‹ Valentine de RohanChapitre 20 sur 23 · LES SEPULTURES · texte numérisé non relu

LES SEPULTURES

C'était par un de ces froids brouillards des matinées de mai qui font fleurir nos rustiques ajoncs de Bretagne. La brume ne s'élevait pas beaucoup au-dessus du sol. On voyait le ciel clair et le soleil se jouait dans les cimes balancées des arbres, cù verdissaient tendrement les jeunes feuilles. Deux cavaliers suivaient au pas le sentier qui bordait la Vesvre en passant sous l'arcade du Pont-Joli.

L'un d'eux, qui était dans la force de l'âge, montait un bon cheval du Léon, robuste, sûr et trapu. Vous l'eussiez reconnu aisément à son brillant uniforme : c'était le gai M. de Rieux, lieutenant-colonel du régiment de Conti. L'autre, beaucoup plus jeune, portait un riche costume de gentilhomme. Il était beau, fier, et semblait heureux de vivre. Sa monture était de prix. C'était notre ami Raoul, qui en avait vu de toutes les couleurs depuis la veille.

— Ah çà ! neveu, disait M. de Rieux, battons-nous la campagne? Tu as refusé d'obéir aux ordres du major !

— Absolument, mon cher colonel. Le major m'ordonnait de murer l'entrée de la Fosse-aux-Loups, ici près...

— Hum, hum ! toussa M. de Rieux.

C'était peut-être l'eiïet du brouillard matinal.

— J'ai répondu au major, poursuivit Raoul, coirime vous

l'eussiez fait vous-même, j'en suis sûr, que j'étais un soldat et non point un maçon...

— Bon, cela, mon neveu !

— Que je voulais bfen pénétrer de vive force, le pistolet au poing, dans le repaire des paysans révoltés et lui en rendre bon compte, mais qu'il me semblait indigne d'un soldat et d'un gentilhomme...

— Je connais la formule, interrompit de Rieux; et le major a été mécontent tout de même?

— Après que j'ai eu brisé mon épée sur mon genou...

— Je connais le geste, interrompit encore M. de Rieux; il faut avoir des gants de daim pour faire cela, autrement on se coupe... et, dis-moi, qui donc avait enseigné l'entrée de la Fosse-aux-Loups à mon honoré major?

— J'ai vu l'intendant Feydeau et M. de Polduc arriver à cheval...

— Sur des chevaux à eux?

-^ Non, des petits chevaux de charbonniers.

— Bien ! Bien ! habitue-toi à ne pas mettre les points sur les i avec moi, ça va plus vite... après?

— Après, je suis revenu à Rennes.

— Et le gouverneur t'a fait appeler?

— A quatre heures du matin.

— Et puis?

— Et puis il m'a dit : Colonel...

— C'est donc bien vrai que tu es colonel?

Raoul eut un petit mouvement de fierté impatiente.

— Au fait, cher monsieur Raoul, se reprit aussitôt M. de Rieux, j'en use avec vous comme si vous étiez toujours mon petit cornette. Vous avez pris tous vos grades en vingt-quatre heures ; c'est vif ! pardonnez-moi, je ne le ferai plus.

— Colonel ! s'écria Raoul, vous êtes mon premier, mon plus cher protecteur ! Si vous changez de ton avec moi, je ne vous revois de ma vie !

Rieux lui tendit la main et la secoua rudement.

— Bon petit cœur ! fit-il d'une voix attendrie. Puis, réprimant ce mouvement :

— Donc, neveu, ajouta-t-il en riant, je te promets de me moquer de toi comme devant.

— A la bonne heure ! Où en étais-je? Le gouverneur m'avait dit : « Colonel... «Moi, je l'interrompais déjà pour lui faire

observer que je n'étais même plus capitaine... il m'a répondu : « Je sais, je sais, il y a la discipline, mais ces dames trouvent que vous avez agi en vrai chevalier, et madame la princesse a pensé que vous accepteriez de sa main la commission du régiment de Flandre, dont elle a traité pour vous... »

— Cette chère princesse ! fit de Rieux.

— Moi, reprit Raoul, j'ai objecté que je n'avais pas un denier vaillant pour payer cette charge. Le gouverneur s'est pincé la lèvre et m'a répliqué avec hauteur : « Dans la maison d'où je sors, monsieur, et où madame de Toulouse est entrée, on a le droit de faire des cadeaux aux gentilshommes ! » Je me suis incliné profondément, et l'instant d'après, madame de Toulouse, avec une grâce enchanteresse, me remettait mon brevet de colonel du régiment de Flandre.

Ils s'engageaient dans le chemin tournant et montueux qui passait sous le Pont-Joli et côtoyait le tertre où Magloire avait eu une si belle peur. On voyait à la place où s'élevaient hier encore les ruines du moulin à vent des pierres noircies au milieu d'une large clairière où la cendre des broussailles incendiées faisait un sol grisâtre.

■ — Les échevins de Rennes, grommela M. de Rieux, paient une prime à ceux qui abattent les chiens enragés. Qui donc assommera une bonne fois ce lâche coquin de Polduc?

Un homme sortit des broussailles et traversa la route. En passant, il souleva son chapeau de paysan.

— Serait-ce toi, Josse, mon brave gars? demanda de Rieux.

— Je suis en route pour cela, notre monsieur, répondit Josselin Guitan.

— Mon neveu, reprit tout à coup de Rieux en s 'arrêtant au beau milieu du chemin, nous allons voir aujourd'hui d'étranges choses. Je me suis cru longtemps un très fin politique, je confesse cela naïvement. Maintenant. .. dame, maintenant, j e suis persuadé que les très fins politiques sontdes ânes, et je l'enonce à faire partie de leur confrérie. Nous vivons dans un temps où tout arrive par ricochet. On part par le levant, on atteint le ponant. Ainsi a fait notamment M. du Maine qui, parti pour le Louvre, va débarquer un de ces jours à Pignerol ou bien à la Bastille. La ligne droite est une invention des vieux mathématiciens, et le seul moyen de décemment se conduire est de mettre un bandeau sur ses yeux, comme au jeu de colin-maillard, quand on n'eut point la chance de naître aveugle. Comprends-tu ce que je te dis là, neveu?

— Pas beaucouf , wlonel.

■ — Tant mieux ! 'fe' voilà colonel à vingt ans pour avoir transgressé la loi militaire. Moi qui te parle, j'ai été douze ans lieutenant-colonel et je m'appelle Rieux.

• — Le fait est... commença Raoul.

— Tais-toi, neveu, interrompit le vicomte, tu vas dire une sottise. J'ai trouvé ce matin à mon chevet ma commission de brigadier des armées du roi. Je pense que c'est pour avoir chargé un étourdi comme toi de la garde des portes Mordelaises et pour avoir laissé prendre la ville par un troupeau de coquins mal peignés, quand j'avais dix fois plus de bons garçons qu'il n'en fallait pour la défendre.

— C'est pour récompenser votre bravoure, votre loyauté si connue, dit Raoul, et permettez-moi, général, de vous féliciter...

— Bien ! Bien ! voilà des mots... Avançons, neveu. Je suis trop vieux, tu es trop jeune : toute l'histoire est là !

Il piqua son cheval, qui prit un gros trot retentissant, et demanda, comme pour briser là l'entretien :

— Qui t'a donné rendez-vous au château de Rohan?

— Madame Isaure, répondit Raoul.

— Par lettre?

— Par exprès. Je savais d'avance que je devais vous rencontrer et me mettre à vos ordres.

— Et sais-tu aussi ce que nous allons faire au manoir de Rohan?

— Pas le moins du monde, et vous?

— Moi ! répliqua M. de Rieux retrouvant sa gaîté un instant noyée dans les dissertations ci-dessus; je sais que nous allons rire, neveu, avançons 1

Ils arrivaient au haut de la montée. Au premier coude du chemin, ils se trouvèrent en face de ce bizarre faisceau de poivrières qui, malgré les restaurations et les changements modernes, constituait toujours le vieux manoir de Rohan. La pelouse était devant eux. A leur droite s'étendait l'oseraie qui a joué un rôle au prologue de cette histoire. Au-dessus de l'oseraie, ils pouvaient apercevoir le profil du fameux balcon de granit.

Comme Raoul dirigeait la tête de son cheval vers la grille, M. de Rieux, lui dit :

— Ce n'est pas par là que nous entrons.

Raoul ne se le fit pas dire deux fois; il connaissait mieux l'autre chemin. M. de Rieux et lui- tournèrent l'oseraie et se trouvèrent bientôt sur cette penle, transfo mée maintenant

en parterre, où maître Alain Polduc avait surpris autrefois Morvan de Saint-Maugon sortant de chez Valentine. Raoul arrêta son cheval devant le balcon. Son compagnon et lui mirent pied à terre, et les chevaux furent attachés dans l'oseraie.

Ils n'avaient encore aperçu âme qui vive. On eût dit que le manoir était abandonné. La croisée du boudoir des demoiselles Feydeau restait seule ouverte, comme on l'avait laissée la veille. Quand Raoul et M. de Rieux descendirent dans le fossé, les chiens de garde hurlèrent à l'intérieur des cour?. Ce fut tout. Personne ne se montra.

On se souvient peut-être que la veille, au moment où elle était sur le balcon après le départ des demoiselles Feydeau, Céleste avait été effrayée par une vision. Elle avait cru voir deux formes sombres glisser sur le glacis et disparaître dans le fossé même, au pied des murailles : un homme de grande taille et une femme dont la tournure lui rappelait celle de la Meunière. Nos deux compagnons se dirigèrent précisément vers l'endroit où la vision de Céleste avait disparu.

Il y avait là une petite poterne au ras du sol. M. de Rieux introduisit une clé dans la serrure. La porte tourna sur ses gonds rouilles et laissa voir un escalier taillé dans la pierre.

— Entrez, mon neveu César, dit Rieux en se découvrant et d'une voix qui se faisait tout à coup triste et grave.

Raoul le regarda tout étonné.

— Entrez, vous dis-je, dans la maison de vos aïeux, répéta M. de Rieux, qui s'inclina; entrez, César de Rohan !

Raoul eut un frémissement par tout le corps, mais il obéit. Rieux et lui descendirent l'escalier en silence. Au bout d'une vingtaine de marches, leur pied rencontra le sol.

Ils étaient dans une grande salle souterraine voûtée en arceaux et formée d'une nef centrale entre deux rangs de bascôtés, comme une cathédrale.

La grandeur de ces Rohan était toute dans le passé. Ils avaient, comme disait Josselin Guitan, leur domaine sous terre. Le long des bas-côtés, deux longues lignes de tombeaux en granit noir de Pen-March se rangeaient, portant chacun une ou deux statues couchées, la tête sur un coussin de pierre, les pieds appuyés contre le lévrier symbolique.

A la voûte une lampe pendait par trois longues chaînes de fer,

M. de Rieux et Raoul, tout deux debouts et découverts, restèrent un instant immobiles au milieu de la nef.

— Il paraît que nous sommes les premiers au rendez-vous, dit Rieux en regardant tout autour de lui.

Rien ne bougeait entre les deux perspectives de tombes alignées. Raoul lui avait pris la main.

— Vous venez de prononcer des paroles, balbutia-t-il, faisant de vains efîorts pour réprimer son émotion, qui m'ont mis dans le cœur un grand deuil et un grand espoir. Au nom de Dieu ! expliquez-vous?

— Il manque ici une tombe, répliqua Rieux d'une voix brève et saccadée, car l'émotion le gagnait aussi; neveu, c'est toi qui l'y mettras. Ton père dort loin d'ici, et il n'y a qu'une croix de bois sur sa sépulture.

— Mon père ! répéta Raoul; dois-je croire?...

— C'était mon ami, neveu... mon ami et mon cousin deux fois par Rohan et par Combourg. La première fois que j'ai touché ta main, j'avais des larmes dans les yeux.

Raoul se jeta à son cou et ]\I. de Rieux le serra contre sa poitrine. Puis, se dégageant brusquement :

— Oh çà ! fit-il, en voilà assez ! Je crois que tu seras un vrai noble homme. Ce qui nous manque, à nous autres, tu l'as : tu sais soufTrir.

Il l'attira vers le bas-côté qui régnait à droite de la porte.

— Regarde, reprit-il en montrant la première tombe, et réjouis-toi, si tu as de la gloriole. Voici la statue de saint Winoch, ton premier aïeul. La légende dit qu'il convertit le géant de Corseult, mon premier ancêtre. Il y a longtemps, tu vois, que Rieux et Rohan sont cousins, ce qui ne les a pas empêchés de se couper la gorge en toutes occasions.

C'est à peine si Raoul entendait, et certes, il ne comprenait point.

— Moi ! moi ! répétait-il sans savoir qu'il parlait, moi ! l'héritier de Rohan !

Et tout ce qui lui était arrivé depuis deux jours se peignait à son imagination avec une violence soudaine. Ce roman si court, avec ses péripéties redoul^lces lui apparaissait comme un rêve. Il y avait juste deux fois vingt-quatre heures qu'il était parti de Rennes, pauvre, obscur, sans nom, sans ressources. La veille, la comtesse Isaure lui avait dit en parlant d'une pauvre orpheline comme lui, humble comme lui, aussi pauvre que lui : «. Cela te portera bonheur de l'aimer ! »

Et le bonheur était venu, tous les bonheurs à la fois, un

déluge de bonheurs ! De l'or, des grades, un nom, tout ce qu'on désire quand on n'a que la cape et l'épée, qu'on est jeune et qu'on se noie dans le? songes fous ! Et par-dessus ces félicités accumulées, la plus chère de toutes : la joie du cœur : Céleste allait être sa femme ! Si vous saviez comme ce bon petit Raoul avait grand'peur de s'éveiller !

Pendant qu'il se plongeait avec délices dans sa triomphante méditation, M. de Rieux le conduisait de tombe en tombe; il lui disait les noms de toutes ces nobles dames et de tous ces preux chevaliers.

Ils étaient à peu près au centre du bas-côté, devant la tombe de ce Guiomar de Rohan qui porta au roi Louis XI le défi de Fi'ançois de Bretagne dans le monastère du mont Saint- Michel, lorsqu'ils prêtèrent tous les deux l'oreille à une voix véritablement sépulcrale, qui partait des sombres profondeurs de la colonnade, et qui disait :

• — Venez-vous m'annoncer enfin que l'heure est sonnée?

Raoul ouvrait la bouche pour interroger.

— Silence ! dit M. de Rieux, c'est le comte Guy que Dieu a frappé de folie : le père de ton père !

Raoul savait l'histoire de cette terrible nuit où César de Rohan périt, écrasé par la malédiction paternelle. Son sang se glaça dans ses veines.

— Va-t-il passer, reprit la voix, va-t-il passer aujourd'hui, l'ennemi des Bretons ! Va-t-il passer, Philippe d'Orléans, régent de France?

M. de Rieux et Raoul regardaient et ne voyaient rien. Ils avancèrent encore. Quand ils furent au bout de la colonnade, ils virent remuer faiblement la statue couchée sur la dernière tombe.

— Approchez, dit la voix, j'essaie la place où je serai demain. Raoul et M. de Rieux reconnurent alors que la prétendue

image couchée sur la pierre était un vieillard à barbe blanche dont la maigreur était effrayante à voir. De Rieux se souvint que longtemps avant les événements de notre récit, Rohan avait fait construire son mausolée, en tout semblable à celui de ses aïeux. L'écusson de gueules à neuf macles accolées d'or était en bosse dans le marbre de frontispice. Le coussin d'un côté, de l'autre le lévrier couché, attendaient la statue.

Le vieillard se souleva sur le coude et regarda les nouveaux arrivants. Ses yeux étaient ternes et fixes. Leurs orbites creuses et largement agrandies tenaient la moitié du visage:

— Tu es Rieux, toi, dit-il ; ton père était un Breton? L'autre... qui est l'autre?

Il se prit à trembler, et l'on entendit ses pauvres os dégarnis de chair sonner contre la pierre de la tombe.

— L'autre, balbutia-t-il; oh! je le revois bien souvent! César... César !

Il se laissa retomber de son long, ses lèvres s'agitaient et murmuraient une prière en forme d'exorcisme. Puis, tout à coup, sa folie arrivant à la traverse :

— Lequel de vous vient de la part d'Orléans? fît-il avec un retour de vigueur; a-t-il accepté mon cartel? Reste-t-il une goutte de sang chaud dans ses veines?

— Mon noble cousin, dit M. de Rieux, nous allons vous reporter sur votre lit, afin que vous preniez du repos. Vous avez besoin de toutes vos forces pour cette grande bataille...

Et se tournant vers Raoul, pétrifié par la stupeur, il ajouta :

— Dans une heure, cet homme sera mort.

l'agonie de rohan

Raoul avait eu des joies au-dessus même de ses désirs. Il apprenait maintenant à souffrir des angoisses inconnues. L'élément tragique entrait dans sa vie jusqu'alors si insoucieuse il ressentait pour la première fois ces profondes tristesses qui semblent inséparables de toutes grandeurs. Cet homme avait tué son père et sa mère. Cet homme était son aïeul.

Cet homme, si violemment frappé par la main de Dieu, ne pouvait faire naître en lui qu'un sentiment de douloureuse pitié, mais la tranquille quiétude de l'adolescent isolé sur la terre n'était plus. Raoul naissait à ces fatalités de famille. Le funeste passé de Rohan tombait sur ses épaules comme un fardeau accablant.

M. de Rieux avait pris le bras du vieillard et cherchait son pouls entre les deux ossements qui formaient son poignet. Il songeait à Valentine, cette noble créature qui avait si vaillamment et si longtemps combattu, à Valentine, dont le suprême espoir allait être déçu au moment même de vaincre ! En effet, Valentine comptait sur ce mourant qui glissait déjà dans l'éternité.

La main du comte Guy, humide, et placée, retomba sur le marbre dès que M. de Rieux l'eût lâchée. Il ouvrit les yeux au choc et parut étonné de revoir quelqu'un auprès de lui.

— Ah ! ah ! fit-il, pourquoi m'éveiller de si grand matin? Faites venir Rémi, mon veneur... Mais n'est-il point défunt? Faites venir son fils. Je veux qu'on quête aujourd'hui vers le fond de la Sangle. Et s'il me rabat un ragot comme hier au lieu du grand vieux sanglier de la Croix-Carrée, je le chasse !

Son œil rencontra le regard consterné de Raoul. Ses traits flétris essayèrent un sourire.

— Vous voilà, César, mon fils, murmura- t-il, comment avezvous passé la nuit? Et notre cher trésor, Valentine? Donnezmoi votre main. César.

Raoul tendit sa main et il eut un froid par tout le corps, en touchant celle du vieillard. C'était le contact d'une pierre mouillée et glacée. Le vieillard l'attira contre lui et lui dit à l'oreille :

— J'ai rêvé que vous étiez mort. César, mon pauvre enfant ! c'était moi qui vous avais tué... Et j'avais vieilli de vingt ans ! Chose étrange que les rêves ! j'ai vu cette nuit notre Valentine avec un petit enfant dans ses bras... En même temps, notre manoir s'écroulait, jetant de grands nuages de poudre au-dessus des décombres. Et la main d'un soudard de France broyait notre écu entre deux roches. Une voix cependant répétait parmi ces ruines : « Rohan ne meurt pas ! Rohan ne meurt pas !... »

Ses yeux devinrent hagards, et il rejeta en arrière sa tête qui rebondit sur le coussin de marbre.

— Mais était-ce un rêve? reprit-il à voix basse; pourquoi sommes-nous parmi ces tombes. César, mon fils, je vois bien que tu as soulevé la pierre de ton sépulcre... Que me veux-tu?

Il ferma ses paupières bleuies. C'était pitié de voir ce visage hâve et sans chair, perdu dans les masses de cette grande chevelure blanche.

— Mon noble cousin, dit M. de Rieux, ce sont là de folles pensées... Je vous prie, ne voulez-vous point réciter avec nous le Pater et V Ave?

La voix de l'agonisant était de plus en plus faible et indistincte.

On l'entendit pourtant encore qui disait au lieu de répondre :

— Votre tombe est loin d'ici. Pourquoi avez-vous fait tout ce chemin. César? Un mort peut-il aller si loin de son cercueil?...

Son soufïle commença à s'embarrasser dans sa gorge.

— Qui donc a dit : « Rohan ne meurt pas !« fit-il avec un sourire amer ; il n'y a sous ces voûtes que des Rohan et que des morts !

Il fit effort pour se mettre sur son séant, mais il ne put.

— Où êtes-vous? demanda-t-il.

On devinait encore sa pensée aux mouvements de ses lèvres, mais sa voix ne sortait plus. Pendant une ou deux minutes, on vit bien qu'il luttait contre l'étreinte de la mort, Rieux et Raoul se mirent tous deux à genoux.

Un grand soupir gonfla la poitrine du vieillard et une dernière fois sa voix s'éleva.

— S'il passe, prononça-t-il avec un suprême effort, s'il passe enfin aujourd'hui, cet homme... ce Français... le Régent... dites-lui que je l'ai attendu jusqu'à la fin. Etes-vous là? je ne vous vois plus.

■ — Nous sommes là, répondit de Rieux.

— Dites-lui quejevaisrattendreencore...autribunaldeDieu ! Ses bras s'étendirent le long de son corps. Ses yeux aveuglés restèrent grands ouverts. Un silence régna sous les voûtes.

Une heure s'était 'écoulée. Le soleil se levait au dehors et chassait la brume vaincue. Dans le caveau, les choses avaient changé d'aspect.

Le tombeau qui servait de couche mortuaire au dernier comte de Rohan était entouré de cierges allumés. Outre nos deux compagnons toujours agenouillés, il y avait une vieille femme et un prêtre qui récitait l'oraison funéraire. On avait jeté un linceul sur le corps. La vieille femme était Michon Gui tan. Le prêtre était le recteur de Noyal-sur- Vilaine. Ils avaient pu s'introduire sans obstacle, parce que le manoir avait été abandonné cette nuit-là même. Polduc avait besoin, ailleurs, pour aujourd'hui, de tous ses serviteurs.

Le prêtre disait les versets; Rieux, Raoul et Michon entonnaient dévotement les répons. Il y avait longtemps que Rohan proscrit n'avait eu tant de pompes autour de lui.

Tout à coup, au milieu de la monotone mélopée des psaumes latins, un cri se fit entendre et une femme échevelée se précipita dans le caveau. Derrière elle, Josselin Guitan soutenait les pas chancelants d'une jeune fille.

Valentine de Rohan, c'était elle, traversa le caveau d'un pas rapide et vint se mettre au-devant du lit de mort de son père. Elle posa sa main sur le cœur du vieillard.

— Vous avez trop tardé, madame, dit M. de Rieux à voix basse.

Le prêtre leva la main et voulut continuer sa prière, mais Valentine lui imposa silence d'un geste impérieux. Elle approcha son visage tout contre celui du cadavre et l'appela par son nom à haute voix.

— Faites préparer des chevaux, mon cousin, dit-elle à M. de Rieux; il faut que mon père soit à Rennes dans une heure !

Les assistants se regardèrent. La force d'âme a ses limites. Valentine avait-elle perdu la raison?

Comme elle vit que M. de Rieux restait là, bouche béante et la stupéfaction dans les yeux, elle répéta froidement : • — ■ Faites ! Rieux se leva.

— Il faudrait un miracle... prononça tout bas le prêtre. Valentine répliqua d'un ton assuré :

— Dieu nous le fera !

Puis, parlant à Rieux :

— Nous avons remué les cendres du moulin, dit-elle, nous avons fouillé chaque pouce du sol. Les papiers ont été brûlés. Rohan seul peut faire foi par sa parole. Il le faut ! Je le veux !

Puis, appelant comme avait fait Josselin à la Fosse-aux- Loups, elle cria par trois fois :

— Rohan ! Rohan ! Rohan !

Chacun vit le cadavre tressaillir,

— Rohan ne meurt pas ! murmura Michon Guitan Valentine fit un signe à M. de Rieux qui sortit.

Quand il revint, le vieux comte était sur son séant. Valentine l'entourait de ses bras. Il frissonnait horriblement et ses yeux blancs n'avaient plus de prunelle, mais il vivait. Et il souffrait, car cette âme revenue, qu'on avait été chercher jusque dans la mort, rentrait de force dans le cadavre. La lutte était poignante.

De tous les fronts inclinés, l'épouvante tirait la sueur froide.

— Mon père, disait Valentine en le réchauiïant de sa chaleur, en le ressuscitant de sa vie, mon père, vous n'avez pas le droit de mourir !

Le vieillard s'agitait sous son linceul. Ses genoux se choquaient l'un contre l'autre et ses dents produisaient un grincement lugubre. Le mot de sacrilège était sur les lèvres du prêtre.

— Vivez mon père, répétait Valentine acharnée à son œuvre, vous le devez ! je le veux 1

Pendant une minute qui sembla longue comme un siècle, le comte Guy resta en équilibre entre la vie et la mort. Puis la vie prit le dessus. Ses lèvres se desserrèrent : il respira. Ses yeux reprirent un vague rayon.

— Je vois, dit-il.

Il ajouta presque aussitôt, car il avait la conscience de ce qui s'était passé :

— Me faudra-t-il mourir deux fois?

Il avait sa raison. Dans cette trêve courte ou longue que lu

laissait la mort, il se retrouvait lui-même et aucun nuage ne couvrait plus sa pensée.

— Mon bien-aimé père, dit Valentine, regardez ces deux enfants qui sont là près de vous.

Elle avait pris Raoul et Céleste par la main. Ils étaient écrasés sous l'émotion de cette heure terrible.

— Je les reconnais, murmura le comte Guy. Voici mon fils... mais avais-je deux filles?

Le revers de sa main glissa sur son front lentement, et l'on entendit qu'il disait :

— jDu repos ! par pitié, donnez-moi du repos 1

— Ton flacon, Josselin ! commanda Valentine.

Josselin Guitan avait sa gourde d'eau-de-vie. Valentine la prit et l'approcha des lèvres du vieillard, qui la repoussait de la main. Rieux détourna la vue.

• — Ayez compassion de lui, madame, s'écria Raoul.

— Ma mère, pitié ! pitié ! murmura Céleste, que l'horreur faisait frissonner de la tête aux pieds.

Le prêtre se signa. Josselin restait immobile et muet. La vieille Michon interrompit son rosaire pour s'écrier

— Vous agissez bien, Demoiselle ! tout ce qui a porté le nom de Rohan est là qui vous écoute et qui vous regarde. Sauvez le nom de Rohan !

Valentine se mit à genoux auprès du tombeau.

— Mon père, dit-elle... Celui-là n'est point votre fils César, car la terre ne rend pas sa proie après quinze années... Celle-là n'est pas Valentine, et Dieu veuille que son pauvre cœur ne soit jamais torturé comme le mien l'est en cet instant ! Celui-là est le fils de César; celle-là est la fille de Valentine. Ils n'ont pas de nom, le parlement est assemblé, qui attend votre témoignage, mon père... Vous seul pouvez leur rendre ce qu'ils ont perdu par vous...

— Que sont les choses de ce monde !... murmura le vieillard.

— Vous seul, mon père, pouvez rendre aux derniers de votre race ce qu'ils ont perdu par vous : vous seul pouvez ressuciter Rohan !

— Il n'y a plus de Bretagne, il ne faut plus de Rohan !

— Mon père ! oh ! mon père ! je suis à vos pieds... j'implore...

— Laisse-moi respirer!... dit le comte Guy dont les yeux agrandis suppliaient.

Un murmure s'échappa de toutes les poitrines. Valentine se retourna impérieuse, inflexible.

— Eloignezjivous ! ordonna-t-elle ; je veux être seule avec mon père !

Michon Guitan, saisit le prêtre, qui allait répliquer, et l'entraîna en disant :

— Celle-là est la R«han de Bretagne !

Valentine était seule auprès du vieillard.

— Regarde-moi, Rohan, dit-elle, moi que tu as chassée et maudite, moi qui étais innocente comme ton fils César que tu as tué ! Regarde-moi, Rohan, j'ai sur le corps ces vêtements de paysanne que je porte pour veiller sur toi depuis quinze ans et pour te protéger. Regarde-moi, Rohan, et réveille-toi ! tu as immolé ta propre race ! Hier, le fils de ton fils n'avait pas d'asile; hier, la fille de ta fille était servante de l'usurpateur. Tout cela pour toi ! et par toi ! Rohan, Rohan ! tu dors : Réveille-toi !

— Grâce ! balbutia le vieillard.

— Grâce ! répéta Valentine, qui le couvait de son regard brûlant; ils disaient cela autour de toi, tes vassaux agenouillés, tes serviteurs en larmes, le jour où tu condamnas ta fille !

Le comte Guy se couvrit la face de ses mains. Valentine se pencha sur lui.

— Pas de grâce, Rohan, conite de Rohan, mon père, toi qui descends des rois ! reprit-elle : ce mot n'a pu t'échapper qu'en rêve, Rohan, mon seigneur ! Tu es terrassé, redresse-toi ! Dieu donne à tous l'heure de l'expiation : la voici venue pour toi, Dieu te la donne. Debout, Rohan, et profite de l'heure de Dieu 1

Elle était tout contre le vieillard; son haleine le brûlait. Quelque chose d'ardent jaillissait de ses yeux.

— J'irai... fit le comte Guy, mais doime-moi le temps... demain...

— C'est aujourd'hui !

— Ce soir...

■ — C'est à l'heure même.

— Que dirai-je?

— La vérité.

— Ils ne me croiront pas, ma fille.

— Rohan n'a jamais menti, mon père. Quel parchemin vaut la parole de Rohan?

Le vieillard essaya un mouvement.

— Je ne puis, murmura-t-il accablé et paralysé; sur l'honneur de mon nom, je ne puis.

Valentine se tordit les mains. ^

' — Nous sommes perdus ! fît-elle.

La vieille Michon vit cela de loin; les autres aussi. Les autres eurent un poids de moins sur le cœur : la terrible bataille leur sembla finie.

Mais Michon se mit à genoux et baisa la terre.

— Dieu ! s'écria-t-elle, dans l'élan passionné de son dévoument, je te promets un cierge plus gros dix fois que le cierge pascal, dût mon gars Josselin mendier par les routes ! Bonne Vierge, Vierge Marie ! je ferai le pèlerinage de sainte Anne d'Auray, et sainte Anne fut votre mère, à pied, pieds nus, sans manger ni boire autre chose que le pain de l'aumône et l'eau des ornières le long du chemin ! Seigneur Dieu ! prenez mon sang, prenez ma vie et que le fils de Rohan garde la maison de ses pères !

he vieillard tourna la tête pour voir qui avait parlé, Valentine couvrit ses mains de baisers, car l'espoir renaissait en elle,

— Vous ne savez pas, mon bien-aimé père, reprit-elle doucement, j'avais les preuves, c'est par vous, c'est à cause de vous que je les ai perdues. Elles étaient dans les ruines du moulin, et lorsqu'on y a mis le feu hier, par ordre de ce misérable à qui vous aviez donné autrefois toute votre confiance, Alain Polduc, rien ne m'était plus aisé que d'aller quérir le coffre où je les avais enfermées. Mais il eût fallu vous abandonner un instant mon père, tout seul, au milieu des flammes...

— Aide-moi, dit le comte Guy, je vais essayer. Valentine le prit à bras le corps en remerciant Dieu dans son

âme.

• — Ah !.., fit-il en un gémissement, je ne puis.., je me meurs !

■ — Non, mon père ! s'écria Valentine en le serrant contre sa poitrine, ma vigueur entre en vous. J'en suis sûre, je la sens qui passe de moi dans vos veines... Rohan ne saurait mourir avant d'avoir fait son devoir !

Les pieds du comte Guy touchaient le sol.

■ — Tu as raison, dit-il : tant qu'il lui reste une tâche à remplir, Rohan ne meurt pas. Qu'on selle mon cheval !

Il repoussa Valentine et passa sans chanceler au miheu des assistants stupéfaits. Il gagna ainsi les douves, où Josselin Guitan lui présenta l'étrier.

Il se mit en selle droit et raide. Tout le long du chemin, depuis le manoir jusqu'à Rennes, il tint la tête de la cavalcade.

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