— Vous êtes un admirable hôtelier* je vous prédis que vous ferez rapidement votre fortune, car je vois que vous entendez très-bien votre intérêt.

— - Je tâche de satisfaire les cavaliers qui honorent ma pauvre demeure de leur présence.

— Fort justement raisonné ; voilà les deux otofces promises et quatre piastres en sus pour les rafraîchissements que vous allez nous servir ; faites conduire les chevaux de cas caballeros au corral et laissez nous.

L'hôte s'inclina en grimaçant un sourire, apporta avec une célérité peu commune chez les gens de sa profession les rafraîchissements commandés et saluant profondément le chasseur.

— Maintenant, dit-il, votre seigneurie est citez eflè, personne n'entrera ici sans son ordre.

Ef if sortît»

VAtENTm GUÏIZOIS. 159

Pendant que Valentin effectuait cette transaction avec l'hôtelier, les assistants étaient demeurés silencieux, riant intérieurement delà singulière façon de procéder du chasseur et des arguments sans réplique dont il s'était servi pour éviter un espionnage presque toujours à redouter dans de semblables endroits, dont les maîtres mangent généralement à plusieurs râteliers et ne se font la plupart du temps nullement scrupule de trahir ceux qui les paient le mieux.

— Maintenant, dit Valentin, dès que la porte se fut refermée derrière l'hôtelier, nous causerons au moins en sûreté.

— Parlez espaguol, mon ami, répondit monsieur Rallier.

— Pourquoi donc, il est si doux de s'entretenir dans sa langue, lorsque comme moi on en trouve si rarement l'occasion, je vous assure que Curumilla ne s'en froissera point.

— Aussi n'est-ce pas pour le chef dont je connais l'amitié pour vous, que je vous dis cela;

— Pour qui donc alors?

— Pour don Martial, qui m'a accompagné et qui a des choses importantes à vous communiquer.

— Oh!' oti! cecf change la question, fit lé chasseur en substituant immédiatement l'espagnol au français dont il s'était servi jusque-là, vous voilà donc, mon cher don Martial?

— Otri, sefior, répondit Ife Tîgrero en sortant de l'ombre dans laquelle il s'était 1 tenu jusqu'à ce moment et faisant quelques pas en avant, et bien heureux de vous rencontrer.

— Qui avez vous encore amené, mon cher Antoine?

— Moi, mon ami, dit un troisième personnage en laissant tomber les plis de son manteau, mon frère a pensé que, en cas d'alerte, mieux valait être bien accompagné que seul.

— Votre frère a eu raison, mon cher Edouard, et je le remercie de cette bonne idée qui me procure le plaisir de vous serrer la main quelques minutes plus tôt; maintenant, senores, si cela vous convient, nous nous assiérons et nous causerons, car, si je ne me trompe, nous devons avoir certaines choses à nous dire, fort importantes surtout pour moi.

— En effet, répondu Antoine Rallier en s* asseyant, manœuvre immédiatement imitée par les autres personnages.

— Si vous le voulez, reprit Valentin, nous procéderons par ordre, c'est, je crois, le moyen d'en finir plus vite : vous savez que les moments sont précieux. *

— D'abord et avant tout, mon ami, dit Antoine Rallier, laissez-moi, au nom déboute ma famille et au mien, vous remercier encore une fois des services que vous nous avez rendus pendant notre voyage à travers les Montagnes Rocheuses, sans vous, sans votre intelligente amitié et votre courageux dévouement, nous ne serions jamais sortis de ces effroyables gorges où nous aurions misérablement péri.

— A quoi bon, mon ami, rappeler en ce moment...

— Parce que, interrompit vivement Antoine Rallier, je veux que vous soyez bien convaincu que vous pouvez disposer de nous tous comme bon vous sem-

blera, le bras, la bourse et le cœur, tout vous appartient.

— Je le sais, mon ami, vous voyez que je n'ai pas hésité à me servir de vous, au risque même de vous compromettre, laissons donc cela et venons au fait; qu'avez-vous fait?

— J'ai suivi textuellement vos instructions, mon ami, selon votre désir, j'ai loué et fait meubler pour vous une maison rue Tacuba.

— Pardon, vous savez que je connais fort peu Mexico où je ne suis venu que rarement et chaque fois sans y séjourner.

— La rue Tacuba est une des principales de Mexico, elle fait face au palais et n'est qu'à deux pas de celle que j'habite moi-même avec ma famille.

— C'est parfait, et sous quel nom ai-je loué cette maison ?

— Sous celui de don Serapio de la Ronda ; vos domestiques sont arrivés depuis deux jours déjà.

— C'est-à-dire?

— C'est-à-dire, Bel-Humeur et l'Elan noir : le premier est votre majordome et le second votre valet de chambre, ils ont tout mis en ordre et vous pouvez arriver quand vous voudrez.

— Aujourd'hui alors.

— Je vous conduirai moi-même.

— Merci; ensuite?

— Ensuite, mon frère Edouard a loué en son nom, à la barrière de San Lazaro, une petite maison où dix chevaux de course de la race des mustangs des prairies ont été aussitôt installés dans un magnifique corral.

Î6Ô fALEOTïfl GUIltÔiS.

— Bon, ceci regarde Curumilla; c'est lui qui fésidéra dans cette maison avec votre frère.

— Maintenant autre chose, mon ami.

-— Parlez.

— Vous ne m'en voudrez pas?

— À vous? allons donc, fit Valetotïrt eu lui tendâttt ia main.

— Ignorant si vous aviez suffisamment d'argent à votre disposition, et vous savetf mon àmi qu'il vous en faut beaucoup...

— Je lé sais, eh bteûf

— Eh bien!...

— Allons, je vois qu'il fetut que je vienne à votre secours, mon cher Antoine, commo 1 vous me croyeï un pauvre diable de chasseur sans un sou vaillatè^ et que vous avez toutes les délicatesse du cœur, dans un coin de ma chambre à coucher, dans un meuble quelconque dont vous voulez me donner la clé, vou» avez mis cinquante mille ou peut-être oe&t mille piastres, vous réservant, si cette somme n-'est pas suffisante, de m'en offrir davantage, n'est-ce pas?

— M'en voudrez-Vous de l'avoir fait ?

— Moi, je vous en serai au contraire fort reconnaissant, mon ami.

— Oh! merci, alors!

— Merci de quoi, mon cher Antoine ?

— Mais de ce que vous acceptez les cent mille piastres.

Valentin sourit:

— Allons, je suis heureux, vous êtes bien tel quB je vous avais jugé, seulement, tout en vous remerciant du* fond du cœur du service que vous avefc voulu me rendre, je ne l'accepte pas.

VAtEOTlN GtHLLOlS. 16$

— Vous me refusez, Valentîn ? dît-il avec tristesse.

— Entendons-flans, mon ami , je ne vous refuse pas, je vous dis tout simplement que je n'ai pas besoin de cet argent, et la preuve, la voilà, ajouta-Ml en tirant d'un portefeuille un papier plié en quatre qu'il présenta à son compatriote, vous connaissez/ vous qui êtes Banquier, la maison Tornwood Ravidson and O.

— C'est la plus riche de San Francisco.

— Alors dépliez ce papier et lisez.

Monsieur Rallier obéit.

— Un crédit illimité ouvert sur moi par Tornwood, s'écria-t-il d'une voix tremblante de joie.

— Cela vous diéplaît-il? demanda Valentin en souriant.

— Au contraire, vous êtes donc riche alors?

Bn nuage de tristesse passa sur le fi'ont du chasseur.

— J« vous afflige, mon aurf.

— Hélas ! vous le savez, iï y a certaines blés 5 sures qui jamais ne se ferment. Oui mon ami, je suis riche, Curumilla, Bel-Humeur et moi, seuls maintenant, depuis la mort de mon frère de lait, nous connaissons dans Papacheria le plus riche placer qui existe au monde ; c'est afin de me rendre à ce placer que je ne vous ai pas suivi jusqu'à Mexico ; maintenant vous comprenez : mais qae me fait à moi cette incalculable fortune, maintenant que mon cœur est mort et que toutes les joies de ma vie sont à jamais anéanties.

Et sous te ponte de la profonde émotion qui Pétrel* gnait, le chasseur laissa tomber sa tête sur la povtrine en étouffant un sanglot.

164 VALENTIN GUILLOJS.

Curumilla se leva au milieu du silence général, car personne n'osait risquer une banale consolation à. cette déchirante douleur, et posant la main sur l'épaule de Valentin.

— Koutonepi, lui dit-il d'une voix sombre, souviens-toi que tu as juré de venger notre frère.

Le chasseur se redressa comme s'il eût été piqué par un serpent, et serrant avec force la main que lui tendait l'Indien, il le regarda pendant un instant avec une fixité étrange.

— Les femmes seules pleurent les morts parce qu'elles ne peuvent pas les venger, reprit l'Indien du même accent dur et incisif.

— Oui, vous avez raison, répondit le chasseur avec une énergie fébrile, je vous remercie, chef, de m* avoir rappelé à moi-même.

Curumilla posa sur son cœur la main de son ami et demeura un instant immobile ; enfin il la laissa retomber, alla se rasseoir, et s' enveloppant dans son zarapè, il rentra dans son mutisme habituel dont une aussi grave circonstance avait seule pu le faire sortir.

Valentin passa à deux reprises sa main sur son front inondé d'une sueur froide et essayant un pâle sourire.

— Pardonnez-moi d'avoir un instant oublié le rôle que je me suis imposé, amis, dit-il, d'une voix douce.

Trois mains se tendirent silencieusement vers lui.

— Maintenant, reprit -il d'une voix ferme, mais dans les notes de laquelle on sentait encore gronder un reste de tempête, parlons de cette pauvre dona Anita de Torrès.

— Hélas ! reprit Antoine Rallier, je ne saurais rien en dire, bien que ma sœur Hélène, sa compagne au couvent des Bernardines dans lequel je l'ai fait entrer, selon votre désir, m'ait laissé entrevoir que dans quelques jours elle me donnerait une grande nouvelle.

— Cette nouvelle, si vous le permettez, je vous la donnerai, moi, dit alors don Martial, se mêlant tout à coup à une conversation que jusque-là il avait écouté d'un air assez indifférent.

— Vous savez quelque chose? lui demanda Valentin.

— Oui, et de fort important; voilà pourquoi j'avais un aussi vif désir de vous voir.

— Parlez alors, mon ami, parlez, nous vous écoutons.

Le Tigrero, sans se faire prier, rapporta aussitôt dans tous ses détails son entrevue avec le capataz de don Sébastian Guerrero; les trois Français l'écoutèrent avec la plus sérieuse attention; lorsqu'il eut terminé son récit, Valentin se leva.

— Partons, senores, dit-il, nous n'avons pas de temps à perdre; peut-être Dieu nous offre-t-il en ce moment l'occasion que nous attendions vainement depuis si longtemps.

Les assistants se levèrent sans demander au chasseur l'explication de ses paroles, et quelques minutes plus tard Valentin et ses compagnons galopaient sur la chaussée dans la direction de Mexico.

— Je ne sais pas quel diabolique projet ils roulent dans leur cervelle, murmura no Lusacho en les voyant disparaître dans l'éloignement, mais ce sont

166 VAtENTIN GUILLMS.

de dignes gentilshommes et qui laissent couler comme de l'eau les onoçs de leurs mains.

Et il rentra dans son rancho, dont cette fois il laissa la porte ouverte* car le jour paraissait

lie eouven* de» Bernardine».

L'histoire des colonies est la même partout, c*està-dire que c'est là que se retrouvent intactes et même outrées les vieilles croyances, les mœurs et les coutumes perdues de la métropole.

Le Mexique était à l'Espagne ce que le Canada est encore aujourd'hui à la France.

Au Mexique on retrouve donc l'Espagne des moines avec tous les abus de la vie monacale dégénérée ; car nous sommes contraints de le constater, à part de rares, de fort rares exceptions, les moines du Mexique sont loin de mener une vie édifiante. Il y a quelques années, un légat du pape arriva à .Mexico, envoyé pour tâchœi* d'introduire dans les couvents une réforme devenue urgente; il recoanot l'impossibilité de réussir et s'en retourna cojaame il était venu : ceci est de l'histoire d'hier et d'aujourd'hui ; au train que vont les choses* ce sera l'histoire de demain.

Malgré les innombrables révolutions du Mexique* les moines de ce pays sont cependant encore trèsriches; entre autre emploi qu'ils font de leur argent, ie meilleur peut-être est de le prê.tei au taux de six

YAIA9TW GJJIUQIS. 167

pour cent, ce qui, hâtons-uous de le dire, m laisse pas que d'être fort utile dans un pays où le taux ordinaire du prêt atteint ordinairement seize ^t dixhuit pour cent; mais ce qui nous paraît à nous, spit dit sans être pris en mauvaise part, peu m hannonie avec la vocation des susdits moines et .avec Jes "pures doctrines de la religion catholique» si coa>- " traire au placement à intérêt dans lequel elle a toitjours vu une usure déguisée.

Les communautés religieuses fourmillent à Mexico; on y compte cinquante-huit églises et trente-six couvents ; nous ne mettons pas dans ce uombre, déjà si respectable, certains couvents, celui de San-Fraucisço par exemple, qui renferme plusieurs cloîtres et plusieurs églises entourés d'jin mur élevé et fort épais qui donne* à la communauté l'air d'une forteresse.

Nous ajouterons, au risque d'encourir le blâme de certaines personnes et de paraître faire un paradoxe, qu'il semblerait que s'est conservé dans cet entassement d'édifices religieux chrétiens la tradition du grand Teocali mexicain, lequel comprenait daas sou enceinte soixante-dix-huit édifices consacrés au culte des Aztèques.

Et d'abord quelle est la religion professée dans l'Amérique espagnole? Certes, ce n'est pas la religion catholique, et cela nous pouvons l'affirmer eu toute sûreté de conscience, en donnant s'il est besoiu des preuves à l'appui; les Américains du sud, de même que tous les peuples méridionaux, sont païeus d'instinct, amis du clinquant et des fêtes, faisant de chaque saint un dieu, adorant la Vierge sous cent milles formes différentes, déterrant les vieilles idoles

aztèques, les plaçant au Mexique dans toutes les églises, et leur rendant un culte sous la dénomination caractéristique de Santos Antignos, saints anciens.

Que dire après cela? simplement ceci : que les Hispanos Américains n'ont jamais compris la religion qu'on les a forcé à professer, qu'ils ne s'en soucient que médiocrement, et que dans leur for intérieur il3 professent i*mr ancien culte dans l'effrayante proportion de la population indigène sur l'européenne, c'est-à-dire deux tiers au moins contre un, de là cette démoralisation des masses dont on se plaint avec raison, mais dont la première faute remonte à ceux qui, dans le principe, ont cru établir la religion du Christ dans ces contrées avec le fer et le feu, système, il faut le dire, suivi religieusement par le clergé espagnol jusqu'à la proclamation de l'indépendance des colonies sud Américaines.

Le couvent des Bernardines s'élève à peu de disdance du Paseo de Bucareli ; aucune des communautés religieuses de femme disséminées sur le sol du Mexique n'est aussi riche que celle-là ; les rois d'Espagne et les seigneurs du plus haut rang lui ont fait des dotations considérables qui, avec le temps, ont fini par lui constituer une fortune immense.

Le vaste emplacement occupé par le couvent des Bernardines, les épaisses murailles dont il est entouré, les dômes nombreux qui les couronnent, indiquent assez l'importance dont il jouit encore aujourd'hui. .

De même que tous les couvents de Mexico et surtout celui de San Francisco avec lequel il a une lointaine ressemblance, le couvent des Bernardines

est ceint de murs épais flanqués de massifs contreforts qui lui donnent l'apparence d'une forteresse.

Cependant des clochers élancés, trois coupoles de faïence éinaillée couronnant autant de chapelles, font reconnaître la destination pieuse de l'édifice. Une vaste cour dallée conduit à la principale chapelle, ornée avec un luxe dont on se ferait difficilement une idée dans notre sceptique Europe.

Derrière cette première cour se trouve l'enceinte réservée aux religieuses, enceinte composée d'immenses cloîtres ornés de tableaux de maîtres et garnis de vasques de jaspe blanc dont s'échappent des gerbes d'eau limpide, puis viennent d'immenses huertas aux allées ombreuses, de larges cours, une riche et précieuse bibliothèque où sont enfouies pêlemêle les richesses scientifiques du Mexique, huit dortoirs spacieux, commodes, aérés, quatre cents cellules pour les religieuse?, v.n réfectoire où quatre cents convives peuvent à IViôo trouver place. Aussi le visiteur le moins croyant est-il, malgré lui, saisi d'admiration lorsqu'il embrasse d'un coup d'œil cet ensemble imposant et magnifique à la fois qui surpasse ce que l'imagination pourrait créer de fantastiquement impossible.

Le jour où nous introduisons le lecteur dans le couvent des Bernardines, vers cinq heures du soir environ, trois personnes, réunies sous une tonnelle feuillue placée presque à l'extrémité du jardin, causaient entre elles avec une certaine animation.

De ces trois personnes, l'une, la plus âgée, était une religieuse, les deux autres jeunes filles, de seize à dix-huit ans, portaient le costume de novice.

La première était la supérieure du couvent, femme

d'environ cinquante ans, aux traits fins et aristocratiques, aux manières douces et aux gestes nobles et majestueux, dont le visage respirait la bonté et l'intelligence.

La seconde était dona Ânîta ; nous ire ferons pas son portrait, le lecteur la connaît depuis longtemps déjà, seulement la p rravre enfant étaitpâle et Blanche comme un cadavre, ses yeux brûlés de fièvre ne se fixaient que difficilement et lançaient çà et là des re* gards craintifs et désolés (î) .

La troisième était dona Helena Rallier, blonde jeune fille, aux yeux bleus, à la taille cambrée, au regard mutin, dont le visage velouté comme une pêche, les traits nobles et bien dessinés, respiraient la candeur et Fînnocence de la jeunesse avec la rieuse expression de la pensionnaire gâtée par une institutrice indulgente.

Dona Helena se tenait un peu en dehors du bosquet, le corps appuyé contre un arbre, penchée vers le jardin, tandis que sa tête se tournait incessamment vers rintérieur de la tonnelle.

Elle semblait, sentinelle vigilante, veiller au secret de l'entretien de la supérieure avec sa compagne.

Dona Ànita, assise sur un banc de pierre aux côtés de Tabbesse, les mains dans ses mains, la tête reposant sur son épaule, lui parlait à voix basse par phrases entrecoupées, s* échappant avec peine de ses lèvres en tr ouvertes, tandis que des larmes coulaient silencieusement sur ses joues pâlies par la souffrance.

(1) Voir la Grande Flibuste, 1 vol. ia-lfc. Amyot, éditeur, 8^ rue de la Paix.

— Ma bonne mère» disait-elle de. sa voix harmonieuse comme le soupir de la harpe éolienne, je ne sais comment vous remercier de votre inépuisable bonté pour moi. Hélas! vous êtes à présent ma seule famille; pourquoi ne m'est-il pas permis de demeurer toujours auprès de vous ? je serais si heureuse de prononcer mes vœux et de passer ma vie dans ce couvent sons votre bienveillante protection.

— Chère enfant, répondit doucement h supérieure, Dieu est grand, sa puissance est infinie, pourquoi désespérer? Hélas ! le doute conduit à la négation, vous êtes presqu'une enflant, qui sait ce que l'avenir vous réserve de joies et de bonheurs?

tau jeune fille soupira tristement

— Hélas! murmura-t-elle, l'avenir * n'existe plus pour moi, bonne mère ; pauvre orpheline abandonnée, sans protection, à la puissance d'un parent dénaturé, il me faut supporter d'affiieuses tortures et, sous son joug de fer, accomplir une vie de 1 souffrances et de douleurs.

— Enfant, répondit avec une douce sévérité la supérieure, ne blasphémez pas,, vous ignorez encore, je vous le répète, ce que l'avenir vous réserve; voua êtes ingrate en ce moment; ingrate et égoïste !

— Ingrate,, moi-, ma. sainte mère? se récria la jeune fille.

— Oui, vous l'êtes,, Ànita* ingrate envers nous et envers vous-même^ ne comptez-vou&donc pour rien, après l'affreux malheur qui vous a frappé, d'être rentrée dans ce couvent 0& s'est écoulée votre enfance, et d'avoir retrouvé parmi nous cette famille que le mo»de vous refuse? N'est-ce donc rien

d'avoir auprès de vous des cœurs qui vous plaignent, des voix qui vous crient incessamment courage?

— Courage, ma sœur, dit alors comme un tendre écho la voix douce de dona Helena.

La jeune fille cacha dans le sein de la supérieure son beau visage inondé de larmes.

— Pardonnez-moi, ma mère, murmura-t-elle , pardonnez-moi, mais je suis brisée par cette lutte que, depuis si longtemps, je soutiens sans espoir; ce courage que .vous essayez de me donner ne peut, malgré mes efforts, pénétrer jusqu'à mon cœur, car j'ai la conviction fatale que, quoique vous fassiez, vous ne parviendrez pas à prévenir l'affreux malheur suspendu sur ma tête.

— Raisonnons un peu, mon enfant, surtout raisonnons en personnes sensées; nous sommes parvenues, jusqu'à présent du moins, à cacher à tout le monde votre heureux retour à la raison.

— Heureux ! soupira-t-elle.

— Heureux, oui, car avec l'intelligence vous est revenue la foi, c'est-à-dire, la force. Eh bien ! tandis que votre tuteur lui-même vous croit folle encore et se voit contraint, malgré lui, à suspendre ses projets sur vous, usant de l'influence que me donne ma position et surtout des hautes relations que possèdent ma famille, j'ai fait présenter par des personnes sûres une pétition au président de la république en votre faveur; cette pétition est soutenue par les plus grands noms de Mexico, je demande que le mariage qui vous menace ne soit pas contracté contre votre volonté; en un mot, je demande qu'il soit sursis à toute démarche de la part de votre

YALENTJN GUILLOIS. 173

tuteur jusqu'à ce que vous soyez en état de répondre oui ou non.

— Vous avez fait cela, ma bonne mère ? s'écria la jeune fille en lui jetant, avec une folle joie, les bras au cou.

— Oui, je l'ai fait, mon enfant, et j'attends à chaque instant une réponse que j'espère devoir être favorable.

— Oh ! ma mère, ma véritable mère, si cela réussissait, je serais sauvée!

— N'allez pas d'un extrême à l'autre, mon enfant, tout est encore à l'état de projets, Dieu seul sait si nous réussirons.

— Oh! Dieu ne voudra pas abandonner une pauvre orpheline.

— Dieu, mon enfant, châtie ceux qu'il aime; ayez confiance en lui et sa droite restera étendue sur vous pour vous soutenir dans l'adversité.

— Sœur Rédemption s'approche de ce côté, ma sainte mère, dit alors dona Helena.

La supérieure fit un geste, dona Anita se recula jusqu'à l'extrémité du banc sur lequel elle était assise, croisa ses bras et laissa tomber sa tête sur la poitrine.

— Est-ce notre mère que vous cherchez, ma sceur ? demanda dona Helena à une sœur converse assez âgée qui venait au-devant d'elle en jetant à droite et à gauche des regards, comme si eflectivement elle eût cherché quelqu'un.

— Oui, ma sœur, répondit la sœur converse, je désirerais m' acquitter d'un message dont je suis chargé pour notre mère.

174 VALENTIN GUILLDIS.

— Alors; entrez 1 sous* cette tonnelle, ma sœur, vous la trouverez se reposant.

La sœur converse- pétoétra sous ? lartomielle, s*àpprocha de la- supérieures a?&nrëta modestement à trois pas d'elle, croisa les bras sur la poitrine, baissa respectueusement latête et? attendit qu'on lui adressât la parole.

— Que désirez-vous, ma fille? lui demanda la supérieure.

— Votre bénédiction d'abord, ma mère, répondit la sœur converse.

— Je vous la donne, ma. fille; maintenant de quel message êtes-vous chargé pour moi?

— Ma mère, un cavalier de haute mine, nommé don Serapio de la Ronda, désire vous entretenir enparticulier; la tourière l'a fait entrer dans le: parloir où. il vous attend.

— Je me rends à l'instant au parloir, ma fiUft-; faites prier par la tourière ce cavalier de m' excuser si je l'oblige à attendre plus longtemps que je ne, ie voudrais*, à cause de mon âge, avancé ; allez* je vous suis.

ta sœur converse salua respectueusement la supérieure et s'éloigna pour aller porter la réponse dont elle était chargée.

La supérieure se leva, les deux jeunes filles s' élan? cërent vers elle pour la soutenir ; elle les arrêta, du. geste.

— Demeurez ici jusqu'à FOracion, mes enfants*, leur dit-elle, causez entre vous, maïs surtout soyez prudentes et ne vous laissez pas surprendre; aprèa ^Olrtcibn vousm^viendrezrejoindre dans ma cellule*

Puis, après avoir une dernière fois embrassé donà

Ànita, 1k supérieure s r éIoigna, intérieurement assez , inquiète de cette visite d'un homme qu'elle ne conj naissait pas et dont, pour la première fois, elle entendait prononcer le nom.

] Lorsqu'elle entra dans le parloir la supérieure :j examina d'un coup d'œil rapide la personne qui la faisait demander et qui, en l'apercevant, s'était levée du siège qu'elle occupait et l'avait salué respectueusement. Ce premier regard fut favorable à l'étranger* dans lequel le lecteur a sans doute reconnu déjà Valentin Guillois.

— Veuillez reprendre votre siège, caballero, lui dit la supérieure, si notre conversation doit durer' quelque temps, nous causerons plus commodément' assis.

Valentin s'inclina, offrit un siège à' Ta supérieure, puis il reprit le sien.

— On m'a annoncé, continua la supérieure après un silence de quelques secondes, le seigneur don Serapio de la Ronda.

— Je suis, madame, don Serapio de la Ronda, répondit Valentin en s'inclinant.

— Me voici à vos ordres, caballero, et prête à écouter ce que vous avez à me communiquer.

— Madame, je n'ai rien de personnel à vous dire, je suis seulement chargé par le ministre de Hacienda 4 de vous remettre ce pli auquel je dois ajouter quelques mots de vive voix.

En prononçant ces paroles avec une exquise poRiesse, Valentin présenta à la supérieure un pli portant les armes du ministère.

— Décachetez cette lettre, madame, ajouta-t-iï, voyant que par politesse la supérieure conservait 1&

176 VALENTIN GUIIXOIS.

pli dans sa main sans l'ouvrir, il faut que vous en preniez connaissance, afin que vous compreniez bien le sens des paroles que je dois ajouter.

La supérieure qui était intérieurement impatiente de savoir ce que lui mandait le ministre, ne soulevai aucune objection et rompit le cachet de la missive \ quelle parcourut rapidement des yeux.

A cette lecture une vive expression de joie éclaira son visage.

— Ainsi, s'écria-t-elle , son Excellence daigne m' accorder ma demande?

— Oui, madame, vous demeurez, jusqu'à nouvel ordre, seule responsable de votre jeune protégée, vous n'en devez compte qu'au ministre, et, ajouta-t-il, en pesant avec intention sur les mots, au cas où le général Guerrero, tuteur de dona Anita, essaierait de vous contraindre à la lui livrer, vous êtes autorisée à faire conduire en secret cette jeune personne, intéressante à tant de titres, dans telle maison de votre ordre qu'il vous plaira.

— Oh ! senor, répondit-elle, les yeux baignés de douces larmes, remerciez, je vous en prie, en mon nom, son Excellence de l'acte de justice qu'elle a daigné faire en faveur de cette infortunée jeune fille.

— J'aurai cet honneur, madame, répondit Valentin en se levant, et maintenant que je me suis acquitté de mon message, permettez-moi de prendre congé de vous, madame, en me félicitant d'avoir été choisi par son Excellence le ministre pour être son intermédiaire auprès de vous.

Au moment où Valentin quittait le couvent, Carnero y entrait accompagné d'un moine dont le capuchon était abaissé sur le visage.

VALENTJN G LILLOIS. 177

Le chasseur et le capataz échangèrent un regard à la dérobée, mais sans prononcer une parole.

Ee Confesseur*

Mexico, ainsi que nous l'avons dit déjà, a été après la conquête complètement rebâti sur le plan primitif, de sorte qu'aujourd'hui encore il offre, à peu près, le même aspect que celui qui frappa Cortez, lorsque pour la première fois il y entra.

La Plaza mayor, surtout il y a quelques années, avant que les innovations françaises fussent introduites, innovations plus ou moins bonnes, offrait vers le soir un coup d'œil des plus pittoresques.

Cette place immense est bordée d'un côté par les portâtes de mercaderes, lourds arceaux appuyés d'un côté sur de vastes magasins et de l'autre sur des pilastres, au pied desquels se dressent des alacenas ou boutiques, et qui rappellent assez bien ce qu'on nommait à Paris les piliers des halles.

L'ayuntamiento, le palais du président, la cathédrale et le Sagrario, le portai de las flores, vaste bazar de marchandises, et enfin leParian, autrebazar, complète ou plutôt complétait le quatrième côté de la place à l'époque où se passait notre histoire, car maintenant de grands changements ont eu lieu, et le Parian, entre autres, a disparu. Les plus belles rues, Tacuba, de la Monnaie, Monterilla, San Francisco, Santo Domingo, etc. , aboutissent à la grande place.

173 VALENTIN gujllois.

Ea cathédrale s'élève juste sur remplacement de l'ancien grand Tèocali mexicain, dont elle a absorbé tous les édifices ; malheureusement ce monument, d'un aspect splendide au dehors, ne répond pas intérieurement à Tidée qu'on s'en fait, ses ornements sont médiocres, de mauvais goût, pauvres et mesquins.

C'est surtout entre cinq et six heures du soir, quelques instants avant l'Oracion, que l'aspect de la place Mayor devient réellement féerique.

La foule des promeneurs, foule bigarrée 3'il enr fut jamais, afflue de tous les côtés àla fois : cavaliers* piétons, officiers, prêtres, soldats, campesinos, leperos, indienne en jupon rouge, femme du monde en saya, habits brodés, zarapés, soutanes, et tous ces gens vont , viennent, se croisent, se heurtent, mêlant leur conversation aux cris des enfants, aux appels des leperos qui poursuivent les chalanda de leurs importunes sollicitations, ou au glapissement aigu des marchandes de tamales de querateny, accroupies dans l'ombre des arceaux.

Quelques minutes avant l'Oracion, un moine franciscain, recoimaissable à son froc bleu, à sa ceinture en corde de soie et dont le large feutre hlanc rabattu sur les yeux cachait presque complètement? le visage, venant delà calleMonterilla, déboucha sur la place Aflayor.

Cet homme, cThne taille élevée, d'une apparaît»' vigoureuse; marchait lentement, la tête basse et les 1 bras croisé sur Ife poitrine comme s'il eût été plongé*dans de sérieuses méditations; au lieu de s'engager sous les. portâtes encombrés par la foule, il traversa la place et se dirigea vers le Parian, fort animé en

ce moment, car le Parian était un bazar dans le genre de notre Temple parisien, et servait à cette époque de providence aux personnes auxquelles la maigreur de leur bourse ne permettait de se procurer que là les bijoux et les habits élégants qui, dans tout autre quartier de la ville, auraient été d'up prix beaucoup trop élevé pour elles.

Sans se soucier du bruii ni du mouvement qui se faisait autour dé lui , le franciscain s'appuya de l'épaule contre l'échoppe d'un EvangeHsta ou écrivain public, et il laissa errer sur la place ses regards ennuyés et distraits.

H ne demeura du reste pas longtemps dans cette posture, car, à peine avait-il atteint le Parian, que TOracion sonna. Au premier coup de la cloche de la cathédrale, tous les bruits cessèrent sur la place, tous les promeneurs s'arrêtèrent, toutes les têtes se découvrirent et chacun murmura, à voix basse une courte prière.

Audei nier coup de TOracion, une main s'appesantît sur l'épaule du franciscain, tandis qu'une voix murmurait à son oreille.

— Vous êtes exact au ren3ez-vou3, senor padre.

— J'accomplis mon devoir, mon fils, répondit aussitôt le moine en se retournant.

Dans la personne qui lui avait parlé, il reconnut sans doute un ami, car il lui tendit la main par ua 'mouvement spontané.

— Êtes-vous toujours décidé à tenter l'aventure? reprit le premier interlocuteur.

— Plus que jamais, senor.

— Souvenez-vous de ne pas prononcer mon nom, nous ne nous connaissons pas; vous êtes un moine

180 VÀLENTIN GUJLL01S.

du couvent de San-Francisco que je suis allé chercher pour confesser une jeune novice au couvent des Bernardines, vous ne savez pas qui je suis, est-ce convenu ainsi?

— Mon frère, nous autres pauvres moines, nous sommes au service des affligés; notre devoir nous ordonne de les secourir lorsqu'ils réclament notre appui; n'ayant pas de nom pour le monde, il nous est défendu de demander celui de ceux qui nous appellent.

— Parfaitement parlé, répondit l'autre en retenant un sourire, vous êtes un moine selon mon cœur; je vois que je ne me suis pas trompé sur votre compte; venez donc, mon père, nous ne devons pas faire attendre celle auprès de laquelle nous nous rendons.

Le franciscain inclina affirmativement la tête, se plaça à la droite de son singulier interlocuteur et tous deux s'éloignèrent du Parian, où le bruit avait recommencé avec plus d'énergie encore dès que Tangelus avait eu fini de sonner.

Les deux hommes passèrent inaperçus à travers la foule des promeneurs et prirent la direction du couvent des Bernardines, marchant silencieusement à côté l'un de l'autre.

Nous avons dit qu'à la porte du couvert ils s'étaient croisés avec do» Serapio de la Ronda, c'està-dire Valentin Guillois, et que les trois hommes avaient échangé à la dérobée un regard d'intelligence.

La sœur tourière ne fit aucune difficulté pour ouvrir au franciscain; son guide, dès qu'il le vit dans l'intérieur du couvent, prit congé de lui, après avoir

TALENTIN GU1LL01S l6l

échangé quelques phrases de compliments banals avec la sœur ; celle-ci introduisit respectueusement le moine dans un parloir, et après l'avoir prié d'attendre un instant elle s'éloigna afin d'aller prévenir la supérieure de l'arrivée du confesseur que la jeune novice avait demandé.

Nous abandonnerons pendant quelques instants le franciscain à ses méditations, et nous retournerons auprès des deux jeunes filles que nous avons laissées dans le jardin sous une tonnelle.

Aussitôt que la supérieure se fut éloignée , les jeunes filles se rapprochèrent l'une de l'autre, c'està-dire que dona Helena vint s'asseoir sur le banc, à la place précédemment occupée par l'abbesse.

— Ma chère Anita, dit-elle, laisse-moi profiter de ce que pendant quelques instants nous sommes seules, pour te donner communication d'une lettre que j'ai reçue ce matin; je craignais de ne pouvoir le faire et pourtant il paraît que ce que j'ai à t'annoncer est fort important.

— Que veux-tu dire, ma bonne Helena? comment la lettre dont tu me parles peut-elle m'intéresser?

— Je ne saurais positivement te donner l'explica* tion que tu me demandes; qu'il te suffise de savoir que mes frères sont intimement liés avec un de leurs compatriotes qui te porte le plus grand intérêt et que ce que j'ai à te dire a trait à ce Français.

— C'est étrange, murmura dona Anita d'un air rêveur, je n'ai dans ma vie connu qu'un Français, je t'ai conté cette triste histoire, cause de tous les malheurs qui m'ont accablé ; mais ce Français que mon père me voulait faire épouser est mort dans des circonstances affreuses ; quel peut être celui dç ses

£82 TOxsfrrar emivwÊ.

compatriotes qtrf s'intéresse si vivement à ihot; te connais-tu?

— Fort peu, repenert la jeune fille en rougissant légèrement, mais assez 'cependant pour être en mo~ sure de t' affirmer que c'est un noble cœur; il ne te connaît pas personnellement, mais, ajoute-t-elle e» retirant un papier caché dans son corsage et le dépliant, voici le paragraphe de la lettre de mon trère Antoine qui se rapporte à toi et à lui; veux-tu que je te le lise?

— Lis, ma chère Helena, je sais l'amitié que ta famille et toi vous me portez; aœsî est-ce toujours avec le plus grand plaisir que je reçois des nouvelles de tes frères.

— Écoute donc, reprit la jeune fille, et elle lut après avoir un instant cherché le passage :

« Notre ami Valentin me charge, chère sœur, de ter prier de dire à ton amie... » C'est de toi dont il est question, fit-elle en s'interrompant.

— Continue, répondit dora Ânita, dont le nom prononcé par la jeune fille avait éveiBé la curiosité, bien qu'il lui fût impossible de savoir de queBe pe?^ sonne il était question.

— « Dire à ton amie, continua-t-eUe en repre* nant sa lecture, que le confesseur qu'elle a demandé viendra au couvent aujourd'hui même après l'Oracion ; que]dona Ànita s'arme de courage, il faut en avoir pour la joie comme pour la douleur, elle apprendra aujourd'hui une nouvelle qui doit avoir un© importance immense sur son avenir. » Ceci est sou figné, dit ta jeune fiBe en se penchant vers son amie, et en lui désignant la phrase du bout de son ongle rosé.

VALENT1N GUILLOfS. 183

— €*est étrange, murmura dona ÀnrÊa. Hélas!

quelle nouvelle puis-je apprendre?

— Qui sait? fit la jeune fille, et elle reprit r « surtout qae dona Ànita soit prudente, et si extraordinaire que lui paraisse ce qu'elle apprendra, qu'elle se garde de laisser connaître l'effet produit sur elle par cette révélation, car elle bc <4eit pas oublier que si eHe a des amis dévoués, elle est surveillée de près par des ennemis tout puissants, la moindre imprudence la perdrait sans retour ea neutralisant pour jamais les efforts que nous faisons pour la sauver; tu ne saurais, chère sœur, trop appuyer auprès de ton amie sur cette recommandation. » Le reste, ajouta la jeune fille en souriant, ne se rapporte plus qu'à moi, il est donc inutile que je t'en donne connaissance.

Et elle replia le billet qui de nouveau disparut dans son corsage.

— Maintenant, chère belle, te voilà avertie, ditelle, sois donc prudente.

— Mon Dieu ! je ne comprends rien à cette lettre, je ne sais quel est ce Valentin dont elle parle ; c'est d'après ton conseil que j'ai demandé un confesseur.

— C'est-à-dire d'après celui de mon frère qui, tu le sais, Anita, m'a placé auprès de toi, non-seulement parce que je t'aime comme une sœur, mais encore pour te soutenir et f encourager.

— Aussi, ma chère Helena, j'en suis reconnaissant» à lui et à toi ; si je ne t'avais pas auprès de moi, malgré l'amitié que daigne me témoigner notre digne et bonne supérieure, depuis longtemps déjà,

'j'aurais succombé à la douleur.

— Ce n'est pas de moi dont il s'agit en ce mo-

ment, chère belle, mais de toi seule; si obscure et si mystérieuse que soit la recommandation de mon frère, je le sais trop sérieux et trop réellement bon pour ne pas y attacher une grande importance, je ne saurais donc trop insister auprès de toi pour te rappeler à la prudence.

— Je cherche vainement quelle est cette nouvelle dont il parle, je t'avoue, mon amie, que, malgré moi, j'éprouve une secrète répugnance à recevoir ce confesseur qu'il m'annonce. Hélas ! j'ai tout à craindre et rien à espérer maintenant!

— Chut! s'écria vivement la jeune fille, j'entends un bruit de pas dans l'allée qui mène à cette tonnelle, quelqu'un s'approche, ne nous laissons pas surprendre.

Effectivement, presqu'au même instant la sœur converse qui, déjà, était venue annoncer à la supérieure l'arrivée de don Serapio de la' Ronda entra dans la tonnelle.

— Senorita, dit-elle en s'adressant à dona Helena, notre sainte mère abbesse désire vous entretenir, ainsi que dona Anita, sans retard, elle vous attend dans sa cellule particulière, en compagnie d'un saint moine franciscain..

Les deux jeunes filles échangèrent un regard, une rougeur fugitive apparut sur les joues pâlies de dona Anita.

— Nous vous suivons, ma sœur, répondit] doîia Helena.

Les jeunes filles se levèrent, dona Helena passa son bras sous celui de sa compagne et, se penchant vers elle:

— Courage, quérida, murmura-t-elle doucement à son oreille.

Elles suivirent la sœur converse. Celle-ci les conduisit jusqu'à la cellule de Tabbesse et se retira discrètement en arrivant à la porte.

La supérieure semblait causer avec une certaine animation avec le moine franciscain : en apercevant les jeunes filles, elle se tut et se leva vivement.

— Venez, mon enfant, dit-elle en tendant les bras à dona Anita, venez et remerciez Dieu qui, dans sa bonté infinie, a daigné faire un miracle en votre faveur.

La jeune fille s'arrêta interdite, émue malgré elle, jetant à droite et à gauche des regards égarés.

Sur un signe de la supérieure, le moine se leva et, rejetant son chapeau en arrière en même temps qu'il tombait aux genoux de la jeune fille.

— Anita, lui dit-il d'une voix brisée par l'émotion, Anita, me reconnaissez-vous?

Au son de cette voix dont les notes sympathiques faisaient vibrer toutes les fibres de son cœur, la jeune fille se rejeta en arrière par un mouvement brusque, chancela, puis tomba dans les bras de dona Helena, en s' écriant avec un accent impossible à rendre!

— Martial! oh! Martial!

Un sanglot déchira sa poitrine oppressée et elle fondit en larmes.

Elle était sauvée, puisque la joie immense qu'elle avait éprouvée à l'improviste ne l'avait pas tuée.

Le Tigrero, aussi faible que celle qu'il aimait, à demi renversé en arrière, ne trouvait que des larmes pour exprimer ce qu'il éprouvait.

jl86 ¥ALENT1N guilloïs.

Pendant quelques instants la supérieure et dona Helena tremblèrent que ces deux créatures, si éprouvées déjà par le malheur, ne trouvassent pas en elles les farces nécessaires pour résister à une aussi terrible émotion ; mais, il se fit soudain une réaction puissante dans l'esprit du Tigrero, il se releva d'un bond et, saisissant dans ses bras la jeune fille qui, de son côté, faisait des efforts pour s'élancer vers luh

— Anita, chère Anita! s'écria-t-il, je vous retrouve enfin 1 oh ! maintenant aucune puissance humaine ne pourra nous séparer!

— Jamais! jamais! murmura-t-elle en laissaat tomber sa tête sur l'épaule du jeune homme. Martial! mon bien-aimé Martial, protége-moi, sauvemoi?

— Oh ! oui, je te sauverai, ar^ge de ma vie ! s'écria-t-il en lançant vers le ciel un regard de défi; nous serons unis, je t'en fais le serment!

— Est-ce donc làla prudencequevousm'avezpromise, dit alors la supérieure en s' interposant, songez aux périls de toute sorte qui vous entourent, auxennemis implacables qui ont juré votre perte ; renfermez dans votre cœur ces sentiments qui, s'ils étaient dévoilés devant un des innombrables espions qui vous surveillent, causeraient votre mort et celle peut-être de la pauvre enfant que vous aimez.

— Merci, madame, répondit le Tigrero, merci de m' avoir rappelé au rôle que je dois jouer quelques jours encore, si j'en suis sorti malgré moi pendant quelques secondes, dompté par la passion qui nae brûle le cœur, je saurai désormais ne plus m'en écarter, ne craignez pas que je compromette l'avenir de bonheur qui pour moi se prépare ; non, je saurai

faire violence à mes sentiments et me guider d'après tes conseils des amis véritables auxquels je dois la minute d'ineffable volupté dont je jouis en ce moment

— Oh! je comprends maintenant, s'écria dona Anita, je comprends les mystérieuses recommandations qui m'étaient faites! Hélas! le malheur rend défiant; pardonnez-moi, mon Dieu, pardonnez-moi, ma sainte mère, et toi aussi, Helena, ma tendre et fidèle amie, je n'osais espérer, je redoutais un piège.

— Je vous pardonne, pauvre enfant, répondit la supérieure ; qui pourrait vous blâmer?

Dona Helena pressa son amie sur son cœur sans dire une parole.

— Oh ! maintenant, nos maux sont finis, Anita, s'écria le Tigrero avec passion, nous avons des amis qui ne nous abandonneront pas dans la latte suprême que nous engageons contre notre ennemi coraauin ; Dieu, qui jusqu'à présent a tout fait pour nous, ne laissera pas son œuvre incomplète, ayez foi en lui, ma bien-aimée.

— Martial, répondit la jeune yilïe avec un accent âe fermeté qui étonna ses auditeurs, j'étais faible parce que j'étais seule, maintenant que je sais que vous vivez, que vous êtes près de moi p««ur me soutenir, oh ! dussé-je tomber morte aux piedb de mon persécuteur, je ne faiblirai pa3 au serment que je vous ai fait de n'être qu'à vous; vous croyant mort, je suis demeuré fidèle à votre mémoire sacrée pour moi ; viennent les persécutions, à présent je saurai les supporter.

Cette scène se serait prolongée longtemps encore

mais la prudence exigeait quel'abbcsse ne la laissât pas durer et l'interrompît le plus tôt possible ; rendue forte seulement par la surexcitation nerveuse à laquelle elle était en proie, dona Anita se sentait brisée, elle se soutenait à peine, don Martial luimême sentait son énergie l'abandonner.

La séparation fut pénible entre ces deux êtres si miraculeusement réunis, lorsqu'ils n'espéraient plus se revoir, mais elle fut adoucie par l'espoir de bientôt se rencontrer de nouveau sous la protection de la supérieure qui avait tant fait pour eux et dont l'inépuisable bonté leur était acquise sans restriction.

Pour la première fois depuis son entrée au couvent, dona Anita sourit à travers ses larmes, en adressant au ciel sa fervente prière de chaque soir.

Le Tigrero s'éloigna d'un pas rapide pour aller rendre compte à Valentin de ce qui s'était passé dans cette entrevue depuis si longtemps désirée.

Seule, dona Helena se retira pensive dans sa cellule ; la jeune fille rêvait, à quoi ?

Nul n'aurait su le dire, elle-même, peut-être, l'ignorait! et pourtant depuis quelques jours une pensée importune se présentait sans cesse à son esprit et troublait, sans qu'elle pût en expliquer la cause, le calme miroir où se reflétaient ses pensées de jeune fille.

XVlï Commencement de la lutte

L'ambition est de toutes les passions humaines la plus terrible et la plus décevante, en ce sens quelle dessèche complètement le cœur et ne saurait jamais être assouvie.

Le général don Sébastian Guerrero n'était pas un de ces hommes froidement cruels, gouvernés seulement par l'instinct du mal et que l'odeur du sang enivre, mais avec cette implacable logique des ambitieux, il marchait droit à son but, renversant sans regrets ni remords tous les obstacles qui se dressaient tour à tour sur son passage entre lui et ce but qu'il s'était juré d'atteindre, dût-il, pour y parvenir, piétiner dans le sang jusqu'aux genoux, en foulant des monceaux de cadavres. 11 ne considérait plus les hommes que comme les pions de la grande partie qu'il jouait, cherchant à se justifier et à étouffer les grondements sourds de sa conscience épouvantée par cette parole barbare et éminemment à l'usage des ambitieux de tous les temps et de tous les pays, que la fin justifie les moyens.

Son ambition secrète, que dans un jour de feinte franchise il avait laissé poindre dans un entretien avec le comte de Prebois-Crancé à Hermosillo, était non pas de se rendre indépendant, mais tout simplement de se faire élire, à la faveijrd'un pronunciamiento bien combiné, président de la République mexicaine.

Ce n'était pas par haine que le général Guerrero

190 VALENTIN GUJLLOfS.

s'était acharné à la perte du comte, les ambitieux, toujours prêts à sacrifier leurs sentiments aux intérêts de leurs ténébreuses machinations, ne connaissent ni la haine ni l'amitié, jiûû, il faut chercher autre part la cause de l'assassinat juridique du comte, assassinat si implacablement accompli; le général redoutait le comte comme un adversaire que toujours il devait rencontrer en Sonora où s'étaient liés les premières mailles du réseau dont il enveloppait le Mexique, prêt à s'opposer à l'exécution de ses projets en revendiquant l'accomplissement de son acte d'association, accomplissement qui, au cas probable d'un bouleversement provoqué par le général, serait devenu impossible en plongeant pour un laps de temps toujours fort long le pays dans un état de crise et de marasme mortel au commerce en général, et surtout très-nuisible à la réussite des hautes conceptions du noble aventurier français (1), Mais à peine le comte était-il tombé sanglant sur la plage de Guaymas, que le général avait reconnu la fausseté de ses calculs et la faute qu'il avait commise en le sacrifiant; en effet, sans parler de la mort de sa fille, le seul être pour lequel il conservait dans un repli caché de son cœur un peu de ce feu que Dieu allume dans l'âme de tous les pères pour leurs enfants, il se trouvait avoir échangé un adversaire loyal et indifférent contre un ennemi acharné, d'autant plus redoutable que ne tenant à rien et n'ayant d'ambition personnelle d'aucune sorte, il sacrifierait tout sans hésitation comme sans

.(1) Voir la Fièvre d'Or, 1 vol. in-12. Amyot, éditeur, 8^ rue de la Paix.

YALENTIN GU11X0IS. 101

calcul aux intérêts de la vengeance que, sur le cadavre de son ami palpitant encore dans les dernières convulsions de l'agonie, il avait faitleserment solennel d'accomplir par tous les moyens.

Cet ennemi implacable , que ni la séduction ai l'intimidation ne pourraient arrêter ni seulement faire reculer, était Valentin Guillois*

Dans cette circonstance, le général commit une faute plus grave encore que la première, faute qui pour lin devait avoir d'incalculables conséquences.

Ne connaissant que fort imparfaitement Valentin Guillois, dont il ignorait l'inflexible énergie de volonté, et l'assimilant dans sa pensée à ces coureurs des bois, parias de la civilisation qu'ils repoussent, sans consistance comme sans appui, capables tout au plus de tirer dans un mouvement de désespoir un coup de fusil de derrière un buisson, mais dont en résumé l'influence était nulle, il le méprisa.

Valentin se garda bien, par quelque démarche imprudente , de dissiper l'erreur de sou ennemi ou même d'éveiller ses soupçons.

A l'époque de la première expédition du comte de Prébois-Crancé, lorsque tout semblait lui sourire et que ses partisans entrevoyaient déjà dans un avenir prochain une complète réussite à leur hardi coup de main, Valentin Guillois ayait été chargé par son ami de diverses opérations importantes et de missions difficiles auprès des riches habitants, des rancheros et des hacienderos de la province; Valentin s'était acquitté des devoirs que lui avait imposé son ami avec sa loyauté et sa rectitude de jugement ordinaires, et il avait su si bien se faire apprécier à sa juste valeur par les personnes ayec lesquelles le

hasard l'avait mis en rapport, que toutes étaient demeuré en relation avec lui, et lui avaient à plusieurs reprises, notamment lors de la mort du comte, donné des marques non équivoques de la plus sincère amitié.

Il ne dépendait que de la volonté du chasseur d'être riche, puisqu'il connaissait un placer presque inépuisable ; ce que jamais le coureur des bois n'aurait consenti à faire pour lui dans un intérêt de lucre mesquin, il n'hésita pas à le tenter pour venger son ami. Suivi de Curumilla, de Bel-Humeur et de l'Elan noir, conduisant une recua de dix mules, il fit ce que deux cent cinquante hommes n'avaient pu réussir à faire, il s'enfonça dans le Far-West, traversa l'Apachéria, franchit l'effroyable désert de sable où blanchissaient déjà les os des malheureux compagnons du marquis de Loi#illes, et après avoir supporté des fatigues surhumaines et bravé des dangers terribles, il atteignit enfin le placer. Mais cette fois, il ne venait pas comme la première prendre une somme insignifiante, non, il lui fallait d'un seul coup ramasser une fortuné.

Il repartit avec ses dix mules chargées d'or, le chasseur savait qu'il entreprenait une lutte sans merci avec un homme colossalement riche, il le voulait vaincre avec ses propres armes.

Dans le nouveau monde de même que dans l'ancien, l'or est le véritable nerf de la guerre, et Valentin ne voulait pas risquer la réussite de sa vengeance.

A son retour à Guaymas il réalisa sa fortune et se trouva ainsi du jour au lendemain, non pas un des plus riches, mais bien certainement le plus riche

particulier de tout le Mexique, pays cependant où les fortunes atteignent généralement un chiffre fort élevé.

Ainsi l'or de ce placer qui avait, à une autre époque, servi à organiser l'expédition du comte et à lui faire croire pour un instant à la réalisation de ses rêves, allait cette fois, après avoir indirectement causé sa mort, servir à la venger.

Alors commença entre le général et le chasseur une lutte sourde et incessante, d'autant plus terrible qu'elle était cachée et que le général, frappé sans savoir d'où lui venaient les coups portés à son ambition, se débattait vainement comme un lion pris au piège, sans qu'il lui fût possible de découvrir l'ennemi implacable qui s'acharnait après lui.

Cet homme auquel tout avait constamment réussi, qui, pendant le CQurs de sa longue et orageuse carrière politique, avait comme en se jouant surmonté les obstacles les plus grands, et forcé ses détracteurs eux-mêmes à admirer sinon sa supériorité intellectuelle du moins le bonheur qui accompagnait constamment ses conceptions les plus folles et les plus téméraires, vit tout à coup la fortune lui tourner le dos sans retour, et cela avec une rapidité, nous dirons même une brutalité telle, que six semaines à peine après l'exécution du comte, il était contraint de se démettre de ses fonctions de gouverneur militaire et d'abandonner, pour ainsi dire en fugitif, cette Sonora où il avait si longtemps régné en maître et sur laquelle avait si lourdement pesé son joug de fer.

Ce premier coup dont le général fut frappé au milieu de ses aspirations ambitieuses, lorsqu'il commençait h peine à se remettre de la douleur causée

194 VALENTIN GUILLOfS.

par la fin tragique de sa fille, fut terrible pour lui, d'autant plus terrible qu'il ne savait à qui attribuer sa chute.

Cependant il ne demeura pas longtemps dans le doute, une heure avant son départ de Hermosillo, il reçut par une voie inconnue une lettre dans laquelle on l'instruisait dans les plus minutieux détails du serment de vengeance fait contre lui, et de la marche suivie pour obtenir ce premier résultat, c'est-à-dire sa révocation; cette lettre était signée Valentin Guillois.

Ainsi le chasseur, dédaignant l'ombre et le mystère, déchirait le voile qui le couvrait et se montrait devant lui à découvert, en l'avertissant loyalement de se tenir sur ses gardes.

A cette menaçante déclaration de guerre, le général tomba dans une rage indicible, d'autant plus terrible qu'elle était impuissante, puis, lorsque le calme fut rentré dans son esprit et que la réflexion arriva, il eutpeur ; en effet, il fallait que l'homme qui se posait si audacieuse ment en ennemi devant lui fût bien puissant et bien certain du succès pour oser ainsi le défier en face.

Son départ de la Sonora fut une fuite honteuse, dans laquelle il essaya, à force de ruses et de précautions, de donner le change à son ennemi, mais sa rencontre au fort des Chichimèques, rencontre dès longtemps préparée par le chasseur, lui prouva que cette fois encore il avait été démasqué et vaincu par son ennemi.

La façon méprisante dont Valentin l'avait renvoyé après son orageuse explication avec lui, l'avait intérieurement rempli de terreur; quels sinistres projets

FALENTIN GUILLOIS. 195

méditait donc cet homme, [quelle effroyable vengeance lui préparait-il, que le tenant entre ses mains palpitant sous son étreinte, il l'avait dédaigneusement laissé échapper , refusant de le tuer lorsque cela lui aurait été si facile ; quelle torture plus horrible que la mort lui voulait-il infliger?

Le reste de son voyage à travers les Montagnes Bûcheuses et jusqu'à Mexico ne fut qu'une longue agonie, pendant laquelle, en proie à une constante appréhension et à une extrême surexcitation nerveuse, son imagination malade lui infligeait des tortures morales à la place desquelles toute douleur physique eût été la bien venue.

L'enlèvement du corps de sa fille surtout, et la mort du vieux compagnon d'armes de son père, du seul homme en qui il eût foi et qui possédât toute sa confiance, brisèrent pour un instant son énergie, et pendant quelques jours il fut si accablé de ce double malheur qu'il en vint intérieurement à désirer la mort.

Son châtiment commençait. Mais le général Guerrero était un de ces puissants athlètes qui ne ce laisr&t pas vaincre ainsi* ils peuvent chanceler dans la lutte, toucher du front le sable de l'arène, mais toujours ils se redressent plus terribles et plus menaçants; son orgueil révolté lui rendit le courage qui l'abandonnait, et puisqu'une guerre implacable lui était déclarée, il jura de la soutenir quelles qu'en dussent être pour lui les conséquences.

D'ailleurs deux mois s'étaient écoulés depuis son arrivée à Mexico sans que son ennemi lui eût révélé sa présence par un de ces coups terribles qu'il faisait éclater comme la foudre au-dessus de sa tête.

Le général envintpeuàpeuàsupposerquele chas-

196 YALE1NTIN GUIIX01S.

seur n'avait voulu que le contraindre à abandonner la Sonora, et que, désespérant de poursuivre avec avantage ses projets dans une ville comme Mexico, il se tenait prudemment à l'écart, et que s'il n'avait pas complètement renoncé à la vengeance, du moins des circonstances indépendantes de sa volonté le forçaient à la différer.

Le général, aussitôt installé dans la capitale du Mexique, avait organisé une nombreuse escouade d'espions chèrement payés, chargés par lui de se tenir constamment aux aguets et de l'avertir de la présence de Valentin dans la ville; puis, rassuré par ïes rapports de ses agents, il s'était remis avec une ardeur fébrile à l'exécution de ses menées ténébreuses, convaincu que s'il réussissait à atteindre le but qu'il convoitait, la haine de l'homme qui le poursuivait ne serait plus à craindre pour lui, d'autant plus que, aussitôt qu'il aurait le pouvoir entre les mains, il parviendrait facilement à se défaire d'un ennemi que sa position d'étranger au Mexique isolait et rendait peu sympathique à la population.

Le général habitait un vaste hôtel dans la calle de Tacuba.

Cet hôtel avait été bâti par un des ancêtres du général et passait pour être un des plus beaux de la capitale du Mexique.

Nous en dirons quelques mots pour initier le lecteur à l'architecture hispano-mexicaine, d'ailleurs les maisons sont toutes bâties sur le même modèle ou à peu près, et en en connaissant une il est facile de se faire une idée assez juste de ce que doivent être les autres.

L'architecture mexicaine se rapproche beaucoup

TALENTIN GUILLOIS. 197

fie l'arabe, et quant au mode de distribution elle est complètement dans l'enfance ; mais depuis la proclamation de T indépendance les architectes étrangers isont parvenus, dans la plupart des grandes villes, à Iremédier par des portes de dégagement adroitement 'placées, à l'enfilade des pièces qui s* inutilisaient les unes lesautreset qui, laplupart du temps, obligeaient à traverser une chambre à coucher pour entrer dans une salle à manger ou une cuisine pour aller dans un salon.

L'hôtel du général se composait de quatre corps de bâtiments avec un étage au-dessus de l'entresol, et entièrement couvert en terrasses.

Deux cours séparaient ces bâtiments. Un impluvium s'étendait sur les quatre côtés de la première cour et permettait de gagner à pied sec le large escalier de pierre qui conduisait au premier étage.

Au sommet de cet escalier une belle galerie couverte, ornée de vases de fleurs et d'arbustes exotiques, donnait dans une vaste antichambre qui débouchait dans le grand salon de réception , puis venaient un nombre considérable de pièces magnifiquement ornées et meublées à l'européenne, avec un luxe et un comfort de bon goût.

Le général n'habitait que l'étage supérieur de son hôtel. Bien que la plupart des rues soient aujourd'hui pavées et que, excepté dans les bas quartiers de la ville, les canaux aient entièrement disparu, cependant à quelques pouces au-dessous du sol on rencontre l'eau, ce qui occasionne une si grande humidité que le rez-de-chaussée, rendu inhabitable, est abandonné aux magasins et aux boutiques dans presque toutes les maisons.

Le corps de Mtimeat donnant sur la rue de Tacuh* était garni de boutiques luxueuses dont l'apparence rehaussait encore la façade de l'hôtel du général.

Les peintures et les ornements ciselés sur les murs, suivant la coutume espagnole, lui donnait un cachet de bizarrerie qui n'était pas sans «charmes et que complétait k profusion d'arbustes de toutes sortes dont était garnie la terrasse de l'hôtel, et eu faisait un jardin, à l'instar de ceux de Babyione, suspendu à près de vingt mètres du sol.

Du reste ces Jardins suspendus et du sein desquels semblent s'élancer les coupoles des églises donnent un aspect réellement féerique à la ville lorsque ie soir, par un beau coucher de soleil, on la contemple du haut des tours de la -cathédrale.

Sept ou huit jours s'étaient écoulés depuis les événements que nous avons rapportés dans notre précédent chapitre, le général Guerrero, à la suite d'un long entretien avec le colonel don Jaune Lupo» don Sirven et deux ou tnois autres de ses affidés les plus fidèles, entretien dans lequel les dernières -dispositions avaient été prises pour le pronuncianiienta qui devait incessamment éclater , avait écouté les rapports de deux de ses espions, rapports dans les* quels ceux-ci l'avaient assuré que la personne dont 1 ils étaient chargé de surveiller les mouvements n'était pas encore arrivée à Mexico, puis comme l'heare du spectacle approchait, le général, délivré provisoirement de toute inquiétude, se prépara à assister à une représentation extraordinaire qui devait le soir même avoir lieu au théâtre de Santa-Anna; au moment où il allait donner l'ordre de faire avancer sa voiture, la porte du salon dans lequel il se tenait

YÀLENTIN GUTLIXHS. 199

.s'ouvrit, et un domestique parut sur le seuil, en s'inclinant respectueusement.

— Que voulez-vous? demanda le général en se retournant au bruit.

— Seigneurie, répondit le valet, un>caballero désire obtenir quelques minutes d'entretien de votre seigneurie.

— À cette heure, répondit le général en jetant un ,regard sur la pendule, c'est impossible; mais se ravisant presquaussitôt; est-ce une personne que vous connaissez, Isidro? dit-il.

— Non, seigneurie, c'est «n caballero que je n'ai pas encore eu l'honneur de voir à l'hôtel de votre Excellence.

— Hum! fît le général en hochant la tête d'un air pensif; est-ce un homme comme il faut?

— Pour cela je puis le certifier à votre Excellence; il m'a dit avoir une communication des plus impartantes à faire à votre seigneurie.

Dans la position où se trouvait le général, chef d'une conspiration sur le point d'éclater, aucun détail n'était à négliger, aucune communication à dédaigner; après quelques secondes de réflexions il reprit :

— Vous auriez dû dire à cette personne que je ne pouvais pas la recevoir aussi tard, qu'elle revienne demain.

— Je le lui ai dit, seigneurie.

— Et elle a insisté ?

— A plusieurs reprises, Excellence.

— Savez-vous son nom, au moins?

— Ce cabaltero, quand je le lui ai demandé, m'a répondu que son nom était inutile, puisque vous ne

200 VALENT!!* GCILLOIS.

le connaissiez pas, mais que si vous désiriez le savoir il le dirait lui-même à votre Excellence.

— Voilà un singulier personnage, murmura le général à part soi; c'est bien, ajouta-t-il à voix haute, introduisez cette personne dans le petit salon des glaces, je m'y rends à F instant.

Le domestique s'inclina respectueusement.

— Quel peut être cet homme et quelle chose si importante a-t-il à m' apprendre? murmura le général dès qu'il fut seul ; hum ! probablement quelque pauvre diable de nos affidés qui a besoin d'un peu d'argent ; qu'il y prenne garde, je ne suis pas homme à me laisser impunément rançonner, et je saurai le lui faire comprendre si sa communication n'est point sérieuse.

Et rejetant sur un meuble le chapeau empanaché qu'il tenait à la main, il se rendit au salon des glaces.

(Une visite.

Le salon des glaces était une immense pièce, séparée seulement de la. grande galerie couverte par deux antichambres, meublée avec un luxe princier et dans laquelle le général donnait ces tertulias somptueuses dont les recherches magiques sont encore aujourd'hui demeurées, après tant d'années, célèbres dans la mémoire de la haute société mexicaine.

Cette pièce, éclairée seulement par deux lampes posées sur une console, était en ce moment plongée dans une quasi obscurité, relativement aux autres appartements de l'hôtel que Ton commençait à éclairer en ce moment et qui ruisselaient de lumières.

Une personne vêtue à l'européenne d'un costume entièrement noir, et portant comme une tache sanglante le ruban de la Légion d'honneur négligemment noué à la boutonnière de l'habit, se tenait, le chapeau à la main, accoudée sur le meuble même où les lampes étaient placées, et la tête penchée sur la poitrine semblait réfléchir si profondément que lorsque le général entra dans le salon, le bruit de ses pas à demi étouffés par les petates ne parvint pas à son oreille et elle ne se redressa pas pour le recevoir.

Don Sébastian, après avoir laissé tomber la portière derrière lui, s'avança vers son visiteur, cherchant à le reconnaître, ce que, du reste, la position de l'étranger rendait provisoirement impossible.

Ce ne fut que lorsqu'il arriva presqu'à le toucher que l'inconnu, averti enfin de sa présence, releva la tête; malgré tout l'empire que le général possédait sur lui-même, il tressaillit et fit deux pas en arrière en le reconnaissant.

— Don Valentin ! s'écria-t-il d'une voix étouflée, vous ici?

— Moi-même, général, répondit-il avec un imperceptible sourire, en le saluant profondément. Est-ce que vous n'attendiez pas ma visite?

Le Chercheur de piste, selon son habitude, posait nettement la question , et du premier coup prenait position devant son adversaire.

202 ¥AEBIITIl!f GmtlOïS;

Un sourire amer plissa les lèvres pâles du général, et maîtrisant son émotion, il répondit avec un accent railleur :

— Certes, caballero, j'espérais recevoir votre visite, mais non ici, et dans des conditions pareilles ; je n'osais, je dois vous l'avouer, me flatter (Tune telle faveur.

— Je suis heureux, général, répondit-il en s"inclînant de nouveau, d'avoir ainsi prévenu vos désirs.

— Je vais vous prouver, senor, répondit le général les dents serrés, le prix que j'attache à la visite qu'il vous a plu de me faire.

En parlant ainsi, il allongeale bras vers un timbre placé sur un meubJe.

— Pardon, général, dit le Français avec un imperturbable sang-froid, je crois que vous avez l'intention d'appeler quelqu'un de vos geas?

— Et quand telle serait moa intention, senor, fit don Sébastian avec hauteur.

— Si cela était, reprit-il avec sa glaciale politesse, je crois qu'il serait préférable pour vous de n'en rien faire.

— Ah ! et pour quelle raison, s'il vous plaît?

— Mon Dieu, général, pour la raison toute simple, que je n'ai pas été assez niais, ayant l'honneur de vous connaître particulièrement, pour venir ainsi me livrer entre vos mains, voilà tout. Ma voilure stationne en ce moment devant le péristyle du grand escalier de votre hôtel; dans cette voiture se trouvent deux de mes amis et, selon toute probabilité, s'ils ne me voient pas redescendre d'ici une demiheure, ils n'hésiteront pas à s'informera vous-même

VÀLEUTm GUHJLOIS. 205

de ce qui s'est passé entre nous et de ce que je suis devenu.

Le général se mordît les lèvres.

— Vous vous méprenez sur mes intentions, senor, dit— il, je ne vous redoute pas plus que vous ne paraissez me craindre ; je suis gentilhomme, et fussîezvous dix fois plus mon ennemi que vous ne Fêtes, je ^essaierai jamais de me délivrer de vous par un assassinat.

— Sort, général, je.désire m'être trompé, et, s'il en est ainsi, agréez, je vous prie, toutes mes excuses; cTatlIeurs, en venant ainsi vous trouver, je vous donne, je le crois, une preuve de confiance...

— Dont je vous remercie, senor, mais comme je suppose que des raisons de la phis haute gravité vous ont senles engagé à vous présenter ici, et que l'entretien que vous réclamez de moi- doit être long, je voulais donner à mes gens l'ordre de dételer ma voiture et de veiller à ce que nous ne soyons pas interrompus.

Valentm s'Inclina sans répondre, mais avec un imperceptible sourire, et s^accoudant de nouveau à la console, il frisa du bout des doigts sa longue et fine moustache blonde, tandis que le général touchait le timbre.

Un domestique entra.

— Faites dételer, dit le général, je n'y suis pour personne, allez.

Le domestique salua et fit un pas pour sortir.

— Ah ! fit le général en l'arrêtant d'un geste, priez de la part de ce caballero les personnes qui sont dans sa voiture de me faire Fhonneur d'entrer dans mes appartements où elles seront plus com-

modément pour attendre la fin d'un entretien qui peut-être se prolongera assez longtemps; vous ferez servir des rafraîchissements à ces personnes dans le salon bleu, celui, ajouta-t-il avec intention en regardant fixement le Français, qui précède celui-ci ; allez.

Le domestique se retira.

— Redoutez -vous encore un guet-apens, senor, reprit-il en se retournant vers le Français, vos amis seront maintenant, si besoin est, à proximité pour venir à votre secours.

— Je savais que vous étiez brave jusqu'à la témérité, général, répondit gracieusement le Français, je suis heureux de voir que vous êtes non moins loyal.

— Maintenant, senor, veuillez vous asseoir, fit don Sébastian en lui indiquant un fauteuil, oseraije vous offrir quelques rafraîchissements.

— Général, répondit Valentin en s'asseyant, permettez-moi, quant à présent, de refuser ; j'ai, dans ma jeunesse, fait la guerre en Afrique, et dans ce pays on a la coutume de ne rompre le jeûne qu'avec ses amis et comme, provisoirement du moins, nous sommes ennemis, je vous prie de me laisser vis-à-vis de vous dans la position où je me trouve.

— Cette coutume, à laquelle vous faites allusion, senor, se retrouve aussi dans nos prairies, répondit le général, cependant on y déroge parfois ; du reste, agissez à votre guise; j'attends qu'il vous plaise de m' expliquer le but de cette visite qui a le droit de me surprendre de votre part.

— Je n'abuserai pas davantage de votre patience* général, répondit-il en s'inclinant, je viens tout simplement vous proposer une transaction.

— Une transaction ! s'écria don Sébastian avec surprise, je ne vous comprends pas.

— Je vais avoir l'honneur de ni' expliquer, senor. Le général s'inclina.

— J'attends, dit-il.

— Vous êtes diplomate, général, reprit Valentin, et en cette qualité vous savez sans doute qu'un mauvais traité vaut mieux qu'une bonne guerre.

— Dans certains cas , sans doute , seulement je me permettrai de vous faire observer que , dans les circonstances présentes, caballero, je dois attendre vos propositions sans me hasarder à vous en faire, Jà guerre, pour employer votre expression, ne venant pas de moi mais de vous.

— Je crois que mieux vaut ne pas placer la discussion sur ce terrain où vous ne me suivriez que difficilement, seulement, pour lever toute ambiguité et poser nettement la question , je me bornerai à vous rappeler en quelques mots les motifs qui ont amené la haine qui nous divise.

— Ces motifs, senor, vous me les avez déjà exposés dans les plus grands détails au fort des Chïchimèques; sans vouloir ici en discuter avec vous la valeur, je me contenterai de vous répondre que la haine de même que l'amitié étant une affaire de sympathie et ne se raisonnant pas , mieux vaut avouer franchement qu'on hait ou qu'on aime, parce que l'on hait ou l'on aime sans chercher à motiver l'un ou l'autre de ces deux sentiments que je considère comme étant complètement en dehors de la volonté.

— Libre à vous de penser ainsi, senor, bien que ce ne soit pas mon avis, je ne discuterai pas ; il est

200 TAIEWmr GtfïELOIS.

un feit constant qui est celui cte la harne que nous nous portons l'un à l'autre, haine implacable et que rien ne saurait éteindre.

— Pourtant vous nie parliez, i! n'y a qu'un instant, d'une transaction.

— Certes, mais transiger n'est pas oublier. Je puis, potir certaines raisons, m' abstenir sans pour cela renoncer à cette haine, et bien que cessant de vous nuire ne pas pour cela contracter avec vous la plus légère amitié.

— J'admets cela en principe, senor; venons donc au fait sans plus tarder, et. veuillez- m*expMquer en quoi consiste cette transaction qu'il vous plaît cte me proposer aujourd'hui.

— Permettez-moi d'abord , selon mon habitude de loyauté invariable, de ^ous faire connaître quelle est notre position réciproque.

— Depuis le commencement de cet entretien, seîicr, vous ne parlez, je dbis en convenir, qu'en énigmes incompréhensibles pour moi.

— Je tâcherai d'être clair, senor, et tout en vous disant quels sont vos projets et les moyens que vous avez employés pour les réaliser, vous comprendrez, je n'en doute pas, que je suis parvenu à tes contreminer assez bien pour en empêcher la réussite.

— Je vous écoute, senor, répondit te général en fronçant le sourcil.

— Voici en deux mots où vous en êtes. En premier lieu vous voulez, à la suite d'un pronunciamiento, dans lequel vous renverserez le général X., vous faire proclamer à sa place président de la République.

VALENT!» GUfLXOIS. Î07

— Ah ! ah ! fit le général avec un rire forcé, vous saurez, senor, que dans notre bienheureux pays on attribue toujours cette amhition à tous les officiers qui, soit à cause de leur fortuae, soit à cause êe leur mérite personnel, se trouvent placés en évidence. Cette accusation n'a donc en elle-même rien de fort grave.

— En effet, si tout s'était borné de votre part à de simples désirs, peut-être légitimés par l'état du pays; malheureusement il n'en est pas ainsi.

— Que voulez-vous dire ?

,- — Mon Dieia, général, je veux dire que vous êtes chef d'une conspiration, que cette conspiration, plusieurs fois éê§k avortée en Sonora, vous l'avez renouée à Mexico, dans des conditions de succès presqu'infaillibles et qui, à mon avis, réussirait probablement si je ne m'étais mis dans la tête, à tort ou à raison, de la faire échouer; je veux dire que, il y a quelques jours à peine, dans un velorio tenu par uoa certain èo Lusacho, vos confédérés réunis par votre agent, le colonel don Jaime Lupo, se sont partagés deux sacoches remplies d'or, apportées par vous à leur intention et vidées en votre présence ; je veux dire qu'à la suite de cette distribution, les dernières mesures ont été prises et le jour à peu près fixé pour le pronunciamieato. Me trompé-je, général, ou voyez-vous maintenant que je suis bien instruit et que mes espions valent les vôtres qui n'ont même pas été capables de vous informer de mon arrivée à la Ciudad, où je me trouve installé depuis plus d'une semaine sans que vous en sachiez rien.

Pendant que Valentin parlait ainsi d'un air railleur, le coude nonchalamment appuyé sur un bras

de son fauteuil, le corps légèrement penché en avant, dans la position d'un ami en visite, le général était en proie à une rage qu'il cherchait vainement à ! contenir ; son visage pâle prenait des teintes cadavéreuses, ses sourcils se fronçaient à se joindre, ses lèvres crispées retenaient avec force les paroles qu'il était à chaque instant sur le point de laisser échapper. Lorsque le Français se tut, il fît un violent effort pour refouler sa colère prête à éclater, et il répondit d'une voix sourde et que l'émotion faisait, malgré lui, légèrement trembler.

— J'imiterai votre franchise, senor. A quoi bon dissimuler avec un ennemi aussi bien instruit que vous prétendez l'être; ce que vous avez dit de la conspiration est exact. Oui, j'ai l'intention de faire un pronunciamiento, et cela prochainement. Vous le voyez , je ne me donne pas la peine de dissimuler avec vous.

— D'autant plus que vous reconnaissez que ce serait inutile, n'est-ce pas, senor? répondit Valentin en raillant.

— Peut-être, senor; bien que vous soyez assez bien informé, vous ne savez pourtant pas tout.

— Vous croyez?

— J'en suis sûr.

— Quelle est donc cette chose que j'ignore?

— C'est que vous ne sortirez plus d'ici et que je vais vous brûler la cervelle, s'écria le général en se levant d'un bond et en armant un pistolet.

Le Français ne fit pas le plus léger mouvement pour éviter l'exécution de la menace du général, il se contenta de le regarder fixement, en lui disant d'un ton glacé :

— Je vous en défie.

Don Sébastian demeura immobile, les yeux hagards, le front pâle et la main tremblante ; puis, au bout de quelques secondes, il désarma le pistolet et se laissa retomber avec accablement sur son fauteuil.

— Vous avez été trop loin ou pas assez , caballero, continua froidement Valentin. Toute menace doit être exécutée, coûte que coûte, dès qu'elle est faite. Vous avez réfléchi, n'en parlons plus et revenons à notre conversation.

Dans une discussion de ce genre, tous les avantages sont pour l'adversaire qui conserve son sangfroid. Le général, honteux du mouvement de colère auquel il s'était laissé emporter et surtout brisé par la réponse railleusement méprisante de son ennemi, demeura muet et immobile; il reconnaissait enfin qu'avec un homme comme celui qui se trouvait devant lui, toute lutte, à moins d'un guet-apens dont l'exécution répugnait à son orgueil, devait infailliblement tourner à son désavantage.

— Mais, reprit Valentin toujours calme et froid, laissons, quant à présent, cette conspiration à laquelle nous reviendrons plus tard, et passons à un autre sujet non moins intéressant. Vous avez, senor don Sébastian Guerrero, si je suis bien informé, une pupille nommée dona Anita de Torrès, n'est-ce pas?

Le général tressaillit, mais il garda le silence.

— Or, continua Valentin, à la suite d'une affreuse catastrophe, cette jeune fille est devenue folle, ce qui n'empêche pas que vous prétendiez en faire votre épouse, au mépris de toutes les lois divines et humaines, et cela pour la simple raison qu'elle est

210 VAUEHTIN GUILLOIS.

colossalement riche et que vous avez besoin de sa fortune pour l'exécution de vos plans ambitieux. Il est vrai que la jeune fille ne vous aime pas et ne veios a, jamais aimé; il est vrai encore que son père la destinait à un autre, et que cet autre vous vous obstinez à le faire passer pour mort, malgré qu'il soit bien vivant; mais que vous importe oelaî Malheureusement un de mes amis àûtkies, éoot vous n'avez probablement jamais entendu parler, le seaor don Serapio de la Ronda, a entendu parler de cette affaire. Je vous dirai en confidence que doo Serapio jouit d'une grande considération auprès de certaines personnes et d'un pouvoir fort étendu. Don Serapio s'est intéressé, je ne sais pourquoi, à dona Anita, et il s'est mis dans la tète de la marier, que cela vous plaise ou non, à celui qu'elle aime et auquel son père la destinait.

— Mais ce misérable est mort, s'écria le général avec colère.

— Vous savez bien le contraire, sefior, répondit Valentin, et pour lever tous vos doutes, au cas où vous en conserveriez, je vais vous en donner la preuve. Don Martial, fit-il en élevant la voix, entrez donc, je vous prie, et dites vous-même au général Guerrero que vous n'avez jamais été tué.

— Oh ! murmura le général avec rage, cet homme est un démon I

En ce moment la portière fut soulevée et un nouveau personnage entra dans le salon.

YALEftliX G0JU.01&. 211

L'homme qui entrait en ce moment dans le salon des glaces portait le costume de rigueur des cavaliers qui se promènent à Bucareli et galopent à la portière des carrosses, c'est-à-dire le pantalon boutonné du haut en bas, sur les côtés la ceinture de soie, et le chapeau à larges bords orné d'une double ganse ou golilla d'or.

Il s'avança avec aisance jusqu'à don Sébastian, tenant son chapeau de la main droite, le salua avec cette politesse exquise dont les Mexicains seuls semblent posséder le privilège, et se cambrant avec une certaine fierté en posant le poing sur la hanche :

— Aie reconnaissez-vous, don Sébastian? lui dit-il d'une voix métallique, avec un accent de suprême raillerie, et croyez-vous que je sois bien vivant ou bien est-ce l'ombre de Martial le Tigrero qui est sortie du tombeau pour vous parler?

On voyait en même temps apparaître, dans l'intervalle maintenu soulevé de la portière, la figure fine et narquoise de Bel-Humeur, dont les yeux fixés opiniâtrement sur le général semblaient attendre impatiemment une réponse que celui-ci, combattu entre plusieurs sentiments différents, hésitait évidemment à faire. Cependant il fallait prendre une résolution, le général se leva et regardant le Tigrero bien en face.

— Qui êtes-vous, senor? lui dit-il d'une voix ferme, et de quel droit m'interrogez-vous ?

— Bien joué, fit Valentin en riant; vive Dieu, caballero, il y a plaisir à lutter avec vous, vous êtes, sur mon âme, un rude adversaire.

— Le croyez-vous ? demanda don Sébastian avec un sourd ricanement de colère.

— Certes, reprit le chasseur , et je me plais à le constater ; ainsi exécutez-vous franchement, car vous êtes dans une impasse dont vous ne sauriez sortir, même par un coup de maître.

Il y eut un silence de quelques minutes.

Enfin le général sembla prendre un parti, il se tourna vers Bel-Humeur, toujours immobile, et le saluant avec une politesse ironique :

— A quoi bon demeurer ainsi à demi-caché par cette portière? lui dit-il, entrez, caballero, votre présence ici ne saurait être que fort agréable à toutes les personnes présentes.

Le Canadien entra aussitôt, et après avoir fait au général une respectueuse révérence il alla s'appuyer avec aisance sur le fauteuil de Valentin ; celui-ci suivait avec intérêt les différentes péripéties de la scène singulière qui se déroulait devant lui, et à laquelle il semblait assister plutôt en spectateur désintéressé qu'en acteur.

— Vous voyez , scnores , reprit le général avec hauteur, que j'imite votre exemple et que, ainsi que vous, je joue cartes sur table; vous vous êtes introduits dans mon hôtel pour me proposer une transaction, n'est-ce pas, don Valentin? Vous, senor , fit-il en se tournant vers le Tigrero, je vous ai dit que je ne vous reconnaissais pas, et vous, que pour la première fois j'ai l'avantage de recevoir chez moi, vous venez sans cloute pour assister à ce qui va se passer,

probablement dans l'intention de servir au besoin de témoin à ces caballeros, qui sont vos amis; eh bien, senores, soyez tous les trois satisfaits, j'attends \vos propositions, don Valentin; vous, senor, dont {jusqu'à ce jour j'ai nié la miraculeuse résurrection, 'j'avoue que vous êtes bien vivant et que vous êtes bien réellement don Martial, l'ancien fiancé de dona Anita de Torres; quant à vous, senor, que je ne connais pas, je vous autorise à certifier, devant qui cela vous plaira, la vérité des paroles que je prononce ; êtes-vous satisfaits tous trois, senores? Est-il encore quelque chose que je puisse faire poijr vous être agréable? parlez, je suis prêt à vous satisfaire.

— On ne saurait s'exécuter de meilleure grâce f répondit Valentin en s'inclinant avec ironie.

— Merci de cette approbation, caballero, maintenant veuillez, je vous prie, sans plus tarder, me faire connaître les conditions auxquelles vous consentez à ne plus me poursuivre de cette haine terrible dont vous me menacez sans cesse et dont à mon sens les effets se font un peu attendre.

Ces paroles furent prononcées avec un mélange de hauteur et de mépris impossible à exprimer, et qui, pour un instant, rendit muet Valentin lui-même, tant ce changement subit dans l'humeur de son adversaire lui parut extraordinaire.

— J'attends, reprit le général en se laissant aller d'un air ennuyé sur son fauteuil.

— Finissons-en , dit enfin Valentin en se redressant résolument.

— CTest ce que je désire , interrompit le général en allumant une cigarette qu'il commença à fumer avec le plus complet laisser-aller.

214 VAliuYflN GUILLOIS.

— Voici mes conditions , dit nettement et dure* ment le chasseur, intérieurement blessé de cette Jfeinte indifférence. Vous quitterez immédiatement jMexico, renonçant à dona Anita, à laquelle vous rendrez non-seulement sa liberté mais encore le dreât de disposer comme bon lui semblera de sa main e<t de sa fortune, vous vendrez vos propriétés et vous vous retirerez aux États-Unis, en promettant par serment de ne jamais rentrer au Mexique ; de mon côté je m'engage à vous rendre le corps de votre fille «et à ne plus essayer de vous nuire de quelque façon que ce soit.

— Avez-vous quelque chose à ajouter encore? demanda le général , en suivant nonchalamment de l'œil la fumée bleuâtre de sa cigarette qui montait en spirale au plafond.

— Rien , mais prenez-y garde, senor, moi aussi j'ai fait un serment: par ce que je vous ai dit, vous avez compris jusqu'à quel point je suis entré dans vos secrets, refusez ou acceptez, mais décidez-vous* car pour la dernière fois aujourd'hui nous nous trouvons face à face dans des conditions comme celles où nous sommes, la partie que nous jouons est terrible et doit se terminer par la mort de l'un de nous, je serai sans pitié pour vous, de même que sans doute vous le serez pour moi ; réfléchissez sérieusement avant de vous décider pour oui ou pour non, je vous donne une demi-heure pour me répondre.

Le général éclata d'un rire nerveux et saccadé.

— Vive Dios ! caballero, s'écria-t-il avec un mouvement de mépris, je vous écoute avec uoe surprise extrême, vous disposez de ma volonté avec une facilité qu'on ne saurait comparer à rien; je ne sais qui

vous donne le droit de parier et d'agir afasï que vous le faites, mais, vive Dios, la haine si vive qu'elle sedt ne saurait en aucun cas avoir ce privilège; vous vous croyez, je le suppose , beaucoup plus puissant que vous ne Têtes en réalité; d'ailleurs, quoiqu'il arrivé, retenez bien ceci : je ne reculerai pas d'un pouce de* vant vous, accepter vos bouffonnes et ridicules conditions ce serait me couvrir de houle et me perdre k jamais; souvenez vous de ceci: seriez-vous le génie du mal revêtu d'une forme humaine * je n'en persisterais, pas moins dans la voie que je me suis tracée et dans laquelle je persévérerai à mes risques et périls; si terribles que soient les obstacles que vous placerez sur mon passage, je les renverserai ou je succomberai bravement, enseveli sur les ruines de mes projets avortés et de ma fortune détruite ; ainsi tenez-vous pour averti* vous* don Valentin, que je méprise vos menaces et quelles ne sauraient m' arrêter; et vous, âon Martial, puisque tel est votre nom, que j'épouserai ma pupille, quelques efforts que vous fassiez pour m'en empêcher, et cela parce que je le veux, et que nul homme au monde n'a jamais essayé de résistera ma volonté sans être aussitôt brisé impitoyablement par moi; et maintenant, senores, que nous nous sommes tout dit, car nous nous sommes bien dit tout, n'est-ce pas? il n'y a plus de doute possible sur nos intentions réciproques, permettez-moi de prendre congé de vous ; je désire me rendre au théâtre de Santa-Anna pour assister à la représentation extraordinaire, et il est déjà fort tard.

Il frappa sur un timbre, un valet parut

— Qu'on attelle, lui dit-ïL

— Ainsi, fit Valentin en se levant, c'est une guerre à mort entre nous ?

— Une guerre à mort, soit. ?

— Nous ne nous reverrons plus qu'une fois, général, répondit le chasseur, ce sera la veille de votre mort, quand vous serez en capilla.

— J'accepte ce rendez-vous, et je m'inclinerai sans me plaindre devant vous, si vous êtes assez puissant pour atteindre ce résultat; mais, croyezmoi, je n'en suis pas encore là.

— Vous êtes plus près de votre chute que vous ne le supposez peut-être.

— C'est possible, mais brisons là; de plus longs discours seraient inutiles ; éclairez, dit-il au domestique qui en ce moment rentrait dans le salon.

Les trois hommes se levèrent, échangèrent de muettes salutations avec le général et, accompagnés par lui jusqu'à la porte du salon, ils suivirent le valet qui portait des flambeaux devant eux.

Deux voitures attendaient au pied de l'escalier, Valentin et ses amis montèrent dans l'une, le général prit place dans l'autre, ils l'entendirent donner d'une voix ferme l'ordre de toucher au théâtre Santa-Ànna.

Les cochers enlevèrent leurs attelages qui partirent au galop, et les deux équipages quittèrent l'hôtel dont les portes se refermèrent derrière eux.

Le théâtre de Santa-Anna a été construit en 1844 par l'architecte espagnol Hidalgo; cet édifice n'a rien de remarquable ni de monumental à l'extérieur, ni comme façade ni comme position, mais nous constatons avec plaisir que l'intérieur est commode,

élégant et même grandiose, tout y est fait sans mesquinerie, avec art et recherche.

Après le péristyle extérieur se trouve une cour à coupole vitrée, puis des escaliers larges à marches basses, des corridors vastes et élevés, un double rang de galeries sur la cour et des foyers bien aérés pour les promeneurs.

La salle est bien construite, bien décorée, et surtout spacieuse; elle a trois rangs de loges avec une galerie inférieure remplaçant les baignoires et une autre au-dessus des troisièmes loges pour le peuple.

Au parterre, détail à noter, chacun a sa stalle et se rend facilement et commodément à sa place par des allées ménagées au milieu et autour de la salle. Les loges contiennent presque toutes dix personnes, elles sont séparées les unes des autres par de fines et légères colonnettes et des cloisons à hauteur d'appui; à chaque loge est attenant un boudoir où Ton se retire pendant les entr' actes; au lieu de ces balustrades qui, dans nos théâtres, cachent une grande partie de la toilette des dames, les loges n'ont qu'un rebord de quelques pouces de haut qui laisse entièrement voir les spectatrices et permet d'admirer leurs splendides toilettes.

Nous nous sommes étendus peut-être avec un peu trop de complaisance sur la description du théâtre Santa-Anna, mais nous avons pensé qu'au moment où il est question de reconstruire l'Opéra et la plupart des autres théâtres de Paris, il n'est pas mal de montrer la différence qui existe entre ces bouges affreux dans lesquels les spectateurs sont entassés pêle-mêle chaque soir, dans une ville comme Paris, qui a la prétention d'être la première, non-seulement

218 VALENTI» GUÏLLOIS.

de l'Europe, mais du monde entier, et les théâtres spacieux, commodes, aérés d'un pays comme le Mexique qui, sous tant de rapports, est loin de nous, comme civilisation et entente du comfort. Il serait cependant bien facile, il nous semble, d'obtenir à Paris les résultats avantageux que depuis vingt ans ont déjà obtenu les Mexicains, et cela à fort peu de frais; malheureusement, quoi qu'on en dise, les Français sont les gens les plus routiniers qui existent, et, nous en avons bien peur, malgré d'incessantes réclamations, les choses demeureront longtemps encore dans l'état où elles se trouvent aujourd'hui.

Lorsque le général entra dans sa loge, placée au premier rang et presque en face de la scène, la salle ©lirait un aspect réellement féerique.

La représentation extraordinaire avait amené un immense concours de spectateurs et de dames dont les toilettes magnifiques ruisselaient de diamants qui chatoyaient et scintillaient sous les flots de lumière dont ils étaient inondés.

Don Sébastian, après s'être un instant penché en dehors pour échanger quelques saluts avec ses nombreuses connaissances, et bien constater sa présence, se retira clans le fond de la loge, ouvrit son binocle et se mit à lorgner d'un air indifférent à droite, à gauche et parfois sur la scène.

Mais si, sous le coup d'une volonté forte, son visage était froid, calme et impassible, une tempête terrible grondait dans le cœur du général.

La scène qui s'était quelques minutes auparavant passée dans son hôtel, l'avait rempli d'inquiétude et de sombres pressentiments, car il comprenait qt'il

TAiEBTJN G4UU.0iS. 219

fallait que sesadversakes sesentisaeot ou du moins se crussent bien fort pour oser venir ainsi le délier en face, et s'introduire audacieusement jusques dans sa propre maison ; vainement il se mettait l'esprit à la torture pour trouver un moyen de se débarrasser de ces ennemis acharnés* le temps pressait* à chaque instant sa situation se faisait plus critique » et à moins de la réussite d'un coup hardi et désespéré, il se sentait instinctivement perdu sans, ressources.

La loge présidentielle était occupée par le premier magistrat de la République et quelques-uns de ses aides de camp ; à. plusieurs reprises il avait semblé à don Sébastian voir les regards du président se fixer sur lui avec une expression étrange, se pencher vers les personnes qui l'accompagnaient et échanger quelques paroles avec elles en le désignant ; peut-être cela n'était-il pas réel et la conscience bourrelée du général lui. suggérait-elle des soupçons loin de la pensée de ceux contre lesquels il avait en ce moment tant déraisons de se mettre en garde ; mais réels ou non, ces soupçons lui torturaient le cœur et lui prouvaient la nécessité d'en finir à tout prix.

Cependant la représentation suivait son cours, le rideau venait de se baisser pour le dernier entr'acte, et le général, dévoré d'inquiétude et persuadé qu'il était demeuré assez longtemps au théâtre pour bien constater sa présence, se préparait à se retirer, lorsque la porte, de sa loge s'ouvrit et le colonel Lupo entra,

— Ah! c'est vous, colonel, lui dit don Sébastian, en lui tendant la main et en souriant d'un air contraint, soyez le bien-venu , je n'espérais plus avoir

220 VÀLENTIN GU1LLOIS.

le plaisir de vous voir et je me levais pour me retirer.

— Que je ne vous arrête pas, général, je n'ai que quelques mots à vous dire.

— Nos affaires?

— Vont on ne peut mieux.

— Pas de soupçons?

— Pas l'ombre.

Le général respira comme un homme de la poitrine duquel on vient d'enlever un poids qui F étouffait.

— Puis-je vous être bon à quelque chose? dit-il, distraitement.

— Quant à présent votre intérêt seul m'amène.

— Comment cela?

— J'ai été accosté aujourd'hui par un lepero, un drôle de la pire espère, qui, dit-il, a à se venger d'un certain Français qu'il prétend que vous connaissez, et qui désire se mettre sous votre protection au cas où il égarerait la lame de sa navaja dans le corps de son ennemi.

— Hum! cela est sérieux, fit le général avec un tressaillement imperceptible, je ne sais jusqu'à quel point je puis me hasarder à me faire la caution d'un tel drôle.

— Il prétend que vous le connaissez depuis longtemps, et qu'en faisant ses affaires il fera les vôtres.

— Vous savez que je ne suis pas partisan des navajadas, un assassinat déconsidère toujours un homme politique.

— C'est vrai, mais vous ne pouvez être rendu responsable des crimes du premier coquin auquel il plaît d'en commettre.

— Vous a-t-il dit son nom, ce digne personnage, mon cher colonel?

— Oui, mais je crois qu'il vaut mieux le prononcer en plein air que dans l'endroit où nous sommes.

— Un mot encore, l'avez-vous adroitement circonvenu, et croyez-vous qu'il ait réellement l'intention de nous être utile?

— De vous être utile, vous voulez dire.

— Comme il vous plaira.

— Je l'affirmerais presque.

— Bien, nous allons sortir; vous avez des armes sur vous?

— Je le crois bien, à Mexico ce serait de la folie de marcher sans armes.

— J'ai des pistolets sur moi, je renverrai ma voiture et nous retournerons en causant chez moi; cela vous convient-il ainsi, mon cher colonel ?

— Parfaitement, général, d'autant plus que si vous manifestez le désir de voir le drôle en question, rien ne me sera plus facile que de vous conduire sans attirer l'attention au bouge qu'il occupe.

Le général regarda fixement son complice.

— Vous ne me dites pas tout, colonel? fit-il.

— En effet, général, seulement vous comprenez, j'en suis convaincu, les motifs qui en ce moment me ferment la bouche.

— Allons donc, alors !

Il s'enveloppa dans son manteau, et suivi du colonel il quitta la loge.

Un valet de pied attendait sou3 le péristyle ses ordres pour faire avancer la voiture.

— Rentrez à l'hôtel, dit le général, la nuit est belle et je me sens en goût de promenade.

Le valet de pied s'éloigna.

— Venez, colonel, continua don Sébastian.

Tous deux quittèrent alors le théâtre et se dirigèrent au petit pas vers les portâtes de Mercaderes, entièrement déserts à. cette heure avancée de la nuit.

Le Sfruragate.

La nuit était claire, douce et étoilée, un calme profond régnait dans les rues désertes, c'était, en un mot, une de ces délicieuses nuits mexicaines, si remplies de suaves émanations et qui portent F âme à de délicieuses rêveries.

Lesdeux hommes, enveloppés avec soin dans leurs manteaux, marchaient côte à côte sur le milieu de la chaussée, de crainte d'embuscade, sondant d'un œîl exercé les renfoncements des portes et les angles obscurs des rues transversales.

Lorsqu'ils furent assez éloignés du théâtre de Santa- Anna pour n'avoir plus à redouter ni regards ni oreilles indiscrètes, le général rompit enfin le silence.

— Maintenant, senor don Jaime, dît-il, parlons franchement, voulez-vous?

— Je ne demande pas mieux, reperdit en s'ioclinant le colonel.

VAEENTIN GtJILLOIS. 223

— Et, pour commencer, reprit don Sébastian, dites-moi quel est l'homme dont vous m'avez laissé entrevoir que je pourrai tirer un fcssez bon parti.

— Rien de plus facile, Excellence ; cet homme est un coquin de la pire espèce, ainsi que déjà j'ai eu Fhonneur de vous le dire, ses antécédents sont, je suppose, assez ténébreux ; voici tout ce que j'en ai pu découvrir : cet homme qui, je le crois, n'appartient à aucun pays, mais qui par suite de son existence accidentée les a parcourus tous et parle toutes les langues avec une certaine facilité, se trouvait à San- Francisco lorsque le comte de Prébois-Crancé organisa la cuadrilla de bandits à la tête de laquelle il se promettait de démembrer notre beau pays, projet, soit dit entre nous, qui aurait peut-être réussi sans votre habileté, votre courage.

— Passons, passons, mon cher colonel, interrompit vivement le général, j'ai fait en cette circonstance mon devoir, de même que je le ferai toujours lorsqu'il s'agira de l'intérêt de ma patrie.

Le colonel s'inclina.

— Soit, dit-il, or, le coquin dont nous parlons ne pouvait laisser échapper une aussi magnifique occasion ; il s'enrôla dans la cuadrilla du comte ; je croîs qu'il mourait de faim à San-Francisco et que, pour certaines raisons à lui connues, il n'était pas fâché de quitter cette ville ; mais je vous importune petitêtre en vous donnant tous ces détails?

— Au contraire, mon cher colonel, je tiens à connaître à fond ce picaro afin de savoir quelle confiance on peut accorder à ses protestations.

— Arrivée Guaymas, notre homme devint presque aussitôt l'agent secret du malheureux colonel

Flores, si misérablement assassiné par les Français, comme vous le savez.

— Hélas ! fit le général avec un sourire sardonique.

— Le sefior Pavo l'employa aussi plusieurs fois, reprit don Jaime, malheureusement pour notre individu, don Valentin, l'ami du comte, veillait, il découvrit, je ne sais comment, toutes ses menées et il exigea son expulsion de la compagnie, à la suite d'une querelle avec un des officiers français.

— Je crois avoir entendu dans le temps parler de cette affaire; ce drôle n'était-il pas connu sous le sobriquet du Zaragate?

— Effectivement, général ; furieux de ce qui lui était arrivé et en attribuant la cause à don Valentin, il fit le serment de le tuer partout où il le rencontrerait, dès que l'occasion s'offrirait à lui.

— Alors?

— DamjB ! il paraît que, malgré toute sa bonne volonté et son vif désir de se défaire de son ennemi, cette occasion ne s'est pas présentée encore, puisqu'il ne l'a pas tué.

— C'est juste ; mais comment avez-vous rencontré ce bribon, vous, colonel?

— Mon Dieu, général, répondit-il avec hésitation, vous savez que je suis contraint, depuis quelques jours, dans l'intérêt même de notre affaire, de voir assez mauvaise société, ce drôle est venu s'ofirir, je l'ai interrogé, et, connaissant votre inimitié contre ce Français, je me suis réservé de vous instruire de cette acquisition ; si j'ai mal fait, pardonnez-moi et n'en parlons plus.

— Au contraire, colonel, s'écria vivement le gé-

néral, diable, non-seulement je n'ai rien à vous pardonner, mais encorç je vous suis fort reconnaissant, car votre confidence.arrive on ne peut mieux ; vous allez en juger, du reste, car je veux être franc avec vous, d'autant plus que, à part la haute estime que je professe pour votre caractère, il s'agit en ce moment de notre intérêt commun.

— Vous m'effrayez, général !

— Vous le serez bien davantage dans un instant ; sachez que ce Valentin, ce Français, ce démon, a, je ne sais par quels moyens , découvert notre conspiration, qu'il en tient tous les fils, et de plus que, à commencer par moi, il connaît tous nos affidés.

— Voto a brios ! s'écria le colonel avec un bond de surprise, en devenant pâle de frayeur, mais nous sommes perdus alors !

— Hum! j'avoue que nos chances de succès ont considérablement diminué.

— Pardonnez-moi de vous interroger, général, reprit-il avec agitation, mais, dans une circonstance comme celle qui se présente

\ — Allez, allez, mon cher colonel, ne vous gênez '"pas.

' — Etes-vous sûr, général, mais là, positivement sûr, des renseignements que vous me donnez?

— Jugez-en ; une heure avant l'ouverture du théâtre, don Valentin lui-même, vous m'entendez, n'est-ce pas? lui-même est venu, avec deux de ses amis, des coupe-jarrets à sa solde sans doute, jusque dans mon hôtel où il m'a tout révélé. Que ditesvous de cela?

— Je dis que si cet homme ne meurt pas , nous sommes perdus sans ressources.

226 VAXEHTIH GUÏtLOIS.

— C'est aussi mon avis, dit froidement le général.

— Comment se fait-il que, malgré cette révélation terrible, tous ayîez osé vous montrer au théâtre?

Don Sébastian sourit en haussant les épaules avec dédain.

— Fallait-il laisser voir aux yeux même des indifférents l'inquiétude qui me dévorait? Détrompezvous, colonel, l'audace seule peut nous sauver; n'oubliez pas que nous jouons notre tête en ce moment.

— Je n'aurai garde de l'oublier.

— Quant à cet homme, au JZaragate, je ne dois ni neveux le voir; agissez avec lui comme vous le jugerez convenable. Vous comprenez qu'il est de la dernière importance que j'ignore les arrangements que vous prendrez avec lui et que je puisse prouver au besoin que je n'en avais aucune connaissance; et puis, vous le savez, je ne suis pas pour les mesures extrêmes ; la vue d'un pareil scélérat me répugnerait d'autant plus que j'ai horreur du sang. Hélas! ajouta-t-il avec un soupir, je n'ai été que trop forcé d'en verser dans le cours de ma vie.

— Alors je ne sais trop... murmura le colonel.

— l'ai une entière confiance en vous , vous êtes un homme intelligent ; je tous donne carte blanche et tout ce que vous ferez sera Ken fait. Vous me comprenez, n'est-ce pas?

— Oui, oui, général, grommela l'officier d'un aîr bourru -, je ne vous comprends que trop. Je vois. ..

— Que voyez-vous? interrompit-il ; que si nous réussissons vous serez général et gouverneur de la Sonora. C'est une assez }olït â perspective, 3 me

VALENTIN «UIHLOÏS. 227

semble, et qui vaoft bien qu'on risque quelque chose pour...

— Il était inutile de me rappeler vos promesses, général , vous savez bien que je vous suis rfévmê.

— Certes, je le sais ; aussi je vous quitte. Une plus longue conversation au clair de la lune pourrait éveiller les soupçons. Bonne nuit. Venez donc demain me demander à déjeuner,

— Je n'y manquerai pas, générai. Bonne nuit; je baise les mains de votre Excellence.

Le général enfonça son chapeau sur ses yeux , s'einbossa dans son manteau et «'éloigna à grands pas dans la direction de la rue de Tacuba pour rentrer à son hôteL

Demeuré seul, le colonel s'accouda un instant à un portai et se mit à réfléchir sérieusement; la mission dont il était chargé , car il avait parfaitement saisi les nuances des insinuations du général, était des plus graves, il fallait agir vigoureusement sans compromettre son chef et cela dans le plus bref délai, sous peine, si Ton tardait ou si Ton échouait, d'être soi-même arrêté et fusillé dans les vingtquatre heures, car les Mexicains, à l'instar de leurs anciens maîtres, les Espagnols, ne plaisantent pas en matière de révolution , et tranchent résolument le mal dans la racine en supprimant net les têtes de la conspiration avortée.

La situation était critique, il fallait prendre un parti , le moindre retard risquait de tout perdre ; mais à une heure aussi avancée de la nuit où rencontrer un homme comme le Zaragate, n* ayant pas de domicile connu et menant une vie probablement très-décousue et surtout fort problématique.

Mexico, de même que toutes les grandes villes, est richement doté de maisons suspectes, fréquentées par les coquins de toutes les couleurs qui battent continuellement le pavé à la recherche d'aventures plus ou moins lucratives, sous la complaisante protection de la lune.

D'ailleurs, bien que le digne colonel eût dans le cours de son existence fréquenté des sociétés assez mélangées, ainsi qu'il en convenait lui-même, il ne se souciait nullement de se risquer ainsi seul la nuit dans les bas quartiers de la ville et d'entrer dans les velorios, véritables coupe-gorges, repairesde voleurs et d'assassins, dans lesquels on ne se hasarde jamais de jour à la clarté du soleil sans un certain frisson de crainte.

Au moment où le colonel levait machinalement la tête en adressant au ciel un regard désespéré, il lui sembla voir plusieurs ombres suspectes rôder autour de lui d'une façon menaçante : le colonel était brave, d'autant plus brave qu'il n'avait littéralement rien à perdre, il dégagea tout doucement la poignée de son épée, entr' ouvrit son manteau, et à l'instant où quatre ou cinq gaillards l'assaillaient à la fois avec des machetes et de longues navajas, il se trouva en garde selon toutes les règles de l'art, le pied gauche appuyé contre le pilier et le manteau roulé en bouclier autour du bras.

L'attaque était rude, le colonel la soutint vaillamment; d'ailleurs tout se passait à la mexicaine, sans un cri, sans un appel ; lorsqu'on est ainsi attaqué dans une rue de Mexico, on se sait si réellement perdu, qu'on se borne généralement à se défendre

VALENTJN GUILLOIS. 229

de son mieux, sans perdre son temps à demander un seco.urs qui ne doit pas venir.

Cependant les assaillants, porteurs d'armes courtes et pesantes, avaient un désavantage marqué sur la longue et fine rapière du colonel, qui glissait et se tordait comme un serpent, se liait autour de leurs armes et déjà en avait piqué deux assez grièvement pour que les autres commençassent à réfléchir et missent plus de mesure et de prudence dans leur attaque.

Le colonel sentit qu'ils mollissaient.

— Allons donc, drôles ! s'écria-t-il en se fondant à fond par un dégagé terrible et traversant de part en part le corps de l'un des bandits qui roula sur le pavé avec un hurlement de douleur, finissons-en, au nom du diable.

— Arrêtez ! arrêtez ! s'écria celui qui semblait être le chef des assaillants ^ nous nous sommes trompés.

Les bandits ne demandaient pas mieux que de s'arrêter, ils firent sans hésiter quelques pas de retraite :

— Oui, rayo deDios! vous vous êtes trompés, bribones! s'écria le colonel exaspéré.

— Est-il possible, reprit le premier interlocuteur, que ce soit vous, senor colonel don Jaime Lupo ?

— Hein ? fit le colonel en reculant à son tour avec surprise, qui m'appelle?

— Moi, seigneurie, un ami.

— Un ami? singulier ami qui depuis dix minutes cherche à m' assassiner.

— Croyez-bien, colonel, que si nous avions su à qui nous nous adressions, jamais nous ne vous aurions

280 TAXENTIN GTOLOIS.

attaqué, tout cela est la suite d'un malentendu fort regrettable, sans doute, mais que tous excuserez.

— Mais qui êtes-vous? au nom du diable.

— Comment, seigneurie, vous ne reconnaissez pas le Zaragate ?

— Le Zaragate! s'écria le colonel avec une surprise joyeuse, ah ! ça, drôle, savez-vous que vous faites un singulier métier.

— Hélas ! seigneurie , on fait ce qu'on peut, répondit le bandit d'une voix dolente.

— Hum ! vous êtes donc devenu voleur à présent?

Le drôle se redressa avec majesté .

— Non , seigneurie , je rends service en compagnie de ces honorables caballeros aux personnes qui réclament mon ministère.

Les honorables caballeros , voyant que l'affaire tf arrangeait pacifiquement , avaient repassé leurs armes à leur ceinture et paraissaient assez satisfaits de ce dénouement imprévu, sauf celui qui avait Teçu le dernier coup de rapière et qui avait tout simplement pris le parti de rendre sa vilaine âme au diable, assez triste acquisition, soit dit entre nous, pour l'esprit des ténèbres.

— Est-ce que quelqu'un aurait réclamé votre ministère contre moi, senor Zaragate? reprit le colonel en remettant son épée au fourreau.

— En aucune façon , seigneurie , j'ai eu déjà l'honneur de vous faire observer qu'il y a eu malentendu, nous attendions ici un jeune galant qui, depuis quelques jours, a contracté la mauvaise habitude de venir rôder sous les fenêtres de la maîtresse dftmséaateur, aiiquel cela déplaît singuliè-

TALEimN GTJILLOIS. 231

rement, et qui m'avait prié amicalement de le débarrasser de cet importun.

— Caspità ! seôor Zaragate, vous avez des façons tant soit peu !>* usque , et votre sénateur me semble un peu vif; mais -comme votre affaire me paraît à peu près manquée pour cette nuit^

— Et à moi aussi, seigneurie, le galant aura entendu le froissement des épées ot se sera bien gardé d'approcher.

— S'il en est ainsi, il a bien fait; dans tous les cas, si d'autres motifs ne vous retiennent pas, et que fous n'ayez pas de répugnance à m accompagner , je vous serais obligé de le faire, d'autant plus qu'ayant à m' entretenir de choses fort sérieuses avec tous, justement je vous cherchais.

— Ce que c'est que le hasard ! s'écria le bandit.

— Huml tâchons qu'une autre fois il ne soit pas aussi brutal.

Le Zaragate éclata de rire.

— Tenez , reprit le colonel , en lui mettant une pièce d'or dans la main , veuillez distribuer ceci en mon nom à ces honorables cabaMeros et les prier de me pardonner la manière un peu brusque dont j'ai, •dans le prëbiier moment, reçu leurs avances.

— Oh ! ils ne vous gardent pas rancune, cher seigneur, soyez-en convaincu.

Les bandits, complètement réconciliés avec teisoionel, sro moyen de la pièce d'or, foii firent de grandes salutations accompagnées d'offres de service &t prirent congé die lui, non pas toutefois sans avoir échangé quelques parolesà voix ibasse&veclewr chef; ipm fls tournèrent à droite, tandis que le colonel et son compagnon tournaient &g»acfce.

— Ces gaillards me font l'effet d'être assez déterminés, dit le colonel pour entrer en matière.

— Devrais lions, seigneurie, et obéissants comme des rastreros.

— C'est parfait ; et en avez vous beaucoup comme cela sous la main?

— Rien ne me serait plus facile, en cas de besoin, que de compléter la douzaine*

— Tous aussi braves?

— Tous.

— Tiens, tiens, tiens, c'est précieux cela, savezvous seigneur Zaragate, et vous êtes un heureux caballero.

— Votre seigneurie me flatte ?

— Ma foi, non , je vous dis mon opinion , voilà tout.

— Pardon, seigneurie, mais où allons nous s'il vous plait ?

— Est-ce que vous avez du goût plutôt pour une direction que pour une autre ?

— Nullement, seigneurie, cependant je vous avoue que , en général , j'aime assez savoir où je vais.

— C'est d'un homme sensé, nous allons chez moi, y trouvez-vous quelque inconvénient?

— Aucun; vous disiez donc, seigneurie, que je suis un homme heureux?

— Ma foi oui , je le répète, je vous trouve trèsheureux.

— Hum ! vous connaissez le proverbe, seigneurie, chacun sait où le bât le blesse.

— C'est juste, et il vous blesse quelque part, vous, le bât , à ce qu'il parait ?

— Hélcs ! lit-il avec un soupir.

Le colonel le regarda d'un air narquois.

— Je comprends votre chagrin, dit-il, il est d'autant plus vrai qu'il n'a pas de remède.

. — Vous croyez?

\ — Caspita, je l'affirme.

— Peut-être vous trompez-vous, seigneurie?

— Allons donc, vous qui vous mettez si gracieusement à la disposition de ceux qui ont une injure à venger, vous êtes contraint de renoncera votre propre vengeance.

— Oh! oh! seigneurie, que dites-vous donc là?

— Je dis la vérité ; vous haïssez ce Français dont vous me parliez aujourd'hui même , mais vous en avez peur.

— Peur ! s'écria-t-il avec colère.

— Je le crois , répondit impassiblement le colonel.

— Oh ! si je le voulais bien.

— Oui , fit-il en ricanant, mais vous ne voudrez pas, parce que, je le répète, vous avez peur; et tenez, pour vous donner la preuve de ce que j'avance, c'est que moi qui ne connais même pas cet homme et qui n'ai d'autre intérêt que le vôtre dans tout ceci, jô vous fais un pari si vous vouiez.

— Un pari ?

— Oui.

— Lequel?

— Je vous parie que d'ici vingt-quatre heures , même avec le secours de vos douze compagnons , vous n'oserez pas vous venger de votre ennemi?

i — Et que pariez-vous, seigneurie?

— Mon Dieu ! je suis si certain de ne rien risquer

que je vous parie cent onces, cela vous convient-il?

— Cent onces! s'écria le bandit, dont les yeux brillèrent de convoitise , vive DiosI je tuerais mon frère pour pareille somme.

— Vous vous flattez, senor?

— Vous voici à votre porte, seigneurie, il est donc inutile que j'aille plus loin; vous avez dit cent onces, n'est-ce pas?

— Je l'ai dit.

— Adieu! la journée qui commence ne se terminera pas sans que je sois vengé.

— Bahl bah! vous réfléchirez; bonne nuit, senor Zaragate ; et le colonel entra dans sa maison en murmurant à part soi : je crois que je ne m'en suis pas trop mal tiré , si le Français maudit échappe aux limiers que je lui lâche aux jambes, ce sera un véritable démon, ainsi que le croit le général.

Apri» rettimrue.

La maison choisie pour Valentin par monsieur Rallier était, ainsi que nous l'avons dit plus haut, située calle de Tacuba, et par un hasard étrange, nullement prémédité, à quelques pas à peine de l'hôtel appartenant au général don Sébastian Guerrero, particularité dont celui-ci devait d'autant moins se douter, que jusqu'au moment où le chasseur avait jugé nécessaire de lui faire une visite, il avait complètement ignoré sa présence

VA1EOTIN GtJILLOIS* 235

à Mexico, malgré la nuée d'espions qu'il soldait paur surveiller toutes ses démarches et lui annoncer son arrivée dans la capitale.

Le chasseur n'aurait donc eu que quelques pas à peine à faire pour rentrer chez lui en sortant de chez le général ; mais soupçonnant que celui-ci pourrait avoir donné Tordre de suivre sa voiture, il commanda à son cocher de se rendre à l'Àlameda «t de là au Paseo de Bucareli.

La nuit était avancée déjà, de sorte que les promeneurs avaient abandonné les allées ombreuses de l'Àlameda, qui étaient complètement désertes.

C'était sans doute ce que désirait Vateatin, car parvenu au milieu à peu près de la promenade, il fit signe à son cocher d'arrêter, et mit pied à terne ainsi que ses compagnons, après avoir recommandé au cocher de veiller attentivement sur ses mules (à Mexico les gens n'attellent pas de chevaux à leurs Toitures) , et de ne pas se laisser approcher de crainte d'une de ces surprises si fréquentes en ce lieu et surtout à cette heure ; les trois hommes s'enfoncèrent sous les massifs de verdure où ils ne tardèrent pas à disparaître, ayant soin cependant de ne pas trop s'éloigner, de façon à pouvoir, en cas d'alerte, porter secours à leur cocher.

Valentin, de même que tous les hommes habitués à la vie du désert, c'est-à-dire aux vastes horizons de verdure, avait une instinctive méfiance des murs de pierre dont l'épaisseur devait dans son opinion toujours abriter un espion aux écoutes, aussi, lorsqu'il avait à traiter une affaire importante ou à communiquer à ses amis une chose sérieuse, préférait-il, malgré le soin avec lequel sa maison avait été choisie

par son compatriote et les hommes fidèles, tous amis dévoués qui y étaient placés en qualité de serviteurs, se rendre, soit à l'Alameda, soit au Paseo de Bucareli , soit à la Vega, soit encore aux environs de Mexico, où, après avoir placé en sentinelle perdue Curumilla, c'est-à-dire l'homme dans lequel il avait la foi la plus complète et dont le flair \ qu'on nous passe cette expression, était infaillible, il croyait pouvoir en sûreté confier ses secrets les plus intimes aux amis qu'il convoquait à ces étranges conciliabules en plein air.

Arrivé dans un taillis épais, le chasseur s'arrêta.

— Nous serons commodément ici, dit-il, en s'asseyant sur un banc de pierre et invitant ses amis à l'imiter, et nous pourrons causer sans crainte.

— Les arbres ont des yeux et les feuilles des oreilles, répondit sentencieusement Bel-Humeur, je ne redoute rien au monde comme ces transparentes cloisons de verdure qui laissent tout voir et tout entendre.

— Oui, répondit en souriant Valentin, si Ton ne sait prendre ses précautions pour éloigner les espions; et au même instant il imita le sifflement doux et cadencé du serpent corail.

Un sifflement pareil lui répondit comme un écho, s* élevant du milieu d'un fourré. *

— C'est le signal du chef, dit le Canadien.

— 11 nous attend depuis plus d'une heure ; croyez* vous que nous soyons en sûreté?

— Certes, dès que Curumilla veille sur nous, nous n'avons pas de surprise à redouter.

— Causons donc, fit don Martial.

— Un instant, reprit Valentin, il nous faut d'abord

entendre le rapport d'un ami, rapport précieux et qui décidera sans doute des mesures que nous adopterons.

— De qui voulez-vous parler?

— Vous allez le savoir, répondit Valentin, et il frappa légèrement dans ses mains à trois reprises différentes.

Aussitôt un bruit léger, un froissement de feuilles imperceptible se fit entendre dans un taillis voisin, et un homme surgit subitement à quatre pas à peine des chasseurs.

Cet homme était no Carnero, le capataz du général don Sébastian Guerrero.

Il portait un chapeau de poil de vigogne dont les larges ailes étaient rabattues sur ses yeux, et il était enveloppé dans les plis d'un épais manteau.

— Bonsoir, senores, dit-il en s'inclinant avec politesse, voilà déjà près d'une heure que j'attends votre arrivée et je désespérais presque de vous voir ce soir.

— Nous avons été retenus plus longtemps que nous le pensions par le général Guerrero.

— Vous venez de chez lui?

— Ne vous en avais-je pas prévenu?

— Si, mais je n'osais croire que vous auriez la témérité de vous hasarder aussi imprudemment dans l'antre du lion.

— Bah ! reprit Valentin avec un sourire de mépris ; le lion , ainsi que vous le nommez, a été, je vous le jure, d'une mansuétude extrême; il a complètement rentré ses griffes, pour nous recevoir avec la plus exquise politesse.

— Prenez garde alors, répondit le capataz avec

2S3 VALEtfTIN GUILLOIS.

un hochement de tète significatif; s'il vous a reçu ainsi que vous le dites» et je n'ai aucune raison pour en douter, c'est qu'il prépare une contre-mine terrible.

— Je suis de cet avis; la question est de savoir si nous lui laisserons le temps d'agir.

— Il est bien fin , mon cher Valentîn , reprit te capataz; cet homme semble posséder l'intuition du mal. Malgré le serment que je vous ai fait lorsque, sur votre prière, j'ai consenti à demeurer à son service, il y a des jours où, malgré la connaissance approfondie que j'aide son caractère, il m'effraie moimême, et je suis sur le point de renoncer à la rade tâche que, par dévouement pour vous, je me suis Imposée.

— Courage, mon ami; persévérez quelques jours encore, et, croyez-moi, nous serons tous vengés.

— Dieu le veuille ! fit le capataz avec un soupir; mais je vous avoue que je n'ose y croire, bien que ce soit vous qui me l'assuriez.

— Avez-vous appris quelques nouvelles importantes depuis notre dernière entrevue ?

— Une seule, qui, je le suppose, est pour vous de la plus haute gravité.

— Parlez» mon ami.

— Ce que j'ai à vous apprendre est court, et cependant fort sérieux. Le général, à la suite d'une conversation secrète avec son homme d'affaires, m'a ordonné de porter une lettre au couvent des Bernardines.

— Au couvent des Bernardines! s' écriadon Martial.

— Silence, dit Valentin, et cette lettre connaissezvous son contenu?

YAXENTIN «IUXOI&. S&9

— Dona Ànita me Ta lait lire ; le général avertit Fabbesse du couvent des Bernardines qu'il est résolu à en finir, que folle ou non il veut épouser sa pupille, et que après-demain, au lever du soleil, un prêtre envoyé par lui se présentera au couvent pour procéder au mariage.

— Grand Dieu ! que faire? s'écria le Tigrero avec douleur, comment empêcher l'exécution de cette odieuse machination?

— Silence ! reprit encore Valentin ; est-ce tout» Carnero?

— Non. Le général ajoute qu'il engage l'abbesse à préparer la jeune fille à cette union et que lui-même passera demain au couvent pour lui expliquer plus péremptoirement ses irrévocables volontés; voilà les termes textuels de la lettre.

— Fort bien, mon ami, je vous remercie de ces renseignements précieux ; il est de la plus haute importance que le général ne puisse pas aller au couvent des Bernardines avant trois heures de la tarde ; vous comprenez, mon ami, cela est de la dernière importance ; arrangez-vous pour qu'il en soit ainsi*

— Soyez tranquille, mon cher Valentin, le général n'ira pas au couvent avant l'heure que vous m'indiquez, quel que soit le moyen que je doive employer pour l'y contraindre*

— Je compte sur votre promesse t mon ami; maintenant adieu I

Il lui tendit la main que le capataz serra avec force.

— Quand vous reverrai-je ? demanda-t-iL

— Bientôt je vous ferai avertir, répondit le chasseur.

240 VALENTIN GU1LLOIS.

Le capataz salua, et s'enfonçant dans les halliers, il disparut ; le bruit de ses pas diminua rapidement et finit par s'éteindre complètement au bout de quelques minutes.

— Mes amis, dit alors Valentin, nous voici arrivés au moment de la lutte suprême que depuis si longtemps nous préparons; ne nous laissons pas entraîner par la haine, agissons, non comme des hommes qui se vengent, mais comme des justiciers; le sang appelle le sang, il est vrai, selon la loi du désert; mais souvenez-vous que si coupable que soit l'homme que nous avons jugé, sa mort serait une tache indélébile, un stygmate d'infamie qui souillerait notre honneur.

— Mais, s'écria le Tîgrero avec une colère d'autant plus violente qu'elle était contenue, ce monstre est en dehors de l'humanité.

— 11 peut y entrer par le repentir.

— Sommes-nous donc des prêtres pour pratiquer aiusi l'oubli des injures ? fit en ricanant don Martial.

— Non, mon ami, nous sommes des hommes dans la grande et dans la sublime acception du mot, des hommes qui souvent ont failli eux-mêmes, qui, rendus meilleurs par la vie de lutte qu'ils ont menée, et de la douleur qui, souvent, a courbé leurs fronts sous son joug de fer, infligent un châtiment en méprisant la vengeance qu'ils laissent aux âmes faibles et pusillanimes ! Lequel de vous, mes amis, osera dire que plus que moi il a souffert? A celui-là seul je reconnaîtrai le droit de m'imposer sa volonté, et ce qu'il me dira de faire, je le ferai.

— Pardonnez-moi, mon ami, répondit le Tigrero ; vous êtes toujours bon, toujours grand. Dieu, en

vous imposant une lourde tâche, vous a doué en même temps d'une âme énergique et d'un cœur qui, au lieu de s'étioler, semble se gonfler dans votre poitrine au souffle de l'adversité ; nous, nous ne sommes que des hommes vulgaires, chez lesquels l'instinct sanguinaire du sauvage, malgré tous nos efforts, se réveille sans cesse, et qui ne connaissent pas d'autre loi que celle du talion. Oubliez les paroles îli3ensées que mes lèvres ont prononcées , et soyez convaincu que toujours je vous obéirai avec joie , quoique vous m'ordonniez , persuadé que vous ne pouvez vouloir que des choses justes de l'homme qui s'est complètement remis entre vos mains.

Le chasseur, pendant que son ami lui parlait ainsi d'une voix brisée par l'émotion, avait laissé tomber sa tête dans ses mains et paraissait être absorbé par de sombres et douloureuses pensées.

— Je n'ai rien à vous pardonner, mon ami, répondit-il d'une voix douce et sympathique, car, par ce que je souffre moi-même, je comprends ce que vous devez éprouver. Moi aussi je sens mon cœur bondir souvent de colère et d'indignation dans ma poitrine, car il me faut, croyez-le bien, mon ami, soutenir une lutte de tous les instants contre moimême, pour ne pas faiblir et ne pas me laisser entraîner à faire une vengeance de ce qui doit n'être qu'un châtiment. Mais laissons cela; le temps nous presse, il nous faut prendre nos mesures de façon à ne pas être joué par nos ennemis. Je suis allé aujourd'hui au palais, où j'ai eu avec le président de la République, que, vous le savez, je connais depuis longues années, et qui m'honore d'une amitié dont je suis loin de me croire digne, une conversa-

242 TALENTIN GUILLOIS.

tïon secrète qui a duré plus d'une heure, et à la suite de laquelle 11 m ? a remis xm papfer, une espèce de blanc-seingv au moyen duquel je puis faire ce que je jugera» eorrvenabïe peur la réussite de nés projets.

— Vous avez obtenu ce papier 7

— Je l'ai là sur ma poitrine. Écoutez-moi : demain , au lever du soleil, vous vous rendrez à la maison de don Antonio Rallier; il sera prévenu de votre visite ; vous suivrez sea instructions*

— Et vous l

— Ne ne vous inquiétez pas de moi, mon ami, ne songez qu'à vas aflBaire»v car, je vcra le répèie, Fiastant décisif approche. C'est après-demain que commencent les fêtes de V anniversaire de l'indépendance mexicaine, c'esl-à-dire que c'est après-deBûam que nous engageons la bataille avec notre<ennemi, et qoe bous luttoœ corps à. corps avec hii ; le combat sera rude, car cet homme a une volonté de fer, une énergie terrible. Noos pauma» te vaincre, mais non 1er dompter, et si noua n'y prenons, garde, il gfigsera entre nos mains comme un serpent; que no» affaires personnelles soient dene terminées déniai». Bien qu'absent en apparence, je serai près «te votre cte feit, c'est-è-dôre que je vous aiderai de tout mon pouvoir. Seulement n'oubliez pas qu'il vous fau* agir aveclaphis;extcême prudence, et surtotrtla pk» grande modération ; une seconde d'oubli voi» perdrait en donnant l'éveil aux innombrables espions disséminés auteur du couvent des Bernardines ; voua m'avez entendu et compris, n'est-ce pas, mon ami?

— Oui, don Valentin.

— Et vous agirez ainsi que je voua le recommande?

— Je vous le promets.

— Réfléchissez qu'il y va jieut-ètxe pour vous de la perte de votre bonheur à venir.

— Je n'aurai garde d'oublier vos recommandations, je vous le jure, je joue trop gros jeu dans cette partie qui doit décider de ma vie, pour me laisser emporter à commettre quelque violence.

— Bien; je suis heureux de vous entendre parler ainsi ; mais ayez confiance, mon ami, nous réussirons, f en aï la certitude,

— Dieu vous entende.!

— Dieu entend toujours ceux qui s'adressent à lui avec un cœur pur et une foi vive. Espérez, vous dis-je; maintenant, veuillez, mon cher don Martial, me laisser dire quelques mots à notre brave ami Bel-Humeur.

— Je me retire

— A quoi bon ? Ai-je des secrets pour vous ? Ce que je lui dirai vous le pouvez entendre.

— Vous n'avez rien à me dire, Valentin, répondit en hochant la tête le chasseur, rien <jue je ne sache déjà ; je n'ai d'autre intérêt dans -ce qui va se passer que l'amitié profonde qui me hait au comte et maintenant à vous. Vous pensez que le souvenir que j'ai conservé de notre malheureux ami ne doit pas être assez profondément gravé dans mon cœur pour que je risque ma vie à vos côtés pour le venger; vous vous êtes trompé, Valentin, voilà tout. Je ne vous abandonnerai pas à l'heure du oombat; je demeurerai à vos côtés quand même vous m'ordonneriez de vous quitter. Je veux, entendez-vous, je

wjx, et je me le suis juré à moi-même, vous faû-e, s'il ie iaut, un bouclier de mon corps. Maintenant donnez-moi votre main et ne parlons plus de cela, n'est-ce pas?

Valentin demeura un instant immobile, une lai me brûlante descendit sur ses joues hâlées, et il serra la main du loyal et naïf Canadien en ne lui répondant que ces deux mots :

— Merci, j'accepte.

Ils se levèrent alors et rejoignirent leur voiture, après toutefois que Valentin eut, par un signal, averti Curumilla, son fidèle garde du corps, qu'il pouvait quitter son embuscade et que l'entretien était terminé. Un quart d'heure plus tard les trois hommes arrivaient à la maison de lacalledeTacuba, où Curumilla les attendait déjà.

lie Mane-fteing»

Le lendemain, Mexico s'éveilla en fête, ce qui n'a rien d'extraordinaire dans un pays où l'année est { une fête perpétuelle, et où le plus frivole prétexte . suffit pour tirer des cohetes, ce suprême divertissement des Mexicains.

Cette fois la chose était sérieuse : il s'agissait de fêter dignement l'aniversaire de la proclamation de l'indépendance, anniversaire dont le jour dont nous parlons était la veille. __^

Au lever du soleil un bando formidable était sorti

VÀLENTIN GUTLLOIS. 245

du palais du gouvernement et avait parcouru toutes

les rues et tous les carrefours de la ville, annonçant

\ à grand renfort de clairons et de tambours que le

: lendemain il y aurait course de taureaux avec ja-

' maïca et monte Parnasso pour les leperos , messe

d'actions de grâce chantée dans toutes les églises,

spectacles gratis, revue de la garnison de la capitale

et des troupes casernées dans un réseau de vingt

lieues, feu d'artifice et illuminations le soir, avec

bals et feria en plein air.

Le gouvernement faisait noblement les choses, aussi la population, s'échappant des maisons, se répandait-elle dès le matin tout enfiévrée dans les rues, en riant, en criant et en tirant des pétards, chantant les louanges du président de la République, et prenant à sa manière un à-compte sur la fête du lendemain.

Don Martial, afin de dérouter les espions apostés sans doute autour de la maison de Valentin, avait quitté son ami au milieu de la nuit et avait gagné son domicile particulier, et quelques minutes avant le jour il s'était rendu à la demeure de M. Rallier.

Bien que le soleil ne fût pas encore au-dessus de l'horizon, cependant le Français était levé déjà depuis quelque temps, et il causait avec son frère Edouard eu attendant le Tigrero.

Edouard était prêt à pajtir ; son frère lui adressait ses dernières recommandations avant de le quitter.

— Soyez le bienvenu, dit cordialement le Français en apercevant don Martial ; je m'occupais de notre affaire; mon frère Edouard se rend en ce moment à notre quinta, où déjà, depuis hier, l'ont précédé ma

246 VÀLENTIN GUHLOIS.

mère et mon frère Auguste, de façon à ce que nous trouvions tout en ordre là-bas en arrivant.

Bien que le Tigrero ne comprît pas entièrement ce que lui disait le banquier, il jugea inutile de le faire paraître, et s'inclina sans répondre.

— Ainsi, c'est convenu, reprit M. Rallier en s*adressant à son frère, prépare tout, car nous arriverons probablement avant midi, c'est-à-dire pour déjeuner.

— Votre maison de campagne n'est pas éloignée de la ville? demande le Tigrero, pour dire quelque chose.

— Deux lieues à peine : elle est à San-Angeî, mais dans une excellente position pour se défendre en cas d'attaque. Vous savez que San-Angel est bâti sur la pente d'un volcan éteint, entouré de lave et de scories spongieuses, qui en rendent l'accès fort difficile.

— Je vous avoue qiae je l'ignorais.

— Dans un pays comme cekii-ci, où le gouvernement doit songer à sa propre défense avant de s'occuper 4e celle des particuliers, il est bon de prendre ses précautions et d'être toujours complètement sur^ ses gardes. Allons, pars, mon cher Edouard; tes armes sont en état; deux peones résolus t'accompagneront ; d'ailleurs voilà le jour qui se lève et tu n'as qu'une promenade à faire. Au revoir !

Les deux frères se serrèrent la main, et le jeune homme, après avoir salué don Martial, quitta la maison, suivi par deux domestiques, comme lui bien montés et tien armés.

Pendant cette conversation, des ueones avaient attelé une yoiture fermée.

VALENT1N GWLLOIS. 247

— Montons, dit M. Rallier.

— Comment, répondit don Martial, en voiture?

— ■ Pardieu! croyez-vous que je veux me hasarder

à me rendre au couvent à cheval? nous ne ferions pas une cuadra sans être reconnus.

— Mais cette voiture vous dénoncera.

— Je F admets ; mais on ignorera qui elle renferme lorsque les stores seront baissés, soin que je vais prendre avant de quitter la maison. Allons, venez.

Le Tigrero se plaça à côté du Français ; celui-ci baissa les stores et la voiture partit au galop dans une direction diamétralement opposée à celle quelle devait suivre pour se rendre au couvent.

— Où allons-nous donc? demanda le Tigrero au bout d'un instant.

— Au couvent des Bernardines.

— Nous ne suivons pas la bonne Toute, il me semble.

— C'est possible ; mais, dans tous les cas, nous suivons la plus sûre.

— Je vous avoue humblement que je ne comprends rien du tout.

M. Rallier se mit à Tire.

— Mon ami, répondit-il, vous comprendrez lorsqu'il en sera temps, soyez tranquille. Sachez seulement qu'en agissant ainsi que je le fais, je me borne à suivre à la lettre les instructions de Valentin, mon ami et le vôtre. Ce n'est pas pour rien qu'il a été surnommé, il y a bien longtemps déjà, le Chercheur de piste. D'ailleurs, vous connaissez cet adage des prairies qui m'a toujours paru rempli de sens : « Le plus court chemin d'un point à un autre est la ligne

courbe. » Eh bien, nous suivons la ligne courbe, voilà tout. D'ailleurs dans tout ce qui va se faire vous devez rester complètement étranger et vous borner à être plutôt spectateur qu'acteur, en vous contentant de in obéir en tout ce que je vous commanderai. Cef rôle vous déplaît-il? E

Le Français dit tout cela avec cet accent enjoué et * cette charmante bonhomie qui formaient le fond de son caractère et le faisaient aimer de tous ceux avec lesquels le hasard le mettait en rapport.

— Je n'ai aucune répugnance à vous obéir, sofior don Antonio, répondit le Tigrero ; la confiance que notre ami commun place en vous m'est un sûr garant de vos intentions. Disposez donc de moi comme vous voudrez, sans craindre la moindre objection de ma part.

— Voilà qui est parler, dit en riant le banquier ; c'est ainsi qu'il faut être, et pour commencer, mon cher seigneur, vous allez me faire le plaisir de changer de costume ; celui que vous portez étant un peu trop mondain pour le lieu où nous nous rendons.

— Changer de costume ! se récria le Tigrero , diablos ! mais vous auriez <lû me prévenir chez vous 1

— Inutile, cher seigneur, j'ai ici tout ce qu'il vous faut.

— Ici?

— Très-bien ! Voyez plutôt, fit-il en sortant d'une des poches delà voiture une -robe de franciscain, tandis que d'une autre il retirait une paire de sandales et une corde, n'avez-vous pas déjà porté ce costume ?

— En effet.

— Vous allez l'endosser de nouveau, voici pour-

quoi. Au couvent, on vous croit ou on feint de vous croire, ce qui pour vous revient au même, un moine franciscain ; il faut donc que, pour les personnes qui ne sont pas dans le secret, j'aie été accompagné par un moine, et qui plus est, qu'on puisse au besoin l'affirmer sous serment.

— Je vous obéis ; mais votre cocher ne sera-t-il pas étonné de voir sortir un franciscain d'une voiture dans laquelle il a fait entrer un caballero?

— Mon cocher? Pardon, vous ne l'avez pas regardé sans doute ?

— Ma foi non ; tous ces Indiens se ressemblent et sont aussi hideux les uns que les autres.

— C'est vrai ; cependant regardez-le.

Don Martial se pencha en avant et écarta légèrement le store.

— Curumilla ! s'écria-t-il avec surprise en se rejetant en arrière, lui, si bien déguisé I

— Croyez-vous toujours que celui-là sera étonné?

— J'ai tort.

— Non ; seulement vous ne vous donnez pas la peine de réfléchir.

— J'endosse le froc puisqu'il le faut; cependant, si vous le permettez, je conserverai mes armes dessous.

— Caspita ! si je vous le permets ! c'est-à-dire qu'au besoin je vous l'ordonne. Mais quelles sont ces armes?

— Vous les voyez : un machete, un couteau et une paire de pistolets. *

— C'est parfait ; si cela est nécessaire, je pourrai vous trouver un rifle, rapportez-vous-en à moi pour cela.

250 VALENT1N GU1LLOIS.

Tout en causant ainsi, le Tigrero avait changé de costume, c'est-à-dire qull avait simplement passé la robe par-dessus ses autres vêtements, avait attaché la corde autour de son corps, Bt avait remplacé sa chaussure par des sandales.

— Là, reprit le Français en riant, vous voilà un mcine complet.

— Non, il me manque quelque chose encore, quelque chose d'indispensable même.

— Quoi donc?

— Le chapeau I

— C'est vraL

— Pour cette partie du costume, je ne sais pas trop comment nous nous la procurerons, par exemple.

— Homme cfe peu de foi ! dit le Français avec un sourire, regardez et soyez confondu.

En parlant ainsi, il leva le coussin delà banquette du devant., ouvrit le coffre qu'il recouvrait -et en sortit un chapeau de moine de Saint-François, qu'il donna au Tigrero.

— Vous manque-t-il encore quelque chose maintenant? lui dit-il en raillant.

— Ma foi non, je ne crois pas. Ah ça! mais votre voiture est un véritable magasin ambulant.

— Oui, elle renferme un peu de tout; mais nous voici arrivés, ajouta-t-il en voyant la voiture s'arrêter ; souvenez-vous que vous ne devez prendre aucune initiative et vous borner seulement à faire ce que je vous dirai; cela esti)ien conyenu, n'est-ce pas?

Le Français ouvritla portière, la voiture était effectivement arrêtée devant le couvent des Bernardines;

VÀLEISTIN GUILLOIS. 2Ô1

deux ou trois individus, de mauvaise mine, rôdaient aux environs ; malgré leur indifférence affectée , il était facile de les reconnaître pour espions. Le Français et son compagnon ne s'y trompèrent pas v ils mirent pied à terre avec une indifférence aussi bien Jouée que celle de leurs espions , et s'approchèrent à petits pas de la porte qui s'ouvrit à leur premier appel et se referma derrière eux avec une prestesse qui prouvait le peu de confiance que la tourïère accordait aux individus demeurés dans la rue.

— Que désirez-vous, senores ? demanda poliment la tourière, après avoir salué les arrivants avec un sourire de connaissance.

— Ma chère sœur, répondît le Français» veuillez* je vous prie, être assez bonne pour avertir votre sainte mère abbesse de notre visite, et lui demander pour nous la faveur d'un entretien de quelques minutes.

— II est encore de bien bonne heure» mon frère, répondit la tourière , je ne sais pas si notre sainte mère pourra vous recevoir en ce moment.

— Dites-lui seulement mon nom, ma sœur, je suis convaincu quelle ne fera aucune difficulté pour nous recevoir.

— J'en doute» mon frère» car, je vous le répète*, il est de bien bonne heure ; cependant je veux bien la prévenir pour faire preuve de bonne volonté pour vous servir.

— Je vous ai une profonde reconnaissance de cette bonté, ma sœur.

La tourière quitta alors le parloir, en priant les deux hommes de l'attendre un instant.

Pendant son absence, le Français et son compa-

262 TALENTIN GUIÏX0IS.

gnon n'échangèrent pas une parole , du reste cette absence fut courte et n'excéda pas quelques minutes.

Sans parler, la tourière fit signe aux visiteurs de la suivre, et elle les conduisit au parloir dans lequel nous avons déjà introduit une fois le lecteur et où l'abbesse les attendait.

La religieuse était pâle, elle paraissait soucieuse et préoccupée; elle invita d'un geste les deux hommes à s'asseoir et attendit silencieusement qu'ils lui adressassent la parole; de leur côté ceux-ci semblaient attendre qu'elle s'informât du motif de leur visite, mais comme elle n'en faisait rien et que ce silence menaçait de se prolonger longtemps encore, M. Rallier se décida à le rompre.

— J'ai eu l'honneur, madame, dit-il, en s'inclinant respectueusement, de vous faire remettre hier, par un de mes domestiques, une lettre dans laquelle je vous annonçais ma visite de ce matin.

— Oui, caballero, répondit-elle aussitôt; cette lettre, je l'ai effectivement reçue et votre sœur Helena est prête à vous suivre aussitôt que vous en témoignerez le désir; cependant laissez-moi vous adresser une prière.

— Parlez, madame,-et si je puis vous être agréable, croyez que j'en saisirai l'occasion avec empressement

— Je ne sais, caballero, comment m' expliquer, ce que j'ai à vous dire est si bizarre que je crains réellement d'appeler le sourire sur vos lèvres; bien que dona Helena ne soit que depuis quelques mois à peine dans notre couvent, elle a su tellement se faire aimer de toutes ses compagnes , par son charmant

VÀLENHN GUILLOIS. 253

caractère , que son départ est un deuil pour nous toutes.

— Vous me rendez bien heureux et bien fier en me parlant ainsi de ma sœur, madame.

— Ces louanges ne sont que l'expression de la plus stricte vérité , caballero ; nous sommes toutes fort chagrines, en réalité, de la voir nous quitter ainsi, cependant je ne me serais pas ainsi hasardée à me faire l'interprète de nos regrets, s'il ne se présentait pas une raison fort sérieuse qui me fait près* que un devoir de vous en parler.

— Je vous écoute, madame, bien que je devine d'avance ce que vous allez me dire.

Elle le regarda avec étonnement.

— Vous devinez, ohl c'est impossible, se3or f s'é- . cria-t-elle.

Le Français sourit.

— Ma sœur, dona Helena, ainsi que cela se pratique d'ordinaire au couvent, a fait choix de l'une de ses compagnes, qu'elle aime plus que les autres, pour en faire son amie intime; est-ce cela, madame?

— Comment le savez-vous ?

Il continua en souriant :

— Or, cette jeune fille , si aimée , non-seulement d'Helena, mais de vous, madame, et de toute votre communauté , est une délicieuse enfant, douce , timide, aimante qui, à la suite d'un grand malheur, est devenue folle, mais à laquelle vos soins empressés ont rendu la raison, secret que vous conservez précieusement, surtout vis-à-vis de son tuteur qui, non content de lui avoir enlevé sa fortune, prétend en»

25$ VÀIEfllTO (7UH1L015.

dore lui ravir le bonheur en la contraignant à Té-** pouser.

— Senor! senor î s'écria Tabbesse en se levant avec un étonnement mêlé d'épouvante, qui ètes-vous donc pour savoir tant de choses qœ je croyais ignorées de tout le monde?

— Qui je suis, madame? le frère d'Helena, c'està-dire un homme dans lequel vous devez avoir toute coniance , rassuras-vous dooc, et laissez-moi terminer, i

L'abbesse, en proie à une agitation extrême, reprit son siège*

— Continuez, cabaUero, dit-eUe.

— Le tuteur de dona Anita, tel est» je crois, le nom de la jeune fille, soitqu'ilait des sou pçpns, soit pour tout autre motif, vous a écrit hier, en vous intimant l'ordre de la préparer à l'épouser dans le plus bref délai, c'est-à-dire sous vingt-quatre heures; depuis la réception de cette lettre fatale, dona Anita est plongée dans le plus profond désespoir, désespoir augmenté encore par le départ subit de ma sœur, la seule amie dans le sein de laquelle elle puisse en toute liberté épancher son cœur ; mais, vous le savez, madame, vous qui êtes si sainte et si bonne» Dieu peut à son gré confondre les projets des méchants et changer Tabsinthe en miel. N'avez-vous pas hier reçu la visite de don Serapio de la Ronda?

— Effectivement, ce seigneur a daigné me visiter quelques instants avant que je ne reçusse la lettre fatale à laquelle vous faites allusion.

— Don Serapio ne vous a-t-il pas «fit, en vous quittant, cette phrase textuelle : veuillez informer, madame, dona Anita qu'un ami veille sur elle, que

rœemm Gmima: 255

cet ami Ma donnédéjà des preuves non équivoques de Tmtérèt qu'il prend à son bonheur, et que le jour où eïle verra de nouveau le moine franciscain auquel, une fois dèjk, elle s'est confessée , ce jour ses maux seront finis.

— Don Serapïo a prononcé ces paroles, oui, senor.

— Eh bien, madame, je suis envoyé vers vous non-seulement par lui, mais par une autre personne encore qui n'est rien moins que le présSent delà République, uon-seulement pour emmener ma sœur, mais encore pour vous prier de me remettre dona Ânïta qui doit l'accompagner.

— Dieu m'est témoin , senor , que je serais heureuse de faire ce que vous me demandez, malheureusement cela n'est pas en mon pouvoir, dona Anita m'a été confiée par son seul parent, qui est en même temps son tuteur, et bien qu'il soit indigne de ce titre et que mon cœur saigne en vous refusant , c'est à lui seul que je dois et que je puis la remettre.

— Cette objection de votre part, madame, objection dont je reconnais toute la justesse, a été prévue par les personnes dont je suis le mandataire, aussi ont-elles avisé aux moyens de lever vos scrupules en mettant complètement votre responsabilité à couvert. Mon père, remettez à madame le papier dont vous êtes porteur.

Sans prononcer un mot, don Martial retira de sa poitrine le blanc-seing que Valentin lui avait confié ^et le remit à l'abbesse.

— Qu'est-ce cela ? demanda-t-elle.

— Madame, répondît le Français, ce papier est

un blanc-seing du président de la République, il vous ordonne de remettre dona Anita entre mes mains.

— Je le vois, répondit-elle avec tristesse, malheureusement ce blanc-seing, qui partout ailleurs aurait force de loi, est impuissant ici, nous dépendons indirectement du pouvoir temporel, nous sommes complètement assûjéties au pouvoir spirituel, et nous ne devons recevoir d'ordres que de lui.

Le Tigrero lança à la dérobée un regard désespéré à son compagnon, dont le visage était toujours souriant.

— Que vous faudrait-il donc, madame, reprit-il, pour que vous consentiez à nous remettre cette malheureuse enfant?

— Hélas ! senor, ce n'est pas moi qui vous la refuse, Dieu m'est témoin que mon plus vif désir est de la voir échapper à son persécuteur.

— J'en suis intimement convaincu, madame, voilà pourquoi, persuadé de vos bonnes intentions pour votre protégée, je vous prie de m' apprendre de quelle autorisation vous avez besoin pour me la confier.

— Je ne puis, senor, laisser dona Anita quitter ce couvent sans un ordre parfaitement en règle, signé de monseigneur l'archevêque de Mexico, qui seul a le droit de commander ici et auquel je sui« obligée d'obéir.

— Et si j'avais cet ordre, madame, tous vos scrupules seraient levés.

— Tous, oui, senor.

— Vous ne feriez plus de difficultés de ljdsser partir dona Anita?

— Je vous la remettrais à l'instant, sefiqr.

— Puisqu'il en est ainsi, madame, veuillez, je vous prie, me la remettre, car cet ordre je vous l'apporte.

— Vous l'avez ? s'écria-t-elle avec une joie non dissimulée.

— Le voilà, répondit-il, en retirant un papier de son portefeuille et le lui présentant.

Elle l'ouvrit aussitôt et le parcourut rapidement des yeux.

— Oh I maintenant , reprit-elle , doSft Anita est libre et je vais....

— Un instant, madame, interrompit-il, avez-vous bien Tu l'ordre que j'ai eu l'honneur de vous communiquer?

— Oui, monsieur.

— Alors veuillez, je vous prie, faire quitter aux deux jeunes filles le costume de novice pour endosser des vêtements séculiers, et comme leur départ doit être tenu secret, donnez, je vous prie, l'ordre que ma voiture entre dans la première cour du couvent, j'ai cru apercevoir, rôdant aux environs, des gens de mauvaise mine qui me font l'effet d'être des espions.

— Mais que répor -^i-je au tuteur de la jeune fille? je dois le voir aujourd'hui même.

— Je le sais, madame, gagnez du temps, diteslui que sa pupille est souffrante, que vous êtes parvenue à la faire consentir au mariage projeté, mais à la condition qu'il soit retardé de quarante-huit heures ; c'est un mensonge que je vous conseille là, madame, mais il est nécessaire, et Dieu, j'en suis persuadé, vous le pardonnera.

— Oh ! qu'à cela ne tienne, senor, je prends avec

258 VÀLENTIN GUILL01S.

joie sur moi la responsabilité de oe mensonge ; le tuteur de dona Anita n'osera pas s'opposer à un délai si court, quelque envie qu'il en ait, mais dans quarante huit heures?

— Dans quarante-huit heures, madame., répondit le Français d'une voix sombre , le général Guerrero ne viendra pas rédamer la main de dofia Anita.

Sur la route*

Tous les scrupules de l'abbesse, scrupules honorables, hâtons-nous de le dire, ayant été levés ainsi les uns après les autres, par monsieur Rallier, au moyen des doubles ordres dont il avait eu le soin de se munir, il fallut songer à s'occuper sans retard du départ des deux pensionnaires.

L'abbesse, qui comprenait l'importance d'en finir au dus vite, laissa ses visiteurs au parloir, et afin d'éviter tout malentendu, elle se chargea elle-même de prévenir les jeunes filles, après toutefois avoir donné l'ordre à une soeur converse de faire entrer la voiture dans la première cour du couvent.

Dans une communauté religieuse, communauté de femmes surtout, ceci soit dit sans intention satirique, quoi qu'on fasse et quelques précautions qu'en prenne, rien ne peut longtemps demeurer secret; aussi à peine les deux hommes étaient-ils entrés dans le parloir de l'abbesse,quele bruit du départ de dofia Helena et de dona Anita s'était répandu parmi

VALENT!?* GUÏLLOIS. 259

toutes les religieuses avec une extrême rapidité. Qui avait propagé cette nouvelle? Personne n'aurait su le dire, cependant tout le monde en parlait comme d'une chose certaine.

Les jeunes filles furent naturellement les premières instiuites; d'abord leur inquiétude fut grande, dona Anita surtout trembla, car elle crut qu'on la venait chercher par l'ordre de son tuteur, et que le moine avec lequel s'entretenait l'abbesse était celui choisi par le général pour procéder sans délai à son majiage ; aussi , lorsqu' après avoir laissé ses hôtes l'abbesse entra dans la cellule de dona Helena trouva- t-elle les deux jeunes filles dans les bras l'une 4e l'autre et pleurant à chaudes larmes.

Heureusement le malentendu fut bientôt éclairci, ^t la douleur se changea en joie, lorsque l'abbesse, qui par sympathie pleurait autant que ses pensionnaires, leur eut expliqué que de ces deux inconnus . quelles redoutaient si fort, l'un était le frère de dona Helena, l'autre le moine franciscain que déjà dona Anita avait eu l'occasion de voir une fois, et qu'ils venaient non pas pour ajouter au chagrin de la jeune fille, mais pour la soustraire à la tyrannie qui pesait sur elle.

Dona Helena, en apprenant que son frère Antoine était au couvent, bondit de joie et leva les dernière doutes de son amie, qui, de même que toutes les personnes malheureuses, s'accrocha avidement à ce nouvel espoir de salut qu'on faisait ainsi germer dans «on cœur, lorsqu'elle croyait n'avoir plus de chances d'échapper à son mauvais destin.

L'abbesse les pressa alors de terminer leurs préparatifs de départ, les aida à changer de costume, et

après les avoir embrassées à plusieurs reprises, elle les conduisit au parloir.

Afin d'éviter toute espèce de tumulte lorsque les jeunes filles quitteraient le couvent, où tout le monde les adorait, l'abbesse avait eu la bonne pensée de consigner les religieuses dans leurs cellules, mesure fort prudente qui, en supprimant les adieux, supprimait aussi toute manifestation bruyante de cris et de pleurs, dont le bruit aurait pu être entendu du dehors et tomber dans des oreilles ennemies.

Les adieux furent courts, on n'avait pas de temps à perdre en de vains compliments, les jeunes filles baissèrent leur voile et on se rendit, sous la conduite de l'abbesse, dans la cour.

La voiture avait été approchée le plus possible du cloître, la cour était entièrement déserte, l'abbesse seule et la sœur tourière avec une autre religieuse de confiance assistaient au départ.

Le Français ouvrit la portière ; un papier placé sur une banquette frappa son regard, il s'en saisit sans être vu et le cacha dans le creux de sa main ; après avoir une dernière fois embrassé la bonne abbesse, les jeunes filles prirent place dans le fond de la voiture, don Martial monta sur la banquette de devant ainsi que Monsieur Rallier, qui avait auparavant dit au cocher, c'est-à-dire, à Curumilla, deux mots indiens auxquels celui-ci avait répondu par un sinistre sourire, puis, à un signe de l'abbesse, la porte du couvent s'ouvrit et la voiture s'élança ventre à terre, enlevée par son attelage de six mules.

La foule s'écarta silencieusement sur son passage, a porte se referma immédiatement et la voiture dis-

parut presqu' aussitôt à l'angle de la rue la plus prochaine.

î II était environ sept heures du matin.

Les fugitifs, car on ne saurait leur donner un autre nom, galopèrent silencieusement pendant les dix ou quinze premières minutes, puis le Français toucha légèrement l'épaule dé son compagnon et lui tendant le papier qu'il avait trouvé dans la voiture.

— Lisez, lui dit-il.

Ce papier ne contenait que deux mots écrits à la hâte et au crayoti.

— « Prenez garde ! »

— Oh ! oh ! s'écria le Tigrero en pâlissant, que signifie cela?

— Pardieu! répondit insouciamment le Français, cela signifie que, malgré nos précautions ou peutêtre à cause d'elles, car dans ces diables d'affaires on ne sait jamais comment agir pour donner le change à ceux qu'on redoute, nous sommes dépistés, et que probablement nous avons des espions à nos trousses. 4

— Caraï! et ces pauvres jeunes filles, que deviendront-elles en cas de rixe?

— En cas de combat, vous voulez dire, car il y aura combat et combat acharné, je vous le prédis, eh bien ! nous les défendrons de notre mieux.

— Je le sais bien, mais si nous sommes tués ?

— Ah ! voilà, iF y a encore cette chance, mais je ne songe jamais à cela qu'après l'événement.

— Oh ! mon Dieu, murmura dona Anita, en cachant sa tête dans le sein de son amie.

— Rassurez-vous, senorita, reprit le Français, et surtout gardez le silence, le son de votre voix pour-

262 YAUUTC1N CAILLOTS.

rait être reconnu et changer en certitude ce qui n'est peut-être encore qu'un soupçon; d'ailleurs, rassurez-vous, si nous avons des ennemis, nous avons aussi des amis, puisqu'on a pris le soin de nous prévenir, or, selon toutes probabilités, ce donneur d'avis inconnu ne s'en sera pas tenu là et aura avisé aux moyens de nous venir en aide d'une façon plus efficace.

Cependant la voiture roulait toujours avec une effrayante rapidité et n'allait pas tarder à sortir de la ville.

Disons maintenant ce qui s'était passé et comment le Français avait été averti du danger qui le menaçait.

Le général don Sébastian Guerrero avait organisé une troupe d'espions, composée de leperos et de gens sans aveu, mais d'une finesse et d'une habileté reconnues, et si Valentin avait échappé à leur surveillance et déjoué leurs machinations, ce n'avait élé que grâce à ces habitudes de prudence que depuis de si longues années le chasseur avait contractées dans la prairie et qui étaient devenues chez lui une intuition, tant il poussait loin la qualité de 9entir et de démasquer un ennemi, quel que fût le visage qu'il empruntât. Mais si lui n'avait pas été reconnu, il n'en était pas de même de ses amis; ceux-ci n'avaient pu échapper longtemps aux yeux de lynx des espions du général.

Le couvent des Bernardines était devenu naturellement, depuis quelques jours, le centre de la surveillance et pour ainsi dire le quartier général de l'espionnage des agents de don Sébastian.

L'arrivée au couvent d'une voiture dont les stores étaient baissés, avait aussitôt donné l'éveil, et bien

YALENT1N GUILLOJS. 3êS

que monsieur Rallier ne fût connu de personne, sa qualité de français suffit pour donner des soupçons.

Pendant que le français et son compagnon causaient avec l'abbesse dans le parloir, un lepero avait feint de se blesser et s'était fait transporter par deux de ses accolytes à la porte du couvent, dont Feutrée ne lui avait pas été refusée par la bonne tourière, qui s'était au contraire empressée de lui prodiguer tous les secours que semblait exiger son état.

Pendant que le lepero reprenait peu à peu Bes sens, ses camarades interrogeaient avec cette adresse cauteleuse particulière à leur nature mexicaine; la tourière était une bonne femme, douée de fort peu de finesse et très-bavarde, qui, trouvant une occasion fortuite de parler,* la saisit avec empressement aux cheveux , se laissa circonvenir facilement et en arriva presque d'elle-même, sans méchanceté et sans se douter du mal qu'elle faisait, à raconter tout ce qu'elle savait; hâtons-nous de dire que ce tout était fort peu de chose, mais compris à demi-mot, et commenté par des gens intelligents et intéressés à trouver la vérité, c'étaiffort grave.

Lorsque les trois leperos eurent sorti de la tourière tout ce qu'elle pouvait leur apprendre, ils la laissèrent là et quittèrent le couvent

Au moment où ils mettaient le pied dans la rue, ils se trouvèrent nez à nez avec no Carnero-, le capataz du général, que son maître envoyait à la découverte ; ils accoururent vers lui et en quelquts mots le mirent au courant de ce qui se passait.

Cela était grave, le capataz frémit intérieurement à cette révélation, en comprenant le danger terrible dont ses amis étaient menacés.

264 YALENT1N GUILLOIS.

Carnero était un homme de tête, il ne se laissa pas abattre, il comprit qu'il fallait faire la part du feu et compter avec le hasard, son parti fut pris en un instant sans hésitation.

Il loua fort les leperos de l'habileté avec laquelle ils avaient procédé pour parvenir à la découverte du secret qu'ils avaient surpris, leur mit quelques piastres dans la main et les expédia au général , avec la recommandation, fort inutile sans doute, de faire diligence, et se mit à son tour à rôder autour du couvent et surtout de la voiture, dont Curumilla le laissa approcher sans difficulté, car le lecteur a deviné sans doute que l'animosité que dans différentes occasions l'Indien avait témoigné au capataz, éteàt feinte et qu'ils s'entendaient au contraire parfaitement entre eux dès qu'on ne pouvait ni les voir ni les entendre.

Le capataz profita adroitement du tumulte que souleva dans la foule l'entrée de la voiture dans le couvent, pour jeter sans être aperçu, par la portière, le papier trouvé par monsieur Rallier.

Certain maintenant que ses "amis se tiendraient sur leurs gardes, il s'éloigna à son tour, après avoir recommandé aux affidés qu'il laissait devant le couvent de continuer à faire bonne guette, et se dirigea en fumant une cigarette du côté de la place Mayor.

A l'esquina de la calle plateros, il vit un individu arrêté devant la porte d'une pulquena, en train de lisser un énorme cigare avec ses lèvres, le capataz entra dans la pulqueria, but un verre de refino de Cataluna, mais en fouillant à sa poche il laissa maladroitement tomber une piastre qui alla rouler aux pieds de l'homme arrêté devant la porte; celui-ci se

hâta de se baisser, de ramasser la pièce et de la rendre à son propriétaire ; le capataz paya et sortit fort satisfait sans doute de la qualité de V eau-de-vie qu'il avait bue, et continua insouciamment sa promenade.

Arrivé sur la place, l'homme de la pulqueria qui, probablement suivait le même chemin que lui, se trouva sur ses talons.

— Bel-Humeur? dit à demi-voix le capataz, sans se retourner. • •

— Hein? répondit l'autre du même ton, et sans paraître lui répondre.

— Le général sait l'affaire du couvent, si vous ne vous hâtez pas, don Martial, don Antonio et les jeunes filles seront attaqués sur leur route en se rendant à la quinta; avertissez votre ami, pas un instant à perdre ! Diable de cigarette, fit-il en la jetant avec colère, elle est éteinte.

Il se retourna pour revenir sur ses pas, Bel- Humeur avait disparu; le Canadien avec cette agilité qui le caractérisait, courait déjà dans la direction de la demeure de Valentin. Quant au capataz, comme rien ne le pressait beaucoup, il rentra tout doucement à l'hôtel du général.

Il trouva son maître dans une furieuse colère contre tous ses gens et surtout contre lui.

En recevant le rapport de ses espions, don Sébastian avait aussitôt donné l'ordre à huit de ses domestiques de monter à cheval.

Le général avait dix chevaux dans ses écuries.

Par un hasard trop fortuit pour ne pas avoir été combiné à l'avance, aucun de ses chevaux ne pou-

266 VÀLENTIN GUILL01S.

vait être monté, trois étaient fourbus, quatre autres

avaient été saignés, les trois derniers étaient déferrés. Le capataz arriva sur ces entrefaites avec une

mine effarée et un visage défait, dont s'augmenta

encore la fureur du général.

Carnero laissa prudemment à la colère de son

maître le temps de se calmer un peu, puis il lui

répondit.

Il lui prouva d'abord qu'il commettrait une grave

imprudence en se mettant lui-même à la 'poursuite des fugitifs dans l'état où se trouvaient les choses, et surtout la veille même du pronunciamiento qui allait décider de sa fortune; puis il lui fit observer que six peones commandés par un homme résolu suffiraient pouT avoir raison fie deux hommes mal armés probablement et de plus enfermés dans une voiture avec des femmes qu'ils ne voudraient pas risquer de faire tuer.

Ces raisons étaient bonnes, le général les écouta et s'y rendit.

— Soit, dit-il. Carnero, vous êtes un de mes plus anciens serviteurs, -c'est vous que je charge de me ramener ma nièce.

Le capataz fit la grimace,

— 11 y aura probablement beaucoup de coups à recevoir et peu de profits à retirer d'une telle expédition, dit-il.

— Je croyais que vous m'étiez dévoué., reprit le général avec amertume.

— Votre seigneurie ne se trompe pas, je lui suis dévoué en effet, seulement je tiens à ma peau.

— Je vous donnerai vingt-cinq onces par chaque accroc qu'elle recevra, est-ce assez?

VA££NTJN GDILLOIS. 2*7

~ Allons , je vois que votre seigneurie veut me faire écharper, s'écria joyeusement le capataz.

— Ainsi, c'est convenu ?

— Je le crois bien, seigneurie, à ce prix là, bien fou qui refuserait

— Mais des chevaux ?

— Nous en avons, seigneurie, dans le corral dix ou douze au moins.

— C'est vrai, je n'y avais pas songé, s'écria le général en se frappant le front, qu'on en lace sept à l'instant.

— Où faudra-t-il conduire la senorita Anita?

— Ici, dans mon hôtel, je ne veux pas qu elle remette les pieds au couvent des Bernardines.

— Fort bien. Ainsi je pars, général?

— Tout de suite, si cela est possible.

— Dans vingt minutes j'aurai quitté l'hôtel.

Mais l'impatience du général était tellement vive

qu'il accompagna son capataz au corral, surveilla tous les apprêts de l'expédition et ne rentra dans ses appartements que lorsqu'il eut acquis la certitude que Carnero s'était, avec les peones qu'il avait choisis, mis à la poursuite des fugitifs.

Cependant la voiture roulait rapidement, elle passa comme un trait la barrière de San Lazaro, puis tout à coup elle tourna à droite et s'engagea dans une rue assez étroite ; vers le milieu de cette rue, à peu près, elle s'arrêta devant une maison de modeste apparence; aussitôt la porte de cette maison s'ouvrit et un homme en sortit, tenant en bride deux mustang des prairies , complètement harnachés et qui avaient chacun un rifle à la selle.

Le Français mit pied à terre en engageant son compagnon à l'imiter.

— Reprenez votre costume, lui dit-il en le poussant dans l'intérieur de la maison. Le Tigrero obéit avec un vif mouvement de joie ; pendant qu'il quittait sa robe, son compagnon se mettait en selle et s' adressant aux deux jeunes filles :

— Quoi qu'il arrive, leur dit-il, pas un mot, pas un cri , laissez les stores baissés , nous galoperons chacun à une portière, il y va de la vie.

Martial sortait en ce moment de la maison revêtu de son costume de cavalier.

— A cheval et partons, lui dit M. Rallier.

Le Tigrero s'élança sur le mustang préparé pour lui. La voiture, dont on avait en même temps changé l'attelage, reprit sa course rapide.

La maison où on s'était arrêté était celle que Valentin avait loué pour y mettre ses chevaux.

Une demi-heure s'écoula ainsi; les chevaux dévoraient l'espace, la voiture disparaissait au milieu del'épais nuage de poussière qu'elle soulevait autour d'elle sur son passage ; don Martial se sentait renaître, l'approche du danger lui avait, comme par enchantement, rendu son ancienne ardeur, il brûlait de se trouver en' face de son ennemi et d'en venir enfin aux mains avec lui ; le Français était plus calme; bien que brave jusqu'à la témérité, il n'envisageait pas, sans une secrète inquiétude, l'éventualité d'un combat où sa sœur pourrait être blessée, cependant il était résolu, le cas échéant, à faire face aux dangers, quelque nombreux que fussent ceux qui oseraient les attaquer. ;

Tout à coup le chef indien poussa un cri. Les deux

hommes se retournèrent, une troupe de cavaliers assez nombreuse accourait à toute bride.

En ce moment la voiture suivait une route bordée d'un côté par des taillis assez épais , de l'autre par un profond ravin.

Sur un signe du Français la voiture fut placée en travers du chemin, les dames descendirent et allèrent, sous la protection de Curumilla, chercher un abri derrière les buissons; les deux hommes, le rifle à l'épaule, le doigt sur la détente, attendirent, fièrement campés au milieu de la route, le choc de leurs adversaires, car, selon toutes probabilités, ceux qui arrivaient étaient des ennemis.

Escarmouche*

Curumilla, après avoir caché avec cette finesse indienne qu'il possédait si bien les jeunes filles dans un endroit. où elles se trouvaient complètement à l'abri des balles, s'était placé, le rifle à la main, non pas auprès des deux cavaliers, mais, avec cette prudence caractéristique des Peaux - Rouges , il s'était embusqué derrière} la voiture, réfléchissant probablement qu'il formait à lui seul toute l'infanterie des confédérés et ne se souciant pas d'aller par un point d'honneur, mal entendu à son avis, s'exposer à une mort non-seulement certaine mais encore inutile à ceux qu'il se proposait de défendre.

Cependant arrivés à portée de fusil à peu près de ceux qu'ils poursuivaient, les cavaliers s'étaient ar-

270 VÀLENTItf GUILLOI*.

rêtés, et par leurs gestes semblaient montrer uœ hésitation à laquelle les fugitifs ne^comprenaient rien d'après la façon dont ils avaient été poursuivis jusque-là.

Le motif de cette hésitation que le Français et son compagnon ne pouvaient connaître, et qui les intriguait si fort, -était pourtant des plus simples.

Carnero et ses peones, car c'était le capataz du général qui était ainsi lancé à la poursuite de la voiture, s'était aperçu tout à coup, avec un secret plaisir, il est vrai, mais plaisir qu'il s'était gardé de laisser paraître aux yeux de ses compagnons, que si eux ils poursuivaient la voiture, d'autres cavaliers les poursuivaient eux-mêmes, et arrivaient sur eux avec une rapidité vertigineuse; alors ils s'étaient arrêtés, ainsi que nous l'avons dit, fort désappointés et fort inquiets , et surtout assez embarrassés de ce qu'ils devaient faire.

Ils étaient littéralement pris entre deux feux et d'assaillants devenus assaillis; la situation était critique et méritait qu'on y réfléchît sérieusement.

Le capataz opinait à la retraite, objectant aveciane certaine logique de raisonnement que la partie n'était plus égale, et le succès tout à fait problématique.

Les peones, tous gens de sac et de corde, il est vrai, et choisis exprès par le général, mais professant un énorme respect pour l'intégrité de leurs membres, et ne se souciant que très-médiocrement de se les faire rompre dans une lutte aussi désavantageuse contre des gens qui ne reculeraient pas» étaient assez prêts à suivre le conseil du capatax et

VÀLSKTiN GV11U0IS. 271

de 6e retirer avant que la retraite foi devenue impossible.

Malheureusement, parmi les peones se trouvait le Zaragate ; croyant, d'après sa conversation avec le colonel, connaître mieux que personne les intentions secrètes du général , et alléché par l'espoir d'une riche récompense s'il parvenait aie délivrer de son «nnemi, c'est-à-dire à tuer Valentin, poussé peutêtre aussi par la haine personnelle qu'il nourrissait contre le chasseur, il ne voulut admettre aucune observation, et jura avec d'horribles blasphèmes qu'il exécuterait coûte que coûte les ordres du général, et que, puisque ceux qu'ils avaient mission d'arrêter se trouvaient à quelques pas à peine devant eux, ils ne devaient pas se retirer avant que d'avoir au moins essayé d'accomplir leur devoir, et que si ses compagnons étaient assez lâches pour l'abandonner, eh bien ! il irait seul, à ses risques et périls, certain que le général lui saurait gré de la façon dont il se serait comporté.

Devant une déclaration aussi nette et aussi péremptoire, toute hésitation devenait impossible, d'autant plus que les cavaliers approchaient rapidement, et que si le capataz tardait trop à prendre un parti, il risquait d'être attaqué par derrière- Forcé ainsi dans ses derniers retranchements, el contraint malgré lui à combattre, redoutant surtout d'être accusé de trahison, Carnero donna k signal de pousser eh avant- Mais à peine les peones avaient-ils repris leur course, que trois coups de fusil retentirent et trois cavaliers roulèrent dans la poussière,

C'étaient les arrivants qui, par ce moyen, aver-

272 VALBNTIN GtJILLOIS. f

tissaient leurs amis de tenir bon, et qu'ils leur apportaient du secours.

Les cavaliers démontés n'étaient pas blessés, bien que très-froissés par leur chute et hors d'état de prendre part à la lutte ; leurs chevaux seuls avaient été frappés 1 , et cela si adroitement qu'ils avaient roulé foudroyés sur le sol.

— Eh ! eh ! fit le capataz tout en galopant , voilà des picaros qui ont la main sûre, qu'en dites-vous f hein ?

— Je dis que nous sommes quatre encore, c'est-àdire le double de ceux qui nous attendent là-bas, et que cela suffit pour les vaincre.

— Ne vous y fiez pas, Zaragate^ mon ami, dit en ricanant le capataz, ce sont des hommes de fer qu'il faut tuer deux fois avant qu'ils ne tombent.

Le Tigrero et son compagnon avaient entendu les coups de feu et vu tomber les peones.

— Voilà Valentin, dit le Français.

— Je le crois, répondit don Martial.

— Chargeons-nous?

— Chargeons.

Et piquant des deux éperons â la fois, ils fondirent comme la foudre sur les peones.

Valentin et ses deux compagnons, Bel-Humeur gjt l'Élan-Noir, car le Français ne s'était pas trompé, c'était effectivement le chasseur qui accourait, prévenu par le Canadien, arrivèrent sur les peones au même instant que don Martial et son compagnon.

Il y eut alors entre les neuf cavaliers une lutte terrible de quelques minutes, sourde, muette et acharnée; les ennemis s'étaient saisis corps à corps : trop rapprochés pour se servir de leurs armes à feu,

ils cherchaient à se poignarder et à se jeter à bas de cheval ; on n'entendait que des imprécations de colère et des râles de fatigue, mais pas un mot, pas un cri. A quoi bon s'injurier lorsqu'on peut se tuer?

Le Zaragate, dès qu'il avait reconnu Valentin, s'était élancé sur lui. Le chasseur, bien que surpris à l'improviste, avait opposé une vigoureuse résistance; les deux hommes s'étaient enlacés comme deux serpents, et dans leurs efiorts mutuels pour se démonter, avaient fini par tomber tous les deux sur le sol et rouler sous les pieds des combattants, qui, sans songer à eux, ni s'apercevoir de leur chute, continuaient à s'attaquer avec fureur.

Le chasseur était doué d'une grande force musculaire, d'une adresse et d'une agilité sans égale; mais cette fois il avait trouvé un adversaire digne de lui.

Le Zaragate, de quelques années plus jeune que Valentin, et dans tout le développement de la vigueur corporelle, excité encore par l'appât d'une riche récompense, faisait des efforts surhumains pour se rendre maître de son adversaire et lui plonger sa navaja dans la gorge. Plusieurs fois déjà chacun des deux hommes était parvenu à renverser son ennemi sous lui ; mais comme cela arrive si souvent dans les luttes corps à corps, un brusque mouvement des reins ou des épaules avait changé la position des adversaires, et mis brusquement dessous celui qui, une seconde auparavant, se trouvait dessus.

Cependant Valentin sentait ses forces s'épuiser, la résistance imprévue qu'il rencontrait dans un ennemi en apparence si peu digne de lui, l'exaspérait

274 vâxsmnr cthkhs»

et lui faisait perdre son sang-froid ; réunissant ton! ce qui h» restait de vigueur pour tenter un effort suprême et décisif, il réussit à renverser une dernière fais son ennemi dessous lui et à le maintenir dans une complète immobilité; mais au même instant Valentin poussa un cri de douleur et roula sur le sol, le sabot d'un cheval lui avait brisé le bras> gauche.

Le Zaragate se releva avec on bond de tigre, et poussant un hurlement de joie il appuya son genou sur la poitrine du chasseur, en même temps qu'il se préparait à lui enfoncer sa navaja dans le cœur,

Valentin se sentit perdu et n'essaya pas d'éviter la mort qm le menaçait.

— Pauvre Louis l murmura-t-il seulement en fxant sur le bandit un regard clair et intrépide.

— Ah ! ah ! fit le Zaragate avec un ricanement féroce, je tiens donc ma vengeance enfin, Chercheur ie piste maudit!

11 n'acheva pas; saisi à Fimproviste par son épaisse chevelure, tandis qu'un genou appuyé sur ses épaules le contraignait à se cambrer désespérément en arrière, il vit» comme dans un rêve horrible, ricaner un visage atroce au-dessus de sa tête, et avec un râle affreux il roula sur le sol, un couteau enfoncé dans le cœur , pendant que sa chevelure, brusquement arrachée, laissait son crâne dénudé inonder de sang la terre autour de lui.

Curumilîa sai3it entre ses bras le corps de l'ami qu'il venait de sauver une fois encore, et le porta sur le revers de la route. Valentin était évanoui.

Le chef, dès qu'il avait vu ses compagnons charger les peones, avait quitté son emivraade, et, tout en

VALRwrm guihois. 275

ayant la précaution de rester derrière eux, îl les avait suivis sur le champ de bataille.

Il avait assisté, spectateur impassible mais non indifférent, à la longue lutte du chasseur et du Zaragate, cherchant vainement à venir en aide à son ami, mais sans jamais y parvenir ; les deux adversaires étaient tellement enlacés l'un à l'autre, leurs mouvements étaient si vifs et ils changeaient si rapidement de position que le chef craignait, en voulant secourir le chasseur, de le blesser; aussi attendait-il avec une anxiété extrême une occasioa qui se faisait si longtemps atttendre, et que le Zaragate lui offrit tout à coup eu perdant son temps à insulter son ennemi au lieu de le tuer tout de suite, dès que les blessures que celui-ci avait reçues l'avait linré sans défense entre ses mains.

L'Àraucan avait bondi comme une bête fauve sur le Mexicain, et sans hésiter il l'avait scalpé et poignardé avec cette prestesse qui caractérise les Peaùx-Rouge& et qu'il possédait, lui, à un si haut degré.

Cependant presque au même instant les cavaliers terminaient, eux aussi, leur combat.

Les peones avaient fait une vigoureuse résistance, maïs mal soutenus par le capataz qui, dès le commencement de la lutte, avait été mis hors de combat par don Martial , voyant le Zaragate mort et trois de leurs compagnons démontés et incapables de venir à leur secours, ils s'étaient rendus.

La blessure du capataz lui avait été faite sur sa prière par don Martial afin de sauver les apparences devant le général, c'était une large estafilade au bras droit, fort grave au premier aspect et très-insi-

276 VALENTIN GUUXOIS.

gnifiante en réalité. Un peon avait été presque assommé par Bel-Humeur, de sorte que le champ de bataille était définitivement * demeuré aux chasseurs.

Lorsque la victoire leur fut assurée, ils se groupèrent tous avec inquiétude autour de Valentin, inquiets de son état et brûlant d'être rassurés.

Valentin , dont Curumilla s'était immédiatement mis en devoir de panser la blessure avec l'adresse et l'aplomb d'un vieux praticien, ne tarda pas à rouvrir les yeux, il rassura ses amis par un sourire et tendit au chef Indien sa main droite, que celui-ci posa sur son cœur avec une expression de bonheur indicible en poussant son exclamation favorite : Ooghs ! seul mot qu'il se permît de prononcer dans la joie comme dans la douleur, lorsqu'il se sentait étouffé par une émotion intérieure.

— Senores, dit le chasseur, ce n'est qu'un bras cassé , grâce au chef, j'en suis quitte à bon marché; reprenons notre route avant qu'il nejsurvienne d'autres ennemis.

— Et nous, se&or? demanda humblement le capataz.

Valentin se leva, aidé par le chef, et promenant un regard foudroyant sur les peones :

— Quant à vous, misérables assassins, dit-il d'un accent terrible, retournez vers votre maître et apprenez-lui de quelle façon nous vous avons reçus. Mais ce n'est pas assez d'avoir châtié votre perfidie, j'aurai vengeance de l'odieux guet-apens dont mes amis et moi nous avons failli être victimes. Je saurai si en plein jour, à deux lieues de Mexico à peine,

des bandits peuvent impunément attaquer ainsi des voyageurs paisibles. Allez.

Valentin se trompait légèrement , car, bien que l'intention despeones fût réellement de les attaquer, cependant c'étaient les chasseurs qui avaient commencé le combat en démontant trois Mexicains de prime- abord , mais eux, convaincus par leur conscience, ne remarquèrent pas cette nuance délicate et se trouvèrent fort heureux d'en être quittes à si bon marché, et d'être maîtres de se retirer paisiblement lorsqu'ils redoutaient d'être livrés par leurs vainqueurs, qui avaient parfaitement le droit de le faire, entre les mains de la justice.

Aussi, loin d'élever des réclamations, ils se confondirent en excuses et en protestations de dévouement et se hâtèrent "de s'éloigner, sans daigner relever le corps de leur compagnon défunt, le Zaragate, qu'ils abandonnèrent insouciamment sur le milieu de la route aux vautours qui en firent curée aussitôt que le chemin fut redevenu solitaire.

Le capataz, sous le prétexte que sa blessure le faisait beaucoup souffrir, mais en réalité pour donner à Valentin et à ses amis le loisir nécessaire de se mettre provisoirement à l'abri des poursuites, exigea que le retour à la ville s'exécutât lentement, de sorte qu'ils n'atteignirent que deux heures plus tard l'hôtel du général.

Dès que les peones, obéissant aux injonctions du chasseur, eurent quitté le champ de bataille, celui-ci donna de sou côté à ses compagnons le signal de la retraite.

Don Martial s'était empressé d'aller rassurer les deux dames qui se tenaient, plus mortes que vives,

278 VJlLENTJtl OTItlJOJtt*

clans Fafarr où le chef les avait cachées, il les fit remonter dans la voiture sans leur apprendre autre chose, sinon que le danger était passé et que le reste du voyage s' effectuerait en sûreté.

Les arnàs de Yalentin voulurent en vain le contraindre à prendre place csmme les dames dans la voiture, le chasseur ne voulut pas y consentir, il s obstina à remonter à cheval et à continuer à galoper à la portière, assurant qu'au cas, peu probable à la vérité, d'une seconde alerte, il pourrait malgré son bras cassé être utile à ses compagnons.

Ceux-ci connaissaient trop bien son inflexible volonté pour insister davantage ; Gurumilla remonta sur le siège et on partit.

Le reste de la route se fit sans incident, et on atteignit la Quinta vingt minutes plus tard : l'escarmouche avait eu lieu à deux kilomètres à peine ée la maison de campagne-

Arrivé devant la porte, Valentin, sans mettre pied à terre, prit congé de son ami.

— Comment, lui dit celui-ci, vous partez, Valentin, sans vous reposer un instant?

Il le faut, mon cher RalMer, répondit-il, vous

savez quelles raisons impérieuses réclament ma piésence à Mexico.

— Mais vous êtes- blessé.

— N'ai-je pas avec moi Curumilla pour me panser; ne vous inquiétez pas de moi, (Tailleurs je compte vous voir bientôt; cette Quanta me paraît assez forte pour résister à un coup de main; avez-vous du monde ici ? f

— J'ai une douzaine de domestiques et mes deux frères*

— Alors je suis tranquille; d'ailleurs il ne s'agit que d'une nuit à passer et je crois que, après la leçon donnée à ses gens, le général ne se hasardera pas à tenter une seconde attaque, d'ici à quelques jours du moins, d'antaat plus qu'il compte sur le succès de son pronunciamento ; venez me rejoindre demain au point du jour, voulez-vous ?

— Je n'aurai garde d'y manquer.

— Alors je pars.

— Ne dites-vous pas adieu à ces dames ?

— Elles ignorent ma présence, mieux vaut qu'elles ne me voient pas; allons, à demain.

Et faisant un signe à ses compagnons qui, Curumilla compris, auquel on donna *un cheval, vinrent se ranger autour die lui, Valentin reprit au galop le chemin de Mexico, songeant aassi peu à sa blessure que si ce n'eût été qu'une égratignure.

IjM Tegecijog*

A son retour à l'hôtel, le capataz n'avait pas rencontré son maître, ce dont il avait été fort réjoui, désirant autant que possible retarder une explication dont, malgré la blessure qu'il étalait avec tant de complaisance, il craignait fort de sortir à son désa • vantage. surtout en face d'un homme comme le général, dont le regard perçant allait jusqu'au fond du oœur découvrir la vérité, si bien cachée quolle fût sous un double réseau de mensonges.

Quelques heures seulement devaient s'écouler encore avant l'explosion de la conjuration traînée avec / tant de soin et de mystère, le général était forcé de J faire trêve pour un instant à ses intérêts de haine et d'amour, pour ne s'occuper que de ceux de son ambition ; les principaux conjurés avaient été convoqués chez le colonel Lupo, et là les dernières dispositions avaient été prises pour le lendemain et le mot d'ordre donné.

Bien que le gouvernement parût être plongé dans la plus profonde ignorance de ce qui se tramait contre lui et témoignât une complète sécurité, cependant le président avait pris pour les cérémonies du lendemain certaines dispositions qui ne laissaient pas que d'inquiéter gravement des hommes intéressés à tout savoir, et auxquels la chose la plus futile en apparence devait naturellement porter ombrage.

Le général, avec cette témérité qui le distinguait, avait voulu connaître au juste la grandeur du danger qu'il aurait à courir; il s'était rendu au palais, accompagné seulement de deux aides de camp.

Le général président avait reçu don Sébastian le sourire sur les lèvres et lui avait fait le plus gracieux accueil.

Cette réception si cordiale, trop coidiale peutêtre, au lieu de rassurer le général avait au contraire augmenté son inquiétude, il était Mexicain et connaissait ce proverbe de son pays : lèvres qui sourient, bouche qui msnt.

Le général était trop fin pour laisser rien paraître de ce qu'il éprouvait, il feignit d'être enchanté, demeura assez longtemps avec le président qui affecta de le traiter avec une amicale familiarité, se plai-

VALFISIIN GJJILLOIS. 281

gnant de la rareté de ses visites, de son obstination à ne pas demander un commandement, bref les deux hommes se séparèrent en apparence fort satisfaits, Tun de l'autre.

Cependant le général remarqua que toutes les cours étaient bourrées de soldats qui bivouaquaient en plein air, que plusieurs pièces de canons avaient été placées, par hasard peut-être, de façon à balayer complètement la porte d'entrée principale, et, chose plus sérieuse, que les troupes renfermées dans le palais étaient commandées par des officiers qui lui étaient inconnus et de plus avaient la réputation d'être dévoués au président de la République.

Après cette audacieuse visite, le général monta à cheval, et, sous prétexte de se promener, parcourut tous les quartiers de la ville ; partout on poussait avec la plus grande activité les préparatifs de la fête du lendemain; dans la place de Necatitlan, par exemple , placé située dans un des quartiers les plus mal habités de la capitale, on avait installé un cirque pour la course de taureaux à laquelle le président devait assister.

De nombreuses constructions en bois, élevées pour la circonstance, remplissaient l'enceinte consacrée habituellement aux courses, et foimaient une immense salle de verdure avec de frais bosquets, des allées mystérieuses, des retraites charmantes ménagées avec le plus grand soin, où chacun irait le lendemain boire et manger cette affreuse cuisine mexicaine et jouir enfin de ce que dans le pays on nomme Jamaïca.

Juste au milieu de l'arène, on avait planté un arbre de six ou sept mètres de haut avec ses branle.

282 VAT.Ewm guillois.

ches et ses feuilles, et qui était littéralement couvert de mouchoirs de couleur qui flottaient au gré du vent.

Cet arbve était le Monte Parnasso, destiné à servir de mât de cocagne aux leperos, au moment où commencent les courses et qu'un taureau d'essai etnbollaào, c'est-à-dire les cornes garnies de boules, est lancé dans l'arène.

Toutes les pulquerias du voisinage de la place regorgeaient d'une populace hideuse, déguenillée, qui hurlait, chantait, criait et sifflait à qui mieux mieux, en buvant, en fumant et en échangeant parfois des coups de couteaux à la grande joie des spectateurs.

Dans toutes les rues où les processions devaient passer, on tendait les maisons ; des drapeaux mexicains étaient arborés à profusion dans toutes les places où on en pouvait mettre; cependant à côté de tous ces préparatifs de fête, il y avait, nous le répétons, quelque chose de sombre et de menaçant qui faisait froid au cœur. Par toutes les barrières de nouvelles troupes entraient ipcessamment dans la ville et allaient occuper des positions stratégiques parfaitement choisies : l'Àlameda, le Paseo de Bucareli , la Viga même étaient métamorphosés en bivouac, et bien qu'en apparence ces soldats ne vinssent à Mexico que pour assister à la fête et être passés en revue, cependant ils portaient l'équipement de campagne et affectaient nn sérieur qui donnait fort à penser à ceux qui se trouvaien sur leur passage ou allaient visiter leurs bivouacs.

Lorsqu'un événement grave se prépare, il y a dar| l'air certains indices auxquels ne se trompent jamai*

YALENT1N GCILLOIS. 283

les fauteurs de révolutions; une inquiétude vague et sans cause apparente s'empare des masses et ne fait plus, à leur insu, de leur joie qu'une espèce de surexcitation fébrile dont ils sont eux-mêines effrayés, ne sachant à quoi attribuer ce changement dans leur humeur.

Ainsi la population de Mexico , folle* rieuse et joyeuse comme toujours lorsqu'une fête se prépare, pour les regards peu clairvoyants des indifférents, était en réalité d'une tristesse farouche et d'une inquiétude mortelle; le général no se trompa pas à ces pronostics, de sinistres pressentiments s'emparèrent de son esprit, car il comprit qu'une tempête terrible se cachait sous ce calme factice; les sombres prédictions de Valentin lui revinrent à la pensée, il trembla de voir se réaliser les menaces du chasseur, et sans pouvoir découvrir d'où viendrait le danger, il prévit qu'un grand péril était suspendu suç sa tête et que ses projets ambitieux seraient bientôt peut-être noyés dans des flots de sang.

Malheureusement il était trop tard pour reculer, il fallait, quoi qu'il arrivât, aller jusqu'au bout, le temps manquait pour donner contre-ordre aux conjurés et les engager à différer encore l'explosion du complot jusqu'à un monjent plus favorable; après mûres réflexions, le général se décida à pousser en avant et à se fier au hasard. Les ambitieux, du reste, comptent beaucoup plus qu'on ne le suppose généralement avec le hasard, et ces magnifiques combinaisons qu'on admire lorsque le succès les a couronnées, ne sont le plus souvent que le résultat imprévu de circonstances fortuites, complètement en dehors de la volonté de celui auquel elles ont

profité : l'histoire, l'histoire moderne surtout, est pleine de ces combinaisons^ de ces résultats impossibles à prévoir, que des hommessensés n'auraient même pas osé supposer et qui cependant ont fait la réputation de soi-disant hommes d'État de génie , qui sont bien peu de chose cependant lorsqu'on les regarde à la loupe et que leurs actions sont passées au crible.

Le général rentra dans son hôtel vers six heures du soir, désespéré et voyant déjà ses projets anéantis; le rapport de son capataz ajouta encore à son découragement, ce fut la goutte d'absinthe qui fait déborder un vase trop plein; il se retira dans son appartement en proie à une sourde fureur et s'en prenant à soi-même, dans sa rage impuissante, de la situation affreuse dans laquelle il s'était mis, car il se sentait glisser rapidement sur une pente fatàlgoù il lui était impossible de se retenir.

Ce qui ajoutait encore à ses angoisses secrètes , c'est qu'il lui fallait incessamment expédier des courriers, recevoir des rapports, causer avec ses affidés et feindre devant eux, non-seulement le calme et la gaîté, mais encore les encourager et leur communiquer une ardeur et un espoir qu'il ne possédait plus.

La nuit tout entière s'écoula ainsi , nuit terrible pendant laquelle le général endura toutes les tortures qui assiègent un ambitieux à la veille d'un complot honteux contre un gouvernement qu'il a juré de défendre ; sourds murmures de la conscience qu'on ne parvient jamais à étoufler et qui inspireraient de la pitié pour ces malheureux, s'ils ne prenaient soin eux-mêmes de se placer en dehors de

l'humanité dont ils sont devenus dans Tordre social les véritables monstres; la leçon la plus salutaire qui se pourrait donner à ces ambitieux en herbe qui pullulent dans les bas-fonds de la société, serait de les rendre témoins des angoisses dévorantes qui asj saillent un cabecilla quelconque pendant la nuit qui précède l'éclosion d'un de ses horribles complots.

Le lever du soleil surprit le général donnant ses derniers ordres ; brisé par la fatigue d'une longue veille, le front pâle, les yeux brûlés de fièvre , il voulut essayer de prendre quelques instants d'un repos réparateur dont il avait si grand besoin, mais ses efforts furent inutiles, il était en proie à une surexcitation nerveuse trop intense au moment où l'heure décisive allait sonner pour lui, pour que le sommeil vînt clore ses paupières.

Déjà les cloches de toutes les églises , mises en branle à la fois, sonnaient à toute volée et remplissaient l'air de leurs notes joyeuses ; dans toutes les rues et dans tous les carrefours les gamins et les leperos tiraient des pétards en poussant des, cris assourdissants qui ressemblaient plutôt à des hurlements de fureur qu'à des démonstrations de gaîté, la population, dans ses plus beaux atours, abandonnait en foule les maisons pour se répandre comme un torrent par la ville.

La revue avait été assignée pour le matin sept heures, afin d'éviter aux soldats la trop grande chaleur du jour.

Les troupes étaient massées en ordre sur le Paseo Bucareliet le chemin qui relie cette promenade à l'Alameda.

266 VÀLEflTIN GUILL01S.

Nous avons eu l'occasion de constater déjà que l'armée mexicaine, forte de vingt mille hommes, compte vingt-quatre mille officiers. Or, dans la foui* énorme rassemblée pour assister à la revue, les uni* formes se trouvaient en majorité: tous les officiers «n ce moment en disponibilité à Mexico, soit pour une raison, soit pour une autre, s'étant cm obligés de venir en amateurs assister à la revue.

A huit heures moins le quart, les tambours battirent au champ, les troupes portèrent les armes, on hurrah assourdissant s-'éleva de la foule et le président de la République arriva au Paseo, suivi d'un nombreux état-major ruisselant d'or et de broderies, et dont les chapeaux empanachés faisaient flotter un nuage de plumes au-dessus des têtes.

Les Mexicains, fort semblables en cela à certains peuples que nous connaissons, adorent les plumes, les panaches et surtout les habits galonnés, le président fut donc chaleureusement salué par la foule enthousiaste et son apparition fut un véritable triomphe.

Le général Guerreros* était joint en grand uniforme à l'état-major du président de la République, aina que le colonel Lupoet plusieurs conjurés: d'autres, en grand nombre, disséminés dans la foule, bien armés sous leurs manteaux, buvaient avec les leperos déjà plus d'à demi-ivres depulque, et les excitaient sourdement à faire une émeute.

Cependant k revue se passa] sans encombre ; il est vrai que le général président se borna à parcourir au galop le front de bandière, puis à faire défiler les troupes devant lui, n'osant pas, vu l'ignoraoce notoire des officiers et des soldats, risquer l'ezécu*

rAK«Tifr emiTxm. 287

tien «Tune manœuvre quelconque qui n*aurait pas été comprise et aurait rompu le charme sous lequel étaient les spectateurs.

Puis le président se rendit, toujours suivi de son état-major, à la cathédrale. Nous ne dirons rien des réceptions officielles, etc, qui employèrent toute la matinée.

L'heure de la course de taureaux arriva. Depuis la revue, on ne s'occupait plus des troupes; elles semblaient s'être évanouies tout à coup. Pas un soldat n'était rencontré dans les rues, mais le peuple ne songeait pas à eux ; il tirait des pétards, riait et vociférait; cela suffisait amplement à son agrément* On remarqua seulement que ces soldats, invisibles dans tous les quartiers de la ville, paraissaient s'être donné rendez-vous pour assister aux courses. Presque tous les palcos de sol du cirque, c'est>à-dire la partie exposée au soleil, étaient encombrés par des soldats, groupés pêle-mêle avec les leperos, et formant avec ces drôles déguenillés, hurlant et sifflant, le plus plaisant contraste.

Le président arriva; le cirque fut en un instant envahi par la foule. Depuis le matin la Jamaïca était commencée, c'est-à-dire que les échafaudages d$ verdure dressés au milieu de l'arène, et formant des bosquets et des salles de réfection, étaient depuis te lever du soleil envahis par une quantité innombrable de leperos , qui buvaient et mangeaient avec des cris de joie féroce.

Tout à coup, à un signal donné, la porte du torril feit ouverte, et un taureau embollado s'élança dans T arène. Alors il se passa une scène inouïe, indes-

288 VALENT1N GUJLLOIS.

criptible, ressemblant à une de ces scènes diaboliques si bien dessinées par Callot.

Les leperos, surpris par l'arrivée du taureau, s'élancèrent en criant, en se bousculant, en se ruant les uns sur les autres, à travers les échafaudages qu'ils renversaient et foulaient aux pieds dans leur terreur, cherchant à éviter la poursuite de Xembollado % qui, excité lui aussi par ce tumulte, les chassait vigoureusement. En un instant l'arène fut libre, les échafaudages émiettés et les acteurs de la Jamaïca réfugiés tant bien que mal sur le rebord des palcos et après les colonnes, le long desquelles ils pendaient en grappes hideuses, hurlantes et grimaçantes.

Qiifelques leperos cependant, plus hardis que les autres, s'étaient élancés vers le monte Parnasso, non-seulement pour y chercher un abri, mais encore pour enlever tous les mouchoirs de couleur attachés à ses branches. En un instant le feuillage touffu de l'arbre disparut sous la foule de leperos qui l'envahissait.

Le taureau après s'être , pendant quelques minutes, amusé à disperser les débris des échafaudages, s'arrêta et promena un regard sournois autour de lui ; il aperçut l'arbre, seul obstacle qui lui restait à renverser pour nettoyer complètement l'arène.

Il demeura un instant immobile, comme s'il eût hésité à prendre une résolution, puis il baissa la tête, fit voler le sable avec ses pieds de devant, en imprimant à sa queue un mouvement de va et vient, et s élançant contre l'arbre, il le frappa à coups redoublés.

Les leperos poussèrentun cri de détresse. L'arbre trop chargé et incessamment sapé à sa base par le taureau, s'agita , pencha, puis se renversa sur le tôté , entraînant dans sa chute les leperos juchés sur ses branches.

Le peuple battit des mains et éclata en bravos frénétiques, bravos qui se changeaient en véritables hurlements de joie lorsqu'un pauvre diable, qui se sauvait à demi éclopé, était tout à coup atteint par le taureau et lancé à dix pieds en l'air.

Tout à coup, au moment ou la joie atteignait son paroxisme, plusieurs coups de canon se firent entendre suivis immédiatement d'une fusillade bie^ nourrie.

Comme par enchantement le taureau fut remis au torril, les soldats disséminés dans le cirque s' élancèrent dans l'arène, et de spectateurs devenant acteurs se rangèrent en bon ordre, couchant en joue les spectateurs des gradins et des loges qui demeuraient immobiles et saisis de frayeur, ne comprenant rien à ce qui se passait.

Une porte s'ouvrit et vingt musiciens, suivis de huit officiers escortés par douze soldats, entrèrent tambour battant dans l'arène.

C/était un bando du gouvernement. Lorsque le silence fut enfin obtenu, la loi martiale fut proclamée, le général don Sébastian Guerrero, qui venait de lever l'étendard de la révolte en se prononçant contre le gouvernement établi, était lui et ses adhérents mis hors la loi.

La foule écouta ce bando avec stupeur, d'autant plus que, d'instants en instants, la fusillade devenait

290 VALENTIN GBUXOJS.

plus vive et le canon grondait à intervalles plus rapprochés.

Mexico était de nouveau en proie à une de ces scènes de meurtre et de carnage, qui depuis la proclamation de l'indépendance ont trop souvent taché de sang ses rues et ses places.

Le président se tenait à cheval au centre de l'arène, expédiant des ordres, recevant des courriers et envoyant des renforts où le besoin l'exigeait.

Le cirque était changé en quartier général de l'année de l'ordre ; les spectateurs, bien que après plusieurs arrestations opérées parmi eux, eussent été laissés libres de se retirer, demeuraient trem*blantsdàns leurs loges, préférant ne pas se hasarder au milieu des rues devenues de véritables champs de bataille.

Cependant le pronunciamento prenait des proportions formidables, le général Guerrero n'avait pas engagé sa partie sans essayer de mettre de son côté toutes les chances probables de réussite, et le sucfcès aurait couronné inévitablement ses efforts s'il n'avait pas été trahi, car, malgré toutes les précautions prises par le gouvernement, l'affaire avait été si chaudement et si résolument entamée, que depuis près de trois heures déjà le combat durait sans qu'il fût possible de savoir à qui demeurerait l'avantage.

V1XEKTIW GUILL01S. 291

lie |»*omii*eiamento*

En matière de révolution , les insurgés ont toujours un immense avantage sur le gouvernement qu'ils attaquent, en ce sens que se tenant tous, sachant leur nombre et agissant d'après un plan longtemps élaboré, non-seulement ils savent ce qu'ils veulent, mais encore où ils vont; le gouvernement, au contraire, si bien instruit qu'il soit, si fort sur ses gardes qu'il se tienne, est toujours pris à l'improviste" et obligé de se tenir pendant un laps de temps assez long la baïonnette croisée dans le vide, sans savoir d'où partira le danger qui le menace ni la force de la rébellion qu'il lui faut combattre.

D'un autre côté, comme le secret de la découverte du complot est resté renfermé dans le cercle étroit des familiers intimes du pouvoir, celui-ci ne sait d'abord ni à qui se fier , ni sur qui compter , tout lui devient suspect, jusqu'aux troupes qui le défendent et qu'il craint à chaque instant de voir se tourner contre lui pour le renverser ; ceci est vrai, surtout au Mexique et dans toutes les anciennes colonies espagnoles, où le système gouvernemental est essentiellement militaire et ne s'appuie conséquemment que sur des baïonnettes naturellementinintelligentes, vénales, dénuées de sentiments patriotiques de toute espèce, et que l'intérêt seul, c'est-à-dire l'argent ou Fépaulette, peut maintenir dans le devoir.

L'histoire de toutes les révolutions qui depuis chiquante ans ont fait couler des flots de sang dans le

Nouveau Monde, est contenue tout entière dans ce que nous venons de dire.

Le président de la République avait été mis au courant des menées du général autant que cela avait été possible; il savait depuis un mois déjà qu'un vaste complot se tramait, il connaissait même à peu près le jour fixé pour le pronunciamiento, mais du plan formé par don Sébastian et ses adhérents il ne savait pas un mot. Comme la révolte devait éclater à Mexico même, le président avait bourré la capitale de troupes, appelant auprès de lui celles sur la fidélité desquelles il croyait pouvoir le plus compter.

Mais à cela avait dû se borner ses préparatifs, et il avait été contraint d'attendre que la révolte commençât.

Elle avait tout à coup éclaté comme un coup de tonnerre dans vingt endroits à la fois, vers deux heures de la tarde; le président, prévenu aussitôt et qui n'assistait aux courses que pour ne pas être cerné dans le palais du gouvernement, prit aussitôt les mesures qu'il jugea les plus efficaces.

Cependant les nouvelles se succédaient avec rapidité et devenaient de plus en plus mauvaises, l'insurrection faisait des progrès effrayants.

Les insurgés avaient d'abord essayé de s'installer sur la plaza Mayor pour s'emparer du palais du gouvernement, mais, repoussés avec perte après un combat assez sérieux, ils s'étaient embusqués dans les rues deTacuba, secunda Monterilla, San Agustin, avaient élevé des barricades et se fusillaient chaudement avec les troupes fidèles.

Le canon grondait sur la place et les boulets allaient faire de larges trouées dans les rangs des in-

surgés qui ne répondaient que par des cris de rage en redoublant leur feu.

Le colonel Lupo s'était emparé de deux barrières qu'il avait brûlées eipar lesquelles arrivaient incessamment de nouveaux renforts aux insurgés , qui déjà étaient ou se proclamaient maîtres d'un tiers de la ville; les négociants étrangers, établis au Mexique, avaient arboré leur drapeau national sur leurs maisons, dans lesquelles ils restaient enfermés en proie à une vive inquiétude.

Le président était toujours immobile au centre des arènes, fronçant le sourcil à chaque nouveau message , et frappant de colère le pommeau de sa selle de son poing fermé.

Tout à coup un homme se glissa furtivement entre les pieds des chevaux, et toucha légèrement la botte du général. Celui-ci se retourna vivement.

* — Ah ! s'écria-t-il en le reconnaissant, enfin ! Eh bien! Curumilla?

Mais Tlndien, sans répondre, lui mit un papier plié en quatre dans la main, et disparut aussi prestement qu'il était apparu.

Le président ouvrit le billet qu'il dévora des yeux. Il ne contenait que ces mots, écrits en français : « Tout va bien. Chargez vigoureusement. »

Le visage du général se rasséréna; il releva fièrement la tête , et , brandissant son épée d'un air martial :

— En avant! muchachos! cria-t-il d'une voix qui fut entendue de tous.

Enfonçant alors les éperons aux flancs de son cheval, il s'élança hors du cirque, suivi de la plus grande partie de ses troupes, le reste devant demeu-

294 VALENT1N GUIIXOIS.

rer dans la position qu'il occupait jusqu'à nouvel ordre.

— Maintenant, dît le président en se tournait vers les officiers qui se pressaient autour de lui, la partie est gagnée *, dans une heure l'insurrection sera vaincue.

En effet, les choses avaient changé de face. Voici ce qui s'était passé :

Valentin avait, ainsi que nous l'avons dit , loué une maison rue de Tacuba , et une autre aux environs de la barrière de San-Lazaro. Pendant la nuit qui précéda le pronunciamento, cinq cents soldats résolus, commandés par des officiers fidèles, avaient été introduits dans la maison de la rue de Tacuba, où ils étaient demeurés cachés si secrètement que nul ne soupçonna leur présence. Pareil nombre de troupes avait été embusqué dans la maison de la barrière San-Lazaro.

Don Martial, à la tête d'une troupe assez forte, s'était glissé dans la petite maison appartenant au capataz, et, prévenu par celui-ci aussitôt que le général s'était éloigné pour assister à la revue, il avait passé dans l'hôtel par la porte masquée que nous connaissons , et s'en était emparé sans coup férir.

Le Tigrero avait immédiatement organisé une souricière , dans laquelle plusieurs des principaux chefs des insurgés étaient venus donner, croyant y rencontrer le général Guerreio, et avaient été aussitôt faits prisonniers.

Ces trois points occupés, on avait attendu. Le colonel Lupo avait attaqué si vigoureusement et si à l'improviste la barrière San-Lazaro, qu'on n'avait pu l'empêcher de la brûler. Un combat très-vif s'é-

tait aussitôt engagé, çt le colonel, après une résistance acharnée, avait enfin été contraint de battre en retraite et de se replier sur le principal corps des insurgés, maîtres encore ou à peu près du centre de la ville. -

Nous avons dit qu'à Mexico toutes les maisons se terminent en terrasses ; aussi, dans toutes les révolutions, les scènes de la rue se répètent sur les toits; car la tactique adoptée en pareil cas est de garnir ces terrasses de troupes. Par une fatalité étrange, les insurgés, tout en s'emparant des principales rues, avaient oublié ou plutôt négligé , se croyant maîtres du terrain, de faire occuper les maisons.

Tout à coup les terrasses de la rue de Tacuba avoisinant la place Mayor se couvrirent de tirailleurs qui commencèrent à faire un feu d'enfer sur les insurgés groupés au-dessous d'eux. La même manœuvre s'exécutait en même temps dans les rues Monterilla, San-Agustin, et les terrasses du palais elles-mêmes se garnissaient de soldats.

Les artilleurs qui jusqu'à ce moment avaient tiré à longue portée, avancèrent leurs pièces presqu à portée de pistolet de l'entrée des rues, et malgré la fusillade des insurgés, ils établirent bravement leurs batteries et commencèrent à faire pleuvoir des paquets de mitraille sur les défenseurs des barricades,

Presqu'aussitôt apparurent derrière les prononcés les troupes fidèles au gouvernement, soutenues par les tirailleurs des terrasses, et chargeant vigoureusement aux cris mille fois répétés de :

— Mejico ! Mejico ! Independencia !

Les insurgés se sentirent perdus, ce n'était plus entre deux, mais entre trois feux qu'ils étaient pris;

cependant ils résistèrent courageusement, ils savaient que, s'ils tombaient vivants entre les mains du vainqueur, ils seraient impitoyablement fusillés, aussi se faisaient-ils tuer avec le stoïcisme indien, sans reculer d'une semelle.

Le général était fou de rage, sans chapeau, le visage noirci de poudre, son uniforme terni et déchiré en plusieurs endroits, il faisait bondir son cheval par-dessus les cadavres et s'enfonçait aveuglément au plus épais des bataillons du gouvernement, suivi par un petit nombre d'amis dévoués qui se faisaient résolument tuer à ses côtés.

Le combat dégénérait positivement en massacre; les deux partis, comme cela arrive malheureusement toujours dans les guerres civiles, combattaient avec d'autant plus de fureur et d'acharnement, que c'était frères contre frères qu'ils combattaient, que beaucoup d'entre eux, pour lesquels la politique n'était qu'un prétexte, profitaient de la mêlée pour assouvir des haines personnelles et venger d'anciennes injures.

Cependant cela ne pouvait plus longtemps durer ainsi, il fallait à tout prix sortir de la fournaise.

Le général Guerrero, ignorant l'occupation de sa maison, résolut de faire une trouée, de gagner son hôtel, de s'y retrancher et d'obtenir une capitulation honorable pour ses compagnons et pour lui.

Aussitôt ce projet conçu, on en tenta l'exécution.

Don Sébastian réunit autour de lui ce qui lui restait d'hommes valides, et en forma une troupe peu nombreuse, car la mitraille et les balles avaient fait d'affreux ravages dans les rangs des insurgés, mais tous hommes résolus, et il se mit à leur tête.

— En avant! en avant! marchons! cria-t-il, en s' élançant sur l'ennemi.

Les siens le suivirent avec des hurlements de fureur.

Le choc fut terrible, la mêlée affreuse, pendant quatre ou cinq minutes, un silence funèbre plana sur cette masse confuse de combattants acharnés les uns contre les autres.

Ils s'étaient attaqués corps à corps et se poignardaient sans merci, dédaignant de se servir des armes à feu, et préférant, pour aller plus vite en besogne, la pointe acérée des sabres et des baïonnettes.

Enfin les troupes du président firent un pas de retraite.

Les insurgés en profitèrent pour redoubler leurs efforts déjà surhumains, ils atteignirent l'hôtel.

Les portes en furent brisées c:i un instant et tous se précipitèrent pèle-mèle dans les cours; ils étaient sauvés ! puisqu'ils avaient enfin atteint l'abri où ils espéraient se défendre.

Alors il se passa une chose affreuse : la galerie qui occupait le fond de la cour et l'escalier étaient entièrement occupés par des soldats; dès que les insurgés parurent, les fusils s'abaissèrent, un ouragan de feu passa sur eux comme un vent de mort, et aussitôt une masse de cadavres jbncha la cour.

Les insurgés, épouvantés de cette agression subite, à laquelle ils étaient si loin de s'attendre, se rejetèrent vivement en arrière, cherchant instinctivement une issue pour s'échapper. Le tumulte devint alors effroyable, et le massacre prit les proportions gigantesques d'une tuerie organisée. Refoulés dans la cour par les soldats qui les poursuivaient,

298 VALEOTIN CUILL0T5.

rejetés en arrière par ceux qui les avaient assaillis et maintenant les chargeaient à la baïonnette, les malheureux, rendus insensés par la terreur, ne songeant même plus à faire* usage de leurs armes, se jetaient à genoux devant leurs bourreaux, et joignant leurs mains tremblantes, imploraient la pitié des massacreurs, qui, enivrés par l'odeur du sang, et pris par cette horrible fièvre de meurtre gui, sur les champs de bataille, s'empare des hommes' les plus froids, les assommaient comme des bœufs à l'abattoir, et leur plongeaient, avec des ricanements de plaisir et des rires féroces, leurs sabres et leurs baïonnettes dans le corps , éprouvant une horrible volupté à voir leurs victimes se tordre avec des cris lamentables dans les dernières convulsions de l'agonie.

Le général don Sébastian, sans blessures, et paraissant avoir été protégé par un charme au milieu de cette scène de carnage, se défendait comme un lion contre plusieurs soldats, qui essayaient en vain de le percer de leurs baïonnettes ; adossé, à une colonne, il faisait tournoyer son sabre autour de sa tête, cherchant évidemment la mort, mais voulant vendre sa vie le plus chèrement possible.

Soudain Valentin se fraya un chemin au milieu des combattants, suivi de FElan-Noir, de Bel-Humeur et de Curumilla, qui s'occupaient à détourner les coups que lui portaient incessamment les soldats, qu'il écartait à droite et à gauche pour parvenir jusqu'au général

— Ah ! s'écria celui-ci en Taperce^ant, te voilà. dose enfin !

VÀLENTIN GUILLOtS. 299

Et il lui porta un coup terrible; Bel-Humeur détourna le sabre, Valentin continua d'avancer.

— Retirez-vous, dit-il aux soldats qui enveloppaient le général, cet homme m'appartient.

Ceux-ci, bien qu'ils ne connussent pas le chasseur, intimidés par l'accent avec lequel il avait prononcé ces paroles, et reconnaissant en lui une de ces natures d'élite, qui toujours savent en imposer aux natures vulgaires, s'écartèrent respectueusement, sans faire la moindre observation. Le chasseur leur jeta sa bourse.

— Tu oses défier le lion aux abois! s'écria le général en grinçant des dents, bien qu'il soit acculé par les chiens, il peut encore venger sa mort !

— Vous ne mourrez pas, répondit froidement le chasseur ; jetez ce sabre qui vous est inutile.

— Ah ! ah ! fit avec un ricanement [de rage don Sébastian, je ne mourrai pas! Et pourquoi donc?

— Parce que, répondit-il d'une voix incisive, la mort serait pour vous un bienfait, et vous devez être puni.

— Oh ! s'écria^t-il. Et aveuglé par la fureur, il se jeta à corps perdu sur le chasseur.

Celui-ci, sans reculer d'un pas , se contenta de faire un geste. Au même instant, un nœud coulant s'abattit sur les épaules du général, et il roula sur le sol avec un cri de colère.

Curumilla l'avait lacé.

En vain don Sébastian essaya-t-il de se défendre encore ; après une résistance inutile il fut réduit à l'immobilité la plus complète, et contraint, non pas de s'avouer vaincu, mais de s'abandonner à la merci de ses vainqueurs.

Ceux-ci, sur un signe de Valentin, le désarmèrent d'abord, puis ils le garrottèrent de façon à ce qu'il ne pût faire le plus léger mouvement.

Le massacre était terminé : l'insurrection avait été noyée dans le sang. Les quelques insurgés qui avaient survécu au carnage étaient prisonniers ; les vainqueurs, dans le premier moment d'enthousiasme, en avaient passé plusieurs par les annes; il n'avait fallu rien moins que l'intervention énergique des officiers pour mettre un terme à cette justice par trop sommaire.

En ce moment, des acclamations joyeuses retentirent, et le président de la République entra dans la cour, à la tête d'un nombreux état-major, étincelant de broderies.

— Ah ! ah ! fit -il en jetant un regard de mépris au général renversé sur les marches de l'escalier, voilà donc l'homme qui prétendait changer les institutions de son pays ?

Don Sébastian ne daigna pas répondre ; mais il fixa sur lui son regard avec une expression de haine si implacable que le président ne le put supporter et fut contraint de détourner la tête.

— Cet homme est-il rendu ? demanda-t-il à un de ses officiers.

— Non, lâche, répondit le général, les dents serrées, non , je ne veux pas me rendre à des bourreaux.

— Conduisez cet homme en prison ainsi que les autres prisonniers, reprit le président, un -exemple doit être fait; veillez seulement à ce qu'ils ne soient pas insultés par le peuple.

VALENTIN GUUXOIS. 301

— Oui, murmura le général, toujours le môme système.

— Grâce pleine et entière, continua le président, sera faite aux malheureux qui n'étaient qu'égarés et qui ont reconnu leur crime, la leçon qu'ils ont reçu a été assez rude et leur profitera , j'en suis convaincu.

— La clémence après le massacre, c'est l'usage, dit encore le général.

Le président passa sans lui répondre et sortit de la cour.

Quelques minutes plus tard les prisonniers étaient emmenés et écroués à la prison, malgré les efforts du peuple, exaspéré contre eux, pour les massacrer pendant le trajet.

Le lendemain même de l'insurrection un conseil de guerre fut installé et commença à juger les prison niers arrêté?, les armes à la main.

Le général don Sébastian Guerrero fut un des premiers qui comparut devant le conseil, il dédaigna de se défendre , et pendant tout le cours des débats il garda un sombre silence ; il fut condamné à l'unanimité à être passé par les armes, ses biens confisqués et son nom déclaré infâme.

Aussitôt le jugement prononcé, le général fut mis en chapelle où il devait demeurer trois jours avant d'être exécuté.

902 jfÀMHttN CUtLLOIS.

En captlla.

La coutume espagnole, coutume qui s'est conservée dans toutes les anciennes colonies de cette puissance, de mettre en chapelle les condamnés à mort, a besoin d'être expliquée pour être bien comprise et appréciée comme elle mérite de l'être.

Nous autres Français, sur lesquels la grande Révolution de 93 , en passant comme un ouragan , a enlevé dans son manteau sanglant la plupart des croyances, nous sourions de pitié et nous considérons comme un reste de fanatisme d'un autre âge cette coutume de mettre les condamnés en chapelle ; chez nous, en effet, les choses se passent beaucoup plus simplement : un homme est atteint par la loi, il boit, mange et reste seul enfermé dans un cabanon, visité, s'il le désire, par un aumôr?ier avec lequel il est libre de converser, si cela lui plait, sinon il demeure parfaitement tranquille sans que personne songe à s'occuper de lui pendant un laps de temps plus ou moins long, déterminé par le rejet de 3on pourvoi; puis un matin, au moment où il y pense le Bjoina, ep se réveillant, le chef de la prison lui annonce, comme la chose la plus simple du monde , qu'il doit être exécuté le jour même et qu'il ne lui reste qu'une heure pour se recommander à la clémence divine ; alors tout est dit, la fatale toilette est faite par le bourreau et ses aides, le condamné est hissé dans une voiture bien fermée, conduit en poste au lieu de l'exécution, et en un clin-d'œil lancé dans

VAJJJNTIN GUILLQJ0. 303

l'éternité sans même avoir eu le temps de se reconnaître.

A-t-on raison, a-t-on tort d'agir ainsi? Nous n'osons répondre ni oui, ni non. Cette question est trop difficile à résoudre et nous entraînerait d'autant plus loin que nous commencerions par demander à la société de quel droit elle s'arroge le pouvoir de supprimer du milieu d'elle un de ses membres et de commettre ainsi un assassinat de sang-froid, sous prétexte de faire justice ; car, nous l'avouons , nous avons toujours été un des adversaires les plus décidés de la peine de mort, persuadé qu'en voulant frapper fort la justice humaine se trompe et dépasse le but, parce qu'elle se venge là où elle devrait seulement punir.

Nous répéterons donc ici ce que nous avons dit déjà dans un de nos précédents ouvrages, en expliquant ce que les Espagnols entendent par cette phrase : mettre en chapelle.

Lorsqu'un homme est condamné à mort, de ce moment il est de fait retranché de la société à laquelle, par le verdict qui le frappe , il n'appartient plus; il est donc séparé de ses semblables.

On le renferme alors dans une chambre au fond de laquelle se trouve un autel, les murs sont tendus de drap noir semé de larmes d'argent, et çàet là d'inscriptions funèbres tirées de l'Ecriture sainte; près du lit du condamné est placé le cercueil dans lequel, après l'exécution, doit être renfermé son corps; cLeax prêtres qui se remplacent mutuellement mais dont un demeure constamment dans la chambre , disent la messe à tour de rôle et exhortent le condamné à se repentir de ses crimes et à implorer la

clémence divine; cette coutume qui, poussée 4 un point extrême, semblerait, dans notre pays surtout, barbare et cruelle, est parfaitement en rapport avec les mœurs espagnoles etresprit foncièrement croyant de cette nation si impressionnable ; elle a pour but de ramener le condamné à des pensées pieuses et manque rarement de produire sur lui l'effet désiré.

Le général fut donc mis en capilla, deux religieux appartenant à Tordre de Saint-François, le plus respecté et en effet le plus respectable de Mexico, y entrèrent avec lui.

Les premières heures qu'il y passa furent terribles, cette âme fière, cette organisation puissante se révoltait contre l'adversité et ne voulait pas accepter sa défaite; sombre et muet, les sourcils froncés et les poings crispés sur la poitrine, le général demeurait réfugié comme un fauve dans un angle de sa chambre, rappelant toute sa vie et voyant avec des tressaillements de terreur défiler devant lui les victimes sanglantes semées sur sa route et sacrifiées tour à tour à sa dévorante ambition.

Puis il se reportait à ses premières années, alors qu'habitant le Palmar, la magnifique hacienda paternelle, sa vie s'écoulait calme, pure, douce et tranquille, sans regrets comme sans désirs, au milieu de serviteurs dévoués, si heureux de n'être rien et de no vouloir rien être.

Peu à peu ses pensées suivirent la pente des souvenirs, le présent s'effaça, ses traits contractés s'adoucirent et deux larmes brûlantes, les premières peut-être qu'eût jamais versé cet homme de fer, coulèrent lentement sur ses joues creusées par la douleur.

Les moines, calmes et recueillis en eux-mêmes, avaient suivi avidement sur les traits mobiles du condamné les changements successifs de sa physionomie si caractérisée, ils comprirent que leur mission de consolation commençait, il s'approchèrent doucement du général et pleurèrent avec lui ; alors cet homme que rien n'avait pu dompter sentit un grand déchirement se faire dans son âme, le nuage qui couvrait ses yeux se fondit comme les neiges d'hiver au premier rayon de soleil, et il tomba dans les bras ouverts pour les recevoir, en s' écriant avec une expression de douleur désespérée impossible à rendre :

— Pitié ! mon Dieu! Pitié!

La lutte avait été courte mais terrible, la foi avait vaincu le doute, l'humanité avait reconquis ses droits.

Alors le général eut avec les religieux une conversation qui se prolongea fort longtemps dans la nuit, conversation dans laquelle il se confessa de tous ses crimes et de toutes ses fautes, et en demanda humblement pardon au Dieu qu'il avait offensé et devant lequel il allait paraître.

Le lendemain, un peu après le lever du soleil, un des religieux qui s'était absenté pendant une heure environ, rentra ramenant avec lui le capataz du général.

Ce n'avait été qu'à son corps défendant que Carnero avait consenti à venir, il redoutait avec raison les reproches de son ancien maître.

Sa surprise fut extrême d'être reçu par lui d'un air riant, avec bonté et sans que le général fît la plus légère allusion à la trahison dont le capataz

806 VALENT1N OUILL01S.

s'était rendu coupable, trahison que les débats du jugement avaient complètement dévoilé.

Carnero interrogeait du regard les deux religieux, n'osant ajouter foi aux paroles de son maître et s* attendant h chaque instant à le voir éclater en reproches, mais il n'en fut rien, le général continua l'entretien ainsi qu'il l'avait commencé, en lui parlant doucement et avec bonté.

Au moment où le capataz se préparait à se retirer, le général le retint.

— - Un instant encore, lui dit-il, vous connaissez don Valentin, ce chasseur Français pour lequel, pendant si longtemps, j'ai nourri une haine insensée.

— Oui, balbutia Carnero.

— Veuillez le prier de m* accorder la faveur d'une courte visite; c'est un noble cœur; je suis convaincu qu'il ne refusera pas de venir. Je serais heureux qu'il consentît à amener avec lui don Martial , ce Tigrero qui a eu tant à se plaindre de moi , ainsi que ma nièce doga Anita de Torrès, Voulez-vous yous charger de cette commission, la dernière que je vous donnerai sans doute?

— Oui, général, répondit le capataz, ému malgré lui par taot de mansuétude.

— Maintenant, allez, soyez heureux, et priez pour moi ; car nous ne nous reverrons plus.

Le capataz sortit dans une disposition d'esprit toute différente de celle dans laquelle il se trouvant en entrant dans la capilla, et se hâta de se rendre auprès de Vàtentin.

Le chasseur n'était pas chez lui , il avait été au palais présidentiel; mais il rentra presque aussitôt.

VALENTIN GUIIXOIS. 307

Le capataz lui rapporta la commission dont son ancien maître l'avait chargé pour lui.

— J'irai , dit simplement le chasseur , et il le congédia.

Curumillafut immédiatement expédié à la Quinta de M. Rallier avec une lettre.

Pendant son absence, Valentin eut une longue conversation avec Bel-Humeur et l'Elan noir.

Vers cinq heures du soir, une voiture entra au galop dans la maison de Valentin.

Cette voiture renfermait M. Rallier, Anita et don Martial.

— Merci! dit-il en les apercevant

— Vous m'avez ordonné de venir, je vous ai obéi comme toujours, répondit le Tigrero.

— Vous avez eu raison, mon ami.

— Maintenant, que désirez-vous de nous?

— <Jue vous m'accompagniez là où je vais en ce moment.

— Est-ce une indiscrétion de vous demander

— Où? interrompit en souriant le chasseur. Nullement : je vous conduis, vous, doîia Anita et les personnes qui se trouvent ici, à la capilla où le général Guerrero est enfermé.

— A la capilla! s'écria le Tigrero avec étonnement. A quoi bon ?

— Que vous importe! Le général a désiré vous voir. On ne répond pas par un refus à la demande d'un .homme auquel il ne reste plus que quelques heures à vivre.

Le Tigrero baissa la tête sans répondre.

— Oh! j'irai, moi! s'écria dona Anita avec explo-

308 VALENTIN GUILLOJS.

sion, en essuyant les larmes qui coulaient sur son visage.

— Vous êtes femme, vous, senorita, vous êtes bonne et indulgente, reprît le chasseur; et, s' adressant auTigrero : vous ne m'avez pas encore répondu, don Martial , lui dit-il avec un léger accent de reproche.

— Puisque vous l'exigez, don Valentin, j'irai, répondit-il enfin avec effort.

— Je n'exige rien, mon ami, je prie, voilà tout.

— Venez, Martial, je vous en supplie, lui dit doucement dona Anita.

— Que votre volonté soit faite en cela comme en toutes choses, dit-il. Je suis prêt à vous suivre, don Valentin.

Valentin, dona Anita, M. Rallier et Martial montèrent dans la voiture. Les deux Canadiens et le chef les suivirent à cheval, et ils se dirigèrent au galop vers la prison où le condamné était détenu.

Partout, sur leur passage, ils retrouvèrent les traces de la lutte acharnée qui, quelques jours auparavant, avaient ensanglanté la ville; les décombres n'avaient pas encore été enlevées, et bien que le trajet fût en réalité fort court, ils n'atteignirent la prison qu'à la tombée de la nuit à cause des détours qu'ils furent contraints de faire.

Valentin pria ses amis de demeurer au dehors, et il entra suivi seulement de dona Anita et du Tigrero.

Le général les attendait avec impatience, il manifesta une grande joie en les apercevant.

La jeune fille ne put résister à son émotion, et elle

se jeta dans les bras de son oncle en fondant en larmes et en éclatant en sanglots déchirants.

Le général la pressa tendrement sur sa poitrine en lui donnant un baiser au front.

— Je suis d'autant plus touché de ces marques d'affection, mon enfant, lui dit-il avec émotion, que j'ai été bien dur pour vous , me pardonnerez-vous jamais ce que je vous ai fait souffrir?

— Oh ! mon oncle, ne parlez pas ainsi, n'êtesvous pas, hélas ! le seul parent qui me reste?

— Pour bien peu de temps encore , dit-il avec un sourire triste, voilà pourquoi, au lieu de m'attendrir avec vous, je dois, sans plus tarder, songer à votre avenir.

— Ne parlez pas ainsi en ce moment, mon oncle, reprit-elle en redoublant ses sanglots.

— Au contraire, mon enfant, c'est maintenant que, puisque je vais vous quitter, il me faut vous assurer un protecteur. Don Martial, j'ai bien des torts envers vous, voici ma main, acceptez-la, c'est celle d'un homme complètement revenu de ses erreurs et qui se repent sincèrement du mal qu'il a fait.

LeTigrero, plus ému qu'il ne le voulait paraître, fit un pas en avant et pressant cordialement la main qui lui était tendue : .

— Général, dit-il d'une voix qu'il essayait vainement de raffermir, ce moment, que je n'osais espérer de voir arriver jamais, me comble de joie en même temps que de douleur.

— Eh bien, vous pouvez faire quelque chose pour moi en me prouvant que vous m'avez réellement pardonné.

MO VALENT1N amux)i8<

•— Parler, général, et si cela est en mon pouvoir.. , s'écria-t-il avec chaleur*

— Je le crois, répondit don Sébastian avec son sourire triste, consentez à recevoir ma nièce de ma main et à l'épouser ici, à présent, à cette chapelle.

-^-Ohl général, s'écria-t-il, étouffé par l'émo* Hon,

— Mon oncle, dans ce moment terrible, murmura timidement la jeune fille*

— Laissez-moi la consolation suprême de mourir en vous sachant heureuse. Don Valentin , vous avez amené sans doute quelques-uns de vos amis ?

— Us attendent vos ordres, général, répondit le chasseur.

— Qu'ils entrent donc alors, car le temps presse. Un des religieux avait tout préparé à l'avance. Lorsque les chasseurs et le banquier français

entrèrent, suivis de Curumilla et de l'officier con*mandant la garde de la capilla qui avait été prévenu auparavant, le général s'avança vivement vers eux.

— Senores, leur dit-il, je vous prie de me faire l'honneur d'assister au mariage de ma nièce doua Anita de Torrès avec ce caballero.

Les nouveaux venus s'inclinèrent respectueusement; sur un signe de l'un des Franciscains ils s'agenouillèrent, et la cérémonie commença; elle dura vingt minutes à peine, mais jamais messe de mariage ne fut dite et écoutée peut-être avec plus de pieuse ferveur.

Lorsqu'elle fut termhtàe* les témoins voulurent se retirer.

— Un instant encore, senores, s'il vous plaît, leur

dit le général, j'ai à vous rendre maintenant témoins d'une grande réparation.

Ils s'arrêtèrent.

Le général s'approcha de Valentin.

— Càballero, lui dit-il, je sais tous les motifs de haine que vous avez contre inoi, motifs justes, je le reconnais, me voici dans la position où moi-même j'ai placé le comte Louis de Prebois-Crancé, votre ami le plus cher; comme lui, demain au point du jour je; serai fusillé, avec cette différence toutefois que lui est tgmbé martyr d'une cause juste et inno^ cent des crimes dont je l'accusais, et moi je suis coupable et ai mérité la sentence qui me frappe. Don Valentin, je me repens du fond du cœur du meurtre inique que j'ai commis sur votre ami; don Valentin me pardonnez-vous?

— Général don Sébastian Guerrero, je vous pardonne le meurtre de mon ami, répondit le chasseur d'une voix ferme, je vous pardonne la vie de douleur à laquelle je suis désormais condamné par vous.

— Vous me pardonnez sans arrière-pensée?

— Sans arrière-pensée»

— Merci ; nous étions faits pour nous aimer au lieu de noua haïr, je vous ai méconnu, vous êtes un grand et noble cœur; maintenant vienne la mort, je l'accepterai avec joie, convaincu que Dieu aura pitié de moi à cause de mon sincère repentir; allez ma nièce, soyez heureuse avec l'époux de votre choix, Senores, agréez tous mes retnercîments; don Valentin, encore une fois merci ; adieu tous, je n'appartiens plus à la terre» laissez-moi songer à mon salut.

312 VALENTIN GUILLGIS.

— Un mot encore, dit Valentîn. Général, je vous ai pardonné ; à mon tour d'implorer votre pardon : je vous arjrompé.

— Vous m'avez trompé, vous ?

— Oui ; prenez ce papier. Le président de la République, usant de son droit souverain de grâce, a daigné, sur ma pressante sollicitation, vous faire remise du jugement prononcé contre vous. Vous êtes libre.

Les assistants poussèrent un cri d'admiration.

Le général devint pâle ; il chancela ; un instant on crut qu'il allait tomber, une sueur froide perla à ses tempes; dona Anita s'élança pour le soutenir, mais il la repoussa doucemeut, et faisant un effort sur lui-même :

— Don Valentin ! don Valentin ! s'écria-t-il d'une voix brisée , voilà donc votre vengeance ! Oh ! aveugle, aveugle de vous avoir méconnu! Vous me condamnez à vivre, soit! j'accepte ! je ne tromperai pas votre attente. Mes Pères, dit-il en se tournant vers les religieux, conduisez-moi à votre couvent; le général Guerrero est mort; je ne suis plus qu'un moine de votre ordre!

La conversion de don Sébastian était sincère ; la grâce l'avait touché, il persévéra. Cinq mois après avoir fait profession, il mourut au couvent de San- Francisco, brisé par ses remords et victime des pénitences cruelles qu'il s'infligeait.

Deux jours après la scène que nous avons rapportée, Valentin et ses compagnons quittèrent Mexico, ils retournaient en Sonora.

Arrivé sur la frontière sonorienne, le chasseur,

malgré les prières pressantes de ses amis, se sépara d'eux pour retourner au désert.

Don Martial et dona Anita s'étaient fixés à Mexico auprès de la famille Rallier. Un mois après le départ de Valentin , dona Helena rentra au couvent, et au bout d'un an, malgré les prières de sa famille, surprise d'une si étrange résolution que rien en apparenca ne motivait , la jeune fille prononça ses vœux.

Lorsque je rencontrai Valentin Guillois sur les bords du Rio Joaquin, quelque temps après les événements qui forment le fond de ce long récit, il allait partir, suivi de Curumilla, pour tenter une hasardeuse expédition à travers les Montagnes Rocheuses, de laquelle, me dit-il avec ce doux et mélancolique sourire, dont il avait l'habitude en me parlant, il espérait ne pas revenir.

Je l'accompagnai pendant quelques jours, puis il fallut nous séparer. Il m'embrassa, me pressa la main, et suivi de son muet ami il s'enfonça dans les montagnes ; longtemps je le suivis des yeux, sentant malgré moi mon cœur serré par un triste pressentiment. 11 se retourna une dernière fois, me fit de la main un signe d'adieu, et disparut à l'angle d'un sentier.

Je ne devais plus le revoir.

Depuis nul n'a entendu parler de lui ni de Curumilla ; toutes mes recherches pour les rejoindre ou seulement obtenir de leurs nouvelles furent vaines j

Existent-ils encore ? Personne ne saurait le dire ; la nuit s'est faite sur ces deux hommes d'élite, et le

3i4 vjuutoh eniLLQis.

temps lui-même ne aoulèwa probablement jamais le voile mystérieux qui enveloppe leur destinée, car tout, malheureusement, me porte à supposer qu ils ont péri dans cette sombre expédition dont Valentin espérait, hélas! ne pas revenir!

Gustave AIMARD

Juvisy sur Orge, août 1801.

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