CHANGEMENT A VUE
Ce fut un spectacle étrange et comme il n'est pas donné souvent à un écrivain d'en pouvoir peindre. Par toutes les portes, par toutes les fenêtres à la fois, ce flot noir et grouillant avait envahi la salle. Tout ce que contenait le présidial à cette heure eût pu être fait prisonnier sans résistance, car les grandes clameurs qu'on entendait au dehors prouvaient que l'armée des Loups tenait les issues.
Mais ces pauvres gens, ébahis de leur propre victoire et timides d'abord en face de ces splendeurs, n'essayèrent point de retenir ces captifs dont la rançon eût valu la province de Bretagne. Parmi les gentilshommes qui étaient là, certains d'ailleurs semblaient avoir autorité sur les envahisseurs. Dans leur nombre, il nous faut compter M. de Rieux,
Comment et pourquoi?
En ce temps, nous le répétons, le meilleur ami d'un homme ne pouvait jamais savoir au juste où il était, où il allait. Tout au plus savait-on d'où il sortait.
De Rieux était un Breton, un brave homme et un homme d'esprit, voilà tout ce qu'on peut dire.
Ajoutons que son pommeau d'épée avait laissé sur le visage de Yaumy, le joli sabotier, chef putatif des Loups, une profonde et sanglante empreinte, et que Yaumy n'avait soufflé mot. C'était peut-être un Loup que ce gai M. de Rieux, lieutenantcolonel du régiment de Conti.
Ce qui est certain, c'est qu'en voyant son attitude, Polduc et Feydeau n'osèrent point se montrer méchants. Martin Blas au contraire, avait dit :
— Je veux pour ma part la comtesse de Toulouse et cette jeune fille qu'on nomme Céleste.
Rieux, toujours de bonne humeur, avait répondu :
— La comtesse de Toulouse, non; mais la fillette, Dieu vous l'a donnée avant nous, cousin I\Iorvan.
Et, s'avançant vers lui, Rieux lui secoua la main d'un air goguenard.
— Mon cousin, ajouta-t-il, vous avez fièrement bruni depuis quinze ans ! Sans votre accent du pays de Carentoir, que vous n'avez point perdu en courant le monde, du diable si je vous aurais reconnu !
Grâce à de Rieux et à quelques autres, on n'insulta point les hôtes du gouvernement, qui purent opérer leur retraite. Bientôt, sous ces flots de lumières que renvoyaient toujours les grandes glaces et l'or des hautes moulures, tout fut sombre, tout fut noir. Au lieu de ces toilettes brillantes qui tout à l'heure encombraient la fête, au lieu de cette étincelante cohue qui chatoyait de soie, de diamants et de fleurs, les feux des lustres et des girandoles s'absorbaient dans les haillons sombres formant le vêtement des Loups, qui pour la plupart étaient des charbonniers.
La foule augmentait, du reste, d'instant en instant. Chacun voulait voir, et le gros de l'armée était toujours dehors. Tandis que les vrais conviés de cette fête s'esquivaient par la rue de l'Horloge,, les Loups montaient toujours. Et chaque nouveau venu, en entrant dans cette sphère rayonnante, était pris des mêmes éblouissements. Si on les eût attaqués en ce lieu, ils ne se seraient point défendus.
On les voyait tous, tant qu'ils étaient, étonnés et comme engourdis par un choc. La plupart ne bougeaient point; d'autres se démenaient comme si le parquet leur eût brûlé la plante des pieds. Évidemment, en ce lieu inconnu et redouté, ils avaient crainte qu'un vengeur ne sortît de terre.
Pendant quelques minutes tout au plus on vit le satin, les dentelles et les pierreries mêlés aux lourds haillons des révoltés de la forêt. Peu à peu, la dernière dame, escortée du dernier gentilhomme passa le seuil de la porte basse qui donnait sur la rue de l'Horloge. Achille-Musée Feydeau et M. le sénéchal sortirent comme les autres, pour ne point se compromettre absolument, et pour servir d'escorte à mademoiselle Olympe et à mademoiselle Agnès. En sortant un des derniers, l'épée
à la main et tête haute, le maréchal de Montesquiou dit :
— Si je commandais encore la province, je ferais danser ces coquins sans violons !
Peut-être l'eût-il fait comme il le disait, quoique les paysans du pays de Rennes, lui eussent prouvé une fois, sous le bourg de Pacé, en lui tuant deux cent cinquante hommes du régiment de La Ferté, qu'ils n'étaient point si maniables.
En quittant le présidial, presque tous les gentilshommes avaient un sourire sous la moustache. On les chassait, mais, s'ils étaient battus, c'était sur le dos de la France, Ils étaient un peu comme ces pères faibles qui s'amusent quand même aux plus terribles espiègleries de leurs enfants. Ces fantastiques vainqueurs de la vice-royauté française, c'étaient en définitive, des Bretons.
A part même ceux qui, secrètement, étaient entrés ou voulaient entrer dans la forêt, la plupart se réjouissaient de ce soufflet donné en plein visage de la conquête.
La ville était prise par la campagne bel et bien. Chacun savait que les casernes étaient barricadées en dehors, ainsi que les hôtels Saint-Georges et de Pesée, où étaient les quartiers des cadets. Le collège militaire de Kergus était gardé. Le poste du régiment de Conti avait été fait prisonnier en dehors des portes Mordelaises; en dedans, les soldats de l'intendance avaient mis bas les armes. Les coups de feu qu'on avait entendus étaient tirés en l'air, disait-on, par les gardes à pied de la sénéchaussée.
C'était une victoire, mais c'était aussi une trahison, comme toutes les victoires de l'émeute.
De la noble assemblée qui naguère emplissait la grande salle du présidial, il ne resta plus bientôt que deux hommes et deux femmes : la comtesse Isaure et M. de Rieux, d'un côté; de l'autre, don Martin Blas et la pauvre petite Céleste qui se mourait de peur.
La comtesse Isaure avait remis son masque. Un Loup, que sa haute taille distinguait de ses camarades, s'approcha d'elle.
— Que le palais du gouverneur soit à l'abri de toute attaque, lui dit-elle à voix basse. Laisse les aides et les gabelles à Yaumy. Que Jouachin se charge de la prison avec une troupe de vassaux de Rohan. Voici la liste des prisonniers à délivrer.
Elle lui remit un papier. Le Loup fendit la foule et sortit pour bientôt revenir. En son absence, on entendit de vives acclamations au dehors.
A un mouvement que fit l'Espagnol prétendu pour se rapprocher de Céleste, IM. de Rieux vint se mettre entre eux bonnement.
— On vous dit que vous l'aurez, cette enfant, mon cousin, fit-il en se frottant les mains ; mais croyez- vous que nos amis vont rester là les bras croisés? Le bal est tiré, il faut le boire !
Puis d'une voix de tonnerre :
— Holà ! l'orchestre ! s'écria-t-il : marchons !
La noire inondation s'agita en grondant. Ce mot grec orchestre n'était pas du tout connu des Loups. A la bonne heure, si INI. de Rieux, eût évoqué le biniou et la bombarde ! On vit briller les lames de tous les couteaux. Chacun crut que c'était là un appel aux armes.
Mais l'orchestre frappa un accord, et les Loups montrèrent leurs longues dents blanches à pain noir, pour rire, non point pour mordre. L'orchestre, placé dans une retonde en galerie, à six ou sept pieds du sol, n'avait pu fuir avec ces messieurs et ces dames. Il s'était vu captif dès l'abord, et les virtuoses dont il se composait, ayant toute autre chose à faire ^u'à être braves, s'étaient tapis derrière leurs sièges, espérant n'être point aperçus. L'ordre de M. de Rieux les fit sortir de leur trou : on vit les violons tout pâles, et les basses de viole, Smues jusqu'aux larmes, reprendre leur place et dresser en tremblant leurs instruments. A cette vue, un grand éclat de rire fit trembler la vitre du présidial.
C'était la glace qui se rompait. Les Loups jetaient bas du premier coup cette timidité qui accompagne tout début dans e monde. Ils étaient chez eux, on allait bien le voir !
-— Allons, signor Fontana, dit M. de Rieux au chef d'orchestre, une courante, s'il vous plaît; c'est de circonstance !
Le signor Fontana leva son bâton de mesure. Aussitôt, ce "ut dans le salon un trépignement de sabots dont rien ne peut ionner une idée. L'orchestre fit de son mieux pour dominer ',e tonnerre, mais quinze cents paires de gros sabots sur un bon larquet de chêne, voilà un instrument puissant !
On se mit en branle. Il n'y avait point de femmes, mais de a galté, ah ! de la gaîté ! Sur les trois mille sabots, vous eussiez )U compter hardiment quinze cents galoches de charbonniers. e vous laisse à deviner de quelle couleur était le nuage de iQUssière qui s'éleva.
Martin Blas rabattit son chapeau sur ses yeux; M. de Rieux mit son mouchoir dans sa bouche. Il riait à faire plaisir.
— Eh ! Josille ! criait le voyageur Julot, qui s'était mis un voile de dentelle sur la tête, je vas te faire comme j'ai vu les | duchesses à Paris... Qu'elles se balançaient de ci... qu'elles se balançaient de là... Pelo ! prête-moi ton éventail.
On put voir alors que les nobles fugitives ne s'étaient point retirées avec armes et bagages. Pelo, qui avait une coiffure de roses blanches sur son masque de peau de Loup, prêta son éventail volé.
Pendant que le voyageur Julot fît les grâces des duchesses parisiennes, chacun voulut ajouter quelque chose à sa toilette. Il fut chargé bientôt d'un monceau de rubans, attachés au hasard, de trois ou quatre mantilles et d'autant d'éeharpes. Trente mains lui attachaient à la fois autour du corps des plumes, des nœuds de velours et des guirlandes arrachées aux piliers. On mit autour de son cou rougeâtre un joli collier de peau de cygne.
Fier et sérieux, le voyageur Julot comprit qu'on voulait lui faire honneur et se conduisit de façon à ne point démériter la faveur dont il était l'objet. 11 donna de l'éventail par la face à tous ceux qui l'entouraient et fit ainsi un lar^e cercle autour de lui. Dans ce cercle, il se mit à danser, imitant à s'y méprendre les princesses de la cour du Régent.
L'orchestre jouait en désespéré. Les sabots, furieux de joie, faisaient un tapage infernal. Ceux qui étaient dans le salon criaient pour manifester l'enthou-siasme de leur plaisir. Ceux qui étaient dehors criaient pour entrer.
C'était une bacchanale effrayante et jamais ce bon M. de Rieux ne s'était tant diverti !
Quand l'orchestre, épuisé, fit trêve et que le nuage de poudre fut un peu dissipé, on put voir qu'un léger changement s'était opéré dans la position de nos personnages. Peut-être cela venait-il purement du hasard.
Céleste était toujours assise sur l'estrade, mais la comtesse Isaure avait pris place à côté d'elle. M. de Rieux restait isolé au bas des degrés.
Quant à don Martin Blas, la cohue s'était emparée de lui en quelque sorte et le tenait pressé dans l'embraure d'une des croisées qui donnaient sur la place d'armes. Il était si parfaite-, ment encadré par cette masse humaine qui l'opprimait de!
toutes parts, qu'il n'eût même pu faire un mouvement pour dégainer son épée.
La voix de stentor de M. de Rieux s'éleva de nouveau.
— Qu'on serve à manger et à boire ! cria-t-il à la porte de la grande galerie où quelques valets se montraient tout efîarés.
Pour le coup, Julot le voyageur n'avait rien pu voir de pareil dans la grande ville de Paris. Dès que les Loups eurent appris le chemin de l'office, il y eut un va-et-vient de plateaux qui bientôt furent dédaignés comme embarrassants. Les Loups apportaient à brassées les bouteilles, les gâteaux, les pâtés, les conserves, enfin tout le matériel qui avait été préparé pour fêter l'appétit de messieurs et de mesdames des États.
On buvait, c'était une bénédiction ! toute bouche avait son goulot, si bien qu'il y eut un silence empli par le joyeux glouglou de tous ces flacons qui étaient en train de se vider.
Les heureux qui avaient trouvé place dans la salle montrèrent leur bon cœur. Des masses de bouteilles et de comestibles furent jetés par les fenêtres à la volée, et l'armée campée sur la place d'Armes eut sa part du festin. Champagne, bordeaux, chambertin, les Loups purent se vanter d'avoir goûté tout cela une fois dans leur vie.
Puis la danse reprit, échevelée cette fois, car on avait commandé à l'orchestre de jouer la fameuse Bonde du Tabac. La farandole commençait au pied de l'estrade et se continuait par le vestibule et les escaliers jusque sur la place d'Armes,, qu'elle traversait en hurlant pour replier sa queue jusqu'au perron du palais des États.
La farandole finie, un autre changement s'était opéré dans la salle. La comtesse Isaure et Céleste avaient disparu. Nous les eussions retrouvées dans la galerie voisine où Raoul arrivait, les cheveux en désordre, le front couvert de sueur et de sang, et portant à son uniforme déchiré les aiguillettes de capitaine.
Raoul avait sauvé madame la comtesse de Toulouse et c'était le prince gouverneur qui lui avait attaché de sa main les insignes de son nouveau grade.
Ce Loup de grande taille, qui était parti une heure auparavant, portant la liste des prisonniers à délivrer et les ordres de madame Isaure, revint en ce moment. Son masque qu'il ôta pour étancher la sueur qui inondait ses joues, montra le franc et bon visage de Josselin Guitan.
— La besogne est finie, dit-il.
Il était deux heures après minuit. Les Loups avaient fait autre chose que danser, manger et boire. La prison de la Petite- Motte avait été forcée. Quatorze gentilshommes et un plus grand nombre de gens de roture qui étaient encore détenus pour l'affaire des chevaliers de la Mouche-à miel étaient en liberté. Les rôles de l'arriéré avaient été lacérés. Les coffres de la recette et du contrôle étaient au pillage, ainsi que les aides, et les gabelles brûlaient.
L'hôtel du maréchal était situé rue de Bourbon; ses derrières donnaient sur l'Hôtel de Ville. Une vingtaine de gentilshommes s'étaient rassemblés là : tous Français et enragés de leur mésaventure.
Montesquiou voulait mettre l'épée à la main et donner au beau milieu de cette canaille. Mais la folie était par trop manifeste : vingt contre trois ou quatre mille ! Il y avait là les paysans de trente paroisses.
Les compagnons du maréchal rongèrent leur frein pendant une heure ou deux, mais la rage finit par leur monter au cer- ; veau. On chargea tout ce que l'on trouva de mousquets dans l'hôtel, et, au moment où les Loups rassasiés se mettaient pour la troisième fois en branle au son des violons, une décharge bien dirigée en coucha une douzaine sur le parquet. Le chapeau de Martin Blas fut percé d'une balle.
— Oh ! oh ! fit M. de Rieux en présentant tout son corps à une croisée, ce maréchal est un vrai rabat-joie ! Éteignez les lustres !
L'instant d'après, une obscurité profonde avait remplacé les éclatantes clartés de la foule, et les Loups terrifiés descendaient le grand escalier pêle-mêle.
Don Martin, à demi étouffé, sortit enfin de sa gêne, jurant au-dedans de lui-même qu'il prendrait sa revanche. Dans l'escalier, le joli sabotier lui dit à l'oreille :
— La petite demoiselle sera cette nuit à la Fosse-aux-Loups.
— Moi aussi ! répondit l'Espagnol.
Comme il débouchait sur la place d'Armes, il se sentit serrer le bras. La comtesse Isaure était auprès de lui, masquée.
— Monsieur de Saint-Maugon, lui dit-elle je ne vous veux point de mal ; vous êtes encore le maître de prendre la fuite : pour cela, je vous donne une heure !