LE JOLI SABOTIER
Il n'était plus temps de cacher Magloiie. Les Loups se précipitèrent en tumulte dans la galerie. Ils étaient ivres de leur victoire et parlaient tous à la fois, racontant leurs hauts faits dans la ville conquise. Tout ce tapage fut d'abord favorable au pauvre Magloire, qui se tint coi à l'angle du four, attendant l'occasion de réveiller le tendre intérêt de ses protectrices. Mais il y avait là un Loup de Rennes rue Vasselot, portefaix de son état qui reconnut Magloire et l'appela par son nom.
Quand Thurine, Catiche, Faucille et le reste surent que Magloire ne se nommait pas Tircis et qu'il était apprenti boulanger, elles entrèrent dan? une terrible colère. Le four, chauffé à point, faillit être appelé à cuire le fiancé de Sidonie. Heureusement qu'on avait autre chose à faire. Magloire eut grâce de la vie. On le condamna seulement à servir le four sous les ordres de dame Michon Guitan, dont il fut proclamé l'esclave à perpétuité.
La salle du conseil, grande pièce aux parois équarries à la bêche, était plus haut voûtée que la galerie. Une douzaine de troncs d'arbres, surmontés de madriers bruts posés en sohves, soutenaient les terres supérieures. Il y avait à l'entour vingt ou trente billots encore vêtus de leur écorce : chaises curules du sénat des Loups.
Au fond, en face de l'ouverture qui donnait sur la grande galerie, on voyait pendre à plis raides et ternes la vieille tapisserie de drap d'argent que nous avons déjà vue aux premières pages de cette histoire. Elle servait en ce temps-là de séparation entre la salle d'armes de Rohan, où Alain Polduc et dame Michon Guitan avaient établi leurs quartiers rivaux, et le
maître es alier du manoir. Ce fut elle qui s'ouvrit pour montrer le com'e Guy arrivant à l'appel de ses vassaux en détresse.
Maintenant elle voilait une sorte de sanctuaire invisible dont, malgré les railleries du joli sabotier et de ses âmes damnées, aucun Loup n'approchait qu'avec crainte. Il était défendu de soulever la draperie; mais aucun, dans les grottes, savait bien ce qu'il y avait derrière.
Il y avait une niche ou rotonde au centre de laquelle était placé ce vieux trône de famille qui ornait autrefois le grand salon de Rohan, au temps où Alain Polduc, le paysan parvenu, n'avait point encore usurpé le domaine des juveigneurs de Bretagne.
C'était là que, suivant les traditions, la Louve s'était montrée aux ancêtres dans les circonstances solennelles ou à l'heure des dangers suprêmes. C'était là que la Louve devait apparaître encore, si les habitants de la Fosse-aux-Loups étaient destinés à jamais la voir.
Yaumy avait fait ce qu'il avait pu depuis quinze ans pour détruire le prestige de ce sanctuaire fermé. Mais il y avait làdedans un grain merveilleux : Yaumy avait perdu sa peine. Précisément à cause du mystère qui l'entourait, la Louve apparaissait, aux imaginations de ses sauvages sujets, grande comme les rêves du mysticisme breton. Ce n'était plus un être mortel, c'était la personnification du vieux droit ducal, c'était le génie de la nationalité.
Pendant que le gros de la troupe buvait, fumait et hurlait dans la galerie, un grave synode se tenait dans la chambre du conseil. Yaumy, l'intendant Feydeau, Alain Polduc et don Martin Blas, étaient réunis là dans un recoin obscur et causaient à voix basse.
Avant de se joindre aux membres de ce conciliabule, le joli sabotier avait eu une conférence d'un autre genre. Grincette, ce petit diable femelle (jue nous avons vu sortir de la cheminée, lui avait fait son rapport. La bonne dame Michon Guitan se croyait bien sûre de cette Grincette qu'elle avait élevée, mais Grincette aimait déjà l'eau-de vie, Yaumy lui donnait de l'eaude-vie.
— Derrière la cheminée de la cuisine ! pensait le joli sabotier, en gagnant la chambre du conseil; si je n'étais pas trop gros je passerais, moi aussi, par le tuyau pour voir cela. J'ai toujours eu idée qu'il y avait là une issue, puisque la cheminée tire...
Dans la chambre, l'intendant et le sénéchal étaient assis auprès l'un de l'autre; ils parlaient avec vivacité. Martin Blas s'appuyait, sombre et muet, aux parois de la grotte. Yaumy s'approcha des deux premiers.
— Ici, coquin ! fit Martin Blas comme s'il eût appelé un chien. Son visage contracté menaçait bien plus encore que sa parole.
Cependant Yaumy n'obéit point. Alain Polduc lui dit :
— Les quelques heures qui vont s'écouler jusqu'à l'ouverture de la séance du parlement valent pour nous toute une vie. Ta fortune est faite, si tu peux nous mettre hors d'ici cette nuit.
Yaumy prit place sur une escabelle et ne répliqua point. Martin Blas fit un pas vers lui, la main sur son épée.
— Tu nous as trompés, misérable ! dit-il, tu nous as affirmé que tu étais le maître ici...
— Je suis le maître, repartit enfin le joli sabotier, qui passa le revers de sa main calleuse sur son front couvert de sueur froide; la preuve que je suis le maître, c'est que vous êtes en vie tous les trois !
— Nous sommes prisonniers, objecta Polduc, donc tu n'es pas le maître.
Yaumy répliqua :
— Vous êtes prisonniers parce que je l'ai voulu. J'ai besoin de vous.
L'épée de Martin Blas sortit à demi du fourreau.
— Vous, dit le joli sabotier, qui le regarda en face, c'est difTérent, je n'avais pas besoin de vous. C'est vous qui avez voulu venir. Que vous ai-je promis? Que vous trouveriez ici la comtesse Isaure et la Cendrillon? Je n'ai pas menti : la Cendrillon et la comtesse Isaure sont ici.
L'intendant et son gendre échangèrent un rapide regard.
— Je veux les voir, reprit l'Espagnol, à l'instant !
— Moi, je ne le veux pas, riposta froidement le joli sabotier. Laissez là votre épée, croyez-moi, et ne vous approchez pas trop, car, si vous passiez certaine limite, vous pourriez voir que les pauvres balles de nos mousquets sont assez dures pour casser une tête de gentilhomme. Il y a en ce moment quatre bonnes paires d'yeux qui vous visent, monsieur l'ambassadeur du roi d'Espagne, et votre front est au bout de quatre bonnes carabines qui jamais n'oilt manqué leur coup !
Involontairement, Martin Blas jeta un regard autour de lui. Yaumy se prit à rire.
— Regardez cela, reprit-il, en montrant la sanglante cicatrice que le pommeau de l'épée de Rieux avait laissée sur son visage; je n'avais qu'un mot à souffler pour faire sauter le crâne de celui qui m'a marqué ainsi...
11 ajouta avec un mouvement d'orgueil :
— Je suis le maître... le maître des autres et de moi-même 1 Ses sourcils fauves se froncèrent, et sous leur ombre profonde
son œil lança un éclair.
— Vous la verrez, votre comtesse, reprit-il encore d'un ton dédaigneux, mais cette fois, aurez-vous le cœur de vous venger?
— Que t'importe? fit Martin Blas.
— Non ! poursuivit le joli sabotier comme en se parlant à lui-même; ces gens-là sont lâches en face des femmes... et puis, elle a une amulette : il ne se vengera pas !
Sa tête chevelue disparut entre ses mains, qui pressèrent convulsivement soif front. Évidemment, cet homme ne se ressernblait plus à lui-même. Son cerveau fermentait. Il avait une grande idée ou bien la folie le cherchait. Ou bien encore il avait caché son jeu depuis quinze ans et personne n'avait deviné sa force.
Quand il se découvrit le visage, il était très pâle et ses yeux brûlaient.
— Je suis le maître ! répéta-t-il comme pour affermir sa propre conviction, mais je ne peux rien contre elle, parce qu'elle a un charme. N'a-t-elle pas traversé le feu et l'eau? J'avais mis une balle d'argent dans mon mousquet, le jour où je tirai sur elle à la Croix de Mi-Forêt. Moi qui tue un lièvre à la course à trois cents pas, j'étais à cinquante pas d'elle, et j'ai retrouvé ma balle écrasée à la place où elle s'agenouillait devant l'image de Notre-Dame...
— C'est donc bien vrai que vous avez tente de l'assassiner? dit Martin Blas, dont le regard quitta Yaumy pour se reporter sur l'intendant et sur le sénéchal. Qui vous avait payé pour cela?
Polduc se borna à faire un petit mouvement d'épaules, et l'intendant murmura :
— Je suis un homme de qualité.
— C'est vous, s'écria tout à coup le joli sabotier dont, les lèvres blêmes se bordèrent d'écume, — c'est vous qui m'avez menti, tous les trois gentilshommes que vous êtes ! Je comptais sur vous pour tuer cette femme, mais elle vous a fait peur!... Il n'y a que moi ! la guerre est entre elle et moi ! Il faut frapper...
je frapperai ! Je veux être le maître ! Si la roche que je vais ébranler me tombe sur la tête, tout est dit ! qu'importe la mort? Il se tut. Dans la galerie voisine, des éclats de gaieté montaient avec la chaude vapeur qui se dégageait de la cohue en fièvre.
— Tu es avare, vieux Yaumy, dit le sénéchal, et nous t'avons proposé ta fortune.
Le joli sabotier eut un rire strident
— Ma fortune ! répéta-t-il. Que m'en aurait-il coûté pour piller vos deux châteaux? Je suis plus riche que vous, car tout ce que vous avez est à moi, si je le veux. Il n'y a qu'une chose, c'est d'être le maître. Cela vaut tout le sang d'un homme. Le reste n'est rien.
Il s'arrêta et ferma ses deux gros poings pour menacer le ciel.
— Tenez ! s'écria-t-il d'une voix étranglée, c'est une malédiction, vous allez voir ! Il n'y a qu'une arme pour la tuer, cette femme, c'est son secret. Je l'ai, son secret, mais le jour où je vous dirai son nom, la forêt tremblera... et toutes ces bêtes fauves qui sont là me déchireront avec leurs dents !...
Sa parole était courte et brisée. Des saccades convulsives tiraient tous les muscles de sa face.
— Et sa force, reprit-il en se levant tout à coup, savez-vous où elle est? J'ai passé mes jours et mes nuits à chercher ces issues maudites. Si je pouvais dire : « Je connais, moi aussi, le mystère de ces portes, » rien ne me résisterait. Son prestige est là. Eh bien ! Je vais le lui arracher son prestige !... Ce qu'elle sait, je vais le savoir !
Il s'arrêta debout au milieu de ses trois compagnons.
— Vous voulez être libres, n'est-ce pas? leur demanda-t-il brusquement.
Il n'y eut à répondre que l'intendant et le sénéchal. Ils voulaient en effet sortir des grottes à tout prix. Martin Blas avait d'autres vues.
Yaumy saisit le bras du sénéchal et l'entraîna à l'autre bout de la chambre. Ils causèrent un instant très bas et avec une grande vivacité.
Martin Blas s'était assis et songeait. L'intendant suivait d'un œil inquiet la conversation de son gendre avec le sabotier. Cette nuit terrible avait complètement lavé le savant badigeon de son visage. Le blanc, le rose, le bleu, tout avait disparu. Le malheureux Achille-Musée était à l'état de nature, avec ses
rides profondes, marbrant des joues de parchemin, et ses rares cheveux gris qui, révoltés, sortaient des bords de sa perruque. Son petit miroir de poche avait remplacé pour lui la fontaine de Narcisse, et s'il souhaitait passionnément d'être libre, c'était pour restaurer ses peintures.
Il vit que son gendre et le chef des Loups s'entendaient à merveille. Polduc se frottait les mains et tapait, ma foi, sur l'épaule du joli sabotier d'un air tout amical. Ce fut au point qu'Achille-jNIusée prit le courage de quitter sa place et de s'approcher d'eux. Quand il fut à la portée, voici ce qu'il entendit :
— Si vous n'avez pas froid aux yeux, disait Yaumy, dans une heure tout peut être fait. Je vous donnerai un guide pour retrouver l'entrée de la grotte. Les soldats de Conti nous ont suivis jusqu'au gué La- Vache; ils doivent être campés dans la clairière. Un temps de galop les mettra sous l'étang de Muys où ils trouveront. Dieu merci ! leur charge de rochers. Que chaque homme apporte seulement une pierre, et l'entrée de la Fosse sera bientôt bouchée.
— Ce n'est pas un piège que tu nous tends là? mon gars, fit le sénéchal, qui commençait à réfléchir.
Achille-Musée était maintenant tout oreilles.
— Non, répondit le joli sabotier, ce n'est pas un piège. Vous avez vos afïaires, j'ai les miennes, voilà tout.
— Mais comment te sauveras-tu, si l'entrée est bouchée?
— Si je ne sais pas tout, je sais beaucoup, répliqua Yaumy avec une certaine répugnance, et comme s'il n'eût cédé qu'au besoin de fournir des garanties à son interlocuteur; je sais où trouver la comtesse Isaure en ce moment. Je sais en outre qu'elle a auprès d'elle une. jeune fille qu'elle voudra sauver à tout prix. Quand on lui aura dit : « La porte de la Fosse est boucîîée, « la comtesse Isaure trouvera bien une issue...
■ — Ah ! firent en même temps le beau-père et le gendre. Et Polduc ajouta :
— Comment peut-elle savoir ce que tu ne sais pas?
— Et moi, je serai derrière elle sans qu'elle s'en doute, acheva au lieu de répondre le joH sabotier qui suivait son idée, et pour le coup j'aurai le grand secret... Je serai le maître !
— Mais alors, commença le sénéchal, la comtesse Isaure est donc?...
Il n'acheva pas, parce que la main du sabotier se posa rudement sur sa bouche.
— Ce mot-là éveillerait ici un terrible écho ! murmura- t-il. Silence !
— La laisseras-tu sortir? demanda encore Polduc.
— Si la lame de mon couteau n'est pas de beurre, non ! répliqua Yaumy avec une singulière énergie.
• — En ferais-tu le serment?
— Oui.
■ — 'Sur ton salut éternel?
— Sur mon salut éternel !
— Tope ! fit Polduc, qui lui tendit la main.
— Tope ! ajouta Achille-Musée, à qui on ne demandait rien.
— Attendez-moi donc ici cinq minutes, reprit le joli sabotier; je vais me débarrasser de l'Espagnol, d'abord.
Il alla droit à Martin Blas et lui dit :
— Me voici prêt à vous conduire auprès de la comtesse Isaure.
Martin Blas se leva sans répondre et ils sortirent tous les deux.