UNE
Étude sur le taureau sauvage américain.
DNE
Certaines raisons inutiles à rapporter ici avaient un peu au hasard conduit mes pas dans une hacienda Sonorienne , nommée l'hacienda del Milagro , située à quelques lieues d'Hermosillo, à peu de distance de la frontière indienne, appartenant à don Rafaël Garillas de Saavedra, un des plus riches propriétaires de la province.
Don Rafaël avait eu ce qu'on nomme en Europe une jeunesse agitée, et pendant de longues années il avait parcouru les déserts de Y Apacheria en compagnie d'un aventurier Canadien appelé Bel-Humeur.
Bien que puissamment riche, époux d'une femme qu'il adorait et entouré d'une charmante famille, don Rafaël avait, malgré lui, des moments de tristesse noire pendant lesquels il regrettait l'époque où, malheureux et déshérité, il errait sous le nom de Cœur-Loyal, de Y Arkansas à l' Apacheria, menant l'existence précaire des coureurs des bois, vivant au jour le jour, oublieux d'un passé qui ne lui rappelait que d'amères douleurs, et insouciant d'un avenir qu'il croyait ne devoir jamais réaliser les rêves de sa poétique imagination.
Comme tous les hommes qui ont souffert et ont
318 UNE CHASSE kCX BISONS.
fait de la vie un dur apprentissage, don Rafaël était bon et indulgent pour autrui, de relations faciles, et toujours prêt à excuser une faute quand elle ne provenait que d'unoublides convenances ou d'une erreur de sentiments.
Deux jours après mon arrivée à l'hacienda del Milagro, grâce à l'accueil cordial qui m'avait été fait, j'étais considéré comme faisant partie de la famille et aussi à mon aise que si j'eusse résidé pendant de longues années avec ces nouveaux amis qui vieillirent si vite dans mon cœur et dont le souvenir me sera toujours cber.
Un soir, un nouvel hôte arrivai l'hacienda, où il fut littéralement reçu les bras ouverts, ce qui m'éto«iia fort, moi qui sonnais les préjugés des Espagnols contre les Indiens, car cet hôte était tout simplement un Peau-Rouge.
Il est vrai tçwe «ce Peau-^Rouge était le premier sache»* «d'iuïe 'puissante tribu Comancbe, ce qui me fut expliqué en «deux mets par fiel-Humeur, chasseur canadien avec lequel, dès mon entrée à Phracienda, je m'étais tout d'abord intimement lié.
Cesachem se nommait la Tête-d' Aigle ; il venait, au nom de «a tribu, inviter don Rafaël, qu'il s'obstinait à n'appeler que !e Cœwr-Loyrfl, à une grande cbas9e au îrison, chasse qui «devait avoir lieu dans TApacheria vers Ja moitié ée la lune de la folte avoine — *vasipi-oni — c'est-à-dire 4 la mi-septembre à peu près.
Don Rafaël avait grande envie d'accepter cetteinvrtation, mate un regaiFd triste que lui jeta sa femme à la dérobée, lui fit comprendre combien son absence t'inquiéterait, fl B'escHBatkmc de ne pouvoir
assister à cette chasse ainsi qu'il l'aurait désiré, diverses affaires fort sérieuses réclamant impérieusement, objecta-t-il, sa présence à l'hacienda; mais à son défaut, il ajouta que son ami Bel-Humeur serait heureux de le remplacer , afin de prouver à la Tête-d' Aigle le cas qu'il faisait de son invitation et son vif désir de lui témoigner toute la déférence que méritait un aussi grand chef que lui.
Sur quelques mots que je lui glissai à l'oreille, Bel-Humeur me présenta au sache m indien, auquel il dit que n'ayant jamais assisté à une chasse aux bisons, je serais heureux, s'il y consentait , de voir celle-là.
Le chef répondît poliment que Bel-Humeur était un enfant adoptif de la tribu et que les personnes qu'il lui plairait d'amener avec lui seraient reçues non-seulement avec un extrême plaisir, mais encore avec les plus grands égards, selon les coutumes sacrées de l'hospitalité indienne.
Je remerciai, ainsi que je le devais, chaleureusement le chef, qui fut flatté de m* entendre m'exprimer avec une certaine élégance dans sa propre langue, et rendez-vous fut pris au village d'hiver des Comanchesdes lacs, pour le cinquième soleil de la lune de la folle avoine.
La Tête-d' Aigle prît congé de nous le soir même, malgré tous nos efforts pour le retenir au moins jusqu'au lendemain matin. Il partit dans la direction du désert, de ce pas relevé et gymnastique particulier aux Peaux-Rouges, qu'un cheval au trot ne saurait suivre et qui leur fait franchir d'énormes ûistances dans un laps de temps relativement fort court*
Deux jours plus tard, Bel-Humeur, moi 6t un
autre chasseur canadien de l'hacienda, nommé l'Elan -Noir, montés sur d'excellents mustangs et armés jusqu'aux dents, nous prenions congé de don Rafaël, qui nous voyait partir avec un soupir de regret, et nous nous dirigions vers les grandes prairies de l'Ouest.
Bel-Humeur était un charmant compagnon, d'une bravoure à toute épreuve, véritable aventurier, gai, hardi, insouciant, dont la vie s'était presque entièrement écoulée au désert, et que son attachement pour don Rafaël avait seul déterminé à abandonner l'existence du chasseur libre et indépendant pour se confiner, ainsi qu'il le disait en souriant, entre des murs de pierre au milieu desquels il sentait parfois l'air manquer à ses poumons.
Bel-Humeur était un livre que je feuilletais à ma guise, et dont chaque page était pour moi remplie d'attraits et me réservait d'agréables surprises.
Bien qu'ayant moi-même longtemps vécu au désert, cependant je n'avais encore parcouru que des pays où ne se rencontre jamais le bison ; j'étais donc extrêmement curieux d'obtenir sur cet intéressant animal, si utile aux Indiens, qui professent pour lui un respect qui va presque jusqu'à la vénération t certains renseignements positifs, afin de ne pas me trouver complètement novice lorsque je serais parmi les Peaux-Rouges, et de savoir non-seulement de quelle façon attaquer ce nouvel ennemi qi>3 j'allais affronter, mais encore quelle contenance je devais tenir vis-à-vis des Indiens, pour ne pas paraître trop novice.
Un soir, assis autour de notre feu de bivouac après le souper, tout en fumant ma pipe indienne bourrée
de morrichée ou tabac de prairie, je priai Bel-Humeur, dont la complaisance était inépuisable, de me donner sur le bison les détails les plus circonstanciés, ce qu'il fit aussitôt avec sa bonne grâce ordinaire.
Voici ce que j'appris en substance ; je demande pardon au lecteur de mettre mes souvenirs à la place du récit du prolixe Canadien , ils y perdront sans doute au point de vue de la naïveté des expressions, mais ils y gagneront en brièveté, ce qui n'est pas autant à dédaigner qu'on pourrait tout d'abord le supposer.
Du reste, je dois constater ici que tout ce qui me ftit alors raconté par Bel-Humeur sur les mœurs et les habitudes de ces singuliers animaux est de la plus rigoureuse exactitude, ainsi que plus tard je fus à même de le reconnaître moi-même. Voici le récit de Bel-Humeur.
Les Indiens disent proverbialement que les abeilles sont l' avant-garde des visages pâles, et que les bisons sont les sentinelles avancées- des Peaux-Rouges, en effet, sans qu'il soit possible d'en déterminer le motif, les abeilles tendent constamment à s'avancer dans le désert ; lorsqu'elles apparaissent sur la limite des défrichements, il est certain que deux ou trois jours plus tard surgiront des émigrants, le rifle sur l'épaule, suivis d'une longue file de wagons, de chariots, de charrettes et de bestiaux. Ces hardis pionniers de la civilisation, viennent, poussés par leurs instincts aventureux , planter leurs tentes au milieu du désert, sur les rives ombreuses de quelque majestueux cours d'eau inconnu et dont leur inces-
santé activité changera complètement l'aspect dans l'espace de quelques mois à peine.
De même, lorsque le voyageur s'enfonce, au gré de son caprice, dans les hautes savanes, aussitôt qu'il aperçoit les bisons, il peut être certain qu'il est parvenu sur le territoire des Peaux-Rouges.
Or, il nous semble que tout ce qui se rapporte à un aussi intéressant animal que le bison, appelé fatalement à disparaître, si on n'y prend garde, et qui est si éminemment utile, est important à recueillir.
Purchas, dans son Pèlerinage, édition de Londres, 1614, dit que, sous certains rapports, le bison ressemble au lion, et, sous d'autres, au chameau, au bœuf, au cheval, au mouton et à la chèvre.
La civilisation, dans sa marche continue, détruit les grands animaux , et refoule le Peau-Rouge et jusqu'au chasseur, s'il ne consent pas à modifier sa manière de vivre.
Le bison qui, lors de sa découverte, c'est-à-dire en 1582, par Lusman, dans la province de Cinaloa, étendait ses excursions dans presque toute l'Amérique septentrionale, restreint de plus en plus là cercle de ses pérégrinations , et ne se rencontre à présent que dans les déserts les plus sauvages situés à l'ouest des Montagnes Rocheuses, ce qui prouve une considérable diminution dans leur nombre, diminution augmentéepeut-être encore par la coutume des Indiens de ne tuer que les génisses, et de laisser les taureaux.
Cependant les Américains déviaient y faire attention, le bison est susceptible d'être apprivoisé et son croisement avec le bœuf européen amènerait une race forte, patiente, courageuse, dont les services
UHE GHASftE AUX BISQ8& S2S
seraient d'une utilité très-grande dans les immenses exploitations des nouveaux États. Nous avons, dans une hacienda texienne , rencontré des bisons complètement apprivoisés et qui , au dire de leur propriétaire, remplaçaient avantageusement le bœuf commun.
Le bison vit plus longtemps que le bœuf domestique, ses proportions sont plus grandes; bien que par-devant ses formes aient quelque chose de peu gracieux, néanmoins les parties postérieures sont belles.
Le bison est généralement brun, cependant on en rencontre de tachetés et même de complètement blancs ; sa face est à peu près celle du bœuf; sa tète, couverte d'une laine épaisse, la longue barbe qui pend sous sa mâchoire inférieure, son œil triste, doux et presque stupide, lui donnent un aspect singulier et presque étrange ; ses cornes sont courtes , noires, arrondies et susceptibles d'un beau poli ; il a entre les deux épaules une bosse très-proéminente; son train de derrière est couvert de poils courts et droits comme ceux des ruminants européens : sa queue , peu longue , se termine par un bouquet de poils frisés ; on reconnaît l'âge d'un bison par les lignes tracées sur ses cornes. Les quatre premières lignes comptent pour la première année.
On regarde la viande des génisses comme plus délicate que celle des taureaux, surtout dans la saison du rut. Les parties les plus appréciées sont la bosse, le cœur, la langue, le foie, l'aloyau et le morceau nommé rôti du chasseur, c'est-à-dire le filet près de l'omoplate. Huit os sont réputés os à moelle, ce sont
près de trois cents livres d'excellente viande, sans y comprendre la tête et plusieurs autres parties de la bête ; la moelle d'un seul os suffit pour un repas; les Indiens, pour l'obtenir, jettent l'os dans le feu après en avoir enlevé la chair, le laissent griller quelques minutes, le retirent, le brisent, et la moelle, extraite au moyen d'une baguette effilée, est mangée sans assaisonnement; ce mets est très-délicat et très-succulent, et, mis au four, prend la couleur et la consistance du flanc ; plusieurs chasseurs préfèrent le manger cru, mais, en cet état, nous ne l'avons pas trouvé aussi bon.
Lorsqu'on chasse une manada de bisons, surtout si elle se compose de taureaux , il s'en exhale une forte odeur de musc; dans leur course, leurs pieds font craquer l'herbe, comme si elle était desséchée ; ils ont une finesse d' odorat extrême et sententl'homme à deux et même trois milles de distance.
Cet animal est des plus difficiles à tuer ; nousmême, dans une certaine occasion, nous avons logé seize balles dans le corps d'un bison «avant de parvenir à l'abattre ; voulant en outre nous assurer de la vérité d'un fait que nous avaient affirmé les médecins et même des chasseurs, c'est-à-dire que l'os frontal du bison est d'une dureté à toute épreuve, nous déchargeâmes notre carabine à dix pas dans la tête d'un taureau mort; la balle ne pénétra pas, elle s'embarrassa dans lés poils , où elle fut retrouvée ; cependant elle avait frappé juste au milieu du front, car elle avait laissé son empreinte avant de rebondir.
Nous n'avons pas suivi bien exactement le récit de Bel-Humeur, mais entraîné par notre sympathie
pour le noble animal qu'il nous décrivait, nous nous sommes laissé aller à mettre nos idées à la place des siennes, d'autant plus que, nous l'avouons hautement ici, nous sommes au nombre de ceux qui regrettent vivement que la proposition faite en 1849, par M. Lamarre-Picquot, d'introduire en France le bison comme propre à la fois au trait et à la consommation, n'ait pas été sérieusement discutée et prise en considération, car cet animal est des plus utiles et rendrait, nous en sommes convaincus, de signalés services.
Notre voyage dura plus d'un mois; le village d'hiver des Comanches des lacs était caché dans un pli de terrain au milieu des premiers contre-forts des Montagnes Rocheuses.
Monté sur un vigoureux mustang, je marchais en général en tète de notre petite troupe, ce que j'aimais à faire pour être plus seul et observer plus à mon aise.
Un matin, dans un endroit où la sente que je suivais était large et découverte, à une assez grande distance au-devant de moi, je vis sur la terre, au milieu de la sente, un grand épervier, il semblait souffrir et faisait des efforts pour s'envoler. Lorsque je fus plus près, je le trouvai entortillé par un long serpent de l'espèce fouet de cocher qui faisait plusieurs cercles autour de son corps. L'oiseau n'avait qu'une aile de libre.
Après avoir quelque temps observé la lutte acharnée de ces deux animaux, je mis pied à terre dans l'intention de les séparer, mais lorsque j'approchai, ils se quittèrent d'eux-mêmes l'un et l'autre, me regardant probablement comme un ennemi corn-
mun, et ayant lâché prise en même temps, répervîer s'envola et le serpent s'enfuit
Vraisemblablement l'épervier avait été l'agresseur et s'était du haut des airs jeté sur le serpent pour en faire sa proie, mais celui-ci ayant adroitement enlacé son ennemi de ses spirales avait réussi à éviter le danger.
Le serpent fouet de pocher est un fort bel animal de six à sept pieds de long, lorsqu'il a atteint toute sa croissance. Dans la plus grande partie de son corps, il n'est pas plus gros qu'une baguette ordinaire. Son cou très-mince va en diminuant jusqu'à l'abdomen, ce qui lui a fait donner le nom qu'il porte. Dans une longueur de trois à quatre pouces le dessus de la tête et du cou est noir et luisant comme le plumage d'un corbeau; le dessus du corps est chocolat, à l'exception de la queue qui, presque depuis l'abdomen, «st noire.
Cependant ceci n'est pas général, excepté pour la tête, le cou et la queue, qui toujoure sont noires. J'ai rencontré des serpents de la même famille dont les autres parties du corps variaient. Get animal est très-vif; îl semble voler à la surface du sol.
Ce qu'il a de remarquable, c'est qu'il possède la faculté de courir en se soutenant seulement sur la partie inférieure de sa queue et tenant élevé le corps et la tète.
Je cite ce fait de visu, ayant été un jour suivi par un très-beau fouet de cocher se tenant debout et me regardant en face de temps en temps, bien que f eusse fait prendre à mon cheval un trot fort allongé exprès pour voir avec quelle vitesse ce serpent pourrait marcher dans cette attitude. Du reste, l'animal
UNE CHASSE AUX MSONs. W*
seiablait a'avoir peur me suivre d'autre motif que la curiosité; d'ailleurs il n'est aucunement veni* meax; son «caractère est doux, et il paraît familier avec l'homme.
Je fus surpris de le rencontrer dans ces parages, ^r je le crois originaire de la Floride orientale.
Enfin, trente-trois jours après notre départ de l'hacienda dél Mîlagro, nous arrivâmes en vue du village des Comanches, sans que, pendant tout le cours de ce long voyage, nous eussions été exposés au moindre danger ou arrêtés par aucun fâcheux accident.
Nous étions attendus, et fûmes reçus par les chefs, à la tête desquels se trouvait la Tête-d' Aigle, nonseulement comme des amis, niais encore comme des enfants de la tribu. Un vaste calli fut mis à notre disposition, et de tous les côtés on nous apporta des vivres.
Du reste nous arrivions à temps; le soir même devait avoir lieu la grande fête des bisons : cérémonie assez bizarre, dont l'objet est d'implorer la bénédiction du Wacondah avant de commencer la chasse.
Au milieu du village, entre les cabanes, on avait ménagé une grande place ovale de soixante mètres de long sur quarante-cinq de large environ, entourée d'une clôture 4e roseaux et de branches de saules de douze pieds <le haut et penchés un peu en dedans, On avait laissé une entrée au soleil levant; les - quatre feux, que toujours on entretient dans la loge . He médecine, brûlaient à chaque angle ; les chefs les plus distingués, parmi lesquels »on nous complaît,
s'étaient accroupis en demi-cercle à droite de la place.
La Tête-d' Aigle, en qualité de premier sachem de la tribu, tenait la tête de la file ; il s'était, exprès pour cette occasion, peint le visage en bleu, en jaune et en blanc, et portait sur la tête un bandeau d'une peau rougeâtre.
Des spectateurs, surtout des femmes, étaient assis contre la clôture, silencieux et recueillis.
Les hommes, les uns en grand costume, les autres vêtus simplement ou nus jusqu'à la ceinture, parcouraient sans ordre l'intérieur de la place.
Des enfants, rangés par terre autour des feux, y jetaient de temps en temps des branches de saule pour les entretenir.
Au signal donné par les chichikonés pour le commencement de la fête, six vieillards sortirent d'un calli et vinrent à la file s'arrêter devant la loge de médecine.
Ces hommes sont choisis par les chefs pour représenter les bisons ; on leur fait, après la cérémonie, des présents assez considérables.
Chacun d'eux tenait à la main un long bâton, à la pointe duquel étaient fixées cinq plumes noires ; le long des bâtons, à distances égales, étaient attachées de petites touffes de poils de jeunes bisons, et à l'extrémité des grelots.
Ces Hommes-bisons portaient leur casse-tête de la main gauche, et deux d'entre eux ce que les Comanches nomment un blaireau, c'est-à-dire un sac de peau rembourré sur lequel on bat le tambour.
Ils se tinrent debout à l'entrée de la loge de médecine, secouant leurs bâtons sans s'arrêter et alter-
nativement chantant et imitant, avec une perfection rare, le beuglement des bisons, pendant un laps de temps assez long.
Derrière eux marchait un homme de haute taille, d'une physionomie farouche, dont la tête était couverte par un bonnet garni de fourrure, parce qu'il avait autrefois été scalpé dans un combat contre les Apaches ; cet homme était le directeur de la fête et représentait le conducteur des vieux bisons ; il se nommait la Chevelure-Levée,
Après une station assez longue devant la porte, les bisons entrèrent enfin dans la loge de médecine et prirent place contre la clôture, derrière un des feux.
Aussitôt qu'ils furent accroupis, chacun d'eux planta son arme en terre devant lui.
Plusieurs jeunes guerriers se mirent alors en mouvement allant et venant avec des plats de fèves bouillies et de maïs saupoudré de pennekann qu'ils plaçaient devant les convives. Ces plats passaient à la ronde, chacun les donnant à son voisin après en avoir mangé un peu. Parfois on posait devant nous des plats vides, cérémonies dont je ne compris pas d'abord le but ; un des porteurs, homme de taille colossale, très-musculeux et presque nu, dont les cheveux retombaient en longues tresses sur ses reins, vint reprendre un de ces plats vides. Alors la Têted' Aigle cacha son visage dans ses mains et commença à chanter, pub il murmura à demi-voix un long discours ou prière, après quoi il rendit le plat
Ce discours contenait des vœux pour le succès de la chasse aux bisons, on invoque ainsi le Wacondah pour le rendre favorable aux chasseurs et aux guer-
tiers. Les discours les plus longs sont les meilleurs, le porteur paraît particulièrement satisfait, il s'incline d'un air attentif, fait de la tête des signes de contentement, passe la main le long du bras droit de l'orateur depuis l'épaule jusqu'au poignet et ayant d'enlever le plat répond par quelques mots de remerciaient.
La cérémonie de ce repas se prolongea ainsi pendant plus d'une heure ; de tous côtés ou mangeait et on prononçait des discours pour le succès de la chasse; pendant ce temps, les jeunes gens qui se tenaient a» milieu de la place préparaient les calumets et les apportaient ensuite allumés aux chefe, aux vieillards et aux étrangers.
Hs^ s'arrêtaient devant chacun de nous en allant de droite à gauche, nous présentaient le calumet éont ils conservaient le fourneau dans la main, chacun aspirait deux ou trois bouffées en prononçant me prière, puis le calumet passait à un autrei
Ces porteurs de calumets les tournaient souvent vers les quatre points cardinaux en murmurant des paroles mystérieuses et en faisant des gestes et des contorsions bizarres*
Pendant ce temps, les six vieux Hommes-bisons ne cessaient de chanter, de secouer derrière le feu leurs bétons de médecine et de battre le blaireau; à m certain moment ils se levèrent, avancèrent le hatit eu corps et se mirent à danser tout en chantant et secouant leurs bâtons, tandis que le Blaireau battait la mesure; lorsque cette éanse eut duré assez lang*temps* ils reprirent leurs places dans fe même ordre qu'auparavant.
U est impossible, m Fou tf y a pas assisté, tfe sa
faire une idée de l'aspect original offert par cette scène bizarre. Ces hommes bariolés de couleurs différentes, leurs costumes variés, leur chant» leurs tambours, leurs cris et les bruits de toute espèce qui s'y mêlaient, apportés du désert sur l'aile de la brise nocturne, sous la voûte sombre et mystérieusement étoilée du ciel, dont les immenses arceaux de verdure formaient comme un temple marjestueux à cette cérémonie singulière, ue laissaient pas que d'avoir une certaine grandeur sauvage.
Après que les danses eurent ainsi duré pendant plus de deux heures, la partie la plus étrange de la fête commença par l'entrée des femmes sur la place.
L'une d'elles, toute jeune et fort belle, s'approcha de son mari, lui donna à garder sa ceinture et sa jupe de dessous, de sorte quelle se trouvait tout à fait nue sous sa robe ; elle s'avança en dansant vers un des guerriers des plus renommés, lui passa la main tout le long du bras droit et sortit ensuite lentement, le visage tourné vers lui en souriant
Le guerrier ainsi appelé se leva aussitôt et disparut avec elle dans le bois. Là, on peut se racheter paar des présents, mais nous devons avouer à l'honneur du beau sexe indien que peu d'hommes le font. Mes compagnons Bel-Humeur et l'Elan-Noir, qui furent ainsi invités, se gardèrent bien de se racheter ; mais ils suivirent au contraire gaîment leur danseuse; quant à moi, je refusai péremptoirement et je demeurai sourd à toutes les agaceries que ces douces ' * et charmantes créatures se crurent obligées à me faire en ma qualité d'étranger.
Seulement je dois avouer à ma honte que ce n'était pas par vertu que j'agissais ainsi : j'aimais
ailleurs; je courtisais en ce moment une délicieuse jeune fille nommée la Hure de-Sanglier, que j'épousai plus tard, et avec laquelle je vécus heureux pendant cinq ans, laps de temps déterminé pour la durée de notre mariage, au bout duquel je la vendis pour trois peaux de bisons femelles à un autre chef de ma tribu.
Cette fête dura pendant quatre nuits consécutives, d'un soleil à l'autre, les mêmes cérémonies se renouvelant chaque fois avec la plus scrupuleuse exactitude ; nous remarquâmes seulement que les femmes n'invitèrent jamais deux fois le même guerrier, à l'exception toutefois des deux chasseurs canadiens.
Lorsquenfin toutes les fêtes furent terminées et tous les rites symboliques de la cérémonie de médecine rigoureusement accomplis, un matin, au lever du soleil, vingt-cinq jeunes guerriers, choisis par la Tête-d' Aigle , montés sur d'excellents coureurs, et chacun d'eux conduisant en bride un cheval de rechange, quittèrent le village.
Ces guerriers forment une avant-garde destinée à découvrir la piste des bisons, à surveiller leurs mouvements, et que pour cette raison on nomme èclaireurs des bisons.
Le gros des chasseurs, composé d'environ quatrevingts guerriers , au nombre desquels mes deux compagnons et moi nous nous trouvions, ne partit que deux jours plus tard.
Les Indiens, lorsqu'ils sont sur le sentier de la chasse, principalement lorsqu'ils se proposent de surprendre les bisons, voyagent avec une extrême prudence.
L'odorat des bisons est fort subtil, surtout lorsqu'ils se trouvent placés sous le vent ; puis, autre ^ particularité assez singulière , ils fréquentent les mêmes pâturages que les élans, bien qu'ils ne fraient pas avec eux; cependant ils ne paraissent nullement affectés de leur présence réciproque ; au contraire , les bisons , dont la vue n'est pas fort bonne, se sont pour ainsi dire associés avec les élans, dont ils ont fait leurs sentinelles : sentinelles vigilantes qui, au moindre indice suspect, donnent l'alarme; et alors élans et bisons décampent de compagnie, escortés par les loups rouges des prairies , hôtes incommodes qui rôdent autour d'eux et dont ils ne parviennent jamais à se débarrasser.
Chaque nuit, nous campions sur le sommet d'une colline, non loin d'une source; un abatis de bois était fait autour du campement pour le préserver d'une surprise ; les feux de bivouac étaient allumés, et la plus grande partie de la soirée s'écoulait en récits de chasse et en joyeuses histoires racontées à tour de rôle, et qui excitaient la gaîté la plus franche et les rires les plus sympathiques parmi les auditeurs ; car nous remarquerons, en passant, que les Peaux-Rouges, qu'on représente toujours comme sérieux , froids et impassibles , ont , au contraire , le caractère fort jovial : un rien les fait rire, et alors ils s'en donnent à cœur-joie, comme toutes les natures naïves et primitives; mais, pour cela, il faut qu'ils soient entre eux ou en compagnie de personnes qu'ils connaissent bien. Devant les blancs, les difficultés qu'ils rencontrent à se faire comprendre, et le respect — je dirai presque la terreur instinctive que ceux-ci leur inspirent — paralysent
îîh UNC CHASSE AUX MISONS»
complètement leurs facultés et les font paraître presque idiots.
Nous marchâmes ainsi à petites journées, afin de ne pas fatiguer nos chevaux, dans la direction des Montagnes Rocheuses, l'espace de cinquante à soixante lieues, tirant quelques renards de prairie, des élans et deux ou trois sousliks rayés (sperinophilus hoodii). Parfois un vol d'alouettes se levait à notre approche, ou des corbeaux et des corneilles se montraient en foule et arrivaient souvent près de nous.
La Tète-d' Aigle ne consentit pas à s'arrêter pour quelques bisons isolés qu'on aperçut dans l'éloignement. Nous avions encore trente milles à taire avant d'atteindre nos premières sentinelles et de nous trouver sur le véritable territoire de chasser
Le huitième jour après avoir quitté le villsrçje, nous atteignîmes une ereek ou petit ruisseau qui serpentait dans une espèce de pré où l'herbe était très-haute, et auquel les Indiens donnaient, autant que je puis m'en souvenir, le nom de rivière verte* Une colline assez élevée, située sur son bord, dissimulait notre présence et nous abritait du vent.
La Tête-d'Aigle donna Tordre de camper» On laissa paître les chevaux, et on alluma un feu de fiente de bison pour rôtir quelques canards et deux élans qui composèrent le repas du matin.
Ce ruisseau» à cause de la saison avancée, était presque à sec et tout rempli d'une herbe haute et touffue.
Après une halte de deux heures, nous continuâmes notre chemin, en prenant par-dessus des collines à pente douce ; nous en trouvâmes quelques-
unes assez élevées, derrière lesquelles on a coutume de rencontrer les troupeaux de bisons. Avant d'arriver au sommet, notre troupe traversa une petite vallée remplie d'une étroite rangée de frênes, d'ormes et de negundos, entre des taillis de rosiers, de prunus padres et de quelques autres arbustes, tandis que la vigne sauvage {clematis) pendait en festons aux arbres.
Arrivés au sommet de la dernière colline , nous fîmes halte et un spectacle singulier qui ne manquait pas d'une certaine grandeur bizarre s'offrit soudain à notre vue.
Toutes les crêtes des collines, aussi loin que pouvait s'étendre le regard, étaient couronnées par les éclaireurs expédiés par nous en avant et qui, immobiles comme des statues de bronze florentin, se détachaient en vigueur sur l'azur du cieL
Ces éclaireurs ne se tenaient pas à cheval , mais debout sur leurs montures, tenant de la main gauche leur robe de bison que parfois ils faisaient flotter et de la droite leur casse-tête dont ils se servaient pour indiquer certains points de l'horizon. A nos pieds, dans une immense vallée sillonnée par un puissant cours d'eau dont les nombreux méandres se dessinaient capricieusement comme un large ruban d'argent, une multitude de points noirs tachetaient les hautes herbes.
Ces points presque imperceptibles, à cause de la grande distance, c'étaient les bisons. Nous avions enfin atteint le territoire de chasse.
La journée était trop avancée pour qu'on songeât à traquer les bisons , en conséquence lie chef douna le signal du campement.
La nuit fut calme et se passa comme les précédentes au milieu des éclats de la gaîté la plus franche et la plus cordiale.
Au lever du soleil nous étions tous debout et prêts à entrer en chasse.
Les éclaireurs étaient toujours à leur poste, on aurait cru que pendant la nuit entière ils n'avaient cessé de veiller à la conservation du gibier.
La Tête-d' Aigle monta debout sur son cheval et tira un coup de fusil chargé à poudre seulement, pour attirer l'attention des éclaireurs.
Alors il se passa une scène singulière qui me donna fort à réfléchir et me prouva une fois de plus que les Peaux-Rouges ne sont ni aussi sauvages, ni aussi inintelligents qu'on se plaît à les représenter.
Au moyen de la robe de bison qu'il tenait à la main et qu'il agitait dans tous les sens, le Sachem commença un système de signaux compliqués , si* gnaux dont l'interprétation aurait sans nul doute fait pâlir le plus expert de nos employés aux télégraphes, tant ils se transmettaient avec une vertigineuse rapidité et étaient aussitôt compris par le Sachem et les éclaireurs.
La Tête-d' Aigle, selon les renseignements qu'il recevait, expédiait d'instant en instant des partis de chasseurs dans l'intention, ainsi que je le reconnus plus tard, de cerner complètement les bisons et de les rabattre vers Je centre de la vallée.
Les chasseurs désignés partaient aussitôt à toute bride, galopant à vol d'oiseau, selon la coutume indienne, franchissant tous les obstacles et ne s' écartant jamais de la ligne droite.
Bientôt dix chasseurs seulement dont nous fai-
sions partie, mes deux compagnons et moi, demeurèrent seuls auprès du chef. Il fit un dernier signal, répété immédiatement par toutes les sentinelles, se mit en selle et poussa son cri de guerre.
Nous nous précipitâmes alors du haut de la colline dans la plaine avec la rapidité d'une avalanche, manœuvre imitée par les autres chasseurs disséminés sur les crêtes voisines ; la chasse ou plutôt la tuerie était commencée,
Les Comanches ont une telle habitude de cette chasse à cheval qu'il leur arrive très-rarement, malgré la difficulté qu'on a à tuer cet animal, de tirer plus d'un coup à un bison ; ajoutons un détail assez singulier, ils n'appuient pas leur arme contre l'épaule, mais étendent les deux bras en avant et tirent dans cette position peu ordinaire, aussitôt qu'ils se trouvent à quinze ou vingt pas de la bête.
Ils chargent leur fusil avec une promptitude incroyable, car ils ne le bourrent pas, laissant au contraire, la balle dont ils gardent toujours un certain nombre dans la bouche, tomber immédiatement sur la poudre à laquelle elle s'attache et qui la renvoie à l'instant même. Grâce à cette grande vitesse, ces chasseurs des prairies font en très-peu de temps un effroyable massacre dans un troupeau de bisons. Cette fois les deux tiers de la manada y périt : les animaux tués jonchaient en foule le champ de bataille.
Les bisons, enfermés dans un cercle dont ils ne pouvaient sortir, effrayés et ahuris par les cris des chasseurs qui accouraient de tous les côtés sur eux en poussant des hurlements épouvantables, en brandissant leurs armes et en agitant leurs robes devant
leurs yeux, fuyaient dans toutes les directions avec une rapidité beaucoup plus grande que je ne l'aurais cru, vu leur énorme masse.
Bel-Humeur et moi nous nous étions acharnéssur un vieux bison qui nous donna fort à faire ; plusieurs coups de feu reçus en plein corps ne parvinrent pas à ralentir sa course ; souvent il s'arrêtait, faisait par un mouvement convulsif jaillir la terre par-dessus sa tête en la creusant de ses pieds de devant, prenait une attitude menaçante, nous poursuivait même à son tour pendant dix ou quinze pas , mais nous l'évitions facilement et l'animal inquiet reprenait sa course affolée et sans but, dès que nous nous arrêtions résolument devant lui. Ses forces s'épuisèrent enfin, mais il ne succomba qu'après que nous lui eûmes tiré au moins vingt coups de fusil.
Ce premier succès m'avait mis en goût, et tout le temps que dura la chasse aux bisons, je fus un des plus acharnés à les poursuivre.
Enfin, au bout de trois jours, la Tête-4'Àigle ordonna la fin du massacre. Obéissant au signal de leur chef, les chasseurs ouvrirent alors une large baie par laquelle se précipitèrent en mugissant de terreur les restes décimés du malheureux troupeau.
Deux cent soixante-dix taureaux avaient été tués en trois jours, chasse presque miraculeuse et qui assura l'abondance des vivres aux Comanches des lacs pour toute la saison des pluies.
Les victimes furent cliargées sur des chevaux et on reprit joyeusement le chemin du village, où les chasseurs furent reçus à l'arrivée avec les marques de la joie la plus vive et les réjouissances extraordinaires usitées en pareil cas.
Une dernière réflexion en terminant. Tout est bon dans le bison, la chair, la peau, les os, les cornes et même le poil, dont on fait des ohapeaux comparables pour la beauté et la solidité au feutre le plus recherché.
Pourquoi le bison n'est -il pas acclimaté en France?
Le Jardin d'Acclimatation, si récemment créé et qui déjà a produit de si excellents résultats, réserve, nous n'en doutons pas , une place au bison : nous espérons la lui voir bientôt occuper.
Étude sur le cheval des prairies.
Les aborigènes de l'Amérique ne connaissaient pas le cheval antérieurement à l'arrivée des Espagnols dans leur pays.
L'inca Garcilasso de la Vega, dans son Histoire des guerres civiles dans Vlnde , rapporte que les Péruviens, effrayés à la vue des premiers cavaliers qu'ils aperçurent d'abord » se figurèrent que l'homme et le cheval ne formaient qu'un seul et même individu.
Plus tard, ils s'imaginèrent que les chevaux étaient des divinités redoutables et malfaisantes» qu'ils essayèrent de se concilier en mettant de l'or et de l'argent dans leurs mangeoires et en leur adressant des prières.
Les conquérants espagnols, venus pour la plupart de l'Andalousie, montaient des chevaux dans les veines desquels coulait à profusion le sang des barbes que, pendant une occupation de huit siècles, les Maures avaient réussi à naturaliser en Espagne.
Lorsque, paisibles possesseurs du Nouveau Monde, les conquérants commencèrent entre eux ces luttes fratricides qui coûtèrent tant de sang, après chaque bataille les chevaux blessés étaient abandonnés pour la plupart ; d'autres, dont les maîtres avaient été tués, s'échappaient, obéissant k cet instinct inné
3AÛ UN MUSTANG.
chez toutes les créatures vivantes» qui les pousse à chercher à se rendre libres.
Ces animaux, ainsi livrés à eux-mêmes, errant à l'aventure dans les grandes savanes , s'enfoncèrent peu à peu dans les déserts» s'accouplèrent entre eux et se multiplièrent tellement, qu'ils formèrent des troupes ou manadas dont le nombre s'est tellement accru, qu'il est devenu aujourd'hui incalculable.
De ces chevaux , primitivement abandonnés et revenus à la vie sauvage, est sortie cette race remarquable connue dans le nouveau monde sous le nom de mustangs ou chevaux des prairies.
Maintenant qu'en France les courses sont à la mode, et que la science hippique a fait d'immenses progrès, nous ne croyons pas hors de propos de faire connaître cette race précieuse, ignorée dans le vieux monde et à laquelle, même en Amérique, on ne rend pas assez de justice.
À l'époque où je me trouvais à Guaymas , lors de l'expédition de l'infortuné comte de Raousset- Boulbon, j'eus besoin d'un cheval.
Les maquignons sont aussi nombreux au Mexique qu'en Europe, et peut-être plus fins et plus adroits encore que les nôtres pour déguiser les vices et les défauts des animaux dont ils veulent se défaire; malheureusement pour ces négociants madrés, et heureusement pour moi, mon long séjour parmi les tribus indiennes des prairies de l'Ouest m'a donn6 un coup d'œil presque infaillible , et me rend fort difficile à tromper sur les qualités des chevaux.
Lorsqu'on connut mon désir d'acheter un cheval, ce fut, pendant quelques jours, une affluence extraordinaire de marchands à la maison que j'habitais.
Je refusai péremptoirement tous ceux qui me furent présentés.
Mes amis commençaient à me plaisanter et à me dire que je ne trouverais pas de monture à ma convenance, et que je serais contraint de suivre à pied le corps de cavalerie dont j'avais le commandement, lorsque, la veille même du départ, me promenant, par hasard, le soir, sur la plage, je vis caracoler, à quelques pas devant moi, un Indien hiaquis monté sur un cheval dont l'apparence, aux yeux de mes amis , n'avait rien de fort engageant , et qu'ils me conseillèrent, en riant, de marchander.
Je feignis d'entrer dans leur humeur, bien que j'eusse tout d'abord reconnu l'animal pour un mustang du Far -West, et je les pris au mot en faisant signe à l'Indien de venir me parler.
Le cheval n'était pas beau, je dois en convenir: il était assez haut, avait la tête grosse, le front bombé ; sa crinière, épaisse et mal soignée, lui pendait du cou sur le poitrail ; sa queue, trop peu fournie pour être ondoyante, balayait presque le sable; mais son poitrail était large, ses jambes fines; ses yeux et ses naseaux annonçaient du feu, de la vigueur et un grand fond. Bien que jamais il n'eût été ferré, et que son maître, de même que tous les Indiens, l'eût surmené pendant le long voyage qu'il avait dû faire pour atteindre Guaymas , cependant ses noirs sabots n'étaient nullement usés ni même endommagés. Il était noir comme la nuit, avec une étoile blanche, de la grandeur d'une piastre environ, parfaitement dessinée et placée juste au milieu du front.
A mon appel, l'Indien avait mis sa monture au
3Aô UN MUSTANG.
galop et était accouru v«rs moi. Je lui demandai nettement s'il voulait vendre son cheval.
— Pourquoi non, seigneurie? me répondit-il avec ce clignement d'yeux particulier aux Hiaquis. Negro est une bonne bête : je l'ai lacé moi-même au milieu des prairies de la Sierra de San Saba, il y a de cela un mois à peine, et, depuis, il a constamment fait de quinze à seize léguas par jour.
— Oui, oui, rëpondis-je en indien, je sais tout cela, mais je sais aussi que vous autres Hiaquis vous êtes de fins maquignons, que vous vous entendez parfaitement à habiller un cheval pour la vente.
En m # entendant parler sa langue, le Peau-Rouge, trompé du reste par mon costume de chasseur, me prit pour un coureur des bois et me témoigna immédiatement une grande considération.
— Votre seigneurie essayera Negro, si son plaisir est de Tacheter réellement, me dit-il en quittant l'espagnol pour reprendre le dialecte de sa tribu.
— Mais, repris-je, en supposant que Negro, puisque tel est son nom, me convienne* encore faut-il que je sache quel prix tu en veux.
— Ooahl fit-il avec un sourire narquois, je ne donnerai pas Negro à votre seigneurie pour moins de deux onces, tout autre le payerait plus cher.
Deux onces font à peu près cent soixante francs de notre monnaie. Si j'avais bien jugé le cheval, il était évident que je ferais un bon marché. Je donnai rendez-vous pour le lendemain matin au Hiaquis et je me retirai au milieu des félicitations ironiques de mes amis sur mon excellente acquisition.
L'Indien fut exact ; au point du jour Je le vis à ma
porte, monté sur un autre «heval ^t tenant Negro en bride.
Je me mis immédiatement en selle et je sortis de Guaymas en compagnie de mon Peau-Rouge, me dirigeant au grand trot vers les bois.
Je reconnus bientôt que Negro avait le porter très-doux, qu'il ne se fatiguait pas, bien qu'il fût très-ardent, excellentes qualités pour un -cheval de * chasse ; de plus, je m'aperçus que de même que tous les chevaux des prairies, dont la bouche est généralement dure, il était fort sensible à l'éperon.
L'expédition dont j'avais l'honneur de faire partie devait se rendre dans des contrées à demi-sauvages, où les Toutes n'ont jamais existé, à travers des déserts sablonneux et des forêts vierges presque infranchissables ; je voulus tout de suite savoir quel secours f mirais à espérer de mon cheval et la confiance que je pourrais mettre en lui ; je résolus de lui faire sauter une souche de plusieurs pieds de diamètre. Dans ce but , je lui rendis les rênes et pressai les flancs de mes genoux sans mettre l'éperon ; l'intelligent animal semblant comprendre qu'il s'agissait pour lui de faire ses preuves, bondit par-dessus l'obstacle avec la désinvolture d'un antilope. Je tournai bride et recommençai le même manège plusieurs fois de suite, toujours j'obtins le même résultat ; certain de sa légèreté, je voulus éprouver sa force ; en conséquence, je le dirigeai vers un marais bourbeux et très-difficile, l'animal entra dedans en flairant l'eau comme pour juger de sa profondeur, preuve de sagacité et de prudence dont je fus fort satisfait; du reste, je le trouvai prompt *et décidé dans les tours et les détours que je l'obligeai à faire.
Il me restait une dernière expérience à tenter : savait-il nager?
J'ai dans le cours de mes voyages vu d'excellents chevaux qui ne savaient pas du tout nager ; ils se couchent sur le côté comme pour se laisser flotter au courant, de sorte que le cavalier est obligé de se mettre lui-même à la nage en les tirant vers la rive, si mieux il n'aime les abandonner à leur sort, désagrément très-sérieux en voyage. Une rivière assez large et fort rapide coulait non loin de là, je poussai mon cheval au milieu, il prit tout d'abord le fil de l'eau obliquement, la tête bien élevée au-dessus de sa surface, les naseaux dilatés, sans faire entendre ce reniflement pénible habituel à la plupart des chevaux dans de semblables occasions, mais respirant au contraire également et sans fatigue; il remonta et descendit le courant, puis enfin je lui fis regagner le bord où il s'arrêta de lui-même et se détira les membres en se secouant sur place.
Convaincu après toutes ces expériences que je pouvais sans risques entreprendre la campagne avec une telle monture, je repartis à fond de train pour Guaymas.
Chemin faisant, je tirai un canard huppé, dont Negro s'approcha comme s'il eût été dressé pour la chasse, et que je ramassai sans mettre pied à terre.
Je donnai immédiatement les deux onces au Hiaquis, et laissant mes amis continuer leurs plaisanteries sur mon acquisition, je bouchonnai Negro avec la plus grande sollicitude.
Le jour même, l'expédition quitta Guaymas pour se diriger vers Hermosillo.
Malgré ses allures sauvages et son apparence un
UN MUSTANG. SAv)
peu chétive, les qualités de mon mustang ne tardèrent pas à être appréciées comme elles le méritaient par tous mes compagnons, dont les chevaux domestiques étaient loin de le valoir.
Je fis, monté sur Negro, toute la campagne, ne lui laissant prendre d'autre nourriture que l'herbe des prairies, l'alfalfa verte et des pois grimpants, quelques œufs de poule , lorsque je pouvais m'en procurer, ou bien une citrouille assez grosse; seulement, chaque matin, deux heures avant de le monter, mon premier soin était de le bouchonner , de presser sa croupe avec la main afin de m' assurer qu'il ne s'écorchait point; ensuite je jetais par-dessus lui un zarapé plié en double ; le soir, à la couchée, je le lavais, lui versais un seau d'eau froide sur la croupe, le bouchonnais partout, lui regardais les pieds et les nettoyais avec la plus grande précaution.
Au bout d'une semaine qu'il m'appartenait, Negro m'était déjà si attaché qu'il reconnaissait ma voix, et m' obéissait avec une docilité extrême; je n'avais, pour lui faire prendre le galop, qu'à incliner légèrement le corps en avant.
Lorsque la campagne fut terminée, au lieu de m'embarquer pour la Californie à Guaymas, à l'exemple de mes compagnons, je partis au contraire pour l'Apacheria, où je demeurai plusieurs mois; puis je me rendis à la Vera-Cruz en traversant le Mexique dans sa plus grande largeur; je fis ainsi sur mon cheval, sans lui accorder un seul jour de repos, environ neuf cent cinquante lieues, calculées à quaiante-cinq milles à peu près par jour; mon mustang était aussi frais et aussi bien portant à l'arrivée qu'au départ.
Aucun cheval d'Europe ne serait capable d'accomplir un pareil trajet qui, je l'affirme sans craindre d'être démenti, n'est qu'un jeu pour un mustang des prairies; car Negro n'est nullement présenté ici comme type de sa race , et n'avait aucune qualité saillante qui le recommandât ; c'était un bon cheval, mais tous ses congénères des prairies lui ressemblent et le valent
A ma dernière halte, avant que d'arriver àlaVera- Cruz, où j'avais l'intention de m' embarquer pour la France , je trouvai arrêté dans le même meson que moi un officier supérieur mexicain , colonel ou général, je crois, je ne suis plus bien «ertain du fait, nommé don Pedro Aguirre.
Nous quittâmes le- meson ensemble, le matin, pour gagner la Vera-Cruz.
Le senor don Pedro Aguirre montait un magnifique cheval qui lui avait, disait-il, et cela était probable, coûté cinq cents piastres; selon la mode mexicaine, son assis tente en conduisait en bride un autre de rechange.
Je félicitai le colonel -sur la beauté de sa monture, politesse à laquelle il me répondit assez cavalièrement, en jetant un regard dédaigneux à Negro, qu'il m'en aurait souhaité une pareille, afin de jouir de ma compagnie pendant le trajet qui lui restait à faire peur atteindre la Vera-Cruz.
Je ne laissai rien paraître, bien que je fusse assez piqué de cette réponse, et je me bornai à lui demander à quelle heure il espérait atteindre le port, [
< — Assez de temps avant vous, senor, me dit-il en souriant, pour avoir le loisir décommander le souper
à l'hôtel, à la condition toutefois que vous consentirez à en prendre votre part.
Je in inclinai en signe de remerciaient, riant sournoisement en moi-même de l'outrecuidante confiance de l'officier mexicain et du tour que je me préparais à lui jouer.
Après un dernier salut, don Pedro fit caracoler son cheval, piqua des deux et partit.
Mais, hélas! ce fut peine perdue; j'arrivai cinq quarts d'heure avant lui à la Vera-Cruz ; je commandai le dîner, je mis mon cheval au corral, et je me plaçai à la porte de l'hôtel, où, lorsque le colonel arriva, tout penaud de sa déconvenue, je lui annonçai, d'un air narquois, que je n'attendais plus que lui pour me mettre à table.
Du reste, je dois dire à la louange du colonel qu'il prit fort bien la plaisanterie, et, le premier moment d'humeur passé, me félicita franchement sur la bonté de mon cheval.
Quelques jours plus tard, vaincu par les prières de don Pedro, je consentis, non sans regret, à me séparer de mon pauvre Negro et à le lui céder, moyennant la somme comparativement énorme de sept cent cinquante piastres ; mais, hélas ! la semaine suivante je devais m'embarquer pour la France et mon che- Yal me devenait inutile.
Je suis convaincu que l'introduction de cette race des prairies de l'ouest dans nos haras servirait beaucoup à améliorer nos chevaux, et même que la plupart d'entre eux feraient d'excellents coureurs.