MERE ET FILLE
C'était une sorte de petite cellule maçonnée, dont les murs étaient recouverts d'une tapisserie de serge. Elle avait une seule porte qui s'ouvrait sur un couloir étroit et noir, d'où venait un grand courant d'air, imprégné de fumée et qui agitait vivement la flamme de la lampe. Dans la cellule, il y avait une couchette et quelques escabelles, sur l'une desquelles un costume de paysanne en bure brunâtre était plié. Au chevet du lit était un livre d'heures, et un rosaire pendait à la ruelle.
On entendait là une étrange confusion de bruits et de voix : les mêmes bruits et les mêmes voix qu'on entendait dans la caverne elle-même.
Les sons du biniou et de la bombarde qui animaient les danseurs dans la galerie arrivaient parfaitement distincts, ainsi que le grave bavardage de dame Michon Guitan, qui perfectionnait l'éducation souterraine du malheureux Magloire, en qualité de chaufournier. Quand une clameur soudaine se faisait dans la galerie où festoyaient les Loups, les parois de la cellule tremblaient. Le couloir, situé au-devant delà porte était froid, mais non pas humide. Il y régnait un vent violent qui emportait avec lui ces acres odeurs de fumée dont nous avons parlé.
Le raisonnement bâti par le joli sabotier au sujet de ce déplacement d'air qui favorisait le tirage de la cheminée de la cuisine n'était pas d'une rigoureuse exactitude. Dans les grottes d'une vaste étendue, la seule différence des niveaux, et par conséquent des températures, peut déterminer des courants continus.
Il y avait deux femmes dans cette cellule : la comtesse Isaure et Céleste. Toutes deux gardaient encore leurs costumes de bal. La comtesse Isaure était assise sur le pied du lit; Céleste s'agenouillait près d'elle.
La comtesse Isaure, penchée en avant, tenait la tête de Céleste pressée contre son cœur. Les belles boucles blondes et brunes de leurs cheveux se mêlaient. Un peintre eût cherché longtemps avant de grouper plus gracieusement deux plus ravissantes créatures.
Elles souriaient toutes deux des sourires pareils ; elles pleuraient les mêmes larmes.
— Ma mère, ma mère, ma mère ! disait Céleste, mettant ses délices à répéter ce mot, est-il possible que Dieu m'envoie tant de bonheur !
— Ma fille! répondait Isaure, ma fille chérie! j'ai espéré quinze ans cette heure qui paie toutes mes souffrances !
Et c'étaient des baisers sans fin. Isaure reprenait :
— Laisse-moi te dire, Marie... car tu t'appelles Marie, et ton enfance fut vouée à la bonne Vierge mère de Dieu. Laisse-moi te demander pardon de t'avoir laissée si longtemps seule, si longtemps malheureuse et abandonnée. Nous étions proscrits. Je veux que tu saches tout cela...
■ — Mais vous êtes bien trop belle et trop jeune, interrompit Céleste, pour être ma mère !
Elle- se reculait, riant et pleurant.
— Belle ! reprenait-elle, belle comme les saintes du ciel ! Ma mère, ô ma mère !... ma chère mère !
Et des baisers encore. Elles ne se lassaient point, insatiables toutes deux de ce divin bonheur si longtemps attendu. Puis madame Isaure prenait un ton bien grave.
— Chère folle, disait la mamansévère, ne m'écouteras-tu point?
— Si vous parlez de vous, rien que de vous, ma mère, oh I oui, je vous écouterai !
■ — De moi et de toi, Marie. Toi, n'est-ce pas encore moi ! Te souviens-tu du récit que te fit la Meunière dans les pauvres ruines du moulin? Ce jour-là, ton destin se décidait; ce jourlà, les efforts de ta mère ramenaient en Bretagne l'homme qui devait y faire naître la concorde et la paix; le comte de Toulouse... Tu souris parce que sa bienvenue a été payée par une bataille. Te voilà encore bien jeune, petite fille, pour que je t'explique le jeu mystérieux des factions. A cette bataille, tout le monde a gagné, Marie, et toi plus que les autres. Ce sera la dernière, si Dieu nous est en aide. Voici deux jours seulement qu'on t'a dit ta bonne aventure, et demain, tu seras la femme d'un grand seigneur...
^r— Demain ! répéta Céleste.
Puis elle ajouta rougissant et souriant à la fois :
— Raoul n'est encore que capitaine !
— Qu'était-il hier? demanda la comtesse Isaure, ne crois-tu pas aux prédictions de la Meunière?
Céleste dévorait ses mains de baisers.
— C'était vous, ma mère, c'était vous ! dit-elle, je vous ai bien reconnue.
— C'était moi. Et que d'années avant d'arriver à cette première joie !... Mais je ne sais par où commencer mon histoire, Marie, ma fille bien-aimée. Nous n'avons que quelques minutes, et j'ai tant de choses à te dire ! Heureusement que la Sorcière a bien avancé ma besogne l'autre jour... Je veux t'expliquer d'abord pourquoi tu as été confiée aux mains des ennemis de ta race. Ce fut à une époque où le terrain manquait sous mes pas : mon père était prisonnier; Josselin Guitan, l'unique serviteur qui me restât fidèle, s'en allait mourant d'une blessure qu'il avait reçue en me servant. J'étais seule, et il me fallait partir pour Paris. Une voix me disait que là était le salut.
Je savais que le traître Alain Polduc et son beau-père l'intendant Feydeau cherchaient partout ma fille et le fils de mon frère, et je savais dans quel but ils les cherchaient. Dieu m'inspira. Ce fut pendant ma prière à Notre-Dame-de-Mi-Forêt que l'idée me vint de te placer, pauvre enfant, au centre même du camp ennemi. Comment Polduc et Feydeau eussent-ils pu soupçonner tant d'audace? Je pensais d'ailleurs ne m'éloigner de toi que pour quelques semaines. J'emportais avec moi une clé qui devait m'ouvrir toutes les portes à Paris.
Mais les conseils politiques ne décident rien en un jour. J'ai travaillé dix ans.
Qu'importe, Marie, puisque te voilà dans mes bras, que je baise ton front si doux et que je vois ton pur sourire?...
Céleste attira contre son cœur les deux mains de la comtesse Isaure, qui sourit et dit :
— N'allons-nous point reparler de Raoul? Et sans attendre la réponse, elle ajouta.
— Je l'aime aussi et depuis longtemps, je l'aime presque autant que toi. Dieu est bon et la Providence se montre en tout ceci. J'avais dit : celcii qui aimera ma fille aura du bonheur. Tout obstacle s'aplanira devant ses pas. Si bas que le sort l'ait mis, il montera, soutenu par une invisible main il
montera jusqu'au trône ducal où s'asseyaient mes pères. J'avais dit cela dans mon orgueil. Mais Dieu, qui punit tous les orgueils, voit d'un œil clément l'orgueil des mères, parce que c'est de l'amour. Le bonheur de Raoul a été de t'aimer. Notre bonheur, à nous, c'est que Raoul t'ait aimée, car Raoul est le fils de mon frère César, et, en servant mes tendresses maternelles, j'accomplissais du même coup un devoir...
— Raoul! mon cousin! s'écria Céleste; et quel est donc notre nom, ma mère?
— Tu ne l'aspas deviné, Marie? Bien souvent, cependant, tu entendis raconter ta propre histoire, mais c'étaient là pour toi, paiivre enfant, des contes de veillées et des légendes . Si tu as versépaifois des larmes en écoutant le récit du « dernier jour de Rohan, » comme ils disent encore dans la forêt, c'est que tu as bon cœur...
— Oh! j'ai bien pleuré! dit Céleste.
— Tu ne te doutais point, poursuivit Isaure, que l'enfant endormi dans les bras de Valentine chassée et maudite, c'était toi.
— Moi! fit Céleste toute pâle; je le craignais, ma mère... mais je tâchais de n'y point croire. J'ai été trop longtemps une pauvre fille : ce grand nom de Rohan me fait peur 1
Isaure la pressa frissonnante contre son sein.
— S'il plaît à Dieu, dit-elle, ce grand nom de Rohan te sera léger à porter. J'ai travaillé à cela pendant une vie tout entière.
En achevant ces mots, elle cessa soudain de soutenir Céleste, qui glissa sur ses genoux. Sa physionomie avait changé d'expression. Elle écoutait, l'œil fixe et la tête penchée. Elle se leva sans bruit.
— Attends ! dit-elle.
D'un pas léger elle s'engagea dans le corridor. Le corridor, dans son prolongement septentrional, aboutissait à une impasse. C'était la fin des grottes de ce côté. Isaure colla son oreille à la paroi de terre.
— Ils sont là ! murmura-t-elle.
Elle venait d'entendre la voix de Martin Blas, invisible, mais tout proche et séparé d'elle seulement par une mince cloison de terre, prononcer distinctement ces mots que le lecteur reconnaîtra :
• — « Tu nous as trompés, misérable ! »
Puis vint la réponse de Yaumy :
— « Je suis le maître : la preuve que je suis le maître, c'est que vous êtes en vie tous les trois !»
La comtesse Isaure était là, au revers de la chambre du con-
seil, où commençait l'entrevue à laquelle nous avons assisté. Elle écouta pendant quelques instants, puis elle continua de marcher dans l'obscurité la plus profonde, et sa main, qui tâtonnait, trouva une petite porte de bois. Elle frappa trois coups doucement, et demanda tout bas :
— Es-tu là?
La voix de Josselin Guitan lui répondit :
— Je suis là.
— Peux-tu les entendre !
— Je ne perds pas une parole.
Isaure, pensive, mais calme, revint à la celulle, où Céleste l'attendait toute tremblante.
— Nous aurons plus de temps que je ne le pensais, dit-elle, ne t'effraie pas, fillette, les terreurs de cette nuit ne sont pas finies, mais tu as ta mère près de toi.
— Ne me quitte plus ! murmura Céleste en la tutoyant pour la première fois.
Cela lui valut une caresse.
— Où en étais-je? reprit madame Isaure; je ne peux pas tout te dire, parce que tu ne comprendrais pas. Tu n'as jamais entendu parler de madame de Saint-EIme, n'est-ce pas?
— Jamais, répondit la jeune fille.
— C'est le nom d'une femme isolée et faible, à qui Dieu donna le pouvoir d'empêcher la guerre entre deux peuples. C'est le nom d'une femme qui, sans appui ni secours, sut acquérir assez de pouvoir sur le Régent, PhiUppe d'Orléans, pour lui arracher cette promesse que pas une goutte de sang ne serait versé en Bretagne par suite de la conspiration de Cellamare. Quatre têtes tombèrent pourtant sous le château de Nantes. La femme dont je te parle n'en doit donc point compte à Dieu, car ce fut un quadruple assassinat.
Le front d' Isaure était penché sur sa poitrine.
— Pourquoi ne me parlez-vous plus de vous, ma mère? demanda Céleste.
— Je te parle de moi, enfant, répondit la comtesse Isaure en se redressant, fière et grave, je te parle des jours les plus laborieux de ma vie. C'étaient quatre nobles têtes : Talhoët, le compagnon de mon enfance; Malestroit de Pontcallec, le vrai gentilhomme ; du Couëdic, qui mourut en baisant les pieds du crucifix. Longtemps je n'ai pu fermer les yeux sans voir leurs fronts de martyrs,..car c'était moi qui avaitdccouvertau régent de France
150 VALENtlNE DE ROHAN
les intelligences de l'Espagne avec les gentilshommes Bretons.
— Vous, ma mère !
— Pour toi, ma fille. Je ne m'en repens pas. Ces quatre têtes tombées ont épargné des milliers d'existences... Mais Dieu veuille, enfant,que tu n'approches jamais du trône, même pour bien faire. Il y a là des fatalités. Les souvenirs qu'on en garde ressemblent trop souvent à des remords.
Elle se tut. Céleste n'osait plus l'interroger.
— Sur mon salut, reprit Isaure, sur toi, Marie, qui m'es chère presque autant que ma part de bonheur éternel, je jure que j'ai agi suivant ma conscience ! En ce temps, ma fille, j'aurais pu être grande, mais je ne voulais être que mère. Déjà uîi6 fois ton berceau bien-aimé s'était mis entre la gloire et moi. Déjà une fois j'avais montré ton sommeil souriant au fils de Louis XIV en lui disant : « Vous voyez bien que je ne peux pas être votre femme. » Au régent de France, qui me jugeait ambitieuse je pus répondre encore : tout ce que je fais est pour ma fille !..^ Ma fille ! voilà la chère étoile qui m'a guidée. Quand j'étais lasse et découragée, je me mettais à genoux, je parlais de toi à la Vierge et à Dieu. Tu me consolais de tout, Marie, ma bien-aimée, et, quand après mes nuits de veille, je retrouvais dans quelque triste retraite mon malheureux, mon noble père privé de raison, ton nom me sauvait du désespoir. Ma fille ! Ma fille! je n'avais que cela, moi, et c'était assez. Comment veux-tu que je te dise à quel point je t'aime, Marie, toi qui as été mon talisman, mon espoir et ma vertu? Te voilà qui pleures, enfant... N'est-ce pas que tu m'aimes bien, toi aussi?
Céleste n'avait plus de paroles, mais quelles paroles eussent pu remplacer l'éloquence de ses yeux inondés de larmes.
— J'ai bien travaillé, murmura Isaure, faible en ce moment commel'enfantqui étaità ses pieds ;j 'ai biensoufïert ! Mais qu'estce que cela, mon Dieu ! pour l'heure déhcieuse que votre bonté me donne? Marie ! te voilà bien à moi ! Nous ne nous séparerons plus.
— Est-ce vrai cela, ma mère? s'écria Céleste, qui eut un sourire radieux au travers de ses pleurs.
Isaure hssait de sa main ses beaux cheveux dénoués et l'admirait en silence.
— Que je te dise ! reprit-elle avec ce ton naïf et heureux des mères penchées sur le berceau chéri qui contient tout leur cœur : que je te dise tout ce que j'ai fait pour toi, Marie... ou pour moi plutôt, mon bien-aimé trésor ! Oh ! il fallait cora'-
haUrc.va ! tout était contre nous. AParis, j'étais donc la baronne de Saint-Elme, poursuivie par mille haines et soutenue seulement par le capricieux engouement du Régent. A Rennes, j'étais la comtesse Isaure, parce qu'il me fallait savoir le fort et le faible de ces myriades d'intrigues qui se croisent autour du parlement, parce qu'il me fallait de l'or et des partisans, parce que, enfin, en travaillant pour toi, je voulais bien sauver notre pauvre et vaillante Bretagne entraînée à sa perte. Dans la forêt, j'étais Valentine de Rohan, ou plutôt je portais un autre nom mystérieux et terrible qui me faisait la reine des sauvages habitants de ces cavernes : il me fallait des soldats, ce nom me donnait une armée. Sur l'ancien domaine de mes pères, enfin, j 'étais la Sorcière, afin de tracer autour de la retraite où je cachais mon père proscrit un cercle mystérieux et infranchissable. Céleste était comme éperdue.
— Mon Dieu ! Mon Dieu ! fit-elle. Et tu as pu faire tout cela sans mourir à la peine, ma mère, ma pauvre mère !
Puis, emportée par l'élan de son admiration :
— Ma noble mère ! ajouta-t-elle.
— Je te dis que je pensais à toi ! fit doucement Isaure.
— Et moi qui ne savais pas ! s'écria la jeune fille; et moi qui pleurais ma misère !
— Oh! reprit la comtesse, j'aurais donné de mon sang, Marie, pour chacune de tes larmes ! je savais, jour par jour, ce que tu faisais et ce que tu souffrais. Moi aussi, j'ai accusé Dieu dont la main, à mon gré, n'allait pas assez vite. Le temps passait. Une crainte grandissait en moi. Alain Polduc pouvait découvrir ta naissance...
— Mais pourquoi tant de travaux, ma mère? ne put s'empêcher de dire Céleste ; pourquoi ne pas me prendre avec vous dès le commencement? Nous aurions fui dans quelque retraite ignorée, nous aurions caché notre bonheur...
Elle s'interrompit, confuse et presque effrayée. Elle ne reconnaissait plus le regard de sa mère.
Celle-ci lui mit la main sur le front.
Sa physionomie, qui était devenue sévère, s'éclaira tout à coup. Elle eut un grave et doux sourire.
— Marie, prononça-t-elle lentement, nous ne pouvons pas fuir, nous ne pouvons pas être heureux ailleurs que dans la maison des ancêtres. Tu comprendras cela quelque jour : nous sommes les Rohan, ma fille... non pas ceux de Paris : les Rohan de Bretagne 1