ROHAN NE MEURT PAS
Aussitôt que le comte de Toulouse connut les mesures extiêmes prises contre les paysans révoltés de la Fosse-aux-Loups il fit partir un détachement de ses gardes, escorté par les sapeurs de la ville, avec ordre de déblayer l'entrée des grottes. Il fit cela par humanité d'abord, car c'était un noble cœur; il fit cela ensuite par politique. Son opinion était qu'on ne pouvait point abattre la résistance bretonne par la terreur. Un semblable massacre avec ses hideuses conséquences devait soulever la province tout entière.
Yves Quimper de Lanascol, écuyer de la comtesse de Toulouse fut chargé de conduire les travailleurs libérateurs. L'harmonie toute celtique de ce vaillant nom de Basse-Bretagne indique elle-même la pensée du prince. 11 voulait s'entourer et entourer sa femme de Bretons.
Lanascol, âgé de vingt ans, avait, à quelques semaines de là, quitté pour la première fois le manoir paternel. En partant, il avait essuyé les larmes de sa bonne mère à force de baisers et promis qu'il gagnerait de l'honneur. Et tout le long de la route qu'il faisait à cheval, depuis les montagnes Noires jusqu'à ee bassin plat et brumeux où la ville de Rennes est assise, Yves songea à sa mère bien-aimée.
Voilà qu'une bonne occasion lui venait de gagner de l'honneur ! Yves de Lanascol, reconnaissant jusqu'à l'enthousiasme, baisa la main du prince et sauta en selle.
— Ma mère se; a contente, se disait-il.
Sa mère porta le deuil. On raconte encore la mort du pauvre écuyer Yves Quimper de Lanascol, aux veillées du Finistère. La légende dit qu'il était beau, ce qu'il fit, prouve qu'il ét^it brave.
Il était nuit encore quand il arriva avec sa troupe sous l'étang du Muys. On se mit tout de suite à l'ouvrage et, dès qu'il y eut un passage ouveit, Lanascol entra le premier en criant :
■ — Pardon pour tous !
Il se heurta contre les corps morts de ceux qui s'étaient fait tuer derrière la grille. On alluma des torches. Les grottes étaient désertes. Lanascol traversa la grande galerie toute jonchée des débris de l'orgie. Il parvint à la chambre du conseil, où était le cadavre de Yaumy, le joli sabotier.
La draperie d'argent relevée laissait voir la niche, et dans la niche l'ouverture par où les Loups avaient opéré leur retraite. Cette ouverture rendait des bruits confus et profonds.
— Ils sont là ! se dirent les soldats et les pionniers. Lanascol, malgré les prières des siens, montra sa poitrine
découverte à l'ouverture et cria de nouveau que Son Altesse le gouverneur de Bretagne donnait quartier à tous les paysans révoltés. On ne lui répondit point. Il dit : — Avançons !
Chacun savait bien que ces grottes étaient pleines de précipices. La troupe hésitait. Lanascol saisit une torche la brandit au-dessus de sa tête et s'élança dans l'ouverture. On entendit ce cri : — Ma mère !... Lanascol et sa torche avaient disparu dans l'abîme qui s'ouvrait à dix pas de l'entrée.
Telle fut la nouvelle que les gardes de Toulouse rapportèrent en la ville de Rennes. Cela se répandit avec la rapidité de la foudre dans les hôtels nobles comme dans les loges du petit peuple. Les Loups avaient dû mourir tous jusqu'au dernier dans ce précipice sans fond. Il n'y avait plus de Loups !
Comme on le pense bien, ni M. l'intendant de l'impôt, ni M. le sénéchal, ne s'étaient couchés cette nuit-là. Ils furent des premiers à savoir la nouvelle. Au petit jour, Alain Polduc était dans le cabinet de son beau père.
— Vainqueurs sur toute la ligne ! s'écria-t-il; tout a disparu, tout !... mon excellent ami, hier au soir j'ai bien cru que nous étions noyés sans ressource !
— Et moi donc ! répartit Feydeau.
• — Ah ! beau-père, beau-père ! reprit Polduc avec effusion, quand j'ai vu M. de Rieux donner du pommeau de son épée au visage de ce lâche coquin de Yaumy; quand j'ai vu madame Isaure tenir tête à tout le monde, et le seigneur Martin Blas prisonnier au milieu d'un cercle de patauds inconnus, j'ai eu bien envie de monter à cheval et de m'en aller tout d'un trait
à Saint-Malo louer une barque pour passer en Angleterre.
— Comment ! fit Achille-Musée avec un mouvement d'épouvante rétroactive, ça a été jusque-là?
— Mon beau-père, répondit Polduc, entre l'abîme et nous, il y avait juste l'épaisseur d'un cheveu !
— Mais maintenant, mon gendre?
— Maintenant, j'ignore comment la chose s'est faite, mais il est certain que tous ceux que nous avons laissés dans les grottes sont morts à l'heure qu'il est. Or, comptez sur vos dix doigts : Yaumy, qui en savait trop long, et qui nous gênait; Martin Blas, qui nous faisait peur; Valentine, notre tête de Méduse, et très probablement de son vieux père, s'il n'était pas déjà défunt, et très certainement, Céleste, sa fille. Je ne parle même pas de Josselin Guitan et de sa mère qui a si bien failli nous garder dans le pétrin...
— Alors, mon gendre, s'écria Achille-Musée, enchanté, nous n'avons plus qu'à fêter notre victoire?
— Erreur, mon beau-père ! Ce petit Raoul qui a sauvé hier la comtesse de Toulouse nous reste sur les bras. L'hydre a encore une tête. Ce matin, s'il vous plaît, nous allons nous mettre en quatre et dépenser un million, pour que ce soir nous soyons les maîtres définitivement !
Il était onze heures du matin. Le gros, comme on appelle encore la maîtresse cloche de l'Hôtel-de- Ville, sonnait de minute en minute ce coup unique et prolongé qui annonçait les délibérations solennelles du parlement breton.
Or, la délibération d'aujourd'hui était solennelle entre toutes. Les États de Bretagne, rassemblés en séance extraordinaire, sur l'ordre du prince gouverneur lui-même, avaient convoqué les quatre chambres du parlement.
Cela ne s'était vu qu'une fois, lors du vote de résistance contre les subsides demandés par M. de Mercœur dans la guerre contre le Béarnais.
II s'agissait de juger le grand procès de Rohan.
A Dieu ne plaise que nous prétendions rien dire contre les magistrats du parlement rennais, encore moins contre messieurs des États ! Il est certain, cependant, qu'Alain Polduc et le million de son beau-père avaient trouvé à qui parler depuis ce matin. Il y avait quinze ans et plus que le litige était pendant;
Alain Polduc avait droit : on ne pouvait plus longtemps lui refuser justice.
Aussi, quand mesdemoiselles Feydeau sortirent de l'hôtel dans le carrosse de leur père, toute une populace, qui avait eu sa petite part du million, se mit-elle à suivre en criant : — Dieu garde Rohan et les belles demoiselles !
La ville était encore fortement émue des événements de la nuit précédente. Les maisons restaient désertes. Rennes tout entier était descendu dans les rues qui avoisinaient le Palais des États. La place du palais elle-même semblait une mer agitée, tant la foule l'emplissait exactement.
La maison des États, qui est maintenant le palais de Justice, à Rennes, est un quadrilatère dont la face méridionale (la façade) est occupée par la salle des Pas-Perdus. Les trois autres côtés sont tenus par des salles d'audience qui donnent sur trois galeries intérieures. La grand 'chambre actuelle, où se tenaient les séances des États, prend la face orientale du monument. La décoration en est magnifique. Le plafond est de Coypel, les peintures murales appartiennent à Jean Jouvenet. Les tentures en point de Flandre avaient coûté quinze cent mille livres à Honoré d'Albert, duc de Chaulnes, avant-dernier gouverneur de Bretagne.
Cette salle, d'aspect monumental, était digne en tout de sa haute destination et de la fière province dont elle abritait les représentants.
Mais ce jour-là elle était de beaucoup trop petite, et les portes élargies des deux salles voisines établissaient une communication rendue nécessaire par la présence du parlement et de tous les corps d'État. Un double trône, placé au centre de l'enceinte, était réservé à Leurs Altesses. Le président des États s'asseyait immédiatement au-dessous. A droite, trois sièges attendaient Rohan et ses filles adoptives. Rohan, bien entendu, c'était Alain Polduc.
La séance ouvrit à onzes heures. Le président de Montméril fit le rapport. A onze heures et demie Leurs Altesses entrèrent par la porte du greffe, et l'intendant Feydeau fit aussitôt porter un dais aux armes de Bourbon et de Noailles au-dessus de leurs trônes.
On trouva froid et trop bref le sourire de remerciement que le prince gouverneur lui adressa. Leurs Altesses envoyèrent, au contraire, un salut gracieux et tout bienvaillant à M. de Rieux,
qui entrait en même temps qu'elles, portant son nouveau costume de brigadier des armées du roi, et qui venait prendre son poste à la grande porte.
Achille-Musée, qui jusqu'alors avait été radieux eut un méchant pressentiment et se tourna vers son gendre. Celui-ci attendait non loin de M. de Rieux, avec les demoiselles Feydeau. Il fit signe à son beau-père. Puis, voyant que celui-ci s'agitait sur son siège comme si le coussin en eût été rembourré d'épingles, il traça quelques mots sur ses tablettes, et lui envoya un pli fermé par un huissier.
Le billet trouvé sur Feydeau après la séance contenait ces mots : « Nous sommes sauvegardés de toutes parts. Il y a deux mille hommes à nous au dedans et au dehors du palais. »
Par le fait, Alain Polduc avait acheté ce matin toute une armée. Mais de tous les trafiquants, les plus efTrontés voleurs sont ceux qui font marchandise d'eux-mêmes.
Nous avons besoin de dire, avant de raconter la scène étrange qui se passa ce matin au palais des États de Bretagne, comment était constituée la foule compacte, massée à l'intérieur de l'édifice, dans les vestibules, sur les perrons et sur la grande place. La foule, en eiïet, joua son rôle important dans ce dernier acte de notre drame.
Au dehors, sur la place du palais il s'était fait une sorte de travail d'épuration parmi la cohue. Tout le long de la petite rue Saint-Benoît, située sous les fenêtres de la grand'chambre, le long du couvent des capucins et aux alentours de la place, c'étaient des paysans du domaine de Rohan-Polduc et des tenanciers de Feydeau. Ils avaient systématiquement repoussé les femmes et aussi le peuple des basses rues de Rennes. Évidemment, on les avait apostés là à dessein.
Au centre de la place et sur les degrés, c'étaient aussi des paysans de la forêt, à l'air farouche, à la tenue sauvage. Leurs figures basanées se cachaient sous de grands chapeaux de paille ou de feutre, d'où s'échappaient leurs chevelures ébouriffées. Ils étaient là en troupe serrée. Leurs mouvements se faisaient, tout d'une pièce. Ils avaient refoulé les tenanciers de Polduc sans mot dire et par le seul poids de leur masse.
On en voyait jusque sur le perron, côtoyant les derniers rangs des gentilshommes. Les gentilshommes encombraient les vestibules, escaliers et galeries jusqu'à l'entrée même de la salle des États.
Comme midi sonnait à l'horloge de l'Hôtel de Ville, on vit arriver par la rue Saint-Georges un singulier cortège qui avait grand'peine à obtenir passage. C'était une paysanne dont les traits disparaissaient presque complètement sous son capuchon de bure amplement rabattu; elle tenait une jeune fille par la main. C'était ensuite un vieillard enveloppé dans un grand manteau, qui était soutenu par un gars de la forêt d'un côté, par un gentilhomme tout jeune et brillamment costumé de l'autre. C'était enfin une femme d'âge, pipe en bouche et rosaire à la main.
— Holà ! nos bonnes gens, dirent les premiers paysans qui les virent à l'embouchure de la rue Saint-Georges, vous ne passerez point, quand vous seriez la reine et le roi !
— Place ! fit le jeune gentilhomme.
Le vieillard n'ouvrit point la bouche. La paysanne saisit le bras de celui qui avait parlé.
— As- tu vu l'incendie du moulin de la Fosse-aux-Loups, François Lequien? murmura-t-elle ; j'ai passé au travers de ces flammes... gare à ceux qui me feront obstacle aujourd'hui. Dis-leur que je suis la Meunière 1
François Lequien arracha son bras comme s'il eût été dans le feu. Il se pencha vers ses voisins. Ce mot courut de bouche en bouche. :
— La Meunière !
Et dans cette masse où vous n'auriez pu glisser votre bras, une large trouée se fit comme par enchantement.
A ce moment, dans la grand'chambre, le premier président prenait la parole pour résumer les prétentions de Polduc et les instances des demoiselles Feydeau.
La paysanne, le vieillard, le jeune gentilhomme, le gars et la bonne femme, s'engagèrent dans la voie qui leur était ouverte. Chacun se reculait d'eux avec terreur. On se signait à la vue du vieillard, ce mort qui marchait ! — Quelle diablerie allait faire la Meunière?
Quand les rangs des vassaux de Polduc et Feydeau furent percés, le cortège vint se heurter contre un nouveau mur humain : ces hommes à feutres rabattus et à grandes chevelures : sabotiers, charbonniers et bûcherons.
— Place ! dit encore le jeune gentilhomme.
Les hommes de la forêt le mesurèrent d'un œil insolent et se mirent à rire. Aucun d'eux ne bougea.
— Julot ! dit la paysanne k demi-voix.
Tous ceux qui l'entendii-ent dressèrent roreille.
■ — Josille ! continua la paysanne, Francin 1 Benoît 1
Quatre bons gars s'avancèrent tête nue.
— Prenez-moi ce vieil homme sur vos épaules, ordonna la paysanne, et allez en avant jusqu'à ce que je vous dise : c'est ici :
Un nom, cependant, avait encore couru de bouche en bouche : ce n'était plus celui de la Meunière.
Les Loups disaient : — La Louve !
Car tous ceux qui étaient là, c'étaient les Loups de la forêt de Rennes, sauvés cette nuit par Valentine de Rohan. Un pont de planche jeté sur ce précipice où le pauvre Lanascol avait trouvé la mort, leur avait livré passage. Le dernier fugitif avait, d'un coup de pied, poussé le pont au fond de l'abîme.
Le nom de la LOUVE fit osciller toutes ces sombres têtes d'un bout à l'autre de la place.
On vit bientôt s'élever au-dessus du niveau la pâle figure du vieillard; porté à bras, et dont les cheveux blancs flottèrent au vent. Les quatre porteurs trouvèrent partout la route ouverte au-devant d'eux, jusqu'au perron.
Mais en arrivant au pied du perron, il fallut lutter encore. C'étaient maintenant les gentilshommes qui barraient la route. La paysanne dégrafa son mantelet à capuce, qui découvrit un noble et beau visage.
— Messieurs, dit-elle en rejetant en arrière les riches boucles de ses cheveux, tandis que son humble déguisement tombait à ses pieds, ne voulez-vous point livrer passage à la comtesse Isaure?
— Vive Dieu ! répondit le cadet de Laval, s'ils ne le voulaient pas, belle dame, il faudrait donc jouer de l'épée, car moi je le veux !
Mais tous le voulaient. Qui donc, parmi la jeune noblesse de Rennes, eût fait mine de résister à la belle des belles? Les quatre Loups qui portaient le vieillard passèrent. On ne faisait nulle question, quoique chacun pût bien deviner qu'un événement étrange allait avoir lieu.
Après le vieillard, madame Isaure venait, tenant toujours par la main cette charmante jeune fille que messieurs de la noblesse reconnaissaient pour l'élue de cette nuit. Tous ils l'avaient vue apporter les clés de la ville sur un plat d'or.
Derrière Isaure et sa compagne, arrivaient Josselin et dame
Guitan. Ces deux derniers, après qu'on eut traversé le vestibule, monté les escaliers et franchi les galeries, s'arrêtèrent au seuil de la grand'chambre, en dehors.
Le vieillard, les deux femmes et le jeune gentilhomme entrèrent sous la carrée en tapisserie flamande qui décorait la porte principale. M. de Rieux, qui était là, dit tout bas à madame Isaure :
— Pas encore.
En même temps il détacha l'embrasse qui relevait le lourd rideau. La draperie tomba. Notre cortège devint subitement invisible pour les gens qui étaient dans la salle. Le premier président achevait à cet instant son résumé qui penchait manifestement en faveur de M. le sénéchal et de ses filles d'adoption. De nombreuses marques de contentement accueillirent sa péroraison : il y eut là pour cinq ou six cent mille livres tournois d'enthousiasme, au plus juste prix
Mais au moment où le Sénéchal et ses deux filles s'ébranlaient sur un signe du maître des cérémonies, l'intendant Feydeau arrêta son gendre. Il venait de recevoir un billet passé de main en main, et de larges gouttes de sueur rayaient son fard.
— Nous sommes perdus! balbutia-t-il.
Polduc haussa les épaules et passa outre. Alors, sous la carrée qui fermait la porte principale, M. de Rieux dit :
• — Il est temps !
Et il se mit en marche, précédant lui-même le cortège mystérieux.
Quand la tête morne et toujours belle du vieux comte Guy parut au-dessus des autres têtes, une longue rumeur se fit dans la salle des États. M. de Toulouse se leva de son trône, et tout le monde dit : — c'est pour saluer Rohan !
La perruque du pauvre intendant s'affaissa. On ne le vit plus. Il s'était évanoui comme une vieille femme qu'il était.
Polduc, au contraire, fendait la foule d'un air content et et fier. Ces rumeurs, il les prenait pour lui. Ce nom de Rohan, il se l'appliquait tout naturellement et rendit grâces, à part lui, au coffre-fort de son beau-père qui lui faisait une si belle fête. Il ne s'aperçut de ce qui se passait derrière lui qu'en arrivant aux degrés de l'estrade. Mademoiselle Olympe et mademoiselle Agnès avaient déjà monté les marches.
Polduc se retourna parce que M. de Rieux lui toucha l'épaule. A la vue de Roh^n porté ainsi comme en triomphe, les yeux du
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sénéchal s'injectèrent et sa face livide se décomposa. C'était un homme foudroyé sur place.
Madame Isaure, passant devant lui, écarta de la main les deux demoiselles Feydeau, qui choisissaient leurs sièges et comme celles-ci lui demandaient fièrement de quel droit, elle répondit :
— Ces sièges sont à Rohan; ce n'est point ici votre place, mes belles !
Puis elle ajouta en s'asseyant après sa fille :
— Nous sommes les Rohan 1
Raoul était debout derrière son siège. Les quatre porteurs avaient déposé le vieillard sur le fauteuil du milieu, plus élevé que les autres.
La rumeur avait cessé. L'émotion de tous se traduisait en un profond silence.
On vit alors quelque chose d'inouï dans les fastes parlementaires. Leurs Altesses, le prince gouverneur et sa femme traversèrent l'estrade dans toute sa largeur et vinrent au-devant de' celle que madame de Toulouse avait insultée la veille, en plein bal, sous le nom de la comtesse Isaure. Madame de Toulouse lui présenta la main et la baisa au front.
• — Monseigneur, dit Valentine, voici monsieur mon père, le comte Guy qui est proscrit par sentence royale. J'ai besoin qu'il parle. Étendez sur lui votre protection, afin qu'il soit entendu.
— Rohan est ici parmi ses pairs, répondit le comte de Toulouse; j'apporte de Paris l'ordre du roi qui lui rend ses titres et ses biens.
Puis, se tournant vers le vieillard :
— Parlez, comte, vous êtes libre !
Un peu de sang monta aux joues terreuses du vieux Breton.
— C'est peut-être la volonté de Dieu, murmura-t-il, que la' Bretagne soit sauvée par la France.
Puis d'une voix qui déjà n'était plus de la terre.
— Bourbon ! reprit-il, tu es un noble prince. Je veux bien porter témoignage devant toi... Voici le fils de César, mon premier né. Voici la fille de ma Valentine : tous deux issus de légitimes unions... tous deux Rohan, je le jure !
Il se tut. Le comte de Toulouse fit un pas vers lui la main tendue. Mais Rohan avait fait son devoir;- Son dernier mot avait été son dernier soupir. La nrcrt le sauvait de cette alternative : donner sa main bretonne à un Français, refuser sa
main loyale au plus loyal des chevaliers. Il était tombé d'un temps, tout d'une pièce et sans chanceler.
Rieux dit :
. ■ — Il s'est couché du moins, en sa place ! Voici son fils, Rohan ne meurt pas !